Même discom's
elle pouvait, par sa sagesse et par sa prudence, préserver jusqu*à la fin le caractère originaire de la démonstration ; elle faisait plus encore : par son concours dans Tafi'aire du Monténégro, elle engageait le concours de l'Europe dans l'affaire grecque. Le droit était tout entier du côté des puissances. Le sultan lui-même avait été le premier à proposer naguère la cession de Dulcigno. La Ligue albanaise n'était qu'une machine de guerre devenue une vulgaire machine de pillage. La cause des nationalités n'avait jamais été moins en jeu.
« Telle était la situatioi^ qu'il était du devoir de M. de Freycinet de faire comprendre au pays. C'était à lui que revenait, pour la plus grande part, l'honneur des décbions récemment prises à la conférence de Berlin. Des agitateurs de mauvaise foi dénonçaient des dangers imaginaires à des ignorants qui s'alarmaient : mieux que tout autre, le président du conseil était en mesure de rassurer l'opinion : il manqua à chacune des obligations de cette tâche.
« Comme si la mission du général Thomassin à Athènes avait caché un danger réel pour la paix, le ministre fit donner contre-ordre au général, qui bouclait ses malles.
« Comme si les paroles de M. Gambetta à Cherbourg avaient effectivement renfermé des menaces belliqueuses, le ministre laissa dire de son propre discours de Montauban qu'il était une réponse au discours de Cherbourg ^, réponse destinée à rassurer l'Europe, cette Europe si inquiète sur notre compte qu'elle venait, à l'unanimité, de ratifier à la conférence de Berlin toutes les propositions françaises.
ce Comme si sa retraite des affaires, le 19 septembre, n'avait pas été motivée uniquement par des questions de
1. Le discours de Montauban était si peu, en lui-même, une réponse au discours de Cherbourg, du moins pour les questions de politique extérieure, que M. de Frejcinet s y servait des ex-
{)re88ion8 mêmes de M. Gambetta au Cercle du Commerce. Ainsi a fameuse phrase sur le maintien de la paix c< sans jactance comme sans faiblesse » (les partis ne virent que le mot jactance et voulurent ignorer le mot faiblesse) , cette pnrase était directement inspirée par celle-ci : « Depuis dix ans, je ne crois pas 3u*il me soit échappé un mot qui puisse être taxé de jactance ou e témérité... Quand l'infortune atteint un peuple, un grand devoir s'impose à lui : on attend dans le calme, dans la sagesse et dans la conciliation de toutes les bonnes volontés ; on ne menace personne. »
politiqae inlérieure (l'application du second décret contre les congrégations), M. de Freycinet permit à deux journaux officieux d*attribuer son brusque départ à des dissentiments qui auraient éclaté sur la politique extérieure entre quelquesuns de ses amis et lui ^
« Ces trois fautes portèrent leurs fruits : l'agitation organisée par les partis extrêmes grandit au lieu de décroître. Cette conséquence était fatale. En vain le nouveau ministre des affaires étrangères s'efforça de rassurer les esprits les plus timorés par la plus réservée des circulaires. Trouvant dans les fautes qui venaient d*ètre commises des arguments inattendus pour leui*s haines et leurs rancunes^ la presse intransigeante et celle de la réaction redoublent de violence, et, soir et matin, dans le Français et dans le Citoyen^ dans la Commune et dans le Pays, le gouvernement de la République est accusé de conduire la nation à une guerre sanglante et terrible. Ceux qui lancent ces accusations savent, à la vérité, combien elles sont mensongères; ils n'ignorent pas que la France, dès le mois de juillet, a pris l'engagement (bien bizarre, du reste, bien étrange, bien nouveau dans la politique), de ne tirer en aucun cas un seul coup de canon, que cette condition a été acceptée par les puissances et que M. Barthélémy Sàint-Hilaire n'y tient pas moins que son
1. M. de Freycinet a, plus tard démenti formellement ces dissentiments (Sënat^ séance du 30 novembre). Il aurait mieux valu Sue ce démenti vint trois mois plus tôt. M. de Freycinet avait onné sa démission (le 19 septembre] , parce qu^après avoir été, après le rejet du fameux article 7 par le Sénat, le principal auteur des deux dTécrets du 29 mars sur la dissolution des congrégations non autorisées , il était allé négocier naïvement avec le Saint- Siè^e, pour éviter Texécution du second décret contre les congrégations religieuses autres que les jésuites. Ses collègues insistèrent pour l'exécution intégrale des décrets. M. de Freycinet s*inclina le 18 septembre, puis tout à coup, le 19 au matin, adressa sa démission au président de la République. Il fut remplacé à la présidence du conseil par M. Jules Ferry et au mimstère des affaires étrangères par M. Barthélémy Saint-Hilaire (23 septembre). Kamirai Jauréguiberry et M. Varroy, qui suivirent M. de Freycinet dans sa retraite, furent remplacés par Tamiral Cloué et M. Sadi-Carnot. Plusieurs députés, dont M. Devès, s'étaient rendus à l'Elysée pour prier M. Grévy d'appeler M. Gambetta aux affaires. Le président de la République avait refusé. Il voulait, disait-il, réserver M. Gambetta. Le second décret du 29 mars fut exécuté, sans grande difficulté, dans les premiers jours de novembre.
8i CHERBOURG.
prédécesseur*. Ils se rendent très bien compte que le gouvernement de la République, quelque pacifiques que soient ses résolutions, ne peut pas cependant crier par-dessus les toits que le vice-amiral Lafont n'est devant Dulcigno que pour effrayer les Turcs et que ses batteries ne sont pas chargées. Mais justement parce qu'ils savent que le ministre ne peut pas leur répondre par une déclaration qui encouragerait la Porte à la résistance et qui serait, elle, un vrai danger pour la paix ; précisément parce qu'ils savent que la démonstration n'est qu'une application de la célèbre théorie : Si vis pacem,,., pour toutes ces causes, ils se sentent encouragés dans leur haineuse intrigue, ils déblatèrent avec une mauvaise foi qui croît de jour en jour en même temps que les difficultés de la situation et qui accroît l'émotion du public. L'Angleterre, l'Autriche, l'Allemagne, la Russie, l'Italie, ont adopté dans l'Adriatique la même politique que la France, mais il n'y a de protestation, il n'y a d'agitation qu'à Paris. Là, des gens qui, la veille encore, ignoraient l'existence de Dulcigno, crient que la France se prête dans l'Adriatique à une spoliation plus odieuse que celle de l'Alsace-Lorraine ! Et M. Chesnelong se joint à M. Gluseret pour réclamer le rappel de la flotte I Et MM. Laisant et Gassagnac dénoncent de concert la violation de la Constitution, l'ambition sanguinaire de M. Bailhélemy Saint-Uilaire et la tyrannie de M. Gambetta ! Et l'auteur de la Vieillesse de Brididi crie que M. de Moltke va marcher sur Paris parce que M. Tissot tient à Gonstantinople un langage honnête et ferme, digne de la France et de la République ! Et tel autre traite de blagueurs ceux qui s'avisent de soutenir que la France a des intérêts politiques en Orient et qu'il serait criminel de renoncer à notre action séculaire dans le Levant 1 A ne lire que ces misérables déclamations, on eût dit que la République était sur le point de jeter le pays dans le gouffre de quelque nouvelle guerre de Gent ans. Mal préparé aux questions de politique étrangère, enfiévré depuis deux mois par les insinuations les plus criminelles, bouleversé chaque jour par les fausses nouvelles, un public trop nombreux, hélas! se laisse pénétrer par la frayeur que jouent les meneurs des partis coalisés. Ges
1. M. de Freycinet à M. Adams (dépêche de M. de Montebello à M. de Freycinet, en date du 4 juillet 1880, dans le Livre Jaune.)
hommes qui proclament avec tant de cynisme que la paix est compromise, ce sont les agioteurs du Mexique, les auteurs de la guerre contre la Prusse, les chefs les plus criminels et les plus lâches de la Commune, les ministres du 24 Mai et du 16 Mai, qui faillirent, pour la cause du pape, amener une rupture entre la France et TUalie. NMmporte : ils trouvent créance, et ce n'est pas de trop de toutes les protestations indignées des « honnêtes gens », comme on disait au xvH« siècle, des » patriotes », comme on eût dit aux jours de la Révolution, pour que la minorité bruyante des effrayeurs et des effrayés ne réussit à faire croire à une éclipse de ces vertus éternellement françaises : le courage et le bon sens. Jamais il n'avait été fait plus cynique appel aux sentiments innés de conservation et de timidité des bourgeois et des paysans. Et cela, à quel propos? A l'occasion de la démonstration la plus légitime et la moins périlleuse! A quel moment? Au moment où les représentants de la République en Orient avaient le plus besoin de se sentir soutenus efficacement pour presser sur la Porte et pour sauvegarder la paix par des menaces énergiques d'action. Mais qu'importait à Messieurs de la Gazette de France et du Pays, si, dans l'oubli de tout patriotisme, ils avaient moins de peine, au fort de cette crise, à trouver des tréteaux pour injurier la République! à Messieurs de Vlntransigeantei delà Marseiltaisey si la situation incertaine leur offrait prétexte à calomnies et à outrages contre l'opportunisme/ Quelqu'un proposa de convoquer une grande réunion publique pour imposer au gouvernement le rappel de la Hotte. L'idée fat accueillie. Parmi ceux qui furent désignés pour présider cette assemblée, on remarquait le nom de M. Félix Pyat, qui, huit jours plus tard, ouvrait une souscription pour offrir un pistolet d'honneur à Bérézowski, comme un encouragement au régicide universel. Oh! les défenseurs convaincus d'une paix qui n'était pas menacée, oh ! les partisans sincères et loyaux de l'entente cordiale de la France et des grandes puissances, que les amis et complices de M. Pyat! Et comment l'histoire pourra-t-elle croire que de telles gens aient pu créer, môme pour quelques heures, une émotion si pitoyable que les plus effrayés d'hier rougissent aujourd'hui de leurs craintes et que, demahi peut-être, ils nieront d'avoir jamais tremblé?
« Au moment même où le gouvernement, approuvé par tout ce qu'il y avait en France de bons citoyens, interdisait la réunion projetée, la démonstration navale produisait sur la Porte Teffet d'intimidation qui avait été prévu, et le sultan renonçait à Dulcigno par un acte solennel.
« La question d'Orient n'est pas à la veille d'être définitivement réglée, et les agitateurs d'hier n'ont pas désarmé; mais ce qui n'est pas admissible pour l'honneur de la France, c'est que cette campagne de la peur puisse, à l'occasion, être rééditée avec une nouvelle apparence de succès. 11 est urgent de constituer en ce pays une opinion publique, ferme et raisonnée, sur la politique extérieure et sur les conditions de cette politique... »
L'agitation des mois de septembre et d'octobre 1880 au sujet du discours de Cherbourg et de la démonstration de Dulcigno ^ ne fut, hélas I que le premier chapitre d'une triste et honteuse série. L'intrigue intransigeante et réactionnaire recommença au mois de janvier 1881 sur les événements de Grèce (V. page 33). Elle continua pour les affaires de Tunis (V. tome X). Elle eut son explosion lors de la révolution militaire du Caire et de la crise égyptienne (V. tome XI). L'histoire dira ce que la « fausse politique de paix » a coûté à la patrie. Elle dira aussi quelle fut la fraction du parti républicain qui s'y opposa dès le premier jour avec une indomptable énergie pour rester fidèle aux traditions séculaires de la France et au véritable esprit de la République.
1. La démonstration de Dulcigno fut en elle-même très léjgitime. L'exécution seule en fut très défectueuse. L'amiral français avait reçu l'ordre de prendre le large dans le cas où. les commandants des flottes assiégées décideraient le bombardement de Dulcigno. Par bonheui% le cas ne se produisit pas. Le déshonneur d'Alexandrie fut retardé de deux ans.
Prononcé le 7 décembre 1880
AU CIMETIÈRE DE VERSAILLES (obsèques dVlbbrt jolt *)
Messieurs,
Tout a été dit sur la vie, sur le talent d'Albert Joly*, tout a été dit aussi sur les espérances que nous avions mises en lui^ et je n'aurais rien à ajouter si je n'avais voulu, en dehors de toute représentation officielle, parler au nom des amis, présents et éloignés, de ce digne et ferme républicain, et adresser un suprême adieu à celui qui est mort si jeune et si plein de promesses, à celui que nous pleurons, mais qui laisse derrière lui toute une traînée de lumière, de la véritable lumière de l'immortalité, car, Messieurs, c'est par le souvenir qu'ils laissent au cœur de leurs amis, c'est par l'exemple des vertus pratiquées, c'est par la
1. Albert Joly, né le 10 novembre 1844, mort le 5 décembre 1880, à Versailles, avocat, membre du conseil municipal de Versailles, député de Seine-et-Oise au 20 février 1876 et au 14 octobre 1877, pour la première circonscnption de Versailles.
2. MM. Deroisins, maire de Versailles, Langlois^ député de Seine-et-Oise, Devès, président de la gauche républicaine, SpuUer, président de l'Union républicaine, et Thomson, député d* Algérie, avaient pris la parole avant M. Gambetta.
88 CIMETIËRB DB VERSAILLES.
immortalité que la justice réserve à ses serviteurs. {Applaudissements.)
Telle était la conviction qui animait Albert Joly au milieu des luttes de tous ordres auxquelles il a été en proie : luttes qui ont commencé avec ses débuts dans la vie, et qui n'ont fini qu'avec son existence, car, cette vie si courte, elle résume les deux faces de la démocratie contemporaine. Partir d'en bas pour monter vers la lumière, vers le progrès, vers le bonheur, vers la justice de plus en plus élevée et de plus en plus idéale, c'est la destinée d'Albert Joly, et c'est pourquoi il nous présente les vrais caractères du démocrate et du républicain dans notre France nouvelle.
Sorti des dernières couches de la société, grâce à l'intelligence que le travail suscite et féconde, il s'élevait déjà jusqu'aux plus hauts degrés de l'échelle sociale, à tel point que, si les foudres de la nature ne l'avaient supprimé subitement, nul horizon ne lui était fermé, et il n'est pas de limite qu'il n'eût atteinte et franchie. {Applaudissements prolongés.)
A côté de cette œuvre de travail et de progrès par le travail, Albert Joly nous donne, du fond de son cercueil, — de ce cercueil que la terre va tout à l'heure recouvrir, mais d'où nous entendrons toujours ses conseils, — il nous enseigne à bien servir la République en maintenant parmi nous l'esprit de sacrifice, de tolérance et de concorde, ce généreux esprit qui a fait que, dans un département qui avait été livré à toutes les dissensions et à toutes les querelles, lui, le libéral, lui, le républicain, lui, le démocrate, il était devenu le lien commun qui rapprochait les opinions et les nuances et qui mettait la force de la paix et de l'union là où s'épuisaient dans l'impuissance la discorde et l'envie. {Applaudissements p7*olongés.)
C'est cet enseignement qu'il faut demander à sa gratitude méritée, c'est par la reconnaissance conquise que les hommes de bien entrent dans cette haute
mais pour atteindre le but sacré, suprême, pour lequel Albert Joly a vécu et pour lequel il est mort ; la fondation définitive en France d'un inébranlable gouvernement républicain. [Vifs et nombî^eux applaudiscemenls.)
Messieurs, nous allons nous séparer après cetle cérémonie; mais à la même heure, aujourd'hui, tous les républicains de France célèbrent avec nous les vertus, les mérites d*Albert Joly, les services rendus par lui; partout, à l'heure où je parle, en France, il n'est pas un cœur républicain qui ne soit associé à cette douloureuse cérémonie. [Adhésion générale. — Applaudissements,)
Avant de nous séparer, formons tous au fond de nos cœurs un ferme dessein, une résolution énergique. G*est aux heures difficiles de la vie que nous devons savoir nous inspirer de Tœuvre et des exemples d'un homme, d'un ami tel que celui que nous perdons matériellement, mais dont nous garderons profondément, et d'une façon permanente, au fond de nos cœurs, le souvenir. Messieurs, si nous restons fidèles à cet enseignement de l'homme et de l'ami qui avait pris pour devise ; Tout par le travail, tout par la justice, tout pour la patrie et tout pour la République, tout nous deviendra facile et tout nous sera donné par surcroît. Et, parmi nous, tous ceux qui auront fait appel à l'union des cœurs, tous ceux qui auront poussé leurs concitoyens vers le juste, vers le progrès, tous ceux-là jouiront, au jour de leur mort, de la suprême récompense d'entrer dans cette véritable immortalité dont je parlais en commençant, dans l'immortalité que décerne le sentiment public à ceux qui ont travaillé au bien général. [Applaudissements prolongés.)
Non, je ne te dis pas adieu, à toi qui dès la première heure, t'es montré, parmi tes concitoyens de Seine-etrOise, l'organe du parti républicain, le plus