‹ DiscoursChapitre 20 sur 36 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Simple, uniforme et solitaire qui nous était prescrite par la nature. Si elle nous a destinés à être sains, j'ose presque assurer que Tétat de réflexion est un état contre nature , et que l'homme qui médite est un animal dépravé. Quand on songe à la bonne constitution des sauvages, au moins de ceux que nous n^avons pas perdus avec nos liqueurs fortes; quand on sait qu'ils ne connaissent presque d'autres maladies que les blessures et la vieillesse , on est très-porté à croire qu'on ferait aisément l'hiâtoire des maladies humaines en suivant celle des sociétés civiles. C'est au moins l'avis de Platon, qui juge , sur certains remèdes employés ou approuvés par Fodaly re et Machaon au siège de Troie, que diverses maladies que ces remèdes devaient exciter n'étaient point encore alors connues parmi les hommes; et Celse rapporte que la diète, aujourd'hui si nécessaire , ne fut inventée que par Hippocrate.

Avec si peu de sources de maux , l'homme dans l'état de nature n'a donc guère besoin de remèdes, moins encore de médecins ; l'espèce humaine n'est point non plus à Cet égard de pire condition que toutes les autres , et il est aisé de savoir des chasseurs si , dans leurs courses , ils trouvent beaucoup d'animaux infirmes. Plusieurs en trouvent qui ont reçu des blessures considérables très-bien cicatrisées, qui ont eu des os et même des membres rompus, et repris sans autre chirurgien que le temps , sans autre régime que leur vie ordinaire^ et qui n'en sont pas moins parfaitement guéris pour n'avoir point été tourmentés d'incisions, empoisonnés de drogues, ni exténués de jeûnes. Enfin , quelque utile que puisse être parmi nous la médecine bien administrée^ il est toujours certain que si le sau- 8. ''3

l86 DE L'iNÉtSALITé DE8 CONDITIOITS.

vage malade, abandonné à lui-même, n'a rien à espérer que de la nature , en revanche il n'a rien à craindre que de son mal ; ce qui rend souvent sa situation préférable à la nôtre.

Oardons-nou» donc de confondre Thomme sau* vage avec le^ hommes que nous avons sous le% yeux. La nature traite tous les animaux abandon* nés à ses soins avec une prédilection q: i semble montrer combieh elle est jalouse de ce droit. Le che* . val 9 le chat> le taureau , Pàue même ^ ont la plupart une taille plus haute , tous une constitution ^^lus robuste, plus de vigueur, de force et de courage dans les forêts que dans nos maisons : ils perdent la moitié de ces avantages en devenant d^ooiesti- ^ues , et Ton dirait que tous nos soins à bien traiter et nourrir ces animaux n'aboutissent qu'à les abâ;tardir. Il en est ainsi de l'homme même ; en devenant sociaUe et esclave, il devient faible, craintif, rampant; et sa manière de vivre molle et efféminée achève d'énerver à la fois sa force et son courage. Ajoutons qu'entre les conditions sauvage et domesticpie, la différence d'homme à homme doit être plus grande encore que celle de bête à bête : car l'animal et l'homme ayant été traités également par lA^ature, toutes les commodités que l'homnie se donne de plus qu'aux animaux qu'il af^ivoîscy sont autant de causes particulières qui le font dégénérer plus sensiblement.

Ce n'est donc pas un si grand malheur i ceê premiers hommes, ni surtout un si grand obstacle à leur conservation, que la nudité, le défaut d'habitation 9 et la privation de toutes ces inutilités que nous croyons si nécessaires. S'ils n'ont pas la peau velue , ils n'en ont aucun besoin dans les pays chauds^ et ils savent Uieotdt, dan9 les pays froids >

PBEMÎElLC PÀITIK* iSy

s'approprier celle des bétes qu ils ont vaincues : s'ils D*ont que deux pieds pour courir, ils ont deut bras pour pourvoir à leur défense et à leurs besoins. Leurs enfans marchent peut-être tard et avec peine, mais les mères les portent avec facilité; avantagé qui manque aux autres espèces, où la mère étant poursuivie, se voit contrainte d'abandonner ses, petits ou de régler son pas sur lé leur (a). Enfin, à moins de supposer ces concours singuliers et fortuits de circonstances dont je parlerai dans la suite, et tfui pouvait fort bien ne jamais arriver , il est clair, en tout état de cause, qu&le premier qui se fit des habits ou un logement se donna en cela des ~ choses peu nécessaires , puisqu'il s'en était passé jusqu'alors^ et qu'on ne voit pas pourquoi il n'eût pu supporter, homme fait, un genre de vie qu'il supportait dès son enfance.

Seul, oisif, et toujours voisin du danger, l'homme Sauvage doit aimer à dormir, et avoir le sommeil léger, comme les animaux qui, pensant peu, dorment pour ainsi dire tout le temps qu'ils ne pensent point. Sa propre conservation faisant presque son unique soin , ses facultés les plus exercées doivent être celles qui ont pour objet prfncipal l'attaque et la défense, soit pour subjuguer sa proie, soit pour se garantir d'être celle d'un autre animal; au contraire,

(à) Il peut y avoir h ceci quelques exceptions ; celle par exemple , de cet animal de la province de Nicaraga , qui ressemble à un renard , qui a les pieds comme les mains d'un liomme^et qui selon Corrëal, a sous le ventre un sac où la mère met ses petits lorsqu'elle est obligëè de fuir. C'est saus doute le même animal qu'on appelle Tluquatziih au Mexique, et k la femelle duquel Laët donne un semblable sac pour le même usage f*)

'(*) LeRanguroQ.

i88 i»£ l^inIgalité des cokditiou^ les organes qui ne se perfectionnent que par la moi* lesse et la sensualité doivent rester dââs un état de grossièreté qui exclut en lui toute espèce de délicatesse; et ses sens se trouvant partagé^ sur ^e point, il aura le toucher et le goût d'une rudesse extrême , la vue^ l'ouïe et Todorat, de la plus grande subti- * lité. Tel est l'état animal en général , et c'est aussi , sHon le rapport des voyageurs, celui de la plupart des peuples sauvages. Ainsi il ne faut point s'étonner que les Hottentots du cap de Bonne-Espérance découvrent à la simple vue des vaisseaux en haixte mer d'aussi loin que les Hollandais avec des lunettes; ni que les sauvages de l'Amérique sentissent les Espagnols à la piste comme auraient pu faire les meil* leurs chiens ; ni que toutes ces nations barbares supportent sans peine leur nudité, aiguisent leur goût à force de piment, et boivent les liqueurs européennes comme de l'eau.

Je n'ai considéré jusqu'ici que l'homme phy« sique ; tâchons de le regarder maintenant par le côté métaphysique et moral.

Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même , et pour se garantir , jusqu'à un certain point, de tout ce qui tend à la détruire eu à la déranger. J'aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine , avec cette différence que la nature seule 'fait tQut dans les opérations de la bête , au lieu que l'homme concourt aux siennes en qualité d'agent libre. L'une choisit ou rejette par instinct, et l'autre par un acte de liberté ; ce qui fait que la bête ne peut s'écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire , et que l'homme s'en écarte isouvent à son préjudice. C'est ainsi

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qu^un pigfon mourait de faim près d'un bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits ou de grain , quoique Tun et Tautre pût très-bien se nourrir de Taliment qu'il dédaigne, s'il s'était avisé d'en essayer ; c'est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès qui leur causent la fièvre et la mort, parce que l'esprit déprave les sens, et que la volupté parle encore quand la nature se tait.

.Tout animal a des idées puisqu'il a des sens ; il combine même ses idées jusqu'à un certain point; et l'homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins; quelques philosophes ont même avancé qu'il y a plus de différence de tel homme à tel homme que de tel homme à telle bête. Ce n'est donc pas tant l'entendement qui fait parmi les ani* maux la distinction spécifique de Thomme , que sa qualité d'agent libre* La nature commande à tout animal, et la béte obéit. L'homme éprouve la même impression , mais il se reconnaît libre d*acquiescer ou de résister; et c'est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme : car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir 9 et dans les sentimens de cette puissance , on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n'explique rien par les lois de la mécanique.

Mais quand les difiScuités qui environnent toutes ces questions laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l'homme et de l'animal, il y a une autre quahté très-spécifique qui les distingue , et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation; c'est la faculté de se perfectionner^ faculté

igO M L'iNiGAMTé DE8 COSDtTIONS.

qui, à Taide des circonstances, développe succèssivement toutes les autres > et réside parmi nous^ tant dans Tespèce que dans Tindividu ; au lieu qi|*un animal est au bout de quelques mois ce qu'il sera toute sa vie , et son espèce au bout de mille ans oe qu'elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi rhomme seul est-il sujet à devenir imbécile ? ^N'est-ce point qu'il retourne ainsi dans son état primitif, et que , tandis que la bètè, qui n'a rien acquis et qui n'a rien non plus à perdre, reste toujours avec sou instinct, Thomme, reper* ' dant par la vieillesse ou d'autres acctdens tout ce > que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la béte même? Il serait triste pour nous d^étre forcés de convenir que cette facijdté di^tinetive et presque ilthnitée est là source de tous les malheurs de l'homme ; que c'est elle qui le tire à force de tempd, de cette condilton originaire dans laquelle il coulerait deé jours tran^ quilles et innocens ; que c'est elte qui ^ faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses viceâ et ses vertus, le rend à la longue le tyran de hiiméme et de la nature (9). Il serait affreux d'élire obligé de louer comme \m être bienfaisant celui qui le premier suggéra à l'habitant des rives de rOréno-» que l'usage de ces aàs qu'il applique sur les tempes de ses enfans, et qui l^ur assurent du moins uiie partie, de leur imbécillité et de leur bonheui* ôH^ ginel.

L'homme sauvage , livré par la natut^ aiu seul instinct, ou plutôt dédommagé de celui qui lui manque peutétre par des facultés capables d'y suptpléer d'abord, et de l'élever ensuite fort au-dessitts de celle-là , commencera donc, par les fonctions^ purenieiit animales (10). Apercevoir et sentir sera

son premier état qui lui sera commun avec fous le» animaux; vouloir et ne pas vouloir » désirer et, craindre 9 seront leis premières et presque le» seules opérations de son âme 9 jusqu'à ce que de nouvelle» circonstances y causent de nouveaux développemens.

Quoi qu^en disent les moraliste», l'entendement humain 'doit beaucoup aux passions y qui, d'un commun aveu , lui doivent beaucoup aussi : c'est par leur activité que notre rakon se perfectionne ;= nous ne cherchons à connaître que parce que nou» désirons de jouir; et il n'est possible de concevoir, potu'quoi celui qui n'aurait ni désirs ni craintes se donnerait la peine de raisonner. Le» passions à leur tour tirent leur origine de nos besoins , et leur pro-* grès de nos connaissance»; car on ne peut désirer ou craindre les chose» que sur les idées qu'on en peut avoir, ou par la !$mple impulsion de la na« ture ; et l'homme sauvage'privé de toute» sorte» de lumière», n'éprouve que le» passions de cette dernière espèce; ses désirs ne passent pas ses be^ , soins physique» ( 1 1 } ; les seul» biens qu'il connai»se dans l'univers s<mt la nourriture, une femelle et le repos; les seul» maux qu'il craâgne sont la douleur et la faim. .Te dis la douleur et non la mort; car Jamais l'animal ne saura ce que C'est que mourir; et la connaissance de l^ morVet de ses terreur» est une de» première» acquisitions que l'homme ait faites en s'éloignant de la condition animale.

Il me serait aisé, si cela m'était nécessaire, d'appuyer ce sentiment par le» faits , et de faire voir que chez toutes les nations du mond^ les progrè» de l'esprit se sont précisément proportionnés aux besoins que les peuples avaient reçus de la nature^t ou auxquels les circonstances tes avai^t assujetti»^

iga DB t'imécxtiTE des gonmtiovs.

et pat* conséquent aux passions qui les porlaîent à pourvoir à ces besoins.* Je montrerais en Egypte les arts naissant et s^étendant avec le débordement du Nil ; je suivrais leur progrès chez les Grecs , où on les vît germer, croître, et s'élever jusqu'aux cieux parmi les sables et les rochers de TAttique , sans pouvoir prendre racine stir les bords fertiles de l'Eurotas ; je remarquerais qu'en général les peuples du nord sont plus industrieux que ceux du midi , parce qu'ils peuvent moins se passer de l'être ; comme si la nature voulait ainsi égaliser les choses en donnant aux esprits la fertilité qu'elle refuse à la terre.

Mais sans recourir aux témoignages incertains 4e l'histoire , qui ne voit que tout semble éloigner de l'homme sauvage la tentation et les moyens de cess^ de l'être ? Son imagination ne lui peint rien ; son cœur ne lui demande rien. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous sa main ^ et il est si loin du degré de connaissances nécessaire pour désirer d'en acquérir de plus grandes, qu'il ne peut avoir ni prévoyance ni curiosité. Le spectacle de la nature lui devient indiûérent à force de lui devenir familier : c'est toujours le même ordre, ce sont toujours les mêmes révolutions; il n'a pas l'esprit de s'étonner des plus grandes merveilles ; et ce n'est pas chez lui qu'il faut chercher la philosophie dont l'homme a besoin pour savoir observer une fois ce qu'il a vu tous les jours. Son âme, que rien n'agite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle sans aucune idée de l'avenir , quelque prochain qu'il puisse être; et ses projets, bornés comme ses vues , s'étendent à peine jusqu'à la fin de la journée. Tel est encore aujourd'hui le degré de prévoyance du Caraïbe; il vend le matin son lit

l>BfMIEI\E PARTIE. Jq"

(le colon , et vient pleurer le soir pour le racheter , faute d'avoir prévu qu'il en aurait besoin pour la nuit prochaine. . .

Plus oh médite sur ce sujet 5 plus la distance des pures sensations aux plus simples connaissances s'agrandit à nos regards ; et il est impossible de concevoir comment un homme aurait pu par ses seules forces 5 san&le secours de la conmiunication et sans raîguilioh delà nécessité, franchir un si grand intervalle. Combien de siècles se sont peut-être écoulés avant que les hommes aient été à portée dé voir d'autre feu que celui duciell combien ne leur a-t-il pas fallu de difFérens hasards pour apprendre les usages les plus communs de cet élément! combien de fois ne l'oht-ils pas laissé éteindre avant que d'aVoîr acquis l'art de le reproduire î et combien de fois peut-être chacun de ces secrets n'est-il pas mort avec celui qui l'avait découvert ! Que dirons-nous de ragriculturei , art qui demande tant de travail et dé prévoyance, qui tient à tant d'autres arts, qui trèsévidemment n'est praticable que dans une société aa moins commencée , et qui ne nous sert pas tant à tirer de la terre des alimens qu'elle fournirait bien sans cela,'qu*à la forcer aux préférences qui sont le plus de notre goût ? Mais supposons que les hommes eussent tellement multiplié que lés productions naturelles n'eussent plus sufiQ pour les nourrir ; supposition qui , pour le dire en passant , montrerait un grand avantage pour Tespèce humiaine dans cette manière de vivre ; supposons que , «ans forges et sans ateliers, les instrumens de labourage fussent tombés du ciel entre les mains des sauvages ; que ces hommes eussent vâificu la haine mortelle qu'il» ont tous pour un travail continu; qu'ils eussent appris k prévoir de si loin leurs besoins; qu'ils 8. . 9

194 ^^ L'iNÉGALlTlê PES CONDITIOITS.

eussent deviaé comment II fautieultiver la teire^ sem^ le&graios , etplanter lesart)ces,$ qu'ils eussent trouva l'art de moudre le bié et de mettre le raisin en fermentation; toutes ^choses ^ull leur a fallu faire enseigner f^ les di^ix^ iaule de eoneevotr jeomment ils les fiuraîent apprises d'eux-^némes : ^uel serait , apvès .c^a , i'kmâme asses insensé fiour se touimeoterà la «uUure d'an champ «qui sera Âé^uî^é par le premier venu , Jionftme4>u Mte m* différemment, à qui cetle moisson conviendra? et x)omment «ct^un p«XKra-^t-4i se résoudre à ^passer ^ vie à un tràvsolpéifibfea) 4ont il est d'autant plus «ûr4e nepasce^ueillir ICifidK ^ qu'il lui sera plus né- 4^ssaii?e ?Eo unmot« ^xnomentieettesituation pourra-t-elle porter les iiommes à cultiver la terre tant qu'elle nesera point partagée eatve eux, c^^st-^sliref jtant que Tétât de nature j»e sera point anéanti ?

Quand Aous voudrions supposer un homme sauvage aussi habUe 4aiis J'art de pcoiser que nous le font nos philosophe^.; qua«id nou&en ferions à leur ^xenii^e un philosophe lui-même , découvrant sieul les plus sublimes v^rités^ «e disant ^ par des suites de raisonnemens irès^bstraîts» des maximes de justice et de raiaotn tirées de l'amoin* de l'ordre en ^général) ou de la volonté .eoanue de son Créateur; en im .mot , quand nous lui supposerions dans l'-esprit airtantd^intemgenoeietde lumières^ ^'U doit ^voir et qu'on lui trouveen effet de pass^teur et de stiqpidité, quelle utiijité retîrafaît l'espèce de toute cel^ métia^^ysiquey qui ne poun^t se communia quer» et qui périrait ^avec ^individu qui l'aurait inventée ? quel progrès pourrait fjàire le genre hu« .main é^r» dans les bois p^mi les animaux! et 4 jusqu^à ifuel point pourraient se perfectionner et s'éjcl^irer wuitudlenient de» hommes qui^ n'ay^gjit

PRElIlkAE PARTIE. IQS

ai domicile fixe , ni aucun besoin Tun de l'autre , «e rencontreraient peut- être à peine deux fois en leur vie , sans se connaître et sans se parler?

Qu\)n songe de combien d'idées nous sonunes redevables à Tusage de la parole ; combien la {grammaire exerce et facilite les opérations de resprit ; ^t qu'on pense aux peines inconcevables et au temps infini qu'a dû coûter la première invention des langues; qu'on i<ngne ces réflexions aux précédentes, et l'on jugera combien il eût fallu de nul* liers de stècles pour dévdopper successivement . dans l'esprit humain les opérations dont il était capable.

Qu'il me soit permis de considérer un instant les embarras de l'origine des langues. Je pourrais me contenter de citer ou de répéter ici les recberclies ^ue M. l'abbé de Condillac a faîtes sur cette matière 9 qui toutes confirment pleinement mon sentiment » et qui peut-être m'en ont donné la première idée. Mais la manière dont ce philosophe résput les difficullés qu'il se fait à lui-même sur l'origine des signes institués, montrant qu'il a «up* posé ce que je mets en question, savoir , une sorte de société déjà établie entre les inventeurs du langage, je crois, en renvojFant à ses réflexions, devoir y joindre les miennes pour exposer les mêmes diflicultés dans le jour qui convient à mon sujet. La première qui se présente estd'imaginer comment elies purent devenir nécessaires: car les hommes n'ayant jQuUe correspondance entre eux 9 ni aucun besoin d'en ^voîr, on ne conçoit ni la nécessité de cette invention , ni sa possibilité, si elle ne fut paa indispensable. Je dirais bien, comm^ beaucoup 4'autres, que les languf» sont nées dans le coml^crce domestique 4es pères ^ des mères et des

196 DE l'inégalité des CONDITIONS.

enfatis ; mais , outre que cela ne, résoudrait point les objections» ce serait commettre la fauté de ceux qui , raisonnant sur l'état dé nature , y transportent les idées prises dans la société , voient toujours la fanoiille rassemblée dans une même habitation , et ses membres gardant entre eux une union aussi intime et aussi permanente que parmi nous , ^ù tant d'intérêts communs les réunissent; au lieu que , dans cet état primitif, n^ayant ni nialsons , ni caban es, ni propriétés d'aucune espèce, chacun se logeait au hasard* et souvent pour une seule nu^ ; les mâles et les femelles s'unissaient fortui tement , selon la rencontre, roecasion et le désir, sans que la parole fût un interprète fort nécessaire des choses qu'ils avaient à se dire: ils se quittaient avec la même facilité (12). La mère allaitait d'abord ses en-fans pour son propre besoin ; puis l'habitude les hii ayant rendus chevs, elle les nourrissait ensuiter pour lé leur : sitôt qu'ils avaient la force de chercher leur pâture, ils ne tardaient pas à quitter la mère elle-même; et comme il n'y avait presque point d'autre moyen de se retrouver que de ne se pas perdre de vue , ils en étaient bientôt au point de ne pas même se reconnaître les uns lés autres. Remarquez encore que l'enfant ayant tousses besoins à expliquer, et par conséquent plus de choses à dire à la mère que la mère à l'enfant , c^ést lui qui doit faire les plus grands frais de Tinventron » et que la langue qu'il emploie doit être en grande partie son propre ouvragé; ce qui multiplie autant les langues qu'il y a d'individus pour les parler ; à quoi contribue encore la vie errante et vagabonde , qui ne laisse à aucun idiome lé temps de prendre de la consistance ; car de dire que la mère dicte à i*eufaut lesr mots dcmt il lievra se servir pour lui

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