‹ Discours et plaidoyers politiques, publChapitre 55 sur 101 · IX · texte numérisé non relu

IX

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couper toute espèce de communication avec Tadministration laïque et politique; rayer ces privilèges, ces prérogatives que lui confère le décret de messidor et dont il tire si grande vanité ; examiner son budget, le réduire et le maintenir dans les limites de la législation concordataire ; regarder de près à cette immense fortune de mainmorte qui est un scandale dans ce pays des Gaules, composé de paysans et de petits propriétaires; savoir enfin si l'impôt fonctionne sur tous ces biens, acquis par des moyens plus ou moins légitimes; or, il se trouve que précisément il ne fonctionne pas ! (Aires approbatifs,)

J'ai fait dresser une carte que je distribuerai à vos comités; elle comprend tous les départements de France où se trouve indiqué, par un système graphique, Tétat des biens d'Eglise touchés par l'impôt. Je ferai distribuer aussi quelques exemplaires de cette carte instructive à la presse nd usum Delpkini, [Rires.) Vous verrez que l'enquête qu'on a faite sur les biens des congrégations religieuses est, permettez-moi de le dire, une enquête d'amateurs, une enquête pour en avoir fait une^ mais une enquête à laquelle il manque tout et le reste. (Aires et applaudissements.)

C'est mon opinion qu'il convient de regarder de près tous ces biens de mainmorte, et que nous avons besoin d'une législation qui les reprenne, les supprime, les abolisse. (Oui! oui! — Très bien! très bien!)

Il n'y aura sur ce point qu'à s'inspirer des admirables travaux de la première Constituante, et ils le savent bien! (Aires.)

Une voix. — Nous aussi.

M. Gambetta. — Alors, nous le savons tous, et ainsi nous serons d'accord pour l'exécution. (On rît.)

11 conviendra en outre de regarder de près à une chose extrêmement importante, je veux dire d'examiner le traitement qu'on alloue aux curés, aux desservants, aux vicaires, et qui s'élève chaque année à

45 millions. Messieurs, ce Q*est pas là un traitement comme les autres, quand on examine un peu soigneusement la législation qu'on invoque, et que j'invoque tout le premier, le Concordat et les articles, organiques. On doit ce traitement aux curés, mais on ne le doit pas aux desservants; on leur doit une indemnité; je dis que vous avez là, avant de passer à Tabolition du budget des cultes , à laquelle je ne me rallie pas, un moyen de gouvernement du clergé, et que vous avez de plus non seulement dans le Concordat, mais dans le simple Code pénal, toute une législation extrêmement tutélaire et protectrice, et des droits de TEtat, et des droits des simples citoyens trop souvent livrés aux caprices des cléricaux. Avant qu'on porte la main sur le budget des cultes, je demande qu'on se rende compte, par des dispositions transitoires, de la série des moyens et des forces dont on dispose, pour empêcher cette hostilité du clergé et pour le forcer à être, lui aussi, le respectueux serviteur du régime que la France s'est librement donné. {Mouvement prolongé,)

Parlons maintenant de l'impôt.

Nous avons, — et c'est là ce qui pousse à la dernière limite du paroxysme le dépit et la rage de nos adversaires, — nous avons les finances les plus prospères que la France et même qu'aucun pays du monde ait jamais connues. Grâce à son habitude de l'épargne, grâce à son labeur incessant, grâce surtout à l'ordre que la République a maintenu, le pays a supporté avec une résignation et une magnanimité admirables les charges les plus lourdes de la guerre, et il a permis à son gouvernement de faire 300 millions do dégrèvements en moins de quatre ans.

A ce sujet, je crois qu'il serait bon non pas seulement d'étudier l'emploi de ces dégrèvements pour en faire bénéficier tour à tour les divers genres d'industries du pays, je crois qu'il faudrait encore pousser

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plus loin les recherches et se demander une bonne fois et résolument si le moment n'est pas venu de tenter Tessai de Timpôt le plus juste, le plus équitable, le plus moral de tous : je veux parler de Timpôt sur le revenu, de celui qui a pour but de mesurer la charge de Timpôt à la faculté du contribuable. [Mouvement cf attention.)

Cet impôt sur le revenu, je Tai proposé, et je dois dire que j'ai été repoussé avec perte. (Rires.) Mais je maintiens ma proposition, je la reprendrai, je la crois excellente ; je crois que cet impôt, en dehors de Tavantage que j'indiquais tout à Theure, et qui était inscrit dans la Déclaration des droits de l'homme : « Nul ne doit contribuer à Timpôt que proportionnellement à ses facultés » ; je crois, dis-je, que cet impôt a un immense avantage qui devrait le faire adopter ; je trouve qu'il est un frein pour le pouvoir. En effet, s'il y avait un impôt sur le revenu, le gouvernement serait obligé de calculer, non seulement à chaque année, mais K chaque entreprise qu'il voudrait faire, quelle en serait l'influence sur l'impôt sur le revenu. C'est une pompe aspirante et foulante qui porte sur la matière contribuable; s'il y a un coup de pompe trop fort, le pays crie, et le gouvernement est jugé. ( Vive et générale sensation.) Est-ce que vous ne pensez pas qu'il y a là un moyen de resserrer l'action du gouvernement, de l'obliger à compter avec les difBcultés et de ne l'autoriser à se lancer dkns une dépense qu'après avoir mûrement réfléchi et après s'être assuré les ressources nécessaires? Car s'il faut que le gouvernement prenne un ou deux centimes de plus, il est à l'instant mis en défiance. [Sensation.)

J'ajoute que cet impôt est moralisateur, en ce sens que ceux qui se soustraient à l'impôt aujourd'hui seront obligés d'y contribuer proportionnellement à leurs ressources, et nous ne verrions plus ce scandale de gens logeant en garni, ayant 100,000 livres de

rentes et ne payant rien. {Approbation,) Il y a là une réforme conservatrice de Tordre. Il faut que ceux qui payent Timpôt ne soient pas disposés à dire qu'il est injuste, mal réparti.

Il y a une dernière considération. Avec ce genre d'impôt, les générations qui se succèdent font réellement les frais de leurs entreprises. Aujourd'hui , les générations contemporaines en lèguent la majeure partie à celles qui viendront après elles ; avec le système de l'impôt sur le revenu, elles en supporteraient la plus grande partie : il y aurait là une condition de justice et de moralité publique, qui ne saurait vous échapper. {Applaudissements,)

On dit : Gomment ! vous voulez établir cet impôt? Ce sera de l'inquisition , ce sera un impôt d'une vérification intolérable.

Je réponds deux choses : D'abord , cet impôt existe dans beaucoup de pays, et n'y a pas donné lieu aux récriminations et aux plaintes dont on nous menace d'avance. En second lieu, je connais, dans notre beau pays de France, beaucoup d'impôts qui occasionnent infiniment plus de tracasseries aux contribuables: l'impôt sur les boissons, sur la circulation, l'exercice chez le distillateur et chez le fabricant. C'est là une objection qui ne doit pas nous arrêter.

Il y aura des dissimulations, c'est possible, quoique je croie que dans ce pays le caractère national soit plus franc qu*ailleurs et que nous soyons moins hypocrites, moins dissimulés que beaucoup de nos voisins qui se donnent des brevets de vertu parce qu'ils se les décernent eux-mêmes. {Jtires approbatifs,) C'est là un petit inconvénient qui serait probablement compensé par un défaut de caractère national que j'appellerai tout court la vanité ; il y a des gens qui seraient tentés de faire une déclaration supérieure au chiffre de leurs revenus. [On rit,) Ce serait autant de gagné pour le fisc. Or le fisc c'est tout le monde.

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Reste enfin Tadministration. Là je pense aussi qu'il y a de grandes réformes à faire , surtout au point de vue des mœurs administratives. Je m'en suis expliqué : j'ai déploré que l'administration ne fût pas maîtresse chez elle ; j'ai regretté sincèrement que le pouvoir exécutif ne fût pas suffisamment le chef unique de ses agents, et que ses agents ne fussent pas suffisamment les maîtres dans leurs fonctions. On en a pris texte pour dire que j'étais un autoritaire. Il faut entendre ces choses comme je les ai dites. Mon sort serait, après tout, acceptable si on voulait ne m'imputer que ce que je dis et ce que je fais, et non ce que m'attribuent les journaux et mes adversaires. Il ne se fait rien dans une administration sans qu'on en fasse retomber la responsabilité, la faute, sur votre serviteur, qui n'y peut rien. J'ai réclamé l'indépendance de l'administration; j'ai dit que les administrations étaient les intendants de la fortune de la France , qu'elles étaient les serviteurs du suffrage universel.

Le suffrage universel ayant parlé, à partir de ce moment, le gouvernement qu'il s'est donné doit être libre dans la sphère de ses pouvoirs , libre de toutes les sollicitations, de toutes les coalitions, de toutes les tentatives que l'on fait pour entreprendre sur ses prérogatives. Nous sommes dans une démocratie, et non dans un régime de faveur; nous avons une démocratie élective, et non le gouvernement d'une maison privilégiée qui voit pulluler les créatures autour d'elle.

Quand je défends l'administration à ce point de vue, je dis que je suis plus libéral, plus démocrate que ceux qui prétendent qu'on doit tout livrer aux pratiques, aux compétitions et aux influences parlementaires. {Bravos et applaudissements,)

Maintenant, au point de vue des relations de cette administration générale de l'État avec les corps électifs et avec les individus, voici ce que je pense. Je

pense que la centralisation politique, c*est-à-dire le lien qui rattache toutes les parcelles du territoire français au centre du pays, c'est-à-dire à TÉtat qui est tout le monde, je pense que ces liens doivent être maintenus au-dessus de toute atteinte, de tout relâchement, car je n'oublie pas que si la France a été dans tous les temps une puissance unitaire, elle a besoin de le redevenir. (Vifs applaudissements. ) Eh bien, je dis que ce lien de centralisation politique doit être maintenu intact au nom des intérêts supérieurs de la France. Est-ce à dire que je sois partisan de l'asservissement des corps électifs? Est-ce à dire que je voudrais voir exercer une tutelle exagérée sur les affaires locales? Non, loin de là I Je pense, au contraire, que chacun des corps électifs doit avoir sa sphère d'action parfaitement libre; je pense que nos communes de France, que je trouve trop petites, devraient être groupées de manière à porter leur existence et leur développement au canton. Le canton, voilà pour moi le point de départ d'une réorganisation administrative du pays. Je voudrais que ces communes, grosses ou petites, de quelque nom que vous voudrez les nommer, eussent chacune leur force propre, que chaque commune eût le droit de gérer ses biens, d'emprunter, d'hypothéquer à ses risques et périls et d'être véritablement propriétaire dans le domaine de ses intérêts purement locaux.

Mais, dans tout ce qui a rapport à la sécurité de l'État, à l'impôt, à l'armée, à l'exécution uniforme des lois, oh I là-dessus, il m'est impossible de conférer à une commune, ni petite, ni grande, rien qui puisse ressembler à une mutilation de la patrie. {Vive approbation,) Voilà ce que je pense de la réforme de l'administration.

Une voix. — Et les maires?

M. Gambetta. — Ohl quant aux maires, vous savez mon opinion. J'ai défendu contre le ministère actuel,

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lorsque la loi a été présentée, le droit à la nominatio des maires. Par conséquent, je n'insiste pas.

Il reste une grosse question : c^est la question de la liberté d'association. Il est urgent, il est nécessaire d'aborder résolument cette question, et tout de suite. II faut que le droit d'association appartienne à tous indistinctement. Je m'explique : à tous les citoyens, à tous ceux qui se réuniront, non pour abdiquer leur individualité , mais pour la multiplier dans le travail et dans l'association des énergies, à tous ceux qui se réuniront pour un intérêt vraiment moderne et national à un degré quelconque pour se faire à eux-mêmes une charte et des statuts, et non pour les recevoir d'un étranger qui du dehors leur dicte des lois. ( Vive approbation,) Je veux que ce droit soit véritablement compris comme la mise en œuvre de la liberté du travail, comme la mise en œuvre de l'association des épargnes pour la production , pour toutes les œuvres qui intéressent l'économie sociale et politique de ce pays. Mais permettez-moi, au risque d'être appelé illibéral ou autoritaire, de dire qu'il y a des associations, autorisées ou non, que je ne reconnaîtrai jamais, pour ma part, comme investies du droit d'association , parce que leur but , leurs principes , leurs tendances, répugnent à tout ce que nous aimons et à ce qui constitue la nature même de la France. {Bravos et applaudissements.)

Par conséquent, liberté d'association pour le monde des travailleurs, pour les associations professionnelles, pour les syndicats, pour les groupes de toute espèce; mais quant aux autres, permettez-moi le mot^ pour les moines, non. {Nouveaux applaudissements.)

Messieurs , je crois que la tâche est suffisamment large; je crois que, bien remplie, elle servirait puissamment à augmenter la prospérité du pays et ferait un grand honneur à tous ceux qui y auraient pris part.

Je m'arrête là. Vous connaissez maintenant toute ma pensée. Je pourrais ajouter un mot sur ce qu'on appelle la politique extérieure de la France, plutôt pour répondre d'ici à des accusations sans portée et sans valeur que pour vous édifier sur la politique du gouvernement de la République et sur ^esprit qui anime ses Assemblées. A la politique extérieure, je ne demande qu'une chose : c'est d'être digne et ferme ; c'est de se maintenir les mains libres et les mains nettes ( Vifs applaudissements) ; c^est de ne choisir personne dans le concert européen et d'y être bien également avec tout le monde; c'est de ne chercher dans les négociations et dans les tractations commerciales que les points de contact qui, par les intérêts similaires des nations qui vivent sur la vieille Europe, peuvent présenter l'occasion de rapports internationaux, d'entente et de concours ; c'est de se considérer dans le monde, non pas comme isolée, mais comme parfaitement détachée des sollicitations téméraires ou jalouses [Applaudissements unanimes) ; c'est de considérer que le gouvernement de la République est, avant tout, un gouvernement de volonté nationale, et que le pays, au lendemain de ses désastres immérités, a trop bien vu vers quelle fondrière on entraînait sa fortune quand on changeait tous les jours de politique extérieure, d'amitiés, d'alliances, d'entreprises et de visées ; c'est de dire : Désormais la France n'appartient qu'à elle-même, elle ne favorisera les desseins ni des ambitieux du dehors ni des dynastiques du dedans; elle pense à se ramasser, à se concentrer sur ellemême, à se créer une telle puissance, un tel prestige, un tel essor, qu'à la fin, à force de patience, elle pourra bien recevoir la récompense de sa bonne et sage conduite. [Vive et profonde sensation, — Longs applaudissements,)

Ghers concitoyens, il me semble, quant à moi , que lorsque je vois la société française progresser dans le

calme, dans la liberté, dans le travail, il viendra bien un jour où les problèmes posés se résoudront peutêtre par le progrès du droit des gens et par le triomphe de Tesprit pacifique. Il n*y a pas que Tépée pour délier les nœuds gordiens ; il n'y a pas que la force pour résoudre les problèmes extérieurs; Tesprit de droit et de justice est bien aussi quelque chose. Et qui donc oserait dire qu'il ne viendra pas un jour de consentement mutuel pour la justice dans cette vieille Europe dont nous sommes les aînés? Qui donc oserait dire que c'est là un espoir chimérique? Je ne crois pas dépasser la mesure de la sagesse et de la prudence politiques en désirant que mon gouvernement, que ma République, la République démocratique que vous savez, soit attentive, vigilante, prudente, toujours mêlée avec courtoisie aux affaires qui la touchent dans le monde mais toujours éloignée de lesprit de conflagration, de conspiration et d'agression. Et alors je pense, j'espère que je verrai ce jour où, par la majesté du droit, de la vérité et de la justice, nous retrouverons, nous rassemblerons les frères séparés. {Émotion générale. — Applaudissements et acclamations répétés. — Cris : Vive la RépubliqtAe.' Vive Gambettul)

M. Gambetta. — Ne criez pas : Vive Gambettal On dirait encore que c'est la dictature! {Rires. — Hilarité générale, — Très bien! très bien!)

Voilà, Messieurs et chers concitoyens, vous mes parrains de Belleville, voilà ce que je voulais vous dire, voilà ce qui constitue, au milieu de vos préoccupations locales, les inspirations de la politique générale, que je m'efforce de ne jamais perdre do vue, pour le maintien et l'affermissement dans le pays tout entier de la République à laquelle j*ai dévoué tout ce que j'ai de force et de vie. (Triple salve (t'applaudissesements, — Mouvement unanime, — Bravos et acclamations prolongés. — Cris répétés de : Vive la République! Vive Gambetta!)

« M. Montas demande et obtient la parole. Dans un discours qui est interrompu fréquemment par les exclamations et les rires de la réunion, il reproche à M. Gambetta de n'avoir rien fait pour le peuple. Si les 363 étaient réélus, si Paris avait le malheur de voler comme aux dernières élections législatives, il faudrait craindre que l'étranger envahit la France.

M. Gambetta. — Le citoyen qui descend de la tribune vient de me déclarer déchu de mon mandat au nom du peuple et en son nom...

Une voix, — Pas lui tout seul I

M. Gambetta. — Eh bien, Messieurs, vous vous compterez. Je vous connais. Le suffrage universel parlera le 21 août et nous saurons combien vous êtes. [C'est celai — Très bien! très bieni — Applaudissements, — Vive la République! Vive Gambetta!)

Citoyens, nous aurons une nouvelle réunion le t6 août. Je ne vous demande qu'une chose, c*est de vouloir bien, ce jour-là, me continuer la patience et Tattention dont vous m'avez honoré ce soir, et dont je vous remercie. Je vous dis : Au revoir! »

Prononce le 16 août 1881 À LA SECONDE RÉUNION ÉLECTORALE DU XX' ARRONDISSEMENT

A CHâRONNE

(paris)

Après avoir traité des réformes politiques dans le discours de Ménilmontant, M. Gambetta se proposait d'étudier dans la seconde réunion, à Charonne , les réformes sociales. La coalition des intransigeants et des bonapartistes Ten empêcha.

Nous reproduisons, d*après la République française du 17 août, le compte rendu de la réunion de la rue Saint- Biaise :

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