‹ Discours et plaidoyers politiques, publChapitre 51 sur 101 · IX · texte numérisé non relu

IX

Si de presque tonte la France, et de la ville de Paris qui résume et centralise les merveilles du génie national, il nous est venu des exposants dont les<Buvres et les produits ornent et rehaussent notre exposition, qu'il nous soit permis de le dire avecune légitime fierté, la Touraine n'est pas restée eu arrière, et non seulement ses belles coliectious d'art rétrospectif, mais les produits fort goûtés de sa viticulture et les œuvres de ses travailleurs, dont quelques-uns ont été même pour leurs compatriotes de véritables révélations, attestent que notre belle province marche à grands pas dans la voie du progrès et que ses industries ne sont pas indignes de rivaliser avec celles auxquelles elle offrait une si large et si cordiale hospitalité. (Vif (isserUiment.)

tf Le goût et l'amour de l'art n'ont pas disparu du pays de Jehan Fouquet et de Mjchel Colombe. Le fécond terroir tourangeau enfante aussi des artistes, et si une mort prématurée vient de pous enlever le jeune Gros qui avait mérité un premier prix de Home, c'est un élève de l'École municipale de dessin de la ville de Tours, le jeune Roulieau, qui a récemment obtenu le premier prix dans un concours où il avait à lutter contre de nombreux et habiles rivaux, et qui aura l'insigne honneur de faire la statue de ce grand patriote républicain, Garnot, que la Convention avait chargé d'organiser la victoire. (Salve d'applaudissements.)

« Tours n'était pas un milieu trop mal choisi pour y élever un palais ouvert aux beaux-arts et à l'industrie, et ce n'est pas seulement le nombre des visiteurs y affluant des villes et des campagnes qui témoigne du succès incontestable et éclatant de notre exposition. C'est par-dessus tout le sincère éloge qu'en ont fait les artistes éminents et les hommes compétents chargés de décerner les récompenses. Ces témoignages oraux et écrits que j'ai recueillis et qui nous sont si précieux, ils confirment les jugements de l'opinion publique, j'oserais presque dire de l'opinion unanime des Tourangeaux et des nombreux visiteurs que notre exposition et nos brillantes fêtes attirent dans notre ville. Ge succès, la ville de Tours et la Touraine le doivent au concours intelligent et dévoué du comité d'organisation et au ministère des beaux-arts, qui nous a donné M. Louis Pretet, notre commissaire général, dont le zèle, l'activité et le goût nous ont été d'un si puissant secours. (Applaudissements.)

i AOUT 1881. 355

« Nous avons donc atteint le bat que nous nous étions proposé ; c'était non pas de faire ce que prétentieusement on a appelé de la décentralisation artistique et industrielle, mais de démontrer que la province, imitant Paris sans avoir la ridicule ambition de faire mieux ni même aussi grand,n*estni étrangère, ni indifférente au progrès de Tart et de l'industrie.

u Et puis, voulez-vous que je vous dise bien franchement le fond de notre pensée?

c< En mettant sous les yeux de nos concitoyens des campagnes et des villes ces leçons de choses, comme on dit à récole,nous espérions leur prouver que, sous le régime républicain, le goût du be au ne s'est ni perdu ni altéré et que pour aimer la République avec passion, les républicains n'en conservent pas moins l'amour des arts et de tout ce qui fait Vhonneur et la gloire de la France.

« Mesdames et Messieurs, déjà à l'ouverture de notre exposition nous avons entendu un ministre de la République encourager nos efforts et louer notre entreprise. Aujourd'hui Gambetta, l'illustre orateur dont la chaude et éloquente parole remue toutes les fibres patriotiques de la nation, est venu présider la fôte de la distribution des récompenses et, par sa présence, consacrer notre succès. {Applaudissements et acclamations.)

« Lorsque la première fois nous Tavons vu à Tours, c'était durant les jours sombres de Tanuce terrible, alors que pour ranimer les courages et pour fonder la République il avait vaillamment entrepris la rude et noble tâche de défendre et de relever la patrie abattue. Ce souvenir est resté vivant dans nos cœurs comme dans le sien. {Oui ! oui ! — Nouveaux applaudissements.)

t( Maintenant que la République est fondée et qu'elle a relevé la France, c'est une ville républicaine en fête qui l'accueille une seconde fois avec un bonheur que rien ne trouble, une ville heureuse et fière de lui montrer qu'elle aussi a travaillé dans la paix au relèvement de la patrie et à la prospérité de la République. » {Bravos répétés.)

M. Gambetta a répondu :

Mesdames, Messieurs, Chers concitoyens, que je retrouve et que je revois

avec une émotion que je me permettrai d*appeler filiale, je ne suis venu ici que pour une seule chose qui est bien simple, c'est pour me retremper au milieu de vous dans la douce et vivifiante émotion d'une fête de famille. {Applaudissements.) Je ne suis pas venu, comme vous le disait tout à Theure votre ami, votre compatriote et votre mandataire M. Rivière, pour consacrer un succès. Je suis venu pour m'y associer, non dans un intérêt quelconque, mais simplement parce qu'il y avait bien longtemps, — et vous le comprendrez tous, quelles que soient vos dissidences d'opinion et vos préférences personnelles, — parce qu'il y avait bien longtemps que j'avais envie de revoir cette terre de Touraine qui a été le théâtre d'émotions si douloureuses et si terribles. Mais vous le savez bien, quand le cœur s'est donné tout entier, quand il a éprouvé des commotions tragiques, c'est un besoin pour lui de revenir à l'endroit même où il les a ressenties, et do revoir et d'embrasser, dans la patrie, des parcelles de patrie qui semblent plus sacrées que d'autres. ( Vive émotion. — Salve d'applaudissements.)

Voilà pourquoi je suis venu. Aussi je vous le dirai sans discours et sans phrases, je suis le plus heureux des hommes d'être au milieu de vous. Je sens bien, à l'accueil qui m'est fait, que ce n'est point ici une fête ordinaire, que ce n'est point une rencontre comme la politique en offre, comme l'esprit de parti en produit : pas du tout. C'est pour ainsi dire un lien d'intimité qui se renoue, et je n'en veux d'autre preuve que ce fait :

C'est qu'il se trouve ici des hommes qui ont appartenu à d'autres partis, à d'autres nuances, à d'autres affections, à d'autres intérêts; et quand nous nous sommes vus, nous nous sommes pris les mains et nous nous sommes trouvés tous égaux, tous unanimes dans la même pensée; nous sommés à une fête touangelle, mais française. {Bravos et vifs applaudisse-

menls,) Eh bien, j'ai parcouru votre exposition. Elle ne m'a pas surpris quant à moi, quelles que soient ses richesses, la variété de ses produits, la distinction des œuvres que Ton y rencontre; quelle que soit Taffluence, — car c'est une affluence dont vous devez être quelque peu fiers, — des produits de Tart et de rindustrie, la plus sûre, la plus élégante, la plus Iran* çaise.

Je n'en ai éprouvé aucune espèce d'étonnement. Pourquoi? Ahl pourquoi? c'est parce que vous êtes pour ainsi dire le cœur de la France ; vous êtes sous l'ombre de Paris, et vous n'êtes pas encore la province. Vous êtes le jardin même de cette France que l'on aime tant. Alors, tout naturellement, quand vous les convoquez autour de vous dans cette ville si adorablement placée, si caressée par la nature et si gâtée par tous les dons, les artistes affluent, les producteurs arrivent; vous faites une fête comme les autres font purement et simplement une foire; seulement, c'est une fête! {Applaudissements unanimes.) Vous avez pu, ce qui est étonnant, la prolonger au delà de toute habitude; vous pourrez la prolonger encore, et vous êtes sûrs de voir le succès aller toujours grandissant, parce que tout le monde en France vient à Tours comme chez soi et ne se lasse jamais d'y revenir.

Quant à moi, je n'ai qu'un souhait à faire, mes chers compatriotes : c'est que vous mainteniez ce bon et doux renom de la terre tourangelle. Car, privilégiés entre tous dans cette France qui a une même figure, mais qui, cependant, permet à tous ses enfants d'avoir un caractère distinct et pour ainsi dire une physionomie particulière sans rompre son unité, vous êtes, il faut bien le dire, le point d'équilibre du génie français. (Assentùnent général et applaudissements.)

Et c'est pour cela que l'on a toujours vu, toujours salué entre Loir et Cher ce qu'il y a de plus français) de plus génial, de plus national dans notre race, et

qu*on peut à la fois saluer ici la raison et la logique dans Descartes, la suprême philosophie et le rire vengeur dans Rabelais, et l'observation implacable et terrible dans Balzac. {Double salve d'applaudissements. — Bravos répétés,) Et voilà pourquoi non seulement par vos belles pèches et vos fleurs merveilleuses, vous êtes le jardin de la France; vous Têtes aussi parce que la France dans son jardin, le long de son espalier de la Loire, produit autre chose que des fruits appétissants; elle a toujours produit de vrais hommes, des hommes qui dans toutes les directions ont élevé le drapeau autour duquel la nation s*est rangée. {Vifs applaudissements.)

Un mot encore, Mesdames et Messieurs, et c*est le dernier que je veux dire au cours de ces observations et de ces paroles qui jaillissent de mon cœur et de mon âme comme au milieu d'une joie trop vivement ressentie peut-être, mais sans apprêt, sans ambition. Eh bien, le dernier mot que je veux dire, c'est que ce n'est pas en vain que le jour où la capitale était fermée, on lui fit ici une sœur, et ce jour-là, vous vous êtes montrés, en dépit des insulteurs de la vieille race gauloise, à la hauteur de votre devoir et de votre civisme national. Et je sais bien, moi qui vous parle au milieu de vos représentants, de vos fidèles mandataires, de vos amis, je sais bien que si jamais, — ce que j'écarte de ma pensée, car nous sommes bien résolus à ne jamais marcher dans cette voie fatale où les peuples manquent de périr, — je sais bien que si vous aviez jamais à faire une fois de plus la preuve de votre dévouement à la patrie, c'est encore ici qu'on trouverait à la fois le berceau et le rempart de la défense n^iionsLle l -{Applaudissements et acclamations prolongés. — Cris de : Vive la République! Vive Gambettn!)

Prononcé le 4 août 188 i AU BANQUET DE TOURS

Messieurs et chers concitoyens,

Les dernières paroles que vient de prononcer mon ami, le vôtre, M. Armand Rivière^ , sont de celles qui méritent une réponse et qui doivent être relevées, non seulement dans une réunion comme celle-ci, mais, permettez-moi de l'ajouter, dans des circonstances comme celles que nous traversons.

Oui, il y a dix ans, la France envahie et presque mourante payait, comme vous le disiez tout à Theure, d'une façon imméritée et bien cruelle la faute de s'être abandonnée aux mains d'un seul homme ! {Bravos et applaudissements,) Oui, Messieurs, à la lueur de Tincendie, dans cette ville de Tours, tous, paysans, ouvriers, bourgeois, purent comprendre, de manière à ne l'oublier jamais, que le châtiment d'un peuple qui s'abandonne c'est presque toujours l'anéantissement de sa grandeur militaire au dehors, presque toujours le désordre et l'anarchie au dedans ; et il faut que notre peuple soit privilégié entre tous pour n'avoir pas péri dans de si effroyables aventures I

1. M. Rivière, en portant le premier toast, y avait associé les deux présidents, M. Jules Grévy et M. Gambetta, en disant qu'il appartenait u à la génération qui avait vu l'épanouissement de leur double talent » ; il avait terminé en faisant aux réformes nécessaires une allusion qui servit d'entrée en matière à M. Gambetta.

{Nouveaux applaudmements.) Mais la France, Messieurs, — je né dis pas tels ou tels hommes, je dis la France, — la France s'est ressaisie elle-même ; elle s'est retrouvée à temps au bord de TabSme où elle menaçait de s*engloutir, et elle n*a eu pour se sauver, pour se régénérer, pour se refaire, pour reprendre son rang dans le monde, qu'à faire appel à son génie propre, à déclarer qu'elle ne reconnaissait qu'une souveraineté et qu'une action : la sienne propre. Depuis dix ans, la France, après ce subit réveil du peuple tout entier, à travers la guerre étrangère et la guerre civile, à travers les ruses et les intrigues des partis vaincus mais toujours acharnés et ralliés par le plus habile, le plus persistant, le plus redoutable d'entre eux, à travers tous ces obstacles et toutes ces difficultés, la France a trouvé sa voie, grâce à quoi?... grâce à la République, qui est la véritable formule du salut social. Et cela est si vrai, que ses ruines sont réparées, ses finances refaites ; que sa grandeur militaire est restaurée, quoi qu'on en dise, et nous nous expliquerons plus tard dans une autre occasion sur toutes les criailleries qu'élèvent à ce sujet les partis vaincus. De plus, tout ce prodigieux essor de la vitalité a rendu à la France la sympathie et l'admiration du monde et a même réveillé la jalousie de quelquesuns. Nous pouvons donc le dire tout haut : la France, en dix ans, a refait sa fortune matérielle et morale I ( Vive approbation.)

Elle l'a refaite, sous le drapeau de la République, par la vertu du principe républicain, au nom d'une démocratie souveraine, c'est-à-dire définitivement installée aux affaires du pays, qui sont les affaires de tous et de chacun I Et tout cela est si évident, tout cela crève si bien les yeux, que de tous côtés, en France, ceux qui résistaient, ceux qui étaient hostiles, ceux qui étaient indifférents, commencent à reconnaître qu'il n'y a*plus ni avenir, ni espérance, ni pos-

sibililé d'action et de développement que sous les lois, sous le drapeau de la République. {Bravos et acclamations prolongées.) Est-ce que vous ne voyez pas les anciens partis s'égrener? est-ce que vous ne voyez pas le chemin jonché des vieilles ruines monarchiques ? Ceux qui comptaient encore par l'éclat du talent, par le prestige de leur carrière passée, laissent à des débutants sans vergogne et sans force le soin de promener encore les haillons et les loques des drapeaux vaincus. [Double salve d'applaudissements,) Donc, la République est fondée ! Oui, Tordre républicain est fondé ; oui, la force nationale est retrouvée ! On pourra encore, dans quelques collèges électoraux, disputer la victoire à nos amis, à vos fidèles représentants ; mais je vous le dis. Messieurs, au lendemain de Taction vous compterez les contingents et les effectifs des partis hostiles, et vous verrez qu'il pourra bien rester quelques officiers à la suite des états-majors usés et dispersés, mais que les troupes seront passées dans nos rangs. [Vifs applaudissements.)

Eh quoil quand la République est telle, quand elle a fait ces choses en les imposant aux plus rebelles, on pourrait douter qu'elle veuille tenir ses promesses, qu'elle hésite à gagner véritablement le cœur même de toute la nation, en ne réalisant pas les promesses faites autrefois, en ne faisant pas de ce gouvernement un gouvernement d'émancipation sociale, de liberté plénière en politique et, en même temps, un gouvernement de progrès incessant ? Et qui donc comprend autrement Tordre que comme le développement du progrès dans Tinfini du temps ?

Ah I vous aviez raison de dire qu'il fallait ces réformes, mais qu'on ne les épuiserait pas. Après nous, d'autres, plus heureux, plus habiles et plus forts, en feront encore à coup sûr, et la démocratie, se donnant libre carrière, a devant elle un avenir indéfini de réformes et de progrès incessants. (Vive approbation.)

Mais, songeons-y, c'est précisément parce que la voie est désormais sûre, c'est parce qu'on peut s'y engager sans crainte et sans peur, qu'on doit rendre justice à ceux qui nous ont précédés, à ces lutteurs de 1848, qui étaient à la peine, à la bataille, et dont trop peu sont restés pour être à l'honneur. {Applaudissements.) Et c'est pour cela que je salue avec vous et que je saluerai toujours avec la sincérité la plus entière l'homme intègre, le citoyen, le premier des citoyens de France, placé à la tète de l'État. J'ai nommé Jules Grévy. {Salve d^ applaudissements, <— Acclamations.) Et que n'essaye-t-on pas de faire encore à ce propos ? Mais je vous assure que je suis tout à fait blasé sur les fausses nouvelles, sur les interprétations équivoques. Je les lis avec plaisir, comme une preuve de l'imagination de nos contemporains; mais je n'en suis jamais blessé. {Rires approbatifs,)

Eh bien, on dira, on répétera que ces manifestations d'une pensée sincère et loyale sont des artifices de langage. Tant pis pour ceux à qui cela suffit I Mais quant à moi, j'ai le sentiment de satisfaire à un besoin de ma conscience toutes les fois que je m'exprime comme je viens de le faire en parlant du premier magistrat de la République. Estrce qu'en République il est permis, honnêtement, est-ce qu'il est loisible à un homme vraiment épris du bien public de transformer des nuances d'opinion en dissentiments, un désaccord sur des questions d'heures en dissensions implacables? Oh! sous un gouvernement qui vous refusait la liberté, sous un gouvernement sorti du crime et du parjure, oui ! l'opposition devait être irréconciliable. Mais, sous la République, une pareille opposition serait une agitation criminelle. ( Vif assentiment.) Messieurs, on peut échouer un jour sur une question, — et cela nous arrivera plus d'une fois, très souvent même, si la nature nous continue la force; — mais le lendemain nous reprendrons la question qui n'avait pas été suf-

fisamment mûrie. Messieurs, quand une solution n*a pas été ratifiée par le pays ou par les Chambres, sur^ tout par la Chambre issue du suffrage universel, il faut savoir reconnaître qu'on s'y est peut-être mal pris et que la question posée. n*a pas été bien comprise. (Èires ef applaudissements.)

On rencontre des gens qui disent : Vous allez vous poser en agitateur, vous allez entrer en rébellion. Eh bien I non, Messieurs; en République, c'est là un rôle que je décline. Je suis le serviteur de mon pays, et quand je suis vaincu, — oh! je sais bien par quels hommes : c'est toujours parles mêmes, c'est toujours la droite que je rencontre devant moi et qui me combat (Salves d^ applaudissements. — Vive adhésion)^ — il est possible, je le sais aussi, que du côté de ces constants adversaires se trouvent, par suite d'inexpérience ou d'entraînement, le concours et l'appoint de braves gens, de quelques amis égarés ; mais, Messieurs, il faut savoir analyser les causes de >a défaite, et, nous le proclamons bien haut, il faut savoir prendre la revanche en tout. [Salve d'applaudissements,)

Messieurs, puisque nous sommes en train de le chercher pour nous-mêmes, disons tout haut^ pour que nos amis et nos adversaires du dehors le sachent aussi, disons ce que nous pensons de la situation actuelle.

Permettez-moi de remarquer tout d'abord, — et je crois parler avec quelque vérité, — que depuis que la période électorale est ouverte on méconnaît singulièrement l'esprit de la démocratie française. J'estime, Messieurs, que les injures, les outrages, les diatribes •qu'on dirige contre cette majorité des 363, qui vient de terminer sa tâche, sont profondément injustes et inqualifiables. Ehl Messieurs! il faut être absolument au courant des situations telles qu'elles se sont créées depuis la défaite du pouvoir personnel. S'il faut tenir compte des faits accomplis, il faut se souvenir aussi

des tentatives de résistance. Si vous faites celle balance, je le dis hautement, les 363, qui sont devenus les 386, ont bien mérité du pays. {Marques unanimes (Tapproùation.)

Voulez-vous que je vous le démontre? Est-il pos* sible de nier que cette Assemblée ait incarné en elle à la fois la passion de la légalité et la résistance au 16 Mai ? Elle a vaincu ; c'est sans aucun doute parce qu'elle était appuyée sur le pays, certainement! mais elle a vaincu aussi parce qu'elle a eu la clairvoyance des sentiments du pays, parce qu'elle avait la sagesse dans le choix des moyens à employer, la fermeté et la décision dans les résolutions à prendre. De cette Assemblée savez-vous ce qu'on dira? Ce que pense déjà toute la France, la postérité le dira : que c'est à dater de son triomphe que le régime personnel a pris fin dans ce pays. {Vifs applaudissemenU.)

Aussi, Messieurs, j'ai confiance, pourquoi ne le dirais-je pas? J'affirme, au nom de mes anciens collègues, que le pays est plein de gratitude pour ses représentants, et il vous en donnera une preuve manifeste dans quelques semaines. {Applaudissements.)

Messieurs, promenez vos regards sur votre belle Touraine et les départements qui l'environnent I il y a encore quelques taches, peut-être ; elles disparaîtront ; mais, soyez-en sûrs, toujours quatre fois sur cinq, neuf fois sur dix, les mêmes mandataires seront élus, non par indifférence, — le pays n'est plus indifférent à ses afi*aires, — mais très consciemment et par reconnaissance des services rendus. Je tiens ce langage devant les représentants des pouvoirs publics qui ne sont pas ici à titre de candidats, mais à titre d'amis. Vous le savez bien, je dis avec conviction que la France reconstituera cette Assemblée, en gagnant cent voix toutefois sur les partis hostiles. Voilà où nous en sommes. Messieurs, malgré un système électoral que je suis loin de trouver parfait, ainsi

que je m'en étais expliqué, et après avoir pris soin de dire à tous que, quel que fût le mode qu'on emploierait, le résultat ne serait pas changé au point de vue de la force du parti républicain.

Messieurs, nous allons expérimenter de nouveau un système auquel je n'attribue point toutes les vertus qu'on lui prête, car j'ai proposé de revenir à ce qui était la vieille tradition du parti républicain. Je regrette vivement qu'on ait pu, dans une mesure quelconque, croire que j'agissais dans cette affaire, entraîné par un intérêt personnel mal compris, et cela nous a peut-être porté malheur. Non, mes chers concitoyens, J9 n'avais d'autre but, d'autre pensée que celle-ci : Plus les couches politiques et sociales qui seront consultées seront larges, profondes, étendues, et plus la volonté souveraine du suffrage universel en sortira irrésistible... {Marques unanimes d'approbation.) Messieurs, il faut continuer l'expérience ; il faut la continuer avec le désir sincère de la voir réussir ; il faut la continuer sans aucune pensée de préoccupations personnelles ni d'amour-propre ; il faut la continuer avec sincérité, comme des gens qui placent les intérêts du pays au-dessus des ressentiments et des intérêts individuels. {Applaudissements.)

Maintenant, que faut-il dire à ce suffrage universel que l'on va consulter? que faut-il lui demander? quels besoins doit-on satisfaire? quelles doléances doit-on lui faire entendre? quelles conclusions électorales faut-il solliciter de lui ?

Il faut dire et répéter tout d'abord au pays que cette Chambre, dont les pouvoirs expirent, l'a doté en quelques années de plus de lois réformatrices, de plus de mesures économiques, militaires, financières, commerciales, de plus de bienfaits de tout ordre qu'aucune des Chambres qui l'ont précédée. Je défie de faire la preuve contraire ! Et si vous demandez à nos ouvriers, à nos paysans, ce à quoi ils tiennent.

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ils VOUS répondront toujours, — car c'est le fond de l'âme de la démocratie française, — qu'ils tiennent surtout à deux choses : l'instruction du peuple et le respect extérieur de la France. {Salves d'applaudissements.) Et alors vous pouvez juger l'œuvre de la Chambre qui vient de finir, vous demander si, pour servir ces deux intérêts primordiaux et suprêmes, elle a fait tout ce qu'il y avait à faire. J'affirme, Messieurs, qu'elle a beaucoup fait. Elle a tout fait pour le premier. Elle a créé un développement sans précédent dans Téducation et l'instruction nationales à tous les degrés, depuis l'école primaire du plus petit hameau jusqu'à la Sorbonne et au Collège de France ; elle a prodigué les ressources du Trésor; elle a porté le budget de l'instruction publique de 40 à 106 millions; elle a fait mieux que cela : elle a assuré la véritcible gratuité, c'est-à-dire la véritable égalité dans l'école ; elle a supprimé la rétribution scolaire. Partout la gratuité est absolue, entière, sans réserve. Il n'y aura pas désormais une commune de France où ne se trouveront sur les mêmes bancs tous ceux qui seront forcés d'aller puiser l'éducation à la même source. {Approbation.) Ahl je sais bien qu'à côté de cette réforme importante reste la réforme des programmes ; je sais aussi qu'à la dernière heure, au dernier moment, nous avons été arrêtés en chemin par le Sénat. Je vais m'expliquer sur ce point. Le Sénat, en efi'et. Messieurs, s'est laissé aller, obéissant à des inspirations bien périlleuses et, permettez-moi de le dire, bien peu conservatrices. Il a provoqué comme à plaisir tous les ressentiments les plus légitimes de la démocratie. 11 a ainsi commis une grosse faute qu'il sera encore temps de réparer prochainement, et j'espère bien que le verdict que va rendre la nation aura assez de poids et de force pour briser ces résistances et pour faire entrer dans notre législation républicaine, de par l'autorité du suffrage universel, cette grande loi de la laïcité et

de robligation que Ton fait attendre à la porte ! {Bravos répétés.)

Messieurs, il faut raisonner sur ces choses en hommes politiques et ne rien sacrifier à la passion ni à la colère. Aussi bien que les détracteurs les plus acharnés du Sénat, je sais les fautes qu'il a commises et je connais les arguments qu'on peut faire valoir contre d'aussi folles entreprises ; mais je sais aussi qu'on ne doit pas juger de la valeur des institutions à la lumière de quelques faits, de quelques votes regrettables ; qu'on ne doit pas les condamner sur une expérience de quelques semaines ou de quelques années. Je le dis hautement, Messieurs, partisan convaincu et déclaré du système des deux Chambres, ce ne seront point les tentatives plus ou moins coupables, les résistances plus ou moins aveugles d'une majorité de hasard, très vacillante, très chancelante et qu'il vous appartient de modifier, qui peuvent me faire changer d'avis sur la nécessité de maintenir intacte la constitution de deux Chambres dans ce pays. J'ai, en effet, la conviction que, là comme ailleurs, le suffrage universel forcera la porte de la citadelle et y mettra garnison. Ce que je souhaite, parce que c'est le fondement de la stabilité et de la grandeur de la République, c'est de voir deux Chambres animées du même esprit démocratique et maintenant raisonnablement, équitablement, l'élaboration des lois ainsi que le règne de la discussion dans nos affaires. {Bravos et applaudissements,)

Et pourquoi le Sénat n'a-t-il pas compris et saisi son rôle? On dirait qu'à certains moments il y a comme un vent de vertige qui passe sur lui. Ah ! Messieurs, je suis sûr qu'il y a dans son sein des hommes que le dépit ronge et égare. {Nouveaux applaudissements.)

Ces hommes ne craignent pas d'abuser de cette institution. Cherchant dans l'excès du mal je ne sais quel retour de la fortune adverse, ils mettent autant

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de talent et déploient autant d'art et de science pour compromettre le Sénat, qu'il en faudrait pour raffermir. Je pense, Messieurs, et je dis bien haut que nous ne devons pas être les dupes de cette tactique ténébreuse et perfide ; je dis qu'il faut aller franchement devant le pays défendre, comme une garantie tuté* laire, l'existence de cette haute Assemblée. Seulement, comme il y a eu des fautes commises et qu'il s'agit aujourd'hui d'en subir les conséquences, j'ajoute qu'il est devenu nécessaire de modifier les attributions et le recrutement du Sénat. [Oui! oui! — Bravos et applaudissements,)

On parle beaucoup de révision, et, dans l'esprit de certains hommes politiques, révision veut dire « suppression », révision veut dire « abolition », révision Veut dire a radiation ». Messieurs, je dis que, sans troubler la confiance du pays dans la stabilité des institutions qu'il s'est données, — pour les sauvegarder, au contraire, pour les arracher des mains cauteleuses, ténébreuses ou téméraires qui peuvent les compromettre et les perdre, — il est nécessaire d'introduire dans le régime électoral du Sénat et dans ses attributions supérieures, des modifications qui le fortifient et qui précisément lui donnent l'autorité et le prestige que de récentes mesures ont peut-être ébranlés*.

Voilà, quant à moi, ce que j'entends parla révision partielle ; voilà le sens que j'y attache. A coup sûr, si le Sénat avait adopté le mode de consultation électorale qui avait été voté par la Chambre ; s'il avait adopté la loi sur l'obligation et la laïcité ; s'il avait voté l'article 7 et bien d'autres mesures, à coup sûr on aurait pu attendre ce que j'appelais moi-même « la période astronomique ». Mais les fautes qu'on a accumulées.

1. Voir rhistorique de la révision dans les commenlair?9 du tome suivant des Discours et plaidoyers politiques.

ont soulevé la question avant le troisième renouvellement du Sénat, et aujourd'hui l'opinion est saisie..., {Oui! oui I — Ti'ès bien! — Applaudissetnents).., saisie de la question de changer le mode de recrutement par régalité proportionnelle des communes {Nouveaux applaudissements) y et surtout de limiter et de changer ses attributions ; car il n'est pas possible de donner exactement les mêmes attributions aux deux Assemblées. Vous vous rappelez qu'à une époque, qui parait déjà bien éloignée, j'ai revendiqué pour la Chambre du suffrage universel l'autorité exclusive en matière d'impôt; j'ai voulu placer en dehors de toute atteinte le pouvoir financier de la Chambre. On a eu grand tort, à cette époque, de ne pas suivre cette indication, car, qui sait? bien des aventures ultérieures qui sont sorties de ce défaut de clairvoyance ne se seraient peut-être pas produites. {Très bien! très bien!)

11 faudra examiner aussi la question des inamovibles. {Applaudissements,)

Voici ce que j'entends. Messieurs, par cette question... {Mouvement d'attention,)

Quand on a créé le Sénat, on a décidé qu'un quart de ses membres serait nommé par l'Assemblée nationale. Si vous vous en souvenez, nous avons été assez heureux pour faire de cette première élection la pierre angulaire de nos succès ultérieurs. Les choix ont été bons ; ils auraient pu être meilleurs, non pas quant aux hommes, mais quant au nombre des hommes : on s'est arrêté à un certain moment. Quelques-ims ont cru qu'on triomphait trop, et ils ont consenti à des sacrifices pour les derniers membres du Sénat à élire. Mais je n'insiste pas sur ce point; c'est là de l'histoire rétrospective. Toujours est-il que ces premières élections ont été bonnes et qu'elles ont rempli d'espérance le parti républicain et préparé les élections sénatoriales qui se firent plus tard dans le. pays. A propos des inamovibles, je me suis souvent

demandé si rinamovibilité était vraiment correcte; si au point de vue démocratique, si au point de vue de la part prise dans la délibération et la confection des lois, le caractère d'inamovibilité était parfaitement en harmonie avec le principe supérieur de la souveraineté nationale, avec le principe de la responsabilité des mandataires, qui est la véritable base de notre droit public républicain. Je ne résous pas la question. Je signale la difficulté. Mais il est un autre point qui m'a beaucoup plus frappé : c'est qu'au début les inamovibles étaient nommés par l'Assemblée nationale tout entière. 11 y avait là une grande, une puissante garantie. Aujourd'hui ils ne sont ou n'ont été nommés que par une branche du pouvoir législatif; les sénateurs se recrutent eux-mêmes. C'est la cooptation qui opère, et non l'élection. N'est-il pas choquant de voir dénaturer le mandat à l'origine? n'est-il pas choquant de voir dans la même Assemblée des inamovibles nommés pour une durée qui n'est pas définie puisqu'elle se mesure à la durée de leur vie, fort longue parfois (Ares), et de voir qu'il y a deux classes d'inamovibles : ceux qui tiennent leurs pouvoirs de l'Assemblée nationale tout entière et ceux qui ne tiennent les leurs que d'une fraction de cette Assemblée nationale? Est-ce qu'il ne vous semble pas qu'il y aurait à prendre une mesure pratique, immédiatement réalisable , contre laquelle on ne pourrait pas élever un argument bien probant et qui consisterait à égaliser les titres et à dire, par exemple : Tous ceux qui n'auront pas été nommés par l'Assemblée nationale seront nommés par le Congrès, qui est l'Assemblée nationale {Applaudissements); de telle sorte, — je ne dissimule rien, — que l'on pourrait, d'ici au mois de février, en même temps que le pays votera pour le deuxième tiers, on pourrait, dis-je, dans le Sénat, à l'aide de cette réélection d'inamovibles , donner à cette majorité chancelante le lest et la

stabilité qui lui font défaut? (^Marques éC approbation.)

Messieurs, il y a des révisions que Ton demande comme si l'on tenait à ne pas les obtenir; que Ton réclame sachant que ceux qui y sont les plus intéressés n*y consentiront jamais. Quant à moi, je voudrais réclamer une révision à laquelle le Sénat lui-même serait intéressé et qui aurait pour conséquence de le fortifier; je dirais à cette majorité inconsistante qui est dans le Sénat, qui est républicaine mais instable, je le répète, je lui dirais : Il y a un moyen de vous consolider, de vous affermir, moyen parfaitement légal et correct puisqu'il consiste à rentrer dans le véritable esprit de la Constitution de 1875, c'est de faire nommer les inamovibles par TAssemblée nationale tout entière, tant qu'on les maintiendra, en soumettant à une réélection ceux qui n'ont pas reçu cette investiture. On ferait ainsi disparaître un dualisme parfaitement choquant.

Dans ces conditions, ne vous semble-t-il pas que Ton rencontrerait dans le Sénat lui-même une majorité pour déclarer qu'il y a lieu à révision? Alors, Messieurs, je crois que nous aurions fait un grand pas vers la disparition du conflit à l'état permanent, chronique , entre la Chambre et le Sénat ; mais ce dont je suis sûr, c'est que nous aurions définitivement constitué au sein du Sénat une majorité fermement, loyalement républicaine. Voilà, Messieurs, ce que je pense et ce que, à mon sens, la majorité du parti républicain pent penser sur les modifications dont est susceptible à l'heure qu'il est l'institution d'une deuxième Chambre, dont je suis toujours le zélé défenseur.

Voilà pour le point de vue constitutionnel.

Nous pourrions maintenant aborder le point de vuis politique.

Sur ce point. Messieurs, je n'ai que très peu à dire, mais il y a cependant une réflexion que je veux faire en passant. On dit volontiers qu'il faut un cri pour

372 BANQUKT DE TOURS.

faire des élections ; quUI faut apporter une nouveauté ; qu'il faut passionner les esprits par un grand programme. Ce n*est pas mon opinion, Messieurs. Je crois qu'il ne doit ni ne peut y avoir de cri, par cette excellente raison que le pays est absolument tranquille sur ses destinées. Quand on luttait contre le pouvoir personnel, contre les complots du 16 et du 24 Mai, oh ! alors, le cri était facile à trouver.

Aujourd'hui, il n'y a pas à le chercher; que fautil? 11 s'agit de faire les affaires de la République : c'est une œuvre de travail, de maturité, de patriotisme, de fermeté, et nullement d'agitation militante. (Bravos.)

Au point de vue politique donc, qu'est-ce que le pays me paraît demander? Il me paraît demander que l'on constitue par voie électorale, et ensuite par voie parlementaire, une majorité qui renonce à la section, à la bisection, à la trisection qui font qu'il n'y a pas moyen de compter pendant un laps de temps quelconque sur la cohésion d'une majorité de gouvernement. {Bravos et applaudissements,)

Messieurs, c'est une idée très vieille chez votre serviteur. Dès l'origine, dès 1876 et 1877, j'ai réclamé cette fusion. Je ne demande pas qu'un groupe gagne au détriment d'un autre groupe : c'est la division sous sa plus mauvaise forme. Je demande que les groupes abdiquent leur personnalité et qu'ils se fondent dans une majorité que j'appelle de son vrai nom, — comme dans les pays de régime vraiment parlementaire, — que j'appelle une majorité ministérielle; non pas une majorité asservie à un ministre, mais une majorité maîtresse d'elle-même, sachant où elle va, ce qu'elle veut, mettant à sa tète des hommes en état d'e&écuter ses vœux et de suivre fidèlement sa ligne de conduite, ou les remplaçant quand elle les juge insuffisants. Voilà ce que je pense sur la politique. Je crois à la nécessité d'une majorité ministérielle, d'une majorité qu'on ne fera pas sortir de petites sources, de petits

ruisseaux qu*on verse pour ainsi dire avec peine d'une urne penchante [Rires). Non; j'ai dit et répété, à Versailles comme à Paris, au lendemain de la crise dont nous sortions, qu'il fallait faire une majorité. On ne l'a pas voulu : j'avais peut-être tort, et c'était sans doute prématuré. Mais je ne sais qu'une chose, c'est que, lorsqu'il y avait crise, cette union se faisait et qu'aussitôt surgissait cette majorité de gouvernement. Quand il n'y avait pas crise, l'éparpillement et pour ainsi dire l'épuisement se manifestaient instantanément. Messieurs, je suis convaincu que la France a cela en horreur; je crois qu'elle n'entre pas dans nos querelles de couloirs; je crois qu'elle ne sait même pas qui est de tel ou de tel autre groupe. Ce qu'elle veut d'une façon énergique, ce qu'elle réclamera par la voie du scrutin, que ce soit le scrutin d'arrondissement, le scrutin de liste ou le scrutin mixte, le voici : Elle dira qu'elle veut une majorité une et unie, comme elle est elle-même une et unie sur tous les points du territoire. [Bravos et vifs applaudissements.)

Messieurs, au point de vue politique, il reste encore une autre question qui a son importance. Mais n'allez pas m'accuser d'être trop épris de centralisation et trop ami de l'autorité du gouvernement; je ne crois pas mériter ces accusations. Je suis profondément convaincu que l'État doit garder sa véritable place, et le gouvernement ses véritables attributions. Eh bien, je le dis avec la sincérité que je vous dois, que je dois à mes compatriotes : l'administration de l'État, le régime gouvernemental de l'État n'est pas assez indépendant ni assez libre. Il est sujet, il est soumis à un tel mélange de compétitions, de pressions, d'influences, de sollicitations de toute nature, que l'on assiste, —je le constate tous les jours avec chagrin, — à un dépérissement de ce que j'appelle les rouages de l'État et de l'administration générale. [Marques d'assentiment.) Je croîs qu'en étant très respectueux de la

liberté des individus et des attributions des corps électifs; en laissant absolument les communes se mouvoir dans la spbëre d'action qui leur a été tracée par la loi et que, pour ma part, je suis prêt à étendre, — entendez-le bien, — je crois qu'en laissant chacun dans sa véritable sphère d'action , il y a une restitution nécessaire à opérer, parce qu'elle est dans l'intérêt de tout le monde ; je crois qu'il faut restituer à l'État et à ses agents leurs véritables prérogatives. Il ne convient pas, — ce qui se voit malheureusement trop souvent, vous le savez mieux encore que les gens qui habitent Paris , — que les représentants du pouvoir central apprennent par les journaux les mesures qui les touchent le plus, sur lesquelles on les a consultés ou non , mais où leur avis n'a pas autant pesé qu'une influence locale qui est sortie, celle-là, de sa véritable sphère d'action.

Je suis persuadé que c'était là l'un des avantages du scrutin de liste ; nous aurions délivré le pouvoir central de l'oppression que font peser sur lui les intérêt» locaux. Cet admirable instrument qu'on appelle l'administration française, dont on a tant médit, à l'occasion duquel on a tant déclamé, cet admirable instrument est mis en péril par ceux-là mêmes qui ont intérêt à le conserver; et pourquoi? Parce que dans \m régime de suffrage universel, où la démocratie est maltresse d'elle-même, où elle est sûre d'avoir toujours le dernier mot dans les affaires publiques , l'adminiatration est l'intendant de la démocratie, et lorsqu'on touche aux prérogatives de l'administration, c'est la maison qu'on ruine et qu'on détruit. {Très bie»! — Applaudmements.)

11 y a également un autre point de vue dont le suffrage universel est au moins aussi préoccupé que de ceux dont je viens de parler : c'est ce que j'appellerai le point de vue économique, le point de vued'émancipatioa individuelle et sociale. A cet égard, je pense

qu'on a beaucoup fait, car rinstrument d'émancipation par excellence, — tout le monde le sait bien et la preuve en éclate à tous les yeux, — c'est l'instruction, mais non pas l'instruction qu'on limite, qu'on mesure et qu'on arrête dans son développement, non; mais une instruction graduée et graduelle, qui permette à chacun de ceux qui sont nés dans ce que j'ai appelé les nouvelles couches sociales , dont Tavènement à la vie publique est devenu un triomphe qu'il faut affermir, qui permette à chacun de devenir l'égal de tous à condition de faire preuve d'intelligence et d'honnêteté, de vertu et de talent. {Applaudissements.)

Il faut prendre ce système d'éducation à sa base et le mener, par des degrés accessibles et que tout le monde puisse franchir par son travail pour arriver jusqu'aux plus hauts échelons de la hiérarchie sociale. Eh bien, je dis que c'est encore l'État, et l'État seul, qui peut accomplir cette œuvre, car il faut prendre un pays avec son caractère, ses mœurs et son génie. Eh bien, ce serait une vaine tentative que de vouloir tirer de cette démocratie tous les trésors qu'elle recèle dans ses flancs, sans le concours obstiné de l'État qui, dans une démocratie , est le serviteur de tous. Je voudrais que l'État, s'adressant à chaque jeune Français, après lui avoir assuré le premier capital intellectuel par l'école primaire, l'invitât à monter aux degrés supérieurs en le faisant passer par des épreuves, des constatations et des concours. Messieurs, partout où s'allume l'intelligence, il faut qu'elle trouve le support de l'État pour qu'elle brille de tout son éclat au profit de la France. (Longs applaudissements.)

Il y a un moment décisif, immédiat, sur lequel vous pouvez mettre la main. Vous savez ce que sont certaines écoles rivales qu'on a formées ou peut-être seulement à moitié formées. (Très bien! très bien et rires.) Vous savez par quel moyen ces écoles attirent et racolent les élèves; ceux qui les dirigent font des

emprunts dans nos couches populaires parce qu*ils ont organisé Tassistance, la gratuité, le patronage, et parce qu'ils suivent leurs élèves jusqu'à la fin de leur carrière. Vous devez faire comme ces gens habiles : il faut résolument ouvrir les cours de nos collèges et de nos lycées au mérite, — et soyez sûrs que le mérite ne vous fera pas défaut. Je dis : Abaissez le prix de renseignement dans votre université; tranchez en grand de ce côté; ne craignez rien : la France ne trouvera jamais que vous payez trop cher la culture intellectuelle de ses enfants. {Adhésion unanime.)

Messieurs, ce sera là un moyen véritablement pacifique et puissant de dénouer la guerre des classes, de mettre un terme à l'antagonisme des intérêts ; car personne ne s'attarde dans la colère et dans la haine,que provoque nécessairement la misère, plus que l'homme déshérité qui souffre sans connaître et sans savoir. ( Vives marques cTappf^obation,)

Ici encore, l'État protecteur des intérêts de tous doit veiller pour fonder sans péril la liberté féconde qui permettra à ceux qui ont des bras et des outils d'associer leurs bras et leurs outils en vue de la conquête du bien-être, si nécessaire, si profitable; car le bien-être ne vient jamais seul, et toutes les fois qu'un pécule est assuré, soyez convaincus que la moralité et l'intelligence s'éveillent. {Cest vrai! — Bravos et applaudissements.) En vous parlant ainsi, je pense à une loi, celle des syndicats professionnels votée parla majorité des 363 et que le Sénat a arrêtée. Mais j'espère que ce n'est que pour un temps.

Regardez encore ce qui s'est passé pour la réforme à introduire dans l'assiette de nos impôts.

J'ai été accusé, il y a bientôt cinq ans, d'être un esprit chimérique, parce que j'ai proposé d'établir l'impôt sur le revenu. Je reste fidèle à cette idée, et je me permets de penser qu'il vaudrait peutrêtre un peu mieux s'occuper de cette grande réforme que de perdre

son temps à chercher si tel globule du centre gauche passera dans la gauche et de la gauche dans TUnion républicaine. (Rires. — Applaudissements,)

On peut, on doit accomplir ces réformes, et bien d'autres encore. C'est ainsi qu'il comîendra d'étudier le rôle du contrat d'assurances contre toutes espèces de risques : risques d'incendie, de grêle ou de mort, et ces risques que vous connaissez si bien, qui vous enlèvent quelquefois l'espoir de la moisson au moment où vous étendiez la main pour la cueillir. Ces questions, déjà fort élaborées, n'ont rien de commun avec les utopies et les chimères. (Applaudissements.)

Je formule ma pensée, et pour ne pas vous retenir plus longtemps je la résume dans ces trois mots : Au point de vue constitutionnei,réforme partielle, limitée, telle que je l'ai indiquée ; au point de vue politique, constitution de cette majorité où la France pourra se reconnaître sans qu'il n'y ait rien de disparate, de brisé, de rapetissé dans cette image, et reconstitution du respect et de l'indépendance des pouvoirs administratifs. En ce qui concerne le troisième point, la question économique et sociale, vous trouverez le complément des données que je n'ai fait qu'indiquer et que nous débattrons plus longuement à une autre occasion; vous le trouverez dans votre cœur, car, sachez-le bien, on ne sert pas la démocratie longtemps quand on ne l'a que dans la tète : il faut aussi l'avoir dans les entrailles, et c'est ce qui me permet, — je le dis hautement, — c'est ce qui me permet, à travers les calomnies et les diffamations, de passer la tète haute et le cœur confiant, car je sais, et je le sens, il ne peut être dit en ce pays que dans cette poitrine ne bat pas le cœur d'un républicain, le cœur d'un démocrate. (Bravos et applaudissements prolongés.)

Messieurs, la consultation qui va avoir lieu nous donnera-t-elle la réalisation de toutes ces espérances? Je le crois, mais je n'affirme rien : un voile couvre

encore les décisions du pays. Vous n'ignorez pas que J'avais pensé qu'un meilleur système pouvait être substitué à celui qui va fonctionner; mais la France est maîtresse : elle dira ce qu'elle veut; elle le dira non seulement à haute voix, mais en chargeant ses délégués de traduire sa pensée et de la porter en son nom à la tribune du haut de laquelle on dicte sa conduite au pouvoir. Ce jour-là, Messieurs, soyez bien convaincus qu'il n'entrera dans la pensée d'aucun de mes collègues ou de mes amis ni un sentiment d'amour-propre blessé ni un sentiment de convoitise individuelle, et que s'il règne entre nous tous une division, ce ne sera pas de celles que la France ne tolérerait point. S'il y a rivalité, ce sera la rivalité du bien et du devoir, et non la rivalité pour l'influence, pour le pouvoir.

Vive la République I

[Acclamations et applaudissements répétés. — Cris nombreux de : Vive la République t Vive Gambettal)

Le Temps apprécia dans Tarticle suivant le discours de M. Gambetta :

« Dans son discours au banquet de Tours,M. Gambelta a touché,avec son ampleur et sa netteté habituelles,aux prindpales questions engagées dans les élections législatives de i88i : question constitutionnelle, question politique, question économique et sociale. 11 est visible, toutefois, que c'est la question politique, la question du fonctionnement régulier et fécond du régime parlementaire par la formation d'une solide majorité de gouvernement, qui a particulièrement préoccupé Téminent orateur et qui a constitué la partie dominante de son discours. M. Gambetta a montré ici, une fois de plus, combien il a, en général, la notion exacte des aspirations du pays et des intérêts de son parti à un moment donné. On peut être assuré, avec M. Gambetta, qu'il sera toujours dans le vif des préoccupations, même instinctives, du pays et qu'il saura, au besoin, négliger tous les points secondaires pour aller droit à ce qui est l'intérêt capital de

Theure présente. Son discours d'hier est une nouvelle preuve de cette lucidité de vues.

<c Aux dernières élections générales, en 4877, quelles étaient la pensée, la volonté du pays? en finir à tout jamais avec le pouvoir personnel. On sait quelle mémorable ardeur, quelle énergie et quel talent M. Gambetta a mis en cette occasion au service de la volonté nationale. On sait aussi avec quelle fidélité et quelle vigueur la Chambre a rempli le mandat spécial que lui avaient donné les électeurs. Mais, une fois ce mandat accompli, il est arrivé ce qui était, pour ainsi dire, dans la force des dioses : la Chambre, sortie d'une pensée de résistance à T action gouvernementale, qui se trouvait être alors Faction de ce pouvoir personnel dont le pays ne voulait pas, a incliné, et il ne pouvait guère en être autrement, dans le sens de la négation de toute force gouvernementale. La majorité, qui s'était montrée si compacte et si ferme pour abattre un gouvernement qui voulait slmposer au pays, s'est trouvée impuissante à devenir une véritable et sérieuse majorité de gouvernement. De là ces divisions de la majorité en groupes multiples allant chacun de son côté, ces incertitudes dans la conduite générale de la politique, ces hésitations et ces fluctuations dont le spectacle a été trop souvent donné, cette instabilité des ministères, cette possibilité des coalitions hybrides, cette ingérence personnelle des députés dans l'action administrative. Cet état de choses ne saurait, comme l'a si justement indiqué M. Gambetta, faire méconnaître les grands et réels services rendus par la Chambre de 1877 à la cause de la République et du progrès libéral et démocratique, et nous ne sommes certes point de ceux qui lui jetteront la pierre ; mais il est incontestable que l'esprit antigouvernemental, — on comprendra dans quel sens nous employons ce mot, — qui a présidé aux élections de 1877 n'est pas aujourd'hui celui qui règne dans la grande majorité de la nation. Le pays est tout aussi éloigné qu'il y a quatre ans de tout ce qui pourrait ressembler au pouvoir personnel ; mais, éclairé par l'expérience de ces temps derniers, il se rend compte des dangers que ferait courir à nos institutions et aux intérêts vitaux de la France une perpétuelle instabilité gouvernementale. Les élections de 1881 se distinguent donc dç celles de 1877 en ce que, dans ces derniers temps, il s'agià3aitde faire oppo-

380 BANQUET DK TOURS.

sition à un goayernement hostile à la République et à la nation elle-même, tandis qu'aujourd'hui il s'agit, au contraire, de rendre possible la formation d'un gouvernement assez sûr de la majorité parlementaire qui lui aura donné naissance pour pouvoir se dégager des pressions individuelles et véritablement gouverner.

<( M. Gambetta a donc eu, il nous semble, la notion très eiacte des aspirations actuelles du pays, en faisant porter la partie essentielle de son discours sur la nécessité de constituer une majorité pouvant donner la force et la durée à un ministère. Il a aussi répondu à un sentiment général très accusé, en signalant l'état de subordination ofi se trmive le pouvoir central en matière d'administration. Nous avons eu nous-mêmes occasion d'indiquer à diverses reprises les graves inconvénients qui résultent de la confusion qui s'est établie trop souvent entre les attributions du pouvoir exécutif et celles du pouvoir législatif. L'administration doit rester Tailaire du gouvernement,sous saresponsalnlité devant les Chambres. On ne s en est pas assez souvenu dans ces dernières années, et M. Gambetta a tracé un tableau malheureusement trop vrai de la situation dans ce passage de son discours :

« Le régime gouvernemental de TÉtat n'est pas assez indépendant ni assez libre. Il est sujet, il est soumis à un tel mélange de compétitions, de pressions, d'influences, de sollicitations de toute nature que Ton assiste, je le constate tous les jours avec chagrin, au dépérissement de ce que j'appelle les rouages de l'État et de l'administration générale. »

« Le remède à cet état de choses, M. Gambetta estime, et ajuste raison, qu'on ne saurait le trouver ailleurs que dans la formation d'une majorité ministérielle, qui ne puisse pas se disloquer au moindre incident.

«Il faut faire une majorité ; voilà ce qu'on pourrait appeler la quintessence du discours de M. Gambetta, du moins dans ce qui en constitue la partie politique. Mais les majorités parlementaires ne se forment et ne durent, — l'expérience de tous les temps est, sur ce point, décisive, — qu'autant qu'elles acceptent la direction d'un chef qu'elles-mêmes ont placé à leur tête. Il n'y a pas, il n'y a jamais eu de majorité sans chef et, par conséquent, lorsque M. Gambetta constate l'im-

périease nécessité de la coustitution d*une majorité ministérielle, il reconnaît par cela même la nécessité que cette majorité soit représentée an pouvoir par son véritable chef. Le langage de Téminent leader offre, à ce point de vae, un intérêt spécial, car il permet d*espérer que les élections auront pour effet de nous faire rentrer dans la vérité du régime parlementaire.

« M. Gambetta a traité, avec non moins de clarté et d'élévation, la question constitutionnelle, la question de la révision. Nous nous en tiendrons pour aujourd'hui à remarquer qu'il s'est prononcé nettement, ainsi qu'il l'a toujours fait, d'ailleurs, pour le maintien du système des deux Chambres. Il jie saurait donc être question dans sa pensée de la suppression du Sénat, ni dans le présent, ni dans l'avenir. M. Gambetta croit toutefois à l'utilité d'une modification dans le mode de formation et dans les attributions de la Chambre haute. Nous aurons à revenir sur ces divers points qui ne présentent pas un caractère d'urgence, puisque la question de la révision ainsi limitée se représentera plus utilement devant le pays lors des élections sénatoriales de janvier 1882.

« Le discours de Tours produira une impression profonde sur la masse du corps électoral. Ce discours nous parait répondre aux véritables aspirations du pays, et il aura, nous n'en doutons point, une influence décisive sur les résultats du scrutin du 21 août. »

Six jours après le discours de M. Gambetta à Toui*s, M. Jules Ferry, président du conseil, prononça à Nancy un discours où il acceptait également, en son nom personnel, la révision de la Constitution. Voici les principaux passages de ce discours qui corrigeait un précédent discours (Épinal, 49 juin) où le ministre s'était prononcé contre toute révision :

Messieurs, je crois que les élections seront, comme je le disais à Epinal, modérées, c est-à-dire dégagées de toute passion violente, soit contre la majorité qiii va se soumettre au jugement des électeurs, soit contre la Consutution même qui nous rejrit.

Je touche ici à un point délicat. Si je le passais sous silence, on dirait que j*ai peur de m*en expliquer, ce serait plus commode,

mais ce ne serait pas brave et, de plus, ce serait inutile parce

2u'en politique il n'y a d'utile que la franchise. {Très bien! très ien!) £h bien, avec beaucoup de franchise, voulez-vous me permettre de vous dire ce que je pense de cet élément nouveau qui.

SOUS la forme et soud le nom d'une certaine révision de la Constitution semble troubler les esprits sensés ?

Il 7 a deux mois, avant l'ouverture de la période électorale, il m'a été donné sur ce sujet, par un grand nombre d'écrivains, par des journalistes autorisés dont j*ai Thabitude de faire le plus g^and cas et qui me montrent le plus souvent une affectueuse sympathie, il m*a été donné des conseils divers, tous bien intentionnés, tous offrant assurément certains avantages, mais si contradictoires entre eux, qu'il m'est impossible de les suivre tous {Rires approbatifa) et que je me trouve forcé d'en revenir à ce qui est le fond de ma diplomatie. Je vais vous en parler avec sincérité, avec franchise, non seulement comme à des citoyens, mais comme à des amis. Eh bien, Messieurs, si la cause d'une certaine révision du pacte constitutionnel parait avoir fait quelque chemin dans les espritsj si dauâ un bon nombre de circonscriptions électorales qui ne sont pas des plus échauffées ni des plus irréfléchies, mais bien des pays sa^es, posés, ayant compris la leçon des événements, ayant acquis leur expérience et fait leur éducation politique, cette cause de la révision tempérée, partielle et mitigée, semble en progrès, je tiens à bien faire remarquer, et il faut que cela soit soigneusement noté par tous les serviteurs désintéressés delà République, afin que nous ne tombionspas dans une étrange confusion, — entre cette révision partielle, mitigée, consentie par rAssemblée dont il s'agit de modifier le recrutement, révision amiable et de gré à gré, celle qu'un grand orateur a exposée à Tours, celle qui peut être conçue sous des formes très diverses, — car les solutions sont ici très nombreuses, et depuis le jour que cette question est née elles n'ont pas été, on en conviendra, suffisamment étudiées, — entre cette révision et la révision absolue, impérative, violente, radicale, qui est la thèse favorite des partis intransigeants, il n'y a pas seulement une nuance, il y a un abîme. {Bravos et app/aurfissements.) Voilà ce qu'il faut qu'on sache. Il ne faut pas qu'il soit permis à des partis extrêmes, dont la minorité, — je me suis permis de le prédire au plus habile et au plus éloquent d'entre eux, — va s'accuser par des chiffres bien modestes, de déguiser sous un nom commun des idées, des principes et des visées absolument différentes. {Bravos et applaudissements.)

Les uns en veulent à la Constitution elle-même; ce sont les ennemis passionnés, résolus de l'institution des deux Chambres et de la présidence de la République ; ce sont des unitaires, ce sont des simplistes. Ils révent une Assemblée unique, sans contrepoids, sans règle, faisant tout ce qu'elle veut au monde.

Ceux-là, Messieurs, n'ont rien de commun avec les amis clairvoyants de la Constitution républicaine, qui, en ouvrant le débat en quelque sorte devant la nation, sur un des articles de cette Constitution, se proposent non de la miner ou de l'amoindrir, mais de la fortifier. {Vifs applaudissements.)

Telle est du moins leur intention; telle est leur pensée. Je M dis pas que ma pensée soit conforme à la leur, j'ai là-dessus le sentiment que je vous ai fait connaître déià; je n'en ai pas changé malgré des déceptions qui ont dû être plus cruelles pour le ministre qui a présenté au Sénat la loi sur l'obligation et la laïcité,

que pour toute autre personne en France. Ces déceptions n'ont pas changé mon sentiment, je le répète ; que voulez-vous ? C'est sans doute une façon d'être oui m'est particulière, mais je suis, jusqu'à la manie, partisan de la stabilité de la République. {Nouveaux applaudissements et bravos répétés.) Je vois qu'après avoir fait beaucoup de Constitutions à leur guise suivant leurs théories, suivant leurs visées propres, toutes Constitutions qui n'ont cas réussi, qui ont abouti à la dictature, à la monarchie, à la ruine du pays, les républicains ont eu la singulière fortune, la chance inattendue de rencontrer un édifice républicain dressé contre eux et qui leur a servi d'abri ( Vives marques d'approbation) ; une Constitution, faite contre la République, qui a sauvé la République {Applaudissements) ; une organisation du Sénat, bizarre et insoutenable en théorie, d*oti est sorti en fait le salut de la démocratie. Ainsi, depuis dix ans surtout, se retournent contre nos adversaires tous les engins si savamment construits par eux, telle que la loi des conseils généraux dont ils semblaient faire une forteresse contre la République et qui est devenue notre princi()al instrument de victoire, car c'est elle qui a commencé la défaite et la ruine des partis monarchistes; de même la Constitution de 1875, faite par des monarchistes contre les républicains, se trouve avoir rendu à la République les plus éminents services, tant il est vrai que là où le suffrage universel règne et où il a le dernier mot, peu importe la forme gouvernementale, peu importe le tissu plus ou moins bien serré, la toile d'araignée plus ou moins bien ourdie, dans laquelle on cherche à envelopper ce maître souverain, il sait s'en dégager; bien vite, il brise la toile d'araignée et se fait des batteries dressées contre lui un appui pour sa grandeur et pour son avenir. Voilà pourquoi je suis, à un degré si excessif peut-être aux yeux de quelques-ims d'entre vous, partisan très décidé de la stabilité constitutionnelle. Non, Messieurs, je n'ai pas la prétention d'imposer mon sentiment à la masse de mes concitoyens. Je n'ai surtout pas la prétention d'apaiser d'un mot les esprits et de demander que, sur parole, on fasse taire des inquiétudes légitimes, des préoccupations qui naissent tout naturellement dans l'opinion publique en face de certains voles, de certaines surprises, de certaine attitude de la part d'une Assemblée dont on pouvait attendre mieux. Je conçois donc à merveille que la question soit posée ; mais je trouve que les «118 en triomphent trop aisément et que les autres s'en alarment avec excès. Ce que j*y vois, ce n'est pas un péril ^ ce serait un péril si les hommes auxquels je fais allusion, et qui sont des sages entre les sages, voulaient faire de cette question un instrument de conflit, un projectile violemment jeté dès les premiers 'ours de la rentrée a travers le Sénat, Assemblée rivale, et si

l'on avait affaire à des révolutionnaires imprudents ne rêvant Tavenir et la consolidation de la République que dans la lutte des deux Assemblées. Mais je sais qu'il s'agit d'autres choses et qu'on a d'autres visées. Je sais qu'on considère le problème dans toute sa gravité ; qu'on veut le traiter avec toute la prudence désirable ; ie sais oue, si c'est là une question toiyours posée devant

le pays (le pays a toujours, et personne ne peut l empêcher, le droit de poser des questions), il reste à en étudier les détails,

il reste surtout à en fixer Topportunité. {Approbation générale,) Dans ces conditions, je le répète, je n'y vois pas un péril, j'y vois un avertissement, que peut-être on saura entendre en haut lieu, car voyant combien peu il a fallu de votes impopulaires pour rouvrir une question qu'on croyait fermée, j'aime a croire que quelques votes sensés, côpulaires, raisonnables, qui semblent d'ailleurs dans la logique aes votes déjà rendus, pourront permettre aux préoccupations de l'esprit public de reculer encore pendant quelque temps l'investigation sur ce grand problème politique. {Vifs applaudissements.)

Prononcé le iS août i8.8i A LA RÉUNION ÉLECTORALE DU XX« ARRONDISSEMENT

A i;âLYSÉE-MËNILMONTANT

Nous avons raconté plas haut (page 349) que le cabinet présidé par M. Jules Ferry avait flxé au 21 août et au 4 septembre les élections pour le renouvellement de la Chambre des députés. Le décret convoquant les électeurs parut le 29 juillet au Journal officiel et la période électorale commença aussitôt.

Un comité républicain fut formé à Paris, sous la présidence de M. Gambetta. La Eépublique française publia la liste des candidats républicains patronnés par le comité. Cette liste, très éclectique, portait à Paris MM. Tirard, Brelay, SpuUer, Barodet, Louis Blanc, Hérisson, Frébault, Frédéric Passy, de la Forge, Ranc, Brisson, Floquet, Lockroy, Greppo, Cantagrel, Germain Casse, Farcy, Marmottan, de Hérédia, Clemenceau, Âllain-Targé et Gambetta, qui furent élus, et MM. Colin, Hattat, Villard et Vauthier, qui furent battus par des candidats intransigeants ou d'extrême gauche. Elle portait en province la plupart des députés sortants, tous les membres du cabinet, MM. Jules Ferry, Constans, MaKin-Feuillée , Fallières, Turquet, Horace de Choiseul, Cyprien Girerd, Wilson, des adversaires connus et des partisans du scrutin de liste, MM. Boysset, Bernard-Lavergue et Roger, en même temps que MM. Bardoux, Gan* mir-Perier et Raynal, M. Naqnet et M. Ribot, M. Bouvier et M. Richard Waddington, etc.

Le 10 août, le comité républicain radical du XX* arrondissement de Paris communiqua à la presse, avec l'acceptation de M. Gambetta^ le -manifeste-programme suivant :

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