‹ Discours parlementaires de M. Thiers; (volume 2)Chapitre 20 sur 23 · CONSEILS GÉNÉRAUX DES MANUFAGTCRES · texte numérisé non relu

CONSEILS GÉNÉRAUX DES MANUFAGTCRES

trois grandes divisions du travail humain sont toutes trois également nobles, utiles, dignes de sollicitude et de protection. Malheureusement elles semblent quelquefois opposées d'intérêt; l'industrie, qui a besoin de protection, semble contraire, dans ses vœux, au commerce, qui a besoin de liberté. C'est à les concilier que consiste tout Fart d'administrer. Placé entre l'industrieux ouvrier de Lyon, qui demande un débouché pour ses produits, et l'habile ouvrier de Lille, qui demande une protection pour les siens; placé entre l'agriculteur de Bordeaux, qui veut qu'on ouvre à ses vins les mers du Nord, et le propriétaire de bois de la Champagne, qui invoque une protection pour ses fers, le gouvernement n'a de prédilection pour aucun, il a une affection égale pour tous ; il cherche comment, du balancement de tous leurs intérêts, pourra naître la prospérité générale, seul objet de ses veilles, seul devoir de son institution. C'est à vous, messieurs, à l'aider, à l'éclairer dans l'accomplissement de cette tache, plus difficile peut-être qu'elle ne l'avait jamais été à aucune époque.

Le monde est entré aujourd'hui dans des voies nouvelles. Tous les peuples demandent à se rapprocher, à s'étendre, à échanger leurs richesses. On essaye de convertir peu à peu les prohibitions absolues en tarifs; les tarifs élevés en tarifs modérés. La France ne sera pas la dernière à suivre cet exemple. Mais, en entrant dans un système nouveau et plus large, qui a pour but l'affranchissement progressif des industries,

le gouvernement doit déclarer qu'il entend y marcher avec prudence et mesure. Un gouvernement fondé sur des institutions comme les nôtres ne saurait avoir de préjugés ; aussi je crois pouvoir affirmer que le nôtre n'en a aucun. Mais, s'il n'a pas de préjugés, il n'a aussi aucun aveugle esprit de système ; il ne connaît qu'une autorité, l'expérience. Il ne veut ni s'arrêter ni se précipiter ; il veut marcher. Pour tous les esprits qui ont étudié et réfléchi, il y a un fait avéré, c'est que, dans aucun pays, aucun temps, on ne peut citer un bien sérieux et solide qui se soit accompli brusquement.

Le gouvernement n'oubliera donc pas que, s'il faut de la liberté à l'industrie, il lui faut aussi de la protection. Il n'y a pas d'exemple d'une industrie puissante et riche qui n'ait pour origine un tarif protecteur. La puissante marine anglaise, qui semble sortie toute seule du milieu de cet Océan où la nature l'a placée, a grandi cependant sous l'acte énergique et restrictif de Cromwell.

Au reste, excepté les esprits systématiques et absolus, tout le monde est près de s'entendre sur ces questions; personne ne veut ni une liberté illimitée d'industrie ni une protection exclusive et absolue. C'est une sage mesure de protection et de liberté qu'il s'agit de trouver en graduant les tarifs suivant les temps, les circonstances et l'état des intérêts.

Le gouvernement a aujourd'hui trois questions importantes à vous adresser.

Il vous consultera sur le plus grand peut-être de

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nos intérêts agricoles et manufacturiers, sur les conditions de l'introduction des laines étrangères. Vous pèserez l'intérêt de notre agriculture, qui a besoin de la présence vivifiante de nos troupeaux , et celui de notre belle industrie des draps, longtemps la première de toutes en Europe, et qui a besoin de ne pas payer trop cher la matière première. Il est inutile sans doute de vous dire que, pour le moment, le gouvernement ne projette aucune mesure ; il veut seulement votre avis et votre direction dans une des questions les plus graves et le plus souvent agitées.

La seconde question aura pour objet de vous consulter sur le meilleur moyen d'obtenir une bonne statistique. Nous sommes, sous ce rapport, fâcheusement arriérés. Toute science vraie, toute résolution législative sage, doivent se fonder sur la connaissance des faits, et chaque jour cependant leur incertitude vient nous arrêter dans nos discussions législatives. Nous n'avons pu faire connaître avec, quelque certitude que les faits qui sont constatés par les registres de l'impôt. Encore la contrebande, qui nous soustrait une partie des produits, nous dérobe-t-elle aussi la connaissance d'une partie des faits. C'est sur ce premier des éléments de la science économique que nous avons h vous consulter.

Le gouvernement vous demandera enfin s'il est convenable d'ordonner pour cette année une exposition de nos produits de l'industrie. Vous, messieurs, qui avez récemment quitté nos ateliers, vous pourrez

nous éclairer sur leurs vœux et leurs convenances.

Ces trois questions sont une iNîcation, elles ne sont pas une limite. Vous resterez libres de nous proposer tout ce que vos lumières et votre patriotisme pourront vous suggérer d'utile. Le gouvernement écoutera avec une sérieuse attention vos vœux et vos avis.

Vos trois conseils pourront communiquer entre eux par des commissions mixtes; et, si quelques réu= nions générales étaient nécessaires, vous pourriez les provoquer; je me hâterais de les ordonner, et je demanderais l'honneur de les présider.

Voilà, messieurs, ce que je suis chargé de vous dire au nom du gouvernement. Vous connaissez les efforts qu'il n'a cessé de faire depuis deux ans pour vous assarer les deux conditions premières de toute prospérité, l'ordre et la paix. Un homme sorti de vos rangs, un homme qui était naguère un témoignage vivant de l'égalité politique parmi nous, et que l'indus^^ trie doit s'honorer éternellement d'avoir donné au gouvernement de l'État, M. Périer, s'est glorieusement immolé à sa noble tâche. Mais la sagesse du roi, qui l'avait discerné et appelé, lui a survécu, et, en persistant dans son système de modération, a contribué à ramener parmi nous une activité industrielle qui avait disparu depuis plusieurs années. Cette activité renaissante, et qu'aucun événement extérieur ne menace, nous promet des jours calmes et prospères. Tâchons de les hâter par notre patriotisme et notre union. Pour

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