Défenseur de la Constitution, n° I
INTRODUCTION
Et cela est si vrai que, suivant les nécessités du moment, les mômes mots servent tour à tour de programme et de ralliement aux partis les plus opposés. En 1792, ce sont les Girondins, c'est Brissot, c'est Condorcet, qui agitent le mot de république et s'en font une arme; ce sont au contraire les Jacobins les plus révolutionnaires, et Robespierre à leur tète, qui défendent la Constitution. En 1793, les rôles seront renversés ; l'idéal républicain n'aura point de défenseur plus résolu que Robespierre, et les Girondins pencheront secrètement vers la royauté. Sous ces variations apparentes. Robespierre est resté le même. Il défend, en 1792, la Constitution, qui marque un progrès sur l'état antérieur des choses, il la défend même contre la propagande républicaine qui, prématurée, peut faire sombrer dans la guerre civile les conquêtes réalisées; mais, par la même tactique, et au nom du même principe, il devient le champion de la République le jour où elle marque à son tour un progrès certain sur le régime précédent. De même encore, au delà de la République de 1793, il eût souhaité un état social plus parfait, et on le voit, à la Convention, se heurter aux résistances de ses collègues parce que sa pensée les dépasse et les eliraie.
C'est qu'à ses yeux la révolution politique n'est pas un but, mais un moyen. Elle doit préparer et amener une révolution autrement profonde, dans
INTRODUCTION
l'ordre économique et social. La révolution politique est peu de chose, car, si elle modifie les rouages constitutionnels, si elle transforme l'armature de i Etat, elle n'a point cependant de bases profondes, elle n'atteint pas la société elle-même, et elle laisse subsister des injustices fondamentales. A l'Assemblée constituante, il s'attache à mettre en pleine lumière les revendications populaires; il prend la défense, non seulement du peuple, mais de la fraction la plus humble du peuple ; il parle au nom des indigents, il demande pour eux les mêmes droits électoraux dont jouissent les citoyens plus fortunés. « Le peuple, dit-il, doit être le but de toute institution politique1. » C'est là, pour lui, un principe essentiel, et il ne mesure les bienfaits d'une réforme qu'au degré de liberté que cette réforme apporte au peuple. 11 y a en lui une défiance constante de la richesse et des riches. En 1789, il craint que les mesures votées par l'Assemblée n'aboutissent qu'à substituer l'aristocratie des riches à l'aristocratie féodale2. Vers la même époque, il dit encore : « L'intérêt, le vœu des riches et des hommes puissants est celui de l'ambition, de l'orgueil, de la cupidité, des fantaisies les pluSj extravagantes, des pasr~ sions les plus funestes au bonheur de la société; les abus qui l'ont désolée furent toujours leur ouvrage ; ils furent toujours les fléaux du peuple. Aussi, qui a fait notre glorieuse Révolution? Sont-ce les riches,
1. Lettre à Antoine Buissart, écrite en novembre (publiée dans J.-A. Paris, La Jeunesse de Robespierre, p. cvu-cix).