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est tellement vague, qu'on ne peut pas arriver à une négociation forte et toute-puissante. Si je vous citais l'article premier du traité de Vienne, sur lequel on s'appuie pour émettre cette doctrine, « la nationalité polonaise ne peut pas périr, » vous verriez qu'on ne peut pas en tirer cette conclusion d'une manière irréfragable.
L'acte principal du traité de Vienne porte, article premier :
« Le duché de Varsovie, à l'exception des provinces et districts dont il a été autrement disposé dans les articles suivants, est réuni à l'empire de Russie. Il s>era lié irrévocablement par sa constitution pour être possédé par S. M. l'empereur de toutes les Russies, ses héritiers et ses successeurs à perpétuité. Sa Majesté Impériale se réserve de donner à cet État, jouissant d'une administration distincte, l'extension intérieure qu'elle jugera convenable.
« Elle prendra, avec ses autres titres, celui de czar roi de Pologne, conformément au protocole, usité et consacré pour les titres attachés à ses autres possessions.
« Les Polonais, sujets respectifs de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, obtiendront une représentation et des institutions réglées d'après le mode de système politique que chacun des gouvernements auxquels ils appartiennent jugera utile et convenable de leur accorder. »
Ainsi, vous voyez, messieurs, que le traité stipule expressément que le duché de Varsovie aura une administration distincte. Ainsi, pourvu que l'ancien duché
de Varsovie soit administré à part, comme le sont ordinairement toutes les provinces d'un grand empire, on peut dire que l'article du traité de Vienne est exécuté. Il est dit encore dans cet article que les dernières parties de la Pologne auraient des institutions nationales réglées d'après le mode d'existence politique de chacun des gouvernements auxquels elles appartiennent, et telles qu'ils jugeront utile et convenable de leur accorder.
Ainsi ce texte même permet de soutenir que la Pologne, avec des institutions provinciales comme en a le duché de Posen, par exemple, et d'autres provinces de la Prusse, aurait une nationalité ! Je ne prétends pas que la France doive se payer de ces explications. Je ne prétends pas que, si l'on ne fait pas à la Pologne une situation convenable, la France ne doive pas réclamer, mais je soutiens que la France n'a que des articles de traité dont le sens est tout à fait ambigu .
Si la France n'a pas fait une Pologne, c'est que c'était impossible; cela a été reconnu. Si elle n'a pas fait exécuter l'article du traité de Vienne, c'est que, pour faire exécuter un traité quand on n'a pas d'armée à envoyer pour en exiger l'exécution, on n'est pas suffisamment fort.
Je ne vois 'clone pas comment on peut dire que le gouvernement de Juillet a manqué à ce qu'il devait à la liberté.
Je passe à la question d'Italie, qui est la plus vi-
vante de toutes, celle sur laquelle notre attention doit principalement se porter.
Ici on dit : La France a un intérêt immédiat, car l'Italie n'est pas placée à une grande distance d'elle ; elle est sur sa droite, tout près de ses frontières. La France ne peut rester indifférente à la question d'Italie, car, indépendamment de l'intérêt de la liberté, il y a là pour elle un intérêt d'influence, intérêt de la plus haute importance. Tout cela est vrai.
On dit encore que la France, en invoquant ici les principes déjà posés de la non-intervention, en restant fidèle à ses principes, pouvait couvrir l'Italie et empêcher les malheurs qui l'ont désolée.
Je commencerai par m'expliquer sur ce grand principe de la non-intervention, qui a été invoqué tant de fois et interprété de manières si différentes. Si, par non-intervention, on a entendu dire que tout le monde resterait indifférent à la position d'un pays voisin, et que personne ne devrait s'en occuper ni par les négociations ni par les armes, il est évident que personne ne s'en occuperait ni par les négociations ni par les armes ; mais il est évident aussi que personne n'a pu l'entendre ainsi, car tout le monde a demandé la violation du principe interprété de cette façon.
En effet, quand on a demandé à la France d'intervenir en Pologne, on a demandé la violation du principe de non-intervention. La Russie, en effet, était chez elle, quand elle agissait sur la Vistule. Nous en mêler ou par des négociations, ou par nos armes, i. 28
comme on nous le conseillait, c'était intervenir; et c'était précisément ce que demandait l'opposition.
En Belgique on est intervenu : on est intervenu non-seulement en négociant dans la conférence, mais en envoyant une armée pour empêcher le roi Guillaume de rentrer dans les provinces qui lui avaient appartenu. L'opposition a loué cette intervention, et a bien fait de la louer, car c'était un acte habile, utile et courageux. L'opposition, pas plus que le gouvernement, n'a donc regardé le principe de la non-intervention comme l'obligation pour tous les gouvernements de se tenir immobiles, et de regarder avec indifférence ce qui se passerait autour de nous.
En posant le principe de la non-intervention, la France de Juillet n'a point entendu afficher le système d'une complète indifférence; elle a voulu dire seulement qu'elle ne souffrirait plus qu'aujourd'hui, comme sous la Restauration, cinq puissances s'unissent pour étouffer la liberté partout où elle viendrait à éclore. Elle a entendu, au contraire, s'en mêler tantôt par les armes, tantôt par ses négociations, comme il conviendrait à ses intérêts et aux circonstances. Elle a voulu que la liberté pût trouver auprès d'elle un patronage puissant et éclairé.
Sans cela, qu'en serait-il résulté : qu'aujourd'hui l'Italie peut-être aurait renversé tous les gouvernements qui la dominent, mais pour tomber dans la confusion ; que la Pologne n'en serait pas moins soumise à la Russie, et enfin qu'en Belgique nous aurions vu
peut-être une restauration, et que nous aurions alors auprès de nous le plus redoutable des voisinages.
Oui, messieurs, sans l'entrée de l'armée française en Belgique, une contre-révolution y aurait été opérée; on aurait vu le roi de Hollande remonter sur le trône de la Belgique, et ce n'est sans doute pas là ce qu'on voulait. La France, je le répète, a déclaré qu'elle se ferait l'appui de la liberté dans le monde, qu'elle se mêlerait par conséquent des intérêts des peuples voisins, à la condition, bien entendu, de le faire convenablement, à la condition de respecter les traités et les droits fondés sur ces traités, de négocier loyalement, et de ne recourir aux armes que lorsque ses intérêts ou son honneur l'exigeraient impérieusement.
Dès qu'il est convenu que, sans insouciance et sans faiblesse, sans abandon de nos intérêts, nous ne pouvons rester indifférents à ce qui se passe autour de nous, on nous reconnaît ce droit de nous être mêlés des affaires d'Italie. La question est de voir si, en nous en mêlant, nous avons pris le bon moyen (T amener les affaires d'Italie à une fin heureuse. (Mouvement cV attention.)
Que pouvait-on faire pour la liberté en Italie? Telle est, messieurs, la question qu'il faut s'adresser à propos de l'Italie, comme à propos de toutes les contrées dont nous avons eu à nous occuper.
Lorsque l'insurrection a éclaté dans les légations et dans les duchés de Parme et de Modène, de deux
choses l'une : ou l'insurrection devait s'y concentrer, ou bien elle devait s'étendre au loin.
La révolution aurait pu se borner à ces provinces ; cela était peu probable, mais alors ces provinces bien évidemment auraient fini par ne former qu'une adjonction de l'Autriche. C'est une chose reconnue, admise par tout le monde, que ces provinces ne peuvent rester indépendantes, et qu'elles ne pourraient changer de gouvernement sans finir par appartenir à l'Autriche, ou du moins par se trouver sous son influence, si elles ne tombaient pas sous sa domination expresse.
Mais ce n'est pas ce qui pourrait arriver. Il est certain que la révolution se serait étendue depuis Milan jusqu'à Naples, et qu'elle aurait couvert toute l'Italie.
Qu'était-ce donc pour la liberté que ces insurrections que vous avez vues éclater dans quelques parties de l'Italie? Que serait-il arrivé, si elles se fussent étendues dans toute la Péninsule? Voilà la seule question qui doit être examinée.
Savez-vous quel est le problème, messieurs? 11 n'est pas moins que celui-ci : de faire une Italie. (Sensation.) Et, de môme qu'on aurait voulu imposer au gouvernement l'obligation de faire une Pologne, on aurait voulu lui imposer ce problème, insoluble jusqu'aujourd'hui, défaire une Italie.
Messieurs, cela a été essayé déjà. Napoléon aussi a rêvé une Italie, comme il avait rêvé une Pologne, et malheureusement il n'a pas pu faire l'une plus que l'autre. (Interruption.)
Je dis, messieurs, que Napoléon, qui avait sur l'Europe une puissance d'action que de longtemps aucun gouvernement ni aucun homme n'aura la prétention d'obtenir, Napoléon n'a pas pu faire une Italie plus qu'une Pologne. Parmi les raisons qu'il en donne lui-même, il y en a de fondamentales.
C'est qu'il est impossible de réunir sous un même gouvernement des peuples aussi différents que ceux de Naples et de Rome et ceux de Bologne, et, en général, de l'Italie du nord.
Parmi les peuples où les habitudes, les mœurs et l'éducation sont si différentes, il est constant que les degrés de liberté ne peuvent être les mêmes.
En effet, songez à la différence radicale qu'il y a entre l'esprit des habitants de Naples et de Rome, et de ceux de Bologne.
Dans les États romains, on veut de la domination du pape, à Bologne on n'en veut pas ; le principe de l'aristocratie est dominant à Naples, à Bologne c'est le principe démocratique qui règne dans toute sa force.
Ainsi, vous le voyez, il est impossible de mettre ensemble sous un même gouvernement des populations aussi différentes.
Il y a encore une autre difficulté bien grave, c'est de mettre d'accord des intérêts aussi divers que ceux des habitants de Milan ou de Naples. Comment, par exemple, soumettre Rome, Naples, Florence, Turin, à l'autorité de Milan, ou Milan h l'autorité de Rome ou de Naples? Comment, en un mot, trouver une capitale?
comment enfin soumettre au même régime et au même gouvernement des peuples si différents et si diversement situés?
Ce sont ces difficultés, messieurs, qui ont fait dire à Napoléon qu'il fallait des siècles, ou du moins un très-grand nombre d'années, à l'Italie, avant de parvenir à cette maturité qui comporte les institutions constitutionnelles, et à cette homogénéité qui rend possible le même gouvernement.
Mais, en attendant cette époque incertaine, pour poursuivre aujourd'hui la solution d'un problème insoluble peut-être, il aurait fallu allumer une guerre générale en Europe, il aurait fallu exposer l'Italie entière à d'horribles ravages.
Il était heureusement un autre plan pour l'Italie, messieurs ; plan moins gigantesque, assurément, moins brillant, mais vrai, raisonnable, exécutable surtout. La France, en Italie, a deux intérêts, l'un d'influence, l'autre de liberté.
Elle ne doit pas songer à posséder au delà des Alpes; mais, dans l'intention de faire un jour, dans l'avenir, une Italie forte, elle doit appuyer, d'une part, le Piémont, rattacher la haute Italie autour de lui; elle doit, de l'autre, appuyer le pape, et rattacher autour de lui l'Italie du midi.
Voilà ce qu'elle doit faire comme influence. Comme intérêt de liberté, elle doit, à défaut de notre système constitutionnel, qui n'est pas applicable partout, conseiller les améliorations administratives et les faire
adopter par les gouvernements qui suivront son impulsion. Elle doit faire commencer la liberté en Italie, comme elle doit commencer partout, par un système d'institutions provinciales.
Il n'y avait que cela à faire; notre politique à venir, si elle est sage, si elle est ferme, devra tendre à ce but de renforcer les principales puissances italiennes, et d'y introduire des améliorations progressives.
Eli bien, c'est la politique que la France a suivie; elle s'est entendue avec les principales puissances de l'Europe ; elle s'est concertée à Rome avec les ambassadeurs pour que le pape accordât aux légations les améliorations qu'on pouvait désirer.
Ces améliorations ont été accordées, du moins en grande partie et en très-grande partie : les exigences des Bolonais, que je ne juge pas en ce moment, que je comprends même, car je sais ce qu'il y a d'exaltation dans les esprits dans les premiers moments ; les exigences des Bolonais ont fait qu'on ne s'est pas entendu sur les concessions; on n'a pas même voulu publier le décret qui contenait ces concessions. Les Bolonais n'ont pas voulu prendre la cocarde du pape; dès lors il était impossible que la France consentît à voir la confusion s'introduire en Italie, et l'Autriche profiter de cette confusion pour s'y introduire.
Si, la première fois, la France, qui n'était pas en mesure, a pu souffrir que les Autrichiens entrassent seuls en Italie., la seconde fois, quand elle était en me-
sure, elle a dû montrer l'intention de se mêler aussi des affaires d'Italie, de ne pas laisser une seule puissance en régler les destinées.
Ce n'est pas à moi qu'il appartient d'aborder la question d'Ancône, et de donner les explications qui ont été provoquées. Je ne connais pas les secrets du cabinet, et, si je les savais, je ne parlerais pas avec tant de liberté sur les affaires étrangères.
Je ne parle d'Ancône que comme un témoin jugeant du dehors peut le faire, avec la simple connaissance des faits connus de tout le monde.
Je dis que nous ne pouvions pas souffrir que les destinées de l'Italie fussent réglées par une seule puissance, que nous devions y intervenir, que ce n'est pas manquer plus à nos principes en politique que quand nous sommes entrés en Belgique pour empêcher une contre-révolution.
En Italie, nous avions à empêcher que les légations ne retombassent sous la domination de l'Autriche, que le pape ne promît des améliorations sans les exécuter.
On a dit, il est vrai, qu'est-ce que quelques mille hommes déposés sur un point de l'Italie? Assurément, quelques mille hommes jetés au milieu des plaines de la haute Italie ne seraient rien; mais ces quelques mille hommes, appuyés par une flotte, et tenant un point important, sont quelque chose.
Je ne vois pas comme le général Lamarque le danger que pourrait avoir cette expédition pour le main-
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tien de la paix. La politique de la France est claire comme le jour; on peut la dire à toute l'Europe. La France ne veut pas posséder en Italie, elle ne le doit pas.
J'ose dire que ce serait malheureux pour elle. C'a été un malheur quand la France a possédé quelque chose au delà des Alpes. Cette pensée bien arrêtée chez elle, et sa conduite depuis dix-huit mois, doivent rassurer toute l'Europe. Mais elle veut assurer son influence ; elle veut que, quand les autres grandes puissances se mêlent de l'Italie, elle ne soit pas la seule en dehors; que, quand une de ces puissances a ses bataillons en Italie, les siens n'en soient pas exclus.
Oui, je dis que, dans cette occasion, la France a prouvé qu'elle voulait absolument se mêler utilement des intérêts du monde. On a dit : Contre qui ces quelques mille hommes? Est-ce contre l'Autriche, est-ce contre le pape?
Ce n'est ni contre l'Autriche ni contre le pape. C'est pour le motif important que voici : il ne faut pas que, cinq puissances négociant en Italie, une seule y ait des armées, et que les autres soient réduites à la seule puissance des notes diplomatiques. A ses notes la France ajoutera ainsi quelque chose ; elle pourra rester à Ancône ou s'en retirer, suivant qu'on sera fidèle aux promesses qu'on lui aura faites.
Ainsi, sur les trois points importants, sur les intérêts de la liberté en Belgique, en Pologne et en Italie, le gouvernement n'a nulle part abandonné la cause de
l'humanité ; il a fait ce que lui commandait son intérêt en Belgique, ce que la distance lui permettait en Pologne, et, en Italie, ce que la politique lui conseillait. Il ne veut pas que l'Italie végète sous un gouvernement qui ne fera rien pour assurer sa liberté et sa tranquillité.
Il s'agit de savoir si, en faisant cela, elle s'est donné des alliés, si, comme on l'a dit, elle est dans l'isolement complet, et si le résultat de toutes ses faiblesses est de ne s'être donné aucun allié.
Ce tableau qu'on a fait n'est pas vrai.
Si la France avait suivi les conseils qu'on lui donnait il y a un an, si elle avait tenu le langage qu'on voulait qu'elle tînt, elle serait loin de la position où elle est aujourd'hui. Il y a, depuis quarante ans, deux intérêts pour les puissances, un intérêt d'ordre social et un intérêt de puissance à puissance. Cet intérêt d'ordre social, toute révolution l'éveille.
Notre révolution a, dès le premier instant, alarmé toute l'Europe, et, pour un moment, nous n'avons eu aucun allié, pas même l'Angleterre. Cet intérêt d'ordre social est tel, que, lorsqu'il est éveillé, tous les intérêts particuliers s'effacent. C'est ce qui arriva en 1792.
La Prusse oublia les intérêts qui la divisaient de l'Autriche, l'Espagne ceux qui la divisaient de l'Angleterre, l'Angleterre ceux qui la divisaient de la Russie. Toutes marchèrent d'un commun accord contre la France.
En juillet 1830, il en a été de même un instant ; on
a tremblé pour l'ordre social, on a cru que la France allait menacer, et il y a eu pour quelques moments coalition contre elle ; elle a été sans alliés.
Si, à cette époque, la France avait montré les exigences qu'on voulait qu'elle montrât, si elle s'était avancée en Europe, si elle s'était portée sur ses frontières comme on voulait qu'elle le fît, il y aurait eu unanimité contre elle, toute alliance eût été impossible.
Mais le gouvernement a agi autrement. Il a donné à l'intérêt social le temps de se rassurer et de s'effacer ; il a donné aux intérêts particuliers le temps de se prononcer et de donner à la France les amis qu'elle doit toujours avoir.
Lorsqu'on a été convaincu que la France voulait être modérée, qu'elle ne voulait point jeter le trouble en Europe, alors il n'y a plus eu coalition entre l'Angleterre, la Prusse et l'Autriche; chacun a été livré à ses intérêts nationaux. Il a été possible de donner des alliés à la France.
En Angleterre, par exemple, on a donné au parti de la réforme le temps de prédominer. On a donné au parti whig le temps de s'emparer des affaires ; en même temps, en supprimant toute difficulté de territoire par la modération de nos vœux à l'égard de la Belgique, on a fait naître, entre l'Angleterre et la France, l'alliance la plus franche et la plus solide.
Si l'on avait montré ou l'impatience ou l'ambition qu'on nous conseillait, les torys dominaient l'Angle-
terre, et nous étions sérieusement brouillés avec eux. Cette alliance est aujourd'hui connue du monde entier; elle honore les deux nations. Elle n'en doit alarmer aucune, car elles sont unies, non pour asservir, non pour troubler le monde, mais pour y maintenir la paix, et faire prospérer la liberté sous un puissant patronage. [Approbation aux rentres.)
Eh bien, messieurs, aujourd'hui véritablement on peut dire qu'il n'y a pas de Sainte-Alliance, mais on peut dire qu'il y a cinq puissances qui s'entendent, qui transigent sur les intérêts de la liberté. Sans doute, il y a des nations où la liberté n'a pas fait autant de progrès que chez nous, comme l'Autriche, comme la Russie ; mais il y a aussi d'autres nations qui prêtent leur appui à la liberté, comme la France et l'Angleterre.
On dit que l'alliance entre la France et l'Angleterre n'est pas solidement établie, que trop d'intérêts les divisent. Non,.messieurs, entre l'Angleterre et la France les motifs de division sont supprimés. La grande question des colonies n'en est plus une. La question de la Belgique est résolue. Au-dessus de ces intérêts, aujourd'hui effacés, il y a un intérêt immense, qui prédomine et unit les deux nations : c'est l'intérêt d'une même civilisation. La réforme touche aujourd'hui l'Angleterre plus que ne pourraient le faire les plus beaux projets de conquête. D'ailleurs qu'a-t-elle à désirer en ce jour?
La France et l'Angleterre ont donc un intérêt puissant à être étroitement liées.
Quand même, ce qui me semble impossible, et peu
de mots suffiraient pour le démontrer, quand même les difficultés qui restent encore à résoudre en Europe pourraient amener une rupture, ce que je ne crois pas et ce qui me semble impossible, je le répète, la France alliée avec l'Angleterre, sûre de cette alliance dans quelques cas, de la neutralité dans les autres, la France n'a rien à craindre du reste du monde.
En effet, il est une guerre que la France doit toujours redouter, quelque brave, quelque forte qu'elle soit, c'est la guerre avec toute l'Europe, y compris l'Angleterre.
La coalition européenne avec l'alliance de l'Angleterre signifie la mise en valeur de toutes les forces du continent; car l'Angleterre fournit les vaisseaux, les subsides... (Interruption.)
C'est grâce aux vaisseaux et aux subsides de l'Angleterre que la Russie peut se transporter sur nos frontières, et, des bords de la Vistule aux bords du Rhin, pousser 150,000 hommes.
C'est grâce aux subsides de l'Angleterre que l'Autriche et la Prusse, l'Autriche surtout, peuvent faire mouvoir leurs troupes et les transporter sur nos frontières; c'est enfin par le moyen de l'Angleterre qu'une coalition continentale peut se former contre nous et mettre toutes ses forces en valeur.
Mais, sans l'Angleterre, aucune coalition, fût-elle possible, ne pourrait nous effrayer. L'Angleterre ne fût-elle que neutre, une coalition ne saurait nous menacer de dangers sérieux.
Quand l'Angleterre nous laisse la mer libre, nous pouvons susciter des embarras à nos ennemis en envoyant nos flottes dans la mer Noire, dans la Baltique, dans, toutes les parties de la Méditerranée et jusque dans la mer Adriatique. (Écoulez! écoutez!)
Ainsi nous pouvons porter nos opérations dans toutes les parties de l'Europe ; il nous suffit que l'Angleterre ne soit pas contre nous; peu importe qu'elle soit avec nous.
Voilà, messieurs, le système suivi par le gouvernement, et auquel vous vous êtes associés par vos délibérations; car le mérite en appartient autant à vous qu'au ministère ; voilà la position que le gouvernement vous a faite.
Il est certain que, dans de pareilles circonstances, on ne vous fera pas la guerre, car on ne pourrait pas vous la faire avantageusement, tant que l'Angleterre n'est pas dans l'alliance des puissances avec lesquelles vous pouvez avoir la guerre, et, quelques difficultés qui puissent survenir, il me semble impossible de ne pas les envisager avec une parfaite sécurité.
On parle de ces ratifications qui ne sont point arrivées, qu'on nous promet tous les jours, et qui ne sont, dit-on, qu'un leurre. (Écoulez! écoutez!)
Peu de mots, messieurs, vont vous prouver que, de ce côté, la guerre ne peut venir.
Quelle est, dans la question belge, la puissance essentiellement intéressée? C'est, je le répète, l'Angleterre. Eh bien, vous avez la ratification de l'Angle-
terre; elle a approuvé ce qui s'est fait en Belgique. Il ne reste plus eu dehors du traité que des puissances qui n'y ont aucun intérêt sérieux, c'est-à-dire la Prusse, l'x^utriche et la Russie. {Mouvement aux extrémités.)
Les raisons qui peuvent avoir porté ces puissances à ne pas donner leur ratification, me sont inconnues. (Écoutez! écoutez 1) Mais il est facile de comprendre qu'à Berlin, à Vienne, à Pétersbourg, on ne sent pas aussi vivement qu'à Londres la nécessité de terminer sur-le-champ les difficultés qui divisent aujourd'hui la Belgique et la Hollande.
Il est tout simple de convenir qu'on n'y ait pas été aussi pressé de ratifier l'établissement qui vient d'être fait par le traité du 15 novembre.
Il est tout simple, messieurs, qu'à Saint-Pétersbourg, où le besoin de terminer était moindre qu'à Londres, et où des relations de parenté compliquaient la difficulté, il est tout simple, dis-je, qu'à Saint-Pétersbourg il y ait eu des retards. Mais qu'importe?
Assurément, messieurs, il y aurait aujourd'hui plus de repos, de sécurité dans les esprits, si cette ratification était arrivée. Mais enfin, la puissance essentiellement intéressée à signer, c'est l'Angleterre. Eh bien, l'Angleterre aujourd'hui est comme nous engagée par sa signature, qu'elle ne donne pas légèrement, à ce que le traité ait lieu et à ce qu'il soit amené à exécution.
Ainsi, messieurs, il est évident pour les esprits
éclairés que les choses se termineront d'une manière pacifique.
Quant à l'occupation de l'Italie, je ne crois pas que l'on puisse craindre quelque chose à cet égard.
Il y aura sans doute des difficultés; il faudra du temps pour mettre d'accord la France avec les gouvernements qui n'ont pas pour la liberté une prédilection marquée, et pour leur arracher les concessions qui peuvent seules amener le repos de l'Italie.
Mais il est évident que cette question n'est pas grosse de guerre, et que la France de Juillet parviendra à dénouer ce nœud gordien sans le trancher par l'épée. Il est évident que, d'après le système de nos adversaires de l'opposition, nous serions maintenant, s'il avait été adopté, en guerre avec toute l'Europe.
Aujourd'hui, au contraire, nous avons la paix. Nos négociations ont été heureuses, notre attitude est respectable, (Aux extrémités : Non! non!) et notre avenir est plus assuré. (Nouvelles dénégations.)
Mais on dit que, si les choses sont ainsi, si la paix est maintenue, le mérite n'en est pas au gouvernement, mais aux autres puissances; car, si elles avaient eu intérêt à la guerre, la paix n'aurait pas été maintenue.
Assurément, messieurs, je ne crois pas que ce soit le gouvernement français qui ait créé à Berlin, à Saint-Pétersbourg, a Vienne et à Londres, les intérêts qui réclament la paix. Le gouvernement français n'a pas créé ces intérêts et ne le pouvait pas. Son mérite à lui et à la
Chambre, qui s'est associée à ses paroles, c'est d'avoir reconnu ces intérêts, c'est d'avoir su voir que l'Europe avait besoin de la paix et la voulait, que des préventions mal fondées pouvaient seules lui inspirer des dispositions hostiles, et qu'une conduite loyale et modérée les aurait bientôt fait disparaître.
Son mérite est dans sa prévoyance. En croyant à la paix, il l'a rendue possible. S'il avait pensé et parlé comme les orateurs de l'opposition, à une époque où l'Europe était incertaine, où le parti antiréformiste dominait l'Angleterre, la guerre en serait résultée infailliblement. La paix est son œuvre, parce qu'il a bien su apprécier les circonstances, les intérêts du pays et ceux de l'Europe. {Marques cV approbation.)
SUR
La commission du budget avait proposé, sur le chapitre 3 du budget des affaires étrangères, relatif aux traitements des agents politiques et consulaires, une réduction de 362,000 francs, qui, ajoutée à une autre de 280,000, votée l'année précédente, portait à 540,000 francs l'économie réalisée depuis deux ans sur ce chapitre. A l'appui de cette proposition, M. Bignon, rapporteur spécial du budget des affaires étrangères, avait fait valoir que les ambassadeurs, n'ayant plus à leur suite le cortège dont ils étaient entourés sous l'ancien régime, n'avaient pas besoin d'étaler le même luxe; que l'influence dont ils jouissaient dans les cours auprès desquelles ils étaient accrédités dépendait beaucoup ^lus de leur mérite et de la considération qui s'attachait à leur personne, que du faste de la représentation; que, d'ailleurs, des ministres plénipotentiaires représenteraient convenablement la France dans la plupart des postes où se trouvaient actuellement des ambassadeurs, et qu'il fallait progressivement arriver à les substituer à ces derniers. C'est ainsi au'avaient procédé la Prusse, les États-Unis, et la
France devait suivre ce sage exemple. Dans le sein de la Chambre, la proposition fut combattue, au nom du gouvernement, par M. Casimir Périer, qui cita un rapport du ministre du trésor des États-Unis exprimant l'avis que les représentants de l'Union à l'étranger n'étaient pas suffisamment rétribués; plusieurs membres, au contraire, parmi lesquels M. Laffitte, auraient voulu que l'économie fût plus considérable, et M. Thiers, qui, dans la commission, avait opiné avec la minorité, crut devoir exposer les raisons de l'ordre le plus élevé pour lesquelles il s'était, dans cette circonstance, séparé de la majorité de ses collègues. Interpellé d'abord sur le manque de convenance qu'il y avait, de sa part, à combattre, même sur un point spécial, les conclusions d'une commission dont il était le principal organe :
Messieurs,
Il n'y a pas de situation où l'on soit obligé de trahir sa propre opinion. Si j'étais rapporteur de la section des affaires étrangères, j'aurais dû déclarer que mon opinion ne se conciliait pas avec le mandat que l'on me confiait, et refuser de m'en charger. Mais telle n'est pas ma position : j'étais rapporteur général, chargé de soutenir la discussion d'ensemble, la discussion des principes généraux du budget. Il suffisait que, sur les principes généraux, je fusse d'accord avec la commission pour accepter le rôle de son rapporteur général.
Je n'étais pas obligé de penser comme la commission dans tous les détails, puisque les détails n'étaient pas de ma compétence, mais bien de celle des rappor-
teurs particuliers. Je n'avais pas à remplir leur devoir; cependant, par obligeance, par respect même pour la Chambre, j'aurais suppléé M. Bignon, si ma propre opinion me l'avait permis. Ne partageant pas son opinion, je ne devais pas la soutenir; mais mon droit de député, que personne ne peut me contester, me permet ici d'attaquer la commission. Je l'attaque, car je ne crois pas qu'elle soit fondée dans la réduction qu'elle propose. (Approbation aux centres.)
L'honorable M. Laffitte a prétendu qu'on n'avait donné aucune bonne raison contre l'amendement. Je soutiens que les raisons qu'on a données sont fondées, et qu'au contraire je ne sache rien de solide à leur opposer.
Or voici un fait que personne ne conteste : c'est qu'il n'y a pas un seul de nos ambassadeurs à qui ses appointements suffisent ; il n'y en a pas un seul qui ne soit obligé de porter atteinte à sa fortune personnelle. (Rumeurs négatives aux extrémités.)
Quelle en est donc la raison? Effectivement, si le fait est vrai, il y a une raison à ce fait, et cette raison est facile à donner.
Les ambassadeurs ne sont pas envoyés précisément pour espionner; ils sont envoyés pour observer. L'espionnage ne produit rien d'utile. Les espions sont des agents subalternes, crédules, dépourvus de jugement, de véracité, et qui trompent le plus souvent ceux qui les emploient. (C'est vrai! c'est vrai!)
La véritable mission d'un ambassadeur est de se
placer haut, de vivre beaucoup au milieu de la société qui l'entoure, afin de bien juger le pays où il est placé.
Pour le mettre à même de bien juger le pays, l'enfermerez-vous dans un hôtel où il ne verra personne? Non, messieurs, vous voudrez qu'il vive dans la haute société, vous voudrez qu'il puisse tenir une maison pour y recevoir, à son tour, les nationaux dont il aura reçu des politesses. Il faut donc que vous lui accordiez un traitement élevé : sans cela il ne verra personne et ne pourra nullement juger du pays. (Très-bien! trèsbien!)
Vous ne voudriez pas, comme particuliers, recevoir ce que, dans nos mœurs, on appelle des politesses, vous ne voudriez les recevoir de qui que ce soit sans tes rendre; et vous voudriez que votre ambassadeur ne rendît pas les politesses qu'il reçoit dans le pays où il est envoyé ! Vous voudriez que votre nation fît ce que vous ne voudriez pas faire comme individus. Gela n'est ni admissible ni convenable; et la preuve, c'est que tous nos ambassadeurs qui aiment la munificence se sont ruinés, et que ceux qui vivent le plus modestement possible dépensent tous au delà de leurs appointements.
Je connais un homme très-capable qui est parvenu à mériter la confiance du prince auprès duquel il est envoyé, qui a su se faire estimer et écouter par lui. Mais est-ce le tout d'avoir acquis la confiance du prince? est-ce que, dans tous les pays, le prince décide seul? Non, c'est la société qui l'entoure. Si l'ambassadeur ne
peut s'approcher de cette société, communiquer avec elle, et lui montrer qu'un représentant de la France de Juillet n'est pas un désorganisateur, ainsi qu'on se le figure à l'étranger, mais un esprit sage et réglé, il n'aura aucune influence sur les déterminations de la cour auprès de laquelle il réside. (Vifs applaudissements au centre.)
On prétend tous les jours, et c'est sur quoi se sont fondés nos adversaires, on prétend qu'il suffit d'avoir de la capacité personnelle et de représenter la France pour avoir une grande influence ; qu'il suffit de dire dans les cours étrangères : Je suis un homme capable, un homme de mérite ; je représente la France, écoutez-moi !
Non, messieurs, quelque mérite que l'on ait, quelque puissance que l'on représente, il ne suffit pas de dire : Venez chez moi, venez pour que je vous voie, pour que je vous observe, et que je fasse un rapport à ma cour. (Rires et bruits divers.) Non, messieurs, les choses ne se passent ainsi nulle part. On va chez les gens, et, quand on y va, il faut, en retour, les recevoir chez soi. Personne, que je sache, n'accepte de rapports avec la société qu'à ces conditions.
M. le président du Gonseil. — Ce n'est pas dans les estaminets qu'on fait de la diplomatie.
M. Thiers. — Vous vivez, messieurs, dans les illusions ; vous êtes hors de la réalité : la réalité est telle que je vous la montre. Tous les jours, les ambassadeurs, quoique n'ayant pas de goût pour la munificence, ont été cependant obligés de faire des dépenses
considérables, et presque tous sont ruinés! (Nouvelles rumeurs aux extrémités.)
Napoléon, qu'on cite souvent, quand il a voulu faire, permettez-moi le mot, quand il a voulu faire des folies, quand il a voulu porter ses armes sur le Tage ou sur la Vistule, mettre ses frères sur des trônes, avoir des départements français en Hollande ou en Piémont , Napoléon , que vous appeliez alors un grand homme, animé du sentiment de la dignité nationale ; ce même Napoléon, si, d'autres fois, il a été un grand politique, s'il a eu des pensées profondes sur le culte, sur l'instruction publique, sur le rapprochement des partis, sur l'administration, vous l'appelez un despote ! Vous admirez son délire ; vous ne savez ni comprendre ni admirer sa profondeur. (Marques nombreuses d'adhésion.)
Eh bien, ce grand Napoléon savait qu'un gouvernement nouveau avait non-seulement besoin de s'entourer de victoires, mais aussi de se concilier l'esprit des nations de l'Europe. Malgré sa toute-puissance, il ne se croyait pas dispensé de plaire aux différentes cours, de chercher à s'introduire dans leur esprit. Il cherchait des hommes qui pussent lui convenir ; il choisissait ses généraux les plus distingués.
La République en faisait autant. Qui envoyait-elle à Berlin? son plus grand penseur, M. Siéyès. Qui envoyait-elle à Vienne? un de ses généraux les plus célèbres, depuis roi, Bernadotte. Certes la République n'avait pas plus que vous l'esprit d'aristocratie, mais
elle savait qu'on a beau être tout-puissant, il n'est pas possible d'intimer des ordres ; elle savait qu'en diplomatie on négocie, on ne commande pas, et que, pour cela, il faut étudier les convenances des cabinets, leur envoyer des hommes qui puissent leur plaire et réussissent à les pénétrer.
Quel que soit le gouvernement de la France, force lui sera toujours de choisir les hommes selon les puissances. A Madrid, il faudra un homme de grande naissance ; à Berlin, à Pétersbourg, un militaire ; à Londres, un profond diplomate. Et l'opposition ellemême, avec son rigorisme, se garderait bien d'agir autrement. Nous verrions si, arrivée au pouvoir, elle oserait rappeler tel diplomate qui a su faire considérer la France et lui assurer une immense influence ! Nous verrious si, pour être conséquente avec des idées folles et chimériques , l'opposition sacrifierait l'intérêt du pays, si elle l'immolerait pour rester conséquente ! J'espère pour elle que non. (Applaudissements au centre. Agitation aux extrémités.)
On se plaint tous les jours du choix des hommes, on se plaint de voir à Paris tous nos ambassadeurs ; mais, si toutes nos ambassades ne sont pas remplies, à qui la faute? C'est qu'il est aujourd'hui plus que jamais difficile de trouver des hommes ; c'est que la révolution de Juillet, qui promettait d'être si féconde en hommes, en a produit très-peu. (Exclamations diverses.) Non pas qu'elle soit stérile; non, grâce au ciel, la France de 1830 ne sera pas stérile, elle donnera des
4o8 TRAITEMENT DES AGENTS DIPLOMATIQUES.
hommes comme la France de tous les temps ; elle en donnera d'autant plus qu'un gouvernement éclairé cherchera davantage à affranchir toutes les facultés !
Mais on ne trouve pas d'hommes aujourd'hui. Savez-vous pourquoi? Parce que vous êtes saisis de deux grands vices d'esprit : d'une part l'esprit d'exclusion, de l'autre l'esprit d'économie mal entendu.
L'esprit d'exclusion est une maladie des temps de parti ; vous l'avez moins qu'en 1815, moins qu'en 1792, parce que notre temps est heureusement un peu plus exempt de passions; mais vous l'avez encore beaucoup malheureusement : vous ne voulez d'aucun des hommes qui ont servi l'ancien gouvernement.
Je sais bien toutes les raisons qu'on peut avoir d'en écarter un grand nombre ; mais sachez aussi que l'esprit d'exclusion est fatal quand on veut gouverner sainement, que Napoléon sut s'en défendre, qu'il appela tout le monde autour de lui, et que c'est ainsi qu'il sut rendre la France si riche, et qu'il sut si bien se faire servir! Il ne l'appauvrit pas en écartant une partie de ses enfants. (Nouveaux applaudissements .)
Or, tous les hommes qui ont servi l'ancien gouvernement écartés, vous manquez sur-le-champ d'un grand nombre de sujets utiles et capables. Sachez encore qu'un pays, quelque riche qu'il soit en sujets, n'a jamais ni un gouvernement ni une administration de rechange. (Rires d'approbation.) Dans la diplomatie surtout, ce sont les sujets les plus expérimentés que vous frappez ainsi. N'a-t-il pas fallu, en effet, que le
9 MARS 18 32. 4o9
gouvernement eût le courage de braver mille eriailleries pour se faire servir par l'homme le plus habile de l'Europe? (Mouvements en sens divers.)
Cet esprit d'exclusion vous prive donc d'un grand nombre d'hommes. Ce que j'appelle l'esprit d'économie mal entendu restreint encore vos choix, vous appauvrit encore davantage, en vous obligeant à ne choisir que clés hommes pourvus d'une fortune suffisante.
Vous vous imaginez sans doute être les bienfaiteurs exclusifs du pays, parce que vous vous montrez épris du goût des économies. Mais croiriez-vous par hasard que nous ne les aimons pas autant que vous ? (Rires et exclamations ironiques à droite et a gauche.)
Ne croyez pas que, lorsqu'on vient ici faire des calculs, méconnaître des faits, parler du budget sans l'avoir étudié, on prouve sérieusement qu'on aime les économies; on prouve seulement qu'on aime la popularité. (Bruit aux extrémités.) Je sais que vous pouvez l'aimer plus que nous, et je déclare que c'est plus que moi, car moi je ne l'aime pas du tout. (Applaudissements au centre. Agitation.)
M. Fioï. — Nous aimons la popularité qui est la récompense de l'indépendance et de la franchise d'opinion.
M. Thiers. — Eh bien, ce que j'aime, moi, c'est l'estime de mon pays, son estime éclairée, fondée sur les efforts que je ferai toujours pour lui être utile. (Nouvelle approbation des centres.) Je préfère les suffrages des hommes éclairés et honnêtes aux bruyantes accla-
mations de certains hommes. Si nous ne parlons pas économie aussi légèrement, aussi présomptueusement qu'une foule d'autres, c'est que nous cherchons le possible, et que le possible ne se prête pas à tous les rêves d'imaginations délirantes! (Interruption à droite.)
On a beaucoup crié, messieurs, contre la commission ; on s'est plaint de ce qu'elle n'avait présenté que 10 millions d'économies. Mais, je le demande, où sont donc les 500 millions, les 70 millions, les 40 même promis par certains de nos collègues? Où sont les systèmes nouveaux qu'on nous avait promis? Je mets ici au défi, messieurs, les amateurs d'économies, et je leur rappelle les promesses qu'ils avaient faites. Pourquoi ne sont-ils pas venus les tenir? (Rires au centre.)
On devait obtenir ici 8 millions, là 9, ailleurs h ou 5, et cependant personne n'est venu à cette tribune réaliser son dire. Savez-vous pourquoi? C'est qu'ici, arrivés au détail, sortis du vague de la discussion générale, nos collègues n'osent plus apporter des réductions que les faits démentiraient. En présence de la réalité, les chimères s'évanouissent. (Très-bien! très-bien!)
M. Beauséjour. — Vous avez rejeté les économies qu'on vous proposait.
M. Thiers. — Sans doute, on a repoussé telle ou telle proposition de détail, mais je défie l'interrupteur de citer les grandes économies du genre de celles dont je parle, les économies de 20 ou liO millions qui ont été proposées et repoussées.
M. Sal verte. — Et la révision sur les pensions?
M. Thiers. — Oh! sans doute, je sais bien, messieurs, qu'en touchant à l'amortissement et aux pensions, je sais bien qu'en voulant manquer à ses engagements, qu'en voulant violer la Charte, qu'en voulant abuser de la puissance de la victoire, nous aurions pu faire de grandes économies, je sais cela. A la condition de manquer à nos promesses, de fouler aux pieds les droits acquis, nous pouvions être aussi économes que vous. Mais nous ne voulons pas l'être ainsi. (Adhésion aux centres.)
Une nation grande et victorieuse ne saurait faire des économies à ce prix. Vous auriez été fâchés bien prochainement d'avoir exécuté de telles économies. Revenus de vos préoccupations d'un jour, vous les auriez regrettées. Dans un an, dans six mois, car des opinions aussi fausses ne durent pas davantage ; vous auriez fait envers vous-mêmes l'office de la postérité ; vous vous seriez accusés d'avoir violé ainsi et les principes et les lois. (Approbation aux centres. Murmures aux extrémités.)
J'ai été interrompu, messieurs, et obligé de m'éloigner de mon idée principale.
Je répète qu'à votre esprit d'exclusion s'ajoutant un esprit mal entendu d'économie, vous restreignez sans cesse le cercle de vos choix. Chaque jour, vous vous interdisez des sujets capables et qui feraient honneur à votre gouvernement.
Ces jours derniers, plusieurs députés recommandaient un sujet distingué ; le ministre répondit sponta-
né'ment, sans vouloir faire une épigramme : A-t-il de la fortune? Ce ministre cédait à un besoin, celui de tout gouvernement raisonnable , d'avoir un fonctionnaire qui remplît bien son rôle. En effet, quand il s'agit d'envoyer un préfet dans une grande préfecture, on se demande s'il pourra, par sa fortune, acquérir de l'influence; s'il s'agit d'un ambassadeur, on se demande s'il pourra soutenir l'éclat de son rang ; et cela l'opposition se le demanderait comme le ministère actuel, à moins qu'elle n'eût le goût assez étrange d'être mal servie, d'avoir des préfets sans influence, des ambassadeurs sans importance et sans considération !
Prenez-y garde, messieurs, vous faites, sans vous en douter, ce que la démocratie a fait bien des fois, c'est-à-dire de l'aristocratie. Ce n'est pas la première fois qu'il lui arrive, en croyant présomptueusement travailler pour elle, et pour elle seule, de travailler contre elle, de s'exclure même du rang qu'elle voulait se donner !
Malheureusement vous faites, de toutes les aristocraties, la plus sotte, celle de l'argent. (Bravos aux rentres. Rires ironiques aux extrémités.)
M. Dupin aîné, se tournant vers la gauche. — Vous auriez le pouvoir de la main gauche que vous feriez encore de l'opposition de la main droite, pour n'en avoir pas le démenti.
M. Thiers. — Je ne suis pas plus effrayé qu'un autre de l'aristocratie. Je ne crois pas qu'elle soit
prête à ressaisir son influence ; je ne crois pas qu'avec des intrigues et des conspirations de cafés ou de châteaux, elle soit prête à rétablir son empire. Je serais peu effrayé, en outre, de voir la grande propriété reprendre quelque ascendant; mais je dénonce un fait odieux, c'est qu'un homme de talent ne peut aborder aujourd'hui aucune carrière. Il ne peut entrer dans les finances, car il faut des cautionnements et de grands capitaux. Vous convenez qu'un magistrat ne peut se suffire, s'il n'a que ses appointements ; il ne se fera donc pas magistrat. II ne se fera pas sous-préfet, car, avec mille écus, on ne peut pas vivre avec femme et enfants, si l'on a le rang de premier fonctionnaire du lieu ; encore moins se fera-t-il préfet, car il n'y en a pas un seul cette année à qui ses appointements aient suffi. (Mouvements dubitatifs à droite.)
Entrera-t-il dans la carrière diplomatique? Non, sans doute, car aucun homme sans fortune n'a jamais dépassé, dans cette carrière, le grade de consul ou de secrétaire de légation ! Voilà donc le sort que vous faites à un homme de talent sans fortune ! Vous lui laissez l'armée, je l'avoue, à condition qu'il se contentera du célibat, et que des épaulettes bien méritées lui tiendront lieu de fortune ! (Bravo ! bravo !)
Ainsi, messieurs, sans vous en douter, ou plutôt en vous en doutant (on rît), voilà le but auquel vous tendez. Vous excluez le talent, et, comme on vous l'a dit hier, vous aurez plus de rapacités à bon marche, vous en aurez pour votre argent. Quand il fau-
dra composer votre parquet, par exemple, vous donnerez pour avocat à l'État le plus mauvais avocat du lieu.
Au reste, messieurs, ce qui me frappe dans ces projets, c'est leur vanité; oui, leur vanité ! Vos projets ne sont qu'illusions et que mensonges. Vous décrétez l'austérité, la simplicité ! . . . avant vous, bien avant vous, on a décrété aussi la simplicité et l'austérité.
Ce furent des législateurs autrement puissants que vous, des législateurs à qui il fut autrement donné qu'à vous d'agir sur la société, ce furent les législateurs de la Convention nationale, qui voulurent, par leurs lois, faire revivre les temps antiques.
Que leur arriva-t-il? Ce qui arrive quand on sort du vrai, ce qui arrive quand le législateur ment au temps, aux mœurs, à la réalité ; ils firent des lois qui n'ont été qu'un rêve : le mensonge fut suivi d'un éclatant démenti. Le Directoire, par ses désordres, ses débauches effrénées, ses dilapidations, vint donner un triste et scandaleux démenti à cette austérité, qui n'était qu'un excès de barbarie. Ces mêmes hommes, qui avaient décrété l'austérité spéciale, vinrent un an après afficher tous les désordres. (Bravos au centre.) Il fallut qu'un grand homme, aussi sensé qu'il était grand, vînt mettre un terme à cette confusion. (Interruption à gauche.)
M. Demarçay. — Comment! c'est un historien de la Révolution qui parle comme cela ! . . .
M. Thiers. — Oui, je le maintiens, fiers législateurs
que vous êtes, vous n'avez pas le pouvoir de changer les mœurs !
Votre main est trop faible pour y atteindre ; étendez-la, et les mœurs vous échapperont toujours. Ne mentez donc pas dans vos lois, si vous voulez qu'elles se réalisent. La Convention mentit, je le répète, et le Directoire lui donna un scandaleux démenti. Il fallut que Napoléon vînt rétablir les choses dans la vérité, qu'il établît lui-même un luxe, mais un luxe grand, régulier, avouable, un luxe qu'il savait bien devoir être peu coûteux, car le luxe que l'État ordonne lui-même n'est pas celui qui ruine.
Le luxe public, ordonné pour le service de l'État, sert toujours à sa grandeur. Et je vous souhaite d'acquérir avec vos projets autant de juste considération que le grand homme sut en donner à son gouvernement naissant. (Vive approbation aux centres.)
Malgré ces paroles si éloquentes et si sensées, la réduction proposée fut adoptée.
La session ouverte en août 1831 avait été close en avril 1832, et depuis lors s'étaient passés de graves événements. A la suite d'une visite faite aux cholériques dans les hôpitaux de Paris, M. Casimir Périer était tombé malade et avait succombé le 26 mai. M. de Montalivet avait quitté l'instruction publique pour le remplacer à l'intérieur, et à la tête de l'Université avait été placé M. Girod de l'Ain, président de la Chambre des députés. Peu de jours après était également mort le général Lamarque, et le soir même de ses obsèques avait éclaté l'insurrection des 5 et 6 juin. D'un autre côté, la duchesse de Berry s'était rendue en Vendée, et sa présence y avait provoqué une prise d'armes légitimiste. Ce double soulèvement avait été réprimé avecénergie, et l'ordre avait bientôt été rétabli. Mais, parlementairement, le cabinet était faible-, aucun de ses membres n'était orateur : les chefs reconnus de la majorité , MM. Thiers, Guizot, Dupin, n'en faisaient pas partie, et il était difficile que, composé comme il l'était, il pût aborder la session prochaine. Le 11 octobre, fut donc constitué, sous la présidence du maréchal Soult, ministre de la guerre, un i. 30*
ministère dans lequel entrèrent le duc de Broglie aux affaires étrangères, M. Guizot à l'instruction publique, M. Humann aux finances, et M. Thiers à l'intérieur. Toutefois ce dernier n'avait dans ses attributions ni le personnel administratif ni l'administration départementale et communale, qui étaient rattachés au ministère du commerce et des travaux publics, dont M. d'Argout restait le titulaire; mais, comme la sûreté générale dépendait de son département, ce fut par ses soins que, peu de jours après, la duchesse de Berry fut arrêtée à Nantes. La session fut ouverte le 9 novembre, et, à l'occasion de la discussion de l'adresse, l'opposition, par l'organe de MM. de Sade, Havin et Salverte, vint reprocher au gouvernement de s'éloigner de plus en plus des principes de la révolution de Juillet pour se rapprocher de ceux de la Restauration. Cette conduite avait mécontenté les républicains et donné de la confiance aux légitimistes : on avait usé de rigueur envers les uns, de tolérance envers les autres ; les premiers, irrités, avaient fait l'insurrection de juin; les autres, encouragés, avaient levé le drapeau de la guerre civile en Vendée. Après un discours de M. d'Argout, qui tint à justifier tous les actes de l'administration précédente, principalement en ce qui concernait les troubles de la Vendée, M. Thiers prit la parole sur la question de politique générale, défendit le système de gouvernement pratiqua depuis deux ans, et développa le programme de modération, de prudence et de fermeté, que comptait suivre le cabinet auquel il avait l'honneur d'appartenir.
Messieurs,
Nous espérions tous que les discussions orageuses de l'année dernière ne se reproduiraient pas dans la session actuelle, et que nous ne donnerions pas encore le spectacle de ces séances plus dignes, il faut le dire, d'une cour d'assises que d'une assemblée délibérante. Cependant, messieurs, s'il dépend de nous, ces espérances, ces vœux, ne seront pas trompés. Malgré les interpellations qui nous ont été adressées, nous tâcherons de ne pas faire dégénérer les heureuses dispositions que nous avons apportées ici. Je répondrai brièvement aux questions de M. Salverte et rentrerai le plus tôt possible dans un sujet plus digne de vous et de nous ; je veux parler du système du gouvernement et des intérêts généraux de la France.
L'honorable M. Salverte a éprouvé hier une susceptibilité que j'honore; il a voulu, pour lui et ses collègues, repousser le reproche d'avoir contribué aux sanglantes journées de juin. Je comprends cet empressement à repousser un reproche de ce genre ; mais, je le demande, qu'avait-on dit? que, clans l'exaltation déplorable de juin, le compte rendu avait été peut-être une cause de plus d'irritation. Le reproche se réduisait donc à quoi? à un reproche d'imprudence, au reproche d'avoir fait une démarche inopportune. Mais M. Salverte, de quoi nous a-t-il accusés, nous ou nos
prédécesseurs? d'avoir souffert, provoqué l'horrible attentat de juin, d'avoir souffert l'invasion de Mme la duchesse de Berry en Vendée. Messieurs, je l'avoue, je ne me sens pas la force de repousser un reproche de ce genre. Je crois que la Chambre en a fait justice; je crois qu'elle a déjà jugé si, sur ces bancs, si, parmi les hommes qui les occupent, si, parmi ceux qui les ont occupés antérieurement, il y a des hommes capables de tendre des guet-apens à la population de Paris, de provoquer la révolte, l'effusion du sang, pour avoir le barbare plaisir de la réprimer ; si parmi eux il y a eu ou il y a des complices de la Vendée ou de la chouannerie. Je vais me hâter de répondre à quelques questions pour rentrer le plus tôt possible dans un sujet qui, je le répète, est plus digne de la Chambre ; je veux parler des intérêts généraux de la France. (Marques d'adhésion.)
On a demandé s'il y avait eu complot prémédité, s'il y avait eu ce qu'on appelle une conjuration. Messieurs, je ne croyais pas que les hommes de juin fussent dignes d'assez d'intérêt pour qu'à cette tribune on vînt prendre le soin de mesurer le degré de leur culpabilité... (Sensation.) Je n'apporte ici que des pièces juridiques. Si l'on entend par complot une conjuration composée de quelques individus désignés d'avance, dont le nombre est limité, qui travaillent en secret, dont les projets sont prêts pour un certain jour, alors, je l'avoue, il n'y a pas eu conjuration dans les journées de juin. Si, au contraire, par complot on entend
une masse anarchique d'individus se connaissant à peine les uns les autres, toujours prêts à attaquer le gouvernement les armes à la main pour le renverser, il y a eu complot. J'en appelle ici à la population de Paris. (Plusieurs voix : Oui! oui! c'est vrai!)
Du reste, il y a des preuves positives, irrécusables, des preuves juridiques, qui démontrent qu'avant les journées de juin on méditait le renversement du gouvernement. On n'avait pas fixé le jour de l'attaque, mais on n'attendait qu'une occasion, on la cherchait de tous ses vœux.
Il y a un accusé, le sieur Lépine, qui a été condamné à cinq ans de prison pour embauchage à l'effet de proclamer la république au convoi du général Lamarque.
Le sieur Thillement a été condamné à dix ans de détention pour avoir enrôlé des hommes qui devaient prendre part aux événements de juin.
Le sieur Oreilly a été, il y a trois ou quatre jours, condamné à la déportation, entre autres sujets pour avoir déposé dans un certain lieu des munitions, (5,000 pierres à fusil, de la poudre, des cartouches et desépinglettes.
Je demande maintenant s'il y a eu préméditation lorsque des hommes ont été condamnés pour avoir fait des préparatifs de ce genre?
Le sieur Botsay, valet de chambre, autant que je m'en souviens, d'un grand seigneur de l'ancienne cour, a été condamné à dix ans de détention pour
avoir enrôlé des carlistes pour l'insurrection du 6 juin. {Mouvements divers.) Il a été condamné par les tribunaux. Je n'apporte ici que des preuves juridiques.
Le sieur Lecouvreur a été condamné à mort, parce que, le 5 juin, à cinq heures et demie, se rendant chez lui, il avait dit à une fille de service : « Donnez-moi ce que vous savez. » Et ee que vous savez, c'étaient des paquets de cartouches ; des témoins l'ont déposé, et, sur ces dépositions, Lecouvreur a été condamné à mort.
Ainsi, vous le voyez, s'il n'y avait pas, comme dans l'événement de la rue des Prouvaires, ce qu'on appelle une conjuration, c'est-à-dire une réunion de quelques individus désignés d'avance, agissant dans le secret et de concert, il y avait complot anarchique d'hommes toujours prêts à agir, n'attendant que la première occasion pour s'armer contre le gouvernement et le renverser.
Maintenant j'arrive au drapeau rouge. M. Salverte, mal instruit des faits, vous a dit qu'un sieur Geoffroy, accusé d'avoir porté ce drapeau rouge, n'avait été condamné que comme receleur, tandis qu'un autre individu, désigné comme étant le vrai coupable, avait été ensuite acquitté à l'unanimité.
M. Salverte. — Il a été condamné à un mois de prison. C'était le nommé Peyron. Quant au sieur Sugier, condamné d'abord par contumace comme instigateur, il s'est présenté depuis, et a été acquitté à l'unanimité.
M. le ministre de l'intérieur. — Il y a, ce me semble,
peu de différence entre mon assertion et celle de M. Salverte. Quoi qu'il en soit, il y a eu quelques individus condamnés à l'occasion du drapeau rouge ; ce sont les sieurs Geoffroy, Peyron et Oreilly. Quand il n'y aurait eu que le sieur Geoffroy, on ne peut mettre en doute si le drapeau rouge appartenait aux hommes de juin : car le sieur Geoffroy a déclaré devant la justice que le. drapeau rouge trouvé clans son lit provenait d'un élève de l'École polytechnique. Ce n'est pas tout. Le sieur Peyron a avoué à la justice qu'il avait arboré le drapeau rouge ; mais, comme il se trouvait dans un état d'aliénation mentale, il a été condamné à un mois de prison. Il a dit que c'était le sieur Sugier qui avait écrit sur son drapeau les mots : Liberté ou la mort] Mais le sieur Oreilly a été condamné il y a trois jours pour avoir arboré le drapeau rouge en juin.
M. Salverte, au lieu d'accuser le gouvernement, s'est borné à élever des doutes, et des doutes sont pires, je le répète, que des accusations; car celui qui accuse est obligé de produire des preuves; mais celui qui est l'objet des doutes se trouve dans la nécessité d'apporter lui-même des preuves pour les dissiper. (Marques d'adhésion . )
Si M. Salverte avait mieux connu les faits, les avait mieux étudiés avant d'élever des soupçons contre le gouvernement, il aurait reconnu que le drapeau rouge a été arboré dans les journées de juin par des hommes déclarés coupables d'attentat par la justice.
Quant au fait qu'on n'a abordé ici qu'avec une
sorte de défiance, une sorte d'horreur pour l'accusation qui aurait pu en résulter contre le gouvernement, savoir, que des hommes se seraient trouvés dans les barricades, tirant contre la garde nationale et se remettant ensuite dans les rangs de la garde nationale elle-même, je déclare qu'un pareil fait n'a pas besoin d'être repoussé par des preuves. Gomment, en effet, supposer un gouvernement qui aurait provoqué luimême la révolte, qui aurait envoyé des hommes qui tour à tour se seraient portés dans les rangs des assassins et dans les rangs de ceux qui les combattaient ? Gela n'est pas possible.
Je vais aborder le fait qui y a donné lieu. La préfecture de police, obligée d'envoyer la garde municipale, qui est sa seule armée, aux endroits où le feu était le plus vif (et l'on sait avec quel courage la garde municipale s'est conduite dans ces circonstances et les pertes qu'elle a éprouvées), la préfecture de police se trouvait dépourvue de troupes. Les habitants de la Gité, dans laquelle il y a beaucoup de petites rues où se cachent les malfaiteurs, demandaient des secours : on fut obligé d'envoyer la brigade de sûreté ; elle est accourue sur les lieux avec des armes. Elle a saisi des repris de justice qui s'y trouvaient et qui ne méditaient que le pillage, car il y en a eu deux condamnés pour ce fait. La brigade de sûreté a délivré ce quartier de brigandages, et les habitants de la Cité, j'en ai la preuve, ont remercié M. le préfet de police des services qui leur avaient été rendus.
Ainsi voilà les faits suffisamment justifiés, j'aime à le croire, aux yeux de cette assemblée, qui sait bien que, parce qu'un homme de député devient ministre, il n'est pas pour cela capable des actes les plus odieux. (Marques d'adhésion . )
Je me serais étendu sur les événements de l'Ouest, si déjà un de mes honorables collègues ne s'était empressé de vous prouver par des faits positifs, qu'avant nous, la plus grande activité avait été déployée pour saisir Mme la duchesse de Berry et pour faire cesser dans l'Ouest une déplorable guerre civile. Je pense que la Chambre me permettra de ne point insister davantage sur ces tristes détails. Je vais entrer dans une discussion plus grave, plus utile, dans celle qui se rattache au système général du gouvernement.
M. Salverte. — Monsieur le président, je crois qu'il est juste, avant que M. le ministre entre dans cette nouvelle discussion...
Voix nombreuses. — Non, non! n'interrompez pas! laissez parler !
M. Salverte. — Il me semble qu'il vaut mieux me laisser d'abord répondre aux faits ; M. le ministre pourra ensuite nous exposer son système.
Voix diverses. — Non, non, laissez continuer!
M. le ministre de l'intérieur. — J'obéirai aux ordres de la Chambre. Si elle croit plus convenable...
Voix nomrreuses. — Non, non ! parlez, parlez!
M. le ministre de l'intérieur. — Vous vous sou venez, messieurs, que, dans la session dernière, les tra-
vaux les plus sérieux ont souvent été interrompus par des retours fréquents sur le système général du gouvernement. La Chambre s'est plainte plusieurs fois que les travaux les plus importants fussent suspendus par des discussions intempestives. Pour éviter le retour de cet inconvénient, il faut nous expliquer une fois pour toutes.
Je ne viens pas, messieurs, vanter le système du gouvernement, opposer des éloges à des diatribes ; je crois que les éloges ne valent pas mieux que les diatribes. Je viens opposer des faits à des attaques qui me semblent à moi des déclamations.
Mon but n'est pas de présenter le système du gouvernement comme un chef-d'œuvre d'habileté. Je reconnais que les hommes sont toujours inférieurs aux événements. Je demanderai seulement à nos adversaires quel système ils ont à opposer au nôtre ; car il ne suffit pas toujours de blâmer la paix, de blâmer la guerre, de blâmer l'arrestation de la duchesse de Berry, il faut dire aussi ce qu'on aurait fait soi-même en pareille occasion. [Très-bien! très-bien!)
Mes paroles ne seront point irritantes ; mon but est la conciliation, et c'est dans cette vue que je me propose de donner des explications définitives.
Le gouvernement sait bien, messieurs, ce dont ses adversaires l'accusent, et je vais vous le dire. Si je ne me trompe, voici ce qu'ils disent chaque jour : Une révolution a eu lieu; on la méconnaît, on la renie; on se rattache à la Restauration, à son système d'adminis-
tration civile, à son budget d'un milliard, à ses préjugés rétrogrades ; on continue toutes ses erreurs : qu'arrive-t-il de là? c'est que le parti légitimiste relève la tête; ses espérances et son audace se raniment; d'autre part, le parti patriote s'indigne, s'exaspère avec raison, et on le persécute. Ainsi, dit-on, au dedans, égards et mollesse pour les uns, colère et calomnies contre les autres; au dehors, système de soumission et de condescendance envers l'étranger.
Au lieu de grandir la révolution de Juillet, on l'amoindrit; on a laissé périr autour d'elle toutes les révolutions qui devaient lui donner un appui. Une seule a obtenu un peu plus de ménagement, parce qu'elle était à nos portes.
Voilà les reproches que l'on nous adresse, et, en les résumant, je ne crois rien avoir omis, négligé, dissimulé. {Marques d'adhésion.)
Eh bien, messieurs, je vais opposer à ces accusations, non pas un panégyrique, mais des faits. Vous jugerez comment, dans les circonstances qui existaient, des hommes, d'une prudence médiocre si vous voulez, étaient portés à se conduire.
Une révolution a eu lieu... (Que signifient ces mots?) Je défie mes honorables collègues d'aller plus loin que l'interprétation que je vais donner à ces mots. Une révolution a eu lieu : qu'est-ce à dire? Ces! que la France s'est à jamais séparée de cette famille aveugle que l'expérience et les malheurs n'ont jamais pu éclairer, qui n'a jamais pu comprendre les besoins
de son siècle, et qui a violé toutes les lois qu'elle avait elle-même juré de maintenir.
Il n'y a rien autre chose clans ces mots : 11 y a eu une révolution. 11 n'y a rien au delà de la monarchie représentative, sincère, sans restriction, sans dissimulation. Voilà ce que signifient ces paroles : Il y a eu une révolution.
Voyons maintenant, messieurs, si les faits répondent aux paroles. A l'égard de la dynastie déchue, elle est à jamais séparée de la France ; elle l'a été sans violence, sans condamnation, sans confiscation, et, de plus, sans humiliation. On a cru que ce rôle convenait à la révolution de Juillet, et l'exemple de la modération nous avait été donné par ces hommes honorables dont une partie se trouve aujourd'hui dans les rangs de nos adversaires, et qui ont conduit la famille déchue jusqu'aux côtes de Cherbourg. [Sensation.)
On a cru, je le répète, que ce rôle convenait mieux à la révolution de Juillet ; qu'elle ne devait pas prononcer de confiscation ; qu'il ne fallait pas enfin qu'elle ressemblât à la Restauration, qui avait prononcé des peines, qui avait mis des têtes à prix, qui avait enfin commis de ces actes dont rougit une nation lorsque dix années se sont écoulées. (Vif mouvement d'adhésion.)
A côté de ces sentiments généreux, auxquels votre caractère français applaudit, croyez-vous qu'il y ait eu faiblesse de la part du gouvernement? Vous allez en juger.
Lorsque le bruit du débarquement de Mme la duchesse de Berry s'est répandu, on n'a pas manqué de dire : Le gouvernement n'osera pas la saisir. Eh bien, messieurs, du moment où la nouvelle de son arrivée en France a été reçue, l'ordre de l'arrêter a été signé. Lorsque le ministère dont j'ai l'honneur de faire partie est arrivé aux affaires, il a persisté dans la résolution dès longtemps prise d'arrêter la duchesse de Berry. Nous avons compris parfaitement toute la gravité d'un pareil acte ; nous avons voulu, en exécutant les lois, séparer d'une manière nette et formelle la révolution de Juillet de la dynastie déchue.
Voilà pour la dynastie; j'arrive aux institutions. Que signifient ces mots : « Il ne faut pas ressembler à la Restauration? » rien, si ce n'est qu'il faut éviter toutes ses fautes. Quelles sont ces fautes, messieurs? Lorsque la France arriva à la Restauration, elle sortait des mains de la Révolution et de l'Empire ; elle avait des lois civiles excellentes, une législation, œuvre de tout ce que quarante ans d'une vie nouvelle avaient produit d'hommes libres. La France avait encore une administration régulière : que lui manquait-il donc? Une monarchie représentative sincère, avec son action lente et graduelle qui seule eût pu lui assurer les bienfaits d'un État florissant et tranquille. Le pouvoir qui avait précédé la Restauration avait laissé dans notre législation un vice radical, celui de ne jamais donner à la France un moyen de représentation nationale.
Cependant, en 1828, vous vous en souvenez, messieurs, une majorité nationale aurait pu nous donner ce que depuis quinze ans nous réclamions en vain. La Restauration méprisa cette majorité. Dans cette seule faute se résument toutes ses fautes, et c'est pour la punir qu'une révolution a eu lieu.
Quelle est donc la faute grave qu'il fallait éviter? Ne pas violer la majorité, la majorité qui n'est autre chose que la traduction du principe de la souveraineté du peuple. Il fallait adopter ce principe. Eh bien, donc, quand a-t-on violé la majorité? quand, je vous le demande?
Le ministère de l'illustre Périer a dit tous les jours : Le gouvernement est difficile, il est même impossible, si vous ne me donnez la majorité ; si vous ne me l'offrez, je suis obligé de quitter les affaires. Il a répété cela tous les jours, et vous lui avez donné la majorité. (Marques prolongées d'assentiment.) Le ministère a dit en toute sécurité que la mort de cet illustre ministre avait laissé une place vacante. Le ministère déclare donc qu'il vient dans l'espoir d'avoir la majorité. Qu'on dise quel jour, quel instant, le gouvernement a manqué aux principes pour l'accomplissement desquels il vous demande la majorité.
On se plaint des institutions qui ont été données : on dit qu'au lieu de l'aristocratie de naissance, nous avons l'aristocratie de la Chambre des pairs ; que cent mille individus décident du sort du pays ; on dit que cela ressemble à la Restauration. Qui a fait ce mal, de
la pairie ou de la Chambre des députés, de la majorité ou de la minorité ! Je le demande, à l'égard de la pairie, quel parti nos collègues auraient-ils voulu qu'on prît? Qui voudrait d'un système de gouvernement, qui voudrait d'une monarchie, qui dût plus tard aboutir à la République? Qui voudrait entourer le trône d'institutions républicaines ?
« M. Odilon-Barrot. — Je demande la parole. »
M. le ministre de l'intérieur. — Non, messieurs, une majorité croyant qu'il fallait, non pas la monarchie provisoire, mais définitive, et que, par conséquent, il fallait entourer le trône d'institutions monarchiques, cette majorité a voté pour que la pairie fût à la nomination royale ; la pairie telle que vous l'avez faite a été l'œuvre de la majorité.
La loi électorale a été faite, non pas par la majorité, mais par la presque unanimité de cette Chambre, et lorsque l'on demandait que le cens électoral fût porté à 200 francs ; et il doit vous souvenir que, dans cette séance, on a dit, à si juste titre, qu'avec une semblable loi « la France serait le pays le plus libre de la terre. »
A côté de ces institutions vraiment libérales venaient naturellement se placer des institutions municipales en accord avec les nouveaux besoins du pays. Le gouvernement, il est vrai, ne vous a pas encore présenté ce projet de loi; mais à qui la faute? est-ce au gouvernement que vous l'imputerez ou à ceux qui ont si intempestivement suspendu le cours de vos tra-
vaux législatifs par des digressions continuelles? Je le demande : est-il un gouvernement qui dans deux ans ait pu sagement et complètement se constituer.
On nous dit que ce ne sont pas seulement des institutions que l'on réclame du gouvernement, mais des réformes et de grandes réductions dans ses dépenses; ce sont les abus et les charges de l'administration que l'on blâme. Ces abus, ces charges, messieurs, sont-ils l'œuvre du gouvernement de Juillet, et ne sont-ils pas un triste héritage que nous a laissé la Restauration et qu'il nous a été impossible de répudier?
Mais, messieurs, de qui notre administration estelle l'œuvre? De l'Assemblée constituante, qui a remplacé la division en provinces par la division en départements; elle est aussi l'œuvre de la Révolution et de l'Empire, c'est-à-dire des génies à la fois les plus novateurs et les plus politiques. Eh bien, une administration qui datait de notre révolution même ne devaitelle pas être traitée avec égards?
Qu'a fait le gouvernement? Il a examiné, il a discuté, il a soumis cette administration à vos discussions, et vous a dit qu'elle était susceptible de perfectionnement, car toute chose en est susceptible. Mais il a ajouté que cette administration n'était pas coupable de nos grandes dépenses, et que nos dépenses devaient être imputées aux charges que nous a laissées le passé, et à ces charges seulement. Il a dit qu'il fallait supporter ces charges; qu'il fallait payer notre dette et la payer entièrement; que, par ce moyen, vous
obtiendrez plus tard, non-seulement une réduction sur l'amortissement, mais une réduction sur l'intérêt, qui est de tous ces moyens d'économie le plus réel et le plus incontestable.
Le gouvernement nous a dit, au sujet des pensions, qu'il fallait laisser faire le temps, que le temps nous délivrerait tôt ou tard des récompenses accordées à des services qu'il avait peut-être mal à propos rémunérés; mais il a ajouté qu'il valait mieux supporter cet inconvénient que de se laisser entraîner inconsidérément à la violation des lois. Il vous a demandé en même temps un nouveau système sur les pensions; il a livré à vos méditations le système sur l'amortissement et sur les pensions. Peut-on dire sérieusement que le gouvernement est coupable de toutes ces dépenses ? Est-ce que vous ne les avez pas votées librement? Est-ce que vous n'avez pas pénétré dans tous leurs détails? Le budget a été soumis pendant cinq mois à une commission et quatre mois aux délibérations de cette Chambre. Eh bien, la commission vous avait proposé 10 millions d'économie; à la pratique vous avez reconnu qu'on n'en pouvait réaliser que 8 millions. Et quels motifs le gouvernement pouvait-il avoir de maintenir ces dépenses excessives? Un seul : la nécessité. Il l'a soumis à votre délibération; vous en avez décidé comme lui.
A l'égard des partis, on a dit que cette continuation du système de la Restauration a relevé le parti de la dynastie déchue, et, froissant le parti patriote, l'a
poussé jusqu'à la révolte. Eh bien, messieurs, je vous le demande, vous avez pu juger des faits : quelle est la cause des désordres de la Vendée? Serait-ce faiblesse du gouvernement? Serait-ce le défaut d'énergie et de mesure dans les actes, ou bien ces souvenirs invétérés, implacables, d'un parti qui croit que la France lui appartient, qui ne veut l'abandonner à aucun prix, qui s'imagine qu'il n'y a qu'à paraître pour faire tomber sur-le-champ le gouvernement existant et faire tomber le drapeau qu'il arbore?
N'est-ce pas à ces illusions que sont dus les malheurs de la Vendée? Le gouvernement pouvait-il empêcher les conspirations des royalistes? Pouvait-il leur refuser des passe-ports? Pouvait-il, au moyen d'une loi d'exception, aller saisir dans leurs châteaux des hommes qui pouvaient former de mauvais projets? Le gouvernement ne le pouvait pas : il assistait à leurs menées; il les surveillait avec soin. Quand elles ont éclaté, il a pris des mesures ; partout la révolte a été bientôt repoussée ; à peine quelques centaines de malfaiteurs, à l'instigation d'hommes aveuglés, se sont-elles levées à la suite de la duchesse de Berry.
Et encore, messieurs, lorsque la crise a éclaté, lorsque la duchesse de Berry a paru dans la Vendée, son parti lui-même s'est ému; sa famille l'a condamnée; les sages du parti lui ont écrit qu'elle avait tort; tous l'ont suppliée de renoncer à ses desseins : les uns lui ont écrit, les autres y sont allés. (Les regards
se portent sur M. Berryeri rire général et prolongé.) Tous l'ont suppliée de renoncer à ses projets. (On rit.) Je n'ai point l'intention, messieurs, de lancer des épigrammes dans un sujet aussi grave; ce que je veux prouver, c'est que tous ceux qui, dans son parti, avaient quelque bon sens, se sont effrayés pour elle et pour sa cause : les uns lui ont écrit, les autres lui ont dit de vive voix qu'elle avait tort ; sa famille même l'a conjurée d'abandonner ses projets; tout le monde n'a eu qu'un cri : Il n'est pas temps ! C'est que tous ceux qui connaissaient l'état de la France savaient que le gouvernement n'avait pas persécuté, qu'il n'avait rien fait pour s'aliéner le clergé, pour détruire la confiance des populations ; ils savaient que le pouvoir n'avait pas excité ces sentiments qui pouvaient rendre une insurrection possible; car, messieurs, qu'on le sache bien, la modération n'est pas de la faiblesse, c'est une force et une force active, qui sait rallier à elle tous les partis et toutes les opinions. (Très-bien!)
La modération dont le gouvernement a usé à l'égard du parti légitimiste lui a enlevé plus de partisans que n'aurait fait la violence, et cette modération honore la Révolution qui a su traverser deux espèces de guerres civiles, celle de la république et de la contre-révolution, sans le secours de lois nouvelles.
Quant à ce parti patriote qu'on nous représente comme persécuté, traqué dans les rues, à ceux qui, dans les journaux, attaquent tous les jours le gouvernement dans ses fondements mêmes, les uns par le
mot de légitimité, les autres par le mot de république, je le demande à toutes les consciences : à qui est le tort de l'agression, le tort des malheurs que nous avons à déplorer? Est-ce à ces hommes ou au gouvernement?
Il y a des hommes qui s'imaginent que la monarchie représentative est une institution vieillie, que le pays, l'Europe, le monde entier, marchent vers la république, et qui disent qu'il faut l'attendre du temps; d'autres qui disent qu'il ne faut pas attendre, et qu'il faut diriger vers la république les efforts des esprits généreux; d'autres qui, animés de passions déplorables, arborent le drapeau rouge ; d'autres qui pensent qu'il suffit d'un acte de la volonté clu cabinet français pour créer dans l'Europe des limites nouvelles et donner la liberté à tous les peuples. Il y a des esprits de toutes les espèces.
Pour ceux qui veulent la république aujourd'hui, qui la veulent dans vingt ans ; pour ceux qui prétendent changer la carte de l'Europe par leur seule volonté, le gouvernement ne pouvait que les mécontenter; il a fait ce qu'il a pu, il les a éclairés de son mieux, et par toutes les voies qui lui étaient ouvertes. Mais, lorsqu'ils ont attaqué le principe même du gouvernement, quand ils sont remontés jusqu'à la majesté royale, quand ils ont couvert d'outrages cette famille que vous avez crue digne de régner sur la glorieuse nation française (Applaudissements), le gouvernement a-t-il dû laisser les lois sans exécution? Quand ils ont
paru clans les rues, quand ils ont versé le sang de la garde nationale et de la troupe de ligne, le gouvernement a-t-il dû rester inactif? a-t-il dû les laisser faire des barricades dans Paris, mettre le feu, tenter le pillage ? N'a-t-il pas dû, au contraire, s'élever contre eux et faire prévaloir les lois? (Oui, oui!... Très-bien!)
Si le gouvernement a attaqué ceux qui s'appellent exclusivement les patriotes, s'il les a attaqués par la presse, s'il les a attaqués par les armes, le tort n'en est pas à lui ; car c'est avec douleur qu'il le faisait, car c'est avec douleur qu'on se sépare des hommes avec lesquels on a combattu pendant quinze ans, qu'on se voit obligé de leur faire des procès et des charges de cavalerie. (Nouvelle approbation des centres.)
Je demanderai à nos honorables adversaires comment ils auraient fait dans toutes ces circonstances? Je crois qu'il leur sera difficile de répondre, je crois qu'il eût été impossible de faire autrement que le gouvernement actuel.
Quant au dehors, je le demande à tous les hommes de bonne foi : quelle a été la pensée de la France, quelle a été la pensée de l'Europe au moment de la révolution de Juillet? Il n'y a pas eu, même parmi les hommes dont les préjugés sont différents des nôtres, il n'y a pas eu un honnête homme en Europe qui n'ait dit : « La nation française avait raison; elle a vu ses lois violées, elle a bien fait de les venger. » Ce sentiment, on l'a éprouvé en France, dans toute l'Europe, et même dans les cabinets.
Mais la crainte a suivi ce mouvement d'approbation : la France, s'est-on dit, va de nouveau être livrée à deux passions, à deux esprits : l'esprit de conquête, l'esprit d'anarchie.
L'esprit de conquête n'était peut-être pas celui qu'on redoutait le plus; mais ce qui inspirait des alarmes, c'était l'esprit d'anarchie. Tout le monde craignait que la France, livrée à cette passion, ne produisît encore un bouleversement universel.
Qu'a dû faire le gouvernement pour rassurer les honnêtes gens de tous les pays? 11 a dû prouver qu'il voulait se conduire en gouvernement régulier, c'està-dire qu'il reconnaîtrait les traités existants, et qu'il partirait de cette base pour négocier, au lieu de débuter par déchirer les actes qui le liaient avec l'Europe.
Ensuite il a dû interdire ce qu'on appelle vulgairement la propagande i il a dû condamner ceux qui, à Bologne, à Modène, à Varsovie, excitaient des malheureux à se soulever, et qui les excitaient sans avoir les moyens de les soutenir.
Quel a été le résultat de cette politique? Vous le voyez, messieurs ; c'est que partout la France a conquis l'estime du monde, cette estime qui, dans notre siècle, commande aux gouvernements absolus autant qu'aux gouvernements libéraux.
Mais là où il y avait gouvernement libéral, gouvernement national, en Angleterre, par exemple, la France a trouvé une noble alliée qui a dépouillé de vieux préjugés pour se rapprocher d'elle, et ne plus céder
qu'aux sympathies que notre révolution lui inspirait. [Très-bien! très-bien !)
Là, la France a recueilli le prix de cette politique, qui consiste à se renfermer dans les traités existants, et à condamner l'esprit de révolte dans les pays où on le ferait éclater.
Qu'en est-il résulté? On dit que la France a sacrifié toutes les nations qui ont imité son exemple, toutes les révolutions qui auraient pu appuyer la sienne.
La France aurait voulu pouvoir aller au secours des nations généreuses qui ont été séduites par l'exemple de Juillet, elle aurait voulu pouvoir maintenir la liberté chez elles ; mais il ne dépendait pas d'elle de le faire. Elle a autant souffert que la Pologne quand le cri lugubre est venu lui apprendre que Varsovie était tombée; mais tout ce qu'elle a pu faire a été de déclarer qu'on ne disposerait pas des destinées de la belle Italie sans qu'elle intervînt; car il ne dépendait pas seulement de l'Autriche de s'intéresser à elle : de ceux qui s'intéressaient à l'Italie, la France était la plus puissante, la plus bienveillante, la plus empressée.
A l'égard de la Belgique, la France doit être hère de la manière dont elle a soigné ses intérêts. Je le demande : il y avait à côté d'elle un royaume qui, à toutes les époques, avait été organisé pour arrêter ce qu'on appelle son ambition. Eh bien, sans guerre, et par l'effet de ses seules négociations, ce royaume a été brisé : au lieu de ce royaume des Pays-Bas, qui
n'avait été qu'une limite hostile pour la France, il a été créé, par la seule voie des négociations, un royaume ami, qui lui sert de limite, mais de limite pour elle et non pas contre elle.
Je le demande aux hommes éclairés de cette Chambre (et ils sont en très-grand nombre), à quelle époque a-t-on vu défaire et faire des royaumes sans la voie de la guerre? Peut-on dire d'une nation qui a obtenu des résultats pareils, qu'elle est une nation humiliée en Europe et qui s'y trouve sans influence? {Vive approbation aux centres.)
On vous a dit que ces longues négociations aboutissaient à la guerre... Fallait-il, lorsque le traité était fait, lorsque plus d'un an avait été laissé à tous les signataires du traité pour l'exécuter, lorsque les puissances qui s'y trouvaient intéressées avaient été appelées itérativement à l'accepter, fallait-il que la France consentît plus longtemps à un état d'incertitude qui pouvait compromettre la paix générale de l'Europe? Ne fallait-il pas mettre un terme à ces négociations de la longueur desquelles on se plaint, et déclarer à l'Europe que les traités seraient exécutés?
Qu'il me soit permis de m'étonner que les mêmes hommes qui se sont plaints que la France manquât de résolution et de dignité, qu'elle se laissât enlacer dans des négociations sans fin, viennent aujourd'hui se plaindre qu'on ait voulu mettre un terme à ces négociations et faire exécuter les traités. La France a déjà montré une résolution qu'on a louée : c'est lorsqu'elle
a dit que la Belgique ne serait pas envahie par une armée prussienne. Tout le monde a applaudi au noble courage que la France a déployé ce jour-là. Il fallait encore donner une autre preuve de résolution ; il fallait dire : « Des traités ont été signés, ils seront exécutés. » Elle l'a dit, et sur-le-champ vous avez vu l'Angleterre se hâter de la seconder, parce que la France, en marchant sur Anvers, ne faisait qu'exécuter le traité, et se renfermer dans le texte même des conventions qui avaient été consenties par toute l'Europe.
Sous tous les rapports, le gouvernement a donc considéré les circonstances, consulté les situations; il n'a rien voulu briser, il s'est laissé diriger par les faits; il a pris conseil de la prudence. Ainsi ce n'est pas à nous, qui n'existons que depuis un mois et demi, que nous voulons attribuer ce résultat.
Qu'on nous permette de le dire : la France, quoiqu'on le prétende, n'est cependant pas dans une situation si malheureuse/ si déplorable. Tout le monde le sait, et vous particulièrement, messieurs, qui représentez toutes les parties de la France ; dans nos villes commerciales, les armements sont plus considérables qu'ils ne l'avaient été depuis longtemps ; dans les villes manufacturières, les ouvriers ont du travail, et on le sait bien ; c'est plutôt aujourd'hui l'ouvrier qui manque au travail, que le travail qui manque à l'ouvrier. (C'est vrai! très-vrai!)
Le calme règne dans les esprits : on nous demande
à nous-mêmes d'être calmes, et nos adversaires nous ont promis d'être calmes. Eh! messieurs, avons-nous donc excité des passions si fortes, que nous soyons obligés de nous dire les uns aux autres que nous désirons nous réconcilier, et ne plus disputer sur les difficultés qui nous divisent?
Et puis, est-il vrai que la France redoute la guerre universelle? Avez-vous vu les effets publics se précipiter vers la baisse comme si la guerre générale eût été imminente? Il n'est donc pas vrai que ce système, dont on s'est plaint, ait divisé la France, et l'ait mise en présence de la guerre, et de la guerre universelle.
Je sais qu'avec des comparaisons, avec des artifices de langage, on peut accuser ce système, lui donner des qualifications ridicules, parler de pusillanimité, de lâcheté; je sais tout cela, je sais tout ce qu'on peut dire et tout ce qu'on peut faire dans un temps comme le nôtre.
Mais remontons à une autre époque, à celle qu'on respecte le plus dans notre histoire contemporaine, et que plus que personne je reconnais qu'on doit admirer; à cette époque consulaire où fut fait plus grandement, plus énergiquement, ce que nous essayons aujourd'hui de faire à l'aide de la prudence. Est-ce que, sous ce glorieux premier consul, qui portait le titre pompeux de vainqueur des Pyramides^ sous ce jeune homme si puissant, la France n'était pas agitée, divisée? Est-ce qu'il n'y avait pas des réfractaires dans la Vendée ? Est-ce qu'il n'y avait pas de tenta-
tives de chouannerie ? Est-ce qu'on n'arrêtait pas des diligences? Est-ce qu'on ne versait pas le sang des patriotes ? Est-ce qu'il n'y avait pas des machines qui faisaient sauter des quartiers de Paris. (Mouvement.) Vous savez comment cet homme glorieux répondait à ses ennemis. Il faisait arbitrairement dresser des listes de malheureux qu'il envoyait clans les déserts de l'Amérique. Un prince lui donnait de l'ombrage : attendait-il qu'il descendît en France? Non ; il l'envoyait chercher dans un pays étranger, et il le faisait expirer dans un fossé ! (Nouvelle sensation.) La presse, il l'a supprimée...
Je ne veux pas dire que cette époque doit être prise pour exemple ; non, je veux seulement vous engager à être justes pour l'époque actuelle. Je sais bien que tout cela était couvert de mots magnifiques, des mots d'Aréole et de Marengo) mais c'était un engagement d'ajouter à ces mots d'autres mots magnifiques, les mots tVAusterlitz et de Wagram; et vous savez qu'il a fallu finir par le mot lugubre de Waterloo! (Profonde sensation.)
Nous en convenons, il y a pour la simple prudence moins d'éclat, moins de gloire, mais il y a pourtant quelque peu d'honneur. Quand je me rappelle tout ce qu'on disait naguère de l'homme qui a le mieux caractérisé le système de prudence dont je veux parler aujourd'hui, de l'illustre Périer; quand je me rappelle les attaques violentes dont il était l'objet, les calomnies odieuses qui lui ont été prodiguées, et que je vois, au-
jourd'hui que la tombe s'est refermée sur lui, le changement de langage qui s'est opéré à son égard, je me dis qu'il y a pour un homme de cœur, de sens, de prudence, qui n'est ni un vainqueur ni un grand homme, mais un bon citoyen, qu'il y a quelque peu d'honneur, quelque peu d'estime à recueillir, lorsqu'il a le courage de braver les injustices des partis. (Vive adhésion aux centres.)
Mais soit, je le livre, ce système, à tout ce que ses adversaires pourront dire; seulement, je vais me permettre de leur demander ce qu'ils feraient à la place du gouvernement, ce qu'ils auraient fait dans toutes les situations où il s'est trouvé placé. Je leur en demande pardon, mais je vais leur adresser quelques questions bien précises, auxquelles ils pourront répondre ; si leur système vaut mieux que celui du gouvernement, la France sera libre de choisir. Il faut s'expliquer ; car à côté du blâme, il faut placer l'enseignement de ce qu'il faudrait faire. (Mouvement d'attention.)
Nos adversaires ne veulent pas qu'on se rapproche de la dynastie déchue; ils ne veulent pas qu'on ressemble à la Restauration par les institutions ; ils ne veulent pas que l'on continue les charges accablantes qu'elle faisait peser sur le pays, les entraves qu'elle apportait au développement de l'industrie ; ils ne veulent pas qu'on ménage la Vendée, qu'on froisse le parti patriote; ils ne veulent pas qu'on sacrifie la Pologne, l'Italie.
Nous ne le voulons pas plus qu'eux ; mais comment pourrait-on s'y prendre pour opérer toutes ces choses ?
Je leur demande comment se sépareraient-ils de la dynastie déchue mieux que nous ne l'avons fait ? Nous avons dit que nous ne voulions pas pour elle de condamnation, mais nous voulons que, dès qu'elle fera une tentative contre le pays, elle soit réduite à l'impuissance de nuire. Un des membres de cette famille est descendu sur nos côtes, nous avons signé l'ordre de l'arrêter.
Qu'est-ce que nos adversaires pourraient faire de plus positif pour se séparer de la dynastie déchue? Qu'ils nous donnent leurs moyens, et nous les examinerons.
Et ici qu'il nous soit permis de placer une réflexion : quand nous nous sommes décidés à cet acte important, ne croyez pas que nous ayons voulu donner un gage à ce qu'on appelle la Révolution, et que nous voulions nous en vanter; non, aucun de nous ne veut donner de gage à la Révolution que par ses services. Mais nous avons pensé que la sûreté du pays était compromise, et qu'il fallait la garantir. Nous demandons à nos adversaires si, en participant à la Révolution, en prononçant des discours ardents, patriotiques, on peut se compromettre pour le service du pays mieux que nous ne l'avons fait en saisissant Mme la duchesse de Berry. [Assentiment aux centres.)
Quant aux institutions, je demanderai quelles sont
celles qu'ils imaginent les plus propres à se séparer de la Restauration. J'ai cherché du meilleur de mon coeur quelles institutions on pourrait trouver qui ne méritassent pas le reproche de se rapprocher de la Restauration. Eh bien, interrogeons-nous nous-mêmes : veut-on ou ne veut-on pas la monarchie ? Je n'en doute point, vous la voulez ; je vous honore trop pour n'être pas convaincu que vous la voulez. Je sais qu'il peut y avoir des différences dans la manière de voir, que les uns peuvent la croire plus ou moins définitive; mais ce n'est pas la question, vous la voulez tous aujourd'hui. (Légères rumeurs.)
Eh bien, trouvez-moi des institutions qui ne ressemblent pas à la Restauration, puisque la Restauration était matériellement une monarchie représentative. Vous voulez des Chambres, nous aussi. La majorité a fixé le mode de création de nos deux Chambres, elle a déclaré que l'une serait nommée par le roi, que l'autre le serait par le pays. Quels changements voulez-vous apporter à ces lois essentielles? Voulez-vous changer la loi de la pairie? Expliquezvous, je vous en conjure, sur ce point. Voulez-vous ou ne voulez-vous pas changer la loi des élections? (Bruits divers.)
Voix a droite. — Cela dépend de la majorité!
M. le ministre. — Il faut, dans cette enceinte, s'expliquer franchement. Nous disons que ce qui constitue essentiellement notre gouvernement, c'est, d'une part, la royauté, et vous la voulez; d'autre part, les
deux Chambres; et nous disons que la majorité a constitué chacune des deux Chambres, qu'elle a mis l'une à la nomination du roi, l'autre à la nomination du pays, et que pour celle-ci elle a fixé une limite, le cens à 200 francs.
Pour ne pas ressembler à la Restauration, vous voulez donc toucher à ces lois? Si vous le voulez, et je ne vous blâme pas, ce n'est pas mon avis , mais je demande le vôtre; il faut déclarer au pays qu'après dix-huit mois seulement, qu'après avoir fait si péniblement ces lois, vous voulez déjà ébranler la base de l'édifice pour éviter de ressembler à la Restauration. Venez alors nous dire qu'au lieu de fonder, vous voulez innover sans cesse, et nous saurons à quoi nous en tenir. Mais, si vous voulez laisser subsister ces lois, si vous voulez une Chambre à la nomination du roi et une Chambre élective fondée sur le cens de 200 francs, alors vous voulez ce que nous voulons, et il ne faut plus dire que nous nous écartons de la révolution de Juillet, que nous oublions qu'une révolution a été faite.
Si vous voulez changer la loi des élections, je vous prierai de me dire aussi quels changements vous y apporterez. Je sais qu'il est un reproche partout répété, c'est que le gouvernement est remis aux mains de l'aristocratie des propriétaires, parce que l'exercice du droit électoral est confié à 200,000 individus; et l'on dit qu'une nation de 32 millions d'hommes ne peut pas être gouvernée par une aristocratie de i. 32
200,000 individus. Eh bien, vous viendrez nous dire* comment vous voulez faire pour que la plus grande partie de cette nation de 32 millions d'hommes soit appelée à participer à son gouvernement. Si vous demandez une réduction du cens, vous ajouterez aux 200,000 électeurs 25, 30, peut-être 50,000 électeurs nouveaux, et votre chiffre sera peu différent du nôtre ;. vous aurez 250,000 au lieu de 200,000.
Au surplus, vous vous expliquerez, et la France pourra juger qui lui donne le mieux le légitime gouvernement qu'elle a droit d'attendre.
Messieurs, vous vous plaignez chaque jour que le gouvernement n'a point réalisé les promesses de Juillet; que ee peuple qui a versé son sang l'a versé vainement. Vous dites tous les jours que nous trouvons je ne sais quel plaisir à ce que les mêmes charges pèsent sur lui, à ee que les mêmes sacrifices lui soient imposés. Eh bien, franchement, nous avons cherché comme vous, avec la même bonne foi, peut-être avec plus de succès que vous, puisque nous sommes mieux placés pour apprécier les faits, les moyens de soulager ce peuple dont on parle tant, et il n'y en a qu'un cà notre avis : c'est l'ordre en fait d'administration, le perfectionnement progressif, le temps et la paix.
Nous vous avons appelés comme nous à rechercher s'il y avait d'autres perfectionnements ; nous avons passé quatre mois dans une commission de budget, nous vous avons demandé quel est votre système; nous vous avons suppliés de nous soumettre
vos idées ; eh bien , ni votre système ni vos idées ne sont venus. Nous le savons, certes, il n'y a rien de plus douloureux que de dire à un pays qui souffre : il n'y a que le temps, et le temps seul, qui puisse apporter des améliorations à votre état. Mais, il faut bien l'avouer, au milieu du conflit de toutes les opinions qui se sont élevées dans cette enceinte, on n'a vu surgir aucune idée neuve, et, s'il en est une peut-être, c'est celle de toucher à l'amortissement. Vous voyez, messieurs, que je n'omets rien, je veux être juste.
Relativement à l'amortissement, voici nos raisons en quelques paroles. Nous avons cru que ce ne serait pas une économie, qu'on ne ferait par là qu'ajourner l'acquittement de la dette ; qu'il faudrait payer quelques jours après ce que l'on n'avait pas voulu payer quelques jours avant ; que vous courriez la chance de payer plus cher les emprunts que vous auriez besoin de contracter, et, par conséquent, de perdre toute l'économie que l'on croyait devoir attendre de cette mesure ; que, de plus, vous vous priviez plus tard d'une réduction d'intérêts, qui était la meilleure de toutes les économies. Voilà nos raisons.
La majorité (car c'est toujours avec elle que je suis obligé de vous battre (Sourires), dans un gouvernement représentatif je ne connais qu'un juge suprême, la majorité), la majorité, dis-je, n'a pas partagé votre opinion.
Il y avait dans l'administration des hommes nouveaux, jeunes, qui auraient mis toute leur gloire, si
un système leur eût paru meilleur, à l'adopter avec empressement. Mais la pratique, la rigoureuse, la sévère pratique, a prouvé qu'il y avait plus de danger que d'avantage à toucher à l'amortissement, et la majorité a partagé cet avis.
Mais je suppose que cette idée eût prévalu, et qu'une réduction de 20 à 30 millions eût été faite sur l'amortissement. Eh bien , vous qui vous vantez de soulager le peuple, de déverser sur lui les trésors de la Révolution que nous lui avons refusés, qu'auriezvousfait? Sur un budget de 1,100 et quelques millions, vous auriez opéré une réduction de 30 millions, peutêtre, et vous auriez eu un budget de 1,100 millions moins trente millions.
Voilà la seule découverte que vous avez apportée dans cette Chambre. Eh bien, si nous, qui depuis deux ans avons retranché 65 millions dans les dépenses, nous paraissons n'avoir, en réalité , apporté aucun soulagement au peuple, je dis que, lors même que votre idée eût été jugée la meilleure, et qu'elle eût été adoptée, vous ne paraîtriez pas, aux yeux du pays, plus prompts à le soulager que nous ne l'avons été nous-mêmes.
Une si faible différence sur un point pareil ne peut pas constituer, d'un côté, des hommes brûlants de patriotisme, et de l'autre des intrigants qui, dévorés d'ambition, ne songent qu'à leurs intérêts, et veulent plonger leur pays dans l'indigence.
Mais on nous parle de soulagements plus réels qui
pourraient naître de lois sur l'industrie. On dit que le peuple est toujours dans la même situation, et que son commerce supporte toujours les mêmes entraves. J'en appelle à votre bonne foi. Est-il possible en un jour de faire des lois qui concilient toutes les industries? L'année dernière, la loi qui fut proposée sur les céréales a prouvé combien il est difficile de mettre d'accord tous les intérêts, de faire prospérer une industrie, et de la faire prospérer au gré de toutes les autres.
Au reste, dans la suite de cette session, nos adversaires pourront venir nous dire quelle est la législation sur les fers, sur les cotons, sur les sucres, etc., qui doit être adoptée ; ils viendront nous dire si, par les mains du gouvernement, et sous la seule influence de ces lois, il est possible de verser sur un pays des trésors de prospérité.
Qu'on me permette de le répéter, parce que nous ne sommes pas des charlatans politiques (On Ht), le gouvernement ne peut faire le bien du pays et favoriser les développements de son industrie que par un seul moyen, la paix, le temps, l'ordre, le bon sens dans le gouvernement. (Assentiment.)
A l'égard des partis, de la Vendée par exemple, que nos adversaires nous disent quels moyens ils auraient trouvés pour empêcher qu'il n'y eût des réfractaires ; quels moyens ils auraient trouvés pour empêcher que le clergé défiant n'éprouvât pour nous des sentiments qui ne sont pas ceux que le temps et le
gouvernement lui inspireront plus tard ; qu'ils disent par quels moyens le gouvernement aurait fait rentrer les réfractaires ; par quels moyens il aurait plus promptement, plus efficacement réprimé la sédition qu'elle ne l'a été dans les journées de juin.
M. Garnier-Pagès. — Je demande la parole.
M. le ministre de l'intérieur. — A l'égard de la Vendée, messieurs, nos moyens ont été ceux-ci; je le répète en peu de mots, pour qu'on puisse nous dire s'il en existe d'autres.
Nos moyens ont été d'éclairer les populations, de projeter des routes, d'en commencer l'exécution, et d'y consacrer une partie des fonds qui nous ont été alloués pour d'autres objets.
Nos moyens ont été, lorsque le clergé montrait d'injustes défiances envers le gouvernement, ou même devenait hostile envers lui, de retenir ses appointements. Nos moyens ont été de ne pas persécuter, mais de déployer 40,000 et même 50,000 hommes pour faire rentrer les réfractaires.
Il en est résulté que la révolte a été réprimée à l'instant où elle a éclaté; mais que la défiance, le trouble, le malaise, se sont prolongés un certain temps. Je demande à nos adversaires s'ils peuvent se passer, en Vendée, du bénéfice du temps que nous réclamons. Je leur demande si de tels moyens n'ont pas du inspirer de la sécurité à nos amis, et faire entrer dans l'esprit de nos ennemis le sentiment de leur impuissance.
A l'égard du parti patriote, ou qui se qualifie exclusivement tel, je demanderai à nos adversaires comment ils se conduiraient avec lui. Nous disons que nous n'avons pas de satisfactions pour ces hommes qui veulent la république, que nous n'avons pas de satisfactions pour ceux qui arborent le drapeau tricolore. (Rires et bruits.)
J'ai voulu dire le drapeau rouge. Nous disons que nous n'avons pas de satisfactions pour les hommes qui veulent la république, pour les hommes qui veulent arborer le drapeau rouge ; nous n'avons pas de satisfactions pour les hommes qui prétendent qu'il dépend de la France de changer en un jour le sort de l'Europe par un simple acte de sa volonté, de créer la liberté pour tous, et de donner aux autres peuples les conquêtes qu'ils voudraient obtenir.
Nous déclarons que nous n'avons pas de satisfactions pour des esprits ainsi faits, mais nous demandons à nos adversaires comment ils feraient pour satisfaire ceux qui veulent la république, ceux qui voudraient sur-le-champ ce qu'on appelle les limites naturelles de la France, ceux qui voudraient faire une Pologne et une Italie ; voilà les hommes que nous déclarons ne pouvoir satisfaire.
Qu'il nous soit permis de dire à nos honorables adversaires qu'il ne dépendrait pas d'eux de faire ce qu'ils désirent, et qu'ils seraient bientôt, comme nous, débordés par des esprits impatients et qui demandent l'impossible.
Rapportons-nous-en aux faits : la dernière session n'a-t-elle pas fait éclater parmi eux des différences ? Ont-ils été unanimes? Ils ne l'affirmeraient pas; les uns ont été plus modérés, les autres ce qu'on appelle plus vifs. Lorsque nos adversaires se sont rendus dans les provinces, ont-ils entendu ou porté tous les toasts qu'ils auraient voulu ? (Mouvements divers.)
Ils ne sont qu'opposition encore , ils ne sont pas gouvernement (qu'on me pardonne ces expressions), et déjà parmi eux il y a des différences, il y a diversité sur le principe même de gouvernement qu'ils demandent; il y a des divergences dans leurs opinions. Je leur demande en conscience, ne seraient-ils pas aussitôt débordés par des amis impatients, qui leur demanderaient ce qu'ils ne pourraient accorder? Ils sont monarchiques, je le sais ; mais que feraient-ils quand ils seraient attaqués par les républicains ou par les carlistes? Feraient-ils des procès à la presse quand ils la verraient outrager cette famille que nous avons mise sur le trône et que nous devrions entourer de respect^ ne fût-ce que pour prouver qu'une royauté élue a autant de dignité qu'une royauté qui se disait légitime. (Très-bien! très-bien!) Resteraient-ils muets, impassibles, en présence des insultes que l'on prodigue à la majesté royale? Croyez-vous qu'ils ne feraient pas alors des procès à la presse? (Sensation.)
Qu'ils viennent nous dire, à l'égard de l'étrangerr s'ils respecteront ou non les traités existants, ceux de 1815, S'ils s'enferment comme nous dans ces traités v
ils ne devront plus nous accuser de laisser à la France des limites trop étroites, de n'avoir pas repris Landau, de n'avoir pas reculé nos frontières jusqu'au Rhin. Ils vous diront aussi comment ils auraient fait pour porter des secours à la Pologne. {Interruption)
Ils auront à s'expliquer clairement, nettement, sur tous ces points.
Il est possible que nous nous soyons trompés. Il est possible que l'on trouve un système qui réalise subitement toutes les améliorations que nos adversaires promettent au pays, qui lui donnera sur-lechamp et ces institutions qu'ils souhaitent et celte dignité qu'on se plaint qu'il n'a pas, qui fera cesser les divisions et dans la Vendée et dans Paris.
Nous le déclarons franchement, ce système, nous le cherchons de toutes nos forces, et, s'il existe, comme nous n'avons aucun engagement avec le passé, nous nous empresserons de le donner au pays ; car, nous aussi, nous serons fiers de pouvoir passer pour ses bienfaiteurs. Quant à présent, nous déclarons que nous nous sommes toujours guidés sur la nécessité, sur les circonstances ; nous n'avons rien voulu briser, rien voulu détruire ; et presque toujours, et autant que nous l'avons pu, nous avons consulté la prudence. {Marques nombreuses d'approbation.)
SUR