BANQUET DE LA. PHILOSOPHIE POSITIVE
pérer d*eii avoir fini avec les luttes brutales, avec les entreprises violentes : c'est grâce à cette méthode qu'on ne poursuivra désormais le progrès que par l'éducation systématique et rationnelle des peuples de notre continent, de manière à les amener à ne régler leurs rapports que par les principes communs et par les lois de cette solidarité supérieure qui substitue le règne du droit aux entreprises toujours ruineuses de la force.
Gè n'est pas le but de notre vie, à nous, de la consacrer à la recherche scientifique des faits que vous observez et analysez; nous ne sommes que les interprètes modestes, souvent incomplets, de votre pensée, de la doctrine que vous avez mission de féconder, et dont nous nous honorons d'être les sei*viteurs libres et dévoués. {Bravos.) Mais il viendra certainement un jour où la politique, ramenée à son véritable rôle, ayant cessé d'être la ressource des habiles et des intrigants, renonçant aux manœuvres déloyales et perfides, à l'esprit de corruption, à toute cette stratégie do dissimulations et de subterfuges^ deviendra ce qu'elle doit être, une science morale, expression de tous les rapports des intérêts, des faits et des mœurs, où elle s'imposera aussi bien aux consciences qu'aux esprits^ et dictera les règles du droit des sociétés humaines. Ce jour-là, votre philosophie — la nôtre — aura vaincu, et votre nom sera honoré parmi les hommes.
Ces paroles ont été vivement applaudies. Le banquet s'est terminé par le discours suivant de M. WyroubofT :
« Messieurs,
Après le discours si éloquent que vous venez d'entendre, j'ai quelque peine à prendre la parole. Cependant la philosophie positive, que je n'ai pas la prétention de représenter, mais dont j'ai la conviction d'être un des plus fervents disciples, a quelque chose encore à dire à M. Littré.
« Messieurs^ il y a de cela viD^ ans, la philosophie positive était faite, Tœuvre d'Auguste Comte achevée. Pourtant elle était ignorée du public, ignorée même des penseurs de profession. Aujourd*hui, vous le voyez, nous avons parmi nous des hommes de théorie et des hommes de pratique, des hommes de science et des hommes de lettres, et tous nous sommes réunis ici au nom de cette philosophie qui semblait être condamnée à Tindifférence et à Toubli. Cette œuvre immense de propagande et de vulgarisation est due à un seul homme, à Thomme modeste, k l'homme illustre que nous fêtons aujourd'hui. A côté de cette œuvre, tout pâlit, et le dictionnaire lui-même, ce monument impérissable élevé à la langue française, paraît bien petit ; car les idées générales priment les idées particulières, et rien ne peut être plus général que la philosophie qui embrasse toutes les connaissances humaines, qui explique le passé des sociétés et prévoit leur avenir.
« Comme le disait tout à l'heure notre président, le caractère propre de notre réunion est celui-ci : nous ne sommes pas seulement des hommes de lettres venus pour admirer un livre qui semble presque un prodige, tant il est gigantesque, nous sommes encore des amis philosophiques venus pour rendre hommage à une vie tout entière consacrée au triomphe d'une noble et grande pensée.
« Dans un de ses livres les'plus populaires, M. Littré disait ceci : « Nous sommes sans secours, sans autre récompense « que notre travail, sans autre encouragement que notre « but. » Eh bien ! nous Tenons aussi le remercier pour ce travail sans secours, sans récompense, sans encouragement, et qui a été malgré cela si fécond en grandstrésultats.
« Tout à l'heure notre illustre ami nous conseillait de faire comme lui, de prendre pour guide la philosophie que son exemple a montré être si utile, si pleine de lumineuses conséquences, et il portait un toast à la mémoire d'Auguste Comte. Ce toast, nous y ayons tous applaudi, car c'était un hommage rendu à un génie sur lequel les siècles pourront passer sans l'amoindrir. Permettez-moi de porter, à mon tour, un toast que vous applaudirez aussi, j'en suis sûr, un toast au disciple d'Auguste Comte, qui a vulgarisé ses idées ayec tant de persévérance, tant de succès et tant d*éclat ! »
Prononcé le HO janvier i88i
AU BANQUET DE U CHAMBRE SYNDICALE DES DÉBITANTS DE VINS DU DÉPARTEMENT DE U SEINE
Nous reproduisons, d'après la République française du 21 janvier, le compte rendu suivant :
« Hier soir, a eu lieu dans la salle du Tivoli-Vauxhall le troisième banquet de la Chambre syndicale des débitants de vins du département de la Seine, banquet dont la présidence avait été offerte à M. Gambetta.
« Au dessert, M. Laplagne, président du syndicat, donne lecture d*un discours fréquemment interrompu par les applaudissements. Puis M. Gambetta prend la parole et prononce le discours suivant :
Messieurs,
Si je me lève au milieu de vous, ce n'est pas pour vous adresser un discours; c'est uniquement pour vous exprimer avec quel esprit de reconnaissance je suis venu assister à cette réunion qui a été si bien appelée une fête de famille. Je suis venu ici, en effet, après y avoir été invité par vos représentants dans la Chambre syndicale des débitants de vins du département de la Seine. J'attache, je Tavoue, un intérêt tout particulier au développement et à la propagation des Chambres syndicales [Très bien I très bien/ — Vive adhésion), et quand l'occasion m'est donnée d'entrer en relations avec les véritables représentants du tra-
vail, du négoce, de réchange, j'estime que c'est toujours un intérêt capital qui réclame toute mon attention et une affaire sérieuse à laquelle je ne saurais me dérober sous aucun prétexte. {Applaudissements.) Laissons donc de côté les compliments. Messieurs, vous n'êtes pas plus honorés que je ne le suis moimême de me trouver au milieu de vous*. {Bravos.) Il n'est même pas nécessaire, — je répète, Messieurs, que je n'ai pas l'intention de prononcer ce soir undis-
1. M. Laplagne, président du syndicat, venait de porter un toast
à M. Qrëvy et à M. Gambetta ; il s'était ez]^rimë en ces termes :
« Il est d usage dans tous les banquets professionnels honorés de
la présence de convives n*appartenant pas à la pi*ofession réunie,
que le président leur souhaite la bienvenue.
« Nos banquets précédents ont, certes, eu de l'éclat, mais celuici dépasse tellement ce que nous osions espérer que je suis réellement confus de l'honneur oui m'est dévolu.
«Nous avons parmi nous les plus hautes personnalités politiques, les célébrités parlementaires les plus respectées, parmi lesquelles réminent patriote en qui s'est réfugié, lors de l'épouvantable désastre que l'Empire croulant nous a suscité, l'espoir de la France républicaine.
« Ahicet espoir était bien placé. Â peine étions-nous débarrassés de l'étreinte germanique que nous retombions sous le jou^ le plus insupportable que la France puisse subir. Je veux parler de la coalition des monarchistes, guidés dans leurs ténébreux desseins par le pai'ti clérical. Notre patrie marchait aux abîmes.
«C'est alors que nous avons vu avec bonheur l'homme qui avait su tenir tête avec tant d'énergie à l'invasion étrangère, se dresser contre Tennemi de l'intérieur. Par son activité, par son éloquence, par toutes les ressources de son génie, les réacteurs des 24 mai 1873 et 16 mai 1877 ont dû se déclarer impuissants, et la France a été rendue à ses destinées.
« Aujourd'hui même, en récompense de son dévouement patriotique, ce grand citoyen vient d'être réélu pour la troisième fois président de la Chambre des députés. J'ai nommé M. Léon Gambetta. « Pouvions-nous espérer, je le répète, aue M. Gambetta, surchargé des soucis d'intérêts généraux si aivei*s et si haut placés, trouverait des instants, non seulement pour s'occuper des intérêts de notre Chambre synaicale et de notre corporation, mais encore pour venir présider notre banquet.
« Eh bien, Messieurs, l'honorable président de la Chambre des députés a bien voulu accorder spontanément deux audiences au bureau de votre Chambre syndicale et à son président ; il a écouté attentivement nos réclamations; il nous a donné d'excellents conseils, et il nous a promis son appui pour l'obtention des réformes justes et légitimes que nous demandons.
« De plus, il nous honore de sa présence. »
cours politique, — d'évoquer le passé avec ses douleurs terribles, avec ses luttes encore frémissantes, ni même le présent qui nous sourit et nous montre les plus belles perspectives. Je suis ici parce que j'ai trouvé dans la cause qui m'a été apportée et soumise par vos représentants, du bien à faire et une injustice à réparer. [Vifs applaudissements.)
Messieurs, je n'en ai que pour quelques instants : veuillez m'écouter sans m'applaudir et sans m'interrompre. [Marqvte (T approbation,)
Je dis que la cause qui m'était apportée, et sur laquelle une presse que j'ai l'habitude de lire avec une patience qui ne se dément pas, — car elle ne parvient jamais à m'émouvoir, — cherche vainement tous les jours à jeter le discrédit et le ridicule, je dis que cette cause des débitants de vin est juste; et je le dis pour l'avoir examinée sérieusement. J'ai, en effet, passé de longues heures à m'entourer de tous les écrits, de tous les documents, de toutes les législations étrangères, et je parle avec le sentiment d'un devoir à accomplir quand je dis qu'il y a là une confusion, un arbitraire des pénalités excessives auxquels il faut évidemment apporter un remède. ( Vive adhésion . — Applaudissemen ts . )
Je sais bien qu'on dira : Mais vous prenez en main une cause suspecte ; prenez garde ! il y a l'intérêt de la santé et de l'hygiène publique à protéger avant tout! C'est bien aussi mon avis; mais, Messieurs, comme dans tous les problèmes qui touchent à l'économie sociale ou industrielle, nous sommes eu présence d'intérêts distincts qu'il faut examiner et concilier.
Il y a d'abord l'intérêt du producteur, du vendeur primitif; il y a ensuite l'intérêt de l'État pour la perception des droits, intérêt puissant dans une démocratie qui ne recueille l'impôt que pour en faire des applications utiles et fécondes, toujours conformes à l'intérêt général. {Très bien! très bien!)
En troisième ligne, il y a Tintérêt du consommateur, c'est-à-dire de tout le monde, et je n*ai pas besoin d*insister sur la sollicitude qu'un pareil intérêt doit inspirer à tous ceux qui s'occupent d'économie et de finances dans un État bien ordonné.
Enfin, il y a l'intérêt de ces marchands de vin que tout à l'heure vous vengiez d'un mot contre le sansfaçon, la gentilhommerie de cette presse à talons rouges qui vous poursuit de ses railleries. Messieurs, ne prenez pas trop au sérieux ces critiques; ce ne sont que des mots dont fait justice, un jour ou l'autre, votre bonne humeur. ( Vifs applaudissements.)
Je ne sais pas s'il fut un temps oti le marchand de vin était le cantinier de l'émeute; je crois qu'il faut encore reléguer cette belle épithète dans la collection des clichés habituels à la presse réactionnaire. {Approbation.)
Il est de mode, dans cette presse dont nous parlons, — ah ! Messieurs, si l'on passait en revue l'état civil des ducs et pairs qui la rédigent, on s'apercevrait qu'il y a bien des faux frères... {Applaudissements), — il est de mode, dis-je, dans cette presse, de médire des marchands de vin et de considérer comme tombé au dernier degré de la dégradation quiconque a relation ou contact avec ces petites gens.
Messieurs, dans notre démocratie, sachons nous défaire de ce ton et de ces fâcheuses habitudes de mépris et de dénigrement. Sur ce sujet, je n'ai qu'un mot à dire : Le bon sens public suffit h la répression de ces écarts de plume. Pour ma part, je ne demande qu'une chose, et je le répéterai à satiété, c'est la liberté absolue de la presse, qui excelle à mettre chacun à sa place et à appliquer à chaque chose sa mesure. {Applaudissements.)
Eh bien, ce marchand de vin, ce débitant, cet humble commerçant, qui exerce surtout sa profession dans les quartiers populaires, et dont le comptoir
remplace pour l'ouvrier, pour le petit bourgeois, pour le tâcheron, le cercle, le club, le salon... oui, Messieurs, ce marchand de vin est soumis à une législation exceptionnelle et vraiment trop rigoureuse. La date de cette législation, — comme nous le montrerons ailleurs quand nous nous expliquerons sur les principes qui y ont présidé en 1851 et 1855, — la date de cette législation prouve qu'on n'a pas toujours dédaigné les marchands de vin, puisqu'on a fait pour eux des lois spéciales et destinées à les placer sous la main et à la discrétion de l'administration; ces modestes débitants qu'on dédaigne maintenant que l'on a perdu toute chance de s'en servir dans la politique, ces marchands de vin constituent une classe très importante dans une société où il y a de grandes agglomérations ouvrières, car, selon le mot d'un de nos amis qui d'ouvrier est devenu homme public et un député fort sérieux, selon ce brave Martin Nadaud, le travail donne soif. [Très bien! très bien/ applaudissements). Et c'est pour cela, dit-il, que vous voyez plus souvent l'ouvrier que le bourgeois au cabaret, et plus souvent le bourgeois que le noble.
C'est ainsi. Messieurs, que lorsqu'on décrie cette profession on fait le procès même de la démocratie laborieuse.
J'ai confiance, sur ce point, dans l'expérience et dans le bon sens de mon ami Nadaud. Aussi, Messieurs, je demanderai, — et c'est l'unique [motif pour lequel je suis entré en relations avec vous, Messieurs, et qui explique ma présence à cette table, — je demanderai que l'on améliore la situation légale des marchands de vin, et je le demanderai d'accord, j'en suis sûr, avec le concours de mes amis, de mes compagnons d'armes, qui ont blanchi, comme moi, sous le harnois, qui sont assis ce soir à côté de moi. Avec leur concours, j'ai la conviction que nous aurons quelque chance de réussir. Ohl je sais bien qu'il y a
des impatients et des impatiences, et si je ne suis pas toujours avec les impatients, ce n'est pas que je ne m'explique leurs impatiences quand elles sont légitimes. Je ne dis certes pas que nous réformerons toute la législation de fond en comble ; mais je crois qu'il est possible d'arriver à distinguer la simple contravention, qu'on appelle le mouillage* d'une falsification complète de la mixture qui entraîne une responsabilité plus grande, de l'intoxication frauduleuse et tout à fait criminelle parce qu'elle est nuisible h la santé publique. Je dis que nous pouvons très bien exiger une définition nette, précise, technique des délits, au lieu de les englober sous une dénomination commune qui fait qu'on peut frapper arbitrairement, gravement, tel qui est à peine coupable, tandis qu'on peut décharger à fantaisie tel autre qui est vraiment etintentionnellementcoupable. ( Vif s applaudissements.)
Peut-être, Messieurs, y a-t-il des surprises et des déceptions ; dans quelques parties du vaste auditoire qui me fait l'honneur de m'écouter, peut-être certaines personnes s'attendaient-elles à ce que je fisse on discours politique. Eh bien, non; c'est un simple discours d'affaires pour mes amis les marchands de vin, [Très bien! très fnenf — Vifs applaudissements. )
Je répète donc que lorsque nous aurons bien spécialisé, bien catégorisé, bien défini tous les genres de délits et de contraventions, nous aurons déjà beaucoup soulagé cette industrie, qui est en proie à une véritable terreur toutes les fois qu'elle est sous le coup d'un procès-verbal.
Et puis, Messieurs, nous aurons à chercher à nous entendre avec l'État et à voir s'il ne serait pas possible de trouver un procédé qui soumît les vins à des droits d'octroi divers, suivant leur valeur, leur composition, leur degré d'alcoolisation. [Très bien/ t7*ès bien/)
Je dis, j'affirme, — et je prouverai lorsque nous ar-
riverons aux discussions de chiffres, — que, loin de perdre àToçtroi, la ville et TÉtat y gagneraient, au contraire, par la multiplication des perceptions. On gagnerait surtout parce que la fraude perdrait beaucoup de son attrait; et il en serait ainsi parce que rintérêt qui ressort de Tuniformité des perceptions et de la différence des prix de vente ne solliciterait plus le fraudeur. {Nouvelle approbation.)
Mais il y a plus, — il faut bien que je le dise, car J3 trouve. Messieurs, que c*est là nn des côtés les plus graves de votre situation commerciale, — on est provoqué à la fraude, même quand on ne voudrait pas la faire, parce qu*on se trouve placé dans un état de concurrence désastreuse. {Applaudissements,)
Il y ajà une enquête à faire, une réforme à accomplir. [Et quand on aura essayé d'un autre système moins rigoureux et plus juste, on n'aura pas tout fait. Je vous parlais tout à l'heure de la définition des délits : il sera nécessaire de reviser les peines, parce qu'elles sont mal appropriées aux délits qu'il s'agit (le réprimer, parce qu'elles ne sont pas échelonnées et que la loi frappe du premier coup d'une, pénalité accessoire plus grave, même en cas de récidive, que la pénalité principale qui est inscrite dans la loi. Je parle de cette sorte de décret de décapitation, de cette note d'infamie morale, qui entraîne la ruine commerciale de l'homme qui a encouru une condamnation.
Oh! ^lorsque le délit est grave, lorsque la santé publique a été mise en péril, j'admets cette pénalité... {Très bien/ très bien/) Mais je voudrais que la pénalité fût^raduée, proportionnée, et qu'on sût si on l'appliquera dès la première faute ou si elle ne sera pas, au contraire,) le châtiment d'une récidive, à la suite de méfaits intentionnels et tout à fait frauduleux. Enfin, il est une autre peine plus grave que l'affichage public et qui est spéciale, entendez-le bien, à votre
genrci d'industrie :c*est la privation, à perpétuité, des droits civils et politiques infligée aux délinquants. Messieurs, je comprends très bien qu'il soit juste et bon de défendre avec vigilance Thonneur et la probité du suffrage universel. {Adhésion unanime et applaudissements.) Mais c*est précisément parce que, dans une démocratie jalouse de sa bonne renommée, il faut être très scrupuleux sur la composition des listes électorales, qu'il faut ne pas faire de la peine de la privation des droits civiques, peine suprême et d'un caractère extraordinaire, une espèce de monnaie cou^ rante de la police correctionnelle. [Très bien/ très bien/)
Il faut qu'il y ait véritablement la constatation d'une défaillance monstrueuse, capitale et définitive, pour rayer un citoyen de la famille des citoyens. {Cest cela! Très bien!) C'est pourquoi il est si nécessaire que cette partie de la loi relative aux pénalités soit révisée, graduée, et surtout limitée. Il n^est ni juste ni bon, pour un simple fait, même dolosif, et par conséquent punissable, de chassera tout jamais un homme du forum, de la place publique. Ne faut-il pas qu'il puisse faire la preuve de son repentir, de sa réhabilitation? A quoi bon, par conséquent, frapper le coupable d'une exclusion qui est excessive parce qu'elle est disproportionnée au mobile qui l'a fait agir?(Fiî;e approbation et bravos.)
Je crois que lorsque nous aurons étudié ces questions ensemble, — je veux dire avec vos représentants de la Chambre professionnelle syndicale, — lorsque nous nous serons rendu compte des tentatives et des efforts qui ont été faits dans d'autres pays et tout récemment, en 1875 et en 1877, en Angleterre, où Ton a édicté, comme on dit de l'autre côté du détroit, une loi extrêmement analytique; je crois que, puisant à ces diverses sources, leur empruntant ce qui peut être appliqué à nos mœurs propres, nous pour-
in PARIS.
rons, tout en respectant les quatre intérêts qui sont aux prises dans cette question, celui du producteur, celui de TÉtat, celui du consommateur et celui du débitant, arriver très sérieusement et très certainement à une réforme dont votre honorable profession est véritablement digne. {Applaudissements.)
Tel est, Messieurs, le véritable motif qui m*a amené parmi vous. Aussi, avant de m*asseoir, je porterai très cordialement [un toast : A l'avenir des Chambres syndicales; à leur législation républicaine; à leur développement par Tesprit de cohésion, de maturité et de sagesse! {Vive approbation,)
Que les hommes de travail s'inspirent tous de cette maxime, dont la sagesse a été si souvent éprouvée, à savoir que Ton ne détruit que ce que Ton remplace. Si vous voulez, hommes de labeur, prendre légitimement dans la société démocratique française la place qui vous appartient, sachez avant tout conquérir le consentement des majorités, apprenez à recueillir l'adhésion du plus grand nombre dans ce pays. {Vive approbation,)
Vous êtes, à l'heure qu'il est, quant à la forme politique, des maîtres incontestés; les libertés fondamentales, la liberté de la presse, celle du droit de réunion et d'association, vous y touchez, vous les pratiquez déjà tous les jours, et vous les faites entrer dans les mœurs. Ce sont, Messieurs, les véritables conquêtes politiques, et qui précèdent de peu les lois, que celles qui sont passées dans les mœurs. {Très bien/ très bien!)
Mais il y a une troisième tâche qui nous sollicite et qui s'impose à nous, c'est ce que j'appelle la solution des problèmes économiques et industriels^ et ce que je me refuserai toujours à appeler la question sociale; et savez-vous pourquoi. Messieurs? C'est parce que, quand on étudie la société, plus on l'examine^ plus on l'analyse, plus on la fouille, plus on
étudie le passé dont nous sommes sortis, et le présent tel que le font les convoitises allumées dans la nation tout entière, tel que le font les rivalités qui menacent toujours un grand peuple, alors on constate qu'on ne peut résoudre ces problèmes qu'un à un, à force d'études et de bonne volonté, et surtout à force de connaissances et de labeurs. {Vive approbation,)
Messieurs, soyez convaincus que le peuple français, dans son immense majorité, entre de plus en plus dans cette conception d'une politique intellectuelle, rationnelle et scientifique, et qu'il en a donné, il y a quelques heures à peine, une preuve éclatante et décisive aussi bien aux partis adverses qui exhalent aujourd'hui leur dépit désormais impuissant, qu'au monde étonné de voir qu'une grande République puisse se gouverner librement avec quarante millions d'âmes, avec un passé de quatorze siècles de monarchie, et se montrer aussi forte, aussi brillante, aussi radieuse, aussi féconde, aussi puissante et respectée qu'aucun empire et qu'aucune dynastie. {Acclamations et applaudissements pj^olongés.)
Et à qui la France républicaine, à qui la nation démocratique, — dont nous sommes, — est-elle redevable de cette transformation? A elle-même. Messieurs ; à l'expérience que lui ont apportée les plus terribles leçons de l'adversité ; à la comparaison qu'elle a faite entre le bruit des vaines paroles et l'efficacité certaine des actes ; à l'examen et au jugement qu'elle a appliqué aux déclamateurs de quelque côté qu'ils se présentassent.
Et c'est cette démocratie, désormais maîtresse d'elle-même, dédaigneuse des complots des partis coalisés, et qui se sent parfaitement à l'abri des dictatures ridicules dont on cherche à l'entretenir {Mouvement), c'est cette démocratie. Messieurs, qui, par ses votes, par ses actes dix fois, cent fois répétés depuis le 4 septembre, a fait la République, mais qui
ne la veut pas, — enlendez-le bien , — plus anarchiste que siéAle. {Bravos prolongés.)
Un grand enseignement se dégage des élections qui viennent d*avoir lieu dans toutes les communes de France : c'est que les nouvelles couches sociales qui se sont installées aux affaires y ont démontré deux choses : leur compétence d'abord, et ensuite le sentiment de la responsabilité qui pèse sur elles. {Très bien/ très bien/)
Mises en possession de ce gouvernement d'ellesmêmes, elles ont résisté aux efforts et aux entreprises du pouvoir clérical, et en même temps aux excitations malsaines et désordonnées d'un parti sans nom. {Vifs applattdissements.) Et, s'il faut dire le mot de demain, je pense que c'est à cette démocratie qu'il faut s'adresser, car il lui a suffi, au seuil de cette année 1881, de faire dans chaque commune, simplement et fortement, son devoir aux élections, pour dissiper immédiatement les images noires qui pesaient sur cette longue année de conflits, de discordes, de luttes, d'inquiétudes et de renversements. Songez donc, disait-on; élections municipales, élections législatives, élections sénatoriales : le peuple français va être livré à un dévergondage électoral sans précédents. Et alors d exciter les inquiétudes, de susciter les appréhensions, d'alarmer l'industrie et le commerce, et de dénoncer de plus belle à l'Europe ce qu'on lui dénonce toutes les semaines régulièrement dans cette presse dont je parlais, que nous sommes à la veille de tomber dans l'abomination de la désolation. {Rire général et applaudissements prolongés.)
Les élections municipales ont eu lieu, vous en connaissez les résultats.
Paix aux vaincus I
Je dirai seulement que le dépouillement de ce scrutin a rendu l'année 1881 aussi claire, aussi connue que si elle avait déjà terminé son cours. On sait
aujourd'hui, à n'en pâs douter, ce que seront les élections législatives et les élections sénatoriales. Je ne veux pas m'amuser à prophétiser, ce serait très commode, mais je peux vous avertir que ces élections seront triomphales pour la démocratie, pour la République, pour la patrie! [Bravo! Bravo! — Longs applaudissements,) J'en ai assez dit, j'en ai même trop dit I {Non! non!) Je ne terminerai pas sans porter, moi aussi, le toast de nos convives et le toast de nos visiteurs. On a dit : Aux députés, aux conseillers municipaux, à la presse! Eh bien, moi, j"*ajouterai, — ce qui vous étonnera :
A toute la presse! {Acclamations répétées. — Des Glaives d'applaudissements éclatent à plusieurs 7'eprises,)
La République française commenta ce discours dans Tarticle suivant :
f( Nous publions le discours que M. le président de la Chambre des députés a prononcé, hier au soir, au banquet du syndicat des débitants de vin. Vous entendez bien : il s'agit des débitants, des cabaretiers, des -marchands de vin du coin de rue, et non des grands négociants de Bercj dont les bureaux ne le cèdent en rien aux autres premières maisons de Paris. Quand M. Gambetta s'est rendu au milieu des voyageurs de commerce^ Messieurs de TOEil-dc-Bœuf qui rédigent les feuilles bien pensantes n'ont pu réprimer un éclat de rire plein de dédain. Que sera-ce maintenant que le puissantorateur s^installe à la table des hommes qui chaque jour servent à boire à l'ouvrier! M. de Morny ne l'eût point fait assurément, ni M. Guizot, ni M. de Polignac, ni M. de Richelieu, ni M. Gambacérès. Nous qui sommes de très petites gens, nous avions notre place également à ce banquet, et sans être du monde qui fait ses délices de la presse de M. Sainl-Genest ou de M. des Houx, des nobles de vieille roche, nous croyons pouvoir afOrmer que si l'on réunissait au hasard onze cents abonnés de leurs feuilles bien pensantes, ou onze cents gentilshommes vendéens et bretons, ou onze cents réactionnaires quelconques, on n'ob^
tiendrait en aucun cas une réunion aussi convenable de tout point, aussi décente d'allures et de ton, aussi intelligente, aussi capable de suivre un discours d'affaires, aussi prompte à saisir les allusions politiques jusque dans leurs plus fines nuances que les onze cents débitants qui nous ont fait Thonneur de nous appeler au milieu d'eux...
« Il faut en prendre votre parti, messieurs les réactionnaires : la marée monte! Les nouvelles couches sociales arrivant à la conscience de leurs forces et de leurs droits occupent peu à peu la place que vous abandonnez moitié de dépit parce qu'il le faut bien. Le cabaretier entrant en relations suivies avec les sommités politiques et avec les représentants de la presse, leur exposant ses griefs, réclamant leur concours pour en obtenir le redressement, cela marque une date dans l'histoire de la révolution sociale qui s'opère sous nos yeux comme une conséquence directe de 1789. Remairquez-le, en effet, le cabaretier, ce n'est pas seulement un petit, un homme du peuple ; c'est en quelque sorte une sorte de déclassé, une sorte de paria dont on parle avec mépris, que l'on accuse de tous les méfaits et que Ion soumet à une législation spéciale aussi vexatoire que draconienne. Eh bien, il ne veut plus se laisser ni écraser ni diffamer. Il proteste devant l'opinion publique contre la calomnie, et il réclame devant la loi les mêmes droits que tout autre commerçant, car, dit-il , la loi ne doit tenir aucun citoyen en suspicion. Son exemple sera contagieux, croyez-le. Si le débitant de vin voit le législateur admettre ses demandes équitables^ tous ceux qui se sentent lésés, tous ceux qui depuis quatre-vingt-douze ans n'ont pu encore briser les entraves) que leuravait imposées rancien régime , tous ceux qui ont vraiment à se plaindre de la loi lèveront la tête et crieront justice et réforme. Et peu à peu la société se transformera
« Mais remarquez aussi par quels moyens ces onze cents représentants du débit de vin essayent d'obtenir le redressement de leurs griefs. Ils commencent par s'associer, car le bonhomme qui jadis fréquentait beaucoup leurs prédécesseurs, a démontré que l'union fait la force. Puis réunis en syndicat, ils essayent de se rendre compte nettement du malaise qui les travaille. Au lieu de se borner à des plaintes vagues contre le pouvoir, ils arrivent bientôt à comprendre
aa juste ce qu'il faudrait changer à la loi. Elle devait distinguer ]a simple contravention du délit, la faute occasionnelle de la faule habituelle. Elle le devrait surtout pour faire cesser l'arbitraire de la répression, qui met chacun d*eux à la discrétion de la police. Elle devrait enfin être assez puissante pour protéger Thonnéte homme contre la concurrence ruineuse du fraudeur. Gela bien compris, les syndics vont trouver qui? Les hommes de l'opposition? Les monarchistes à TaffAt de toute affaire pouvant embarrasser la République? Les journalistes intransigeants et leurs rares amis de la Chambre qui font un bruit épouvantable à propos de la moindre calomnie inventée par leur cerveau et qui en feraient un bien plus épouvantable encore s'ils tenaient une fois en mains quelque bonne cause? Du tout! Les syndics s'adressent aux hommes de la majorité, parce qu'ils savent que c'est là qu'ils trouveront l'impartialité, la bienveillance et l'amour du travail sans lesquels aucune question sociale, aucun problème financier tant soit peu compliqué, ne peuvent arriver à une solution pratique.
« Ces cabaretiers demandant justice placent toute leur confiance dans les hommes influents du parti qui gouverne. Gela, nous le répétons, offre un spectacle tout nouveau, non pas seulement an point de vue des mœurs , mais au point de vue politique.
d Nous savons bien que si nous avions le malheur d'être monarchistes, ce fait nous donnerait singulièrement à penser : la République nous paraîtrait douée d'une prodigieuse puissance de fascination. N'étant point monarchistes, nous dirons que c'est d'une prodigieuse puissance de conciliation qu'elle fait preuve. Elle vit, grande et sereine, et nous la verrons croître sans cesse en force et en apaisement. »
ALLOCUTION
Prononcée le 21 janvier 1881
La quatrième session ordinaire de la Chambre des députés avait lieu le 20 janvier 4881. M. Gambetta fut réélu président par 262 voix sur 376 votants *. Il prononça, le 21 janvier, l'allocution suivante :
M. LE PRÉSIDENT. — Messicurs et chers collègues , en prenant possession pour la troisième fois du fauteuil où vos suffrages m'ont appelé, je ne sens que la difficulté d'exprimer dans toute sa plénitude la reconnaissance que j'éprouve pour ce nouveau témoignage de votre haute confiance. {Très bien! très bien/)
La session qui s'ouvre devant vous et qui doit être le couronnement de notre législature, vous permettra. Messieurs, de mener, non sans effort, à parfait achèvement, la rude tâche que vous avait imposée le pays. {Très bien! très bien!)
Pour aboutir complètement, comme je le disais Tan dernier, il vous reste encore beaucoup à faire, mais vous avez déjà beaucoup fait.
Vous avez, dès le lendemain de la mémorable lutte de mai à octobre 1877, inauguré l'exécution des volontés de la France, vous avez mis fin aux entreprises du pouvoir personnel et des anciens partis.
Vous avez restauré dans toute sa sincérité le gou-
1. Bulletins blancs et nuls : 69; voix perdues : 15 ; 30 voix s'étaient portées sur M. Brisson qui n'était pas candidat.
vernement du pays par le pays; vous avez rendu Paris au Pariement et le Pariement à Paris; vous avez, par un grand acte de clémence et de prévoyance politique, jeté un voile sur les restes de nos discordes civiles, et, sans faire courir aucun péril à Tordre républicain... {Applaudissements), vous avez répondu aux sentiments d'humanité et de générosité, toujours si puissants dans Tâme française. {Nouveaux applaudissements sur un grand nombre de bancs.)
Votre effort de prédilection s'est porté surtout sur les lois d'éducation nationale; après avoir rétabli dans leur intégrité les droits et les lois de l'État trop longtemps méconnus, vous avez assuré l'instruction de tous les jeunes Français en constituant pour la première fois dans la loi le respect absolu de la liberté de conscience. {Très bien! très bien!)
Vous avez fortement réorganisé renseignement supérieur et secondaire, doté richement les trois branches de l'éducation publique et préparé par là une magnifique moisson d'hommes pour l'avenir. (Applaudissements.)
Les travaux publics ont reçu de vous une impulsion décisive et sans précédent ; les populations qui avaient contribué de leurs deniers à la création des anciennes lignes de chemins de fer vont enfin, par une juste réciprocité, posséder de nouveaux moyens de transports et d'échanges. {Très bien/ très bien! )
Les beaux ports que la France doit à la nature et au passé vont, grâce à votre généreux concours, prendre l'extension, la puissance qui leur permettra, de Dunkerque à Marseille, d'entrer efficacement en lutte avec les plus grands entrepôts de l'Europe. {Applau^^ dissements.)
Les routes, les canaux, largement dotés, restaurés^ agrandis ou créés, compléteront cet admirable ensemble de voies de communication terrestres et maritimes. {Applaudissements.)
A côté de Toutillage industriel et économique, vous avez, avec un soin jaloux, réformé et refondu l'outillage militaire et naval de la France ; vous vous êtes montrés surtout préoccupés du personnel chargé, sur terre et sur mer, de la garde et de l'emploi de cet immense matériel ; la situation d'activité et de retraite de tous les officiers et soldats a été améliorée, celle des sous-ofûciers a été et est encore Tobjet de votre constante sollicitude ; le service d'état-major a été réorganisé.
Il vous reste par le vote de projets dont vous êtes saisis, à remanier la loi de recrutement, à organiser Tadministration militaire, à fixer les règles de l'avancement, et il est permis de croire que vous ne vous séparerez point sans avoir mis la dernière main au grand œuvre de la défense nationale. (Jr^s bien! Ij-ès bien/ — Applaudissements,)
Vous avez pu accomplir un pareil programme grâce à l'admirable puissance de travail et d'épargne du pays qui, depuis cinq ans, vous a rendu et au delà en plus-values les larges dégrèvements d'impôts dont vous avez allégé chaque exercice [Irès bien! très bien!); vous avez établi l'équilibre des budgets, doté plus largement tous les services publics et mis hors de pair le crédit de la France.
Des lois spéciales du plus haut intérêt pour les diverses branches de l'économie sociale, la refonte intégrale de nos tarifs généraux des douanes , la réforme postale et télégraphique, la fusion de ces services, et une longue série de lois d'afi'aires resteront comme preuve de votre activité et de votre compétence. {Très bien! très bien!)
Enfin, en attendant de mettre par des lois les libertés publiques hors de toute atteinte, vous en avez favorisé la pratique pour tous; vous avez déjà assuré le droit de réunion, la presse va sortir afi'ranchie de vos plus prochaines délibérations et aussi la recon-
naissance légale des associations professionnelles. [Applaudissejtients,)
Cette carrière si remplie, vous Tavez parcourue au milieu de la paix la plus profonde au dedans et au dehors ; c'est surtout en ce qui touche le maintien de la paix au dehors qu'on peut dire que votre union avec le gouvernement et le pays a été inaltérable. (Applaudissements prolongés sur un grand nombre de bancs.)
En dépit d'assertions sans fondement, le monde entier sait que la politique extérieure de la France ne peut cacher nî desseins secrets ni aventures. [Nouveaux applaudissements répétés et prolongés sur un grand nombre de bancs.) C'est là une garantie qui tient à la forme même de TÉtat républicain où tout dépend de la souveraineté nationale [Applaudissements) j et d'une démocratie au sein de laquelle la paix extérieure, digne et forte,estàla fois le moyen et le but du progrès démocratique àTintérieur. [Applaudissements et bravos répétés.)
Cette politique qui est la vôtre, ces réformes, ces résultats, ces espérances vous permettront de vous présenter avec confiance au jugement du pays, quelque soit le procédé de consultation que vous adopterez pour interroger le suffrage universel. [Marques d'approbation.)
Depuis que vous siégez sur ces bancs, à plusieurs reprises et sous des modes divers, la nation a eu Tocca* sion de se prononcer sur vos actes. Elle a toujours vigoureusement sanctionné votre politique, et ce n'est pas au lendemain des magnifiques élections que viennent d'accomplir les communes de France qu'on peut contester votre étroite communion d'idées et de principes avec le suffrage universel. (Très bien! très bien/ — Applaudissemen ts.)
Je ne veux tirer qu un enseignement de ces manifestations réitérées du pays en faveur de la République, c'est qu'il faut persévérer dans la voie où nous sommes
entrés, c*est que, pour répondre aux intérêts comme aux volontés de la France, il nous faut entourer la République, que nous avons fondée, dMnstitutions de plus en plus libérales et démocratiques pour réunir tous les patriotes, tous les Français. {Applaudmemenls répétés sur un grand nombre de bancs, — Mouvement prolongé.)
Prononcé le ^1 février 1882
(InterpellatioQ de M. Deyès sur les affaires de Grèce) A LA CHAMBRE DBS DÉPUTÉS
On a TU dans les pages précédentes (75 à 86) comment 1q discours de Cherbourg et la démonstration de Dulcigno avaient fourni une première occasion d'agitation à la coalition des réactionnaires et des intransigeants. Renoncer à toute politique extérieure et faire accroire au suffrage uni- Tersel que M. Gambetta et ses amis ne poursuivaient partout qu'une politique d'aventures et de guerre, tel était le double but de cette ligue an ti française. Ainsi il ne suffîsait pas de dénoncer le « pouvoir occulte » et les ambitions dictatoriales de l'homme d*État à qui le président de la République n'a^ vait pas encore consenti à oifrir la direction des affaires ; il fallait encore et surtout alarmer à son sujet une démocratie encore très jeune, encore très ignorante des affaires étrangères et qui n'était pas remise de la terrible secousse de 4870. Le patriotisme français fut rarement soumis À une plus pénible épreuve.
Ce fut sur les affaires de Grèce que la coalition de la peur et de la paix à tout prix se manifesta pour la seconde fois. Si le cabinet du 16 décembre 1877 avait finalement décidé, malgré les avis contraires de M. Gambetta, de M. Challemel-Lacour et de M. Jules Favre', de prendre part à la conférence de Berlin, c'était avant tout pour pouvoir rap-
1. La lettre d*un homme d'État contre la participation de la France au futur confirès, qui a paru dans la République française du 14 mars 1878, est de M. Jules Favre.
peler aax puissances qu'il y avait d'autres intérêts chrétiens dans la péninsule des Balkans que ceux des nationalités slaves. M. Waddington avait été le principal auteur du fameux protocole xin qui invitait la Porte à céder la Thessalie et rÉpire à la Grèce, et ce protocole, préface de la politique orientale la plus sage et la plus habile, avait reçu Tapprobation du parlement et de la presse. M. Gambetla, alors simple député, et M. Léon Say s'étaient tout paHiculièrement déclarés les partisans de l'heureuse initiative diplomatique de M. Waddington. M. de Freycinet la poursuivit non sans énergie en faisant ratifier par la conférence de Berlin (note collective du 25 août 1880) l'article xxiv du traité de Berlin *. M. Barthélémy Saint-Hilaire l'abandonna gratuitement dans les plus étranges circulaires que ministre des affaires étrangères ait jamais signées (24 et 28 décembre 1880, 8 janvier 1881). « Les grandes puissances, disait la note collective, ne sauraient consentir à ce que la discussion soit neutre à l'égard de l'exécution de l'article xni. » M. Bai-thélemy Saiht-Hilaire proposa de rouvrir la discussion et de soumettre à un arbitrage indéfini le contlit turco-grec.
Personne n'avait promis à la Grèce de se battre pour elle; mais personne non plus, en dehors des nerveux personnages que la démonstration navale devant Dulcigno faisait tomber en pâmoison, n'avait conçu l'idée saugrenue d'une résistance du sultan aux exigences du concert européen. La solution pacifique de la question des frontières grecques aurait été acquise comme l'avait été la solution de la question relative à la frontière monténégrine. Plus l'Europe aurait montré de décision et d'esprit de suite, c'est-à-dire plus elle se serait tenue sur l'excellent terrain de la note collective du 25 août 1880, plus elle aurait eu de force et d'autorité pour prévenir le conflit armé. « C'est en disant à la Grèce : La question est désormais européenne ; c'est notre affaire à nous, concert des six grandes puissances, de faire exécuter la sentence de Berlin, et nous n'entendons pas qu'aucune initiative se substitue à la nôtre, — c'est en tenant ce langage qu'on aurait calmé et réfréné les intempérantes ardeurs du patriotisme hellénique et qu'on aurait abattu par la
1. Reconnaissance des droits de la Grèce sur TÉpire, etjc Janina et Metzovo, sur la Thessalie avec Larisse.
même occasion les dernières velléités de résistance des Tares ^ » Ce fut à un langage absolument contraire que M. Barthélémy SaintrHilaire s*arrêla dans une heure de pusiilaminité et de crainte, pour faire pièce à M. Gambelta, alors que toutes les puissances signataires, la Russie et la Prusse, comme TAngleterre et l'Autriche, restaient tranquillement fidèles à la note du 25 août 1880, sans faire plus (Inattention aux dernières récriminations de la Porte. « Il s'agit avant tout, disait ce ministre, de dégager la France de Taifaire grecque. » M. Thiers avait dit : « Il ne suffit pas de ne pas vouloir la guerre, il ne faut pas suivre une politique qui compromette les relations du pays '. »
Les circulaires de M. Barthélémy Saint-Hilaire produisirent, comme il fallait s'y attendre, à Londres^ une véritable stupéfaction et une légitime indignation à Athènes. En France, l'opinion se divisa. D'un côté, le parti de la paix à tout prix, les amis de l'Elysée, les intransigeants et les réactionnaires applaudirent. De l'autre, tous ceux qui avaient quelque notion de la politique orientale et quelque sentiment de la dignité de la France protestèrent. Les articles de la République française^ du Temps^ du Journal des Débats et de la Revue politique furent particulièrements vifs. M. Antonin Proust interpella M. Barthélémy Saint-Hilaire à la Chambre (3 février). M. SpuUer prononça à Vitry-le- François, sur la nécessité pour la République de suivre une politique extérieure forte et digne, un discours qui eut un retentissement considérable (30 janvier). Les journaux de la coalition poussèrent aussitôt les hauts cris et déclarèrent que
\ . Article de M. Eugène Ténot dans la Giiynde du 4 février 1881. M. Barthélémy Saint-Hilaire, à son arrivée au (]|uai d'Orsay, avait commencé par admettre dans toute sa plénitude ce que M. de Freycinet avait appelé « un titre irréfragable pour la Grèce ». C'est ainsi que, dans sa dépêche du 10 novembre 1880, il qualifia de titre précieux pour les Grecs les décisions et la conférence de Berlin, et qu'il assura que l'Europe avait pris à leur égard un engnyament moral. Le 30 novembre suivant, il déclarait encore au Sénat que les flottes alliées s'étaient réunies dans r Adriatique non seulement pour contraindre la Porte à céder sur Dulciçno, mais pour la déterminer, u car cela était autant dans la logique de la situation que dans la pensée de toutes les puissances », à céder sur la question arménienne et sur la question grecque.