DISCOURS DE M. SIEGFRIED, MAIRE DU HAVRE
i< Messieurs,
» Je bois à la santé de l'hôte illustre que nous avons le privilège d'avoir au milieu de nous.
<( M. Gumbella, dont nous n'avons pas oublié la première visite en 1872, à une époque où l'avenir politique de la France était en jeu, a bien voulu revenir parmi nous, non pas pour s'occuper de questions politiques, mais de questions commerciales et maritimes.
« Aujourd'hui que la République est assise sur des bases solides parce qu'elle est le gouvernement du pays par le pays, les hommes qui, par leurs fonctions, sont ses premiers représentants, en travaillant à développer l'agriculture, l'industrie et le commerce, ces trois grands facteurs de la richesse publique, travaillent à leur propre gloire, comme dans le passé les Sully, les Golbert et les Turgot.
c< Tout ce qui peut contribuer à la grandeur et à laprospé* rite de notre chère patrie tient à cœur à M. Gambetta, et s*i1 est venu au Havre, c'est parce qu'il sait que ses intérêts ne
sont pas seulement ceux de notre ville, mais ceux de la France. [Appktudissementfi et acclamations,)
« Le Havre, par sa position géographique, est le port de rAtlantique le mieux situé pour les relations de l'ancien et du nouveau continent.
« Sans doute, plusieurs poils étrangers lui disputent ses avantages. Liverpool nous a devancés de bien loin, quoique sa situation soit moins favorable que la nôtre ; Anvers, Brème, Hambourg, luttent vigoureusement contre nous, secondés par leurs gouvernements et leurs Compagoies de chemins de fer.
« Notre mouvement maritime n*élait encore en 1880 que de 4,a00,000 tonnes, contre 6,100,000 tonnes à Anvers et iA millions de tonnes à Liverpool.
« Quelles sont les raisons de cette grande différence?
« Voici les principales :
« Notre gouvernement, absorbé par d'autres préoccupations, n'a pas pu donner jusqu'ici aux questions économiques toute l'attention nécessaire et l'appui qui leur est donné parles gouvernements étrangers; sans doute la loi sur la marine marchande et les grands travaux publics en projet témoignent de ses excellentes intentions; mais les travaux de ports rivaux ont été poussés plus activement que les nôtres, leurs voies de communication sont plus nombreuses et leurs tarifs de chemin de fer moins élevés.
« Peut-on comprendre qu'aujourd'hui encore le Havre n'ait qu'une seule ligne de chemin de fer pour le relier avec la France et le reste du continent?
« Qu'en résulte-t-il?
« Par suite de la cherté des tarifs, de la lenteur des expéditions, des encombrements forcés de nos quais et de notre unique gare, une grande quantité de marchandises, au lieu de suivre la voie naturelle à l'avantage du pays tout entier, est détournée par les ports étrangers, Anvers, Brème, Hambourg.
« Voilà la situation !
' « Est-elle décourageante? Non. Malgré ces difficultés, le Hft^re, grâce à l'activité et à l'initiative de ses habitants, a vu son commerce se développer; mais cette marche en avant doit-elle s'arrêter?
« Non, Messieurs, un magnifique avenir se présente devant
nous, à la condition que nous soyons, en politique, progressifs mais sages; en affaires, énergiques mais prudents, et que nous soyons secondés par nos hommes d'État.
« Le développement du bien-être tant en France qu en Europe et dans le monde entier, ne s'arrêtera pas, et avec lui la production et la consommation grandiront forcément.
« Les échanges deviendront de ^us en plus importants, et comme nous sommes sur la ligne la plus directe du transit maritime entre TAmérique et l'Europe centrale, nous devrons bénéficier dans une large part do la prospérité de ces deux parties du monde.
(( L'Europe avec ses 3 M millions d'habitants pour une superficie de 9,800,000 kilomètres carres, est déjà si peuplée, qu'elle progressera plus en bien-être qu'en accroissement de population; mais l'Amérique, et principalement les États- Unis qui, pour une superficie de 9,270,000 kilomètres carrés, n'ont encore qu une population de 50 millions d'habitants avec un sol riche et fertile, grandira dans des proportions immenses.
«En i830, les États-Unis avaient une population de 12,800,000 habitants; en 1880, elle était de oO millions.
(( Est-il déraisonnable de penser que dans trente ans elle sera de 100 millions, et en 1950, de 200 millions?
« Et si vous ajoutez à tous ces producteurs et consommateurs nouveaux ceux de l'Amérique centrale, de l'Amérique du Sud, avec lesquels le canal de Panama va faciliter encore nos relations, ne pouvons- nous pas dire avec raison que notre mouvement maritime peut et doit passer de 4,500,000 tonnes à 12 millions de tonnes avant la fin du siècle, et qui peut estimer le chiffre qu'il atteindra en 1950?
(( Je crains de vous avoir ennuyés, Messieurs, avec ces chiffres que quelques-uns d'entre vous, peut-être, trouveront exagérés, et qui ne le sont pas, si l'on juge de l'avenir par le passé; mais dans la vie des nations plus encore que dans celle des individus, il faut voir les choses de loin pour s'y bien préparer.
L'homme d'État éminent qui nous honore de sa présence le sait mieux que personne, et, l'histoire en main, il pourrait nous le prouver. (IV^.s bien! Parlez!)
Je lui laisse le soin d'apprécier avec le coup d'œil sûr et profond dont il a donné tant de preuves, avec le patriotisme
qui est sa grande passion, et le désir de voir la France Ûbre, forte et prospère, qui est sa grande ambition...
M. Gambetta. — Vous pouvez dire son unique ambition. {Applaudissements et acclamattons enthousiastes.)
M. Siegfried. — ... son unique ambition, s*il ne convient ' pas de faire tous nos efforts, plus encore dans un intérêt national que dans un intérêt purement havrais, pour assurer à notre France, à notre port, Tavenir commercial, industriel et maritime qui se présente à nous.
« C'est là le but qu'il nous faut atteindre, et je lui laisse le soin de dire si, comme nous, il ne pense pas qu'il est urgent de multiplier nos bassins, d*en garantir l'accès aux navires les plus grands, de développer nos moyens de communication et d'avoir enfin cette autonomie administrative-qui nous est indispensable.
i< Nous aimons à penser que son appui ne nous fera pas défaut, et nous avons confiance dans celui qui a su défendre dans les moments les plus douloureux de notre histoire l'homieur de la France, qui a contribué à nous préserver nous-mêmes de l'invasion ennemie, qui a travaillé plus que tout autre à la consolidation de la République et qui veut aujourd'hui, comme nous tous, assurer le bien-être matériel et moral de notre chère patrie.
« Je bois. Messieurs, à la santé de M. Gambetta. » (Acdamatians. — Longs applaudissements.)