DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU
A M. PHI-LOPOLIS.
Vous Youkz , monsieur, que je vous réponde 9 puisque vous me faites des questions* Il s^agit, d'ailleurs 5 d'un ouvrage dédié à mes concitoyens : je dois, en le défendant, justifier Thonneur qu'ils m'ont fait de l'accepter; Je laisse à part dans votre lettre, ce qui me regarde en bien et en mal, parce que l'un compense l'autre à peu près, que fy prends peu d'intérêt, le public encore moins, et que tout cela ne fait rien à la recherche de la vérité.*Je com»mence donc par le raisonnement que vous me proposez, comme essentielle à la question que j'ai -tâché de résoudre.
L'état de société, me dites-vous, résidte immé-^ diatement des facultés de l'honmie et piff conséquent de sa nature. Vouloir que l'homme ne devhit point sociable, ce serait donc vouloir qu'il ne fût point homme, et c'est attaquer l'ouvrage de Dieu ^e de s'élever contre la société humaine. Permettez-moi, moUiSieur, de vous proposer à mon tour une difficulté, avant de résoudre la vôtre. Je vous épargnerais ce détour si je connaissais un chemin plus sûr pour aller au but.
Supposons que quelques savans trouvassent un jour le secret d'accélérer la vieillesse , et l'art d'engager les hommes à faire usage de cette rare découverte : persuasion qui ne serait peut-être pas si difficile à produire qu'elle parait au premier aspect , car la raison , ce grand véhicule de toutes nos sottises^ n'aurait garde de nous manquer à celle -i^k
agS LETTRE DE J.-^J. ROUSSEAU
Les philosophes , et surtout les gens sensés , pour secouer le jf»ug des passions et goûter le précieux repos de Tàme , gagneraient à grands pas Tâge de Nestor, et renonceraient volontiers aux désirs qu'on peut satisfaire, afin de s*e garantir de ceux qu'il faut étouffer : il n'y aurait que quelques étourdis^ qui , rougissant même de letir faiblesse , 'voudraient follement rester jeunes et heureux, au lieu de vieillir pour être sages.
Supposons qu'un esprit singulier, bizarre, et, pour tout dire , un homme à paradoxes , s'avisât alors de reprocher aux autres l'absurdité de leuïs maximes, de leur prouver qu'ils courent à la mort en cherchant la tranquillité, qu'ils ne font que radotera force jd'étre raisonnables, et que, s'il faut qu'ils soient vieux un jour, ils devraient tâcher au moins de l'être le plus tard qu'il serait possible.
Il ne faut pas demander si nos sophistes , cràigttant'le décri de leur arcane, se bâteraient d'interrompre -ce discoureur importun : c Sages vieil^ «• lards ^ diraient-ils à leurs sectateurs, remercies: « le ciel des grâces qu*ii vous accorde, et félicitez- « vous sans cesse d'avoir si bien suivi ses volontés. € Vous êtes décrépits, il est vrai , languissans, caco* « chymes, tel est le sort inévitable de ThOOmie'; '« mais votre entendement est sain : vous êtcs'per- « dus de tous les membres , mais votre tête en est « plus libre : vous ne sauriez agir, mais vous parlez « comme des oracles: et si vos doi:neurs augmentent « de jour en joiu* , vôtre philosophie augmenté « avec elles. Plaignez cette jeunesse impétueuse « que sa brutale santé prive des biens attachés â « votre faiblesse. Heureuses infirmités qui rassem- « folent autour dé vous taiit d'habiles pharmaciens ^« fournis de ^plus de drogoes que vous n'avez de
A n. ^PHILOPOIIS. 3^
c 'matix, tant de savans médecins qiii connaissent « à fond votre pouls^ qui savent en grec les noms c de tous vos rhumatismes 9 tant de zélés consola- « teurs et d'héritiers fidèles qui vous conduisent « agréablement à votre dernière heure! Que de € secours perdus pour vous si vous n'aviez su vous « donner les maux qui !es ont -rendus nécessaires! »
Ne pouvons-nous pas. imaginer qu'apostrophant ensuite notre imprudent avertisseur, ils lui parleraient à peu près ainsi ?
a Cessez, déclamateur téméraire, de tenir ces «discours impies. Osez- vous blâmer ainsi la vo« « lonté de celui qui a fait le g^nre humain? L'état « de vieillesse ne découle-t-il pas de la constitution c de l'homme? n'est-ril pas naturel à l'homme de « viéîUir? Que faites-vous donc dans vos .discours «^ séditieux que d'attaquer une loi de la nature et « par conséquent la volonté de son créateur?
« Puisque l'homme vieillit , Dieu veut qu'il vieil- « lisse. Les faits^ sont-ils autre chose que l'exprès- « sion de sa volonté? Apprenez que l'homme jeune c n^est point celui que Dieu a voulu faire, et que, c pour s'en^presser d'obéir à ses ordres, il faut se < hâter de vieillir. »
Tout cela supposé , je vous demande , monsieuv, si l'homme aux paradoxes doit se taire ou répondre, et, dans ce dernier cas, de vouloir bien m'indicpier ce qu'il doit dire : je tâcherai de résoudre alors votre objection.
Puisque vous prétendez m'attaquer par mon propre système, n'oubliez pas, je vous prie, que, selon moi, la société est naturelle à Pes^ pèce humaine , comme la décrépitude à l'individu , et qu'il faut dés arts, des lois, des gouver^ nemens aux peuples comme il faut des béquilles
Soo llttbb de j. -j. àoritSEÀt
aux vieillards. Toute la différence est que Tétat de vieillesse découle de la seule nature de Thomme 9 et que celui de société découle de la nature du genre humain , non pas immédiatement comme vous le dites , maîsseulement, comme je l'ai prouvé ^ à Taide de certaines circonstances extérieures qui pouvaient être ou n'être pai, ou du moins arriver plus tôt ou plus tard , et par conséquent accélérer ou ralentir le progrès. Plusieurs même de ces circonstances dépendent de la volonté des hommes : fai été obligé, pour établir une parité parfaite, de supposer dans Tindividu le pouvoir d'accélérer sa vieillesse comme l'espèce a celui de retarder la sienne. L'état de société ayaùt donc un terme extrême auquel les hommes sont les maîtres d'ar*» tiver plus têt ou plus tard, il n'est pas inutile de leur montrer le danger d'aller si vite, et les misères d*iine condition qu'ils prennent pour la perfection de l'espace.
* A rénumération des maux dont les hommes sont abcablés et que je soutiens être leur propre ou* vrage, vous m'ëssurez, Leibnitz et vous, que tout est bien, et qu'ainsi la providence est justifiée. J'étais éloigné de croire qu'elle eût besoin pour sa justification du secours de la philosophie leibnitzienne ni d'aucune autre. Pensez-vous sérieuse* ment, vous-même, qu'un système de phlloso{»hie , quel qu'il soit, puisse être plus irrépréhensible que l'univers, et que, pour disculper la Providence, les argumens d'un philosophe soient plus convaincans que les ouvrages de Dieu? Au reste, nier que le mal existe est un moyen fort iDOmmode d'excuser fauteur du mal. Les stoïciens se sont autrefois rendus ridicules à meilleur marché.
' (Selon Lebnitz et Pope tout ce qtii est est bien.
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S'il y a des sociétés, c'est que le bien général veut qu'il y en ail; s'il n'y en a point 5 le bien général veut qu'il n'y en ait pas; et si quelqu'un persuadait aux hommes de retourner vivre dans les forêts, il serait bon qu'ils y retournassent vivre. On ne doit pas appliquer à la nature des choses^ une idée de bien ou de mal qu'on ne tire que de leurs rapports; car elles peuvent être bonnes relativement au tout , quoique mauvaises en elles-mêmes. Ce qui concourt au bien général peut être un mal particulier dont il est permisse se délivrer quand il est possible. Car si ce mal, tandis qu'on le supporte, est utile au tout, le bien contraire, qu'on s'efforce de lui substituer, ne lui sera pas moins utile sitôt qu'il aura lieu, j^ar la même raison que tout est bien comme il est, si quelqu'un s'efforce de changer l'état des choses, il est bon qu'il s'efforce de le changer; et s'il est bien ou mal qu'il réussisse, c'est ce qu'on peut apprendre de l'événement seul, et non de la raison. Bien n'empêche en cela que le mal particulier ne soit un mal réel pour celui qui le souffre. Il était bon pour le tout que nous fussions civilisés puisque nous le sommes , mats il eût certainement été mieux pour nous de- ne pas l'être. Leibnitz n'eût jamais rien tiré de son système qui pût combattre cette proposition ; et il est clair que l'optimisme bien entendu ne fait rien ni pour ni contre moi.
Aussi n'est-ce ni à Leibnitz ni à Pope que j'ai à répondre, mais à vous seul, qui^ sans distinguer le mal universel qu'ils nient du mal particulier qu'ils ne nient pas, prétendez que c'est assez qu'une chose existe pour qu'il ne soit pas permis de désirer qu'elle existât autrenient. Mais, monsieur, si tout e9t bien comme il est ^ tout était bien comme t(
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était avant qu'il y eût. des gouvernemeDS et des lois : il fut donc au moins superflu de les établir, et Jean-Jacques alors 9 avec votre système 5 eût eu beau jeu contre PhLlopolis. Si tout est bien comme il est 9 de la manière que vous Tentendez, à quoi bon corriger nos vices 5 guérir nos maux , redresser nos erreurs? que servent nos chaires, nos tribunaux , nos académies ? pourquoi faire appeler un médecin, quand vous avez la fièvre ? que savez- vous si le bien du plus grand tout que vous ne connaissez pas n'exige point que vous ayez le transport, et si la santé des habilans de Saturne ou de SIrius ne souffrirait point du rétablissement de la vdtré? Laissez aller toiit comme il pourra , afin que tout aille toujours bien. Si tout est le mieux qu'il peut être, vous devez blâmer toute action quelconque; car toute action produit nécessairement quelque changement dans Tétat où sont les choses au moment qu'elle se fait; on ne peut donc toucher à rien sans mal faire ; et le quiétisme le plus parfait est la seule vertu qui reste à Thomme. Enfin , si tout est bien connue il est , il est bon qu'il y ait des' Lapons, des Esquimaux ,. des Algonquins, des Chicacas, des CaraKbes, qui se passent, de notre police, des Hottentots qui s'en moquent, et un Genevois qui les approuve. Leibnitz lui-même conviendrait de ceci.
L'homme, diteâ-vous, est tel que l'exigeait la place qu'il devait occuper dans l'univers. Mais les hommes diffèrent tellement selon les t^mps et les lieux, qu'avec une pareille logique on serait sujet à tirer du particulier à l'universel des conséquences fort contradictoires et fort peu concluantes. Il ne faut qu'une erreur de géographie pour bouleverser toute cette prétendue doctrine qui déduit, ce qui
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doit être de ce qu^on voit. C'est à faire aux castors , dira rindien , de s'enfouir dans , des tanières , l'homme doit dormir à l'air dans un hamac suspendu à des arbres. Non , non ^ dira le Tartare , l'homme est fait pour coucher dans un chariot. Pauvres gens! s'écrieront nos Phîlopolis d'un air de pjtiéy ne voyez-vous pas que l'homme est fait pour bâtir des villes? Quand il est question de raisonner sur la nature humaine , le vrai philosophe n'est ni Indien, ni Tartare ^ ni de Genève, ni de Paris , mais il est homme.
Que le singe soit une bête, je le crois, et j'en ai dit la raison : que l'orang-outang en soit une aussi, vpilà ce que vous avez la bonté de m'apprendre, et j'avoue qu'après les faits que j'ai cités, la preuve de celui-là me semblait difficile. Vous philosophez trop bien pour prononcer là-dessus aussi légère-, n^ent que nos voyageurs , qui s'exposent quelque^^ fois , sans beaucoup de façons , à mettre leurs semblables au rang des bétes. Vous obligerez donc sûrement le public, et vous instruirez même les naturalistes, en nous apprenant les moyens que vous avez employés pour décider cette question. ,
Dans mon épttre dédicatoire, j'ai félicité ma patrie d'avoir un des meilleurs gouveruemeus qui pussent CTÛster; j'ai prouvé dans le discours qu'il devait y avoir très-peu de bons gouvernemens: je ue vois pas où est la contradiction que vous remarr quezen cela. Mais comment savez-vous, monsieur, , que j'irais vivre dans les bois si ma santé me lepermettait, plutôt. que parmi mes concitoyens pour lesquels vous connaissez, ma tendresse? Loin de rien dire de semblable dans mon ouvrage, vous, y. avez dû voir des raisons très-fortes de ne point cboisir ce genre de vie. Je sens trop en mon parti—
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culier combien peu je puis me passçr de vivre avec des hommes aussi corrompus que moi ; et le sage même, s'il en est, n'ira pas aujourd'hui chercher ie bonheur aq fond d'un disert. Il faut fixer, quand on le peut , son séjour dans sa patrie pour l'aimer et la servir. Heureux celui qui, privé de cet avantage , peut au moins vivre au sein de l'amitié , daiis la patrie commune du genre humain, dans, cet asile immense ouvert à tous les hommes, où se plaisent également l'ausfère sagesse et la jeunesse folâtre, oii régnent l'humanité, l'hospitalité, ladouceur, et tous les charmes d'une soc^té fa^cile; où le pauvre trouve encore des amis, la vertu des exemples qui l'animent , et la raison des guides qui réclairent! C'est sur ce grand théâtre de la fortune, du vice, et quelquefois des vertus, qu'on peut observer avec fruit le spectacle de la vie : mais c'est dans son pays que chacun devrait en paix achever la sienne.
Il me semble, monsieur, que vous tae censurez bien gravement sur une réflexion qui me paraît trèsjuste, et qui, juste ou non, n'a point dans mon écrit le sens qu'il vous platt de Ini donner par l'addition d'une seule lettre. Si ia nature nous a destinés à être saints, me faites^vous dire, j'ose presque assurer que l'état de réflexion est un étéU contre no^t^re^ et que i^homme qui médite est un animai dépravé. Je vous avoue que si j'avais ainsi confondu la santé avec la sainteté , et que la proposition fût vraie , je me croirais très-propre à devenir un grand saint moi-môme dans Fautre monde, ou du moins à me porter toujours bien dans celui-ci.
Je finis, monsieur, en répondant à vos troi» dernières questions^ Je n'abuserai pas du temps que
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tou^ me donnez pour y réfléchir; c*csl un soin çue )*avaft pris d'avance.
Un homme, ou tout autre être seiisiite; qui n'aurait jam4ii9 connu la douieur, aurait-il de ia pitié et ^erait-ii ému à ia v%ie d'ufi enfant qu'on égorgerait ? Je répons que non.
. Pourquoi ia populace, à qui M. Rousseau ac^ corde une si grande dose de pitié ^ se repait-eile avec tant d'avidité du spectacle d'un malheureux expirant sur la roue? Par la même raison que vous allez pleurer au théâtre, et voir Seide égorger son père , ou Thyeste boire le 5ang de son fils. La pitié est un sentiment si délicieux, qu^il n'est pas étonnant qu'on cherche à l'éprouver. D'ailleurs, chacun a une curiosité secrète d'étudier les mouvemens de la nature aux approches de ce moment redoutable que nul ne peut éviter. Ajoutez à cela le plaisir d'être pendant deux mois l'orateur du quartier, et de raconter pathétiquement au^ voisins la belle mort du dernier roué.
L'affection que les femelles des animaux té^ moignent pour leurs petits a-t-elle ces petits pour objets ou la mère? D'abord la mère pour son besoin , puis les petits par habitude. Je l'avais dit dans le discours. Si par hasard c'était celle-ci ^ te hienrétre des petits n'en serait que plus assuré. Je le croirais ainsi. Cependant cette maxime demande moins à être étendue que resserrée ; car , dès que les poussins sont éclos , on ne voit pas que la poule ait aucun besoin d'eux, et sa tendresse maternelle ne le cède pourtant à nulle autre.
Voilà , monsieur , mes réponses. Remarquez au
reste que , dans cette affaire comme dans celle du
premier discours, je suis toujours le monstre qui
soutiens que l'homme est naturellement bon, et
^oi) LETTRE DE.J«-J. BOUSSE^U, CtC.
que mes adversaires sont toujours les hoimétos gens qui 5 à rédificaf ion publique 9 s'efibrceiM; de pr#uvet que la nature n'a fait que des scélérats^
Je suis autant qu'on peut l'être de quelqu'un qu'on ne oonnsitt points monsieur /etc.