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DISCOURS DE M. GAMBETTA

Messieurs et chers concitoyens,

Je ne saurais trouver d^expressions suffisantes pour traduire devant vous le sentiment de profonde reconnaissance que me causent les paroles que mon ami Siegfried a bien voulu prononcer dans un sentiment excessif d*amitié pour moi.

Mais vous savez bien que si je ne mérite pas ces louanges et ces éloges dans la plénitude où il me les adresse, j'ai Tambition de les mériter. ( Vifs applaudissements.) Et du moins, s*il ne s*agit que de servir les intérêts qu^il rappelait tout à Theure à vos applau-

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dissements patriotiques, à coup sûr je me sens digne de concourir aussi bien qu'un autre pour mériter cette récompense. {IVouveaux applaudissements,)

Oui, je suis venu parmi vous, non pas, Messieurs, comme en 1872, pour protester contre les machinations et les complots des partis hostiles à la République, non plus pour poursuivre devant le pays la propagande de la dissolution, — ces temps sont passés et, quelles que soient les terreurs stipendiées d*une certaine presse, ils sont passés pour toujours. [Ottil oui! — Bravos et applaudissements,)

La France peut songer désormais, dans sa liberté reconquise et assurée, au développement de ses intérêts moraux qui ne peuvent sérieusement, dans une société démocratique, c'est-à-dire qui repose sur le travail, être séparés des intérêts matériels du plus grand nombre (Applaudissements) ; et c'est pour cela que depuis quelque temps je m'efforce, autant qu'il m'est possible, de me rapprocher des hommes d'affaires, des sociétés de travail, de m'adresseren même temps et à ceux qui n'ont d'autre ressource que leur travail manuel et à ceux qui se glorifient de consacrer toute leur intelligence et l'énergie de leur esprit d'entreprise à vivifier ce travail par le capital et à en faire une véritable force nationale, permettant ainsi à la France de se donner la joie d'être encore la première des nations dans le monde {Salve d'applaudissements) ; et c'est parce que vous êtes dans ce pays, grâce à la nature qui vous a si admirablement placés pour jouer dans le concert des forces nationales un rôle prééminent, c'est parce que vous êtes placés pour ainsi dire comme une tête de pont entre les deux mondes et que vous pouvez devenir à la fois le plus vaste entrepôt et je plus grand marché de la patrie, que je suis venu parmi vous {Bravos et applaudissements répétés) pour m'enquérir sur place, avec le concours de vos édiles, de votre municipalité mari-

lime, de votre chambre de commerce, des ingénieurs qui ont consacré leur intelligence au développement de votre prospérité maritime, pour m'enquérir sur place, dis-je, et voir par moi-même, en recueillant méthodiquement, en contrôlant les uns par les autres, les dires et les renseignements de ceux qui ont fait vœu de faire du Havre le plus grand port de France. {Applaudissements. — Acclamations.) Eh bien, qu'ai-je vu?

J'ai vu que vous aviez les germes et les éléments de la fortune, mais qu'ils n*avaient reçu ni l'impulsion ni la chaleur nécessaires pour leur faire véritablement produire tous leurs fruits.

Je n'accuse personne, ni les gouvernements ni les obstacles que vous avez rencontrés : ce sont là affaires de circonstances; le passé est le passé. Tournons les yeux vers l'avenir; vivifions le présent; et surtout, Messieurs, donnons-nous un idéal aussi élevé, aussi large, aussi immense que celui que traçait votre maire.

Il faut que nous soyons tous résolument disposés à ne jamais reculer devant le plus haut idéal, en sachant marcher avec fermeté, avec méthode, avec précision, sans rien abandonner à l'esprit d'aventure, de chimère, mais aussi sans jamais sentir le froid de la défaillance et de la lassitude au cœur. ( Vifs applaudissements.)

Ce port, on voit. bien ce qui lui manque pour être à la hauteur des rivaux qui le harcèlent; je ne parle pas de ceux de ce pays-ci. Je parle des rivaux qui sont en face {Très bien! très bien! — Bravos), qui sont plus haut, non seulement dans le canal de la mer du Nord, à Brème, à Hambourg, dont on vous parlait tout à l'heure, mais plus haut encore.

Je vous avouerai, — il m'est agréable de vous le confesser à vous, mes amis, mes coreligionnaires politiques, — après toutes les inventions que l'on a

imprimées et racontées dans la presse', il m'est, je le répète, agréable de vous dire ce que j*étais allé voir et observer en Allemagne : c'était justement le développement des ports de commerce de Brème, de Hambourg, de Lubeck, de Stettin, et je viens vous dire précisément : Il faut travailler, il faut vous presser, vos concurrents se sont engagés dans la route ; voilà une lutte pacifique dont vous pouvez sortir victorieux, car la nature vous a plus favorisés. Il ne s'agît que de vouloir et de se mettre résolument à l'œuvre! {Longs applaudissements.)

Voilà le voyage que j'ai fait! Et j'en parlais à vos amis, à vos magistrats. Je faisais des comparaisons entre les quais, entre vos bassins, entre les moyens d'écoulement de vos produits, la difficulté qu'il y a même d'entrer dans vos ports pour les grands navires qui affectent aujourd'hui des longueurs énormes de 150, 160, 170 mètres; je pensais à ce qu'il y avait véritablement d'humiliant pour nous, non pas pour vous, gens du Havre, mais pour nous, Français, de penser qu'un grand centre, un grand foyer d'appel des marchandises du monde entier, pouvait en être réduit pour qiielques rubans d'acier qui lui faisaient défaut, à ne pouvoir soutenir la lutte, à ne pouvoir se trouver en communication directe, ni avec le nord, ni avec le centre, ni avec l'ouest de la France. Messieurs, c'est une situation qui ne peut durer! [Cest cela! c'est celai — Applaudissements prolongés.)

Je ne parle ici que comme simple citoyen. Je ne mets à votre disposition que le concours de ma parole individuelle et libre; mais s'il dépend de moi de pousser à cette question, certainement vous ne res-

1. Le Times avait raconte que M. Gambetta avait eu une entrevue avec M. de Bismarck pour le rassurer sur ses intentions à Té^rd de la Prusse. Toute la presse intransigeante et réactionnaire avait naturellement accueilli et commenté cette invention ridicule.

ierez plus bloqués par derrière, quand la mer vous sollicite par devant. {Bravos et applaudissements.)

Et puis, je crois qu'il faudra aborder résolument d'autres questions qui vous touchent.

J'ai vu, j'ai compris vos applaudissements, toutes les fois que venaient sur les lèvres d'un de vos orateurs, d'un de vos confidents, d'un des avocats habituels de vos intérêts, ces mots de « Seine-Maritime ». {Applaudissements répétés.) Je ne puis pas vous dire à l'heure qu'il est ce qu'il peut en advenir, ce n'est pas mon rôle; ce sont des questions d'État dans lesquelles je n'ai pas à entrer. Je n'ai qu'une chose à vous dire : c'est qu'un jour, à une certaine heure, j'ai pu jouer ce rôle à votre égard, et j'ai signé un décret.

Ce décret a été rapporté.

Je ne dis pas qu'il faut le reprendre immédiatement, mais je crois, Messieurs, que l'heure viendra. Oui, il faudra le reprendre.

Vous avez su attendre, sachons attendre encore, et un jour je pense que je serai au nombre de ceux qui reprendront le décret dont je vous ai parlé tout à l'heure. {Bravos et applaudissements prolongés.) Mais je ne voudrais pas et ne comprendrais même pas qu'on solidarisât trop étroitement ces deux questions : votre développement au point de vue maritime et votre développement au point de vue administratif.

Ces deux questions se touchent, mais ne se commandent pas Tune l'autre.

On peut très bien ajourner ce que vous appelez votre autonomie administrative et cependant reconnaître qu'il y a une nécessité impérieuse à ne pas ajourner l'installation de vos ports et de vos débouchés de voies ferrées. {Nouveaux applaudissements.)

Ce sont des questions qui doivent être traitées avec ordre. Ce qui presse le plus, c'est de mettre votre fortune et vos ressources à la hauteur des concurrences

et des rivalités qui éclatent dans le monde. [Vifs applaudissements . )

Qui est-ce qui pourrait douter qu'avec Tesprit d'entreprise qui vous caractérise, ou avec tout ce qui existe ici et qui s'y développe tous les jours, qu'avec l'esprit de conciliation, d'association, de rapport entre le capital et le travail, qui pourrait douter, dis-je, que le jour où vous serez véritablement dotés des instruments de lutte vous ne sortiez vainqueurs de l'arène où tout vous provoque à descendre?

Ce n'est certes pas moi, qui connais les progrès merveilleux accomplis par votre commerce depuis trente ans.

Ce que vous avez fait est le garant de ce que vous pouvez faire.

Je sais bien que le plus grand bénéfice ne serait pas pour vous. Vous trouveriez naturellement la légitime rétribution de vos sueurs, de vos peines, de votre travail, des capitaux engagés; mais c'est surtout la France qui gagnerait; c'est elle qui sentirait décupler sa puissance; c'est elle qui, par toute la filière des impôts, des transactions, recueillerait le bénéfice le plus considérable des progrès et des améliorations de ce grand port du Havre ; c'est elle qui se verrait pour ainsi dire devenir elle-même la grande route par où passeraient tous les produits du monde américain. Elle ne serait plus témoin de cette sorte de circuit^ qui est presque une injure et une hqnte pour nous. ( Vwes maf^ques d'approbation et applaudissements.)

Non seulement ce serait ici que l'on jouirait des premiers bénéfices de cette restitution au transit naturel, mais ce serait encore tout le long de la route, car vous savez bien que lorsque les denrées, les marchandises, les trésors de la terre voyagent, ils laissent p artout des vestiges bienfaisants que les populations recueillent et ()ui deviennent le fond de leur épargne. [Applaudissements et bravos,)

Je dis que c'est à cet avenir qu'il faut travailler; que c'est là la tâche d'un gouvernement réparateur, du gouvernement de la République, de ce gouvernement que vous avez appelé de vos vœux, que vous avez su défendre de vos votes, que vous voulez faire tous les jours pénétrer plus avant et plus sérieusement dans la confiance de la France. Et je n'ai qu'à me souvenir combien on vous a toujours trouvés unis et fermes à l'heure du danger, pour être convaincu que vous savez bien que la tâche d'un pays n'est jamais achevée, et que l'unité et l'union qui ont régné parmi vous pour vous assurer à vous-mêmes l'abri de la République, est encore plus nécessaire pour l'assurer à vos enfants, à la génération que vous dirigez si bien dans les écoles que j'ai parcourues et visitées aujourd'hui avec une émotion profonde, à cette génération qui sera véritablement la France nouvelle. {Bravos prolongés.)

Vous voudrez persévérer de plus en plus dans cette politique d'uiyon et de conciliation.

C'est ici, dans cette salle Franklin, au milieu des amis et des confrères réunis, que je trouve véritablement agréable de me souvenir du passé et de vous rappeler que cette institution n'était pas encore fondée quand je vous visitai en 4872. Grâce au dévouement de citoyens éclairés et d'hommes qui comprennent que le rôle des heureux ou des favorisés de la fortune dans ce monde, c'est de penser qu'il y a des déshérités et des frères puînés autour d'eux, et qui depuis qu'ils sont rentrés au milieu de nous n'ont d'autres visées que le bien public et vous en donnent tous les jours des marques éclatantes (Bravos); grâce à leur dévouement, dis-je, il m'est doux de traduire vos sentiments à tous en exprimant notre gratitude envers ce ver^ tueux et honnête citoyen que vous avez placé à la tête de votre municipalité. {Bravos et acclamations pf^olongés.)

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Mais je sais que la véritable récompense qui Tattend, c'est surtout de voir se développer parmi vous Tesprit de solidarité, Tesprit de rapprochement entre les patrons et les ouvriers. Quelle institution plus favorable, plus profitable que celle-ci à ce rapprochement!

Je voudrais que vous vous serviez dans ce but de cette création empruntée aux pays voisins, mais où certainement celles de ce genre ne fonctionnent pas avec autant d*éclat et de prospérité qu'ici.

Je voudrais qu'ici ce cercle devint tous les jours l'occasion pour vous d'agiter les uns avec les autres les questions qui vous passionnent, qui vous intéressent si légitimement, questions de caisses d'épargne, de mutualité, d'associations, de coopération..., de telle manière que vous ayez ici une sorte, de collège perpétuel, d'école d'éducation mutuelle, où vous vous éclaireriez les uns par les autres et où, au lieu de subir les déclamations de la chimère extérieure, vous penseriez par vous-mêmes, vous chercheriâz vous-mêmes les véritables solutions pratiques qui sont de nature à améliorer tous les jours votre situation. {Bravos et applaudissements.)

Je bois donc à l'avenir de la ville du Havre ! A l'avenir de cette société démocratique réunie ce soir dans cette salle Franklin! Je bois à votre prospérité commune à tous, et ce faisant je sais que je bois à la grandeur de la République française. {Salves répétées d'applaudissements et acclamations prolongées.)

Prononcés le ^6 octobre 188i

A BOLBEC, A QUILLEBŒUK ET A PONT-AUDEMKR

Nous reprodoisonsy d'après la République française j le compte rendu du voyage de M. Gambetla à Bolbec, à Quillebœuf et à Pont-Audemer.

A son arrivée à Bolbec, M. Gambetta a reçu le maire et les conseillers municipaux, qui lui ont été présentés par M. Faure, député de la circonscription.

11 a reçu également les membres de la chambre consultative des arts et manufactures, et différentes corporations ouvrières.

Le maire de Bolbec et le président du comité ouvrier républicain ont prononcé des allocutions pour remercier M. Gambetta de sa visite. Le président du comité ouvrier s'est exprimé en ces termes :

« Citoyen,

« Le comité ouvrier républicain de Bolbec suit le grand courant national qui se manifeste actuellement en 'France en vous souhaitant la bienvenue dans notre cité. Le comité républicain ouvrier dont nous sommes les délégués a confiance en réminent homme d'État qui a donné des gages sérieux de son patriotisme et de son dévouement à la République.

a (1 espère que si les événements vous amènent, comme il en a la conviction, au pouvoir, les républicains pourront voir l'application des réformes depuis si longtemps réclamées et toujours ajournées. Le prolétariat a le droit de compter qu'il lui sera donné satisfaction sur toutes les

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questions qui touchent à ses intérêts matériels et moraux. Si nous possédons aujourd'hui le gouvernement de la République, TOUS n'ignorez pas, citoyen, que c'est grâce aux suffrages donnés par les travailleurs; aussi espérons-nous que notre attente ne sera pas déçue. Le comité républicain ouvrier n'a jamais combattu pour des personnalités, mais pour des principes; il est convaincu, citoyen, que telle est aussi votre manière de voir les choses. » (Cris répétés de : Vive la République! vive Gambetta!)

M. Gambetta a répondu :

Messieurs,

Je vous remercie beaucoup de votre accueil, et je ne saurais mieux faire que de vous rappeler ce que vous disait tout à Tbeure votre représentant, mon ami Faure. Oui, il est nécessaire que tous les intérêts, dans une démocratie comme la nôtre, trouvent leur heure, mais à une condition, c'est que ces intérêts s'harmonisent entre eux, c'est qu'ils reçoivent dans la loi et dans les mœurs la cohsécration de leur véritable équilibre. La République, Messieurs, n'est le bien de personne; elle n'est l'affaire d'aucune catégorie sociale; elle est au contraire le faisceau de tous les intérêts nationaux. C'est à ce titre qu'elle sera un gouvernement national, et ici, dans un pays de liberté et de travail où se trouvent constamment associés dans les mêmes efforts ceux qui vivent du salaire de leurs bras et ceux qui consacrent leur intelligence et leur énergie à doter la France d'industries vraiment nationales, ceux-là sont faits pour s'entendre s'ils savent les uns et les autres abjurer, soit l'aversion qu'inspirent quelquefois même aux esprits élevés et peut-être trop raffinés les mœurs de la démocratie, soit l'envie et la défiance que le démocratie ressent peut-être trop souvent pour les classe3 supérieures. Je crois que la conciliation peut se faire, et cette conciliation doit être surtout l'œuvre des hommes

publics qui n^ont les passions ni des uns ni des autres. {Bravos et applaudissements prolongés.)

C'est cette politique sagement poursuivie sans recul, sans emportement, sans sacrifier rien à l'esprit de précipitation, mais sans jamais non plus faiblir devant les difficultés et les nécessités de la société moderne, qui a la tâche de vivre au milieu des problèmes et d'en résoudre les difficultés. Et c'est parce que la nation est véritablement maîtresse des solutions qui devront être données, que malgré les préjugés du passé elle devient de plus en plus républicaine ; c'est seulement sous la République qu'elle peut trouver le libre développement de sa volonté, de ses institutions et de sa fortune, car je crois que les intérêts matériels sont aussi des intérêts moraux; que les efforts s'appliquent à l'industrie ou à l'agriculture, ils sont un produit de la pensée et, comme tels, ils constituent un effort moral. ( Vive adhésion et applaudissements.)

Faisant allusion aux paroles prononcées par le président du comité ouvrier qui venait de dire qu'il croyait que le président de la Chambre allait prendre la direction du ministère, M. Gambetta continue ainsi :

Je vous remercie de vos paroles élogieuses, peutêtre prématurées; j'écarte ces dernières et je ne conserverai de votre accueil qu'un sentiment de gratitude entière. ( Vifs applaudissements et crîs répétés de : Vive Gambetta! )

M. Gambetta, répondant au maire de Lilleboune, a dit :

Je vous remercie, Monsieur le maire; vous pouvez croire, en effet, que la question que vous venez de traiter n'est pas nouvelle pour moi : j'en ai causé avec les hommes les plus compétents, et les raisons que vous venez de donner et que vous connaissez bien tous pourront être facilement complétées.

506 PONT-AUDËMER.

Je partage pleinement votre manière de voir sur cette idée d*une ligne à grand rayon et à transit direct, franchissant la Seine dans des conditions de sécurité, de permanence et d'emploi constant assurées, et pouvant être largement utilisée pour tous les grands intérêts de Tindustrie, de Tagriculturc et même de la défense nationale, comme vous Tavez très bien visé dans la fin de votre exposé.

Je suis très aise de recueillir de nouveau ici Taffirmation des représentants de cette cité et de vous, Monsieur le maire, en me félicitant de vous trouver d'accord avec votre député, ce qui affirme votre victoire politique, si longtemps attendue, et qui est due à vos efforts. Par conséquent nous sommes d'accord sur la politique, nous sommes d'accord sur les affaires, nous resterons d'accord dans la poursuite du but que vous indiquez. {Applaudissements,)

Quillebœuf, 26 octobre.

Aq banquet de Qaillebœuf, le maire a porté la santé de M. Grévy. Le comte d'Osmoy a pris ensuite la parole. li a commencé par défendre les intérêts de ses compatriotes et a fait appel à Tesprit de justice et d'équité du président de la Chambre en faveur des améliorations à apporter à la navigation du fleuve.

Les travaux accomplis ont déjà amené des progrès, 11 faut les continuer et prolonger l'endiguement jusqn*à Tancarville. Le député de la circonscription a terminé en buvant à la santé de M. Gambetta.

M. Gambetta a répondu :

Mes chers concitoyens,

{Bruit et applaudissements.) Un peu de silence. Messieurs, d'autant plus que je ne vous retiendrai pas longtemps. Je ne veux pas faire un discours, je veux simplement vous remercier de laccueil que vous nous

avez fait à tous. Je dis « nous », car nous somncies comme une colonie depuis quelques jours [Jttres), visitant les ports de ce fleuve; c'est toute une expédition.

Ce voyage de Normandie, nous Pavons entrepris il y a déjà quelques années ; nous le poussons avec plus d'activité dans cette dernière saison. Nous l'avons interrompu, après cette première visite que j'ai faite en compagnie de mon ami d'Osmoy, de Papon, et des autres. Aujourd'hui, nous venons de le reprendre en allant de Paris au Havre, en brûlant des stations où nous reviendrons d'ailleurs {Applaudissements) y ce qui vous prouve que nous pouvons être courts aujourd'hui, parce que nous sommes perpétuellement destinés à nous revoir. {Nouveatuc applaudissements,)

En effet, ce n'est pas une œuvre d'un jour. Messieurs, que l'étude, le développement, la défense d'intérêts aussi grandioses et, il faut bien le dire, aussi emmêlés que les vôtres. Pour moi, je ne veux pas ici accepter la responsabilité des demandes que je recueille ; cela ne me serait pas possible, et je crois que cela ne serait pas correct. Ce dont je m'efforce, Messieurs, c'est de recueillir des données précises et pour cela de venir les chercher sur place, en m'adressant sans distinction de partis aux hommes que je crois les plus compétents, dans tous les rangs, en contrôlant leurs dires les uns par les autres, en ayant non pas une carte, mais le pays lui-même sous les yeux. Je crois qu'en le faisant avec sincérité, sans avoir plus de passion pour l'une que pour l'autre des localités qui sont aux prises, et qui ont peut-être tort d'être aux prises, je suis sur le chemin de la vérité. Cette vérité, je l'emporterai avec moi, je tâcherai de m'en servir au jour prochain, vous le savez bien, où la France tout entière, adonnée à des œuvres d'activité industrielle et commerciale, entièrement consacrée à l'épanouissement de ses ressources intérieures, demandera au gouvernement déûnitivement assis lares-

510 PONT-AUDBMER.

tauration de sa fortune passée. (Fi/s applaudissements.)

Le voyage que nous faisons ici sera complété par les renseignements que je recueille de chacun de vous, par le concours de cette presse à laquelle on faisait appel tout à Theure, qui, précisément parce qu'elle présentera elle-même le môme spectacle de controverses et de divisions, passera au crible les mêmes idées et les mêmes intérêts; mais enfin un jour, — et un jour qui est proche, — la majorité de la France, par ses représentants, dira d'une voix souveraine oh est la vérité, où est la loi et où doit être la règle. (Cest cela! — Applaudissements,)

C'est pour la préparation de cette œuvre définitive que nous voyageons. Nous ne sommes pas aussi embarrassés de conclure que pourrait le laisser croire la diversité des opinions et des contestations qui sont aux prises. Je sais bien qu'il y a des œuvres entamées qui ont été discutées, critiquées et arrêtées ; mais une fois qu'elles sont décidées et qu'elles se préparent, qu'elles s'exécutent, tout le monde en prend son parti, et peut-être qu'il arrivera là ce qui est arrivé bien des fois, que ce sont ceux qui se sont le plus obstinément opposés à une création qui en profitent le plus lorsqu'elle est réalisée. {Oui! oui! — Très bien!)

Enfin, Messieurs^ il y a ici, à Quillebœuf, un intérêt qui, bien que local, se relie à ces deux grands centres d'affaires qui peuvent monter, grandir, sans se nuire; j ajoute même : qui ne peuvent monter et grandir qu'en s'aidant et en se prêtant un mutuel appui. [Bravos et applaudissements.)

Aujourd'hui Quillebœuf, qui ne peut plus jouer le même rôle que peut-être il avait entrevu il y a un demi-siècle, a cependant son intérêt, ses légitimes ambitions qu'il faut satisfaire: il ne le peut plus, et je le dis avec un sentiment de sympathie profonde pour ce corps de pilotes qui assiste ici à notre réunion. Autrefois, ces pilotes étaient une source de revenus

26 OCTOBRE 1881. TiU

considérables. A chaque instant on réclamait leur courage, leurs lumières, leur dévouement pour guider les navires ; aujourd'hui, on ne les met plus qu'à peine à contribution. Pourquoi? Parce que le péril a disparu; parce que le lit du fleuve est plus profond et que Ton passe presque sans danger. Est-ce à dire que tout avenir est perdu pour ce pays? Je ne le crois pas. Je crois le contraire. Je pense qu'il y a là un passage à créer, une grande route permanente à établir audessus ou au-dessous de ce fleuve, et que la route ouverte, tout le monde en retirera un bénéfice : ceux qu'on aura débloqués, ceux qui garderont la porte de ce transit et ceux qui derrière en recevront les fruits. {Applaudissements prolongés.) C'est là une série d'entreprises qui réclament l'entente d'abord, et beaucoup d'argent ensuite. Je sais bien qu'on se dit quelquefois : Est-ce que la France ne dépense pas trop dans ces travaux d'utilité publique? est-ce qu'on ne porte pas témérairement la main sur l'épargne du pays en le provoquant à multiplier les voies de communication, les chemins de fer, les canaux, les œuvres d'utilité générale?

Hé! Messieurs, quand un pays dépense pour multiplier les échanges, pour travailler et pour produire, on peut être sûr que cette dépense est placée à un intérêt usuraire. Non seulement il le retrouve par la multiplication de la prospérité qu'il développe sur le passage, sur le sillon de ses voies, de ses canaux ; mais l'État, même au point de vue de l'impôt par toutes les veines de la contribution publique, ne tarde pas à récupérer, non pas l'intérêt, mais bien au delà jdu capital dont il a couvert le pays pour le faire fructifier. {Bravos et applaudissements prolongés.)

Ce n'est pas qu'il ne faille une règle, qu'il ne faille proportionner les sacrifices de la génération présente à ceux de la génération future ; mais il y a un reproche à adresser au passé : c'est que Ton a toujours

5l« PONT-AUDEMER.

fait des travaux d'utilité publique pour un avenir de dix ans et qu'en somme ils se sont trouvés trop mesquins, trop exigus et que, s*ils avaient été faits pour un avenir plus lointain, il y aurait eu économie à dépenser plus tôt et largement l'épargne du pays. {Nombreitx applaudmemenis.) C'est avec cet idéal qu'il faut concevoir la transformation de l'outillage de la France. {Longs applaudissements,)

Je sais, Messieurs, que ce sont vos idées; et sans apporter ici une opinion préconçue et sans me faire le défenseur d'un système local ou régional quelconque, j'ai assez recueilli pour me donner le désir et le plaisir de revenir encore au milieu de vous. {Bravos.) Je bois donc, Messieurs, au développement et à la conciliation de tous les intérêts le long de cet admirable ruban qui est mieux que la Tamise, quoi que vous en disiez (Aires), car il part d'un océan qui nous est ouvert sur 500 lieues de côtes et il aboutit, quoi qu'on dise et quoi qu'on raille, à la capitale de la civilisation humaine. {Longues acclamations. — Bravos et applaudissements prolongés.— Cris répétés de : Vive la France! Vive la République! Vive Gambetta! )

Pont-Audemer, 26 octobre.

M. Ga mbetta, à son arrivée à Pont-Andemer, a été reçu par les membres da conseil manicipal, qui lui ont été présentés par le maire, M. Montier, par les membres do conseil général et du conseil d^arroudisse ment, et par toutes les corporations de la ville.

Un grand nombre d'habitants des campagnes environnantes étaient accourus.

Tontes les fenêtres étaient garnies de spectateurs : il y en avait jusque sur les toits et les murs des jardins.

L'accueil fait au président de la Chambre a été très enthousiaste. Les cris de : « Vive Gambetta ! Vive la République! » n'ont cessé de se faire entendre sur son passage.

Au banquet, le maire, M. Montier, a porté un toast à

M. Grévy, président de la République, et un second toast à Tarmée et au général Lecointe.

M. d'Osmoy a porté un toast à M. Gambetta.

M. Gambetta a prononcé le discours suivant:

Messieurs et chers concitoyens,

Il n'y a rien de plus dangereux que de répondre à des orateurs qui, sous prétexte de se défier d*euxmêmeS; savent merveilleusement rencontrer au fond de leur pensée à la fois Téloquence du cœur et la poésie de Tartiste. {Vifs applaudissements.)

Mou ami, et votre représentant déjà depuis dix ans, — depuis onze ans môme, mais la première année comptait à peine, — mon cher d*Osmoy vient tout à la fois, sous la forme d'un apologue ingénieux, de m'adresser une leçon et un panégyrique. {Rires àpp'obatifs,) Le panégyrique, je Taccepte en le dépouillant des exagérations inévitables de Tami et du poète. (TVw bien! très bien/} Quant à la leçon, je la retiens. {Nouveaux rires.)

Et ce n'est pas ici, Messieurs, que je croirais nécessaire de reprendre une à une ces épithètes élogieuses pour en faire sentir l'exagération. Il n'y a qu'une chose vraie, une chose que je tiens à confirmer de ce qu'il a dit dans un assez fier langage et dans une forme assez définitive pour que je la reproduise elle-même. Oui, avec l'orgueil des grandes choses j'ai la passion des petits intérêts. {Bravos et applaudissements prolongés.) Ah ! Messieurs, au fond, il n'y a pas de petits intérêts. C'est une façon tout à fait inexacte déparier. Les intérêts valent par la nature des droits qu'ils contiennent et surtout aussi par la légitimité de la place qu'il faut leur faire dans le monde. Tous les intérêts sont petits ; c'est en les rapprochant, c'est en les liant dans un indestructible faisceau, qu'on en fait la force et la richesse même d'un' peuple. {Vifs et rwmbreux applaudissements,)

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