IX
an édifice plus grandiose , que vous aurez des lignes plus harmoniques. Je le veux bien. Mais j'affirme que les assises n'auront pas la même solidarité.
Un membre au centre. —Très bien!
M. Roger. — Eh bien, laissez-les telles qu'elles sont ; il est bien de faire grand ; il est mieux encore de faire solide.
Si je n'ai pas trop fatigué l'attention de la Chambre... {Non! non! Parlez! parlez !)^ je voudrais lui présenter une dernière considération.
J'ai sous les yeux une carte qui est l'œuvre d'un jeune avocat de mérite, momentanément attaché au ministère de l'intérieur, si je ne me trompe. (Vorateur déploie une petite carte coloriée.) Cette carte, quelques-uns peut-être d'entre TOUS la connaissent. (On rit sur divers bancs.) Elle donne des teintes différentes à nos départements, suivant que la msuorité des électeurs, majorité accusée par les dernières élections^ appartient à l'opinion républicaine ou à l'opinion monarchiste.
M. Janvier de la Motte (Eure). — On ne nous l'a pas distribuée I
M. Roger. — L'auteur de cette carte, qui est accompagnée d'une statistique fort instructive, ne prend pas parti dans la grave discussion qui nous divise, mais il fournit des éléments qui, en ce qui me concerne, m'ont beaucoup impressionné.
11 existe en ce momentrci, dans la partie ouest de la France, 27 départements dans lesquels les dernières éjections législatives n'ont pas donné une majorité favorable à la République.
Il y a, il est vrai, des distinctions à faire. Dans certains dépslrtements, par exemple, la majorité monarchique n'est que de 5,000 voix; dans d'autres, la majorité est de 3,000 à 10,000 voix; et enfin il y a un troisième groupe de départements où la majorité est supérieure à i 0,000 voix.
J'admets, — et je parle ici dans un sens républicain, — que nous gagnerons facilement les départements dans lesquels il s'agit uniquement de déplacer 5,000 voix. Ce qui réduirait à 20 les départements hostiles. J'espère, mais sans en avoir la certitude, que nous arriverons aussi à conquérir les départements dans lesquels la majorité est de 1 à 10,000 voix. Ceux-là sont au nombre de 5.
Mais je croîs faire preuve de pradence en disant que dans les déparlements où nous sommes en minorité de plus de 40,000 voix, il n'y a pas chance de changer la majorité. Eh bien, dans tous ces départements , qui sont au nombre de plus de quinze, il y a partout des sièges gagnés par les républicains.
Ainsi, dans la Vienne, où la majorité antirépublicaine est de 17,000 voix, nous avons déjà deux collèges sur six. Dans Maine-et-Loire, où la majorité est beaucoup plus considérable encore, nous avons trois députés sur sept.
Voix à gauche. — C'est inexact !
M. Roger. — Il me semble que cette situation est de nature à mériter l'attention des partisans les plus décidés du scrutin de liste.
Si la Chambre se prononce contre le scrutin d'arrondissement, voici tout un groupe de départements, presque une province, qui échappe à l'action républicaine.
Tout le terrain gagné par dix années d'efforts persistants peut être perdu.
Nos honorables collègues de la droite n'auraient même pas à se réjouir de ce résultat, car les sièges qulls gagneront dans ces départements teintés en bleu, ils les perdront dans ceux qui sont teintés en rouge et où ils possédaient quelques circonscriptions.
D'une façon générale, je crois que ces grandes absorptions sont mauvaises.
Si une opinion politique a droit d'être représentée dans un département , ne fût-ce que par un seul collège, il me parait bon qu'elle le garde.
C'est dans ces conditions seulement que les minoritéi ont leurs intérêts respectés.
Voilà pourquoi on a pu dire, avec raison, du scrutin d'arrondissement qu'il est la sauvegarde des minorités.
Je termine. Messieurs, par cette considération.
Je le répète, le débat qui vous est soumis est très grave, mais je crois qu'il faut surtout l'examiner au point de vue pratique. C'est sur ce terrain que, simplement et sans phrases, j'ai voulu placer ma discussion. Je vous ai indiqué les raisons qui m'ont déterminé à repousser la proposition de mon honorable ami M. Bardoux ; je vous affirme à mon tour que, dans les observations que je vous ai présentées,
je n*ai été dominé que par une seule préoccupation ; rintérêtde la République. {Applaudissements sur plusieurs bancs dans diverses parties de V Assemblée. — {L'orateur, de retour à sa place ^ reçoit Us félicitations de ses amis.)
M. LE PRÉSIDENT. — La parole est à M. de Val Tons.
M. LE MARQUIS DE Valfons. — Je cède mon tour de parole à M. Gambetla.
M. LE PRÉSIDENT. — La parole est à M. Gambelta. {Mouvement général d'attention.)
M. Gambetta. — Messieurs, permettez-moi d'abord de remercier mon excellent collègue M. de Valfons d'avoir bien voulu me céder son tour de parole pour répondre à Torateur distingué qui descend de cette tribune.
Messieurs, si j'entre dans ce débat, croyez bien que ce n'est pour répondre ni à des allusions, ni à des insinuations personnelles. Je pense que je n'ai à me défendre ni devant la Chambre, -sans distinction de partis, ni devant le pays, des visées qui seraient criminelles, si elles n'étaient ridicules, qu'on s'est plu à me prêter dans cette grave question du régime électoral de la démocratie républicaine. Je parle ainsi pour couper court à des propos indignes de républicains. Quel que soit le mode de scrutin que vous adoptiez, que vous mainteniez la législation existante, si vous la croyez bonne et profitable pour le pays, ou qucf revenant, au contraire, à la tradition de vos devanciers, vous rameniez le scrutin de liste, si la délibération vous éclaire, soyez convaincu que l'homme qui est devant vous se gardera de chercher dans des compétitions électorales ou dans les brigues du suffrage universel je ne sais quels conflits, quel antagonisme indignes de son parti et indignes de lui-même. {Applaudissements.)
J'ai pris à la Constitution de 1875, à l'heure difficile où elle était arrachée au patriotisme de tous, mais aux regrets de quelques-uns et aux généreuses ardeurs
des autres, j'ai pris, dis-je, une part trop grande, pour ne pas être le plus soucieux et le plus respectueux serviteur de cette Constitution que je crois, pour le bien du pays, devoir défendre, dans toutes ses parties, même contre des revisions que je considère comme prématurées. {Très bien/ très bien!)
Par conséquent, loin de moi. Messieurs, la pensée de chercher, par des élections qu'on a osé qualifier de plébiscitaires, à mettre en échec, à atténuer dans une mesure quelconque l'autorité et le prestige du pouvoir exécutif qui est le représentant du pays tout entier et qui, jusqu'à l'heure marquée par la loi, doit pouvoir s'épanouir dans tout son prestige et dans toute son autorité. {Applaudissements.)
Gela dit, je n'entre pas dans le débat pour faire un discours d'apparat : je demande à mes collègues de me permettre d'y intervenir au fur et à mesure que les nécessités s'imposeront à ma conscience.
Je viens, en ce moment, répondre aux arguments que développait tout à l'heure mon ami et mon collègue M. Roger, un collègue que nous avons recruté récemment, et qui prouve pap lui-même, je le dis en passant, qu'en effet le scrutin d'arrondissement peut avoir souvent la main heureuse.
Mais qu'il me permette de lui dire que peut-être les exemples qu'il a empruntés, soit au passé de 1848, soit au passé plus récent de l'Assemblée nationale de Versailles, ne lui sont pas aussi familiers qu'à moimême, et qu'il se pourrait bien que, précisément en invoquant ces précédents, il eût fourni l'argument décisif pour le rétablissement du scrutin de liste.
Je laisse de côté 1848 ; l'Assemblée constituante de cette époque est au-dessus de toutes les attaques et de toutes les critiques, qu'il s'agisse de son esprit ou de son cœur. Le cœur des assemblées, tout le monde en est juge, mais l'éclat du talent, le prestige des caractères!... Quel était donc le talent, le génie, l'homme
politique illustre qui ne siégeait pas dans TAssemblée de 1848, à part M. Guizot?... Je les y vois tous. [Très bien/ très bien!)
Leur politique appartient aux disputes des hommes, mais non Tascendant de leur esprit, de leur autorité. Je crois que, depuis la Convention, TAssemblée de 1848 est la plus grande assemblée qu'ait eue la France.
Quant à celle de 1849, il ne faut pas oublier qu'elle est sortie d'un scrutin de liste tout à fait spécial, d'un scrutin de liste sans majorité absolue, qui n'imposait pas même la nécessité de réunir le quart des électeurs inscrits, d'un scrutin de liste, par conséquent, qui n'a rien de commun avec celui que nous vous proposons. {C'est vrai! c'est vrai!)
Au milieu des ardeurs et aussi des malheurs qui avaient signalé le retour de la République parmi nous, il y avait eu, Messieurs, — et malheureusement, on en voit encore aujourd'hui, mais à des degrés moindres, — des divisions douloureuses dans le parti républicain, et comme il y avait deux listes, d'une part, une liste modérée, ou dite telle, et qu'on n'exigeait pas la majorité absolue au premier tour de scrutin, d'autres plus avisés glissaient des listes intermédiaires de candidats, qui ont été élus représentants et qui ont conduit le pays, par une série de votes et de fautes, à la dictature.
Mais, Messieurs, nous ne vous proposons pas ce genre de scrutin de liste; au contraire; et si vous vouliez rétablir le scrutin de liste de 1849, je dirais : Je préfère le statu quo. Ce que nous demandons aujourd'hui, c'est ce que, mettant à profit l'expérience, nous avons demandé de tout temps^ depuis cette époque déjà lointaine.
Quand je suis entré dans la vie publique, à la première réunion que nous avons eue avec les membres du parti républicain qui siégeaient dans le Corps législatif, on a discuté la possibilité de solliciter de
cette Assemblée législative de TEmpire une modification au régime électoral, et nous avons, après de longues discussions, qui se tenaient sous la présidence de rhonorable chef actuel de TÉtat, M. Jules Grévy, nous avons déposé une proposition tendant au rétablissement du scrutin de liste, proposition parfaitement inconstitutionnelle, je le reconnais... {Rires à droite)^ car elle allait directement, — c'est là ce qu'on nous a opposé; fort légalement d'ailleurs, — contre un des cinq points fondamentaux de la déclaration césarienne du mois de décembre 1851, qui prit plus tard rang dans les textes constitutionnels.
Mais nous considérions que ce scrutin de liste était une nécessité traditionnelle de notre parti. Il n*y eut pas de contestation sur ce point, ni parmi nous, ni dans Topinion.
Lorsque les événements amenèrent au pouvoir ou les signataires de la proposition, ou les amis des hommes qui formaient à ce momentrlà l'opposition, et qu'on pensa à convoquer le peuple pour l'élection d'une assemblée, on n'hésita pas, il n'y eut pas l'ombre d'une discussion : ce fut le scrutin de liste qui fut décrété. {Trh bien! très bien!)
Je le dis en passant, mais vous imaginez-vous ce qu'aurait été une consultation du pays au mois de février 1871 sous les pas de l'invasion, au milieu du désarroi général des esprits et des caractères, si on ne l'avait pas consulté par le scrutin de liste ? Que serait-il arrivé? (Très bien! très bien/)
Mais voyez ce qui se passa dans l'Assemblée de Versailles. S'il est certain que l'Assemblée de Versailles n'était pas faite pour faire admirer le régime électoral d'où elle était issue, je n'en pense pas moins qu'il faut accepter les résultats des consultations du suffrage universel ; c*est au pays à réagir contre ses propres défaillances, contre ses propres chutes, quand il en a commis et qu'il s'est laissé tomber. Et, en effet,
la réaction ne se fit pas attendre. Heureuse et bienfaisante réaction ! Dès le «ois de juillet, après ces magnifiques élections municipales, faites au scrutin de liste, elles aussi qui furent la reprise de possession de la France par elle-même, au lendemain delà guerre civile, alors que Ton voyait encore les lueurs de Tincendie s*élever au-dessus de la capitale embrasée, la France conserva son sang-froid ; et, de môme qu'elle avait installé dans ses municipalités des républicains et des patriotes, de même elle envoya, à la grande joie dii pays tout entier, plus de 114 députés, entendez-le bien, parmi lesquels ne figuraient que sept monarchistes.
Vous imaginez-vous^ Messieurs, que si, ce jour-là, on avait consulté la France par la voie du scrutin d'arrondissement, Tautorité du verdict eût été aussi décisive qu'elle Ta été, qu'elle eût eu l'immense influence qu'elle a eue sur le chef du pouvoir exécutif et sur les partis ?
Non, Messieurs, détrompez-vous, on eût considéré le scrutin par arrondissement comme une sorte de miroir brisé où la France n'aurait pas reconnu sa propre image. {Applaudissements.)
Et alors, Messieurs, que s'est-il passé? Le voici : Pendant cinq ans, de 1871 à 1875, jusqu'au 31 décembre, toutes les fois qu'on a consulté le pays pour pourvoir à une vacance causée par une mort ou par une démission, ou par toute autre cause, bénéfice immense le lendemain, quand, à la place d'un monarchiste, un républicain entrait dans l'Assemblée de Versailles, et l'élection de ce républicain avait la puissance de toute la voix du pays et non pas celle d'un simple arrondissement [Applaudissements) ; la leçon était telle, la puissance de cette démonstration était siirréfragable'que la Constitution de 1875 en est sortie, et que si vous avez la République, c'est à l'autorité du scrutin de liste que vous la devez.
J'y étais, je Tai vu. Aussi permettez-moi, mon cher collègue, vous qui êtes t|p dernier venu parmi nous, et certes un des meilleurs, permettez-moi de vous dire que j*ai assisté à révolution de certains élus du scrutin de liste vers le scrutin d*arrondissement.
C'est une histoire instructive et qui mérite, je crois, de vous être racontée.
Un jour,alors qu'on avaitrenverséTillustreM. Thiers, qui, lui aussi, av.ait été autrefois partisan du scrutin d'arrondissement, mais qui, vaincu par Tévidence et rallié à la nécessité de faire une Constitution, s'était, à son tour, rallié au scrutin de liste, — demandez-le à M. de Marcère 1 — eh bien, ce jour-là, il arriva qu'on inscrivit le scrutin de liste dans un projet de loi préparé par M. Thiers. — M. Gochery est là, il peut vous le dire, car il le sait bien ! Et qu'est-ce qu'on apprit? On apprit qu'il serait nécessaire de lutter contre une certaine fraction de la droite de l'Assemblée, qui, changeant d'avis, proposait de substituer le scrutin d'arrondissement au scrutin de liste inscrit dans le projet de loi, et voici à la suite de quels événements :
On avait eu l'ordre moral, on avait changé, révoqué, — je ne m'en plains pas, c'est l'exercice légitime d'un pouvoir qui veut être sincère, — tout ce qui, de près ou de loin, représentait dans Tadministration une idée libérale, démocratique, républicaine. On était donc en possession de cet instrument merveilleux de centralisation qui peut devenir un instrument de pression, quand on est résolu à en user, et qu'on le fait avec une certaine habileté, et on n'avait pas reculé devant l'emprunt à faire aux hommes expérimentés que TEmpire avait légués à l'ordre moral : on avait, dans certains départements, que je ne veux pas nommer, — mais que je nommerai si l'on m'y force, — on avait, de la façon la plus ouverte, la plus déclarée, la plus nette, essayé de la candidature ofûcielle ; malgré
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tout, elle n'avait pas réussi, et le rapporteur, — que je ne nommerai pas.à moinaKju'on n'y tienne absolument {Sourires), — avouait ingénument et confessait que décidément le scrutin de liste et la candidature officielle ne pouvaient pas coexister. {JRires et marques d'assentiment sur divers bancs à gauche et au centre.)
Alors la droite avait trouvé son chemin de Damas, et il fallait au plus vite se débarrasser du scrutin de liste. Oh ! je ne parle pas de toute la droite, je dis une fraction de la droite, et je la ferai suffisan^ment connaître en rappelant qu'elle envoya un des deux frères Lefèvre-Pontalis, M. Antonin Lefèvre-Pontalis, à la tribune. [Rires à gauche.)
C'est l'amendement de M. Antonin Lefèvre-Pontalis qui a établi le sdrutin d'arrondissement, qui l'a établi dans le but que je viens d'indiquer, pour parer au péril où était la candidature officielle, dont on méditait de se servir.
Et ce jour-là, que vit-on? On vit, d'un côté, tout le parti républicain sans exception, sans une abstention, sans une défection, les vieux comme les jeunes, les ardents comme les modérés, et on vit de l'autre tous les autres... les non républicains! {Nouveaux rires.)
Eh bien, nous avons lutté, nous avons été vaincus. Et qu'est-ce qui a triomphé? Ah ! ce qui a triomphé, c'est la candidature officielle, c'est la politique de M. Bufl'et, c'est le septennat avec toutes les épreuves par lesquelles vous avez passé. {Très bien! très bien! au centre et à gauche.)
Mais qu'arrivera-t-il dès les mois de janvier et de février 1876? Alors on avait le scrutin d'arrondissement, le petit champ clos, la vigne du Seigneur, qu'on allait cultiver, biner, arrachant les mauvaises plantes; — c'est-à-dire vous, Messieurs 1 — on avait toute la force de pression de la machine administrative ; on allait livrer bataille : dans quel intérêt, dans quel but? Était-
ce pour affermir la Constitution, pour affermir la République, pour augmenter la majorité républicaine qui était née des difflcultés de la veille?
Oh! non, on nous Tavait déclaré sans ambages^ avec un abandon de paroles que certains trouvaient sarcastiques et que, moi, je trouvais cyniques. {Très bien! très bien! à gauche et au centre.)
On nous disait simplement : Votre majorité, c'est très bien 1 Vous nous avez servi un jour, mais désormais je ne vous connais plus; votre majorité, je n'en veux pas, et je suis là pour la défaire! — M. Ricard, de regrettable mémoire, le rappelait dans son discours sur le scrutin de liste. — Nous avons le scrutin d'arrondissement, nous allons nous en servir.
Et on s'en servit. Mais la France, encore tout imprégnée des luttes du scrutin de liste, à Taide duquel elle avait voulu faire triompher sa volonté... {Protestations à droite, — Applaudissements à gauche et au centre), la France n'hésita pas; elle envoya, à travers les mailles serrées du filet administratif, elle envoya siéger dans cette enceinte cette forte majorité que vous constituez. {Très bien! très bien! au centre.)
Eh bien, croyez-vous .que le pouvoir s'avoua vaincu par le pays? Ohl non; il ne dit qu'une chose dont nous avons retrouvé la trace partout, et dont du reste sa pratique officielle donne une preuve éclatante : il dit que le pays s'était trompé, qu'on n'avait pas nettement posé la question, qu'on n'avait pas osé déclarer la candidature officielle ouvertement, publiquement, et qu'il fallait recommencer. Et alors, comptant précisément sur les ressources de ce scrutin d'arrondissement, on fit la dissolution, pour essayer si la candidature officielle, pratiquée largement et d'une façon éhontée, ne pourrait pas avoir raison des volontés du pays. {Applaudissements. — Bruit à droite.)
Ecoutez, Messieurs, écoutez ! C'est ici que j'arrête mon honorable contradicteur. Il nous dit, en effet :
Le scrutin d^arrondissement a'est-il pas le scrutin sauveur, le scrutin libérateur? N'est-ce pas à lui que vous devez le succès?
Voilà Tobjection; je ne l'affaiblis pas. Voici ma réponse.
Non, ce n'est pas le scrutin d'arrondissement qui nous a ramenés ici ; ce n'est pas le scrutin d'arrondissement, c'est le scrutin de liste, élevé à sa plus haute pression : l'unité de liste. ( Vif assentiment sur un grand nombre de bancs à gauche et au centre.)
Et c'est tellement l'unité de liste, — Messieurs, je crois que je peux en parler,en témoin autorisé. ..(Oui.^ oui! — Très bien!), — qu'on ne demanda à personne ni son opinion intime sur tel ou tel sujets qu'on ne demanda compte à aucun de vous des votes qu'il avait rendus antérieurement, ni de ceux qu'il s'apprêtait à rendre. On lui demandait: Faites-vous partie de cette phalange de résistance, de cette phalange des dissous et des expulsés? Êtes-vous un 363? Si oui, vous figurerez sur la liste 1 {Applaudissements.)
Et, chose grave, c'était tellement un scrutin de liste que, permettez-moi de vous le rappeler, il s'est trouvé un Bonaparte pour réclamer le droit d'y être inscrit, et il l'a étél {Nouveaux applaudissements.)
Eh bien. Messieurs, je vous demande si, ce jour-là, vous êtes rentrés par le scrutin d'arrondissement? Non! vous êtes rentrés par l'unité du collège, par Tunité de liste! C'est la première et peut-être la dernière fois qu'on assistera à un si magnifique spectacle de concorde, d'union et de concentration républicaine. {Nouveaux applaudissements.)
Mais, Messieurs, c'est précisément ce verdict électoral qui prouve l'efficacité, la supériorité du scrutin de liste : car est-ce qu'alors on a discuté les hommes? Est-ce qu'on a pénétré dans la vie privée — j'entends entre concurrents? Non! on a pris l'idée politique, le principe qui planait au-dessus de cette liste et qui
était rauéantissement du pouvoir personnel, et cela a suffi. ( Vive approbation.)
Je ne veux faire allusion à personne, mais il en est, — ils sont nombreux dans cette Chambre, — qui savent bien que leur candidature eût été longuement discutée et peut-être même mise en péril s'ils n'avaient pu revendiquer ce titre de 363. {Cest vrai! c'est vrai! — Applaudissements.)
Messieurs, voilà pour la valeur de l'exemple, voilà pour Tautorité du précédent. Vous pourrez décider ce qu'il vous plaira, mais ce que vous ne pourrez pas faire,c'est changer la valeur d'un argument et le rendre détestable alors qu'il est réellement supérieur.
Mais je retiens cet exemple, car je veux l'examiner sous une autre face, et montrer que, malgré cette unité d'action, malgré cette unité de liste, la candidature officielle a port^ses fruits. Il y a eu bien des victoires partielles qui ont presque touché au succès décisif.
A droite. — Qui y ont même tout à fait touché !
M. Gambetta. — Messieurs, permettez-moi d'interroger les faits !
Ce qui le prouve, c'est que la candidature officielle a comparu devant la majorité triomphante. Et qu'en estril résulté ? C'est que vous avez été acculés à soixante-douze invalidations nécessaires, j'y consens, légitimes, je le proclame. {Vives protestations à droite.)
M. DE LA ROCHEFOUCALD, DOC DE BiSACCIA. — VoUS
avez le droit de le dire, mais vous ne pouvez pas vous en vanter !
M. Gambetta. — Messieurs, c'est mon opinion que j'exprime, ce n'est pas la vôtre. Ces invalidations, je les ai votées, et vous me ferez bien la grâce de penser que si je les croyais légiiimes... {Nouvelles protestations à droite.)
Vous pensez le contraire, Messieurs, c'est votre droit et peut-être y a-t-il pour vous un devoir de solidarité ;
mais vous ne pouvez pas m*empècher de citer des faits et d*en déduire les raisons.
M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bisaccla.. — Il y a beaucoup d'invalidés qui sont revenus !
M. Gambetta. — Eh bien, je dis à la majorité : Vous avez été acculés à ces nombreuses invalidations nécessaires. Pourquoi? Parce que vous aviez affaire au scrutin d'arrondissement. Gela est certain, car, si vous aviez eu affaire au scrutin de liste, vous auriez validé toutes les élections. {Dénégations à droite,) *
M. Bourgeois. — Pas davantage I
M. Gambetta. — Messieurs, je vous prie de me laisser exprimer ma pensée ; je puis me tromper, et, dans ce cas, je ne demande qu'à être rectifié...
M. Paul de Gassagnac. — Non, vous avez raison!
M. Gambetta. — ... ce que je demande à mes collègues de vouloir bien m'accorder, c'est la liberté de développer ma pensée.
Je disais donc que vous n'auriez pas annulé ces élections si elles avaient eu lieu au scrutin de liste ; vous les auriez validées, et cela pour deux raisons : la première, parce que la candidature officielle n'aurait pas pu s'exercer... (Très bieni à gauche. Exclamations à droite,)
Non, elle n'aurait pas pu s'exercer, car il n'est pas possible de presser, d'intimider, de corrompre cent mille ou cent cinquante mille électeurs I Vous le savez bien tous, et l'idée môme n'en serait pas venue. £t vous trouvez là une preuve que le scrutin de liste assure ces deux conditions aussi bien au point de vue du Gouvernement qu'au point de vue des populations: d'abord, qu'il tue jusqu'à la pensée de la candidature officielle, et, ensuite, qu'il la rend vaine lorsqu'elle est entreprise. [Applaudissemetils,)
Voilà les précédents. Messieurs, voilà d'où vous êtes sortis, voilà votre berceau ; et, quand je viens vous dire, moi : Le scrutin d'arrondissement est une arme
forgée par vos ennemis, c'est une arme qu'on a a employée pour vous perdre et perdre avec vous la République, c'est moi qui vous ramène à vos origines, etcesont vos adversaires qui vous en écartent. (A/?/?/aMdissemenls sur diveî's bancs. — Rumeurs sur d'autres,)
Mais, Messieurs, je défends vos intérêts. {Inte?'?mp' tions.)
M. LE PRÉSIDENT. — Je prie la Chambre de vouloir bien écouter l'orateur en silence.
M. Gambetta. — Je sais par expérience combien il est difficile d'entretenir une Assemblée des conditions de sa naissance et des conditions de sa renaissance... {Sourires et mouvements divers,)
M. Paul de Cassagnac. — Le mot est joli I
M. Gambetta. — ... mais si épineuse que soit cette tâche, comme je n'ai pas en vue la satisfaction d'intérêts personnels, que je ne suis préoccupé que d'une question d'État, que j'ai la conviction profonde qu'il n'y a pas de possibilité, dans ce pays-ci, de fonder un gouvernement républicain à la hauteur de sa mission, à la hauteur de ses devoirs, sans convoquer le pays dans ses assises les plus étendues, sans faire reposer le suffrage universel, la consultation du pays sur la base la plus large et la plus unitaire...
Plusieurs membres à droite, — Très bien ! très bien I
M. Gambetta. — ...je combattrai jusqu'au bout pour cette solution. {Marques ironiques d'approbation àdjmte,)
Messieurs, je ne suis pas intimidé par les applaudissements d'une certaine partie de cette Chambre. Je crois qu'en effet, quelque malice qui puisse s'y cacher, il s'y cache encore une pensée supérieure. Oui, quand je dis : la base la plus large, la plus unitaire, ces messieurs entendent le plébiscite. Eh bien, je réponds que si quelque chose fait défaut aux institutions actuelles quant au mode de nomination de la représentation nationale, c'est précisément de ne pas pré-
272 CHAMBRE DKS DÉPUTÉS.
senter une surface électorale aussi large, aussi étendue que le plébiscite lui-même. {Applaudissements ironiques à droite. — Agitation à gauche et au centre.)
Messieurs, je vous prie de vous souvenir qu'à la dernière lutte électorale du 14 octobre 4877, vous avez compté dans les arrondissements 180 élections hostiles et que vous avez en ce moment sur ces bancs une opposition de 150 membres qui ne votent pas le budget. {Vives exclamations à droite.)
Ce n'est pas pour vous le reprocher...
M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — On ne nous admet même pas dans la commission du budget I
M. Baudry d'Asson. — On nous en met, en quelque sorte, à la porte. Cependant, nous avons demandé à en faire partie, et on nous avait promis de nous y faire entrer lorsque le règlement a porté à trente-trois le nombre des membres de cette commission.
M. DK LA Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — Nous ne votons pas le budget, pour qu'on ne puisse pas dire que nous donnons des votes de confiance au Gouvernement; nous avons exprimé notre opinion en faveur des six millions demandés dernièrement pour l'expédition contre les Khroumirs.
Plusieurs membres à droite. — C'est vrai I c'est vrai I
M. Gambetta. — Messieurs, quand vous aurez exhalé vos regrets et vos plaintes, il n'en restera pas moins vrai que ce que j'allègue n'a rien à faire avec vos protestations. {Très bien ! à gauche.)
Je dis que, dans aucun pays, dans aucun temps, sous un régime de libre discussion, un pouvoir, ua gouvernement ne s'est trouvé en présence d'un effectif d'opposition aussi redoulable. C'est là la question qui doit vous préoccuper, c'est une question d'État, car à chaque instant vos ministères, vos cabinets sont à la discrétion d'une coalition. {Très bien / et applaudissements à gauche. — déclamations à droite.)
M. LE COMTE DE Colbbrt-Laplacb. — Le Gouvernement est-il pour vous ?
M. Gambetta. — Je vous en conjure, soyez cléments pour moi, laissez-moi aller jusqu'au bout ; je ne vous interromprai pas si vous me répondez, j'en prends rengagement.
M. LE COMTE DE Colbert-Laplace. — Parlez-vous au nom du Gouvernement ? {Exclamations et rires à gauche et au centre.)
M. Gambetta. — Messieurs, je dis que dans un débat de cette gravité, ce qui importe, ce ne sont pas les renseignements plus ou moins historiques, ce ne sont pas les appréciations plus ou moins hypothétiques sur les cartes dressées par les jeunes gens du ministère de l'intérieur... {On ri^), je dis que ce qui importe, c'est la politique. Eh bien, que doit donc être la politique d'un gouvernement républicain ? Et faitesmoi la grâce de penser que je ne suis ni l'avocat, ni l'inspirateur de celui qui siège sur ces bancs ; je parle librement, comme je parlerais dans une autre assemblée, si j'avais l'honneur d'y siéger.. {Très bien ! à gauche.)
Messieurs, je dis que lorsqu'il existe dans un pays à régime représentatif et parlementaire une opposition qui est presque analogue à celle que je faisais à l'Einpire, une opposition irréconciliable...
M. DE LA Rochefoucauld, duc de bisaccia. — Vous venez nous demander nos voix... {Interruptions et réclamations à gauche et au centre,)
M. Gambetta! — Monsieur de la Rochefoucauld, je vous en prie, ne m'interrompez pas. Vous dites que j'ai demandé vos voix ; mais certainement je les demande...
M. de LA Rochefoucauld, duc de Bisaccia. — Certainement, vous ne les aurez pas !
M. Gambetta. — Je serais très ûer de les obtenir.
M. le président. — Monsieur de la Rochefoucauld,