‹ DiscoursChapitre 21 sur 36 · PREMIERE PARTIE. I · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. I

demander telle ou telle chose, cela montre bien comment on enseigne des langues déjà forajées, mais cela n'apprend poin tconmient elles se forment.

Supposons cette première difiicuUé vaincue; franchissons pour un moment Tespace immense qui dut se trouver entre le pur état, de nature et le besoin des langues ; et cherchons , en les supposant nécessaires ( 1 3), comment elles^purent commen ceir à s'établir. Nouvelle difficulté pire encore que la précédente : car si les hommes ont eu besoin de la parole pour apprendre à penser, ils ont eu. bien plus besoin encore de savoir penser pour trouver l'art é^e la parole ; et quand on comprendrait com^ ment les sons de la voix ont été pris pour les interprètes conventionnels de nos idées, il resterait toujours à savoir quels ont pu être les interprètes méuies de cette convention pour les idées qui ^ n'ayant point un objet sensible , ne pouvaient s'indiquer ni par le geste ni par la voix; de sorte qu'à peine peut-on former des conjectures supportables sur la naissance de cet art de conununiquer ses pensées et d'établir un commerce entre les esprits; art sublime , qui est déjà si loin de son origine , mais que le philosophe voit encore à une si prodigieuse distance de sa perfection , qu'il n'y a point d'homme assez hardi pour assurer qu'il y arriverait jamais , quand les révolutions que le temps amène nécessairement seraient suspendues en sa faveur , que les préjugés sortiraient des académies ou se tairaient devant elles, et qu'elles pourraient s'occuper de cet objet épineux , durant des siècles entiers, sans interruption.

Le premier langage de l'homme , le langage le plus. universel, le plus énergique, et le seul dont il eut besoin ayant qta'il fallût persuader les hommes

198 I»K L^NÊGÂLlTi DES CONHITIOIIS.

assemblés, est le cri de la nature. Comme ce crr n^était arraché que par une sorte d^insfinet dans les occasions pressantes ^ pour implorer du- secours dans les grands^ dangers ou du soufagement dans 1^9 maux yiotens-, â' n'était pas d*un^ grand usage dans le cours ordinaire de la. tîe, où régnent de&> sentimens plus modérés. QuandJes idées de» hommes commencèrent. à s'étendre et à se multiplier, et qu'il s^étahHt entre eux une communication plus:étroite , ils cherchèrent des signes plus nombreux. et un langage plus étendu ; ils multiplièrent les inflexions de la voix , et y joignirent lès gestes ;i quîpar leur nature sont phm expressif^, et dont le itens dépend moins d\ine détermination antérieure. Ils exprimaient donc les objets visibles et mobiles par des gestes , et ceux qui frappent Touie par des sons > knitattfs : mais comme le geste nUndîque guère que les objets présens oti faciles à déibrire et les ac-* éoos visibles; qu'lt n*^est pas d\in usage universel >^ puisque Fobscurité on Tiïiterposition d\in corps le rendent inutile ,. et qu*i^ ex%e Tattention plutôt qu'il ne Pexcite ; on s'avisa enûn de lui substituer^ les articnlaHons'de la voix, qui,.san9 af oir le même rapport avec certaines idées, sont plus propres à. les représenter toutes comme signes institués; sub* stitution qui ne put Se faire que d'un commun< consentement et dTime manière assez difficfle à pratiquer pour des hommes dont les organes gros-^ sicrs n'avaient encore aucun exercice, et plus difficile encore à concevoir en elle-même ,.puisque cet accord unanime dut être motivé, et que la paroleparait avoir été fort nécessaire poof établir l'usagede la parok.

On doit juger que les premiers mots dont leaa hoBMnes firent mage, eurent dans leur esprit xm^

^EEMiIbS PAItTIK. ^ 199

signifieation beattomp plus étendue que n^nt ceux fu^on emploie dans les langues déjà^ formées , et qu'ignorant la division du dhcour» en ses partie^ eonslitutivesF, â» donnèrent Sabord à chaque mot le sens d'une proposition^ entière* Q^uand ils oommencèreneà disdnjl^er lé su^et d^avec Paltribut, et le veii>e d'avec le nom, ce qui ne fut pas un mé-> dioore effort de génie, lé» substantift ne furent d'abord qu?autont de nom» propre», le présent de iTîafinkif fut le seul temps des'vei4)e»; et à l'égard des a^etifii , la notion ne s'en dut dévelc^per que fort difficilement , parée que tout^ adjectif est un mot aiwtiall, et que les adrâtraotions» sont? des opératkm» pénibles et peu natureflesw

Cbaçie objet reçut> d'abord un nom pwticmMer , sans ^ard' auxgenves et£nm>e^èces^, que cesipremiërs instkuleurs afétatent. pas en état de dii^inguer ; et ton» les! individus se présentèrenir isolés et ieifer esprit comme y» le sont dans>le tableau dt la iittûftre. Si un chêne è'appdiait A^un autre ofaène s^appelait B ;^car la peemUice idée qu?enttire deéens ebêsesyt Cest qu^elles ne aoni pas la mèmei et il ÙM soavjcnt beaucoup de temps pow observer ce fa'elle» oui de commun : de* sorte que flkvm les cob'> naissaoee» étaient bornées , et plu» le dictiomaire devint éteadu. L'embarrae de toute cette nomenckhtuie ne put être kiré facifomenti ; car , penr ranger le» êtres sou» des dénonnnatton» communes etgénéiiipes^ il en Cadlait eonsaitre Iss piwprîété» et les dtffteiioes ; il fidlait dli»obsc»v^imis et des deBnitîeaM, c'est -:à- dire de Fhîsfoiie naturdle et de 1» méCaphysique, beaucoup plus que tes beœmes de «e temps-là n'en pouvaîeni awr.

D'ailleurs les idées générales ne peuvent sinleoduiredan» ITespvît ipi'à l'aidé des mote, et Ten^

aOO DE L INCeALITE PES CONDITIONS.

tendement ne les saisit que par des proposîlious» C'est une des raisons pourquoi les^ animaux ne «auraient se former de telles idées , ni jamais acquérir la perfectibilité qui en dépend. Quand un singe va sans hésiter d'une noix à l'autre^ penset-on qu'il ait l'idée générale de cette sorte de firuit , et qu'il compare son archétype à ces deux individus ? No» , sans doute ; mais^la vue de l'une de ces noix rappelle à sa mémoire les sensations qu^il a reçues de Faulre ; et ses yeux ^ modifiés d'une certaine manière 9 annoncent à son goât la modiÇcation qu'il va recevoir. Toute idée générale est purement intellectuelle;, pour peu que l'imagination s'en mêle , l'idée devient aussitôt particulière. Essayez de vous tracer l'image d!un arbre en général , ^mais vous n'en viendrez à bout ; malgré vous il faudra le voir petit ou grand , rare ou touffu , clair ou foncé; et s'il dépendait de vous de n'y voir que ce qui se trouve en tout arbre> cette image ne ressemblerait plus "à un arbre. Le8,étres purement abstraits se voient de même» ou oje so ; conçoivent que par le discours. La définitiôn^seuledu triangle vous en donne la véritable idée s sitôt que vous en figurez un dans votre esprit, c'est un tel triangle et nan. pas un autre y et vous ne pouvez éviter d'en rendre les lignes sensibles ou le plan coloré. Il faut donc énoncer des proposi» tions, il faut donc «parler pour avoir des idée» générales; car, sitôt que l'imagination, s'arrête , l'esprit ne marche plus qu'à l'aide du discours» Si donc les premiers inventeurs n'ont pu .donner des noms qu^aux idées qu'ils avaietit déjà , il s'en-* suit que les premiers substantifs n'ont jamais pu être que des noms propres.

Mais lorsque, par deti moyens que je ne conçoi»

(BEMIERE PARTIE. 201

pas, nos nouveaux grammairiens iDommencërent à éteridi*e leurs idées et à généraliser leurs mots ^ rignorance des inventeurs dut assujettir cefle méthode à des . bornes fort étroites ; et •ecMnme ils avaient d'abord trop muhiplié les noms des individus faute de connattre les genres et les espèces , ils firent ensuite trop peu d'espèces et de genres faute d'avoir considéré les êtres par toutes leurs différences. Pour pousser les divisions assez loin, il eût fallu plus d'expérience et de lumières qu'il» n'en pouvaient avoir ^^et plus de recherches et de travail qu'ils n'y en voulaient employer. Or si, même aujourd'hui , l'on découvre chaque jour de nouvelles espèces qui avaient échappé j:usqu'ici à toutes nos observations , qu'on pense combien il dut js'en dérober à des homnies qui ne jugeaieai des choses que sur le premier aspect. Quaiit aux classe» primitives et aux notions les plus générales y il est superflu d'ajouter qu'elles durent leur échapper encore. Comment, par exemple aiuraient-ils imaginé ou entendu les mots de matière, d'esprit , de substance, de mode, de. figure, de mouvement, puisque nos philosophes qui s'en servent depuis si long-temps ont bien de la peine à les entendre eux-mêmes, et que , le» idées qu'on attache à ceft mot» étant purement métaphysiques, ils n'en, trouvaient aucun modèle dans la nature ?

Je m'arrête à ce» premiers pa» , et je supplie me» juges de suspendre ici leur lecture pour considérer,, sur l'invention des seuls substantifs physiques , c'està-dire , sur la partie de la langue la plus facile à trouver , le chemin qui hii reste à faire pour exprimer toutes les pensées des hommes , pour prendre une forme constante, pour pouvoir être parlée en |HTblic , et influer siur la société t je les supplie dec

20a PE L'IKÉGALITE DES CÛKDlTfÛirS.

réfléchir à ce qu^îl a' faliu de temps et de connaissances pour Irouver les nombres (14)9 los mois abstrais, les aorutes, et tous le»temps des yeAeSr hs panfeules^y la* syntaxe ^ lier les pi^positionr, le» raisonnemens ^ et former Ibate Ta logique du disooum. Qual&t à moi , effrayé diesdifficullés^cpil se multiplient, et convaincu de l'impoMlbiltlé presque défltontrée que les langues aient pu naître: et s'ié- ^iAir par des^ moyen» purement humains, je laisse à quf voudVa rentrepreiidre la diseossion de ee difficile problème , lequel a été le plus nécessaire de la soci^ déjà liée à rinslitutiou' des- langues ^ eu des langues déj^ iaventées^àyétaUlssement dé la société.

Quoi qu'il en soit de ces or%ihes> on voif du moins r att pea de soin qu*a pris la natlire de rapprocher les hommes par des besoins? mutuels et de leur faciliter lîusage de: la parole, combien elle a peu^préparélauD sociabilité, et coin^iea dlà a peu mis dtà^deto dkns tout ee qti?if» ont ÊAit poui»' en établir les liens^ Un effet ILest iinp(ossifole d;^iiiaa« giner pourquoi , dans cet état primitif,, ua homme aurait plutOlr besoin, d'un autne honmie qu^us.singe eU'Un loup deson sembihëley m ,.ce besoin-supposé^ quel motif pomtail cn|^ger TaiiCre à y pourvoir ^ ni même y êA ce^dermer cas-, comment ils pourraient convenir enive eus des eondilîons^ Je- saî» qu'on nous ré^te sims^ cesse que rieu' d^ei^ ét4^ si mwérable que Fhmnme dansi cet étal ; et s^ estviaiy conmie je eroisr ravoir prouvé , qaPll n?eét pu i^'après bien des sièdefr avoir le désir et yocoaakm d'en sortir ,. ee serait un^procès à faire à kl nature , et non h cehiit qu'elle auvait ainsi- constitué. H^i» si j'entende bien ce terme de mis^retéfe, e'esl^ufi ïïÊ»l qui n'a aucun sens, ou qui ne signifie qu'ime

FBEMIER^ pjtRTlE. OoJ

pvrvation douloureuse , et' !a souffrance du cotps ou de Vàftie : or , Je voudrais bien qu'on m'expliquât quel peut être le genre de* misère d'un ètte libres dont lie- cœur est en paix et le eorps en santé. Je demande laquelle ^ de la" y¥e civile ou naturelle ^ est la phis sujetlë^ à devenir insuppoil^bie à ceur qur en jouissent. Nous ne voyons preiique autour de nous que des gen» qui se plaignent de leur existence, plusieurs même qui s*en privent autant qult est en eux; etlaréuniondesloffr divines et humaines suffît à peine pour arrêter ce désordre. Se demande^ si jamais on a ou! dire qu'un sauvage- en liberté ait seulement songé k se plaindre de la vie et à se donner la mort. Qu'on juge donc avec moihs d'&rgueil de quel côté est îa véritable m^re. Kîen au eontraire n'eùfeété simbérabliequelliiomme sauvage ébloui par des Itimièires , tourmentépar des passions , et raisonnant sur uik état diflférenl du sien^ Ce fut par une prudence très-saga- que Ibs^ facultés qu'il avait en puissance nedevaient se développer qu'avec les occasions de les exercer, afin qu'elles ne lui. fussent ni superflues et à cbargf^ avant le temps ,. bI tardives et inutiles au besoin. Il avait dans le seul inslïnct tout ce quH lut fallait pout vivre dans Pétat de nature ; il n'af dans une raison cultivée que ce qu'il luî faut pour vivre en S()ciétéi.

tk pai^aft df abord que lea homiihed^ dané cet état,.. Dr'ayant entre eux aucmie sorte êe reïâtten morale ni de devoirs connus., ne pouvaient être ni bons ni mécbatts , et ^'avaient ni tices. ni vet tus> à moin», que , prenanl ôes mots dans un seiis pbysi(}ue, on^ ^'appelle vices dkn» llndivîdu les qinaliiés qui peuvent nuire à in propre conservation , et vertus celles qui peuvent y contribuer; auquel' caft il fauib^it appoleit fe plus vertueux celui qui résisterait

204 DE L^iNÉGA^LlTE DES CONDÏTiO^S.

le moins aux simples impulsions de \sl nature. Mais 9 sans nous écarter du sens ordinaire, il est à propos de suspendre le jugement que nous pourrions porter sur une telle situation , et de' nous défier de nos préjugés jusqu'à ce que , la balance à la piain ,00 ait examiné s'il y a plus de vertus que de vices parmi les hommes civilisés , ou si leurs vertus sont plus avantageuses que leurs vices ne sont funestes, ou si le progrès de leurs conniissauces est un dédommagement suffisant des maux qu'ils se font mutuellement à mesure qu'ils s'instruisent du bien qu'ils devraient se faire, ous'ilsne seraient pas , à tout prendre , dans une situation plus heureuse de n'avoir ni mal à craindre ni bien à espérer de personne , que de s'être soumis à une dépendance universelle , et de s'obliger à tout recevoir de ceux qui ne s'obligent à leur rien donner.

N'allons pas surtout conclure avec Hobbes que, poiir n'avoir aucune idée de la bonté , l'homnae soit naturellement méchant ; qu'il soit vicieux , parce qu'il ne connaît pas la vertu ; qu'il riefuse toujours à ses semblables des services qu'il ne croit pas leur devoir ; ni qu'en vertu du droit qu'il s'attribue avec raison aux choses dont il a besoin , il s'imagine follement être le seul propriétaire de tout l'univers. Hobbes a très-bien vu le défaut dé toutes les définitions modernes du droit naturel : mais les conséquences qu'il tire de la sienne, montrent qu'il la prend dans un sens qui n'est pas moins faux. £n raisonnant sur les principes qu'il établit , cet auteur devait dire que l'état de nature étant celui où le soin de notre conservation est le moins préjudiciable à celle d'autrui , cet état était par conséquent le plus propre à la paix et le plus convenable

PREMtkRE PARTIE. 2o5

au genre < humain. Il dit précisément le contraire, pour avoir fait entrer mal à propos dans le soin de la conservation de rhomme sauvage le besoin de satisfaire une multitude de passions qui sont Touvrage de la société -, et qui ont rendu les lois nécessaires. Le méchant , dit-il , est un enfant robuste. Il reste à savoir si Thomme sauvage est un enfant robuste. Quand on le lui accorderait , qu'en con-< clurait-il? Que si, quand il est robuste, cet homme était aussi dépendant des autres que quand il est faible , il n'y a- sorte d'excès auxquels il ne se portât; qu'il ne battît sa mère lorsqu'elle tarderait trop à lui donner la mamelle ; qu'il n'étranglât un de ses jeunes frères lorsqu'il en serait incommodé ; qu'il ne mordit la janibe à l'autrè lors(ju'il en jserait heurté ou troublé : mais ce sont deux suppositions contradictoires dans l'état de nature que d'être robuste etdépendant. L'homme est faible quand il est dépendant, et il est émancipé avant que? d'èUre robuste. Hobbes n'a pas vu que la même cause qui empêche les sauvages d'user de leur raison , comme le prétendent nos jurisconsultes, les empêche en même temps d'abuser de leurs facultés , comme il le prétend lui-même; 'de sorte qju'on pourrait dire que les sauvages nç sont pas méchans précisément parce qu'ils ne savent pas ce que c'est qu'être bons; car ce n'est ai le développement des lumières ni le frein de la 4oi , mais le «alirie des passions et l'ignorance du ^ee qui les empêchent de mal fairo : Tante plus 4n mis pr&vidt vUiorum ignoraiio fuàm in his CûfffUtio virtutis. Il y a d'ailleurs un autre prin- 4>ipe que Hobbes n'a point aperçu , et qui , ayant été donné à l'homme pour adoucir en certaines circonstances la férocité de son amiui ^propre ou le

-SOG DE Cimi^àtlti mS COMDltlONS.

4ésir de fie oonsei'ver ^vaol la iimMittoe de e^ ^mour (i 5) , tempère Tardeiir 4|u'll ajfAur son blen- -étre par une fépu^»aii€e Umée à. TO|r tmifirir «oa -semblable. Jene crois pas avoir auauèe coalradic* %km à cpaîodre en accordanl à rhomaoe Ja seide vertu naturelle qu'ait été forcé de reooonattre I9 . détracteur le plus «^utré des vertus humaines.. Je ^arie de la pitiés dbp^sttioo €on¥enableà des è^^ aussi faibles et sujets À autant de,llle^lXI|<le nous le sommée; ^ertu d'autant plus umversette et d'autant filus utile à riiomme, qu'elle précède en lui Tusage ide toute réflesiLion , et si naturelle , que ies bétes «nèmesea donnent qudqu^oîs des signes sensibles» jSans parler de la te^diesse des mères pour leurs petits , et des périls qi^'^es bravent pour les en jgarantûr^ on observe tous les jours la répugaaoce qu'ont les chevaux à fouler auic pieds un corps vivant Un aaim^ ne passe point sansiiiquiétude auprès d'un animal mort de wu espèce : il y en a iinéœe qui leur donnent une sorte doisépiil>hû*e ; H les tristes mugissemens du bétail entraat dans une -Jboucberie annoncent l'impression qu'U reçoit de fliomble spectacle qui le frappe. On voit aviec plaisir l'auteur de la jkMc de$ ÂétilUèi^) , forcé de «eoeanalire l'IwMttme pour un être eompatàssant^ «ensible >, sortir ^ dans l'exemple qu'il e» donne , de «on stjrle froid et subtil , pour nous.(rf{nr ' la palbé- &iiq«e «BU^ed'un hon^ne CAforaiéqtii aperçoit aw dehors une Mteféfooe assaisbantun «nfautdii sew de «a aaère 9 brisant «ous sa dent cmemtvtèie «as faibles membres , et déobtraot de ses ongles le» ■I. j ' " I ■ ■ «

{*) . Benitrd MandeTÎUe , médecin h^ttsndMS , w» «m •6;;K^ jttort «n 1733, auteur de UfaUe des AMUs et d<>,pt mMufw autres ouvraj^es hardis ou Jiceaâeos.

PaSMIEfiE PÂBTIE. stoy

entrailles palpitaates de «et ei^ant. Qudle afirense •agitation ja^prouve point ce témoin d'an év^oement auqm^ 4I ne pvend ainoun ûiléréi personnel ! guettes angoisses ne soni^-t*^ pas à cette vue , de me pouvoir porter aitectn seecmrs k la «ère éva- BOute 9 ni à renfant exigeant !

Tel est le par mouvement ^ fei narUire , ai^âiéear À toute réionon; telle eattlafo^ee de la pitié natuf^e , qae tes nsfisors les plos dépravées ont enoore peine à détruire, puis^'on voittoas4es joiu^ dans nos speetaoles/à*atten(^:^ et pleurer aux maUieurs 4*uB infortuné , tel qui 9 s^il était à la place du ^an 9 aggravottit encore lestourmens de sou entnemi ; (**) [semblable auxangutnaifie^ylla, si sen- .rîble aiux mavK qu^ n*avait pas causés 9 •ou à cet Alej^ndse de Pbère tpd n'osait assister à k représentation d'auf^ne tragédie 9 de peur qu'on ne le vttgémir aisrec Andromaque et Priam 9 tandis qu'il écoutait sans éaMtion tes eris de tant de cit03^us iqu*joa égorgeait tous les |oars par ses ordres.

Mollissima cordai HatiHiilo generi dare «e natura jfatetur , QuK laeitmas dédit. ]

llandovîUe a bien senti qu^avec toute leurmorale les bonunesa'eussent jamaÎRété que des mon0tres.9 fSi ia natui^ ne leur eût donné la pitié à l'appui de M tmBoa aimais Âln*a pas vu que de eette seule 4iuaUlé découlent toutes les vertus sociales -qu'il •ireut disputer aux hommes. En effet 9 qu'estnce que la généfouié 9 la clémence 9 rbumantté 9 sinon la ^pitié flq^pyquée aux faibles, aux coupables ou à

(*) Ce qui est eatre deits crodiolf n^exi tait pas dast les pctBBÛèret ^itio9s.

aoS DE l'inégalité des conditions.

Tespèce humaine en général ? la bienveillance et Tamitié même sont , à le bien prendre-, lies pro-^ ductions d'une pitié constante , fixée sur ua objet particulier : car désirer que quelqu'un ne souffre point , qu'est - ce autre chose que désirer qu'il soit heureux ? Quand il serait vrai que la commisération ne serait qu'un sentiment qui nous met à la place de celui qui souffre , sentiment obscur et vif dans l'homme sauVage , développé mais faible dans l'homme civil , qu'importerait c^tte idée à la vérité de ce que je dis, sinon de lui donner plus de force ? En effet la commisération sera d'autant plus éncrgi(](uc que l'animal spectateur s'identifiera plus intimement- avec l'animal souffrant. Gril est évident que cette identifîcatioj^ a dû être infinimeirt pins étroite dans l'état de nature que dans l'état de raisonnement. C'est la raison qui engendre l'amour;propre , et c'est la réflexion qui le fortifie ; c^est elle . qui replie l'homnie siir lui-même ; c'est eHe qui le sépare de tout ce qui le génB et l'afflige. C'est la philosophie qui l'isole; c'est par elle qu'il dit en secret, à l'aspect d'un homme souffrant ("*); Péris si tu veux ; je suis en sûreté. Il n'y a plus que les dangers de la société entière qui troublent le sommeil tranquille du philosophé et qui l'arrachent de son lit. On peut impunément égorger' son semblable soTis sa fenêtre ; il n'a qu'à mettre ses mâiiis sur ses oreilles (**) et s'argumenter un peu , pour empêcher la nature qui se révolte en lui de l'identifier avec celui qu'on assassine. L'homme sauvage n'a 'point cet admirable talent ; et, faute de sagesse et ■ de raison , on le v6it toujours se livrer étourdimeilt

(*) Ce morceau est de Diderot, f^o/, la Notice. (**) Ibid.

I>AEM1EAE PARTIE. . OXH}

au premier sentiment de rhumanité. Dans les émeutes , dans les querelles des rues , la populace s'assemble 9 Thomme prudent s'éloigne ; c'est la canaille , ce sont les femmes des halles, qui séparent les combattans , et qui enipécbent les honnêtes gens de s'entr'égorger.

Il e^t donc bien certain que la pitié est un, sentimeçt naturel qui , modérant dans chaque individu l'activité de l'amour de soi-même , concourt à la conservation mutuelle de toute l'espèce. C'est elle qui nous porte sans réflexion liu secours de ceux que nous voyons souffrir ; c'est elle qui , dans VéUxt de nature , tient lieu de lois , de mœurs , et de vertu , avec cet avantage que nul n'est tenté de désobéir à sa douce voix : c'est elle qui détournera tout sauvage robuste d'enlever à un faible enfant ou à un vieillard infirme sa subsistance acquit avec peine. 9 si lui- même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs : c'est elle qui , au lieu de celle maxime sublime de justice raisonnée , Fais à autrui comme tu veux qu'ion te fasse y inspire à tous les hommes cette autre maxime de bouté naturelle bien moins parfaite 9 mais plus utile peut-être que la précédente , Fais ton hien avec ie moindre mai iV autrui qu^ii est possible. C'est , en un mot, dans ce sentiment naturel , plutôt que dans des argumens subtils, qu'il faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouverait à mal faire , même indépendamment des maximes de l'éducation. Quoiqu'il puisse appartenir à Socratê et aux esprits de sa trompe d acquérir de la vertu par raison , il y a long-temps que le genre humain ne serait plus , si sa conservation n'eût dépendu que des raisonne mens^ de ceux^ qui le composent. >

910 DE I.*IN£OALITé BBS CONDITIOHS.

Avec des passions si peu activer , et un frein si salutaire , le» hommes , plutôt farouches que méchans , et plus attentifs à se garantir du mal qu*i]s pouvaient reeevotr, que tentés d'en foire àr autrui , n'étaient pas sujets à des démêlés fort dangereux : comme ils n'avaient entre eux aucune espèce de commerce ; qu'ils ne connaissaient par conséquent ni la vanité ni la considération , ni Testime , ni le mépris ; qu'As n'avaient pas la moindre notion du tien et du mien , ni aucune véritable idée de la fostice ; qu'ils regardafient les violences qu'ils pouvaient essuyer comme un mal focîle à réparer, et non comme une infure qu'il faut punir, et qu'ils ne songeaient pas même à la vengeance,, si ce n'est > peut- être machinalement et sur-le-champ , comme le chien qui mord la pieire qu'on lui j^Ue ; leurs disputes eussent eu rarement des suites sanglantes, si elles n'eussent pomt eu de sujet piusjensible que làr pâture. Mais fen vois un. plus dangereux dont il me reste à parler.

Parmi (espasmons qui agitent le cœur de Fhomme, il en est une ardente , impétueuse , qui rend un sexe nécessaire à Tautre ; passion terrible qui brave tous les dangers , renverse tous les obstacles , et qui , dans ses fureurs , semble propre à détruire le genre humain qu'eHè est destinée à consa^er. Que deviendront les homn^es en proie h cette rage effrénée et brutale , sans pudeur, sans retenue , et se disputant chaque jour leurs amours au prix île leur sang.

11 faut convenir d'abord que plu9 les passions sont violentes, plus les lois sont ikétessaires pour les contenir: mais^ outre que les désordres et les crintes que les passions causent tous les jours parmi nous , montrent assez l'insuffisance des lois à cet égard , il

PBEW1£RE PABÏIlîV' XI y

sevaîl encore bon d'examiner si ces désordres ne 90U i |KNn« né» avec ks-lois mêmes ; car ak)rs » ^uand elle» seraieni capables de les réprimer^ ce seraU bien le nooia» ^'on eût dû exig^CF, que d'airrèter uu mal qui n'existerait point sans elles,'

GommençoBS par distlogner le moral du physique dans le seolîment, de Tamour^ Le pirfsiqae esè ce désir gjénévat qm porte u» sexe à«'ualr à l'autre. I^ moral^st ce.^t détermine ee désîrelle^f^stnr un seul objet esekisiveHvenI, ou qui du mi^m lui doane pour cet objet préféré u» pUisg^rand degiré d'énerçie^ Ov À «si. facile de ¥0ip que le mioral de PanàCMHr est>un sentiment fa^cUee né de Fusage de ^ la société 9 et eélébré par lesfenMnes avec beaucoup d'habileté et de soin pour' établir leur empire , et rendire dominant le sexe qui devrait obéir. Ce sentiment étant fondé sur certaines notions du mérite ou de la beauté, qu'un sauvage n'est point en état -d'avoir, et sur des comparaisons qu'il n'est point en état de Iake, doit être presque mil pour lui : car conune son esprit n'a pu se former des idées abstrai* tes de régularité et de proportion, son coeur n'est point non plus susceptible des sentimeos d'admira* tion et d'àmpuT, qi:d, même sans qu'on s'en aper* ç<»>ve> naissent de l'application de ces idées : il écoute umquement letempérament qu'il a reçu de là nature, et non lé goût qu'il n'a pu acquérir, et: toute leB»afte est benne pour luk

B^nmésau seul physique de l'ameur ^et assez heureux pour igncHrer ces préférences qui en irritent le sentiment et en augmentent les difficultés, les homme» doivent sentir moins fréquemment et moins vivement les ardeurs du tempérament, et par conséquent avoir entre eux des disputes plus rares etaieifis cruelles. L'ima^iiialiou , qui fait t^u^^

!2ia DE L*1NëGA£1TÉ DES -CONDITIONS.

de ravages parmi nous, ne parle point à des cœur» sauvages ; chacun attend paisiblement l'impulsion de la nature, s-y livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur^ ôt, le besoin satisfait, tout le désir est éteinte ),

C'est donc une chose incontestable que L'amour ménie, ainsi que toutes les aptres passions, n'a acquis que dans la société* cette ardeur impétueuse qui le rend si souvent funeste aux hommes ; et il est d'autant plus ridicule de représenter les sauvage» comme s'entr'égorgeant sans cesse pour assouvir leur brutalité , que cette opinion est directement contraire à l'expérience , et que les Caraïbes, celui de tous les peuples existaus qui jusqu'ici s'est écarté le moins de l'état de nature, sont précisément les plus paisibles dana leurs amours ,* et les moins sujets à la jalousie , quoique vivant sous un climat brûlant qui semble toujours donner à ces passions une plus grande activité.

A l'égard des inductions qu'en pourrait tirer , dans plusieurs espèces d'animaux, des combats des mâles qui ensanglantent en tout temps nos bassescours , ou qui font retentir au printemps nos forêts de leurs cris en se disputant la femelle, il faut commencer par exclure toutes les espèces, où la nature a manifestement établi, dans la puissance relative des sexes, d'autres rapports que parmi nous: ainsi les combats des coqs ne forment point une induction pour l'espèce humaine.. Dans les espèces où la proportion est mieux observée , ces combats ne peuvent avoir pour causes que la-rarelé des femelles eu égard au nombre des mâles , ou les intervalles exclusifs durant lesquels la femelle refuse constamment l'approche du mâle , ce qui revient à la première cause ; car si chaque femelle ne souffre le

PBEMlEaE FAKTIC. SlS

mâle que durant, deux mois de Tannée, c'est à cet égard comme si le nombre dés femelles était moindre des cîiiq sixièmes. Or aucun de ces deux cas n'est applicable à Tespèce humaine, où le nombre des femelles surpasse généralement celui des mâles , et où Ton n'a jamais observé que, même parmi les sauvag;es, les femelles aient, comme celles des autres espèces y des temps de chaleur et d'exclusion. De plus, parmi plusieurs de ces animaux, toute Tespèce entrant à la foia en effervescence , il vient \\n moment terrible d'ardeur commune, dé tumulte , de désordre et de combat ; moment qui n'a point lieu parmi l'espèce humaine, où l'amour n'est jamais périodique. On ne peut donc pas conclure des combats de certains animaux pour la possession des femelles , que la même chose arriverait à l'homme dans l'état de nature; et quand même on pourrait tirer cette conclusion , comme ses dissensions ne détruisent point les autres espèces , on doit penser au moins quelles ne seraient pas plus funestes à la nôtre; et il est très-apparent qu'elles y causeraient encore moins de ravages qu'elles ne font dans la société , surtout dans les pays où, les mœurs étant encore comptées pour quelque chose, la jalousie des amans et la vengrance des époux ^^ïausent chaque jour des duels , des meurtres , et pis encore; où le devoir d'une éternelle fidélité ne sert qu'à faire 4^s adultères; et où les lois mêmes de la continence et de Thonneur étendent nécessairement la débauche et multiplient les avortemens.

Concluons qu'errant dans les forêts, sans indus^ trie , sans parole , sans domicile , sans guerre et sans liaison , sans nul besoin de ses semblables comme gaus nul désir de leur nuire , peut - être même

2l4 VE h'iriE^khni DE» CONDITIONS.

sans jamais ea eomialtre ancuttkiâîvidaeUemesif ^ l-'homme saavag;^ , sujet à peu de passions^ et s« sQffisaBt à kû même y, u^a^mit ^He tes seaHmens et iesluinrières^profires à cet ^at; cpi^il ne sentait ^e ses Trais bf^cms, ne reg;afâ2^t q|ie ee qn^ eroyait avoir intérêt ée voir 5 ef qfue son inlelHgenee ne £u» sait pas plus de psogrès que sa vanité. Si par hasarçl il faisait quekfue découverte ^ ^ pouvait d'autant moins là conuiMim^er qift'il ne recennaissait pas- Hkéœe ses^cirfaii». L'au*t périasaâ avec l*i»venliienr. 11 ny avasli ni édvcaÉieR ni progrès^; le» généra^ tîon» se œultqiyaîeat iautifement; et chacune partank toujours duméme points les siècles s^écoulaâent dans toute la g^ssièreté de» premiers â^pe»; Ve^ pèce était èéjk vieille ,; et Fboinme restait ^oufours enfant.

Si je me suis' étendu si leng^t^mps sur la snppo<« stikin de cette conditiKm psimitivey c'est qu'ayant d'ancienne» erreuf» et de» pxé)i]^» ïiivétésés à dé* truire y j'ai cru devoir creuser jusqu'à la racine ^ et montrer y dan» le tableau dut véritable état de na~ tu^y combseit Finégaliié, naèiBe naturelle, est. loin d'avoir èsm» cet état autant de réaiité et d'in* fluence que le prétendent nos écvi^vaînst

En effet il est aisé devoir qu'è&treks dilFéreuce^ qui distinguent les hfMBunes, pkisàeura passent pour natur^ks, qui soni^imiquemeut l'ouvrage de l'habitude ef deê drvers genres de vie que Les liomme» adoptent dans là société. Ainsi un tempérament robuste ou délicat, la force ou la fail^esse qpi en dépendent, viennent souvent plus de la manière dure on efféminée ck)nt on a été élevé, ^pie de la constitution primitive des corps. 11 en est de mèn»ot des forces de l'esprit ; et non-senlement l'éducatîoB met de la différence entre ks esprits <îultlvé9

PKBHïàâli PAlTir. 31 5^

el ceux qui ne le sent pas, mais elle augmente celle cpii se troore énVct tes premiers à proportion de la culture; car qu^on f;éant et un nain marchent sur la même roule, eliaque psw quHs feront Tun et Tautre donnera un nouvel avantage au géant. Or, si Ton compare ta diversité prodigieuse d^édUeations et de genres de vie qui^règne 4atis les dîfférensordres de Tétat civil avec la simplicité et Tuniferitiifé de la vie animale etsauvage , où tous se nournssent des mêmes alinaens, vivent de la même manière ,* et font exaotemenr Ves mêmes choses, on comprendra^ combien )a différence d'homme à^ honune dottêtre moindre dansTétat^ de natare que dans c^ui de-société , et combien ^inégalité natu^ relie doH a«igmenter dans Te^èce humaine par l'inégalité dJinstitution.

M^ quand la nature afllecterai% dans la disirihii» lion de ses dons autant de préférences qu'on le prétend, quel avantage les plus fa vorisésentireraîentHls au préîudi^e des autres dans un état de choses qui. n'admettrait presque aucune sorte de relation entre eux? lià.où il n'y a point d'amour, âe quoi servira la beavté? Que serti'esprità' des gens qui ne parlent point , et la ruse à ceux qui n'ont point d'affaires? J'entends toufonrs répéter que les^plus forts* opprimeront les faibles. Mais qu'em m'exf^iqne ce qu'on veisft dire par ce mol d^ofirpression. Le» ims dommeron^ avee violence , les autres gémisoni »iservisà tous leurs caprices. Voilà précisément ce que l'observe parmi nous ; nKiis je ne vois pas coimént cela pounrak se dire des hommes sauvages f k qui l'on aurait même bien de la peime à fsûre entendre ce que c'eal que servitude et dbminallien. Un homme pourra bien s'emparer des fruits qu'un au- Ue a cueiBis , du gibier qu'il a tué , de l'anlre qui

'Ji6 DE l'iirÉGALITE DES CONDITIONS.

lui servait d'asile ; mais comment viendra-^t-i) jamais à botit de s'en faire obéir 9 et quelles pourront être les chainefs de la dépendance parmi des homme» qui ne possèdent rien ? Si l'on me chasse d'un arbre, j'en suis quitte pour aller à un autre; si l'on me tourmente dans on lieu , qui m'empêchera de passer ailleurs ? Se trouvera-t-il un homme d'une force assez sitpérieure à la mienne , et deplus^assez dépravé, assez paresseux et assez féroce, pour me contraindre à poi^'voir à sa subsistance pendant qu'il demeure oisif? il faut qu'il se résolve à ne pas me perdre de vue'im seul instant , à me tenir lié. avec un très-grand soin durant son sommeil, de peur que je ne m'échappe ou que je ne le tue; c'està-dire qu'il est obligé de s'exposer volontairenient à une peine beaucoup plus grande que celle qu'il veut éviter , et que celle qu'il me donne à moimême. Après tout cela, sa vigilance se relàchet-elle lin moirient , un bruitimprévu lui fait-il détourner la tête; je fais vingt pas dans la £orêt , mes. fers sont brisés, et il ne me revoit dé sa vie.

Sans prolonger inutilement ces détail» , chacun doit voir que les liens de la servitude n'élant formés que de l'indépendance mutuelle des hommes, et des bes^^ins réciproques qui les unisisent, il est impossible d'asservir un homme sans l'avoir mis», auparavant dans le cas de ne pouvoir se passer d'un autre ; situation qui , n'existant pas dans Fétat de nature, y laissé chacun libre du joug ,^ et rend vaine la loi du plus fort.

Après avoir prouvé que l'inégalité est à peine sensîbie dans l'état de nature, et que son influence y est presque nulle , il me reste à montrer son origine et ses progrès dans les développement successifs de l'espnt humain. Après avoir montré* que la:

perfectiéiUU ^ les vertus sociales 9 el les autres fa* cultes que rhonmie naturel avait reçues en puissance 9 ne pouvaient jamais se développer d'ellesmêmes, qu'elles avaient besoin pour cela du concours f(H*tuit de plusieurs causes étrangères^ qui pouvaient ne jamaisnattre , et sans lesquelles il fût demeuré éternellement dans sa condition primitive , il nie reste à considérer et à rapprocher les diiSreiis hasards qui ont pu perfectionner la raison hii* màine en détériorant l'espèce, rendre un être méchant en le rendant sociable , et d'un terme si éloigné amener enfin l'homme et le monde au point où nous les voyons.

J'avoue que les événemens que î*ai à décrire ayant pu arriver de plusieurs manières, je ne puis me dé*, terminer sur le choix que par des conjectures ; mais outre tpie ces conjectures devienneot des raisons quand elles sont les plus probables qu'on puisse tirer de la nature des choses, et les seuls moyens^ qu'on puisse avoir de découvrir la vérité, les conséquences 'que je veux déduire des miennes ne seront point pour cela conjecturales , puisque ,^ sur les principes que je viens d'établir, on ne saurait former aucun autre système qui ne me fournisse les mêmes résultats, et dont je ne puisse tirer les mêmes conclusions.

Ceci me dispensera d'étendre mes réflexions sur la iuanière dont le laps de temps compense le peu de vraisemblance des événemens; sur la puissance surprenante des causes très-légères, lorsqu'elles agissent sans relâche; sur l'impossibilité où l'on est, d'un côté , de détruire certaines hypothèses ,>i de l'autre on se trouve hors d'état de leur donnetle degré de certitude des faits; sur ce que deux faits étant donnés comme réels 1i lier par une suite de 8. 10

dl8 DB L^lHéCÂLlTB »ES CONDITIONS.

faits mtermé^aires, înconnas, ou regardés comme tels 9 c*«st à riustoirej quand on Ta, de donner les laits qui les lient ; c'est à la philosophie , à son défaut, de déterminer les faits semMables qui peuvent les lier; enfin, sur ce qa*en matière d'événemens la similitude réduit les faits à un beaucoup plus petit nombre de classes différentes qu'on ne se Tima» gine. U me suffît d'offrir ces objets à la considératioin de mes juges; il me suffît d'avoir fait en sorte que les lecteurs vulgaires n'eussent pas bescôn de les considérer.

FIN DE LA PBEMIEUE PÀATlE.

SÉGOHDB FARTIB. Slf

Le premier qui^ ayant enclos un terrain ^ s^avisa de dire c^ci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de cihnes, de guerres, de meurtres^ que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Car* dez-vous d'écouter cet imposteur ;\ou8 êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous , et que la terre n'est à personne! Mais il y a grande appa* rence qu'alors les choses en étaient déjà venues au point de ne pouvoir plus durer conmie elles étaient : car cette idée de propriété dépendant de beaucoup d'idées antérieuresqui n'ont pu naître que successivement, ne se forma pas tout d'un coup dans l'es* prit humain : il fallut faire bien des progrès, acquérir bien de l'industrie et des lumières , les transmettre et les augmenter d'âge en âge , avant que d'arriver à ce dernier terme de l'état de nature. Reprenons donc les choses de plus haut, et tâchons de rassembler sous un seul point de vue cette lente siUcession d'événemens et de connaissances dans leur oi*dre le plus naturel,

I^e premier sentiment de l'homme fut celui de ton existence, son premier soin celui de sa conservation. Les productions de la terre lui fournissaient tous les secours nécessaires , l'instinct le porta à en faire usage. La faim, d'autres appétits, lui faisant éprouver tour à tour diverses manières d'exister, il y en eut ime qui l'invita à perpétuer son espèce; et ce penchant aveugle , dépourvu de tout sentiment

2!10 DE L^lNÉ^ÀtlTÉ DES COtTDITIONS.

du cœur, ne produisait qu'un acte puremenAinimal ; le besoin satisfait , les deux sexes ne se reconnaissaient plus, et l'enfant même n'était plus rien à la mère sitôt qu'il pouvait se passer d'elle.

Telle fut la condition de l'homme naissant, telle fut la vie d'un animal borné d'abord aux pures seilsalions, et profitant à peine des dons que lui offrait la nature , loin de songer à lui ri^n arracher. Mais û se présenta bientôt des diflTcuIfés; il fallut apprendre à les vaincre : la hauteur des arbres qui l'empêchait d'atteindre à leurs fruits, la concurrence 4es animaux qui cherchaient à s'en nourrir, la férocité de ceux qui en voulaient à sa propre vie, tout l'obligea de s'appliquer aux exercices du corps ; il fallut se rendre agOe, vite à la course, vigoureux au combat. Les armes naturelles, qui sont les branches d'arbres et les pierres, se trouvèrent bientôt sous sa main. Il apprit à surmonter les obstacles de 1$ nature , à combattre au besoin les autres animaux , à disputer sa substance aux hommes mêmes, ou à se dédommager de ce qu'il fallait céder au plus fort.

A mesure que le genre humain s'étendit , les peines se multiplièrent avec les hommes. La différence 4es terrains, des climats, des «aisons, nut les forcer à en mettre dans leurs manières de vivR. Des années stériles, des hivers longs et rudes, des étés brûlans qui consument tout, exigèrent d'eux xme nouvelle industrie. Le long de la mer et des rivières ik inventèrent la ligne et le hameçon > et devînrait pècheuk^ et ichthyophages. Dans les forêts ils se firentdes arcs et deS( flèches, et devinreh chasseurs et guerriers. Dans les pays froids il» se Gouvirirent des peaux des bêtes qu'ils avaient, tuées. Le tonnerre, un volcan ^ ou quelque heurçux

SECOKDE l^ARTIE. 331

Itiasalrâ^leur fit connallrele fea^ nouvelle ressource contre la rigueur de Thiver : iU apprirent à conv fterver cet élément, puisa le reproduire, et enfin à en préparer les viandes qu'auparavant ils dévoraient crues.

Cette application réitérée des êtres divers à luimême, et les uns aux antres^ dut naturdlement engendrer dans l'esprit de Thomme les perceptions de certains rapports. Ces relations que nt>us exprimons par les mots de grand, de petit, de fort^ de faible, de vite, de lent, de peureux, de hardi, et d'autres idées pareilles, comparées aubescnn^ et presque sans y songer, produisirent enfin chez lui quelque sorte de réilexion , ou plutôt une prudence machinale qui lui indiquait les précautions les plus nécessaires à sa sûreté.

Les nouvelles lumières qui résultèrent de ce développement augmentèrent sa supériorité sur les autres animaux en la luifaisant connaître. Il s'exerça à leur dresser des pièges, il leur donna le diange en mille manières ; et quoique phisieurs le surpassassent en force au combat, ou en vitesse à la course, de ceux qui pouvaient lui servir ou lui nuire , il devint avec le temps le maître des uns et Iç fléau dés autres. C'est ainsi que le premier regard qu'il porta sur lui-même y produisit le premier* mouvement d'orgueil; c'est ainsf que sachant encore à peine distinguer Içs rangs, et se contemplant au premier par son espèce, il se préparait de loin à y prétendre par son individu.

Quoique ses semblables ne fissent pas pour lut

ce qu'ils sont pour nous, et qu'il n'eût guère plus

de conunerce avec eux qu'avec les autres animaux,

. ils ne furent pas oubliés dans ses observations. !^es

confcnrmités que le temps put lui faire apercevoir

229 DE L^INÉG-ÀLITE DES CONDITIONS.

eatieeux, sa femelle et lui-même, le firent îugdr de ceHes qu'il n'apercevait pas; et voyant qu'ils se conduisaient tous comme il aurait fait en de pareilles circ<»stances, il conclut que leur manière de penser et de sentir était entièrement conforme à la »enne; et cette importante vérité, bien établie dans son esprit, lui fit suivre^ par un pressentiment aussi sûr et plus prompt que la dialectique, les meilleures règles de conduite que , pour son avantagée et sa sûreté , il lui convînt de garder avec eux*. Instruit par l'expérience que l'amour du bien^ être est le seul mobile des actions humaines, il se trouva en état de distinguer les occasions rares où rintérét commun devait le faire compter sur l'as* iîstance de ses semblaUes, et celles plus rares en-* core où la concurrence devait le faire défier d'eux* Dansle premier cas, il s'unissait avec eux en troupeau, ou tout au plus par quelque sorte d'association libre qui n'obligeait personne, et qui ne durait qu'autant que le besoin passager qui l'avait formée. Dans le second, chacun cherchait à prendre ses avantages, soit à force ouverte , s'il croyait le pouvoir, soit par adresse et subtilité, s'il se sentait le plus faible.

Voilà comment les hommes purent insensiblement acquérir quelque idée grossière des engage^ mens mutuels, H de l'avantage de les remplir, mais seulement autant que pouvait l'exiger l'intérêt présent et sensible ; car la prévoyance n'était rien pour eux; et loin de s'occuper d'un avenir Soigné $ ils ne songeaient pas même au lendemain. S'agissait-il de prendre un cerf? chacun sentait bien qu'il devait pour cela garder fidèlement son poste ; mais si un lièvre venait à passer à la portée de l'un d'eux, il ne faut pas douter qu'il ne le poursuivît

SECONDE PÀKTIE. 2^5

sans scrupule, «t qu'ayant atteint sa proie » il ne se souciât fort peu de foire manquer la leur à ses compagnons.

Il est aisé de comprendre qu'un pareil com-»

merce n'exigeait pas un langage beaucoup plus raffiné que celui des corneilles ou des singes qui s'attroupent à peu près de même. Des cris inarticulés 5 beaucoup de gestes, et quelques bruits imitatifs, durent composer pendant long -temps la langue universelle; à quoi joignant dans chaque contrée quelques sons articulés et conventionnels, dont^ comme fe l'ai déjà dit ,. il n'est pas trc^ facile d'expliquer l'institution , on eut des langues particulières, mais grossières, imparfaites, et telles à peu près qu'en ont encore aujourd'hui diverses nations sauvages.

Je parcours comme un trait des midtitudes de siècles , forcé par le temps qui s'écoule, par l'abondance des choses que j'ai à dire, et par le progrès presque insensiUe des commencemens; car plus les événemens étaient lenlsà se succéder, plus ils sont prompts à décrire.

Ces premiers progrès mirent enfin l'homme à portée d'en faire de plus rapides. Plus l'esprit s'éclairait, et plus l'industrie se perfectionna. Bientôt, cessant de s'endormir sous le premier arbre, ou de se retirer dans des cavernes, on trouva quelques sortes de haches de pierres ^^res et tranchantes qui servirent à couper du bois , creuser la tcfrre, et faire des huttes de branchages qu'on s'avisa ensuite d'enduire d'argile et de boue. Ce fut là Tépoque d'une première révolution qui forfiia l'établissement et la distinction des familles, 'et qui introduisit une sorte de propriété , d'où peut-être naquirent déjà bien des querelles et des combats. Cependant

22^ DE L'iMEGÂtlTà DES G0HDITI0H8.

coiâme les plus forts furent vraisemUaUement les premiers à se faire des l<%emeDS qu'ils se sentaient eapaUes de défendre > il est à croire que les faibles' trouvèrent plus court, et plus sûr de. les imiter que de tenter de les. déloger : et quant à ceux qui avaient déjà deis cabanes, aucun d'^ux ne dut chercher 'à s'appropriar celle de son voisin, moins parce qu'elle ne lui appartenait pas , que parce qu'elle lui était inutile, et qu'il ne pouvait s'en emparer sans s'exposer à un combat trèsrvlf avec la famille .qui l'occupait ^ Les premiers développemeps du coour furent l'effet d'une situation nouvelle qui réunissait dans une habitation commune les maris et les femiiçies, les pères et les enfans. L'habitude de vivre en- Mmble fit naître les plus doux sentimens qui soient connus des. hommes, l'amour conjugal et l'dmoxir paternel. Chaque famille devint une petite société d'autant mieux unie , que l'attachement réoiptX)que et la. liberté en étaient les seuls liens ; et ce. fut alors que siétablit la première différence dans la manière de Tivre des^ deux sexes , qui jus* ^u'icin^en avaient eu qu'une. Les femmes devinrent plus sédentaires, et s'accoutumèrent à garder la^ cabane et les enfans, tandis que l'homme allait chercher la subsistance commune: Les deux sexes conunencërent aussi, par une vie un peuplus molle, à perdre quelque chpse de leur férocité et de leur vigueur. Mais si chacun s^arément devint mpins propre à combattre les bétes sauvages, en revanche il fut plus aisé de s'assembler pour leur résister en cconmun. *

Dans ce nouvel état, avec une vie simple et «.olitaire, des besoins très-bornés, et les instrumens qu'ils avaient inventéspour y pourvoir, les hommes^

SECONDE PARTIE. aaS

jouissso^t d'un fort grand loisir, remployèrent à se procurer plusieurs, sortes de commodités inconnues à leurs pères; et ce fut là le preniier Joug qu'ilç s'imposèrent sans y songer, et la première source de maux qu'ils préparèrent à leurs descendans ; car outre qu'ils continuèrent ainsi à s'amollir le corp^ et l'esprit, ces commodités ayant par l'habitude perdu presque tout leur agrément, et étant en même temps dégénérées en de vrais besoins, la privation en devint beaucoup plus cruelle que la possession n'en était douce ; et l'on était malheureux de les perdre, sans être heureux de les posséder.

On entrevoit un peu mieux ici comment l'usage de la parole s'établit ou se perfectionna insensiblement dans le sein de chaque famille , et l'on peut conjecturer encore comment diverses causes particuHères purent étendre le langage et en accélérer le progrès en le rendaut plus nécessaire. De grandes inondations ou des tremblemens de terre environnèrent d'eaux ou de précipices des cantons habités; des révolutions du globe détachèrent et coupèrent en fies des portions du continent. On conçoit qu'entre des hommes ainsi rapprochés, et forcés de vivre ensemble, il dut se former ^n idionie commun , plutôt qu'entre ceux qui errftent librement dans les forêts de la terre ferme. Ainsi il est très-possible qu'après leurs premiers essais de navigation , des insulaires aient porté parmi nous l'usage de la parole ; et il est au moins très-vrûsemblable que la société et les langues ont pris naissance dans les lies, et s'y sont perfeçlionnées avant que d'être connues dans le continent.

Tout commence, à changer de face. Les hommes, errant jusqu'ici dans les bois , ayant pris une assiette plus fixe, se rapprochent lentement, se réunissent

aa($ DE L'iMÉGALITé DES G ONDITIONI/

en diverses troupes ^ et forment enfin dans chaque contrée une nation particulière , unie de mœurs et de caractères , non par des règlemens et des lois > mais parle même genre de vie et d^alimens, et pai» rinfluence commune du climat. Un voisinage permanent ne peut manquer d'engendrer enfin quelque liaison entre diverses familles. Des jeunes gens de différens sexes habitent des cahanes voisines ; le commerce passager que demande la nature en amène hient^t un autre non moins doux et plus permanent par la fréquentation mutuelle. On s'ac* coutume à considérer différens oh jets , et à faire des comparaisons ; on acquiert insensiblement des idées de mérite et de beauté qui produisent des sentimens de préférence. A force de se voir, on ne peut plus se passer de se voir encore. Un sentiment tendre et doux s'insinue dans Pâme j et par la moindre opposition devient une fureur impé-^ tueuse: la jalousie s'éveille avec l'amour; la dis-corde triomphe, et la plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain.

A mesure que les idées et les sentimens se succèdent, que l'esprit et le cœur s'exercent, le genre hÂmain continue à s'apprivoiser, les liaisons s'étendent eties liens se resserrent. On s'accoutuma à s'assembler devant les cabanes ou autour d'un grand arbre : le chant et la danse , vrais enfans de l'amour et du loisir , devinrent l'amusement ou plutôt l'occupation des honunes et des femmes oisifs et attroupés. Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même , et l'estime publique eut un prix. Celui qui chantait ou dansait le mieux , le plus beau , le plus fort , le plus adroit, ou le plus éloquent , devint le plus considéré ; et ce fut là le premier pas vers llnéga*

SBG05DE PÀETIB. 22^

lité 9 et vers le vice en même temps : de ces premières préférences naquirent d'un côté la vanité et le mépris , de l'autre la honte et Tenvie ; et la fermentation causée par ces nouveaux levains produisit enfin des composés funestes au bonheur et à rinnocence.

Sitôt que les hommes eurent commencé à s^a^précier mutuellement, et que l'idée de la considération fut formée dans leur esprit, chacun prétendit y avoir droit , et il ne fut plus possible d'en manquer impunément pourpersonne. Delà sortirent les premiers devoirs de la civilité , même parmi les sauvages; et de là tout tort volontaire devint un outrage , parce qu'avec le mal qui résultait de l'injure, l'offensé y voyait le mépris de sa personne, souvent plus insupportable que le mal même. C'est ainsi que chacun punissant le mépris qu'on lui avait témoigné d'une manière proportiqpnée au cas qu'il élisait de lui-même, les vengeances devinrent terribles , et les hommes sanguinaires et cruels. Voilà précisément le degré où étaient parvenus la plupart des peuples sauvages qui nous sont connus; ' et c'est faute d'avoir sufiisamment distingué les idées , et remarqué combien ces peuples étaient déjà loin du premier état de nature , que plusieurs se sont hâtés de conclure que l'homme est naturellement cruel , et qu'il a besoin de police pour l'adoucir, tandis que rien n'est si doux que lui dans son état primitif, lorsque, placé par la nature à des distances égales de la sMipidité des brutes et des lumières funestes de l'homme civil , et borné également par l'instinct et par la raison à se garantir du mal qui le menace , il est retenu par la pitié naturelle de fairie lui-même du mal à personne , sans y être porté par rien , même après en avoir

SiS DE L'lN£GALlTé DES COlTDlTIONâ.

reçu. Car ) selon Taxiome dû sage Locke , il nir murait y avoir d'injure oà ii n*y a point de propriété.

Mais il faut remarquer que la société commencée et les relations déjà établies entre les hommes , exigeaient en eux des qualités différentes de celles qu'ils tenaient de leur constitution primitive; que lai moralité conunençant à sMntroduire dans lés' actions humaines^ et chacun' avant les lois étant seul jug« et vengeur des offenses qu'il avait reçues, la bonté convenable au pur état de nature n'était plus celle qui convenait à la société naissante i qu'il fallait que les punitionsdevinssent plus sévères à mesure que les occasions d'offenser devenaient plus fréquentes 9 et que c'était à la terreur des vengeances de tenir lieu du frein des lois. Ainsi , quoique les hommes fussent devenus moins endurans» et que la pitié naturelle eût déjà souffert quelque altératicm , ce période du développement des facultés humaine» 5 tenant un juste milieu entre l'indolence de l'état primitif et là pétillante activité de notre amour-propre, dut être l'époque la plus heureuse et la plus durable. Plus on y réfléchit , plus on trouve que cet état était le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l'homme (16), et qu'il n'en a dû sortir que par quelque funeste hasard^ qui , pour l'utilité éoBnmùne , eût dû ne jamais arriver. L'exemple des sauvages , qu'on a presque tous trouvés à ce point, semble confirmer que le gibre humain était fait pour y rester tcmjours , que cet état est la véritable jeunesse du monde , et que tous les progrès ultérieurs ont été en apparence autant de pas* vers la perfection de l'individu, et , en effet , vers ta décrépitude de l'espèce.

SECONDS PAKTIC. 22fl

Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes , à/e parer de plumes et de coquillages , à se peindre le. corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pécheurs ou quelques grossiers instrumens de musique ; en un mot , tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire , et qu'à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains , ils vécurent libres , sains , bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature , et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant ; mais dès l'instant qu^un homme eut besoin du secours d'un autre , dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des campagnes' riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes,' et dans lesquelles on vit bientôt l'esclaVage et la misère germer et croître avec les moissons.

La métallurgie et l'agriculture furent les deux arts dont l'invention produisit cette grande révolution. Pour le poète; c'esf l'or et l'argent, mais pour le philosophe, ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain. Aussi l'un et l'autre étaient-ils inconnus aux sauvages de l'Amérique, qui pour cela sont toujours demeurés tels; les autres peuples semblent même être restés barbares tant qu'ils ont pratiqué l'un de ces arts san6 l'autre. Et l'une des meilleures raisons peutêtre pourquoi l'Europe a été, sinon plutôt, du moins plus constamment et mieux policée que les autres

a5o DB fiJuickLiti des conditions.

parties du mon^e, c'est qu'elle est à la fois la plus abondante en fer et la plus fertile en blé.

Il est trës-diffîclle de conjecturer comment les hommes sont parvenus à connaître et employer }e fer;. car il n'est pas croyable qu'ils aient imaginé d'eux-mêmes de tirer la matière de la mine , et de lui donner les préparations nécessaires pour la mettre en fusion avant que de savoir ce qu'il en résulterait. D'un autre côté , on peut d'autant moins attribuer cette découverte à quelque incendie acci* dentel y que les mines ne se forment que dans les lieux arides et dénués d'arbres et de plantes ; de sorte qu'on dirait que la nature avait pris des pré* cautions pour nous dérober ce fatal secret. Il ne reste donc que la circonstance extraordinaire de quelque volcan, qui, vomissant des matières métaU liques en fusion , aura donné aux observateurs ridée d'imiter cette opération de la nature : encore faut-il leur supposer bien du courage et de la pré* voyance pour entreprendre un travail aussi pénible, et envisager d'aussi loin les avantages qu'ils en pouvaient* retirer ; ce qui ne convient guère qu'à ^es esprits déjà plus exercés que ceux-ci ne le devaient être.

Quant à l'agriculture , le principe en fut connu long-temps avant que la pratique en fût établie: et il n'est guère possible que les hommes, sans cesse occupés à tirer leur subsistance des arbres et des plantes , n'eussent assez promptement l'idée des voies que la nature emploie pour la génération des végétaux; mais leur industrie ne se tourna probablement que fort tard de ce côté-là, soit parce que les arbres qui , avec la chasse et la pêche , fournissaient à leur nourriture, n'avaient pas be-» soin de leurs soins , soit faute de connaître l'usage

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