‹ DiscoursChapitre 24 sur 36 · L^1N£6AL1TB DBS CONDITIONS · texte numérisé non relu

L^1N£6AL1TB DBS CONDITIONS

faite (.es grandeurs et de la fortune , tandis que la foule rampe dans robscurité et la misère , c'est que les premiers n'estiment les choses dont ils jouissent qu'autant que les autres en sont privés , et que 9 sans changer d*état, ils cesseraient d'être heureux si le peuple cessait d'être misérable.

Mais ces diHails seraient seuls la matière d'un ouvrage considérable dans lequel on pèserait les avantages et les inconvéniens de tout gouvernement, relativement aux droits de l'état de nature , et où Ton dévoilerait toutes les faces différentes sous lesquelles l'inégalité s'est montrée jusqu'à ce jour, et pourra se montrer dans les siècles futurs, selon la nature de ces gouvernemens et les révolutions que le temps y amènera nécessairement On verrait la multitude opprimée au dedans par une suite des précautions mêmes qu'elle avait prises contre ce qui la menaçait au dehors ; on verrait l'oppression s'accroître continuellement sans que les opprimés pussent jamais savoir quel terme elle aurait, ni quels moyens légitimes il leur resterait pour l'arrêter; on verrait les droits des citoyens et les libertés nationales s'éteindre peu à peu , et les réclamations des faibles traitées de murmures séditieux ; on ver^ rait îa politique restreindre à une portion mercenaire du peuple l'honneur de défendre la cause commune ; on verrait de la sortir la nécessité des impôts, le cultivateur découragé quitter son champ, même durant la paix, et laisser la charrue pour ceindre l'épée ; on verrait naître les règles funestes et bizarres du point d'honneur ; on verrait les défenseurs de la patrie en devenir tôt ou tard les ennemis, tenir sans cesse le poignard levé sur leurs concitoyens; et il viendrait un temps où on les entendrait dire à l'oppresseur de leur pays :

SECONDE PABTIE- ^55

Pdctore si fratris ^ladiuIn juguioque parentis Gondere mft jnbeas , gravidœque in viscera partu ^ Conjugis, invita peragatn tamen uinnia dextrà.

(LucAiN , Pluir.^ . , I , .<7(). y

De Textréme inégalité des conditions et des fortunes , de la diversité des passions et des talent? , des arts inutiles , des arts perpicieux , ^^s sciences frivoles, sortiraient des foules de préjugés, également contraires à la raison , au bonheur et à la vertu : on verrait fomenter par les chefs tout ce qui peut affaiblir d(es hommes rassemblés en les désunissant, tout ce qui peut donner à la société un air de concorde apparente et y semer un germe de division réelle, tout ce qui peut inspirer aux différens ordres une défiance et une haine mutuelle par Popposition de "leurs droits et de leurs intérêts, et fortifier par conséquent le pouvoir qui les contient tous.

C'est du ^èin de ce désordre et de ces révolutions que le despotisme , élevant par degrés sa tête hideuse, et dévorant tout ce qu'il aurait aperçu de bon et de sain dans toutes les parties de l'état, parviendrait enfin à fouler aux pieds les lois et le peuple , et à s'établir sur les ruines de la repu-* blique. Les temps qui précéderaient ce dernier changement seraient des temps de troubles et de calamités; mais à la fm tout serait englouti par le mionstre, et les pt*U(>les n'auraient plus de chefs ni de lois , mais seulement des tyrans. Dès cet instant aussi il cesserait d'être question de niœurs et de vertus : car partout od règne le despotisme, cui ex haiicsto tiuUa est s/)e$ , il ne souffre aucun autre maître ; sitôt qu'il parle, il n'y a ni probilé ni devoir à consulter , et la plus aveugle obéissjmce est la seule vertu qui reste aux esclaves.

256 DE l'inégaute des conditions.

C'est ici le dernier terme de l'inégalité, et le point extrême qui ferme îé cercle et touche au point d'où nous sommes partis : c'est ici que tous les particuliers redeviennent égaux, parce qu'ils ne sont rien, et que les sujets n'ayant plus d'autre loi que la volonté du maître , ni le maître d'autre règle que ses passions, les notions du bien et les principes de la justice s'évanouissent derechef : c'est ici que tout se ramène à la seule loi du plus fort, et par conséquent à un nouvel état de nature différent de ceïùi par lequel nous avons commencé , en ce que l'un était l'état de nature dans sa pureté, et que ce dernier est le fruit d'un excès de corruption. Il y a si peu de différence d'ailleurs entre ces deux états, et le contrat de gouvernement est tellement dissous par le despotisme , que le despote n'est le raaîfre qu'aussi long-temps qu'il est le plus fort ; et que sitôt qu'on peut l'expulser, il n'a point à réclamer contre la violence. L'émeute qui finit par étrangler ou détrôner un sultan est un acte aussi juridique que ceux par lesquels il disposait la veille des vies et des biens de ses sujets. La seule force le maintenait , la seule force le renverse : toutes choses se passent ainsi selon l'ordre naturel ; et , quel que puisse être l'événement de ces courtes et fréquentes révolutions, nul ne peut se plaindre de l'injustice d'autrui , mais seulement de sa propre imprudence ou de son malheur.

Eadécouvrant et suivant ainsi les routes oubliées et perdues qui de l'état naturel ont dû mener l'homme à l'état civil; en rétablissant, avec les positions intermédiaires que je viens dé marquer, celles que le temps qui me presse m'a fait supprimer , ou que l'imagination ne m'a point suggérées , tout lecteur attentif ne pourra qu'être frappé de l'espace im-

meose qui sépare ces deux états. C'est dans. cette lente succession des choses qu'il verra la solution d'une infinité de problèmes de morale et de politique que les philosophes ne peuvent résoudre. Il sentira que le genre humain d'un dge n'étant pas le genrd humain d'un autre âge, la raison pourquoi Dipgène ne trouvait point d'homme, c'est qu'il cherchait parmi ses contemporains rhomme d'un temps qui n'était plus. Caton, dira-t-il, périt avec Rome et la liberté , parce qu'il fut déplacé dans son siècle ; et le plus grand des hommes ne fit qu'étonner le monde qu'ileût gouverné cinq cents ans plus tôt. £n un mot , il expliquera comment l'âme et les passions humaines, s' altérant insensiblement, changent pour ainsi dire de nature ; pourquoi nos besoins et nos plaisirs changent d'objets à la longue ; pourquoi, l'homme originel s'évanouissant par de- ~ grés, la société n'offre plus aux yeux du sage qu'un assemblage d'homnies artificiels et de passions factices qui sont l'ouvrage de toutes ces nouvelles relations, et n'ont aucun vrai fondement dans la nature. Ce que la réflexion nous apprend là-dessus, l'observation le confirme, parfaitement : l'homme sauvage et l'homme policé diffèrent tellement par le fond du cœur et des inclinations, que ce qui fait le bonheur suprême de l'un réduirait l'autre au désespoir. Le premier ne respire que le repos et la liberté; il ne veut que vivre et rester oisif, et l'ataraxie même du stoïcien n'approche pas de sa profonde indifférence pour tout autre objet. Au contraire le citoyen , toujours actif, sue , s'agite , se tourmente sans cesse pour chercher des occupations encore plus laborieuses; il travaille jusqu'à la mort, il y court même pour se mettre en état de vivre , ou renonce à la vie pour acquérir l'immortalité : il fait 8. * u

208 DE l'inégalité DES CONDITIONS.

sa cour aux grands qu'il hait, et aux riches qu'il méprise; il n'épargne rien pour obtenir l'honneur de les servir; il se vante orgueilleusement de sa bassesse et de leur protection ; et , fier de son esclavage , il parle avec dédain de ceux qui n'ont pas l'honneur de le partager. Quel spectacle pour un Caraïbe que les travaux pénibles et enviés d'un mihivStre européen ! Combien de morts cruelles ne préférerait pas cet indolent sauvage à l'horreur d'une pareille vie, qui souvent n'est pas même adoucie par le plaisir de bien faire ! Mais pour voir le but de tant de soins, il faudrait que ces mots puissance et réputation, eussent un sens dans son esprit; qu'il apprit qu'il y a une sorte d'hommes qui comptent pour quelque chose les regards du reste de l'univers, qîii savent être heureux et contens d'eux-mêmes sur le témoignage d'autrui plutôt que sur le leur propre. Telle est en effet la véritable cause de toutes ces différences : le sauvage vit en lui-même; l'homme sociable, toujours hors de lui , ne sait vivre que dans l'opinion des autres, et c'est, pour ainsi dire , de leur seul jugement qu'il tire le sentiment de sa propre existence. Il n'est pas de mon sujet de montrer comment d'une telle disposition naît tant d'indifférence pour le bien et le mal , avec de si beaux discours de morale ; comment , tout se réduisant aux apparences , tout devient factice et joué, honneur, amitié, vertu, et souvent jusqu'aux vices mêmes dont on trouve enfin lé secret de se glorifier; comment, en un mot, demandant toujours aux autres ce que nous sommes , et n'osant jamais nous interroger là - dessus nousmêmes, au milieu de tant de philosophie, d'humanité, de politesse et de maximes sublimes ,• nous n'avons qu'un extérieur trompeur et frivole y de

riiônnetir sans vertu , de la raison sans sagesse , et du plaisir sans bonheur. Il me suffit d'avoir prouvé que ce n'est point là l'élat originel de l'homme , et que c'est le seul esprit de la société et l'inégalité , qu'elle engendre 9 qui changent et altèrent ainsi toutes nos inclinations naturelles.

J'ai tâché d'exposer l'origine et le progrès de l'inégalité , l'établissement et l'abus des sociétés politiques 9 autant que ces choses peuvent se déduire de la nature de l'homme par les seules lumières de la raison , et indépendamndent des dogmes sacrés qui donnent à l'autorité souveraine la sanction du droit divin. Il suit de cet exposé que l'inégalité, étant presque nulle dans l'étal de nature , tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et des progrès de l'esprit humain , et devient enfin stable et légitime par l'établissement de la propriété et des lois. Il suit encore que l'inégalité morale 9 autorisée par le seul droit positif, est contraire au droit naturel tov\tes les fois qu'elle ne concourt pas en même proportion avec l'inégalité physique; distinction qui détermine suffisamment ce qu'on doit penser à cet égard de la sorte d'inégalitjé qui règne parmi tous les peuples policés, puisqu'il est manifestement contre la loi de nature, de quelque manière qu'on la définisse^ qu'un enfant commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise un homme sage, et qu'une poignée de gens regorge de superûuilés , tandis que la multitude affamée , manque du nécessaire.

WVi nu DISCOURS SUR L ORIGliNE ET LES F0:!«D£MEM$ nSl L'iA£GAUTÉ PAR.^1 LES HOMMES-

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