‹ DiscoursChapitre 11 sur 36 · R1SP0R8B · texte numérisé non relu

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étendre nos connaissances , sur Tutilîté des sciences et Pagrément des beaux-arts , et sur d'autres points dont plusieurs ne me regardent pas , dont quelquesuns se réfutent d'eux-mêmes, et dont les autres ont déjà été réfutés. Je me contenterai de citer encore quelques morceaux pris au hasard , et qui mê paraîtront avoir besoin d'éclaircissement. 11 faut bien que je me borne à des phrases , dans l'impossibilité de suivre des raisonnemens dont je n'ai pu saisir

le m.

On prétend que les nations ignorantes qui ont eu des idées de ia gioire et de iq, vertu sont des exceptions singulières qui ne peuvent former aucun préjugé contre (es sciences. Fort bien ; mais toutes les. nations savantes, avec leurs belles idées de gloire et de vertu , en ont toujours perdu l'amour et la pratique. Cela est sans exception; passons à la preuve. Pour nous en convaincre, jetons les yeux sur {'immense continent de V Afrique , ok nui mortel n^ est assez hardi pour pénétrer , ou assez heuYeux pour l'avoir tenté impunément»

Ainsi , de ce que nous n'avons pu pénétrer dans le continent de l'Afrique, de ce que nous ignorons ce qui s'y passe, on nous fait conclure que les peuples en sont chargés de vices : c'est si nous avions trouvé le moyen d'y porter les nôtres, qu'il faudrait tirer cette conclusion. Si j'étais chef de quelqu'un des peuples de la Nigritie , je déclare que je ferais élever sur la frontière du pays une potence où je ferais pendre sans rémission le premier Européen qui oserait y pénétrer 9 et le premier citoyen qui tente-

n^auriez de disciples ; mais dites que vous leur apprendrez H babiller agréablcmeat, et yid vous répons de votre fortune.

1 U. BORDrES. ^3S

rait d'ea sorlîr (i). L'Amérique itc nous offre pas des spectacles nwins honteux pour V espèce hurmaine. Surtout depuis que les Européens y sont. On comptera cent peuples barbares ou sauvages dans l'ignorance pour un seul vertueux. Soit \ on en comptera du moins un : mais de peuple vertueux et cultivant les sciences 9 on n'en a jamais vu, La terre abandonnée sans culture n*est point oisive; eiie produit des poisons y elle nourrit des monstres* Voilà ce qu'elle conunence à faire dans les lieux où le goût des arts frivoles a fait abandonner celui de Tagriculture. Notre âme, peut-on dire aussi 9 n*est point oisive quand la vertu Caban-donne; elle produit des fictions 9 des romans, des satires , des vers ; elle nourrit des vices'.

Si des barbares ont fait des conquêtes y c'est qu'ils étaient très-injustes, Qu'étions-noûs donc , je vous prie , quand nous avons fait cette conquête de rAinérique qu'on admire si fort? Mais le moyen que de6 gens qui ont du canon, des cartes marines et des boussoles 9 puissent conuneltre des injustices. Me dira -t- on que l'événement marque la valeur des conquérans ? Il marque seulement leur ruse et leur habileté; il marque qu'un homme adroit et subtil peut tenir de son industrie les succès qu'un brave homme n'attend que de sa valeur. Parlons sans partialité. Qui jiigerons-nous le plus courageux» de l'odieux Cortez subjuguant le Mexique à force de poudre 9 de perfidie et de trahison ; ou de Fin-

(i) On me demandera peut-être quel mai peut faire à Tétat un citoyen qui en sort pour n^y plus rentrer. Il fait du mal aux autres par le mauvais exemple qu^il donne , il en fait k lui-même par les vices qu'il va chercher. De toutes manières , c'est à la loi de le prévenir ; et il vaut encore mieux qu'il soit pendu que méchant.

fortuné Guatimozin étendu par d'honnêtes Européens sur des charbons ardens pour avoir ses trésors 5 tançdo t un de ses officiers à qui le même traitement; arrachait quelques plaintes, et lui disant fièrement : Et moi, suis-je sur deô roses?

Dirti que ies sciences sont nées de l'oisiveté , c'eUaÂtitser visiMewnent des termes; eiiesnaissent du loisir j mais elles garantissent de V oisiveté. De sorte qu'un homme qui s'amuserait au bord d'un grand chemin à tirer sur les passans pourrait iïwe qu'il occupe son loisir à se garantir de Foisivelé. Je n'entends point cette difitinction 4e l'oisiveté et dû loisir; mais je sais très-certainement que nul honnête homme ne peut jamais se vantrr d'avoir do loisir tant qu'il y aura du bien à faire , une patrie à servir, des malheureux à soulager ; et je défie qu'on me montre dans mes principes aucun sens honnête , dont ce mot ioisir puisse être susceptible. Le citoyen que ses besoins attachent à la eharnte n'est pas pius occupé que le géomètre ou Vanaiomisté, Fas plus que l'enfant qui élève un château de cartes, mais plusutilemart..»y<>w^ ^rrétecbtè que le pain est fiécessaire , faut-ii que tout le 'inonde se mette 4 iaéourer la terre ? Pourquoi non ? Qu'ils paissent même , s'il le faut ; j'aime encore mieux voir les hommes brouter l'herbe dans les champs que s'entre-dévorer dans les villes. Il est vrai que, telsque^e les demande, ilsressembîerpient beaucoup à des bêtes, et que, tels qu'il» sont , ils ressemblent beaucoup à des hommes.

Vétat d'ignorance est un état de crainte et de besoin; tout est danger alors pour notre fragilité. La mort gronde sur nos têtes; elle est cachée dans V herbe que nous foulons aux pieds. Lorsqu'on craint tout et qu'on a besoin de tout *

JL M. B0BDE8. 12^

quelle di^osiiion plus raisonnable fue celle de vouloir tout connaître ? Il ne faut que considérer les inquiétudes continuelles des médecins et des anatomistes sur leur vie et sur leur santé pour savoir si les connaissances servent à nous rassurer sur nos dangei*s. Comme elles nous en découvrent toujours beaucoup plus que de moyens de nous en garantir 9 ce n'est pas une merveille si elles ne font qu'augmenter nos alarmes et nous rendre pusillanimes. Les animaux vivent sur tout cela dans une sécurité profonde , et ne s'en trouvent pas plus mal. Une génisse n'a pas besoin d'étudier la botanique pour apprendre à trier son foin , et le loup dévore sa proie sans songer à l'indigestion. Pour répondre à cela, osera-t-on prendre le parti de l'instinct contre la raison ? C'est précisément ce que je demande.

Il semble j nous dit-on > qu'on ait trop de 4aioureursy et qu'on craigne de manquer de philosophes. Je demanderai à mon tour si l'on craint que les professions lucratives ne manquent de sujets pour les exercer. C'est bien mal comxailre l'empire de la cupidité* Tout nous jette dès notre enfance dans les conditions utiles. Et quels pré* jugés, n'a-t'On pa^s à vaincre , qtiel courage ne faut-il pas , pour oser n'être qu'un Descartes , un Newton , un Locke !

Leibnitz et Newton sont morts comblés de biens cl d'honneurs, et ils en méritaient encore davantage. Dirons -nous que c'est par modération qu'ils ne se sont point élevés jusqu'à la charrue? Je connais assez l'empire de la cupidité pour savoir que tout nous porte aux professions lucratives ; voilà pourquoi je dis que tout nous éloigne des prc^essious utiles. Un Hébert^ un Lafrenaye, un I>ulac> un Martin ,

gagnent plus d'argent en un jour que tous les laboureurs d'une province ne sauraient faire en un mois. Je pourrais propoî^er un problème assez singulier sur le passage qui m'occupe actuellement. €e serait , en étant les deux premières lignes et le lisant isolé , de deviner s'il est tiré de mes écrits ou de ceux de mes adversaires.

Les éons livres sont la seule défense des esprits faihies , c'est-à-dire des trois quarts des hommes , contre ia contagion de 4f exemple. Premièrement , les savans ne feront jamais autant de bons livres qu'ils donnent de mauvais exemples. Secondement, il y aura toujours plus de mauvais livres que de bons. En troisième lieu , les meilleurs guides que les honnêtes gens puissent avoir sont la raison et la conscience : Paucis est opus iitteris ad mentemn bonam,. Quant à ceux qui ont l'esprit louche ou la conscience endurcie , la lecture ne peut jamais leur être bonne à rien. Enfin j pour quelque homme que ce soit, il n'y a de livres nécessaires que ceux de la religion , les seuls que je n'ai jamais condamnés.

On prétend nous faire regretter i'éducatiaii des Perses^ Remarquez que c'est Platon qui prétend cela. J'avais cru me faire une sauvegarde de l'autorité de ce philosophe , mais je vois que rien ne me peut garantir de l'animosité de mes adversaires : Tros Rutulusve fuat , ils aimçnt mieux se percer l'un l'autre que de me donner le moindre quartier, et se font plus de mal qu'à moi (i). Cette éducai ^ .

(i) Il me passe par la tête un nouveau projet de de'fense , et je ne répons pas que je n^aie encore la faiblesse de Ye%écuter quelque jour. Cette défense ne sera composée que de raisons tirées des philosophes : d^où il s'ensuivra qu^ils ont

tion était ^ dit-on, fondée sur des principes iarhares , parce qu'on donnait un maître pour l'exercice de chaque vertu , quoique la vertu soit indivisible; parce qu'il s'agit de l'inspirer^ et non de i'ensei^;nér ; d'en faire aimer ta pra^ tique j et non d'en démontrer la théorie. Que de choses n'aurais-je point à répondre î. mais il ne faut pas faire au lecteur Tinjure de lui tout dire. Je me contenterai de ces deux remarques. La première que celui qui veut élever un enfant ne commence pas par lui dire qu'il faut pratiquer la vertu , car il n'en serait pas entendu ; mais il lui enseigne premièrement à être vrai , et puis à être tempérant 9 et puis courageux , etc. ; et enfin il lui apprend que la collection de toutes ces choses s'appelle vertu. La ^ seconde , que c'est nous qui nous contentons de démontrer la théorie 9 mais les Perses enseignaient la pratique. Voyez mon discours , page ^9 , note. Tous les reproches qu'oui fait à la philosophie attaquent l'esprit humain.,,. J'en conviens. Ou plutét l'auteur de la nature , qui nous a faits tels que nous sommes. S'il nous a faits philosophes, à quoi bon nous donner tant de peine pour le devenir? Les philosophes étaient des hommes 9 ils se sont trompés ; doit-on s'en étonner ? C'est quand ils ne se tromperont plus qu'il faudra s'en étonner. Plaignons-les ^ profitons de leurs fautes , et corrigeons-nous. Oui, corrigeons-nous, et ne philosophons plus. Mille routes conduisent à l'erreur 9 une seule mène à la vérité,.,. Voilà précisément ce que je disais. Fautât être surpris qu'on se soit mépris si souvent sur celle-ci , et

tous été des bavards, comme je le prétends, si l'on trouve leurs raisons mauTaisesj ou que j*ai cause gaguëe , si on les trouve bonnes.

)3o REPONSE

qu'elle ait été découverte si tard ? Ah ! noiu l'avons donc trouvée , à la fin I

On nous oppose un jugement de Socrate , qui porta , non sur les savans , mais sur les sophistes» non sur les sciences y mais sur l'abus qu'on en peut faire. Que p^ut demander de plus celui qui soutknt que toutes nos sciences ne sotit qu'abus, et tous nos savans que de vrais sophistes? Socrate était chef d'une secte qui enseignait à douter. Je rabattrais bien de ma vénération pour Socrate 9 si je croyab qu'il eût eu la sotte vanité de vouloir être cbef de sçcte. Et il censurait avec justice VorgusU de ceux qui prétendaient tout savoir. C'est-à-dire l'orgueil de tous les savans. La vraie science est énen éloignée de cette affectation. Il est vrai , mais c'est de la nôtre que Je parle. Socrate est id témoin contre lui-hiéme. Ceci me parait difficile à entendre. Le plus savant des Grecs ne rougissait point de son ignorance. Le plus savant des Grecs ne savait rien, de son propre aveu ; tirez la conclusion pour les autres. Les sciences n'ont donc pas leurs sources dans nos vices. Nos sciences ont donc leurs sources dans nos vices. Elles ne sont d4>nc pas toutes nées de l'orgueil humain. J'ai déjà dit mon sentiment là-dessus. Déclamation vaine, qui ne peut faire illusion qu'à des esprits prévenus. Je ne sais point répondre à cela.

En pariant des bornes du luxe , on prétend qu'il ne faut pas raisonner sur cette matière du passé au présent. Lorsque tes hommes marchaient tout ^us , celui qui s'avisa te premier de porter des saéots passa pour un voluptueux ; de siècle en siècle on n'a cessé de crier à la corruption , sans comprendre ce qu'on voulait dire, .

A M. BOîiDES. ^ IJI

Il est vrai que, jusqu'à ce temps , le luxe , quoique souvent en règne, avait du moins été regardé dans tous les âges comme la source funeste d'une -infmité de maux. 11 était réservé à M. Melon de publier le premier cette doctrine empoisonnée , dont la nouveauté lui a acquis plus de sectateurs que la solidité de ses raisons. Je ne crains point de combattre seul dans mon siècle ces maximes odieuses qui ne tendent qu'à détruire et avilir la vertu, et à faire des riches et des misérai^es , c'està-dire toujours des mécbans.

On croit m 'embarrasser beaucoup en me demandant à quel point il faut borner le luxe. Mon sentiment est qu'il n'en fout point du tout. Tout est source de mal au delà du nécessaire physique. La nature ne nous donné que trop de bes(»ng; et c'est au moins une très -haute imprudence de les multiplier sans néc^sité , et de mettre ainsi son âme dans une plus grande dépend^ice. Ce n'est pas sans raison que Socrate , regardant l'étalage d'une boutique, se félicitait de n'avoir affaire de rien de tout cela. 11 y a cent à parier contre un que le premier qui porta des sabots était un homme punissable , à moins qu'il n'eût mal aux pieds. Quant à nous , nous sommes trop obligés d'avoir des souliers, pour n'être pas dispensés d'avoir de la vertu.

J'ai déjà dit ailleurs que je ne proposais point de bouleverser la société actuelle, de brûler les bibliothèques et tous les livres, de détruire les collèges et les académies ; et je dois ajouter ici que je ne propose point non plus de réduire les hommes à se contenter du simple nécessaire. Je sens bien' qu'il ne faut pas former le chimérique projet d'en faire d'honnélcs gens ; mais je me suis cru obligé

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de dire sans déguisement lu vérité qu'on m'a demandée. J'ai vu le mial j et tâché d'en trouver les causes; d'autres, plus hardis ou plus insensés; pourront chercher le remède;

Je me lasse , et je pose la plume pour ne la plus reprendre dans cette trop longue dispute. J'apprends <]u'un très-grand nombre d'auteurs (i) se sont exercés à me réfuter : je suis très-fâché de ne pouvoir répondre à tous ; mais je crois avoir montré , par ceux que j'ai choisis (2) pour.cela, que ce n'est pas la crainte qui me retient à l'égard des aiitres.

J'ai tâché d'élever un monument qui ne dût point à l'art sa force et sa solidité : la vérité seule 9 à qui je l'ai consacré, a droit de le rendre inébranlable ; et si je repousse encore une fois les coups qu'on lui porte 5 c'est plus pour m'honorer moi-même en la défendant que pour lui prêter un secours dont elle n'a pas besoin.

Qu'il me soit permis de protester , en finissant y que le seul amour de Thumanité et de la vertu m'a

fi) Il n'y a pas jusqu'à de petites feuilles critiques faites pour ramusement des jeunes j^ens, 011 l'on ne m'ait fait l'honneur de se souvenir de moi. Je ne les ai point lues, et ne les lirai point très-assurëment ,* mais rien ne m'empêche d'en faire le cas qu'elles méritent, et je ne doute point que tout cela ne soit fortplaisant.

(2) On m'assure que M. Gautier m'a fait l'honneur de me répliquer, quoique je ne lui eusse point repondu, et que j'eusse même exposé mes raisons pour n'en rien faire. Apparemment que M. Gautier ne trouve pas ces raisons bonnes , puisqu'il prend la peine de les réfuter. Je vois bien qu'il faut céder h M. Gautier, et je conviens de très-bon cœur du tort que j'ai eu de ne lui pas répondre; ainsi nous voiJà d'accord. Mon regret est de ne pouvoir réparer ma faute , car par malheur il n'est plus temps , et personne ne saurait de quoi je veux parier.

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fait rompre le silence , et que ramertume de mes invectives , contre les vices 9 dont je suis le témoin , ne naît que de la douleur qu'ils m'inspirent , et du désir ardent que j'aurais de voir les hommes plus heureux , et surtout plus dignes de l'être.

inH DE LA REPONSE A M. BOBDES.

LETTRE

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