‹ DiscoursChapitre 12 sur 36 · DE J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

DE J.-J. ROUSSEAU

Sur une nouvelle réfutation de son discours par un académicien de Dijon (*).

Je viens, monsieur, devoir une brochure intitulée, Discours qui a remporté leprix ai' académie de Dijon en 1760, etc. , accompagné de la réfu^ tation de ce discours, par un académicien de Dijon qui lui a refusé son suffrage: et je pensais, en parcourant cet écrit , qu'au lieu de s'abaisser jusqu'à être l'éditeur de mon discours , l'académicien qui lui refusa son suffrage aurait bien dû publier l'ouvrage auquel il l'avait accordé : c'eût été une très-bonne manière de réfuter le mien.

Voilà donc un de mes juges qui ne dédaigne pas de devenir un de mes adversaires, et qui trouve très-mauvais que ses collègues m'aient honoré du prix : j'avoue que j'en ai été fort étonné moi-même; 'f avais taché de le mériter, mais je n'avais rien fait pour l'obtenir. D'ailleurs, quoique je susse que les académies n'adoptent point les sentimens des auteurs qu'elles couronnent , et que le prix s'accorde non à celui qu'on croit avoir soutenu la meilleure cause, mais à celui quia le mieux parlé; même en me supposant dans ce cas, j'étais bien éloigné d'attendre d'une académie cette impartia- ^ - ' "'••

(*) L'ouvrage auquel re'pond Jean-Jacques est une brochure in-8° en deux colonnes, imprimée en lySi, etcontenaut i32 pages. Dans Tune de ces colonnes est le discours de Rousseau , dans l'autre la réfutation. On y a joint des notes critiques, et une Réplique à la Réponse faite par Jean-Jacques à M. Gautier.

LETTEE 8BRUNE NOUVELLE nEPUTATlON. l!35

lité dont les savans ne se piquent nullement toutes les fois qu'il s'agit de leurs intérêts.

Mais si j'ai été surpris de l'équité de mes juges, j'avoue que j'e ne le suis pas moins de l'indiscrétion de mes adversaires : comment osent-ils témoigner si publiquement leur mauvaise humeur sur l'honneur que j'ai reçu? comment n'aperçoivent-ils point le tort irréparable qu'ils font en cela à leur propre cause? Qu'ils ne se flattent pas que personne prenne le changé sur le sujet de leur chagrin : ce n'est pas parce que mon discours est mal fait qu'ils sont fâchés de le voir couronné; on en couronne tous les jours d'aussi mauvais, et ils ne disent mot ; c'est par une autre raison qui touche de plus près à leur métier , et qui n'est pas difficile à voir. Je savais bien que les sciences corrompaientles mœurs, rendaient les hommes injustes et jaloux , et leur faisaient tout sacrifier à leur intérêt et à leur vaine gloire ; mais j'avais cru m'apercevoir que cela se faisait avec un peu plus de décence et d'adresse : je voyais que les gens de lettres parlaient sans cesse d'équité, de modération , de vertu, et que c'était sôus la sauvegarde sacrée de ces beaux mots qu'ils se livraient impunément à leurs passions et à leurs vices ; mais je n'aurais jamais cru qu'Os eussent le front de blâmer publiquement l'impartîalité de leurs confrères. Partout ailleurs, c'est la gloire des juges de prononcer selon l'équité contre leur propre intérêt; il n'appartient qu'aux sciences de faire à ceux qui les cultivent un crime dé leur intégrité : voilà vraiment un beau privilège qu'elles ont là !

J'ose le dire, l'académie de Dijon, en faisant beaucoup peur ma gloire , a beaucoup fait po\ir la sienne : un jour à venir les adversaires dé ma cause

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tireront avantage de ce jugement pour prouver que la culture des lettres peut s'associer avec Téquité et le désintéressement. Alors les partisans de la . vérité leur repondront : Voilà un exemple particulier qui semble faire (*) contre nous; maissouvenezr vous du scandale que ce jugement causa dans le temps parmi la foule des gens de lettres, et de la manière dont ils s'en plaignirent , et tirez de là une juste conséquence sur leurs maximes.

Ce n'est pas , à mon avis, une moindre imprudence de se plaindre que l'académie ait proposé son sujet en problème. Je laisse à part le peu de vraisemblance qu'il y avait que, dans l'enthousiasme universel qui règne aujourd'hui , quelqu'un eût le courage de renoncer volontairement au prix , en se déclarant pour la négative ; mais je ne sais comment des philosophes osent trouver mauvais qu'on leur oflfre des voies de discussion : bel amour de la vérité, qui tremble qu'on n'examine le pour et le contre I Dans les recherches de philosophie , le meilleur moyen de rendre un sentiment suspect , c'est de donner l'exclusion au sentiment contraire : quiconque s'y prend ainsi a bien l'air d'un homme de mauvaise foi , qui se défie de la bonté de sa cause. Toute laFranceest dans l'attente de la pièce qui remportera cetle année le prix à l'académie française ; non - seulement elle effacera très -certainement mon discours, ce qui ne sera guère difficile ; mais on ne saurait même douter qu'elle ne soit un chef-d'œuvre. Cependant , que fera cela à la solution de la question ? rien du tout ; car chacun dira après l'avoir lue : Ce discours est fart

(*) On lit dans les premières éditions, qui semble Jait contre nous.

SUR UNE I70UVELLE AEFVTITION. l5y

éeau ; mais si ('auteur avait eu la iiéerté de prendreie sentiment contraire 9 il en eût peutêtre fait un pius éeau encore,

J*ai parcouru la nouvelle réfutation ; car c*en est encoi^ une , et je ne sais par quelle fatalité les écrits dé mes adversaires qui portent ce titre si décisif, sont toujouft ceux où je suis le plus mal réfuté. Je Tai donc parcourue cette réfutation , sans avoir le moindre regret à la résolution que fai prise de ne plus répondre à personne : je me contenterai de citer un seul passage , sur lequel le lecteur pourra juger si j'ai tort ou raison ; le voici :

Je conviendrai (fu *onpeut être honnête homme sans iaiens; mais n^est-on engagé dans ia société qu'à être honnête homme '^ Et qu'est-ce qu^un honnête homme ignorant et sans taiens ? un fardeau inutile^ à charge m4me à ia terre» etc. Je ne répondrai pas, sans doute, à un auteur capable d'écrire de cette manière ; mais )e crois qu'il peut m'en remercier.

Il n'y aurait guère moyen, non plus, à moins que de vouloir être aussi diffusque l'auteur, de répondre à la nombreuse collection des passages latins, des vers de la Fontaine, de IBoileau, de Molière, de Voiture, de Regnard, de M. Gresset^ ni à l'histoire de Nemrod, ni à celle des paysans picards; car que peut -on dire à un philosophe qui nous assure qu'il veut du mal aux ignorans parce que son fermier de Picardie, qui n'est pas un docteur, le paie exactement à la vérité, mais ne lui donne pas assez d^argent de sa terre ? L'auteur est si occupé de ses terres (|u'il me parle même de la mienne. Une terre àmoi ! la terre de Jean-Jacques Rousseau ! 8» *6

l3S LETTRE

£n vérité je lui conseille de me calomnier ( i } plus adroitement.

Si j'avais à répondre à quelque pajrtie de la ré-» futation^ ce serait aux personnalités dont cette critique est remplie ; mais comme elles ne font rhen à la question, je; ne m'écarterai point de la constante maxime, que J'ai tdujours suivie de me renfermer dans le sujet que je traite , sans y mêler rien de perscmnel : le véritable respect qu'on doit au pul^ic est de lui épargpei* non de tristes vérités^ qui peuvent lui être utiles 5 mais bien toutes le» petites hargneries d'auteurs [%) dont on remplit les écrits polémiques, et qui ne sont bonnes qu'à satisfaire une honteuse animosité. On veut que j'aie pris dans Clénard (5) un mot de Cicéron ,

(i) Si r«ateur me fait l'honueiir de re'futer cette lettre,. il ne .fetit p«9 douter qii^tl pe me prouve dans upe belle et docte démoBfttration , soutenue de très-graves autorités, que ce n^est point un crime d^avolr une terre. En efiêt il se peut que ce n^en soit pas un pour d'autres, mais c^en serait un pour moi.

(a) Oa peut voir dans le discours de hyon on tr^s-beau modèle de la iBaniére dont il convient «oz philosophes d'atfaquer et de combattre sans personnalités et sans invec^ tives. Je me flatte qu'on trouvera aussi dans ma réponse qui est sous presse , un exemple de la manière dont on peut défendre ce qu^on croit vrai , avec la force dont on est capable y sans aigreur contre ceux* qui ^attaquent.

(5) Si je disais qu'une si biiarre citation vient à coup s&r de quelqu'un à qui la Méthode grecque de Cléoard est plu» iamiliére que les Cfffiees de CiçéfroH^ et qui par conséquent semble se porter assez gratuitement pour défenseur des bonnes lettres; si j^ajoutais qu^il j a des professions, comme ipir exemple la chirurgie , où Ton emploie tant de terme» dérivés du grec, que cela met ceux qui les exercent dans Ift nécessité d^avoir quelques notions élémentaires de cette langue ^ ce serait prendre le ton du nonyel adversaire , et

StR UNE KOUVELLÈ BÉrutÀ'riOH. iSg

soiti que j'aie fait des solécismes / à la bonne heure : que je cultive les belles-let^es et la musique, malgré le maf que j'en pense, j'en conviendrai si l'od veut ; je dois porter dans un âge plus raisonnable la peine des amusemens de ma jeunesse* Mais enfin qu'importe tout cela et au p4iblic et à la cause des scienoes? Rousseau peut mal parler français , et que la grammaire n'en soit pas phls utile à la veitu. Jean -Jacques . peut avoir une mauvaise conduite, et que celle des savans n'en soit pas meilleure. Voilà toute 1ëi réponse que je ferai, et, je crois, toute celle que je dois faire à la nouvelle réf uC^i6B«

Je finirai cette lettre, et ce que j'ai à dire sur un sujÈt si long-temps débattu , par un conseil à mes

répondre €omiii« il aarait pu faire li ma place. Je puis répondre , moi , qite quand j'ai hasardé le mot investigation^ j'ai voulu rendre ua Âerrioe à la latigue , en essayant d'y introduire un ternie doux, harmonieux, dont It sens «st déjà connu , et qui n'a point de synonyme en français. C'est , je crois , toutes les conditions qu'on exige pour autoriser cette liberté salutaire :

. , . Ego cur acrjtdreré jMiUMt Sipossum^inifideor, càm linguaCatonU et Enni Sertnonem patrium dittu^erit ? ( HoK. , Art poet. , v. 55. )

J'ai surtout voulu rendre exactement mon idée. Je sais , il es t vrai, que la première règle de tous nos écrivains est d'écrik e correctement , et , comme ils disent , de parler français j c'est qu'ils ont des prétentions , et qu'ils veulent passer pour «voir de la correction et de l'élëgâ«ce. Ma prefmièrt ^ègle , a moi lui ne me soucie tiuUeHient de ee qu'on pensera de mon st) le , est de me faire entendre. Toutes les fois qu'à Taîde de dix solécismes je pourrai m'expnmer plus fortement ou plus clairement , je ne balancerai jamais. Pourvu que je sois bien compris des philosophes , je laisse volontiers le^ punstc courir après les motf .

l4p JLET^EE

adversaires, qu'ils mépriseront à coup sûi*, et qui pourtant serait plus avantageux qu'ils ne pensent au parti qu'ils veulent défendre ; c'est de ne pas tellement écouter leur zë}e, qu'ils négligent de consulter leurs forces 9 et quid vaieant humerii Ils me diront sans doute que j'aurais dû prendre cet avis pour moi-même, et cela peut être vrai; mais il y a au moins cette différence , que j'étais seul de mon parti , au lieu que, le leur étant celui de la foule, les derniers venus senablaient dispensés de se mettre sur les rangs, ou obligés de faire mieux que les autres*

De peur que cet avis ne paraisse téméraire od présomptueux , je joins ici un échantillon des raisonnemens de mes adversaires, par lequel on pourra juger de la justesse et de la force de leurs critiques: Les peuples de V Europe, ai-jedit, vivaient il y a quelques siècles^ dans un état pire que i'ign<h Tance; je ne sais quei jargon scientifique, encore piusméprisaMe qu^eUe, avait usurpé ie nom de savoir et opposait àson retour un oif stade presque invincible ; il fallait une révolution pour rar mener l es hommes au sens commun. Les peuples avaient perdu le sens commun , non parce qu'ils étaient ignorans , mais parce qu'ils avaient la bêtise de croire savoir quelque chose avec les grands mots d'Arîstote, et rimpertinente doctrine de Raymond Lulle; il fallait une révolution pour, leur apprendre qu'ils ne savaient rien, et nous en aurions grand besoin d'ime autre pour nous apprendre la même vérité. Voici là*dessus l'argument de mes adversaires: Cette révolution est due aux lettres ; eites ont ramené ie sens commun^ de l'aveu de fauteur ; mais aussi 9^ selon lui 9 elles ont corrompu tes mœurs : il faut donc

sua UNE NOUVELLE HÉfUTATfON. l4>

qu'un pcupie renonce au sens commun pow* avoir de bonnes mœurs. Trois écrivains de suite ont répété ce beau raisonnement: je leur demande maintenant lequel ils aiment mieux que f accuse , ou leur esprit de n^avoir pu pénétrer le sens trèsclair de ce passage j ou leur mauvaise foi d'avoir feint de ne pas l'entendre. Ils sont gens de lettres; ainsi leur choix ne sera pas douteux. Mais que dirons-nous des plaisantes interprétations qu'il plaît à ce dernier adversaire de prêter à la figure de mon frontispice ? J'aurais cru faire injure aux lecteurs, et les traiter comme des enfans, de leur interpréter une allégorie si claire; de leur dire que le flambeau de Prométhée est celui des sciences , fait pour animer les grands génies; que le satyre qui, voyant le feu pour la première fois , court à lui et veut l'embrasser, représente les hommes vulgaires qui, séduits par l'éclat des lettres, se livrent indiscrètement à l'étude ; que le Prométhée qui crie et les avertit du danger est le citoyen de Genève. Cette allégorie est juste, belle, j'ose la croire sublime. Que doit-on penser d'un écrivain qui l'a méditée , et qui n'a pu parvenir à l'entendre? On peut croire que cet homme-là n'eût pas été un grand docteur parmi les Égyptiens ses amis.

Je prends donc la liberté de proposer à mes adversaires , et surtout au dernier (*) , cette sage

(*) M. Le Cat , docteur en médecine , chirurgien en chef de PHôtel-Dieu de Rouen , connu par un grand nombre d'ouvrages. Il était de plusieurs académies , mais non de èelle de Dijon dont il se disait membre, et qui, dans une délibération datée du 32 juin lySa , le désavoua formelle" ment , et lit insérer ce désaveu dans le Mercure de France y. août 175a..

l!^2 LETTRE StJR VTUt NOUVELLE BÉPUTÀ'HOir.

leçon d'un philosophe sur un autre sujet : Sachez qu'ils n'y a point d'objections qui puissent faire autant de tort à votre parti que les mauvaises réponses; sachez que si vous n'avez rien dit qui vaille 9 on avilira votre cause en vous faisant l'honneur dé croire qu'il n'y avait rien de mieux à dire.

Je suis, etc.

FIN DE LA LETTRE SUR UNE NOUVELLE RirUTATIOFr

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