AOUT IMI
dialectique et de passion de logicien, mais il fallait faire toucher du doigt les résultats matériels et moraux aux plus aveugles, aux plus résistants, aux plus passionnés, comme aux plus inutiles. Or, il est arrivé qu*un jour on a voulu mettre cette République en péril. Ce jour-là, le pays s'est levé tout entier, et rien que d'un coup d 'épaule il a envoyé depuis le maréchal jusqu'au dernier des curés de France {Vives acclamations. — Applaudissements plusieurs fois répétés.)
Et dès le lendemain, que faisait-on? On installait sur le premier degré du pouvoir social Thomme que vous savez, l'homme qu'une vie sans tache avait désigné aux suffrages du pays, et j'ajoute : du monde civilisé. On ne se contentait pas dé grandir la République en confiant ce dépôt précieux aux mains les plus pures et les plus sûres, on ramenait l'Assemblée à Paris, on rendait Paris à la France et la France à Paris, et, plus tard, quelques mois après, on rendait à leurs foyers et à leurs familles les vaincus de la guerre civile, on transformait l'administration générale du pays jusque-là confiée à des mains suspectes et criminelles, et on imprimait une impulsion inouïe à toutes les idées de développement et de progrès dans les écoles ; on amassait les millions pour les répandre sur les déshérités de la fortune, et en moins de trois ans on faisait monter de 28 millions à 106 millions la dotation de l'émancipation intellectuelle du pays. [Bravos et applaudissements.)
Je n'en finirais pas si je vous entretenais de tout ce qui est sorti de l'œuvre de cette Assemblée qu'il est de mode de conspuer aujourd'hui, parce qu'elle n'a pas tout fait, parce qu'en quatre ans et en cinq cen^s séances elle n'a pas tout réformé, tout bouleversé, mis dessous ce qui était dessus, et dessus ce qui était dessous. [Rires et applaudissements) Ce n'était pas là sa tâche; elle en avait une plus limitée et plus pure : elle avjiit la tâche d'en finir avec le pouvoir person-
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nel, d^assurer le respect de la République, de relever le crédit de la France au dedans et au dehors ; et cette tâche, je ne sais pas ce que les individus peuvent en dire, je' n'en dirai rien, quant à moi, car l'orgueil inspire de vaines et funestes pensées, mais le pays, mais rhistoire diront que de toutes les Assemblées qui se sont succédé en France, il peut y en avoir qui ont été plus mouvementées et plus dramatiques, mais qu'il n'y en a pas eu de plus foncièrement honnête et de plus féconde.
Elle nous a rendu la liberté de la presse, — j'imagine qu'on en jouit aujourd'hui {Sourires); — elle nous a rendu le droit de réunion que l'on nous mesurait si parcimonieusement il n'y a pas dix ans, sous l'Empire, par exemple, mais il y a seulement quatre ans, car il m'a été interdit, en province, de me trouver à table avec plus de sept personnes. {Rires.) Il est de mode de dire aujourd'hui que la liberté de la presse n'existe pas. Eh bien, je crois que dans aucun pays de l'Europe, — enlendez-le bien, — il n'existe une législation aussi libérale que celle dont vous a dotés la majorité des 363.
Elle a porté la main sur les autres problèmes politiques et sociaux. Elle a rendu d'abord à l'État ses prérogatives légitimes en matière d'enseignement; elle a sécularisé l'école et elle a entendu séculariser aussi l'administration. Elle y a réussi, malgré les cris de persécution et de martyre poussés par les capucins de toute nature, de toute robe, de toute couleur dont vous avez entendu suffisamment parler. {Vive hilarité. — Applatidissements.)
Mais je ne veux pas prolonger cette partie de mon discours qui appartient au passé. J'ai hâte d'arriver au présent et de soulever, si je le puis, un coin du voile qui nous cache l'avenir. {Mouvement marqué cTattention.)
Messieurs, je le répète, cette Chambre a laissé des
matériaux que celle qui lui succédera devra mettre en œuvre. Le pays, peut-être, renouvellera le mandat de la Chambre qui vient de finir; dans tous les cas il dira dans sa souveraineté, d'ici à quelques jours, ce qu'il . en pense. Je Tai déjà annoncé dans une autre enceinte et dans un autre département : vous reverrez à peu de chose près la même Assemblée. Je dois dire que, malheureusement pour nous, cette Chambre nouvelle ne sera pas nommée au scrutin de liste. Mais nommée avec ce mode de votation, la nouvelle Chambre eût été à peu près la même que Tancienne. Car il ne s'agissait pas tant de changer les hommes que de les émanciper, de les grandir, do les élever au-dessus de ce milieu trop restreint qui comprime les intelligences les plus fortes, les esprits les plus indépendants. {Bravos,) Mais les hommes, vous les reverrez en grande majorité. J'espère que notre pays, si vigoureux, si avisé, si maître de ses volontés, même avec cet instrument défectueux du scrutin d'arrondissement, nous enverra une Chambre nouvelle qui voudra être et qui sera une Assemblée puissamment, — je souligne le mot, — puissamment et efficacement réformatrice. J'ai dit dans une autre enceinte, — et je n'y reviendrai pas, — quelles étaient les conditions constitutionnelles à l'aide desquelles on pouvait introduire plus d'harmonie dans les tendances et dans les vues des grands pouvoirs publics. Cette question est une des principales préoccupations du pays. On n'a eu qu'à mettre, pour ainsi dire, le doigt sur le pouls de la France : il battait, on l'a senti battre, et immédiatement l'accord s'est fait à peu près dans toutes les fractions du parti républicain, sur la nécessité d'une réforme plus ou moins étendue, mais nécessaire. (Vive adhésion,)
Mais à côté de cette réforme partielle il y a tout un ensemble de réformes politiques et sociales qu'il faut accomplir. Seulement, vous connaissez la méthode que j'ai toujours préconisée devant vous : elle ne consiste
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pas à tout aborder de front, à touchera la fois à toutes les questions, à se mettre pour ainsi dire tous les matériaux de la maison à construire sur les bras, sauf à rester épuisé sous le fardeau, la maison ne se construisant pas. Non, ma méthode consiste à sérier les questions, à leur donner pour ainsi dire des numéros d'ordre et d'urgence.
Eh bien, je pense, j'estime que Ton peut envisager, — parce qu'il ne faut pas donner à la prochaine Chambre tout à faire, je crois qu'il serait beaucoup mieux de tracer un cadre, de faire un plan, de donner une mission, — je pense, dis-je, que l'on peut envisager et poser un certain nombre de questions sur la magistrature, sur la justice, par exemple.
Une voix. — Et le divorcé?... ■
M. Gambetta. — Le divorce? Eh bien, c'est une question qui rentrera, si vous le vouiez, dans la réforme de la justice ou du code. Nous y viendrons tout à l'heure, je n'y fais aucune objection I {Rires el applaudissements,)
Je dis donc que nous avons à nous occuper avant toutes choses de la magistrature et de la justice, de l'école, de l'armée, de l'Eglise, de l'administration, de l'impôt et de la politique extérieure. {Mouvement d'attention dans toutes les parties de la salle,)
Sur la magistrature, je considère qu'il y a urgence immédiate. Si j'avais le droit d'élever une critique sur le passé, je regretterais, mais très haut, que l'on n'ait pas commencé l'ensemble des mesures réparatrices par une réforme radicale de la magistrature. {Bravos et applaudissements prolongés,)
En effet, je tiens que c'est surtout dans un État démocratique que la question de la justice et de la magistrature est la première de toutes les questions, car rien n'y est plus essentiel que la justice et le respect des lois. Or ces deux questions se tiennent, et l'on ne peut pas maintenir longtemps dans un pays le respect de la loi quand on ne maintient pas sévèrement le
respect de ceux qui rinterprèient. {Vifs applaudissements.)
J'ai dit quelquefois, Messieurs, familièrement, — cette idée me revient, et comme je n'ai aucune espèce de vanité littéraire, je la reproduis sous la même forme, — j'ai donc dit souvent que je considérais que, dans un organisme, dans un mécanisme, pour parler plus clairement, que dans un mécanisme politique, dans un mécanisme démocratique, la justice et la magistrature étaient comme Tarbre de couche qui met en mouvement tout Tappareil. Quand cet arbre de couche, s'il est en bois, est véreux, qu'il est mangé aux insectes, et, s'il est en fer, quand il est rouillé, quand il est vacillant, quand il achoppe, quand il se heurte, tout s'arrête dans la mécanique, tous les ressorts sont faussés, et l'on peut dire que l'on est en présence d'une véritable calamité sociale. Eh bien, je dis que la magistrature dans notre société est cet arbre de couche; mais, Messieurs, la magistrature n'est pas un problème que l'on puisse réduire d'un mot; il ne surât pas de dire : La magistrature sera réformée, et les juges seront nommés à l'élection ; il ne suffit pas de dire qu'on supprimera l'inamovibilité de la magistrature ou bien que l'on adoptera un système
différent de nomination et d'avancement Non, ce
n'est pas là, à mon sens, ce que l'on peut regarder comme la solution du problème de nos institutions judiciaires. Je crois que cette réforme, dans l'état actuel de nos mœurs et avec les difficultés ambiantes, pour être conduite promptement à bonne fin doit être envisagée de plus haut. Pour toucher à la magistrature, c'est-à-dire aux magistrats, iî faut commencer par toucher à l'organisation judiciaire elle-même. ( Vive sensation.)
Je m'explique :
Je désirerais, par exemple, que le juge de paix devînt un magistrat d'une compétence de plus en plus
grande ; que sa judiriction devînt très étendue, ce qui enlèverait autant aux tribunaux de première instance. {Très bien!) Je voudrais que cette magistrature de paix, une des plus merveilleuses inventions de 1790 et de 1791, devînt pour ainsi dire la préoccupation dominante du gouvernement, et que Ton s'attachât surtout à élever, à grandir en considération et en influence, en autorité et en crédit, le juge de paix qui vit au milieu de nos populations démocratiques.
Et puis, quand on aurait étendu la compétence de ce magistrat, je pense qu'il conviendrait de porter résolument la mail) sur Texistence des tribunaux de première instance ; il faudrait les réduire dans une proportion, — permettez-moi de le dire, — incalculable : il faudrait que Ton en laissât le moins possible I [Rires.) Je voudrais, si cela était possible, si Ton pouvait surmonter les scrupules qui tiennent un peu au scrutin d'arrondissement, si Ton voulait prendre son parti de l'abandon de certaines habitudes, de certaines situations, de certaines influences locales, je voudrais, disje, réduire — je dirai presque qu'il faudrait supprimer tous les tribunaux d'arrondissement... {Nouveaux rires et applaudissements répétés).,, et n'en avoir qu'un au chef-lieu.
Puis, au tribunal du chef-lieu, il faudrait réduire les chambres. Pour cela, il y a deux moyens :
Le premier, c'est la compétence étendue du juge de paix, dont je viens de vous parler.
Le second, c'est qu'au lieu de suivre la coutume, adoptée depuis soixante-quinze ans, de correctionnaliser les délits et les crimes, il serait bon de les décorrectionnaliser et de renvoyer au jury tout ce qui peut être soustrait aux juges correctionnels. ( Vifs applaudissements,) Alors, vous auriez une économie considérabled'affaires et, par conséquent, de magistrats, ce qui est une vraie, une bonne économie. {Rires approbatifs.)
Ce n'est pas tout : je souhaiterais que les juges
fussent moins nombreux dans chaque chambre, et voici pourquoi : c'est que j'ai bien vu comment on juge, bien que je ne sois pas resté longtemps avocat... C'est un peu votre faute... {/tires,) Mais enfin je crois que, presque toujours, il n'y a qu'un ou deux juges
qui font la besogne pour les autres {Sourires.) Ohl
ce n'est peut-être pas la plus mauvaise manière de faire la besogne, au contraire!.... car ce sont toujours les plus laborieux, les plus habiles, les plus savants, qui s'en chargent, et les choses n'en marchent que mieux. Mais alors il vient tout de suite à l'esprit qu'il serait bien plus simple de rendre à la vie privée ceux qui ne prennent aucune part à la tâche commune. {Hilarité générak et applaudmements prolongés,)
Continuons. Quand on aura ainsi restreint, dans de fortes proportions, comme vous le voyez, le personnel et le matériel des tribunaux, on arrivera aux cours d'appel.
Ici, Messieurs^ je demanderais également que l'on opérât une amputation extrêmement sérieuse. Il y a 27 cours en France : elles correspondent à de vieilles situations, à de vieilles coutumes locales, je le veux bien. Elles se sont illustrées par des générations, par des familles de magistrats... Je n'ai rien à objecter contre le lustre de ce passé, mais enfin, nous avons singulièrement, depuis un siècle, rapproché les distances. Nous avons singulièrement aussi, je ne dis pas facilité la procédure, car c'est encore un grief auquel il faudra donner satisfaction à la prochaine législature; nous avons, dis-je, simplifié les questions de droit et de jurisprudence. Il n'y a guère aujourd'hui, en effet, de questions juridiques qui n'aient été agitées et tranchées. Je crois donc que Ton pourrait réduire le nombre des cours en raison de la facilité des communications ; quand on se rend à un tribunal ou à une cour, peu importe que la cour à laquelle on se rend soit à trois ou quatre heures de voiture, ou à
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cinq heures de chemin de fer, car la multiplicité et la rapidité des communications ont facilité les rapports des juges avec les justiciables.
Supposez donc que Ton réduise le nombre des cours ; que, dans chaque cour on réduise le nombre des chambres, et que, dans chaque chambre on réduise le personnel... Ah! alors, nous sommes en présence d'une réforme réellement pratique et réalisable l Voilà comment je comprendrais que Ton posât la question, et j'en reviens alors, inévitablement, à ce procédé que j'appelle la sélection. Vous aurez peu déjuges, peu de magistrats, et vous pourrez mieux les payer. C'est là une grosse question, Messieurs, car soyez sûrs que si l'esprit démocratique n'a pas fait plus de chemin dans la magistrature depuis de longues années, cela vient de ce que les membres de familles appartenant aux classes dirigeantes pouvaient se faire une position dans l'ordre judiciaire quel que fût l'exiguïté du traitement. Mais je trouve que, dans une démocratie organisée, tout travail mérite]un salaire raisonnable! {Marques d'appt'obaUon.)
Dès lors, je ne comprendrais pas que l'on touchât à la magistrature sans faire trois choses à la fois : prendre les juges parmi les hommes vraiment éclairés et savants ; par conséquent, les choisir au concours, à la suite d'épreuves, et leur faire une situation honorable et honorée afin que la question de fortune préalable ne se posât pas comme un obstacle en face du candidat. [Bravos et applaudissements.) Enfin, en troisième lieu, ce que je voudrais, c'est qu'il n'y eût plus d'avancement pour les magistrats et que leur situation fût tellement honorée et rentée, qu'ils n'eussent plus aucune espèce d'intérêt à ce que Ton appelle une promotion. Ils ne donneraient pas ainsi ce spectacle, qu'étant ce que l'on nomme inamovibles en droit, ils sont, en réalité, tout ce qu'il y a de plus amovible et de plus mobile. (Aem et applaudissements.)
Messieurs, ces réformes sont pratiques, possibles, raisonnables. Posée ainsi, la question n'est pas difficile à résoudre ; on ne peut pas lui opposer Tobjection des droits acquis, puisque c'est une réforme qui porte surForganisation judiciaire, et qu'elle entraîne, conime conséquence de l'entreprise, la réforme du personnel. C'est donc ainsi que je comprendrais cette partie de la question ; mais je voudrais que cette réforme fût immédiatement suivie d'une autre, également importante pour les justiciables, qui consisterait à introduire dans la procédure une extrême simplification, afin de donner au petit, à celui qui n'a pas la possibilité de risquer sa bourse et d'engager la lutte du pot d'argile contre le pot de fer; la facilité de plaider, d'ester en justice sans être obligé de s'arrêter parce que, comme dit le bon sens populaire, mieux vaut un mauvais arrangement qu'un bon procès. {Vive approbation.)
Je crois qu'il y a assez de lumières au sein des deux Gbambres, au sein du gouvernement surtout, pour mener à bien très promptement cette réforme de la procédure.
Voilà donc, je le répète, ce que je crois réalisable et immédiatement applicable ; quand on aura fait ces réformes on pourra plus tard en faire d'autres et entrer dans une voie encore plus démocratique. Mais je me borne, selon mon habitude, à demander ce qui est possible et pratique, ne voulant pas faire ce que l'on a fait depuis cinq ans sous prétexte de mieux et d'absolu^ — nous condamner à l'inanition. {Vifs applaudissements,)
Ainsi, Messieurs, vous ne verriez plus se produire des scandales comme ceux dont vous avez été témoins à l'occasion de certains procès, de certains décrets, de certaines poursuites, de certains magistrats, de certains journalistes. Nous avons vu, en effet, la magistrature française, dans une partie de ses membres, entrer en lutte avec le pouvoir, fouler aux pieds la loi
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des lois, la Constitution, et ne rencontrer que Tioipunité ou des mercuriales que Ton accueillait le sourire aux lèvres, puisqu'il ne s'agissait que de mercuriales. {Rij^es et salre (T applaudissements,)
Je dis, Messieurs, que c'est là un scandale auquel on mettra fin, et je pense, — car je parle ici pour être entendu, — je pense que le scrutin du 21 août sera de taille à nous donner satisfaction sur cet important chapitre. (Bravos,)
J'ai parlé ensuite de Tarmée.
Messieurs, c'est là une question délicate qui tient au cœur de tous les Français et sur laquelle, — on peut le dire à Thonneur de notre temps, — iln'y a paseu de parti dans ce pays, depuis nos défaites; car lorsqu'il s'est agi de l'armée, de sa reconstitution, de sa vitalité, de son honneur, tous les partis ont été réunis. On ne comprendrait pas, en eflFet, — et je ne voudrais pas croire qu'il pût en exister, — on ne comprendrait pas qu'il y ait un parti qui persistât à se dire français et qui osât porter la main sur ce qui est, surtout dans le malheur, la suprême consolation et la suprême espérance : l'armée française. [Longs applaudissements,)
C'est donc d'une manière extrêmement prudente, et pour ainsi dire inquiète, qu'il faut toucher à l'armée. En lui distribuant ses drapeaux, on lui a donné de nouveaux chefs; et, je veux le dire en passant, ces nouveaux chefs ont su faire courir dans ses veines le respect de la République. [Applaudissements,)
La question qui s'est posée et qui se pose encore pour l'armée, c'est celle de savoir quelle doit être la durée du service.
Quand on a établi en principe, — malheureusement trop tard, — le service obligatoire pour tous les Français, cette réforme impliquait, au nom de la moralité et de la justice, non seulement le service obligatoire, mais le service égal pour tous. [Bravos,)
On a manqué ce but, qui était celui qu'il fallait at-
teindre, et vous savez bien pourquoi, puisque c'est l'esprit politique de l'Assemblée de Versailles qui a présidé à la confection de la loi de 1872. J'ai résisté alors ; j'ai parlé contre ces dispositions exceptionnelles et exorbitantes; mais là, comme ailleurs, il m'est arrivé d'être vaincu. Nous poursuivrons notre tâcbe, et nous travaillerons à remettre dans la loi cette égalité complète et parfaite qu'exige le respect de chaque Français pour le sang français. [Bravos répétés,) Oui, tout le monde, sans exception, passera sous les drapeaux; ni les instituteurs, ni les congréganistes, ni les ecclésiastiques n'en seront exempts : il faut que tout le monde paye la même dette pendant le même temps. [Double salve d'applaudissements, — Oui! oui!)
Maintenant on dit : Le service devra être réduit à trois ans. Je le pense; je l'ai toujours pensé, Messieurs. Je crois qu'en trois ans on peut faire, avec un Français surtout, non seulement un bon soldat, mais encore un excellent troupier, ce qui n'est pas la même chose. Seulement il faut, — qu'on retienne bien ceci, — il faut que ce soit trois ans effectifs, sans congés, trois ans consécutifs, car si ces trois années étaient fractionnées, brisées par des congés, des repos, ce serait le désordre et le désarroi. [Applaudissements,)
Mais il faut que ce service de trois ans, qui est, je l'ai déjà dit, la vérité militaire, soit précédé d'une constitution des cadres inférieurs, à l'abri de toute espèce de défaillance comme de toute espèce de lacune. [Très bien! très bien!)
Si, par malheur, on donnait le service de trois ans avant d'avoir assuré l'ossature de l'armée, c'est-à-dire ce qui en constitue la solidité et la résistance en temps de paix et le nerf et la vigueur en temps de guerre, vous auriez des troupeaux, vous n'auriez pas une armée. [Adhésion générale et bravos,)
Messieurs, on est déjà entré dans cette voie t on a examiné ce problèine délicat et difficile, mais pour la
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solution duquel aucun sacrifice ne nous a coûté et ne nous coûtera ; on est, dis-je, entré dans cette voie de la création d'un corps solide de sous-officiers. On a fait des lois que je trouve incomplètes, mais que je considère comme excellentes dans les dispositions qu'elles prescrivent. Ces lois, je le répète, ne sont pas complètes. On a donné des primes d'engagement et de rengagement; on a assuré des retraites; on a assuré, mais pas assez sérieusement et pas assez solidement, des positions civiles à nos sous-officiers : ce n'est pas suffisant.
Il faut, de toute nécessité, — c'est une question de vie ou de mort pour l'armée, et voilà de ces questions sur lesquelles il ne faut pas transiger, — il faut que le recrutement des sous-officiers soit assuré et qu'il se fasse dans toutes les couches de la société. C'est pour cela que je honnis, que je maudis le volontariat d'un an, qui nous enlève la fleur de la jeunesse. Il faudra donc supprimer le volontariat d'un an, non seulement le volontariat à 1,500 francs qui n'était qu'une mesurç louche et équivoque, une restitution de l'ancien remplacement à prix d argent, — celui-là personne ne le défend parce qu'il n'est pas défendable dans une société démocratique fondée sur l'égalité, — mais encore l'autre volontariat que j'appellerai, permettezmoi le mot, le volontariat d'agrément, de fantaisie. Non ! il ne faut pas de volontariat. Il est nécessaire que tout le monde passe sous le même niveau ; non pas pour établir un service d'égalité à outrance, non ; mais parce que c'est dans ce réservoir déjeunes gens, alimenté par toutes les artères de la France, que nous trouverons l'intelligence, la fermeté, l'esprit d'obéissance et de bravoure qui nous sont nécessaires pour pouvoir encadrer les masses que nous donnera la pa^ trie ! {Applaudissements prolongés,)
Voilà ce. que je prends la liberté de soumettre à vos réflexions. Gomme vous et avec tous les esprits démar
cratiques de ce pays, je suis partisan du service de trois ans ; mais je demande qu'au préalable on assure la constitution d'un cadre toujours neuf, toujours renouvelé, toujours solide de sous-officiers dans Tarméc. (Nouveaux applaudissements,)
Messieurs, ce n'est pas tout ce que j'ai à dire sur ce point.
Non seulement je voudrais qu'on employât tous les moyens de recruter les sous-officiers, mais je ne reculerais pas devant la disposition législative suivante.
Je voudrais que l'on fît une loi qui n'aurait qu'un article et qui dirait : « A l'avenir, nul ne pourra être employé des finances s'il n'a été au moins un an sousofficier dans l'armée.» (Très bien! très bien! — Bravos.)
Et alors vous seriez sûrs, absolument sûrs que, par une disposition aussi simple, aussi facile, aussi légitime, on assurerait le recrutement non seulement actuel, mais indéfini de nos sous-officiers. (Très bien! très bien!) Telles sont les conditions préalables que j'exigerais, et c'est là, Messieurs, ce que j'avais à dire sur l'armée. Je ne voudrais pas aller plus loin, parce que les autres questions ne sont pas mûres. Celle-ci suffit largement à doter le pays d'une armée solide et à bonorer le législateur qui l'aurait prise. {Applaudis^ sements.)
Il y a maintenant l'école. Oh! sur ce point, on ne peut pas dire qu'il y ait beaucoup à faire. Il y a peu d'obstacles à surmonter; tout le monde est d'accord dans les rangs du parti républicain : majorité, minorité, centre gauche, gauche... — Je m'arrête, parce que je ne terminerais pas l'énumération. [SoutHres.) Tout le monde, dis-je, est d'accord pour doter magnifiquement l'école. On ne fait, du reste, en cela, qu'exécuter le vœu unanime et impérieux du pays, qui sent bien que Técole est véritablement le séminaire de l'avenir [Très bien! très bien!), notre séminaire à nous, celui d'où sortiront des citoyens mûrs pour les diffi-
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cultes de la vie intérieure et prêts aussi pour le service extérieur de la France : le séminaire républicain {Vive approbation) qui implique, à mon sens, cette triple nécessité : Tobligation, la gratuité, la laïcité. On a bataillé quelque temps sur le dernier terme; on a équivoque sur la laïcité : on a demandé à transiger, à modifier; on a lutté pendant un jour, deux jours, trois jours; on a marchandé. Messieurs, à toutes ces demandes, il faut répondre : Non, nous voulons rÉglise chez elle et Técole chez elle; Tinstituteur absolument maître du lieu où il donne ses leçons et ne laissant franchir le seuil de sa demeure que par les représentants autorisés de TÉtat. {Applaudissements repétés.)
Et quand vous aurez pratiqué ce régime pendant une génération, quand vous aurez ensemencé de germes toute cette jeune France qui s'éveille à la vie, ah ! Messieurs, soyez-en sûrs, nos enfants et nos neveux se demanderont ce que nous pouvions bien vouloir dire en parlant sans cesse du spectre de Tancien régime, de l'ordre moral ou de la réaction. {Sourires.) Ils ne comprendront rien à ces vieilleries, parce qu'ils n'auront pas eu à se faire à eux-mêmes leur libre examen et leur libre pensée, parce qu'ils l'auront sucée avec le lait de leur mère et avec la parole de leur maître d'école. Il leur semblera aussi naturel d'être éclairé dans leur intelligence que de l'être dans leurs yeux par la lumière du soleil. {Très bien/ très bien. — Vifs applaudissements.)
Vous aurez alors une France unie, partout semblable à elle-même, une France qui pourra véritablement, dans son repos et dans sa force, recueillir et réunir tous ses enfants. {Vive approbation et applaudisse-ments.)
Mais ce n'est pas sur l'école que j'ai besoin de m'appesantir; cette cause est gagnée, la victoire est assurée.
Il ne faudra purement et simplement, pour réussir, que frapper un peu fort à la porte du Sénat et dire : Ouvrez ! c'est la France de l'avenir qui frappe et qui demande à entrer. {Sensation. — Bravos et rirea approbatifs,)
Après l'école il y a l'Église. {Mouvement.) Je ne dis pas les Églises, parce qu'il est bien certain que si le sentiment public est préoccupé, que si la France a été inquiète après avoir été asservie, ce ne sont pas les Églises qui l'ont troublée ; s'il y a eu une question cléricale, c'est qu'il y avait entre toutes les confessions religieuses et par excellence une Église qui avait pris à tâche de combattre l'esprit humain dans toutes ses libertés, dans toutes ses franchises, de ramener violemment la France aux pires traditions du passé et de s'opposer aussi bien à son expansion extérieure, — Messieurs, plus d'un gouvernement est tombé pour avoir contrarié l'Église sur ce chapitre, — qu'à son libre développement à rintérieur; c'est que, comme on l'a dit, cette Église était une faction politique dans l'État, et c'est pourquoi l'on était sûr de frapper le véritable adversaire en plein visage en disant : Le cléricalisme, voilà l'ennemi I {Longs applaudissements.)
On ne s'y est pas trompé ! Aussi vous pouvez voir, vous pouvez lire et entendre contre qui tout ce parti aux abois dirige ses diffamations et ses calomnies, et quels adversaires il a choisis entre tous. S'il y a quelque chose qui me surprend sans m'indigner, c'est de voir quels collaborateurs le cléricalisme rencontre sur son chemin. {Bravos unanimes.)
Le cléricalisme a été vaincu et abattu, mais il n'est pas mort. {Mouvement.) Et je pense qu'il y a mieux à faire qu'à le traiter selon des formules plus ou moins creuses. Il faut s'enquérir de ce qu'il détient encore de puissance administrative et publique; il faut se livrer à un travail minutieux d'enquêtes et d'investigations sur les forces de son influence et de son crédit; lui