‹ Discours parlementaires de M. Thiers; (volume 2)Chapitre 6 sur 23 · PRONONCÉ LE 5 AVRIL 1831 A LA CHAMBRE DBS DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

PRONONCÉ LE 5 AVRIL 1831 A LA CHAMBRE DBS DÉPUTÉS

La nouveau cabinet avait été constitué, le 13 mars, sous la présidence de M. Casimir Périer, et M. I^uis y occupait le ministère des finances. Dans la séance du 18 du même mois, ce ministre vint exposer que son premier devoir, en prenant possession du portefeuille dont il était titulaire, avait été d'examiner d'une façon approfondie la situation financière, et que cette situation n*avait rien d'alarmant pour la fortune publique. Néanmoins il lui avait semblé urgent de soumettre à l'adoption de la chambre une mesure dont l'objet serait de consolider le crédit de l'État en procurant au Trésor des ressources à peu près égales aux excédants de dépenses dont il était resté à découvert sur les derniers budgets. Or la somme des emprunts temporaires contractés à cet effet et constituant la dette flottante atteignait presque 300 millions. La dette flottante avait sans doute sa grande utilité, aussi bien pour le Trésor, auquel elle assurait à peu de frais un fonds de roulement, que pour les particuliers et pour les établissements publics, dont elle recevait les espèces disponibles ; mais c'était à la condition de ne point dépasser de justes limites ; et, dans les circonstances où l'on se trou-

vait, le chiffre de 300 millions était excessif : il fallait donc le réduire de 100 millions; et, comme la contribution foncière avait été diminuée depuis 1819 de 57 millions, que celle des patentes avait aussi obtenu des dégrèvements considérables, c'était à ces deux espèces de contributions que M. Louis était d'avis de demander la somme dont il avait besoin, en ajoutant, pour 1831, 55 centimes à la première et 50 à la seconde.

De plus, la dissolution de la chambre, depuis longtemps réclamée, était alors imminente, par suite de Tadoption de la loi sur la réforme électorale, et le temps devait manquer à cette chambre pour qu'elle pût, avant de se séparer, voter le projet de budget présenté par M. Laffitte; le gouvernement s'était trouvé dans la nécessité de demander, en sus des quatre douzièmes déjà accordés sur les contributions directes, trois nouveaux douzièmes sur les contributions publiques, pour assurer la marche des services jusqu'à la fin de juillet, époque à laquelle se réunirait la nouvelle chambre. Le projet de loi concernant les douzièmes, ainsi que celui relatif à la contribution extraordinaire, furent renvoyés à la même commission, qui approuva complètement le premier, mais introduisit une modification importante dans le second. Elle pensa que l'industrie était trop en souffrance pour qu'il fût possible d'augmenter ses charges par une aggravation de l'impôt des patentes. 55 centimes sur la propriété foncière lui parurent également excessifs, et elle les réduisit à 30, devant produire une ressource de 46,500,000 francs; quant au surplus nécessaire pour arriver au chiffre de 100 millions, elle proposa de le demander à l'emprunt par une émission de rente 5 pour 100. Dans la discussion publique à laquelle donna lieu le projet de loi ainsi modifié, on reprocha au gouvernement d'avoir tardivement présenté le projet de budget de 1831, d'avoir rendu ainsi forcé le vote de nouveaux douzièmes, d'avoir laissé la

dette flottante s'accroître dans des proportions inquiétantes, d'avoir préféré à un système de retenue sur le traitement une imposition extraordinaire, et, comme une partie de ces griefs s'adressait au ministère de M. LaflStte, M. Thiers y répondit par une improvisation dans laquelle il prit la défense de l'administration dont il avait fait partie, et appuya les propositions soumises à la Chambre.

Messieurs,

La situation de la France est grave; elle motive suffisamment toutes les demandes qui vous ont été adressées par le Gouvernement. Je crois sincèrement que nous ne pouvons en refuser aucune sans assumer sur nous une responsabilité qui ne doit jamais peser que sur les ministres. Toutefois il n'est pas nécessaire, pour trouver de bonnes raisons en faveur des demandes du gouvernement, il n'est pas nécessaire de nous exagérer notre situation. Nous avons intérêt à connaître cette situation tout entière ; nous n'avons aucun intérêt à la supposer pire qu'elle n'est, ni surtout à le faire croire.

J'ai eu l'honneur d'appartenir à l'administration de M. le baron Louis et à celle de l'honorable M. Laffitte ; je connais ce qui s'est fait sous ces deux administrationSy et je vous demande la permission d'entrer dans quelques détails qui vous fourniront le moyen

d'être justes envers le ministère précédent, et de mieux apprécier notre situation actuelle.

Le premier sujet de plainte élevé contre notre situation présente, c'est le provisoire législatif dans lequel nous sommes placés, c'est ce fâcheux système de douzièmes provisoires dans lequel nous sommes obligés de demeurer encore plusieurs mois. Les faits vont vous prouver qu'il n'a pas dépendu du ministère de vous éviter d'y entrer. Il faut trois mois et demi pour qu'un budget devienne exécutoire au !•' janvier de chaque année. Quand le budget a été voté par les chambres, il faut un mois et demi aux conseils d'arrondissement et de département pour répartir les contingents de l'impôt entre les localités. Il faut deux mois aux directeurs des contributions pour faire les rôles ; le tout fait trois mois et demi pour que le budget soit applicable au 1**^ janvier. Il faut donc que tout budget soit voté au plus tard au 15 septembre. Or le gouvernement de juillet n'a été complètement saisi des affaires qu'au 15 août environ. Il aurait donc fallu que, du 15 août au 15 septembre, c'est-à-dire en un mois, il eût fait le budget, qu'il l'eût présenté aux chambres, qu'elles l'eussent discuté et adopté. Vous savez, messieurs, que c'est impossible, car la seule discussion exige deux mois. Il fallait donc nécessairement entrer dans le système des douzièmes provisoires.

D'autres raisons devaient différer le budget. Il fallait, avant de le présenter, avoir fait et soumis à votre discussion sept lois de la plus haute impor-

tance, qui devaient toutes lui servir de bases : une loi sur les contributions indirectes; une loi sur les contributions directes ; une loi sur le fonds commun ; une loi sur l'aliénation des bois; une loi sur l'amortissement, et deux enfin sur la liste civile. Toutes ces lois devant changer le budget, soit en recette, soit en dépenses, devaient nécessairement le précéder. Ce n'est pas tout encore. Pour présenter des économies, il fallait faire des réformes. Le ministère des finances *a été complètement réorganisé. Les autres ministères avaient aussi à exécuter des réformes, qui devaient être discutées dans le conseil des ministres. A chaque instant ces discussions étaient interrompues par des objets d'urgence. Le budget de l'un des ministères n'a pu être remis aux finances que huit jours avant la présentation du budget général. Il n'y a donc eu aucune perte de temps pour la présentation du budget. L'administration peut se rendre le témoignage que jamais, à aucune époque, on n'avait exécuté des travaux aussi considérables.

Tandis qu'elle se livrait à ces travaux, l'administration des finances avait un autre soin plus grave encore à remplir, c'était de rétablir la perception des impôts indirects, partout interrompue. La révolte contre l'impôt des boissons régnait dans une partie de la France. M. le baron Louis avait lutté avec la persévérance de son caractère ; mais le temps lui avait manqué. M. Laffitte, plus heureux parce qu'il a eu plus de temps, a laissé les lois d'impôt partout observées.

Lorsqu'il a quitté les finances, Bordeaux payait les contributions indirectes. Le revenu de ces contributions était même augmenté.

Je passe à un troisième objet, l'exacte observation des règles de la comptabilité financière. M, le rapporteur de votre commission, en louant l'exactitude et la clarté de la comptabilité, vous a dit cependant que l'abus des crédits complémentaires durait toujours. Ce reproche, messieurs, est injuste ; vous allez en juger vous-mêmes.

Les lois de finances distinguent deux sortes de crédits ; les uns extraordinaires, relatifs à des dépenses qui n'ont pas été prévues par le budget, les autres complémentaires, relatifs à des dépenses prévues par le budget, mais évaluées d'une manière insuffisante. Les premiers doivent être présentés à la sanction des chambres dans leur plus prochaine session, les autres seulement dans la loi des comptes. L'administration s'est entièrement conformée à ces lois. Elle vous a présenté les crédits extraordinaires pour les dépenses d'Alger; elle a renvoyé la sanction des crédits pour les autres dépenses à la loi des comptes. Ces autres dépenses peuvent être toutes qualifiées de complémentaires, car leur objet était prévu par le budget. En effet, les dépenses relatives aux vivres et fourrages, aux primes de douanes, au service des postes, aux employés du bureau de Saint-Dominique, à la liste civile, à la police secrète, étaient toutes prévues par le budget, et n'étaient qu'inexactement évaluées.

Une seule de ces dépenses doit être considérée à part : c'est le payement fait aux adjudicataires de rempnmt d'Haïti. Sur ce point la loyauté connue du précédent ministre des finances ne lui fait craindre aucune explication. Il les souhaite, il les provoquera lui-même. Je vais, messieurs, vous les donner si vous le voulez.

Le payement fait aux adjudicataires de l'emprunt d'Haïti n'est pas une dépense, c'est l'acquittement d'une dette sacrée. M. de Villèle, voulant assurer la rentrée des 150 millions promis à la France par Haïti, avait intérêt à soutenir le crédit de cet État qu'il savait plein de bonne volonté ; mais, embarrassé momentanément, il s'entendit avec la compagnie qui a^vait fait le premier emprunt, et qui se composait de MM. Laffitte, Rothschild et le syndicat des receveurs généraux. Il la chargea de payer l'intérêt des obUgations qu'Haïti était pour quelques mois dans l'impossibiUté de payer, et il lui garantit ses avances ; il les lui garantit au nom du Trésor dans trois lettres consécutives.

Lorsque M. Roy succéda, en 1828, à M. de Villèle, il ne nia pas la dette, mais il ne voulut pas s'expUquer. M. de Chabrol crut l'honneur de l'État engagé, et il proposa au conseil des ministres de la reconnaître, ce qui fut fait en novembre 1829. Mais l'acquittement de la dette fut remis à quatre ans moyennant un intérêt de A pour 100. En décembre 1830, lorsque tout le monde a éprouvé le besoin de rentrer dans ses avances, la compagnie a réclamé les siennes. Le conseil des

ministres a anticipé l'acquittement de la dette en question de deux ans, car il y avait un an d'écoulé, et il a payé en bons à un an de date, sans intérêt. Tandis qu'on donnait des secours au commerce, le secours le plus urgent c'était de payer à des maisons respectables ce qu'on leur devait. Du reste, l'État n'aura rien à débourser, car un traité avec Haïti vient d'être signé. Les sommes en question vont être payées avant que les bons donnés en payement à la compagnie soient acquittés.

Voilà cette importante affaire exposée en toute sincérité. Vous voyez que la loyauté du ministre des finances ne s'est pas un instant démentie.

Ainsi, sous tous les rapports, de l'activité apportée aux travaux, du rétablissement des perceptions, de l'exacte observation des lois, l'administration des finances n'a pas mérité un seul reproche.

J'arrive au dernier point et au plus important, la direction du Trésor, le soin apporté à mettre les ressources en rapport avec les besoins.

La dernière administration était placée dans une hypothèse toute différente de celle dans laquelle se trouve placée l'administration actuelle. Elle devait raisonner dans l'hypothèse des préparatifs de guerre, celle-ci doit raisonner dans l'hypothèse môme de la guerre. Les événements étaient tels, il y a trois mois, qu'on devait préparer une armée qui fût équipée, approvisionnée, prête à entrer en campagne. Uatenir s^ étant rapproché^ vous a dit M. Casimir Périer, il faut

prévoir la dépense même d'une campagne. Dans l'hypothèse des préparatifs^ la précédente administration avait fait son devoir en vous donnant une armée de ASA^OOO hommes, amiéey équipée^ entretenue pour une amiée : ce sont les termes exprès du projet de budget. Elle vous avait demandé pour cela 1,177 millions, dont 957 millions de dépense ordinaire, et 230 millions de dépense extraordinaire.

Votre commission, se plaçant dans la même hypothèse, a cependant énoncé 1,434 millions de besoins. D'où vient cette différence? Le précédent ministère vous aurait-il trompés en énonçant 1,177 millions de besoins ?

Non, messieurs, cette différence provient d'une méthode erronée, adoptée par votre commission pour vous présenter les besoins du Trésor.

Le précédent ministère, en faisant le budget, c'està-dire en faisant le tableau des besoins de l'armée, avait suivi la méthode accoutumée, la méthode suivie en tout temps; il avait porté en ligne de compte, non pas le capital, mais les intérêts de la dette flottante, et il avait fait une chose raisonnable et naturelle, car le capital de la dette flottante ne s'acquitte pas plus «lans l'année que le capital de la dette fondée; ce 4*apital se perpétue en se renouvelant sans cesse; rÉtat n'a que les intérêts à servir, et nullement le capital à payer.

Il est vrai que parfois il peut arriver que le capital de la dette flottante soit trop considérable. Alors on

doit le diminuer; alors il faut porter au compte des besoins de l'année, non pas le capital lui-même, mais uniquement la somme dont il faut le diminuer. Or, si l'on voulait, cette année, diminuer de 100 millions le capital de la dette flottante, ce serait 100, et non 300 millions, à ajouter aux besoins de l'année, ce qui donnerait un chiffre total de 1,277 millions, et non de 1,434, comme on pourrait l'induire, au premier aspect, du rapport de votre commission.

Ainsi, dans l'hypothèse d'une armée de 434,000 hommes, armés^ équipés^ entretenus pour une année ^ la situation exacte est un budget de 1,177 millions, avec une dette flottante de 300 millions Cette dette est-elle trop forte ; est-elle inquiétante ; est-il imprudent de l'avoir laissée arriver à ces proportions? Voilà la question. Quelques explications sont nécessaires à ce sujet.

Toute dette flottante se compose ordinairement d'anciennes dépenses non acquittées, avec des emprunts ou des impôts, et des sommes nécessaires pour le service des caisses. Nous avons 251 millions d'anciennes dettes non acquittées avec des emprunts ou des impôts. Je pourrais contester ce chifl're, le réduire de quelques millions, mais ce serait une chicane de détails; j'admets 251 millions. 11 nous faut, pour le service des caisses, une somme de 60 millions, plus ou moins, suivant les situations; cela fait 300 millions environ de dette flottante.

Il ne serait pas besoin de 300 millions pour faire face à cette dette, parce que plusieurs des sommes

dont elle se compose ne sont pas encore acquittées ; mais il a fallu payer plusieurs des dépenses extraordinaires de la guerre avec les ressources de la dette flottante, parce que le fonds commun et les bois n'ont encore procuré aucun argent.

On a fait face à la dette flottante avec les fonds déposés en compte courant par les correspondants du Trésor, tels que les receveurs généraux, les communes, divers établissements publics. Ces fonds montent à 100 millions. On a ajouté, suivant l'usage, des bons royaux, cette fois pour la somme de 200 millions. Il faut remarquer que, dans les dernières années, on émettait 110, 120, 130 millions. C'est une somme de 70 ou 80 millions de plus émis cette année. Est-ce là une situation effrayante ?

Non, messieurs. Elle deviendrait inquiétante, si les ressources préparées pour la guerre ne se réalisaient pas, si l'on ne vendait pas les bois, si l'on ne faisait pas un emprunt, et si, pour y suppléer, il fallait encore grossir la dette flottante ; mais il n'en est rien. On va faire tout cela, et on le fera avec succès. Dans cette situation, une telle dette flottante n'a donc rien d'effrayant. Toujours, en Angleterre comme en France, au moment d'une guerre possible ou déclarée, la dette flottante s'augmente. En France, par exemple, il n'y avait que 13 millions de bons royaux en émission, en 1822, année qui précéda la guerre d'Espagne. En 1823, année de la guerre, les bons royaux s'élevèrent à 162 millions. Ils revinrent à une somme moindre

l'année suivante, s'augmentèrent à l'époque de l'expédition de Morée, et sont toujours restés entre 110 ou 130 millions.

Il y a deux raisons de cela : c'est qu'en temps de guerre les capitaux aiment mieux la dette flottante que la dette fondée, et que l'État engagé dans de grandes entreprises est comme un commerçant qui émet du papier en proportion des affaires qu'il fait.

Il n'y avait au surplus aucune imprudence au précédent ministère des finances à vivre tranquille à côté d'une pareille dette flottante, parce qu'il avait deux ressources toutes disponibles : le portefeuille, qui était de 67 millions, et dont on aurait pu réaliser sur-lechamp pour 25, et le fonds commun, sur lequel on aurait pu emprunter facilement 30 ou âO millions. C'était donc une ressource de 50 ou 60 millions sur laquelle il pouvait toujours compter à tout événement.

On se demande cependant pourquoi, au lieu do grossir la dette flottante, le ministère, en attendant que les ressources extraordinaires fussent réalisées, ne faisait pas un emprunt. C'est ici, messieurs, le reproche le plus sérieux, et je vais y répondre avec franchise.

Jusqu'à la fin de décembre toute opération de finances était impossible, de l'avis général; car la nouveauté et l'incertitude de l'état de choses, et surtout le procès des anciens ministres, étaient des obstacle qui ne permettaient aucune transaction. Au surplus, il y avait refus de traiter avec le Trésor. Passé les

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premiers jours de février, les scènes de Saint-Germain- TAuxerrois, les discussions qu'elles ont entraînées avec la Chambre, le changement du ministère, ont également rendu un emprunt impossible. Il n'y a eu que janvier pour opérer. En janvier les cours se sont relevés; on a repris confiance, une opération est redevenue possible. Mais on n'avait que le fonds commun, évalué alors à 60 millions. On allait en traiter et faire un emprunt sur dépôt de rentes, quand le 13 février est arrivé.

Mais 60 millions n'étaient pas une somme suffisante pour qu'il valût la peine de faire un emprunt ; il eût fallu que le ministère se présentât devant cette Chambre, et vînt lui demander un crédit de 200 à 300 millions, qu'il n'avait pas alors ; et, je vous le demande, si le ministère, confiant dans la paix comme vous l'étiez tous (confiance que, pour mon compte, je n'avais pas le bonheur de partager), était venu vous demander un crédit de cette valeur, vous n'eussiez pas manqué de lui dire, avec raison, qu'il y avait contradiction entre ses assurances de paix et ses actes, et qu'il se conduisait en ministère qui allait faire la guerre, tandis qu'il parlait en ministère qui était sûr de la paix. Jamais, en effet, il n'avait eu plus de raison d'y croire ; car l'heureuse issue du procès des ministres avait produit en Europe le même apaisement qu'elle avait produit à Paris, et nous avons eu là, en retour, les meilleures paroles de la part des cabinets. Je comprends un ministère agissant autrement, un ministère

se disant que la paix ne pouvait être longue, que le calme de janvier était trompeur, et se hâtant d'employer ce calme, qui devait être si court. Que ceux qui croient à la guerre reprochent au ministère précédent de n'avoir pas été ce ministère actif et défiant dans l'avenir, je l'admets ; mais que ceux qui croient à la paix, et qui sont en si grand nombre dans cette Chambre, fassent ce reproche, je ne l'admets point. (Aux centres, profond silence i à gauche, C'est vrai,)

Je crois, messieurs, vous avoir prouvé que l'ancienne administration, sous le rapport de l'activité des travaux, de l'exacte observation des lois et de la direction du Trésor, a été sans reproche ; mais laissons là la trop longue histoire du passé, arrivons "au présent et aux demandes faites par le ministère actuel. Â la somme de 1,177 millions demandés par le ministère précédent, le ministère actuel a ajouté coup sur coup une demande de 200 millions. Gela s'explique naturellement par la différence des situations : on était en présence d'une guerre possible ; on est en présence d'une guerre probable : c'est dans cette hypothèse qu'il faut raisonner.

Je crois qu'on peut justifier cette demande, soit sous le rapport du chiffre, soit sous le rapport de la France, dans laquelle ces ressources sont réclamées.

La précédente administration, en armant i30,000 hommes, en les tenant tout prêts à entrer en campagne, n'a pas cependant su faire entrer dans ses prévisions la mise sur le pied de guerre : cette dé-

pense, qui consiste en indemnité et en augmentation de traitement aux officiers de tout grade, s'élèverait à 90 millions environ; il resterait 110 millions pour accroître le nombre de nos soldats, pour réparer notre matériel et renouveler les approvisionnements que la guerre ne manquerait pas de détruire ; je suis même convaincu que les 200 millions demandés devraient être portés à 300 ; il n'y a donc pas d'exagération sous le rapport du chiffre.

Quant à la forme, le ministère vous a demandé cette ressource, moitié en impôt, moitié en crédit. Je crois qu'il a eu raison de vous demander cette ressource pour moitié au moins en impôt. Un simple calcul va vous le prouver : le précédent ministère a déjà obtenu, au delà des recettes ordinaires, 50 millions environ du fonds commun, 200 millions soit en bois soit en rentes; le nouveau en demande 200; ainsi le total à se procurer dans l'année est de â50 millions. Je crois que l'on trouvera le moyen de se les procurer. Les bois, en supposant que l'aliénation eût le plus grand succès, donneraient peut-être 80 millions, toutefois, en effets à longue échéance; il reste à se procurer 370 millions. Si vous ne demandiez que 50 millions à l'impôt, comme vous le propose votre commission, il resterait à demander au crédit 320 millions dans l'année, et, bien que j'aie confiance au crédit, je crois que ce serait trop. Si, au contraire, vous demandez 100 millions ou 90 millions à l'impôt, vous n'avez plus que 270 millions ou 280 millions à

demander au crédit, et il est plus raisonnable de les espérer.

Il y a une autre considération d'une grande importance. Vous pourrez soutenir la guerre la plus longue, la plus difficile, si vous savez maintenir, pendant la guerre, vos perceptions dans les environs d'un milliard, comme elles ont été toujours pendant la paix. Une nation qui perçoit en valeur réelle un milliard, et qui peut emprunter 200 millions par an, et qui a, de plus, la population française, peut résister à toute l'Europe; mais il faut maintenir nos perceptions à un milliard. Or les contributions indirectes, l'enregistrement, les douanes, ne donneront évidemment plus les mêmes produits ; il faut que les contributions y suppléent.

Ne pouvant nous adresser aux patentes, parce que l'industrie souffre trop pour supporter de nouveaux impôts; ne pouvant nous adresser à la contribution mobilière et à la contribution personnelle, à celle des portes et fenêtres, qui viennent de subir une augmentation considérable, et qui n'en peuvent pas subir deux dans la même année, il faut nous adresser nécessairement à la contribution foncière. C'est le cas d'invoquer ici le patriotisme des propriétaires : leur sort sera aggravé, mais ne sera pas insupportable, car on peut vous le prouver par un simple calcul.

L'Assemblée constituante avait cru qu'on pouvait demander à la propriété foncière le cinquième de son revenu net. Évaluant le revenu foncier net de toute

la France à 1,200 millions, elle avait établi une contribution de 2â0 millions. Aujourd'hui, messieurs, tout prouve qu'on peut l'évaluer à 2 milliards. (Fiolente interruption^ vives dénégations au centre droit. Plusieurs voix : Vous êtes dans V erreur,)

M. Thiers s'interrompt et attend que le calme soit rétabli. Il reprend. — Messieurs, vous pouvez vous adresser, comme moi, aux commissaires spéciaux, tous hommes habiles et de bonne foi, vous pouvez leur demander si c'était là l'évaluation du revenu foncier de la France. Dans ce cas, la contribution foncière, qui ne supporte actuellement que 2ââ millions, ne paye qu'entre le huitième et le neuvième de son revenu. {Nouvelles interruptions aux centres.) Messieurs, je sais que l'on pourra citer quelques exemples du contraire ; mais la proportion générale n'en est pas moins telle que je l'établis. (A gauche, M. Baude : — Cest trèsjuste -^ vous avez raison. — Nouvelles dénégations aux centres,) Messieurs, je vais vous céder tout à l'heure la tribune, vous pourrez répondre; je répliquerai.

On dira, il est vrai, que c'est épuiser les ressources <le la guerre; non, i^essieurs, l'impôt que vous voterez aujourd'hui ne sera perçu que dans trois mois, et, si vous devez avoir la guerre, dans trois mois le canon aura déjà retenti en Europe; d'ailleurs les premiers préparatifs pour la guerre sont plus coûteux que la guerre même.

Le ministère vous a parlé, messieurs, avec conscience, en vous demandant cette augmentation d'im-

pôt. Pour moi, je vous parle avec une profonde conviction en appuyant sa demande. Si vous ne voulez pas vous exposer à des illusions désastreuses, si vous voulez pouvoir résister à des attaques qui seront peutêtre dirigées contre vous, il faut faire de grands efforts en impôts.

Le moment des grands sacrifices est arrivé pour la France ; les révolutions les meilleures, celles qui sont fondées sur les besoins des peuples, les dédommagent par de vastes bienfaits, mais elles leur coûtent de grands sacrifices.

La révolution de 1789 en est la preuve ; elle a été aussi féconde en résultats qu'exigeante en actes de dévouement. La nôtre ne versera pas, je l'espère, moins de bienfaits sur la France, et ne lui coûtera pas autant; mais, il faut le dire, elle pourra aussi lui coûter des efforts. Ses ennemis supputent avec complaisance et malice les millions qu'elle coûte, les hommes que peut-être elle fera tomber sur les champs de bataille, et ils triomphent; mais grande est leur erreur. Si la révolution doit coûter ou du sang ou de l'or, le tort n'est pas à nous, il est à ceux qui nous ont obligés à faire une révolution.

En effet, messieurs, j'en appelle à vos souvenirs. Si, en 1828, pouvant choisir entre la carrière des révolutions et celle des améliorations, nous avions préféré celle des révolutions, nous serions coupables; mais en fut-il ainsi? Vous le savez, messieurs. Nous venions d'entrer à peine dans la carrière des amélio-

rations. Une loi des communes était discutée. On y fit un changement. Sur-le-champ elle fut brusquement retirée. Plus de concessions^ s'écria-t-on à propos des améliorations demandées : on fit le 8 août; on nous présenta la baïonnette. Si, à cette époque, Paris s'était porté aux armes, avait dépavé les rues, alors, messieurs, nous serions coupables, car l'autorité royale avait le droit de changer son ministère. Mais la France se contenta de faire des représentations, elle en appela aux élections, et attendit, d'une majorité, le renversement du ministère contre-révolutionnaire. Quand cette majorité arriva, au lieu de lui céder, la dynastie viola les lois, et ne nous laissa plus d'autre ressource qu'une révolution. Elle en voulut faire une contre la France, la France en dut faire une à son profit.

Cette révolution devrait-elle faire couler nos trésors et notre sang sur les champs de bataille, le tort sera à ceux qui nous ont réduits à la faire. En croyant dresser notre acte d'accusation, c'est le leur qu'ils préparent. Au surplus, j'espère qu'outre sa nécessité, la révolution de 1830 aura aussi, pour justification éclatante, d'immenses bienfaits. Elle a donné déjà au pays la réalité du gouvernement représentatif. J'espère qu'elle lui rendra de plus sa dignité et son ancienne grandeur. {Une sensation prolongée succède ù cette improvisation,)

SUR

PnONONCé LB 0 AOUT 1831 A LA CHAMBRE DBS DÉPUTÉS

La Chambre nommée en juin et juillet 1830 avait été dissoute; des élections générales avaient eu lieu, et la nouvelle Chambre s'était réunie le 23 juillet. En ouvrant la session, le roi Louis-Philippe avait prononcé un discours dans lequel il renouvelait d'abord l'assurance que, sous son règne, la Charte serait une vérité, et exprimait l'espoir que, par l'action uniforme des grands pouvoirs de l'État, un terme serait bientôt mis aux agitations prolongées dont s'alimentaient de coupables espérances. La France, disait-il ensuite, avait repris en Europe, depuis la révolution de Juillet, le rang auquel elle avait droit. Les places fortes élevées contre elle sur les frontières voisines allaient être démolies; sur sa demande, les troupes autrichiennes entrées dans les États romains, à la suite de troubles qui y avaient éclaté, se disposaient à en sortir; l'indépendance de la Belgique venait d'être reconnue par les grandes puissances ; l'escadre française, envoyée sur le Tage pour y protéger nos nationaux, s'était emparée de la flotte portugaise, et le gouvernement employait tous ses efforts pour faire cesser la lutte qui ensanglantait la Pologne. Les vrais intérêts de la

France, ceux de sa prospérité, de sa puissance et de son honneur, avaient donc été défendus avec persévérance et dignité.

Quelques jours après, la Chambre avait procédé à l'élection de son bureau, et, le candidat à la présidence appuyé par le cabinet, M. Girod de TAin, n'ayant été nommé, au second tour de scrutin, qu'à une voix de majorité, M. Casimir Périer, regardant ce résultat comme un échec pour le gouvernement, avait cru devoir se démettre de ses fonctions de ministre de l'intérieur. Mais, sur ces entrefaites, était arrivée la nouvelle que le roi des Pays-Bas se préparait à envahir la Belgique; M. Périer avait aussitôt retiré sa démission, et ordre avait été donné à nos troupes de marcher contre les forces hollandaises. C'est au milieu de l'émotion causée par ces incidents que s'était ouverte la discussion du projet d'adresse en réponse au discours de la couronne, projet qui donnait une approbation complète aux sentiments exprimés par le roi, ainsi qu'à la politique suivie par son gouvernement, et M. Casimir Périer y avait pris le premier la parole. Après avoir rappelé les circonstances qui lui avaient fait un devoir de retirer sa démission, il avait passé en revue tous les actes accomplis depuis le 13 mars par l'administration dont il était le chef. A l'intérieur, ses collègues et lui s'étaient efforcés de donner au pouvoir l'unité et la force qui lui manquaient, de rassurer tous les intérêts en leur créant des garanties d'ordre et de stabilité, de s'abstenir de tous actes qui auraient pu avoir le caractère d'actes de parti, sans cesser néanmoins de surveiller d'une façon rigoureuse les traces des factions hostiles; et, à ce sujet, il avait prononcé ces paroles remarquables : « En vain la générosité de nos institutions, l'équité de l'adnûnistration, traitent tous les Français en citoyens; les partisans de ce qui n'est plus en repoussent les devoirs comme le titre; et le gouvernement actuel ne leur accordera que la

plus stricte justice tant qu'ils n'auront pas, par leurs actes, désarmé ses légitimes soupçons. En ce qui concernait l'extérieur, la France, ajouta-t-il, n'avait pas fait la guerre, mais, en respectant tous les intérêts et en ne demandant que ce que réclamaient le bon droit et le bon ordre européen, elle avait repris son autorité, prouvé sa sagesse, révélé sa force; jamais peut-être elle n'avait pesé d'un si grand poids dans la balance de l'Europe, et aucune influence n'était aujourd'hui supérieure à la sienne. »

L'orateur qui monta à la tribune après M. Casimir Périer, M. Thouvenel, vint y énumérer tous les griefs de l'opposition de gauche. Le gouvernement, dit-il, avait marché au rebours des vœux, des sympathies du pays, et contrairement à quelques-uns de ses intérêts les plus chers ; il avait maintenu dans les fonctions les plus importantes des agents absolument hostiles; il vivait au jour le jour, n'ayant d'autre guide que les besoins du moment, sans vue d'ensemble, ne se préoccupant d'aucune de ces réformes demandées et attendues impatiemment par le pays, et continuait purement et simplement la Restauration, sauf quelques changements qu'il n'avait pu s'empêcher de faire. Dans ses rapports avec l'étranger surtout, il avait fait preuve d'une faiblesse extrême, ne sachant pas user du grand prestige qu'avait donné à la France la révolution de Juillet. Au lieu d'imposer pour le trône de Belgique un candidat du choix de la France, il avait accepté celui qu'avait voulu l'Angleterre. Au lieu de faire entendre en faveur de la Pologne des paroles énergiques, il s'était borné à quelques notes diplomatiques accueillies sans égards, et il avait craint d'aider à la formation d'États constitutionnels dont l'alliance eût été précieuse contre le mauvais vouloir et l'agression de l'Autriche et de la Russie.

Toutes ces accusations ne s'appliquaient pas seulement au cabinet actuel, c'était la politique entière du gouvernement de Juillet depuis son origine qui était incriminée, et

M. Thiers, ancien membre du cabinet LafTitte, crut devoir en prendre la défense dans le discours suivant.

Messieurs,

Nous avons longtemps désiré le gouvernemeut représentatif comme un gage assuré de repos et de liberté pour notre pays. Nous en avons eu longtemps l'apparence, nous en avons enfin la réalité. Nous l'avons, puisque la couronne vient demander à votre délibération un système de politique intérieure et extérieure. En rendant à votre majorité un si complet hommage, elle lui impose en même temps une tâche bien difficile dans les circonstances où nous nous trouvons.

Vous prononcer aujourd'hui sur le système de votre constitution politique, c'est décider de votre administration intérieure et extérieure, c'est décider, en un mot, du sort de la France et de l'Europe.

Dans toute autre circonstance, cette assertion vous paraîtrait exagérée, sans doute ; mais vous y reconnaîtrez la simple expression de la vérité. Oui, messieurs, de vos délibérations va sortir le sort de la France et du monde ; c'est une raison pour y apporter le plus grand calme et la plus parfaite impartialité. Pour mon compte, je voudrais qu'aucune de mes expressions ne pût jeter de la vivacité dans nos débats,

je voudrais, s'il m'était possible, les adoucir en les éclairant.

Pendant la longue lutte que nous avons soutenue contre le gouvernement déchu, le reproche qu'on nous faisait le plus souvent, et avec le plus d'eflfet, c'est que nous étions en révolution, que nous reconnaissions les actes et le langage d'une époque trop fameuse. La seule différence qu'on accordât, c'est qu'au lieu de 92 ou de 93, on disait que nous étions en 89.

Ces reproches étaient injustes, et ils avaient un effet fâcheux , car ils éloignaient de nous l'opinion de ces classes laborieuses et éclairées qui veulent la liberté, et qui ne veulent pas, comme on le disait tout à l'heure, rouvrir l'abîme des révolutions.

Répondant à ce reproche avec franchise, nous disions que nous n'étions pas en 89, que nous n'avions pas à détruire une administration mauvaise, un état social mauvais, un gouvernement faux et contraire au temps, aux mœurs; que nous avions seulement à perfectionner l'administration qui avait été le fruit laborieux de la Révolution et de l'Empire ; que nous n'avions qu'à perfectionner et non à bouleverser ; que nous avions un état social équitablement fixé par le Code civil, qu'il y avait sans doute quelques modifications à faire, mais qu'il ne pouvait être question de le renouveler.

Nous disions enfin que nous avions pour gouvernement une monarchie représentative, sous laquelle

nous voulions vivre, en y ajoutant seulement la sincérité du prince. L'engagement de la révolution de Juillet était de ne pas reconmiencer la révolution de 89 et ses excès. Voilà l'engagement que le gouvernement a pris à la face du monde. Eh bien, messieurs, cet engagement a décidé son système, a tracé sa pensée principale, l'a guidé dans tous ses actes. C'est dans cette pensée, que, dès les premiers jours, au lieu de constituer une république, il a maintenu la monarchie, qu'au lieu d'outrager les vaincus il a voulu les faire jouir des bienfaits de la loi ; c'est dans cette pensée qu'au heu de recommencer alors les conquêtes et invasions, il a voulu essayer la paix tant qu'elle serait honorable.

Je crois ne pas me tromper, messieurs, en disant que c'est cette pensée qui a inspiré le gouvernement de Juillet, qui l'a dirigé dans une bonne voie, et que c'est de là que sont résultés tous ses actes. Je ne voudrais pas dire que, dans l'application de tous ces actes, il ne s'est pas trompé ; mais je soutiens que cette pensée, que ce système, étaient bons, et qu'il n'y a eu erreur que dans les détails.

Ce n'est pas tel ministre que je viens soutenir; j'ai appartenu à deux ministères et non au dernier ; c'est la conduite du gouvernement de Juillet exposé depuis un an à des attaques répétées et injustes que je viens défendre devant vous. ( Vive approbation.)

Messieurs, trois objets me semblent mériter votre attention : c'est le travail de notre gouvernement rela-

tivement aux institutions et à Tadministration intérieures, et à nos rapports avec le dehors. Je n'abuserai pas de vos moments, messieurs, mais je demande quelques instants votre attention. Quant à nos institutions intérieures, est-il vrai que le gouvernement se soit montré restrictif, ou qu'il ait accordé ce qui avait été promis par la Charte ?

La Charte n'avait déterminé que l'institution de la royauté, elle avait laissé à la loi à fixer l'institution de la pairie ; elle avait laissé à la loi à fixer l'organisation de la garde nationale, à établir le jury dans les jugements, à donner enfin toutes les lois de développement qui doivent accompagner la Charte. Eh bien, ce travail, où en est-il ?

Quant à la pairie, la Charte ne permettait pas qu'on s'en occupât avant la session de 1831. Il n'y a pas encore de retard. Quant à l'esprit dans lequel cette institution doit être rétablie, on ne peut juger le gouvernement ; il s'est borné à dire qu'il consulterait le vœu du pays et l'expérience du temps. Or je défie de l'attaquer sur ce point.

Quant à la Chambre des députés, la loi d'élection a été faite. Quelques personnes auraient pu désirer qu'on étendit les droits politiques plus qu'on n'a fait. La loi a été adoptée sur les bases de 200 francs et de 500 francs, et je défie d'adresser au gouvernement un seul reproche à ce sujet, puisque ces bases étaient celles de l'opposition d'alors.

La loi sur la garde nationale a été faite ; elle est 1. 4

mise en pratique aujourd'hui. La loi municipale a été faite aussi, et elle Ta été sans que le gouvernement s'en mêlât, par l'intervention seule de la Chambre, de sa majorité. Et, à moins de nier sa majorité, à moins de nier en un mot le gouvernement représentatif, je défie d'accuser le gouvernement. Quanta la loi départementale, il a été impossible de la présenter à la Chambre ; et puis elle n'aurait pu être discutée, puisque le budget, soumis à la Chambre deux mois avant sa dissolution, n'a pu être discuté. Le jury a été introduit dans les jugements en matière politique. Ainsi, des lois qui devaient être faites, l'une ne pouvait pas l'être, l'autre Ta été sur les bases fixées par l'opposition ; celles qui restent n'ont été différées que parce qu'il était physiquement impossible de les faire.

Il me semble, d'après ce résumé très-clair, qu'il est impossible de reprocher au gouvernement de s'être montré ou restrictif de nos libertés, ou même lent à les accorder.

Je le demande à tous les hommes de bonne foi, ne sommes -nous pas aujourd'hui en plein exercice de nos droits? {Marques d'adhésion,) en pleine jouissance de ce qu'on appelle nos libertés? Ne sommes-nous pas en possession de la première des libertés, de la Uberté des élections? Les élections viennent d'être faites; elles l'ont été avec une telle liberté, que, dans 360 vérifications, une seule réclamation a été faite. {Mouvement,) Elle est relative aune dépêche télégraphique qui a été lue dans un collège ; et encore n'est-il pas

bien sûr qu'elle ait été lue par ordre du gouvernement. Elles ont été faites avec une liberté qu'on n'avait pas vue jusqu'alors.

Voix NOMBREUSES. — C'est vrai.

M. Thouvenel. — Je pourrais articuler des faits.

Voix nombreuses. — Parlez, on répondra.

M. Thiers. — Jusqu'ici, dans la vérification de 360 élections, nous n'avons rencontré que ce seul fait : je dis donc que les élections ont été faites avec une liberté inouïe jusqu'à ce jour. La France est dans le plein exercice de ses droits. C'est le vœu du pays que le gouvernement s'applique à reconnaître. C'est à vous,messieurs, représentants de la nation, que le gouvernement demande loyalement de tracer un système politique intérieur et extérieur. Si ce n'est pas là de la liberté, il n'y en a pas dans le monde. Le pays se gouverne lui-même : je souhaite qu'il fasse bien. Les citoyens viennent tout récemment d'élire les officiers qui les commandent; ils nomment leurs officiers municipaux; bientôt, peut-être, ils nommeront leurs magistrats départementaux. Dire que ce pays n'est pas en jouissance de la liberté, c'est manquer à la bonne foi.

Ainsi, quant à nos institutions, on n'a ni restreint ni ralenti nos droits.

Je passe à l'administration intérieure, et je vous demanderai la permission d'entrer dans quelques détails.

Certes, après la révolution de Juillet, on pouvait considérer l'administration entière comme mauvaise.

On pouvait détruire, comme en 89, destituer tout ce qui existait de carlistes, permettez-moi cette épithète, on pouvait les écraser, les priver du bénéfice de la loi, leur interdire la liberté d'écrire, les terrifier au point de leur ôter le courage de se rendre aux élections ; telle ne pouvait être la marche du gouvernement. Il fallait sans doute chasser de l'administration tous les hommes qui étaient ennemis déclarés du gouvernement, mais y laisser les hommes paisibles, laborieux, qui depuis trente ans servent bien.

On a laissé à tous les partis le bénéfice des lois qui terminent seules les révolutions. Cette seconde conduite était conforme à la pensée du gouvernement de Juillet, qui ne voulait pas recommencer 89.

Il y avait des préfectures et des branches d'administration qu'on ne pouvait refaire à l'improviste, mais il y avait des préfets, des sous-préfets, des procureurs généraux, des magistrats, que la nature de leurs fonctions rendait suspects. On n'a point laissé en place un seul de ces fonctionnaires, parce que c'était là la partie politique du gouvernement, et qu'il fallait à de telles fonctions des hommes nouveaux.

Il n'est pas resté, je le répète, un seul sous-préfet, un seul peut-être... {On rit.)

On n'a pas laissé en place de sous-préfets, de procureurs généraux, de procureurs du roi. Assurément le garde des sceaux d'alors deVait rassurer tout le monde, c'était M. Dupont de l'Eure.

Quant à la magistrature inamovible, le gouverne-

ment était lié par une loi, et vous ne reprocherez certainement pas au gouvernement de n'avoir pas violé la loi.

Dans toutes les fonctions politiques tous les changements possibles ont été opérés ; on ne s'est arrêté que devant les empêchements qui résultaient de la spécialité. Il était facile de faire en très-peu de temps d'excellents procureurs généraux, d'excellents procureurs du roi, avec les hommes de talent qu'offrait le barreau ; on pouvait également faire en peu de temps de bons préfets et sous-préfets. Il n'y avait là aucune difficulté, mais il n'en était pas de même pour les fonctions spéciales de l'administration financière. On ne pouvait pas, dans les vastes branches de cette administration, renvoyer sur-le-champ et remplacer tous les employés. {Mouvements en sens divers.,. Agi-* tation.) ^

Un homme ne peut en quelques jours apprendre à diriger une comptabilité. Le gouvernement de 1815 avait cru qu'un honune bien pensant pouvait remplir toutes les fonctions, et avait renouvelé toutes les administrations. Nous n'avons pas partagé cette opinion, et c'est en cela que nous avons été plus sages.

Je ne crois pas qu'un homme bien pensant puisse, par cela seul, faire un bon directeur général de la comptabilité, un bon directeur du mouvement des fonds ; et assurément on pourrait dire que, si le ministre qui est entré à cette époque au ministère des finances ignorait la comptabilité et l'administration, il

se serait entouré d'hommes qui n'en savaient pas plus que lui; mais cet homme, c'était M. le baron Louis, et certes la qualité que personne ne lui refuse, c'est d'être un bon praticien. Cette administration, il la connaissait; car c'est lui qui, depuis quarante ans, à différentes époques, l'avait formée.

11 a compris qu'il ne pouvait la désorganiser sans amener dans nos affaires le plus effroyable désordre, et, en matière de finances, le désordre, c'est la banqueroute. (TiVé»/? réclamations. Interpellations diverses.) ie ne redoute pas les explications.

Oui, messieurs, la banqueroute, et la banqueroute immédiate.

Si je me livre à des assertions hasardées, je demande que l'on me réponde à la tribune, et je ferai mon possible pour répUquer par des faits décisifs.

Quant aux emplois secondaires, quant aux comptables, quant à cette masse d'employés qui sont chargés de tous les détails de l'administration, pouvait-on faire des changements subits? Pouvait-on renvoyer sur-le-champ 86 receveurs généraux? Non sans doute, car les receveurs généraux sont des banquiers qui ont dans les mains les fonds de TÉtat. A cette époque même ils ont fait des efforts inouïs en faveur du gouvernement, pour soutenir le crédit. (Hunnures.)

On ne peut nier qu'il y a eu des épurations faites ; on a eu pour principe de repousser des hommes qui étaient notoirement ennemis du gouvernement. Quant aux autres, quelques-uns s'étaient ralliés à nous vers

les dernières années de la Restauration. On ne pensait pas à recommencer les inquisitions de 1793, à aller chercher la pensée des hommes dans leur tête et les proscrire en masse. Tous ces motifs ne permettaient pas que Ton expulsât une si grande multitude d'employés.

J'ajouterai que, pour un grand nombre d'individus, à côté de l'opinion publique qui les présentait comme ennemis, se trouvait l'assertion contraire de députés patriotes, qui répondait d'eux. Il est arrivé plus d'une fois que les recommandations d'hommes qui se qualifient exclusivement de patriotes se sont prononcées en faveur de ceux qu'on appelle des carlistes. {On rit,)

Tel est, en effet, le penchant naturel du cœur humain. Ceux qui se quaUfîent patriotes ne veulent pas laisser en place ceux qu'ils considèrent comme les ennemis de la patrie : ils n'en voudraient pas souffrir un seul. Je me trompe, ils en exceptent toujours un, c'est l'ami, c'est le voisin qu'ils ont connu sous des rapports avantageux, comme époux et père, comme pratiquant toutes les vertus privées. (Voix diverses : Ouiy ouiy c'est vrai^ cest bien cela,)

Telle était la position des choses, c'était un véritable chaos ; je l'ai vu de mes yeux, et j'appellerai en témoignage toutes les personnes qui ont mis le pied dans des administrations. {Oui, oui, c'est vrai,)

ksec, la meilleure intention du monde, il était impossible de faire des distinctions et des classifications ; éloigner une masse d'employés paisibles, une foule

d'hommes timides et d'opinions modérées, et qui ne se prononçaient pas, c'eût été une faute extrêmement grave ; je \iis plus, il y aurait eu folie de vouloir le faire.

Je répète, au reste, que des erreurs ont pu être commises ; je suis loin de les nier, mais je dis qu'elles étaient inévitables; j'ajoute qu'elles sont toutes réparables ; que des réclamations sages soient présentées au ministère, et il écoutera les observations justes et fondées.

Quant à la conduite du gouvernement à l'égard des partis, j'en ai beaucoup entendu parler, j'en ai beaucoup vu; j'ai beaucoup entendu dire que le gouvernement persécutait les patriotes, qu'il ménageait les carlistes, qu'il les aimait presque.

Eh bien, messieurs, on en a presque dit autant de la Convention ; on a presque dit qu'elle ménageait les Vendéens, qu'elle favorisait leur état de guerre.

Il est vrai qu'il y a eu plus de procès contre les nommes qui s'appellent exclusivement patriotes que contre les carlistes ; mais il n'y a rien d'étonnant, c'est le résultat malheureux, mais forcé, de ce qu'on appelle V ordre légal.

Nous sommes en présence de deux partis : l'un a l'habitude de conspirer sourdement depuis quarante ans ; il est audacieux dans ses espérances, il les communique dans ses conversations de tous les jours. Vous l'entendez dire que ce qui semble ne plus pouvoir reparaître, reparaîtra bientôt. Les hommes de ce parti

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font beaucoup de voyages. Je ne crois pas qu'on puisse les empêcher d'aller à Holy-Rood ou à Nîmes. {On rit.)

L'autre parti, fougueux, bruyant, se manifeste par des émeutes ; il a des clubs, et vient quelquefois attaquer le gouvernement à force ouverte. Eh bien, messieurs, malgré soi, aimerait-on mieux un de ces partis que l'autre? on est forcé de reconnaître que, puisque l'un se cache et ne provoque pas l'application des lois, et puisque l'autre, marchant à découvert, en méconnaît l'empire, il doit y avoir plus de procès contre l'un que contre l'autre. {Interniption à gauche.)

Dira-t-on maintenant que le gouvernement ménage à plaisir les troubles de la Vendée? 11 faudrait se jouer de la bonne foi publique pour dire qu'un gouvernement veut ménager ses ennemis, fomenter à côté de lui une insurrection continuelle qui l'affaiblit aux yeux de l'Europe.

Je n'ai pas l'honneur d'être député de la Vendée, je ne parle ici que d'après la notoriété. Trente ou quarante mille hommes sont employés en Vendée. Les forces sont commandées par un officier général dont la capacité n'est mise en question par personne .

On a divisé cette armée en petites bandes; elle parcourt le pays eu tous sens ; elle y remplit sans relâche et avec le plus grand zèle la tâche qui lui est confiée; le pays n'est troublé que par 5 ou 600 hommes qui se dérobent aux poursuites dirigées contre eux par leur petit nombre.

Si les troubles dont la Vendée est le théâtre ont de

la durée, il en faudra accuser non le gouvernenient, mais la nature même de ces événements. Sous la République, sous le Consulat, ces événements ont duré pendant sept à huit années. On doit penser qu'il y a de graves difficultés à surmonter pour y mettre un terme.

Mais on persiste : on dit que le gouvernement ménage les carlistes ; je ne le crois pas.

Que le gouvernement cherche à contenir, à réprimer certaine fraction de son parti, il est dans le vrai, il apprécie sagement sa position, il montre qu'il a médité les causes de ruine des gouvernements qui l'ont précédé. En effet, comment ont péri les gouvernements auxquels le gouvernement de Juillet a été substitué? Comment la révolution de 1789 a-t-elle fini? Est-ce par les agressions réunies contre elle? non. Elle a succombé sous ses propres excès. {Marques d* adhésion.)

Le gouvernement impérial, comment a-t-il vu s'éteindre son immense gloire? Il a abusé de lui-même, il s'est suicidé. Enfin la Restauration, est-ce une de nos conspirations qui l'a détruite? Non, elle s'est tuée en violant volontairement les lois du pays. {Vive adhésion,)

De ce que le gouvernement s'est ipontré plus soigneux de contenir son parti que tout autre, il en résulterait qu'il connaissait à ta fois sa position, l'histoire et sa politique.

Les hommes sortis de nos rangs se trompjiient en

attaquant à main armée un gouvernement fondé sur le principe qu'eux-mêmes avaient soutenu et fait prévaloir. Il faut les plaindre et s'en défier. Je suis convaincu que c'est là le véritable danger, le danger le plus réel qui menace le gouvernement actuel.

J'ai peut-être assez longtemps lutté contre la royauté déchue pour en avoir étudié les hommes et les principes. Le danger des carlistes n'est pas où nous le voyons ; c'est en imitant leurs excès que nous donnerions quelques chances de réussite à leurs trames. Et voyez leurs journaux; quelle tactique suivent-ils ? Ils profitent de nos fautes et relèvent tout ce qui est entaché d'excès.

Si une expression inconvenante, peu mesurée, se trouve dans un écrit libéral, ils la citent avec complaisance ; s'il y a du trouble, ils l'exagèrent ; s'il y a des bruits de guerre, ils les répandent; c'est ainsi qu'ils exercent leur influence sur le Midi et la Vendée. Une semblable tactique mérite plus de mépris que de colère, et notre gouvernement, alors qu'il veut avant tout nous préserver de tomber dans les fautes où se sont perdus les pouvoirs qui l'ont précédé, est dans la vérité; il comprend l'esprit de la nation et se montre digne de la diriger. {Mouvement d'adhésion.)

Ainsi, messieurs, sous le rapport de notre administration interne, le gouvernement peut avoir commis des fautes de détail, mais le système, en général, était bon.

Je passe au troisième objet, à nos relations avec

l'Europe : c'est ici la partie la plus délicate de ma tâche; je réclame toute votre indulgente attention.

Si, le jour où le gouvernement de Juillet s'est emparé du pays, on avait sur-le-champ témoigné à l'Europe l'intention de détruire, sans doute le gouvernement, qui n'avait pas songé à la guerre, seul eût été coupable. Mais est-ce ainsi que nous nous sommes présentés à l'Europe; sont-ce là les craintes que nous lui avons inspirées ? Non, et les faits répondent pour moi ; il n'y a eu, j'ose le dire, que mépris pour la folle dynastie qui, en jouant ses destinées, avait hasardé celles du monde.

Il y a eu chez tous les peuples sympathie, admiration pour nous, et dans les gouvernements inquiétude, mais rien qu'inquiétude.

On a craint un instant que cette révolution n'aboutît comme la première à des désastres. Dès lors le devoir de notre gouvernement a dû être de calmer les inquiétudes de l'Europe et du monde ; car toutes les chances de guerre étaient dans ces défiances.

Assurément il y avait, sur la question de la paix et de la guerre, de bonnes raisons pour et contre.

On pouvait dire en faveur de la guerre :

Qu'il était impossible que deux principes aussi hostiles que la souveraineté du peuple et le droit divin se trouvassent en présence sans que tôt ou tard on n'en vint aux mains ;

Qu'aucune révolution morale n'avait éclaté dans le monde sans être suivie d'une guerre;

Que, sous l'empire de cette inquiétude et de cette

hésitation, ni l'industrie ni le commerce ne pourraient reprendre leur cours.

On pouvait dire encore que nous étions sous le joug des traités de 1815, que ces traités avaient été signés le jour de nos désastres, qu'il fallait en appeler à la victoire, dont le chemin nous serait aplani par la sympathie des peuples.

On pouvait ajouter que notre révolution avait singulièrement affaibli les ressorts du gouvernement ;

Qu'il se retremperait dans la guerre ;

Qu'après une lutte inévitable, à laquelle il fallait savoir se résoudre, nous trouverions le repos, la sécurité ;

Que notre gouvernement serait sûrement établi lorsque, comme disait Napoléon, il aurait subi V épreuve du feu.

Mais, messieurs, il y avait aussi pour la paix des raisons bien fortes et bien graves, et je ne comprends pas que l'on puisse accuser le gouvernement sur l'esprit duquel elles ont dominé.

On pouvait dire à ceux qui prétendaient que la guerre était inévitable entre deux principes hostiles, qu'il n'était point vrai que l'Europe fût disposée à la guerre. L'Europe avait, il est vrai, des défiances ; mais l'intérêt de toutes les puissances, leur intérêt bien entendu, était la paix.

Permettez-moi de dire, sur l'état de chaque puissance, quelques mots de remarque à l'appui de cette opinion.

Tout le monde sait que l'Angleterre avait dans sa

réforme une raison puissante de maintenir la paix ; dans sa dette, une raison de ménager ses finances ; dans son commerce, une raison bien grande aussi de rester en paix, même si le continent se jetait à la guerre ; car le commerce et l'industrie de l'Angleterre ne peuvent fleurir que dans la paix et la neutralité. Voilà les raisons sur lesquelles les partisans de la paix se fondaient ; elles étaient plus fortes que les paroles légères et irréfléchies des partisans du système contraire, et l'Angleterre nous prouve tous les jours qu'elle tient à son système de neutralité.

Quant à la Prusse, ses raisons étaient différentes ; elle avait, comme on dit, une carte mal dessinée. La première guerre, le premier mouvement militaire, pouvait lui faire perdre des provinces entières. Mais, dit-on, elle pouvait voir des dédommagements dans la possession de la Saxe. Mais on ne réfléchit pas que, si une seule campagne peut lui faire perdre les provinces du Rhin, il lui faudrait une longue guerre pour obtenir son prétendu dédommagement.

La Prusse est d'ailleurs gouvernée par un prince éclairé et sage, éprouvé par le malheur ; et, si, à côté de lui, se trouvent des jeunes gens qui pourraient souhaiter la guerre, les hommes qui sont à la tête de ce gouvernement sont aussi persuadés qu'il est de leur intérêt de conserver la paix.

Quant à l'Autriche, tout le monde sait qu'elle se fait vieille, vieille de la vieillesse de son monarque et de celle de son ministre ; qu'elle a obtenu plus qu'elle

n'a peut-être jamais espéré ; que l'étendue de sa frontière est plus grande qu'elle ne l'a jamais été. Elle n'a qu'à perdre parla guerre, car je n'imagine pas qu'elle puisse, par la guerre, conserver la possession de l'Italie. Son intérêt le plus évident est donc le maintien de la paix.

Le gouvernement n'a donc été ni traître ni insensé quand il a pensé que les puissances voulaient la paix, quand surtout il savait qu'il n'y avait que les inquiétudes et les défiances qui pussent les disposer à la guerre.

Il y avait de plus grandes raisons encore.

Il est vrai que, pour faire triompher ce système de

la paix, il fallait se résigner aux traités de 1815, traités déplorables. Mais, je le demande, pour en appeler de nouveau à la victoire, pour rompre ces traités, ne pouvait-on pas penser qu'il était beaucoup plus sage d'attendre l'époque où les défiances politiques seraient calmées, où la question politique qui doit mettre toute l'Europe contre nous serait mise de côté, où il ne restorait plus que la question du territoire.

Eh bien, par exemple, si la France pouvait, après deux, trois ou quatre ans d'un calme parfait dans son intérieur, après avoir donné l'exemple d'une liberté sage, arriver à une époque où elle eût occasion de faire la guerre, il est évident qu'elle serait alors dans une meilleure situation pour, en présence de l'Europe, recouvrer ce qu'elle avait perdu. Elle n'aurait alors qu'une difficulté à résoudre, celle du territoire, et cette

difficulté ne serait pas compliquée comme elle l'est aujourd'hui; d'ailleurs, d'ici là, la France aurait des alliés pour l'appuyer dans ses demandes.

Mais, si vous aviez voulu, dès le join* où vous vous êtes affranchis des Bourbons, vous affranchir aussi de l'Europe, vous aviez deux difficultés à la fois, et je comprends bien qu'on soit touché d'une si puissante considération, et qu'avec le désir véritable même de revenir sur les traités de 1815, on ait attendu qu'on pût le faire avec des alliés plutôt qu'avec des ennemis.

Je crois assurément autant que personne à la puissance de notre pays, à son patriotisme, à son heureux génie militaire ; j'ai passé une partie de ma vie à méditer les prodiges qu'elle a faits dans les quarante dernières années ; je crois bien que la France peut résister à l'Europe, et nous en avons eu un exemple en 93; elle a fait des prodiges, mais à quel prix!

Elle a envoyé 1,400,000 hommes aux frontières; elles les a payés avec un papier-monnaie d'une valeur fictive ; et vous souvenez-vous de quelles mesures elle a appuyé ce déploiement de forces. On a cru que c'était par de folles passions et par cruauté pure que la Convention avait commis tant d'excès. Non, messieurs ; et, pour ceux qui ont bien médité sur ces graves époques, il est certain qu'elle y était poussée par les besoins de la défense. Je suis loin de croire que les crimes sont nécessaires, mais je suis convaincu que c'est la nécessité de la défense qui a amené ce déploiement terrible.

Il a fallu cet appareil terrible pour rendre la défeose efficace. Quand on demande à un pays, non pas pour une seule campagne, mais pour A, 5, 6 campagnes, de payer un million d'hommes, de fournir les hommes et les choses, quand personne ne peut résister à de pareilles mesures, certes les moyens sont terribles : songez à ce qui se passait en même temps à Paris ! (Sensation.) Sans doute la douceur de nos mœurs me rassure ; je ne crois pas que nous puissions revoir de pareilles scènes, mais cependant je ne puis écarter de mon esprit ces spectacles sanglants qui ont déchiré rame des contemporains de ces tragiques événements ; mais une nation, quelle que soit sa force, son enthousiasme, ne peut résister à l'Europe sans mesures énergiques qui bouleversent le pays.

Il me semble donc que, puisque la guerre n'était pas inévitable, car l'intérêt de toutes les puissances était la paix, il y avait quelque sagesse à diviser les deux questions et à remettre en un temps où l'on n'aurait que la question du territoire à résoudre, de revenir sur les traités de 1815. Si l'on avait devant les yeux le spectacle des terribles mesures prises pour résister à l'Europe, il y avait pour la paix des raisons que l'on doit regarder comme très-respectables, et qui doivent défendre des accusations véhémentes dirigées contre ce système.

Qu'on puisse avoir quelque doute sur la possibilité de conserver la paix ou d'avoir la guerre, je le conçois ; mais il ne peut y en avoir aucun sur une grande

question, celle de savoir s'il fallait faire la guerre tout de suite ou s'il fallait la faire plus tard. Même en croyant à la guerre il n'est personne d'un peu politique qui puisse croire qu'il valait mieux faire la guerre il y a quatre mois qu'aujourd'hui. Si le gouvernement a pu gagner quatre ou six mois, je crois qu'il a obtenu un immense résultat. Je me souviens d'avoir entendu un homme dont personne ne contestera l'expérience militaire, le maréchal Soult, dire, il y a quelques mois, que chaque jour de retard qu'on lui donnait était un jour gagné pour la patrie, et le plus grand général du temps moderne tenait moins à une armée nombreuse qu'à une armée disciplinée. Une armée vaut plus du double en qualité qu'en quantité . Si nous avons organisé notre armée, le temps n'a pas été perdu; la Belgique est pour vous aujourd'hui une leçon : surprise à l'improviste avant d'avoir pu organiser son armée, elle serait peut-être perdue sans nos secours.

Je ne crois pas qu'il y ait doute sur la question de temporisation.

On prétend, il est vrai, que la sympathie des peuples se refroidit pour nous, que ces peuples, que nous aurions trouvés empressés d'accourir au-devant de nous, sont aujourd'hui fatigués d'attendre, que nous ne les trouverions plus disposés à nous seconder.

Pour mon compte, messieurs, je ne repousserais pas la propagande comme moyen mihtaire, si elle avait quelque réalité ; mais je voudrais bien qu'on ne se nourrît pas d'illusions dans les circonstances graves.

La propagande pendant la paix, oui, messieurs ; mais la propagande pendant la guerre est une chimère, une sottise. Croyez-vous que la liberté arrive par les baïonnettes autrichiennes, qu'on la voie venir avec plaisir avec un tel cortège? Non, messieurs; si la liberté nous était ainsi venue en juillet, Taurions-nous acceptée? Je veux la liberté, je la souhaite autant que personne ; je ne l'eusse pas acceptée des mains des Autrichiens. Ce sentiment, il faut le supposer aux autres peuples. Quand vous irez leur porter la liberté, ils pourront vous remercier du présent, mais non pas de la manière dont il serait fait. Je conçois que la liberté arrive dans les journaux, dans les lettres, que tous les peuples se nourrissent de ce qui se passe à Paris ; mais, lorsque nous irons bivouaquer dans leurs champs, au pied de leurs villes, les étrangers ne béniront pas nos efforts.

Un exemple récent mérite d'être pesé par vous : une escadre française a paru devant Lisbonne ; elle était pavoisée de drapeaux tricolores ; elle a forcé le Tage, elle est venue jeter des boulets sur les quais de Lisbonne; eh bien, qui est venu renverser le tyran? Personne! Qui a donné ce grand ascendant à cet homme qui, dans toutes les tribunes de l'Europe, de la bouche des ministres, a été appelé un monstre? La vue de l'étranger, qui a toujours assez de force pour faire taire toutes les discordes intérieures. {Marque» d^ approbation,)

Tandis que se refroidissait cette prétendue sympathie, il se formait pour noUs une véritable opinion bien

autrement efficace que cette sympathie illusoire, l'opinion que nous ne voulions pas recommencer la conquête du monde. Cette opinion agit sur les deux grands États qui presque toujours décident des destinées de l'Europe, l'Angleterre et l'Allemagne. Si nous ne faisons la guerre qu'à notre corps défendant, nous avons pour nous l'opinion du peuple anglais et du peuple allemand, et cela fait une différence énorme dans la balance. En Angleterre, les Chambres refusent au ministère l'argent nécessaire pour entreprendre une guerre ; et en Allemagne vous n'avez pas contre vous la landwher, la garde nationale du pays, qui se joint au gouvernement ou l'abandonne suivant la justice ou la folie des entreprises dans lesquelles il se jette. Ainsi, tandis que vous perdez cette sympathie de quelques peuples, vous avez gagné l'opinion des deux pays qui font le sort de l'Europe : vous avez fait qu'au lieu de rencontrer les armées de 1813, 181A, 1815, pleines de ces étudiants enthousiastes, vous n'aurez plus que les simples armées autrichiennes et prussiennes. Quant à celles-là, vous avez su leur résister, et vous n'avez pas su résister aux autres. {Violents murmures aux deux côtés extrêmes de la Chambre... AsseZy assez !)

Il est donc vrai qu'il y avait de bonnes raisons pour la paix, et il me semble qu'il vaut mieux faire la guerre avec les A00,000 hommes que nous avons aujourd'hui qu'avec les 160,000 que vous aviez à cette époque.

Mais, pour temporiser, vous avez été obligés de faire de grands sacrifices ; vous avez été obligés d'abandonoer la Belgique, la Pologne et Tltalie, qui sont les trois pays desquels notre diplomatie ait à s'occuper.

Quant à la Belgique, la question me semble pouvoir se réduire à des termes bien simples. Il y a un an que nous nous occupons de la Belgique ; cette question a pris toutes les formes ; il n'y en a eu qu'une au fond : réunirons-nous ou ne réunirons-nous pas la Belgique à la France? Je maintiens qu'à moins de vouloir courir les chances d'une guerre générale, vous ne pouviez pas réunir la Belgique à la France. C'était là la grande question des traités de 1815. Je conçois que, lorsqu'un peuple est menacé dans son existence, il réunisse tous ses efforts, il prodigue toutes ses ressources, comme le fait en ce moment la sublime Pologne; mais pour une province, pour une conquête, faire une guerre générale, c'eût été insensé. {Violents murmures aux deux côtés extrêmes. Longue interrup^ tion.)

Je comprends, je le répète, que, lorsqu'il s'agit de l'existence d'un peuple, ce peuple réunisse toutes ses forces, consente à voir ses ports fermés, l'industrie morte, à sacrifier, comme on dit, jusqu'à son dernier écu et son dernier homiAe ; mais pour une conquête, je le répète, ce serait insensé.

Eh bien, si l'on ne pouvait pas songer à réunir la Belgique à la France, il fallait donc faire tout ce qu'on a fait, c'estrà-dire ne pas vouloir lui accorder un prince

français, parce que c'était faire pour un intérêt de famille une guerre qu'on avait évitée pour un intérêt de territoire, et si, par malheur, le gouvernement eût cédé à cette dernière considération après avoir reculé devant la première, les attaques dirigées contre lui seraient justes, et je les appuierais.

Ainsi, puisqu'il n'était pas sage de réunir la Belgique à la France, de déchirer les traités de 1815, de confondre la question territoriale avec la question politique, il a fallu dès lors trouver une manière d'être, compatible avec le repos de l'Europe et calmer l'inquiétude des puissances étrangères. On a été obHgé de faire ce qu'on a fait, et je ferai remarquer ici la singulière contradiction de ceux qui veulent à la fois qu'on fasse la guerre pour la Belgique et pour la Pologne. Assurément, pour pouvoir intervenir heureusement en faveur des Polonais, on conviendra qu'il nous fallait un allié. Tout le monde a pensé à l'Angleterre, tout le monde a songé à s'adresser à elle. Eh bien, on veut que nous nous réunissions à l'Angleterre, que nous nous aidions d'elle pour agir en faveur de la Pologne, et on voulait en même temps que, dès ce début, pour nous assurer son concours, nous prissions la Belgique. Voilà la contradiction dans laquelle on s'est toujours placé dans le système que je combats.

Quant à la Pologne, il faudrait n'avoir pas un cœur d'homme pour n'être pas touché des sublimes efforts de cette nation héroïque, pour ne pas souhaiter qu'elle

revive parmi les nations et protège la partie occidentale de l'Europe. Mais le gouvernement a-t-il, à Tégard <le la Pologne, à essuyer les reproches qu'on lui a adressés? On peut intervenir dans la Pologne, non par la guerre, mais par les négociations. Par la guerre! mais on n'y songe pas en proposant un pareil moyen. Depuis que la guerre est engagée, depuis que les Polonais résistent aux Russes avec tant d'héroïsme, quelles sont nos craintes ? C'est qu'un nouvel ennemi ne vienne achever cette malheureuse nation ; c'est que la Prusse et l'Autriche, dont la mauvaise volonté est assez connue, n'envoient chacune 20,000 hommes pour attaquer Varsovie du côté de la rive gauche de la Vistule. Qu'est-ce qui a empêché ces faits, qui infailliblement auraient amené sur l'heure la ruine de la Pologne? C'est la paix ; car, avant que vous eussiez pu lui porter secours, la Pologne eût été supprimée de la liste des nations. Il est visible que vous n'avez retenu les Prussiens, les Autrichiens, que par la paix.

Veut-on, à défaut de la paix, employer le moyen de la guerre pour aller à Varsovie? Il faut traverser toute la largeur du continent. Napoléon est allé deux fois à Varsovie. La première fois il avait cette armée d'Austerlitz qu'il appelait la première armée du monde ; il a passé par Ulm, Austerlitz, léna, par un chemin tout radieux de gloire, et il a failli se perdre. Il y est allé une seconde fois, et il s'est perdu. Et, avant que nous ayons une armée, l'on veut que nous allions faire la ^erre en Pologne! C'est évidemment une chose im-

possible, qui n'entre dans la tête d'aucun honrnie de sens. Je ne saurais donc trop répéter que la Pologne n'a existé que par la paix et qu'elle eût été perdue dès l'instant où nous aurions pris les armes pour aller la défendre. Je crois donc que, sous le rapport de nos institutions intérieures et sous celui de nos relations extérieures, le gouvernement, s'il a pu se tromper, a du moins été dirigé par une pensée vraie, par un système juste. Je crois que, quant aux affaires extérieures, s'il y avait des raisons pour la guerre, il y avait pour la paix des raisons si fortes , qu'il est impossible de l'accuser d'avoir méconnu ou trahi les intérêts du pays.

Je le demande aux hommes de toutes les opinions : depuis un an, il s'est succédé trois ministères, combien croyez-vous qu'on ait usé d'hommes à ces hautes fonctions? Il y a eu dix-neuf ministres. {On rit. Une voix à gauche : Et pas un de bon!) Ces ministres, cependant, ont été pris dans toutes les nuances, depuis M. Dupont de l'Eure jusqu'à M. deBroglie; on s'est adressé à toutes les couleurs; on a tellement appelé toutes les notabilités, qu'il n'en reste plus pour composer un nouveau ministère. {Vive hilarité... Longue interruption.)

Messieurs, lequel de ces ministères a, plus que celui-ci, rencontré l'approbation de la France et de l'Europe. On disait à l'un qu'il était trop systématique, à l'autre qu'il était faible, à celui-là qu'il était trop rude ; il n'en est aucun qui n'ait essuyé des reproches

de tout genre, que l'on ait trouvé soigneux des intérêts du pays ; il n'en est aucun qui n'ait été vivement attaqué.

Si ces attaques étaient fondées, ce serait l'accusation la plus forte portée contre notre propre pays; on en conclurait nécessairement qu'il n'y avait dans son sein aucun homme capable de le représenter dignement et de diriger convenablement ses affaires. Je ne le crois pas; je crois que les circonstances étaient graves, et qu'il était impossible aux hommes les mieux intentionnés d'obtenir de plus heureux résultats.

Je suis convaincu que, si le gouvernement tombait dans les mains d'hommes nouveaux, d'une opinion plus prononcée que celle des hommes actuellement aux affaires; eh bien, s'il n'y avait pas la guerre, dans deux mois cette administration nouvelle ne trouverait pas plus d'indulgence et d'approbation que celles qui, depuis un an, se sont succédé. Il n'y aurait de chances en leur faveur, je le répète, que la guerre. {Marques d* approbation,)

SUR

(interpellation de m. mauguin)

PROMONCé, LE 20 SEPTEMBRE 1831, A LA CHAMBRA DBS DÉPUTÉS.

L'armée hollandaise avait dû évacuer la Belgique, et, après la conclusion d'un armistice garanti par les puissances siégeant à la conférence de Londres, nos troupes étaient rentrées en France. D'autre part, l'insurrection polonaise venait de subir un grave échec par l'entrée des Russes à Varsovie, et, en communiquant cette nouvelle à la Chambre des députés, M. le général Sébastiani avait ajouté ces paroles qui lui furent alors si amèrement reprochées : Uordre règne a Varsovie, M. Mauguin avait immédiatement demandé à interpeller le gouvernement >ur la conduite tenue par ce dernier dans la question belge et dans la question polonaise, et un jour avait été fixé à cet effet. Dans l'intervalle, une émotion très-vive s'était manifestée à Paris à raison des événements de Pologne. Il avait fallu recourir à la force pour réprimer le désordre, et l'agitation durait encore quand M. Mauguin prit la parole. En ce qui concernait la Pologne, il reprocha au cabinet de n'avoir rien fait pour lui venir en aide. Ainsi le gouvernement français aurait pu donner de graves embarras à la Russie en envoyant une flotte dans la

mer Noire pour y bloquer tous les ports de Grimée; il aurait pu contracter une alliance offensive avec la Turquie et la Perse, empêcher la Prusse de procurer à l'armée russe les approvisionnements qui lui étaient nécessaires, et en faire passer, au contraire, au gouvernement insurgé par les ports de la Baltique, etc. Quant à la Belgique, sans doute les troupes hollandaises avaient reculé devant les nôtres; mais pourquoi notre armée n'était-elle pas restée dans le nouveau royaume jusqu'à ce que toutes les difficultés relatives à son organisation et à son indépendance eussent été résolues? Cette fois encore nous avions cédé à la volonté de l'Angleterre, comme nous l'avions déjà fait quand elle avait imposé le choix du roi Léopold.

Ainsi donc, partout, au loin comme sur nos frontières, le cabinet avait manqué aux devoirs que lui imposaient la dignité et la sécurité du pays.

Après une réponse de M. Sébastian!, ministre des affaires étrangères, le général Lamarquc, à son tour, était venu se plaindre de ce que le cabinet n'avait pas exigé de la Prusse le libre passage pour tous les Français qui voulaient aller combattre en faveur de la Pologne, de ce qu'il avait désavoué et rappelé le général Guilleminot, notre ambassadeur à Constantinople, pour avoir donné à la Porte des conseils belliqueux contre la Russie. L'orateur avait terminé son discours en demandant que des mesures fussent prises au plus tôt pour seconder le vœu national et parer aux dangers qui menaçaient la France en face du mauvais vouloir de l'Europe.

A cinquante années de distance, loin des passions plus ou moins patriotiques qui agitaient alors les esprits, on s'étonne de tout ce qu'il y avait de faux, d'exagéré, nous ajouterons d'anti-national, dans ces reproches adressés au gouvernement, et M. Thiers en fit bonne et sévère justice dans le discours que nous reproduisons. Le débat se termina,

«0 SEPTEMBRE I83r 77

d'ailleurs, par un ordre du jour en faveur du ministère, voté à la majorité de 221 voix contre 136.

Messieurs,

La discussion qui s*était élevée dans la Chambre à roccasion de l'adresse, senablait nous promettre que, de quelque temps, nos affaires étrangères ne seraient plus portées à cette tribune. Cependant il vient d'en être autrement. Deux événements, l'un en Belgique, l'autre en Pologne, l'un fort insignifiant, l'autre fort douloureux, ont réveillé une discussion qui semblait épuisée.

Mes honorables amis et moi sommes loin de nous en plaindre, car nous souhaitons que cette grande question de notre politique extérieure soit enfin éclaircie, et que nous arrivions à un véritable résultat, c'est-à-dire à une ferme conviction, et, s'il est possible, même à un vote de la Chambre. Je crois que notre mal est dans l'incertitude. Il y a incertitude dans le pouvoir, dans les Chambres, dans le pays : une discussion approfondie peut seule la faire cesser et donner de la force à ceux qui en ont besoin aujourd'hui pour assurer notre repos.

Cependant, si je ne me plains pas, je m'étonne du moins de la discussion soulevée. Je comprends que,

hors de cette Chambre, des malfaiteurs qui veulent agiter les esprits aient profité des deux événements en question ; mais ici, où nous devons tendre à un résultat purement rationnel, je ne comprends pas qu'on y ait pu trouver des arguments nouveaux. En effet, nous n'étions pas entrés en Belgique pour la conquérir, mais pour en éloigner les Hollandais. Les Hollandais repoussés, notre retraite était inévitable et prévue. Le gouvernement n'avait cessé de dire depuis une année qu'il ne donnerait pas de secours militaires aux Polonais. Dès lors le sort des armes ne lui était plus imputable, et la prise de Varsovie ne pouvait être une objection nouvelle contre lui. Je ne vois donc pas ce que ces événements peuvent ajouter à la discussion. Renouvelée aujourd'hui, elle amènera des répétitions inévitables; cependant il reste une chose utile à faire, c'est de réunir et de résumer tous les arguments que nos adversaires emploient depuis une année, et d'attacher à chacun une réponse directe et positive. Comme j'apporte ici une entière bonne foi et l'intention d'arriver à un résultat sérieux, je prie mes honorables adversaires, si j'omets un seul de leurs arguments, ou si je les affaiblis par l'expression, de m'en avertir, car ce ne sont pas leurs arguments moindres en nombre ou en force que je veux combattre ; je crois avoir des répcM^ises péremptoires pour tous, et pour les plus forts. {Trêpbien^ très-bien.)

Suivant la diversité naturelle de leurs esprits, nos

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adversaires ont présenté depuis un an des systèmes divers relativement à notre politique extérieure. Les uns ont été plus belliqueux, les autres plus enclins aux négociations, et, de tous leurs dires, je crois avoir retenu le souvenir bien réel de deux systèmes : l'un, que j'appellerai le système belliqueux, et qui consiste à conseiller, à demander la guerre; l'autre, que j'aj)pellerai le système négociateur, et qui consiste à demander une manière plus énergique de négocier.

Je vais analyser le premier. Il consiste à soutenir que la paix est un système d'égoïsme ; que vouloir la liberté pour soi tout seul, c'est s'exposer à la perdre bientôt soi-même ; que la paix, même en la souhaitant, n'est pas possible; que jamais deux principes contraires, politiques ou religieux, n'ont été en présence sans en arriver bientôt aux dernières extrémités, c'est-à-dire à la guerre; que la Réforme et la Révolution française en sont la preuve ; que dès lors il faut se résigner à la guerre, et que mieux eût valu choisir le moment opportun, profiter de l'enthousiasme de juillet, porter sur nos frontières des masses de volontaires comme en 1792 et 1793, et des bords du Rhin, du sommet des Alpes, dicter la paix et la liberté à tous les peuples.

Tel est le système que j'appellerai belliqueux. Il est, je le sais bien, fort abandonné; mais, comme, au fond, il se retrouve dans tous les systèmes en apparence les plus pacifiques de nos adversaires, je le combattrai dans cette discussion.

Le second système, beaucoup plus spécieux, beau coup plus habile, est dû à Tbonorable M. Bignon, et je lui en fais hommage.

En voici, je crois, la substance :

M. Bignon ne dit pas : Faites la guerre; il dit qu'il faut ne pas montrer qu'on en a peur, car c'est un immense désavantage, au début même de la négociation. On a, dit-il, laissé voir cette peur, les puissances en ont abusé, et il en est résulté ce que nous voyons.

Ainsi, par exemple, il aurait fallu ne pas regarder la Belgique comme un danger pour nous, mais comme un danger pour nos adversaires ; il aurait fallu sans cesse menacer les puissances de s'y porter et de s'y établir comme dans un poste d'où on leur aurait dicté la loi à toutes; il aurait fallu dès lors ne plus tant se hâter de résoudre une question qui était un embarras pour l'Europe et non pour nous ; ne pas se hâter d'accepter cette conférence où nous étions un contre quatre, et, dans les bons jours, deux contre trois; ne pas se hâter de donner à la Belgique cette neutralité ridicule qui ne la garantit pas et qui nous interdit son alliance; ne pas se hâter, enfin, de lui donner un roi, un roi anglais, faute énorme, impardonnable, telle qu'on n'en commet pas deux pareilles en un siècle.

Mais, suivant M. Bignon, à faire toutes ces concessions, il fallait au moins en profiter; il fallait exiger un retour, et obtenir qu'on nous accordât en Pologne, en Italie, le dédommagement de ce que nous aban-

donnions en Belgique. Il fallait, la conférence acceptée, exiger qu'elle s'étendit aux trois questions belge, polonaise, italienne.

MM. Lamarque et Mauguin se trouvent à peu près d'accord avec M. Bignon quant à la Pologne : il fallait la sauver par des négociations plus fortes; il fallait intervenir par la médiation, par la reconnaissance, par des secours publics ou secrets d'armes et d'argent; il fallait, suivant M. Mauguin, tout en conservant la paix, envoyer des escadres dans la Baltique et la mer Noire. Ces messieurs ajoutent un reproche inconcevable : il ne fallait pas étouffer les efforts de la Pologne en lui conseillant un système temporisateur qui l'a perdue.

Quant à l'Italie, MM. Bignon, Lamarque, Mauguin, s'accordent à nous dire : Vous aviez proclamé le principe de la non-intervention, et, après avoir en quelque sorte insurgé l'Italie par la proclamation de ce principe, vous avez tout à coup abandonné et le principe proclamé et l'Italie insurgée.

Il est bien vrai, a-t-on ajouté, que les Autrichiens évacuent la Romagne ; mais ils sont encore à Comacchio et à Ferrare, et la présence de 120,000 hommes, comme le disait tout à l'heure M. le général Lamarque, rend cette retraite illusoire.

Voilà, je crois, si ma mémoire ne me trompe, à peu près tous les systèmes, soit belliqueux, soit diplomatiques, qui ont été produits dans cette Chambre.

Je dois dire encore qu'il y a beaucoup d'hommes

très-modérés qui veulent la paix de la France et du monde, mais qui sont inquiets et tirent un argument de leur inquiétude; ils disent : Vous avez fait des sacrifices, mais nous vous les pardonnons, si vous nous assurez la paix.

Voilà la dernière objection; elle est née dans les esprits les plus modérés ; je veux aussi y répondre.

Je vais essayer, à chacune des objections, d'attacher une réponse. {Mouvement général d'intérêt,)

Je commence par le premier système, celui qui consiste à accuser la paix d'égoïsme, à la dire impossible, à porter des masses d'hommes sur nos frontières pour faire une invasion d'enthousiasme.

Le gouvernement a eu trois raisons pour vouloir la paix.

La première, c'était l'intérêt de la liberté même. La paix assurait l'ordre de choses fondé en juillet, car on ne dira pas que les carlistes à eux seuls puissent renverser le gouvernement. S'ils le pouvaient, ce ne serait qu'avec le secours de l'étranger, leur éternel auxiliaire. La guerre, au contraire, livrait l'ordre de choses fondé en juillet au sort des batailles.

Il y a plus, la liberté vaincue en France l'était dans le monde entier, car toutes les libertés sont sans force, sans avenir, sans l'appui de la Hberté française. La France, en se compromettant, compromettait la cause entière de l'humanité.

Ainsi, pour la liberté même, et la liberté univer-

selle, la paix, c'était la certitude ; la guerre, c'était le hasard. Or quelle est la prudence humaine qui puisse hésiter entre la certitude et le hasard ?

D'ailleurs, messieurs, quand avons-nous donné la liberté par nos armes? Nous sommes allés en Hollande, en Italie, en Espagne, y avons-nous laissé la liberté? Nous-mêmes qui l'avions au commencement de nos longues guerres, l'avions-nous à la fin.

Il y a, puisqu'on parle de l'intérêt des autres peuples, une considération qui ne peut vous échapper. La liberté est en travail dans le monde entier. II y a en ce moment une question de liberté vraiment admirable, pardonnez-moi l'expression, c'est la réforme parlementaire en Angleterre ; ce sera un grand phénomène politique, si le gouvernement de ce pays peut suffire à cette réforme sans révolution ; ce sera le plus grand, le plus beau des arguments en faveur du gouvernement représentatif. Si la guerre venait interrompre ce grand événement, un cri de réprobation s'élèverait de toutes parts en Angleterre. La question de la réforme est étroitement Hée à la question de la paix.

Il y a dans toute l'Allemagne un grand travail du même genre. Les souverains sentent partout qu'il faut donner aux nations une part dans l'administration de leurs afifaires. Le roi de Prusse a-donné à ses peuples des assemblées provinciales. En Italie, les peuples s'éclairent et tendent vers la liberté. La paix seule peut assurer ces progrès ; la guerre, en rava-

géant la belle Italie, n'y laisserait que sang et que ruines. La paix, je le répète, est pour la liberté la certitude, la guerre est le hasard. {Marques d'adhésion,)

La seconde raison pour la paix est la prospérité intérieure du pays. On peut sans doute, et c'est trèslouable comme simple individu, aller servir dans les rangs d'un peuple généreux qui combat pour son indépendance ; on peut lui dévouer sa fortune et sa vie ; mais, quand on est chargé de la fortune de l'État, on doit à son pays prospérité, sécurité; on ne lui doit pas de lui faire courir les aventures. {Très-bien! très-bien!)

La guerre, pour tous les hommes qui ont la connaissance et l'expérience du passé, lorsqu'elle soulève comme aujourd'hui des questions de territoire, n'est pas l'affaire d'une seule campagne ; il n'y a pas de guerre de ce genre qui n'ait duré moins de sept ou huit campagnes. Si donc nous avions la guerre aujourd'hui, il faudrait nous préparer à donner plusieurs milliards et plusieurs millions d'hommes, et il n'est personne qui, avant de se décider à de pareils sacrifices, ne doive y regarder longtemps.

La troisième raison, et la plus décisive à mes yeux, c'est que la guerre amènerait un gouvernement révolutionnaire.

J'ai entendu dire à beaucoup de nos collègues les plus éclairés qu'ils avaient reconnu l'impossibilité que la guerre se fit dans les circonstances graves où nous sommes sans moyens extraordinaires. Qu'on ne dise pas que nous évoquons les fantômes de 93 ; ce n'est

pas un fantôme que ce qui s'est passé en août à Varsovie : ce n'est pas un fantôme que le club assassin de Varsovie.

C'est que l'approche du danger peut faire perdre la tête aux peuples les plus sages. Ce qui m'a fait repousser la guerre, c'est la crainte des passions haineuses et féroces qui s'agitent dans les rues. {Bravos presque unanimes.)

Voilà les trois raisons que le gouvernement a de vouloir la paix. Notre devoir envers la noble révolution de juillet est d'empêcher qu'elle ne dégénère en scènes sanglantes. (Voix des centres : jVous y sommes déjù.)

Mais, nous dit-on, ces vœux pour la paix sont chimériques; tous les hommes sensés la désirent, mais elle est impossible : jamais deux principes n'ont pu se trouver en présence sans amener la guerre.

A cet égard, je demande la permission d'invoquer deux exemples empruntés au passé. {Mouvement d attention.)

Oui, il est bien vrai que rarement deux principes politiques ou religieux se sont trouvés en présence sans entrer en lutte; mais, pour qu'il y ait lutte, deux conditions sont indispensables : il faut pour la guerre que des intérêts matériels opposés se trouvent cachés sous ces principes, ou que l'exagération de l'un de ces principes rende toute réconcihation impossible. Je prends deux exemples fameux : la Réforme et la Révolution française.

«6 AFFAIRES ÉTUANGÈRHS.

La paix avait duré, à l'époque de la réforme religieuse , depuis la mort de Charles-Quint jusqu'à la guerre de Trente ans, c'est-à-dire près de soixante-dix années. La guerre entre les deux principes n'était donc pas inévitable; mais les intérêts cachés sous ces principes, c'est-à-dire la propriété des biens d'église, la rivalité des États du nord de l'Allemagne contre la domination de l'Autriche, la jalousie de l'Angleterre contre l'Espagne, réveillèrent la guerre, qui ne finit que par la conciliation des intérêts opposés dans le traité de Westphalie.

Dans notre révolution, les intérêts matériels figurèrent beaucoup moins ; car, si l'Angleterre cherchait à se venger de la guerre d'Amérique, si Catherine cherchait à occuper l'Occident tandis qu'elle exploitait l'Orient, l'Autriche, l'Espagne, avaient aussi peu de penchant que d'intérêt à la guerre. Un seul souverain, égaré par des illuminés, se crut appelé à être le restaurateur de l'ordre social : ce fut le roi de Prusse. Mais la guerre n'eut lieu, ne devint active, que lorsque notre noble et généreuse Révolution eut failli et commis des excès, c'est-à-dire après l'exagération de son principe. Elle déclara la guerre à l'Autriche, à l'Angleterre, à l'Espagne. Quant à la Prusse, sa marche réelle vers Paris fut postérieure au 10 août. {Dénégations à gauche,)

Une voix : Lisez donc les dates dans votre Histoire de la Itérolution, {On rit.)

M. Thiers. — Je suis prêt à apprendre de mes col-

lègues tout ce qu'ils savent mieux que moi, l'histoire de la Révolution et autre chose, mais je crois .être sûr de mes souvenirs. {Nouvelles réclamations.)

Voix des centres : Longwy et Verdun ont été pris dans les premiers jours de septembre.

M. Thiers. — Pour affirmer que la paix est impossible entre notre Révolution et l'Europe, il faudrait nous démontrer que les puissances ont un intérêt matériel à la guerre, ou que le principe de notre Révolution est impossible à modérer, et que son exagération provoquera l'exagération du principe contraire.

L'exposé souvent fait à cette tribune de la situation des puissances prouvera si leur intérêt doit les porter à la guerre.

L'Autriche n'a jamais ni possédé ni même ambitionné plus qu'elle ne possède aujourd'hui. Elle n'a plus qu'à perdre. Aussi le statu quo forme-t-il sa politique constante depuis quinze ans. Nous-mêmes n'avons cessé de le lui reprocher.

La Prusse est parvenue, depuis 1815, au plus haut degré de puissance auquel elle pût prétendre ; elle n'a à se plaindre, comme on l'a dit très-souvent, que de la mauvaise conformation de son territoire. Eh bien , une campagne malheureuse lui ferait perdre les provinces rhénanes, et il en faudrait dix peut-être pour changer la face de l'Europe à tel point, qu'elle pût obtenir au centre de l'Allemagne un équivalent pour les provinces rhénanes.

La Russie n'avait pas à la guerre un intérêt réel : on

a eu raison de le dire; mais, à défaut d'intérêt, c'était elle qui avait le plus d'humeur, parce qu'elle était livrée, à des ressentiments que j'expliquerai tout à l'heure.

Quant à l'Angleterre, tout le monde le sait, l'Angleterre, moins l'aristocratie, désire tout entière la paix. Elle y est fortement intéressée,^ parce qu'elle a une dette énorme, qui ne peut se résoudre que quand le commerce et l'industrie auront fait de nouveaux progrès, et que cette dette aura été été noyée en quelque sorte dans l'immensité de la prospérité publique. Pour cela il faut la paix.

Le ministère Canning et le ministère de lord Grey ont reconnu cette vérité, que ne s'est pas dissimulée le ministère même de lord Wellington,

Ainsi donc l'Angleterre veut la paix. Tout lé monde a lu le discours de lord Brougham, un des hommes les plus généreux et les plus éloquents de ces temps-ci, qui a le plus constamment défendu la liberté civile et religieuse : il a dit que la France et l'Angleterre unies pouvaient assurer la paix du monde; il a dit que le ministre qui, aujourd'hui, compromettrait la paix, mériterait de perdre' la tête. « Ces paroles, a-t-il ajouté, je veux les envoyer en France sous ma propre responsabilité personnelle. »

Ainsi voilà bien la preuve que nulle part il n'y a intérêt matériel à provoquer la guerre. Y a-t-il quelque intérêt moral? Sans doute on ne pense pas à Vienne, à Berlin, comme à Paris; à Londres même, où il y a tant de sympathie pour nous, on blâme

beaucoup de choses qui se font en France, mais à Londres on souhaite la liberté, le succès de la révolution de Juillet ; à Berlin on souhaite qu'une nation libérale sache se contenir et ne trouble pas la liberté du monde.

Tout le monde sait que le roi actuel de Prusse a sévèrement blâmé, et en présence de la famille régnante alors, les excès de 1815. (Sensation.)

Tout le monde sait que le roi de Prusse et l'empereur de Russie ont puissamment contribué à nous faire donner la charte de 1814.

Quant à Vienne, je conviens que l'on n'y sent pour nous aucune sympathie ; mais la double vieillesse du souverain et du ministre nous garantit que ces dispositions à notre égard ne sauraient être ni bien actives ni bien redoutables.

Quant à la Russie, elle s'est imaginé que, parce qu'elle était le pays où la liberté avait le moins pénétré, elle devait exercer une sorte de pontificat envers les autres peuples, et les protéger contre les progrès de l'anarchie. C'est ce qu'avait voulu Alexandre, avec des intentions généreuses, mais malheureusement avec un esprit peu éclairé.

L'empereur Nicolas a hérité des desseins de son frère, et il est certain que ce prince a mal vu notre révolution. Mais cependant M. le ministre des affaires étrangères vous a cité hier cette lettre si significative de l'empereur de Russie au roi des Pays-Bas, lettre où il dit qu'il porte intérêt aux malheurs du roi Guil-

laume, mais qu'il ne peut agir séparément des autres puissances.

La guerre ne peut donc provenir ni d'un intérêt matériel des puissances ni d'une disposition particulière de leur part.

Reste l'exagération de nos principes , qui provoquerait une exagération contraire. Mais ici, c'est à nous à nous contenir, et à prévenir la guerre. Oui, messieurs, elle dépend de nous, de nous seuls...

Hier, M. le ministre des affaires étrangères nous a dit : Si nous savons être sages... {On rit.)

La sagesse est un besoin non-séblement pour les individus, mais aussi pour les nations. En effet, messieurs, étions-nous sages en 93 ? L'étions-nous même quand l'ordre régnait dans l'intérieur, mais que nous faisions des départements français au delà du Rhin ? Non, certainement ; c'est cette sagesse, que nous n'avions pas alors, dont nous avons besoin aujourd'hui, si nous voulons être en paix avec le monde. {Trèsbien! très-bien!)

Ainsi donc nous voulons la paix dans l'intérêt de la liberté et de la prospérité du pays, et cela dépend de notre bonne conduite.

J'ai un dernier argument pour combattre ce système belliqueux : c'est la misère des moyens qu'on indique pour faire la guerre promptement et efficacement. On veut porter des masses sur les Alpes et le Rhin, et, de là, dicter la paix et la liberté à tout le monde. Ce moyen repose sur une erreur de fait, que

je demande à la Chambre la permission de relever. Je vais la relever en m'appuyant des paroles de l'honorable général Bugeaud, que vous avez entendues, ainsi que de l'opinion de Napoléon et du maréchal Saint-Cyr.

Non, il n'est pas vrai qu'en 1793 nous ayons fait la guerre avec la propagande et des masses sans instruction militaire. La France, dans la première guerre de la Révolution, jusqu'à la bataille de Jemmapes, a eu des troupes disciplinées qu'elle devait à l'ancien gouvernement. (Mouvements divers.)

Il est des faits qui sont restés gravés dans mon esprit et dans ma mémoire, et que j'ai vus proclamés par le maréchal Saint-Cyr et Napoléon, c'est que les guerres ne peuvent être heureuses qu'avec des armées disciplinées.

La première campagne de la Révolution fut faite avec une armée disciplinée, appuyée d'une formidable artillerie. La seconde campagne fut moins heureuse, parce que la première armée, qui avait essuyé tant de fatigues, avait été remplacée par de jeunes soldats qui ne connaissaient pas la guerre. La troisième fut plus heureuse. Les progrès allèrent en raison de la discipline. Quand nous eûmes la grande armée d'Austerlitz formée au camp de Boulogne, nous allâmes jusqu'à Tilsitt, et cette armée était de cent soixante mille hommes au plus.

On ment aux faits et à l'expérience quand on parle des succès obtenus à la guerre avec des armées levées

à la hâte. Je laisse à l'honorable M. Bugeaud le soin de développer celte pensée, qui lui est plus propre qu'à moi. Je me borne à dire hautement que les soldats ramassés à la hâte ne valent rien : ils fuient en assassinant leurs officiers. {Profonde sensation.)

J'ai combattu les trois fondements sur lesquels s'appuie le système belliqueux ; j'ai prouvé que la paix n'était pas de l'égoïsme, qu'elle était pour la liberté la certitude, au lieu du hasard ; qu'elle était possible, si nous la voulions, enfin que le moyen proposé de faire la guerre avec des masses était, j'en demande pardon à la Chambre, était absurde.

Je passe au second système, à celui qui admet les négociations, mais qui les veut plus énergiques.

A cet argument, j'opposerai une réponse qui paraitra singulière, mais que je crois vraie. Il fallait non pas laisser voir que nous voulions la paix, mais s'efforcer de le faire voir, et d'en convaincre les cabinets, car leur pensée à eux était que nous tendions à la guerre. Le plus grand progrès que la négociation pût faire c'était de convaincre les puissances de notre vœu ardent pour la paix.

C'était, ajoute-t-on, s'exposer à voir les puissances abuser de nos dispositions pacifiques.

Non, messieurs, elles n'ont pu le vouloir, et le secret, le voici, il est bien simple , il est connu de tout le monde. Les gouvernements étrangers savaient que derrière les ministères qui se sont succédé était une nation inquiète, susceptible, très-jalouse de sa liberté

eO SEPTEMBRE 1831. 9:i

et de sa grandeur; ils savaient que la moindre démarche contraire à sa dignité la révolterait, et qu'on ne pourrait plus la contenir. Ainsi le gouvernement voulait la paix, il n*a rien négligé pour prouver qu'il la voulait avec sincérité, et les cabinets étrangers n'ont pas pu vouloir en abuser.

Il ne fallait pas, dit-on, faire de la Belgique un danger pour soi, mais un danger pour les autres.

Quelque habileté que je suppose à la diplomatie, je n'imagine point qu'elle puisse changer la sécurité en danger ni le danger eu sécurité.

Non, messieurs, la Belgique était un embarras pour nous comme pour toutes les puissances ; j'invoque le souvenir de tout le monde.

Lorsqu'il y a un an vous fûtes informés des événements de la Belgique, assurément vous tous vous applaudîtes à ridée de voir ce pays rendu à la liberté, mais le sentiment universel fut celui-ci, que peut-être ces événements feraient éclater la guerre universelle, et qu'on ne pourrait que difficilement consolider l'ordre de choses nouveau. Voilà le sentiment qui était général. {Mouvement presque unanime : C'est vrai ! )

Ainsi, quoi que nous fissions, la Belgique était un embarras pous nous.

Et d'ailleurs, qu'était la Belgique? Les faits nous sont présents à tous. La Belgique était une tète de pont construite contre nous ; il y avait là un royaume qui avait une double richesse : richesse territoriale

et industrielle des Belges, richesse commerciale des Hollandais ; il y avait là un souverain opiniâtre, une dynastie qui n'avait jamais cédé. Tout cela avait été accumulé contre nous; c'était une œuvre des puissances qu'elles devaient éprouver la plus grande peine à laisser détruire.

Dès lors le gouvernement n'a pas eu tort d'y voir une immense difficulté et d'accepter avec empressement une conférence. Il y avait pour se hâter de fortes raisons. Supposez en effet que la Belgique eût été ravagée par l'anarchie (et l'anarchie y a régné quelques jours), auriez-vous vu sans effroi la Prusse y entrer sous le prétexte d'y porter la paix ? S'il n'y avait pas eu en Belgique un roi et une espèce de gouvernement, la difficulté aurait été bientôt tranchée, une restauration eût été inévitable. Or un tel résultat ne pouvait être souffert par nous.

La Belgique était donc une source d'embarras qu'il fallait terminer. Et pouvait-on ne pas accepter la conférence? A-t-on jamais vu les questions qui intéressent plusieurs peuples se résoudre par des échanges de courrier? Jamais question grave n'a pu s'établir, se résoudre, que par une réunion de diplomates. Mais, dit-on, dans la conférence vous rencontriez quatre voix contre une. Quelle étrange erreur! Dans une conférence toutes les questions se décident à l'unanimité ; si la question agitée ne semble pas justement décidée, la minorité se retire. Il n'en est pas là comme dans les assemblées délibérantes, oii la majorité obliji^e la mino-

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nié. Dans un congrès, la minorité lésée s'en va et rompt la négociation.

Ainsi donc il fallait traiter au plus tôt : traiter dans une réum'on de diplomates, conférence ou congrès, peu importe.

Mais, dit-on, quel état avez-vous fait à la Belgique? La neutralité est une chimère, un inconvénient pour nous seuls, à qui elle interdit l'alliance de la Belgique.

Je suis étonné qu'un homme aussi savant que M. Bignon ait raisonné comme il l'a fait sur la neutralité.

La neutralité suisse a été violée, et cependant elle demeure comme un des articles les plus essentiels du droit public de l'Europe. Voici, ce me semble, en quoi elle consiste.

Les Alpes sont une des parties les plus importantes des frontières de l'Europe. L'Autriche, l'Allemagne, l'Italie, la France, ne veulent les céder à aucune d'elles. Alors on les a laissées en dépôt dans les mains d'un petit peuple, brave et sage, qui les garde, et n'en peut abuser. La neutralité ne lui garantit pas l'inviolabilité, (jue personne ne peut garantir à personne, mais elle est un droit ouvert à tous les voisins, de se jeter sur le gage si l'un d'eux y touche. Si l'Autriche touche aux Alpes, la France y court de son côté et réciproquement. Le peuple dépositaire trouve sa garantie dans cet intérêt, que tous les voisins ont à préserver le dépôt.

Ce système indiqué par la nature s'est naturellement présenté pour la Belgique. Il y a là aussi une portion de frontières que ni l'Angleterre, ni l'Aile-

magne, ni la France, ne veulent se céder, ce sont les rivages de l'Océan et l'embouchure des principaux fleuves de l'Europe. La Belgique en est devenue dépositaire et gardienne, au même titre que la Suisse l'est des Alpes. {Très-bien! très-bien!) Nous ne pouvons pas faire de traités avec la Belgique, cela est vrai ; mais, si nous pouvions faire ces traités, mettre nos soldats dans ses forteresses, ce serait la réunion complète de la Belgique à la France, et personne ne voulait que cette importante portion des frontières du continent fût entre les mains d'une des grandes puissances.

Ce que nous gagnons à la neutralité de la Belgique, le voici : les Anglais ne peuvent plus y entrer par l'Escaut, ni les Prussiens y porter leurs armées par le Rhin, sans que nous ayons le droit de courir au Rhin, et, comme nous sommes plus près, l'avantage est pour nous... (Murmures négatifs à gauche,) J'en trouve la preuve dans ce qui vient de se passer. La Hollande était bien plus préparée que personne ne pouvait l'être, puisque depuis longtemps elle songeait à la guerre, puisqu'elle avait entouré la Belgique de ses armées. Eh bien, nous sommes arrivés à Bruxelles avant elle.

La Hollande est arrivée à Bruxelles après nous. (Une voix : Les Hollandais n*y sont mftne pas arrivés.) Il résulte donc que nous sommes plus près de cette capitale que les autres puissances; que nous sommes plus à portée d'elle ; que les avantages de la neutralité, si elle était violée, seraient tous de notre côté.

Surtout comparez cet état à celui dans lequel la Belgique se trouvait.

Elle formait un État ennemi, puissant, hérissé de forteresses, gardé par la Sainte-Alliance, armé en un mot comme une tête de pont, à l'usage de l'Angleterre, de la Hollande, de la Prusse et de l'Allemagne. Aujourd'hui c'est un État neutre, un état dans nos intérêts, et qui, dans le péril, serait à nous au lieu d'être contre nous. La différence à nojre avantage n'est-elle pas immense?

Mais, dit-on, cela fait, pourquoi se hâter toujours, pourquoi donner un souverain à la Belgique ? Ne pouvait-elle pas vivre sous la régence? A cela la réponse est facile. La régence lui donnait l'anarchie, et cette anarchie était le scandale de la liberté, cette anarchie amenait une restauration. Sans Léopold, les Hollandais arrivaient à Bruxelles avant nous. Il fallait donc un roi : nous avions exclu le prince d'Orange, parce que nous ne voulions pas de restauration ; le prince de Leuchtemberg, par des raisons que les cris que nous entendons dans les émeutes justifient assez; le duc de Nemours, parce que nous ne voulions pas faire une guerre dans un intérêt de famille. Si, après avoir exclu trois princes, nous avions exclure quatrième, l'Europe aurait dit que nous nous amusions d'elle, et que nous voulions tout rendre impossible en Belgique, excepté la réunion. Il fallait en finir. Mais, en acceptant Léopold, hvrions-nous la Belgique à un cœur anglais?

Consultons l'histoire contemporaine.

Napoléon a mis un de ses généraux sur le trône de Suède. Ce général est-il resté Français, ou devenu Suédois ? Il a mis sur le trône de Naples son beaufrère, son ami, son compagnon d'armes. Ce roi, qu'at-il fait dans les derniers jours de l'empire? Enfin Napoléon a mis son propre frère Louis sur le trône de Hollande. Qu'a fait ce jeune prince? A-t-il sacrifié la Hollande à la France ?(5^n5fl/i on) Voilà, messieurs, des faits éclatants. Dès qu'un prince règne sur un pays, il peut n'en pas avoir tout de suite les mœurs ou les idées, il en a tous les intérêts. Léopold lui-même, qu'a-t-il fait? Le jour du danger, c'est la France qu'il a appelée, sachant bien l'inquiétude, l'émoi, qu'il allait exciter dans les cabinets, et surtout à Londres.

La France, en consentant à ce qu'un prince anglais ou allié à la famille régnante en Angleterre montât sur le trône de la Belgique, n'a coopéré qu'à l'élection d'un prince belge dans le cœur, et ce prince étant Belge avait de suffisantes sympathies pour la France.

Notre gouvernement se conciliait en même temps l'approbation de l'Europe ; car il prouvait qu'il ne gardait point de projets personnels sur la Belgique.

Ainsi, sous ce rapport, je ne vois pas en quoi le gouvernement aurait manqué à la dignité et aux intérêts du pays.

On prétend que notre armée est sortie trop tôt de la Belgique; mais, j'oserai le dire, c'est là une difficulté presque misérable. Qui donc a cru que nous allions en Belgique pour conquérir la Belgique? Qui Ta

cru, si ce n*est ceux qui calomniaient les intentions de notre cabinet? La retraite était donc forcée. Quant au jour de cette retraite, il est parfaitement insignifiant.

Serait-il vrai que notre retraite fût une concession aux inquiétudes que notre entrée avait fait naître, je la croirais convenable.

£t d'ailleurs les autres puissances doivent raisonner pour elles-mèmeSy comme nous raisonnons pour nous; elles ont aussi leur dignité, leur susceptibilité à ménager.

Si les Prussiens étaient entrés en Belgique pour repousser les Hollandais, qu'aurions-nous fait?

Je ne crois pas qu'aucun ministère eût pu rester en France, s'il avait souffert que les Prussiens entrassent en Belgique; mais enfin admettons cette supposition.

Si, après la retraite des Hollandais, les Prussiens eussent persisté à occuper le pays, qu'aurions-nous fait? Nous n'aurions jamais souffert une telle occupation ; nous aurions dit que, la cause ayant cessé, l'effet devait cesser également, et que la retraite des Hollandais devait être immédiatement suivie de celle des Prussiens. £h bien, ce que nous aurions exigé de la Prusse, pourquoi la Prusse, à son tour, ne le demanderait-elle pas à la France? Si la Belgique était encore en danger, à la bonne heure ; mais le danger est complètement passé. Est-il quelqu'un dans cette Chambre qui croie que le roi Guillaume veuille encore faire une pointe en Belgique?

M. Gabet* — Moi. {Rire général ; interruption»)

M. Thiers. — Vous êtes une preuve, monsieur, de la diversité des esprits; vous êtes une preuve que, sur quatre cents personnes, il peut y en avoir une qui pense autrement que toutes les autres. Mais y en a-t-il deux comme vous? {Nouveau rire d'approbation.) ie n'en persiste pas moins à dire que Guillaume ne songe pas à rentrer en Belgique et que notre tâche est accomplie.

Ainsi donc, pour en finir sur cette question, nous ne pouvions pas faire de la Belgique un danger, un embarras pour nos ennemis ; nous avions intérêt à donner un exemple de franchise et de bonne foi. Nous avons assuré la neutralité de la Belgique; c'est ce que nous pouvions faire de mieux ; nous lui avons donné un prince qui, bien qu'il ait des liaisons à Londres, nous est dévoué, car il l'a prouvé par son langage et par sa conduite.

On a tiré de ce choix un autre argument qui ne me parait pas avoir une grande valeur, auquel j'avais oublié de répondre, mais dont je vais dire un mot en finissant cette question. On a dit que l'Angleterre pourrait, par ses liaisons avec le roi de Belgique, jeter toutes ses marchandises dans ce pays, et que nous serions exposés à l'invasion des produits de son industrie. Mais qui ne sait, messieurs, que l'industrie belge élait elle-même tellement redoutable pour nous, qu'elle n'avait pas besoin, pour nuire à notre commerce, de s'adjoindre les produits de l'industrie anglaise. Elle ne permettra donc pas qu'on vienne faire la contrebande sur nos frontières au profit de l'Angleterre.

Il n'est donc pas vrai, comme on Ta dit, que nous ayons fait des concessions dans Taffaire de la Belgique et que nous ayons sacrifié les intérêts de la France. On ne peut donc pas, dès lors, poursuivre le système que l'on avait établi, et dire que, puisque nous avions fait des concessions dans la question belge, nous avions le droit d'en exiger dans les questions qui intéressent la Pologne et l'Italie. Non, messieurs, nous n'avons pas fait de concessions, et la preuve, c'est qu'il existait autrefois sur nos frontières un pays ennemi, une tête de pont qui donnait entrée sur notre territoire, et aujourd'hui il y a un État neutre : ce n'est donc pas nous qui avons cédé. Abandonnez donc ce système d'indemnités à réclamer pour prix de nos concessions.

Je passe maintenant à un autre ordre de faits et j'aborde la question de la Pologne.

Moi aussi, messieurs, j'éprouve un intérêt vif et profond en faveur de cette nation héroïque qui a rendu tant de services à la vieille Europe, qui l'a sauvée du sabre turc, qui tant de fois s'est épuisée pour elle contre l'ambition du Nord, qui a toujours inspiré un intérêt réel à toutes les nations sans que jamais cet intérêt lui fût profitable ; eh bien, sur cette nouvelle question, on a encore accumulé une masse immense de déclamations auxquelles il faut opposer la raison, et la plus froide de toutes, la raison politique.

Je demanda la permission d'entrer dans ce sujet : il est difficile ; si quelques expressions pouvaient n'être pas favorablement accueillies, j'en demande pardon

d'avance à la Chambre ; mais que la Chambre sache que, dans ma pensée, il n'y a rien que de noble et généreux envers la Pologne. {Mouvement d'intérêt,)

La Pologne a figuré dans toutes les guerres du Nord; mais jamais elle n'a pu y figurer d'une manière heureuse pour elle. Jamais, bien que l'Europe ait formé constamment des vœux en faveur de la Pologne, elle n'a pu la mettre dans une situation heureuse.

Serait-ce impuissance ou mauvaise volonté? Il faut le rechercher.

Vous le savez : la Pologne est une vaste plaine entourée d'États qui ont des frontières très-solides. Vers le nord de l'Allemagne, elle a pour voisine la Prusse, qui en est la principale puissance et qui est couverte par la puissante Hgne de l'Oder; plus au sud, elle touche à l'Autriche, aux frontières de laquelle s'élève une longue chaîne de montagnes. Au nord d'elle se trouve la Suède, qui forme, comme vous le savez, une presqu'île, et enfin l'empire de la Russie, qui a pour frontière son immensité même.

Vous le voyez, messieurs, la Pologne se trouve au miheu d'États que protège leur position géographique, et elle n'a point de montagnes pour la défendre, et le plus beau de ses fleuves ne coule pas autour de son territoire, mais au milieu.

La Pologne avait un gouvernement sans cohésion ; le liberum veto en est la preuve. Elle n'avait ni tiersétat, ni industrie, ni richesse. Eh bien, avec ce site, cet état social, ce gouvernement, la Pologne ne pouvait

participer à aucun grand acte. Elle n'a eu, elle n'a pu avoir que des élans chevaleresques; elle a servi de champ de bataille à tous les peuples du Nord, et, quand elle a cessé d'être leur champ de bataille, son gouvernement est devenu le champ de leurs intrigues. Ce n'est jamais elle qui a choisi ses souverains. Catherine lui donna pour dernier roi l'un de ses favoris disgraciés. C'est là ce qui prépara sa chute.

Qu'il me soit permis de donner quelques détails à ce sujet. Ce fut Frédéric qui fut le principal auteur du démembrement de la Pologne. La Russie en guerre avec les Turcs demandait pour prix de ses succès la Moldavie et la Valachie. L'Autriche ne pouvait consentir à être tournée par la Russie vers les bouches du Danube ; elle ne voulait pas qu'une pareille cession de territoire fût arrachée à la Turquie. La guerre était près de s'allumer entre Vienne et Saint-Pétersbourg. Le vieux Frédéric, comprenant ^ue la Pologne ne serait jamais qu'un État soumis à l'influence russe, qui couvrirait très-peu l'Allemagne, pensa qu'il valait mieux qu'il eût lui-même la ligne de la Vistule et que les bouches du Danube ne fussent pas livrées aux Russes, et que c'était beaucoup plus utile à la sécurité de l'occident de TEurope. En conséquence, il proposa à la Russie de prendre une portion de la Pologne au lieu de demander la Moldavie et la Valachie pour prix de la guerre contre les Turcs, à condition que lui, Frédéric, prendrait la ligne de la Vistule, et que l'Autriche prendrait la Gallicie. Kaunitz fut de cet avis. Ce fut un

grand attentat ; mais il prouve que les deux plus grands politiques de ce temps crurent que l'Europe était bien mieux couverte contre la Russie par la possession de la Vistule et des bouches du Danube que par l'existence de la Pologne.

Je citerai à ce sujet l'opinion de Napoléon ; il a dit, lui aussi, qu'il croyait que la Pologne serait toujours soumise à l'influence de la Russie. Je trouve cela dans une phrase de ses instructions à l'un de ses ambassadeurs.

M. Macguin. — Si vous voulez réfuter, lisez toute l'instruction. (Vive réclamation au centre,)

Voix NOMBREUSES. — N'iutcrrompcz pas ; vous répondrez!

M. Thiers. — Tout à l'heure je citerai l'instruction entière, car je ne veux pas tromper la Chanàbre. (Vives réclamations au centre,)

Ce que je dis, messieurs, n'est pas pour diminuer l'intérêt qu'excite la Pologne ; je veux démontrer seulement que cet intérêt est tout de sentiment et non de politique.

On dit qu'en cas de guerre il serait utile pour nous d'avoir des alliés dans le Nord. Sans doute; mais quel est le politique qui a jamais songé à se faire des alliés à quatre cents lieues, et un allié auquel il faudrait rendre l'existence qu'il n'a plus? Je conçois l'alliance de la Belgique et de la Suisse; je conçois, à une autre époque, l'alliance de la république cisalpine; mais Napoléon, après avoir créé la république cisalpine,

ouvrit la route du Simplon, afin de pouvoir en quelques jours secourir ses alliés !

On appelle la Pologne Tavant-garde de l'armée française ! J'accepte la comparaison. Eh bien, quel est le général qui a jamais placé son avant-garde si loin de son corps de bataille, qu'il ne fût pas possible de la secourir? (Vive approbation au centre,)

M. LE PRÉsroENT. — L'oratcur demande quelques instants de repos.

{La séance est suspendue pendant quelques instants.) M. Thiers. — Je demande pardon à la Chambre de la retenir si longtemps. {Non! non!) J'ai dit que le célèbre Frédéric s'était cru beaucoup mieux à couvert par la Vistule qu'en ayant devant lui une puissance qui n'était pas suffisamment organisée. J'ai cité les paroles de Napoléon ; on m'a invité à les citer complètement. Je n'ai pas entendu faire autrement. Il est bien vrai que Napoléon, soit qu'il fût sincère, soit qu'il ne le fût pas, car cette question a été soulevée avant moi, il est vrai que Napoléon a dit qu'il voulait faire une Pologne ; mais une circonstance explique ces paroles de Napoléon. Il avait supprimé l'Autriche et la Prusse; ses victoires les avaient pour ainsi dire rayées de la carte de l'Europe. Entre lui et la Russie il n'y avait rien; il sentait la nécessité d'y placer quelque chose ; il voulait y mettre la Pologne ; il était préoccupé de cette idée que la Russie devait déborder en Europe. Il l'a dit, écrit et répété plusieurs fois; et ce qui le prouve, c'est que lui-même est allé au-devant de sa fatale

destinée, en se précipitant sur la Russie. (Sensation.)

Napoléon a dit une parole que je puis appeler sublime; il a dit qu'il aimait mieux vider cette question lui-même que de la laisser à son successeur, qui n'aurait pas son génie. C'est là le mot, la pensée d'un grand homme.

Eh bien, un grand homme peut se tromper; Napoléon s'est trompé, nous le voyons par les faits. Cette Russie, qui devait tout envahir, il lui a fallu deux campagnes pour s'emparer de quelques forteresses turques ; il lui a fallu près d'une année pour vaincre une poignée de braves. (Sensation.)

Aujourd'hui, on le sait, la statistique l'a appris, on n'est pas un empire tout-puissant parce que l'on possède un territoire de tant de millions de lieues carrées, couvert de tant de millions d'hommes; on est puissant parce qu'où jouit d'une belle civilisation, parce qu'on est enfermé, comme la France, dans un territoire fertile et bien cultivé, où les hommes, pressés les uns contre les autres, n'ont qu'un même intérêt, qu'un même sentiment, où un signal du télégraphe se fait obéir de tout le monde. (Bravos aux centres.)

Au reste, j'adopte cette opinion de Napoléon, qu'il lui fallait une Pologne. A-t-il donc fait cette Pologne, objet de ses ardents désirs?

Ici j'évoque à mon tour cette ombre de Napoléon, qu'on évoque sans cesse, et je lui demande : Avez-vous fait une Pologne? Ou vous ne l'avez pas voulu, et vous êtes coupable, ou vous ne l'avez pas pu, et, si vous ne

Tavez pas pu, que nous demande-t-on à nous? Quoi! Après les brillantes victoires d'Austerlitz, de Friedland et de la Moskowa, vous n'avez pu faire une Pologne ! Une telle entreprise s'est trouvée impossible à exécuter dans tout ce brillant intervalle de 1807 à 1812! Et nous voudrions la tenter aujourd'hui! Je le demande à tous les hommes de bonne foi, y a-t-il justice dans ce reproche?

Remontons plus haut, remontons aux guerres de la Révolution. La République, qui avait quatorze armées sur pied, a-t-elle fait une'Pologne?

Je vais plus loin, messieurs; le cabinet de Versailles, que je ne veux pas qualifier, a pu faire une Amérique, mais il n'a pu faire une Pologne. (Sensation,)

Il y a donc là une difficulté insurmontable ; Napoléon l'a dit plusieurs fois, et notamment dans cette instruction que je viens de citer : « Le rétablissement de la Pologne par les armes de l'Empire français était une entreprise hasardeuse, périlleuse, pour laquelle la France trouverait de l'opposition également chez ses amis et ses ennemis. »

Napoléon disait cela; Napoléon, qui avait soumis l'Autriche et la Prusse, trouvait là une difficulté. Il dit qu'il s'était retiré de Tilsitt sans faire une Pologne, parce que son armée était fatiguée, qu'il était trop loin de la France, que la disette était à craindre, et qu'on ne pouvait pas combattre longtemps le colosse russe quand on avait derrière soi l'Autriche et la Prusse.

Napoléon faisait ces calculs. Il est vrai qu'on dit

qu'on n'a pas de si hautes prétentions. Je demanderai alors : Que veut-on, si l'on ne veut pas faire une Pologne? A faire quelque chose, c'est une Pologne qu'il faut faire, et vous en vgyez la difficulté. Mais on dit qu'on veut la paix, et que, sans faire la guerre, on aurait pu trouver les moyens de porter secours à la Pologne. Un orateur nous a dit que nous pouvions envoyer des flottes.

M. Mauguin savait bien que l'envoi d'une flotte eût été la guerre avec la Russie; et je demande si l'Angleterre, la Prusse *et l'Autriche, auraient consenti à ce que la guerre commençât sans s'en mêler. Et, tandis que nous aurions envoyé des flottes qui n'auraient rien fait pour Varsovie, vingt mille Prussiens, vingt mille Autrichiens, auraient pu, en représailles, se porter sur la Vistule sans rencontrer aucun obstacle.

On dit qu'il fallait envoyer des secours en argent ; je demande d'abord aux plus habiles hommes de finances quels moyens ils emploieraient aujourd'hui pour envoyer quelques millions à Varsovie? En papier? En temps ordinaire à peine le pourrait-on. Il fallait donc envoyer ces millions en nature à travers la Prusse? On nous dit : Il y avait le port de Polangen. Ce port ne peut recevoir un navire de cinquante tonneaux ; il a été quarante-huit heures au pouvoir des Polonais, et il aurait fallu traverser toute l'armée russe. Vous voyez qu'il n'y a que chimères au fond de toutes ces assertions.

D'ailleurs, qu'auraient fait, même cent millions,

transportés en métal à Varsovie? Quand on donne des sonimes, des millions, à la France, à l'Angleterre, on sait bien comment les employer; il y a là des arsenaux, des ateliers, de l'industrie, qui peuvent répondre à ces cent millions. En Pologne il n'y a rien de cela; et, quand vous auriez pu envoyer de l'argent à la Pologne, vous ne lui auriez rien donné. Ce qu'il lui fallait, ce n'était pas de l'argent c'était de la poudre, des canons, des armes, et il n'y avait pas de moyens de les y faire arriver.

On dit qu'on aurait pu empêcher la Prusse de vendre des armes aux Russes et de rendre ainsi de mauvais services à la Pologne. Mais que dirions-nous si quelqu'un venait chez nous nous dire : Vous ne vendrez rien à tel peuple, vos ouvriers ne travailleront pas pour lui de telle manière ? Nous ne pouvions pas davantage empêcher la Prusse de vendre des armes et des munitions aux Russes.

La Prusse sans doute ne nous a donné que des raisons spécieuses ; mais ces raisons étaient légales, et, alors même que nous pourrions y voir au-dessous de mauvaises intentions, on ne pouvait pas faire la guerre pour une telle cause.

Lorsqu'on ne pouvait envoyer à la Pologne ni secours en argent ni secours en armes, que restait-il? La voie des négociations. Les négociations n'ont pas tité refusées à la Pologne : dès les premiers jours, le gouvernement français est intervenu. Que lui a-t-on répondu? « La Pologne est une province de la Russie,

no AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

nous avons le droit de la faire rentrer dans l'obéissance. Que diriez-vous si, une de vos provinces s'étant révoltée, vous vouliez la faire rentrer dans l'obéissance, et qu'on vînt s'y opposer?... Ou le principe de non-intervention est faux, ou il est vrai : s'il est vrai, il est applicable à vous comme à nous. »

Voilà quelle a été, quelle devait nécessairement être la réponse de la Russie. On est revenu à la charge, et on a obtenu la même réponse. L'Angleterre, cette nation grande, libre, généreuse, qui sympathise avec tous les nobles sentiments, a été appelée dans la médiation, et elle a refusé d'intervenir ; elle a dit que ses intérêts commerciaux dans la Russie étaient grands, "" qu'elle ne pouvait pas les compromettre, que d'ailleurs la médiation n'aboutirait à rien.

Il y avait, dit M. Bignon, un moyen d'intervenir, ' c'était d'étendre la conférence à la Pologne, et d'exiger le prix de nos concessions en Belgique. La réponse est facile.

Si, en effet, les trois puissances, l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, avaient eu aux trois questions, belge, polonaise, itaUenne, un même intérêt, un intérêt commun et équivalent, les échanges de concessions auraient pu se faire. La France, cédant sur la Belgique, aurait pu obtenir qu'on cédât sur la Pologne et sur l'Italie. Mais il n'en était rien ; mais l'Angleterre avait un intérêt entier et exclusif en Belgique ; la Russie un intérêt entier et exclusif en Pologne ; l'Autriche un intérêt entier et exclusif en ItaUe. Quand nous au-

rions dit à la Russie : Payez-nous des concessions faites en Belgique, la Russie aurait répondu : Que l'Angleterre vous paye de ce que vous avez fait pour elle en Belgique ; mes propriétés ne peuvent servir à payer les avantages accordés à l'Angleterre. Ainsi eût dit l'Autriche de son côté. Le moyen était donc impossible. (Très-bien! três-bien! bravo!)

Les négociations sur ce fondement étaient donc impossibles, outre que nous n'avions rien cédé en Belgique, comme déjà j'en ai fourni la preuve.

Le ministère, messieurs, a répondu assez nettement aux interpellations qui lui ont été adressées hier, sur un point auquel j'arrive, pour que je ne prenne pas sa défense. On a avancé qu'il avait entravé les héroïques efforts de la Pologne, qu'il avait dit : « Arrêtez la lutte, nous veillons pour vous. » Eh bien, je le déclare, je crois que jamais le gouvernement n'a donné un semblable conseil. Le gouvernement a pu redouter le résultat d'une lutte entre le faible et le fort ; trop tôt la bataille d'Ostrolenka est venue justifier ses craintes et ses prévisions.

Le généralissime, qui était sur les lieux, qui avait embrassé avec tant d'ardeur la cause de l'indépendance nationale, voulait traîner la guerre en longueur, et c'est ce qu'il y avait de mieux à faire, car les petits combats conviennent à un petit peuple contre un peuple plus fort; mais ce sont les rues de Varsovie qui ne l'ont pas voulu. . . (Aux centres : Très-bien! très-bien!) Ce sont les rues de Varsovie qui ont voulu qu'une

commission fût envoyée près du généralissime, que l'on fît voter les officiers, et que le meilleur mode de combattre fût mis aux voix. Ce sont peut-être ces scènes . de démagogie qui ont empêché la politique du généralissime, secondée de la politique européenne, de sauver la Pologne. (Adhésion marquée au centre,)

Je passe à une dernière question, celle de l'Italie. Là, dit-on, le gouvernement est pris en flagrant délit de contradiction avec lui-même ; il avait proclamé le principe de non-intervention, puis il l'a abandonné.

Je crois en effet, messieurs, que la non-intervention était le vrai principe qui devait nous conduire ; il avait été proclamé déjà avant nous par M. Canning. Tout pays qui entend bien la liberté doit proclamer ce principe, que Ton n'a jamais le droit d'intervenir dans un autre pays, pas plus pour y apporter la liberté que pour y apporter le despotisme ; car la liberté n'est un bon fruit que quand il est naturel, quand il a été mûri par le soleil du lieu. Il y a tel sol (voyez l'Espagne et le Portugal) où la liberté ne peut être transplantée.

Le principe de 'non-intervention était donc vrai et utile : comment a-t-il été appliqué?

A côté des termes généraux dans lesquels le principe avait été proclamé, se trouvait le bon sens, qui (levait avant tout faire entendre sa voix.

Quand l'Angleterre proclama ce principe, elle fixa en même temps une sorte de jurisprudence, en déclarant qu'elle interviendrait quand son intérêt serait lésé; que, dans tout autre cas, elle se contenterait de

désapprouver. C'est ce qu'elle a fait. Elle n'a pas mis obstacle à notre entrée en Espagne, mais l'invasion du Portugal lui a fait mettre ses vaisseaux en mer.

M. Canning a créé cette jurisprudence.

Nous devions empêcher l'intervention en Belgique, en Piémont. Ailleurs nous ne pouvions que la désapprouver. Un orateur a dit qu'avant de s'insurger les habitants de Parme, de Modène et de Bologne, s'étaient d'abord concertés avec ce qu'ils appellent les notabilités libérales de Paris. (Mouvement général d'hilarité.)

M. LE Président du conseu.. — Qu'elles parlent ces notabilités ! *

M. Thiers. — J'ignore ce qu'on a pu entendre par ces notabilités prétendues. Eh bien, que ces notabilités soient responsables, mais le pays ne l'est pas. (Bravo!)

Il serait trop ridicule, en effet, que partout où il éclaterait les moindres troubles, partout où une petite ville secouerait le joug de ses magistrats, la France dût intervenir. La France ne doit et ne peut intervenir que là où son propre intérêt l'exige, et cela, dans l'intérêt du libéralisme lui-même.

En effet, le plus grand intérêt du libéralisme, c'est que la France soit grande et puissante : c'est qu'elle le soit autant qu'une puissance peut l'être, afin de pouvoir protéger efficacement ses vrais amis.

Jamais vous ne persuaderiez à l'Angleterre, toute zélée qu'elle est pour la religion protestante, qu'elle dût entreprendre la guerre pour soutenir la cause du

ta AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

protestantisme. L'Angleterre se conduit avec plus de méthode. En devenant puissante elle-même, elle devient une égide plus sûre pour la religion protestante.

De même la France ne peut servir utilement la cause du libéralisme qu'en maintenant sa puissance, et non pas en embrassant étourdiment la querelle de tout le libéralisme de l'univers.

En Italie, nous ne sommes pas intervenus, parce que l'intervention eût été la guerre elle-même ; l'Autriche n'aurait pas souffert notre intervention, et la guerre tivec l'Autriche eût été la guerre universelle.

Ce n'est pas tout : je ne crains pas de dire qu'il vaut mieux pour l'Italie que ce qui s'est fait soit arrivé que si nous avions fait la guerre pour elle.

Si nous étions entrés en Italie, qu'aurions-nous fait? nous l'aurions ensanglantée. Il vaut mieux, croyez-moi, qu'il existe sur le sol de l'Europe une nation qui fasse respecter, qui soutienne le principe de liberté. Avec l'appui de la France, on ne fera pas tout ce qu'on veut faire au delà des Alpes ; avec cet appui, les bonnes idées et les principes de liberté se propageront et se développeront dans le sein de l'Italie. Et, si aujourd'hui l'Italie est malheureuse, elle l'est moins encore que si nous étions entrés dans son sein pour y faire la guerre contre l'Autriche.

Il y avait encore en Italie, messieurs, un autre intérêt grave : c'était celui du catholicisme ; et, quelque confiance que nous ayons en nos principes, il y a

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encore là une puissance qui est un principe elle-même, et avec laquelle il ne faut pas se mesurer. La Révolution française ne fut pas prudente sur ce point, et elle vit s'il était bon d'attaquer le principe qui est à Rome. Si la révolution s'était introduite à Rome, elle n'y aurait pas laissé la papauté, et la papauté hors de Rome est mille fois plus dangereuse. Napoléon s'en aperçut bien, et la faute qu'il avait commise l'affaiblit beaucoup dans ses dernières années. Ainsi, messieurs, l'intervention dans l'Italie était la guerre, la guerre religieuse avec toutes ses chances.

Sous tous les rapports, je crois donc avoir parcouru cette immense question. Il me reste une dernière objection à détruire : c'est celle que s'adressent, aujourd'hui encore, quelques hommes modérés qui nous isent froidement : Nous ne discutons pas si vous avez fait des sacrifices ; mais nous avez-vous assuré la paix?

Je ne dirai pas, pour mon compte, que je voudrais en répondre sur ma tête, pas plus que l'honorable général Lamarque ne voudrait assurer sur sa tête que la guerre est probable; mais je dirai que, d'après toutes les probabilités, celles qui suffisent à des hommes do sens, la paix est présumable. Nous nous fondons sur l'intérêt matériel des puissances, et, comme je le disais tout à l'heure, sur ce fait : si la France -se modère. Le désir de la paix est partout en effet, et c'est de nous qu'il dépend de la conserver. (Marques d* assentiment,)

Je demande, en finissant, la permission de mettre en présence les résultats du système de nos adversaires et ceux du système que nous avons suivi.

D'après le système de nos adversaires, tout devait amener la guerre. Ce qu'on voulait faire en Belgique devait amener la guerre ; la réunion ou la nomination d'un prince à notre gré, c'était la guerre. La preuve, c'est que la seule présence de nos troupes en Belgique a excité une inquiétude universelle ; et, si nous avions voulu l'occuper d'une manière déguisée, c'était la guerre.

Des secours à la Pologne, c'était la guerre; à l'Italie, c'était la guerre. Eh bien, la guerre, ce n'était peut-être pas la liberté; car on suppose toujours la victoire, mais il faut prévoir aussi les défaites, et la guerre était peut-être la chute du gouvernement de Juillet ; c'était au moins le sang de quelques milliers de Français versé et quelques milliards perdus ; c'était enfin un gouvernement passionné, comme il en faut pour la guerre.

Voyez au contraire les résultats du système suivi par le gouvernement.

Après la révolution de Juillet, nous n'avions pas de soldats, et aujourd'hui nous avons une armée de A00,000 hommes et des gardes nationales prêtes à marcher au premier appel. La France s'est acquis des droits à la confiance de toutes les nations par la loyauté qu'elle a montrée dans toutes ses négociations.

20 SEPTEMBRE 1831. ^a

La France, sans la guerre, a détruit le royaume des Pays-Bas; la Belgique ne serait pas aujourd'hui indépendante sans la France; sans son intervention, les Autrichiens seraient restés en Italie, comme ils firent il y a quelques années à Naples. Par la France, la Pologne n'a pas vécu, mais a existé quelque temps de plus. (Légères rumeurs aux extrétnités.)

Je demande à quelle époque une puissance a fait plus de choses sans la guerre. La France a assuré la liberté, non dans tout le monde, mais depuis les Alpes jusqu'à la mer, depuis les Pyrénées jusqu'au Rhin. Dans cet espace, tout n'est pas France, mais tout est intérêt français. La France a pu, sans guerre, contrebalancer l'influence de toutes les puissances de l'Europe. (Ce discours est suivi de marques d'approbation dam les rangs mêmes oit Von ne partage pas les sentiments de V orateur,)

SUR

L'ÉTAT INTÉRIEUR DE l FRANGE

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