‹ Discours et plaidoyers politiques, publChapitre 52 sur 101 · MANIFESTE · texte numérisé non relu

MANIFESTE

Citoyens,

Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier. En'i881, comme en 1876 et en 1869, nous sommes des républicains et des patriotes.

Nous revendiquons cette double qualification au moment où des gens qui se croient républicains déclarent que la patrie est un préjugé bourgeois.

Notre conception républicaine s'adapte exactement à la patrie française, et si nous ne pouvons ni ne .voulons, sans renier toutes nos traditions, être indifférents au sort des autres peuples, nous déclarons hautement que nous aimons la France d'un amour d'autant plus exclusif, qu'à l'heure douloureuse de la défaite et de l'invasion elle n'a rencontré dans le monde, comme prix de ses luttes désintéressées et chevaleresques pour la liberté des peuples, que l'ingratitude et l'abandon.

Le caractère français, — certains diront peut-être chauvin, de cette politique, mais peu nous en chaut, — explique que des esprits superficiels, pour laisser de côté des gens de mauvaise foi, s'efforcent de trouver et de démontrer des contradictions là où il n'y a que des modifications impérieusement exigées par les événements, des temps d'arrêt imposées par la prudence, mais sans que jamais nous ayons perdu de vue l'objectif qui donne à la politique républicaine son caractère spécial, à savoir : l'émancipation intellectuelle et sociale, le relèvement moral de la nation par la liberté.

• :Est-'ce à dire pourtant que nous prétendions qu'en 187^ ou 1876 nous avons demandé à notre député la réalisation îpiunédiate et intégrale du programme de 1869?

• Telle n'a jamais été notre pensée.

> Il s'était passé, dans l'intervalle, des événements qui avaient ^ctairé d'un jour tout nouveau ce qu'il pouvait y avoir de dangereux da&s éertains de ses articles. .';. La France^qul, se. berçant de beaux rêves de paix universelle, réclamait le désarmement général» l'abolition des

armées permanentes et leur remplacement par des milices nationales, a bien le droit de faire un retour en arrière ei de s*en tenir à la lutte pour l'existence, après cette horrible ayentare de 1870-1874 où elle a failli périr , et de se dire qne , longtemps encore, — nous souhaitons que ce ne soit pas. toujours, — la meilleure sauvegarde de Thonneur, de la dignité, de la vie même àm pays, ce sera un corps robuste et bien armé au service d'un cœur vaillant.

Toutes les modifications au programme de 1869 découlent du même esprit et ont été le résultat de la même expérieace.

Il y a eu, cela est incontestable, chez tous ceux qu*anime Tamour de la patrie une sensation d*effroi et un mouvement de recul à la vue de Tabime où. nous avons failli nous engloutir.

Nous avions, avec les libéraux de toutes nuances, partagé dans une certaine mesure Tengouement pour les doctrines de récole anglaise et les principes de la décentralisation à outi*ance.

La France, forte et respectée parce que, depuis longtemps, elle était invaincue, pouvait bien se permettre la fantaisie de quelques expériences sans danger alors, bien que hasardées.

Mais depuis, nous avons touché du doigt le péril de ces théories dans un pays dont la Révolution a cimenté toutes les parties, pour le faire plus foi't.

N'avons-nous pas vu combien ces liens, que nous croyions si serrés, pouvaient se relâcher sous le coup de la folie enfantée par les désasties?

Est-ce si loin de nous le temps où Ton parlait couramment de Ligue du Midi, de Ligue de TOuest? Et ne sentez-vous pas, citoyens, qu'il faut pousser Famour de la doctrine jusqu'au délire pour ne pas se sentir ébranlés par une pareille expérience?

Ce fanatisme des principes abstraits, nous ne l'avons pas; et, à la lueur lugubre des événements, nous sommes bien vite redevenus ce que nous étions auparavant : des républicains unitaires et indivisibles.

Aussi, le mandat de 1869 a-tril été, non pas déserté par le député, comme se plaisent à le dire des gens qui n'en croient pas un mot, mais modifié de consentement mutuel par l'électeur et l'élu.

En 1876, le comité républicain du vingtième arrondisse*

388 XX* ARRONDISSBIfENT.

ment a, en effet, formulé la déclaration suivante, accepté par le citoyen Gambetta et ratifiée, k la majorité que tous savez, par le corps électoral :

« Le mandat, disions-nous, tel qu'il s*est transformé sous l'action impérieuse des événements et des circonstances, tient toujours et plus que jamais. »

Au point de vue des indications actuelles, nous les résumons.

La constitution de 1875 comme point de départ ;

Sa pratique loyale et sincère jusqu'en 4880;

Le développement pacifique et régulier des améliorations qu'elle-même a prévues et qu'elle contient en germe pour arriver à constituer progressivement la République démocratique.

Nous le faisons ainsi en connaissance de cause et avec préméditation.

Nous indiquons et vous acceptez le but : la République définitive, progressive et largement démocratique.

Des voies et moyens, ui les uns ni les autres nous ne sommes maîtres.

Ce mandat est, comme nous le disions plus haut , si peu défini , que c'est à proprement parier un mandat en blanc.

Il a été donné comme un témoignage éclatant de la confiance de l'électeur dans le candidat, et il les honore tous deux : celui-ci pour avoir su inspirer de pareils sentiments , ceux-là parce qu'ils ont su apprécier le patriotisme, le sens politique et la hauteur des vues de l'homme à qui ils donnaient un pareil blanc-seing.

Cette indépendance si complète laissée par le mandant au mandataire, cette faculté que nous lui reconnaissions de se mouvoir en toute liberté sur le terrain de la République démocratique et d'agir, comme on dit, au mieux des intérêts de la patrie, peuvent sembler étranges, et le seraient en effet dans l'immense majorité des cas. Elles se comprennent cependant, si l'on se souvient de l'histoire des douze dernières années; des rapports fréquents, suivis, du député avec ses électeurs; de T identité de leurs idées, non pas seulement à propos du but à atteindre, mais encore sur les moyens à employer et la méthode à pratiquer.

£st-ce, en effet, l'électeur, ou bien serait-ce le candidat qui parle dans ce passage du manifeste de 1876?

Ëh bien, ce qui a été ébauché, il faut Tachever. Il faut, s'éclairant des principes comme d'un flambeau, les yeux fixés sur Tidéal pour ne pas perdre de vue le but élevé à atteindre, marcher en avant avec autant de prudence que de résolution, en tenant compte du terrain, des milieux, des impulsions trop énergiques mais légitimes de Tesprit de progrès, aussi bien que des résistances de l'esprit de conservation.

Il faut procéder par parties plutôt que par masse; décomposer les problèmes et chercher successivement les sofutions partielles ; résoudre les questions quand et comme elles se présentent, au jour le jour; n'entamer une opération, une agitation, comme on dit si heureusement dans les pays libres, qu'après avoir terminé l'agitation précédente et consolidé la conquête qui en a été le résultat.

Cette identité de vues, cette pénétration intellectuelle réciproque expliquent on, mieux encore, légitimement absolument l'octroi du blanc-seing.

Le citoyen Gambetta incame k ce point la pensée du vingtième arrondissement, qu il en est comme l'émanation naturelle et le représentant nécessaire.

En résumé, citoyens, vous aurez non pas un programme nouveau à formuler et un candidat k choisir, mais bien ifne politique à juger, la vôtre, celle que vous avez inaugurée il y a douze ans et que vous avez depuis pratiquée avec la persistance que l'on met à suivre les desseins mûrement réfléchis.

Il s'agit de déclarer si les résultats obtenus doivent vous engager à persévérer.

En ce qui le concerne , votre comité n'hésite pas. Il vous connaît trop bien pour avoir besoin de vous adjurer, au nom de la patrie républicaine, de donner la consécration d'un nouveau vote à cette politique et à l'homme qui en est la plus haute expression.

La République, disions-nous en 1876, est fondée. Mais pour s'être amoindries, les difficultés n'ont pas complètement disparu; on pourrait même, sans exagération, dire que la tâche la plus ardue reste ji accomplir, à savoir : montrer à la France et au monde qu'elle n'est pas seulement la seule forme du gouvernement qui donne satisfaction aux aspirations les plus élevées de l'esprit humain, qui

affranchisse Thomme et le mette en pleine possession de Ini-méme , mai& encore la seule qui présente des garanties efficaces de liberté et d'ordre, de paix sociale et d'amélioration matérielle.

La seule qui, par l'introduction, dans une proportion de plus en plus considérable, de la justice dans les rapports sociaux, puisse diminuer les antagonismes, apaiser les haines et conduire la France, par un progrès continu et sans secousses, à une prospérité que les monaixhies lui ont toutes promise mais sans la réaliser jamais, et que les catastrophes qui marquent leur fîn ont toujours ajournée.

La solution de ce problème , tant et si justement cherchée, est dans nos mains à tous.

Si nous savons persévérer dans la méthode expérimentée depuis cinq ans et qui a conduit à de si grands résultats, nous ferons la démonstration si impatiemment attendue.

Eh bien, citoyens, nous avons persévéré, et la démonstration est faite.

Jamais une monarchie n'a associé dans d'aussi larges proportions la liberté et l'ordre.

Jamais la paix sociale n'a été aussi complètement assurée.

Jamais la situation matérielle du pays n'a été aussi florissante.

Le philosophe à qui on demandait la démonstration du mouvement s'est mis à marcher.

La République, pour montrer sa supériorité, s'est mise à agir.

Avant de se faire réformatrice, il lui fallait assurer son existence et déloger le pouvoir personnel des dernières positions qu'il occupait.

La tâche était d'autant plus difficile qu'il importait de vaincre sans avoir recours à la force.

Eh bien, dans une campagne de cinq mois, conduite avec un entrain, une énergie et un tact dont vous n'avez pas perdu le souvenir, le pouvoir personnel , soutenu furieusement par la coalition de tous les partis antirépublicains qui sentaient que c'était là leur dernier espoir, le pouvoir personnel a capitulé.

Avons-nous besoin de dire que votre député a été Tàme de cette victorieuse résistance?

Immédiatement après, on s'est mis à l'œuvre :

10 AOUT 1881. S9l

dis millions ont été annaellement consacrés aux travaux publics, et paKiculièrement à rendre nos ports de mer pluâ accessibles et plus sûrs; à compléter notre réseau de voies navigables et de chemins de fer.

Puis il s'est produit un fait économique sans précédent: iin gouvernement qui dégrève sérieusement; 300 millions ont été rendus aux contribuables, et cela en même tempe que Ton amortissait la dette publique d'un milliard.

Paul-Louis Courier, ayant remarqué que l'argent des contribuables s'en allait comme entraîné par les lois de la pesanteur vers la cour, — on dirait aujourd'hui TÉlat, -^ isans que jamais il en revint rien aux citoyens, en avait conclu que la cour est un bas-fond.

Aujourd'hui, ou bien le gouvernement est à un niveau plus élevé , ou bien la pesanteur a des lois nouvelles, puisqu'il nous revient, grâce à la République, 300 millions dé notre argent.

Dans le même temps, nous reconstituons notre matériel de guerre et nous y consacrons 559 mOlions par au.

Nous nous en tenons à ces trois grands faits de l'ordra matériel.

Au point de vue intellectuel et moral, le bilan non plus n'est pas à dédaigner.

La République est rentrée dans la tradition de la Révolution française en assurant la liberté de conscience par la laïcisation de Tinstruction publique, en attendant la séparation de l'Église et de l'État.

La presse, libre de fait, plus qu'elle ne Ta jamais été dans aucun temps, vient de voir voter une loi qui, si elle n'eàt pas parfaite, est plus libérale cependant qu'aucune de celles qui l'ont précédée.

L'instruction publique, cette préoccupation dominante dà présent parce qu'elle est la force de l'avenir, a reçu une dotation qui s'accroîtra encore, mais qui, telle qu'elle est; sera l'étemel honneur des pouvoirs publics qui l'ont proposée et volée.

Entendez plutôt Téloquence des chiffres :

Le dernier budget de l'Empire, celui de 4871 , se soldait en dépenses par la somme de 26,795,000 francs.

Cinq ans plus tard, en 1876, il s'élevait à 38 millions.

Aujourd'hui nous payons, pour faire de nos enfants des

39t XX* ARRONDISSEMENT.

hommes éclairés et des citoyens dévoués, la somme relativement énorme de 406 millions.

C'est-à-dire que le budget auquel se mesure la valeur morale d*un gouvernement, celui de l'enseignement, est aujourd'hui quatre fois mieux doté que sous l'Empire, et que depuis 1876, c'est-à-dire depuis que le mouvement républicain s'est accéléré, il s'est accru dans la proportion des deux tiers.

Ce sont là, il semble, d«s résultats dont une politique a le droit de s'honorer en montrant aux impatients que le temps n'a pas été tout à fait perdu depuis 1876.

Est-ce à dire cependant qu'il faille se décerner des couronnes et monter au Gapitole? Nous n'avons pas de pareilles prétentions. Nous nous contentons de signaler le bien qui a été fait, les pj'Ogrës qui ont été accomplis et d'en reporter le mérite à la politique que nous défendons, à la méthode que nous préconisons, mais sans nous dissimuler qu'il reste beaucoup à faire.

Nous savo ns d'ailleurs que le progrés, comme tous les faits sociaux, se soustrait aux lois de rcd)soIu; qu'il est indéfini;

Que le but à atteindre ressemble à un mirage ;

Qu'après avoir marché longtemps à sa poursuite, on est tout étonné de s'en trouver aussi peu rapproché.

Assurément, il reste beaucoup à faire, au double point de vue politique et social.

La Constitution de 1875 ne nous a jamais semblé un chef-d'œuvre de mécanique politique, et, tout en la respectant, comme nous respectons toigours la loi, émanation de la souveraineté, nous ne nous en dissimulons pas les défauts.

Le mode de recrutement des pouvoirs publics, leurs attributions et les lois qui règlent leurs rapports nous paraissent devoir être modifiés.

Il nous semble, pour préciser, que la Chambre des députés aurait plus d'homogénéité et d'indépendance si elle émanait du scrutin de liste;

Que le Sénat gagnerait en autorité si sa base était plus large;

Qu'il y a inconvénient à ce qu'il soit une Chambre faite à limage de la première et avec les mêmes attributions qu'elle ;

Que le droit de dissolution dont il est investi de compte à demi avec le pouvoir exécutif lui constitue une situation

assez haute pour qu'il renonce à certaines attributions qui, en créant des confÛits entre la Chambre des députés et lui, Taffaiblissent en le dépopularisant.

Au point de vue judiciaire, nous désirons une réforme de la magistrature sur la base de la sélection combinée avec rinamovibilité.

Au point de vue militaire, nous sommes partisans du service obligatoire pour tous, d'une durée égale.

Nous le voulons aussi court que le comporte la sécurité nationale.

Nous le voulons de trois ans, si cette période de temps est compatible avec la solidité de l'armée, en permettant la formation des cadres.

C'est là, pour nous, une condition absolue. Nous voulons être forts pour être libres et respectés.

II est superflu de dire que nous voulons l'instruction gratuite, libre et laïque.

Nous voulons la décentralisation administrative et la centralisation politique.

Sur ce point, en particulier, nous ne transigeons pas. En laissant ta commune indépendante sur le terrain des intérêts locaux, nous la voulons fortement rattachée au pouvoir central. C'est pour nous mieux qu'une question de force pour le gouvernement, c'est une question de vie ou de mort pour le pays.

Cette force du pays, que nous voulons sauvegarder par les institutions civiles et militaii*es, nous voulons qu'elle soit une garantie de paix intérieure et extérieure.

Nous voulons qu'elle soit employée au développement intellectuel de la nation, à son relèvement moral et au développement de ses richesses matérielles.

Quant à celles-ci, nous estimons que la justice ne préside pas à leur répartition.

C'est là une question brûlante et qui préoccupe à bon droit les esprits qui pensent que l'homme ne vit pas seulement de beau langage.

Nous accordons toutes nos sympathies à ceux que la générosité de leurs sentiments pousse à creuser le problème ardu de l'inégalité des conditions économiques et à chercher les moyens d'y porter remède; mais nous nous gardons des déclamations creuses et des systèmes préconçus, et nous

pensons que les relations du travail et du capital se modifieront, progressivement en faveur de celui-là, sous Tinfluence des progrès politiques, de la liberté d'association, du groupement des corps syndiqués et de la fondation de caisses de retraite pour la vieillesse. Nous désirons, en outre, dans Tintérêt des mœurs publiques et de leur épuration, que les repris de justice soient envoyés, par mesure administrative, dans une colonie pénitentiaire.

Telles sont, si nous ne nous trompons, les questions principales dont se préoccupe Topinion publique, et qui devront aboutir dans le cours de la prochaine législature.

Nous les résolvons toutes , aussi bien que les questions secondaires sur lesquelles il serait trop long de s*étendre, en républicains progressistes et aussi , comme nous Tavons dit en commençant, en patriotes.

Nous sommes les adversaires des théoriciens de Tabsolu et des doctrinaires de toutes les écoles.

Nous croyons au progrès par révolution, la liberté et la paix.

Nous pensons que la France se reconstituera sûrement, en tenant compte de ces éléments, aussi bien au point de vue de sa grandeur morale et matérielle qu'au point de vue de son intégrité territoriale, et qu'elle devra à la République une longue période de paix, de prospérité et d'honneur. Vive la République!

Pour le comité :

A. Métivier, président; Léon Garnier et H. Passé, vice-présidents; H. Bureau, secrétaire.

M. Gambetta a répondu :

« Mes chers amis,

V Je viens de lire votre excellent manifeste ; j'approuve et j'adopte toutes les idées qui y sont contenues. <c Merci et bien à vous.

<c Léon GâMBErrA. »

Nous reproduisons, d'après la République française; le compte rendu de la réunion électorale qui fut tenue le 12 aoACà l'Ëlysée-Ménilmontant :

« La réunion tenae à l*Ëlysée-Ménilmontant, rue Julien- Lacroix, avait attiré une foule considérable dont une faible partie seulement a pu pénétrer dans la salle. Deux mille cinq cents électeurs environ étaient présents.

« La séance a été ouverte à huit heures trente-cinq.

a Aussitôt après l'entrée de M. Gambetta, saluée par les cris de : Vive la République ! il est procédé à la formation du bureau.

c( Sont élus :

« M. Métivier président ; ; « MM. Sick et Mourens assesseurs.

« M. Métivier. — Citoyens, les comités républicains radicaux du vingtième arrondissement, le comité central et le comité spécial indépendant du Père-Lachaise, sont tombés d'accord pour recommander la politique que vous avez inaugurée ; la politique de la sagesse, la politique des progrès républicains qu'elle poursuit par les voies légales, constitutionnelles et pacifiques.

K En conséquence, ces comités proposent à vos suffrages l'homme qui en est à la fois l'expression la plus élevée et la plus éloquente, le citoyen Gambetta. (Applaudissements. — Vris répétés de : Vive Gambetta!)

• « Le citoyen Gambetta, invité ',à se rendre au milieu de vous, a bien voulu accepter ; il est venu ici pour vous exposer une fois de plus les raisons pour lesquelles il est le pro tagoniste le plus ardent de cette politique à laquelle nous devons la fondation de la République et à laquelle nous devons d'une façon certaine et progressive la réforme des institutions républicaines. (Applcaidissements.)

« Une voix : — Pourquoi n'est-il pas venu il y a deux ans ? [Bruit.)

« M. Métivier. — Ne vous laissez pas exciter par les interruptions, sans quoi nous ne pourrions pas raisonner avec le calme nécessaire. (Très bien ! très bien !)

« M. Gambetta se lève et prend la parole t

Je commencerai par répondre à la question qui vient d'être faite : « Pourquoi n'esl-il pas venu il y a deux ans? » et je dirai que je n'ai jamais été convoqué sans

396 ÉLYSÊK-MÉNILMONTANT.

venir parmi vous. (Applaudissements.) QuUl se soit agi d'un mandat, d'ua compte rendu, d'une de vos fêtes, toutes les fois que vous avez fait appel à mon concours, je suis venu, et pas plus qu'aujourd'hui je ne suis venu dans des vues d'intérêt personnel ; je suis venu vous expliquer ce que je crois être la vérité politique et l'intérêt de la patrie. (Applaudissements,)

Aujourd'hui, mes chers concitoyens, il faut que nous nous mettions bien en présence les uns des autres; et pour cela, — la carrière que j'ai à fournir devant être longue, — il faut que vous me prêtiez votre attention ; je tâcherai de la mériter et d'y répondre par la franchise et la sincérité absolue des explications que je vous dois. (Applaudissements.)

Je suis devant vous aujourd'hui, à la veille des élections législatives de 1881... (Bîmit dans le fond de la salle.) Tout le monde n'est donc pas entré? Alors il faut attendre que la salle soit pleine.

(La séance est suspendue pendant une demi-heure. La salle se remplit complètement.)

M. Gambëtta. — Mes chers concitoyens, je suis venu à Belleville , dans le vingtième arrondissement, demander, pour la cinquième fois, la consécration de mon mandat de député à la plupart de ceux qui m'ont ouvert la vie politique et à ceux que l'âge a fait entrer depuis dans la carrière civique.

Je suis venu à Belleville de préférence à tout autre collège électoral, pour deux motifs : le premier est que je considère que ce quartier, où je suis né à la vie parlementaire, doit rester la source de mon autorité politique dans la démocratie. (Très bien! très bien!)

Il y a une seconde raison pour laquelle je suis venu ici et pas ailleurs , — et je puis dire sans fausse modestie que j'eusse peut-être rencontré d'autres collèges; je n'en ai pas voulu, j'ai refusé avec déférence et gratitude ceux qui m'étaient offerts, — c'est que je

voulais une bonne foi mettre un terme à ces bruits calomnieux de plébiscite, de candidature multiple et de je ne sais quelle aspiration à une dictature qui serait aussi ridicule dans son projet que criminelle dans son exécution. {Longs applaudissements,)

J'avais dit à la Chambre, au commencement de la discussion sur le scrutin de liste, que je prenais rengagement d*être à mon rang et à ma place dans la démocratie ; que je considérais que, sous la République, en face d'un pouvoir loyal et respecté, toutes ces candidatures multiples n'auraient pour effet que d'agiter le pays , de réjouir nos adversaires, d'entraver et d'ébranler le pouvoir. {Vive approbation.)

Eh bien, mes paroles n'ont pas sufQ : il fallait un acte. Cet acte, je viens l'accomplir devant vous, et je dis : Je suis candidat dans le vingtième arrondissement. C'est ma candidature unique, et cette élection unique, je la sollicite de vous.

Vous me direz peut-être que je pose deux fois ma candidature dans le vingtième arrondissement. C'est vrai; et si ce n'avait pas été pour éviter un soupçon, — car personne plus que moi n'est environné de soupçons, — je me serais présenté dans une seule circonscription; mais on n'aurait pas manqué de dire que nous avions fait de la cartomanie électorale. Aussi je ne choisis pas, je joue cartes sur table. Je connais mes amis et je dédaigne mes adversaires. {Très bien! très bien! — Applaudissements,)

Est-ce que vous pensez que je m'arrêterai longtemps à repousser ces bruits de dictature? Car, aujourd'hui, ouvrez les journaux, ceux de la pire réaction comme ceux qui sacrifient à je ne sais quels desseins inavouables et malsains, vous y verrez qu'il n'y est question que de la dictature d'un simple citoyen. Je connais cet outrage pour l'avoir subi pendant la guerre et après la guerre. Oui, en raison de l'énergie que j'avais déployée dans la défense nationale , la réaction m'a

399 ÉLYSÉ&MÉNILMONTANT.

jeté celte injure à la face : « C'est le dictateur de Tours et de Bordeaux. » J'ai pu répondre à cette injure^ quand elle sortait du bourbier de la presse immonde. Mais aujourd'hui, quand il y a des gens malheureusement assez abandonnés pour me la jeter à la face,, tout en appartenant au parti républicain , je passe et je dédaigne,car je veux être sérieux devantdes hommes, sérieux. {Applaudissements prolongés.)

C'est à moi, à moi sorti du peuple, à moi lui appartenant par toutes mes fibres, que cette injure a été faite! Mais, quelles que soient les insanités méprisables dont on m'a couvert, je sers le peuple à ma manière, et j'ai la conviction qu'après vingt ans d'efforts et d'études, sa cause entre mes mains est entre bonnes mains. Je vous le prouverai.' ( Vive adhésion et applaudissements.)

Repoussons donc du pied ces attaques sans scrupules et sans loyauté I

' J'ai pu et j'ai dû prendre, parce que personne ne la disputait, la direction du parti républicain au 24 Mai et au 16 Mai, en ces jours de l'ordre moral où il fallait lutter contre une dictature qui rappelait l'Empire. On ne parlait pas de ma dictature alors! Aujourd'hui, c'est vraiment outrager votre bon sens et déshonorer le suffrage universel que d» se servir de ce mot de « dictateur » en face d'un serviteur aussi sincère de la démocratie tel que moi. {Applaudisse^ ments.)

• Et pourquoi cette injure? Je vais vous le dire. On peut attaquer l'homme : il appartient à la discussion» et je crois que j'ai donné dans ma vie des preuves non équivoiques de la manière dont je la supporte, caron, est encore à attendre de moi une rectification aux calomnies et une réponse aux outrages. Mais je sais que ce qu'on attaque en moi, ce n'est pas la per* «sonne, — d'aucuns même disent que la personne n'est pas déplaisante (Oh n'/), ^— ce qu'on attaque en moi

c*est la politique, c'est le système, c'est la méthode de défense et de protection des intérêts de la démocratie française.

C'est cette politique que je viens défendre, non parce qu'elle est attaquée, mais parce (que j*ai un souci qui domine tous les autres : c'est d*empêcher les in* telligences loyales, les cœurs honnêtes que certaines difficultés de la vie sociale et politique excitent et passionnent, de grossir le troupeau que veulent mener des sophistes et des démagogues sans vergogne. Voilà pourquoi je veux m'expliquer encore une lois ici , et pourquoi je tiens à ce que ce soit à Belleville que cette politique reçoive encore une fois sa sanction et sa consécration. {Applaudissements.)

Cette politique, on l'a appelée d'un nom mal fait, d'un véritable barbarisme. Pour une chose mal conçue, il fallait un mot mal conçu : on l'a appelée « opportunisme ». Si ce barbarisme signifie politique avisée, ne laissant jamais passer l'heure propice, les ôirconstances favorables, mais ne sacrifiant rien ni au hasard, ni à l'esprit de violence, on pourra tant que l'on voudra appliquer à cette politique une épithète mal sonnante et même inintelligible, mais je dirai que je n'en connais pas d'autre, car c'est la politique de la raison , et j'ajouterai que c'est la politique du succès. (Applaudissements prolongés.)

En effet, quand je suis entré dans la vie politique, et depuis, je ne me suis pas contenté d'étudier l'histoire générale de ce grand et malheureux pays qu'on appelle la France; j'ai étudié aussi l'histoire de notre parti, et non pas seulement à partir de i789, mais dans la nuit des temps historiques de notre France, à l'époque où notre démocratie ne faisait que balbutier. J'ai suivi pour ainsi dire à la trace de son sang ses progrès, ses défaillances, ses témérités suivies de réactions; c'est alors que je me suis fait un serment : le serment de dire, après l'avoir appris, pourquoi cette

400 ÉLYSÉE-MÉN ILMONTANT.

admirable cause de la démocratie républicaine avait eu, dans le cours de notre histoire, en avant ses poussées chroniques et aussi ses défaillances et ses retours en arrière, également chroniques, et il m'est apparu avec la clarté solaire que ce qui avait fait autrefois la triste gloire de Théroïsme démocratique, en même temps que sa perpétuelle confusion dans les affaires, c*est que notre parti sacrifiait trop, d'un côté, à l'esprit de chimère, d'aventure et de violences, et que, d'un autre côté, du côté des classes dirigeantes, le reste de la France avait cédé à la plus basse, à la pire des passions sociales, à la peur : la peur, mal terriblement français en politique, la peur, le pire des conseillers d'une nation; la peur, qui a fait souvent, avant l'adoption de la politique que je défends devant ceux qu'on a appelés les dirigeants, que les bourgeois ont été obstinément opposés , aveuglement fermés à toutes les idées de revendication politique; la peur, qui faisait qu'à la moindre rumeur publique la rue s'emplissait de bruit et de force militaire et que tout se liquidait par la mort et la misère des uns — toujours les mêmes — et par la victoire abjecte des cynismes et des apostasies accouplés pour le triomphe de la réaction. {Double salve d'applaudissements,)

Voilà ce qui m'a inspiré de rompre avec ce passé et de me dire : Tu consacreras ta vie à soutirer l'esprit de violence qui a tant de fois égaré la démocratie, à lui interdire le culte de l'absolu , à la diriger vers l'étude des faits, des réalités concrètes, à lui apprendre à tenir compte des traditions, des mœurs, des préjugés, — car les préjugés sont une force, on ne les brise pas : il faut les dissiper par la persuasion et la raison. {Applaudissetnents.) Tu apprendras à ton parti à abdiquer, à détester l'esprit de violence. Tu t'efforceras d'arracher l'aiguillon de la peur qui pousse à prendre des mesures de réaction. Tu te présenteras, — et c'est par là que nous avons vu le succès couronner nos premiers

efforts, — tu te présenteras comme une sorte de conciliateur entre les intérêts des uns et des autres ; et si tu pouvais arriver à réaliser cette alliance du peuple et de la bourgeoisie, tu aurais fondé sur une assise inébranlable Tordre républicain. {Très bien! très bien! — Applaudissements unanimes.)

Et alors, qu'estrce que nous avons fait? qu'avonsnous fait dans les Chambres, dans le pays?qù'avonsnous fait dans la presse? Nous avons fait cette double propagande, ce double prosélytisme; nous avons parlé à la fois aux prolétaires et aux bourgeois, essayant de les convaincre de part et d'autre, et nous avons réussi. Car, Messieurs , ne l'oubliez pas, c'est grâce au triomphe de cette politique que nous avons vu d'abord l'adoption du régime républicain par le pays dans son immense majorité; c'est grâce à cette politique pratique , à cette politique expérimentale , ayant ce caractère vraiment moderne et contemporain, que la bourgeoisie a laissé de côté ses frayeurs , ses aversions, ses antipathies; c'est grâce à cette politique que Ton a pu installer dans les communes, dans les conseils généraux, dans les départements, et faire monter jusqu'aux grands pouvoirs publics, quoi?... L'expression des vœux de cette partie de la nation française que j'ai appelée les nouvelles couches sociales, qui sont aujourd'hui aux affaires et qui les gèrent à la grande confusion, au dépit et à la rage des partis vaincus , et pour la plus grande prospérité de la France. {Applaudissements répétés,)

Cette politique, qui est véritablement nationale, car elle s'adresse à tous les membres de la famille française, à l'ouvrier des champs, comme à l'ouvrier des villes, à l'homme de labeur et d'étude dans son cabinet, comme à celui qui sert sa patrie sur les champs de bataille, cette politique est celle qui dit à tous : Désormais vous pouvez être absolument convaincus que cette démocratie, par les exemples de sagesse

Page 1