Assemblée nationale, séance du 22 juillet
196 CHAMBRR DES DÉPUTÉS.
M. Gambetta « yoalait la guerre ». La Chambre ayant voté, sur l'interpellation de M. Proust, un ordre du jour « approuvant la politique de paix pratiquée par le gouvernement », les polémiques redoublèrent. Ce fut une réédition, considérablement revue et augmentée, de la fameuse campagne des mois de septembre et d'octobre au sujet de Dulcigno. Les discours de M. SpuUer et de M. Proust^ ainsi que les articles de la République française et de la Revue politique sur la fausse politique de paix * furent dénoncés avec fureur par tous les organes de Ja réaction, et de l'intransigeance. Le Figaro fit tirer à 100,000 exemplaires une brochure intitulée : Gambetta, c'est la guerre.
L'agitation devint générale. Nous ne croyons pas que la haine politique ait eu souvent recours, en aucun pays, à d'aussi méprisables manœuvres. Et par malheur la démocratie républicaine n'en comprit tout l'odieux que bien plus tard, après une cruelle expérience, alors que les douloureux avertissements des adversaires de la politique de peur et d*annihilation furent justifiés par d'irréparables malheurs. (Y. tome XI, nos commentaires sur l'affaire d'Egypte, etc.)
Cependant le gouvernement anglais avait été vivement iiTité de se voir abandonné à l'heure décisive par le cabinet du quai d'Orsay. C'était la France qui avait engagé à Berlin la question grecque. C'était M. Barthélémy Saint-Hilaire qui faussait compagnie à l'heure décisive. Il importait au cabinet de Saint-James d'établir nettement la situation. Le Foreign Office publia un Blue Book sur les affaires de Grèce et ce Blue Book renferma les dépêches suivantes du ministre de la reine à Athènes.
« M, Corbett au comte Granville,
(Reçue le 23 août 1880.)
i< Athènes, 9 août 1880.
« Mylord,
« J'ai l'honneur de faire savoir à Votre Excellence que
1. La question d'Orient et la fausse politique df paix, par M. Joseph Reinach. {Revue politique du 12 février 1881.)
M. Tricoapi m'a informé aujourd'hui des difOcuUés que la France est en train de soulever à propos de la fourniture de 30,000 fusils promis par le ministre de la guerre français au gouvernement grec. Son Excellence a ajouté qu'elle avait des raisons de craindre aussi qu un délai fût appoi-té au départ de France des offlciers français que le gouvernement français avait consenti à laisser employer à la réorganisation de l'armée grecque.
« J'ai, etc.
« Signé : Edwin Corbett. »
« M. Corbett au comte Granville.
(Reçue le 20 août 1880.)
K Athènes, 19 août 1880.
« Mjlord,
ce Les dispositions de la France à abandonner ou tout au moins à modifier le rôle actif que le gouvernement de la République devait prendre en vue d'un règlement de la frontière grecque en conformité avec les décisions de la conférence de Berlin, dispositions manifestées par le ton de la presse française, par le retard dans l'arrivée ici des officiers chargés de réorganiser l'armée grecque, par le soudain retrait de l'escadre française et par le non-accomplissement de la promesse faite par le gouvernement français de fournir 30,000 fusils à la Grèce, a causé un sentiment de désappointement dans tout ce pays.
« L'opinion publique reste toutefois très calme dans la Grèce entière et on ne doute guère que, d'une façon ou d'une autre, les espérances du pays, en ce qui regarde la nouvelle frontière, ne finissent par se réaliser, bien qu'il y ait, à mon avis, une disposition générale de la part des Grecs à s'en reposer sur les grandes puissances plutôt que sur leurs propres efforts pour l'accomplissement de ces espérances : pour le moment, en effet, il ne parait pas qu'il y ait aucun désir de la part du pays ni de la part du gouvernement, à ce que m'assure M. Tricoupi, de faire quoi que ce soit pour provoquer un conflit avec la Turquie.
« En attendant, l'armée est mise graduellement sur le pied de guerre, et les recrues de la classe astreinte cette année
au service répondent à Tappel d\ine manière satisfaisante. Selon le rapport du ministre de la guerre, le nombre des hommes sous les drapeaux en ce moment s'élève à 19,700. « J*ai, etc.
« Signé : Edwin Corbett. »
Ces deux dépêches ne présentaient pour le gouvernement anglais qu*un intérêt rétrospectif, comme elles ne révélaient d'ailleurs que des faits absolument corrects. Elles produisirent à Paris une incroyable émotion. Ainsi, on n'avait pas seulement promis à la Grèce, pour réorganiser son armée, des offîciers français! on lui avait promis des fusils! on lui avait promis des cartouches ! Ce fut dans la presse coalisé** une nouvelle explosion : évidemment, au mois d'août, quelqu'un avait voulu la guerre; la France était poussée à une aventure ; le coupable, c'était l'homme du pouvoir occulte, c'était M. Gambetta.
Les dépêches de M. Corbett avaient été publiées à Paris, dans les journaux du 20 février. Dès le lendemain, M. Devès, président de la gauche républicaine, demanda à interpeller le cabinet sur les faits révélés par le Blue Book.
Nous reproduisons le compte rendu analytique de cette interpellation :
Séance du 21 février 1881.