‹ Discours et rapports de RobespierreChapitre 2 sur 54 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE

EUGENE FASQUELLE, ÉDITEUR il, RUE DE GRENELLE, il

Tous droit&céservés.

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Robespierre 1 occupe dans l'histoire de la Révolution une place dominante. Cette place, il la doit sans doute aux circonstances qui lui ont permis de parcourir tout le champ de l'agitation révolutionnaire, depuis l'ouverture des Etats-Généraux jusqu'au 9 thermidor: il la doit aussi à cette éloquence mesurée et profonde qui faisait fondre en

1. On comprendra que nous ne fassions pas ici une biographie de Robespierre. Voici, brièvement indiquées, les dates qui marquent les principales étapes de sa vie. Né à Arras, le 6 mai 1758, il fit ses études d'abord au collège d'Arras, puis au collège Louis-le-Grand, à Paris. Bachelier en droit le 31 juillet 1780, licencié le 15 mai 1781, il fut reçu avocat au Parlement de Paris le 2 août de la même année, et admis au barreau d'Arras le 8 novembre. Le 9 mars 1782, il est nommé juge à la Salle épiscopale d'Arras, charge qu'il occupe jusqu'en 17S8. Le 26 avril 1789, il est élu député aux États- Généraux par le Tiers-Etat d'Artois. Le 10 juin 1791, il est élu accusateur public du tribunal criminel du département de Paris. Élu à la Convention, en septembre 1792, à la fois par le département de Paris et par celui du Pas-de-Calais, il entre au Comité de salut public le 26 juillet 1793. Décrété d'arrestation le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), puis mis hors la loi, il fut conduit à l'échafaud le 10 thermidor.

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larmes les Jacobins1 ; il la doit encore à son incorruptibilité et à sa vertu ; mais, par-dessus tout peutêtre, il la doit à l'unité de sa vie morale.

Au moment où la Révolution s'annonce, il est déjà aux prises avec le problème. Cette Révolution, il ne la conçoit pas seulement comme un mouvement populaire sans but et sans méthode, mais comme une transformation de l'ordre politique et de l'ordre social. 'Dans son dernier, mémoire judiciaire, il s'exprime ainsi : « Il est temps de reconnaître que la même autorité divine qui ordonne aux rois d'être justes défend aux peuples d'être esclaves... Ce serait en vain que l'ignorance ou l'adulation oserait encore appeler séditieux ce langage de la justice et de la vérité. Non, la justice et la vérité ne sont point séditieuses, et il n'est pas possible de les traiter en criminelles...2. » Ainsi, il voit dès ce moment ce que d'autres ne verront que plus tard;

11 se construit une doctrine, un plan d'action, ou, si l'on veut, un système. Dès lors, enfermé dans une

1. Voir plus loin, p. 112, une lettre de Camille Desmoulins, du

12 janvier 1792, sur l'impression que produisait aux Jacobins l'éloquence de Robespierre. Un autre contemporain dit également : « ... En vain eussiez-vous été aux Jacobins, quand il (Robespierre) arracha des pleurs à tous les spectateurs... Ah! certes, je ne crains poiut d'être démenti par les vrais patriotes, quand je dirai que c'est l'homme le plus éloquent de la Révolution, parce qu'il est le plus vertueux. 11 est plus éloquent que le charlatan, le comédieu Mirabeau, qui étourdissait l'âme de grands mots et de grands gestes sans la toucher... » (Delacroix, L'intrigue dévoilée ou Robespierre vengé des outrages et des calomnies des ambitieux, p. 13-14; Paris, 1792, in-8°.)

2. Mémoire pour le sieur Louis-Marie-Hyacinte Dupond (Arras, 1789, in-4°), p. 89.

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conception précise, sur laquelle ni les événements, ni les luttes qu'il faudra soutenir, n'auront de prise, il marche à son but, il développe son programme avec une sorte de méthode rigoureuse et inflexible. Ses derniers discours à la Convention sont en

I germe dans ses premières interventions à la tribune de l'Assemblée constituante. Ses idées n'ont

| point varié, précisément parce qu'elles sont le fruit d'une doctrine préconçue, et qu'elles ne sont pointa la merci des circonstances extérieures 1 . Il est pri-

• sonnier d'une logique de fer, qui ne lui permet pas de faire des concessions à l'opinion du moment ou d'obéir à des calculs parlementaires. Prétendre, par exemple, comme cela a été dit, que son discours sur la propriété 2 ne fut qu'une tactique, une surenchère présentée sans conviction et dans le seul but de discréditer les Girondins, c'est faire preuve d'une ignorance singulière; car les idées qui sont contenues dans -ce discours, on les retrouverait dans plusieurs autres et à des époques très diverses. C'est cette même logique invariable qui l'amène à ne rjen céder aux tendances populaires, à s'opposer à l'opinion publique, quand elle lui déplaît par son orientation ou par ses manifestations. Seul, ou presque seul, il défend, à l'Assemblée constituante,

1. « Tel nous le voyons à TAssemblée constituante, tel nous le retrouverons à la Convention nationale: ses principes seront identiquement les mêmes; seulement, il ne s'agira plus de les faire triompher, il s'agira de les défendre... » (Ernest Hamel, Ristoire de Robespierre, I, p. 115.)

2. C'est le discours du 24 avril 1193. On le trouvera plus loin, pp. 246 sq.

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sous les attaques, sous les ironies, sous les invectives, ce qu'il croit juste1. Seul, ou presque seul, il s'oppose, aux Jacobins, au mouvement unanime qui entraîne le peuple à acclamer la guerre3. Seul, au milieu de l'enthousiasme général, il foule aux pieds le bonnet rouge, au moment même où Dumouriez vient de triompher en le plaçant sur sa tête3. Seul enfin, il ose demander aux Jacobins, au risque de voir s'écrouler sa propre popularité, que Marat ne soit point transporté au Panthéon4. Ce courage de Robespierre n'est d'ailleurs qu'une des conséquences naturelles de la foi profonde qu'il a, non pas peut-être en lui-même, mais dans sa doctrine politique. Cette doctrine, il la conçoit comme une sorte de critérium ou de principe auquel il rapporte chacune de ses paroles, chacun de ses actes. Ce qui s'en rapproche est bon, ce qui s'en éloigne est mauvais. L'établissement d'un nouveau régime est le seul but qu'il convient d'atteindre, la seule chose qui importe. Tout ce qui n'est point cela, et cela

1. C'est le cas notamment de ses diverses interventions relatives au décret du marc d'argent. (V. plus loin, p. 87-88.)

2. Séances de la Société des Jacobins des 14 et 18 décembre 1791, des 2, 11 et 25 janvier 1792.

3. Séance de la Société des Jacobins du 19 mars 1792. Voir sur cet épisode Ernest Hamel, Histoire de Robespierre, 11, p. 149-150.

4. Séance de la Société des Jacobins du 14 juillet 1793. 11 faut rappeler à ce propos que Marat lui-même avait protesté par avance contre le transfert de son corps au Panthéon, où il aurait eu Mirabeau pour voisin a J'aimerais mieux cent fois ne jamais mourir », avait-il dit. De tels exemples montrent de quel courage Robespierre sut faire preuve dans les cas les plus difficiles. Les historiens qui se plaisent a le peindre comme un courtisan de l'opinion publique, toujours à la remorque de la tendance du moment, n'ont point assez médité ces épisodes significatifs, ou feignent de les ignorer.

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seulement, s'évanouit à ses yeux. Les oscillations de la lutte politique, les secousses révolutionnaires, ne méritent qu'on les considère que dans la mesure où elles servent cet idéal définitif. Les formes même du gouvernement n'ont point d'importance. La question est plus haute ; elle touche au sort même de l'être humain. République 1 ? Monarchie? Ce sont des mots inertes, qui n ont point de signification par eux-mêmes. La dénomination du régime est une chose sans portée. Le peuple sera-t-il libre? Tout est là 2. Avarit d'entrer dans la lutte politique, il dit déjà : « Cet être infini, qui a créé l'homme pour des fins sublimes et qui l a orné de

1. 11 n'est sans doute pas inutile de faire remarquer à ce propos que le mot république n'avait point alors le sens que nous lui donnons aujourd nui et ne représentait pas uue forme de gouvernement nécessairement opposée à la monarchie : «J'appelle .République, dit Kousseau, tout Etat régi par des lois, sous quelque l'orme d'administration que çe puisse être : car alors seulement l'intérêt public gouverne, et la chose publique est quelque cbose. Tout gouvernement légitime est républicain... Je n entends pas seulement par ce mot uue Aristocratie ou une Démocratie, mais en générai tout gouvernement guidé par la voiûnte générale, qui est la loi. Pour être légitime, il ne faut pas que le (juuveruemeut se confonde avec le souverain, mais qu'il en soit le ministre : alors la monarchie elle-même est république. » ^Contrat social, livre il, chap. vi.) Ce n'est que plu» tard, en l"»y4, quand le mot république servira à désigner un régime particulier, que Kobespierre sera ameué à considérer la démocratie et la république comme deux expressions identiques. «. Les deux muta sont synonymes, dit-il, maigre les abus du langage vuigaire; car l'aristocratie n'est pas plus la république que la monarchie. » Ktiappui L sur les principes de morale politique ; v. plus loin, p. 326.)

2. « J'aime mieux voir une assemblée représentative populaire avec un roi, qu'un peuple esclave 'et avili sous la verge d un sénat aristocratique et d'un dictateur ». {Défenseur de la Constitution n° 1.) • » •

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facultés dignes de ces fins, ne l'a destiné à la société que comme à l'état le plus propre à développer ces facultés précieuses, dont la perfection est à la fois l'objet de tous ses devoirs et le gage de la félicité dont sa nature est susceptible. De là ce principe important, que toutes les formes de sociétés, que toutes les espèces de gouvernements, sous quelque nom qu'on les désigne, sont bonnes, lesquelles peuvant conduire à ce but, et qu'elles sont essentiellement vicieuses et nulles, toutes les fois qu'elles le contrarient...1. » Et plus tard, en 1792, il dira de même dans son Défenseur de la Constitution : « Est-ce dans les mots de république ou de monarchie que réside la solution du grand problème social? Sont-ce les définitions inventées par les diplomates pour classer les diverses formes de gouvernement qui font le bonheur ou le malheur des nations, ou la combinaison des lois et des institutions qui en constituent la véritable nature? Toutes les constitutions politiques sont faites pour le peuple; toutes celles où il est compté pour rien ne sont que des attentats contre l'humanité...2. » Ce principe se développe en lui avec la rigueur d'un syllogisme. C'est sous cet aspect absolu qu'il considère la révolution. Tout ce qui accroît les droits du peuple et la liberté individuelle est un progrès, tout ce qui les restreint est un recul. Quant au régime politique, son nom importe peu; c'est une façade indifférente.

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