‹ Discours parlementaires de M. Thiers (volume 5)Chapitre 6 sur 16 · PRONONCÉ LE 23 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

PRONONCÉ LE 23 SEPTEMBRE

A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS

Le jour même où M. Mauguin avait demandé à interpeller le gouvernement sur les affaires étrangères, un député appartenant à la magistrature, M. Laurence, avait également annoncé son intention de l'interroger sur l'état intérieur de la France, et jour avait été pris pour le 23 septembre. Après avoir constaté que le régime républicain n'étant pas de longtemps encore possible en France, les menées de ses partisans n'étaient pas à redouter; qu'il n'y avait pas à craindre non phus le retour du régime impérial, régime glorieux sans doute, mais despotique et par cela même incompatible avec les sentiments libéraux de la nation, l'orateur établissait que la royauté renversée par la révolution de Juillet avait laissé en France de nombreux regrets, qu'elle était l'objet de vives espérances, et que, de ce côté seulement, étaient les vrais dangers pour le nouveau gouvernement. Or ce dernier ne prenait pas les mesures nécessaires pour les prévenir; loin de là, il tolérait les attaques publiques du clergé, maintenait en place des fonctionnaires notoirement hostiles, remplaçait souvent ceux qui étaient attachés à son principe par d'autres d'un dévouement dou-

teux, poursuivait sans y mettre la vigueur nécessaire l'insurrection de la Vendée, et témoignait à l'égard de plusieurs de ses chefs des ménagements inexplicables. — De plus, la réorganisation de la garde nationale, cette gardienne précieuse des libertés publiques et au besoin aussi de l'indépendance du pays, se faisait lentement. Nos représentants à l'étranger, loin d'y faire respecter nos institutions, en étaient les adversaires, et enfin les hommes qui avaient le plus contribué à assurer le triomphe de ces institutions, ceux dans lesquels le pays libéral avait surtout mis sa confiance, avaient été écartés du pouvoir. Il y avait donc dans la marche du gouvernement des incertitudes, des irrésolutions, une absence de fermeté qui devaient inspirer les plus vives inquiétudes à ses vrais amis, et c'était à titre d'ami que M. Laurence croyait devoir les signaler. Ce fut encore M. Thiers qui, répondant à M. Laurence, se chargea de démontrer que les reproches adressés au gouvernement sur sa politique intérieure n'étaient pas mieux fondés que ceux qui lui avaient été faits sur sa politique étrangère, et que le cabinet n'avait négligé aucun des devoirs que lui dictaient l'intérêt et la dignité du pays au milieu des circonstances difficiles qu'on avait traversées et où l'on se trouvait encore.

Messieurs,

La discussion sur les affaires extérieures a été longue et quelquefois orageuse; elle n'a cependant pas été inutile ni même malheureuse, comme on l'a dit; car elle a produit un résultat... {Interruption à

gauche... Écoutez ! Écoutez!) Ce résultat n'est pas un de ces engagements qui vous lieraient pour l'avenir, mais c'est l'harmonie des pouvoirs, première condition du gouvernement représentatif; c'est le défaut de cette harmonie qui avait produit tout le mal de la Restauration, et cette harmonie de l'adresse des 221 , vous l'avez rétablie hier. (Nouveaux murmures à gauche.)

La discussion d'aujourd'hui ne pourra que rendre cette harmonie plus complète. Sans doute elle ne sera pas aussi orageuse que la dernière; tout ce qui touche à des questions délicates, je le traiterai avec les plus grands ménagements ; et, si l'expression ne trahit pas ma pensée, je descendrai de cette tribune sans avoir blessé personne.

D'après ce qui vous aurait été dit vendredi, d'après l'annonce qu'on avait faite que l'on entrerait dans des détails importants, j'avoue, pour mon compte, que je me serais attendu à des révélations plus graves que celles que vous avez entendues.

L'orateur s'est élevé contre le parti carliste, et, à cette occasion, il nous a dit que, dans le midi, Jes femmes se confessaient, ce qui rend ce parti redoutable; que les carlistes faisaient des journaux, et nous en faisons aussi. Vous avez entendu qu'à Bourges il y avait un comité qui recrutait pour les carlistes.

Il a signalé les prêtres comme un des plus puissants moyens d'influence de ce parti; il vous a dit que, dans les églises, on ne chante pas le Domine salcum

foc. Mais a-t-il donc oublié que, dans la charte nouvelle, il n'y a pas de religion de l'État.

Vous avez entendu dire encore à l'orateur que je remplace à cette tribune qu'il y avait un chef de police suspect, parce qu'il avait autrefois appartenu à la police.

On vous a dit que les soldats allaient à la messe ; que dans des lieux on avait planté des arbres de liberté, que dans d'autres lieux on n'en voulait pas; on vous a dit encore qu'on avait donné des saufs-conduits; que la Bourse était une maison de jeu légale; que nos places fortes n'étaient pas armées.

Sur ce dernier point, M. le maréchal Soult vous a donné des explications; il vous en donnera encore.

Il est résulté de tout cela une impression qui vous a portés à demander s'il fallait ou non continuer la discussion.

Les longs détails dans lesquels on est entré étaient, il faut bien le dire, trop peu de chose. Il faut cependant qu'il reste quelque chose de cette discussion. Il faut qu'il soit bien connu à tous, bien prouvé qu'à l'intérieur le gouvernement n'a pas été plus répréhensible qu'à l'extérieur. (Oui, oui! c'est vrai!) Qu'il a fait tout ce qu'il était de son devoir, tout ce qu'il était dans l'intérêt du pays de faire dans les circonstances difficiles où nous nous trouvions.

Ici, messieurs, je dois dire quelques mots sur le système et les principes de la révolution de Juillet.

On nous dit tous les jours : Le principe de la révo-

lution de Juillet est abandonné; ses conséquences sont faussées. Je demanderai la permission de vous faire une réflexion que j'exprimerai dans le moins de termes possible.

La révolution de 89 a détruit, et elle devait détruire.

La révolution de 1830 ne devait pas détruire; elle devait, au contraire, fonder et perfectionner. J'ai pour moi, dans l'histoire, un fait concluant, un point de comparaison que l'on ne contestera pas, et je le trouve dans les révolutions anglaises. La première a détruit aussi, mais la seconde a fondé une dynastie qui vivra longtemps pour la gloire et le bonheur de cette belle nation.

Vous avez entendu à cette tribune un éloquent orateur dire qu'aux Tuileries on ne croyait qu'aux différences, tandis que, dans l'opposition, nous croyons aux ressemblances, et j'y crois encore. J'espère que la révolution de 1830 ne détruira pas, et fondera un ordre nouveau de bonheur et de liberté pour la France. (Très-bien!)

Mais à quelle condition, messieurs? A la condition de perfectionner.

Dans la première révolution, je le répète, il fallait détruire ; et la présomption de raison était pour ceux qui voulaient détruire.

Mais aujourd'hui il ne faut pas détruire, il faut fonder : la présomption de raison est pour ceux qui veulent consolider.

On dit que nous avons faussé nos principes, et l'on nous provoque à nous expliquer sur un grand principe, la souveraineté nationale. Voici comment nous entendons la souveraineté nationale; et je crois que nous avons raison.

Sous le dernier gouvernement, nous avions l'appareil du gouvernement représentatif; on acceptait les chambres, on les écoutait quand elles étaient de l'avis du gouvernement; mais, dès qu'en 1829 cette obséquiosité cessa, on fit un 8 août, puis une révolution.

Nous, nous disons que les chambres doivent toujours être écoutées ; que, dans la forme de notre gouvernement, le pays se gouverne lui-même ; que, sous ce rapport, la monarchie représentative est la meilleure des républiques. En effet les citoyens s'assemblent ; la Chambre des députés est nommée par eux ; le pays, par ses représentants, délibère sur ses propres affaires; il ne nomme pas les ministres, mais il les indique, il les nomme par voie d'influence : voilà le vrai gouvernement que nous avons nommé Souveraineté nationale, en ce sens que le gouvernement s'exerce dans l'intérêt national. (Marques d'adhésion.)

Si nous voulons nous livrer à des récriminations, nous verrons que la souveraineté nationale autrement comprise excite fréquemment des troubles ; mais nous nous abstiendrons de récriminer, nous nous bornerons à dire que la souveraineté nationale est celle fondée sur les Chambres.

Hier, quand le gouvernement est venu vous de-

mander votre assentiment, il est venu rendre hommage au régime constitutionnel ; il est venu pratiquer le principe de la révolution de Juillet : le gouvernement s'est rangé aux vrais principes de la souveraineté nationale. (Bracoï Bravo!)

Il n'a refusé, messieurs, dans la pratique, aucune amélioration ; il vous a présenté tous les projets de loi qui ont pu être préparés.

Une loi qui a eu l'assentiment de la France a réduit le cens électoral à 200 francs; eh bien, M. Mauguin nous disait, au mois d'octobre dernier, que, lorsque le cens serait abaissé à 200 francs, la France serait le pays le plus libre de la terre.

Le gouvernement , messieurs , vous a proposé toutes les lois nécessaires ; il y en a eu une à l'occasion de laquelle on a dit que le gouvernement devait se décider pour tel ou tel système, la loi de la pairie ; eh bien, messieurs, le gouvernement pouvait, en cette occasion, présenter son projet rédigé selon sa volonté. La charte, qui est notre loi, notre loi suprême à tous, lui en avait laissé le droit ; il pouvait, si l'hérédité était dans ses volontés, dans ses sympathies, en faire la base de la loi. Il ne l'y a pas admise, par respect pour l'opinion générale, opinion qui ne sera pas durable peut-être, mais qui dominait les esprits.

Il est donc vrai que, même quand il peut penser autrement, il suit l'opinion du pays, et, par conséquent, que sa conduite n'est pas contraire à la révo^ lution de Juillet.

Dans les détails, que faisait le dernier gouvernement? Quand il avait parlé des principaux intérêts matériels du pays dans la discussion du budget, il vous occupait du clergé et vous entretenait de la nécessité de lui rendre sa splendeur.

Le gouvernement actuel a-t-il suivi une pareille marche? Non, il vous parle d'instruction primaire. Ainsi, sous tous les rapports, soit en général, soit en détail, le gouvernement n'a pas été infidèle aux principes de la révolution de Juillet.

Mais, vous dit-on, comment a-t-il traité les partis? Gomment se conduit-il avec les carlistes? Au commencement de la révolution il n'y avait pas de carlistes, on ne savait pas ce que c'était, on ne les voyait nulle part, ils ne paraissaient pas aux élections, ils n'écrivaient pas. Aujourd'hui on les trouve partout; ils écrivent, ils insultent même le gouvernement : c'est la faiblesse avec laquelle vous avez gouverné qui en est la cause.

A Paris, la tranquillité est constamment troublée. Il y a des émeutes, vous ne pouvez pas les réprimer. Le commerce est inquiet, l'Europe nous inspire des craintes, vous ne pouvez pas les faire cesser. Gela est intolérable, cela est insupportable; c'est votre système de gouvernement qui en est la cause.

Deux mots suffisent pour prouver que le gouvernement s'est montré fidèle à la révolution de Juillet, et pour montrer de quelle manière il a su se conduire avec les partis.

La France présente deux régions dans lesquelles

l'opinion est toute différente. Dans le midi, les carlistes (permettrez -moi d'employer l'expression reconnue) paraissent dominer. Dans le nord , l'opinion toute contraire, l'opinion nationale, prédomine. J'ai besoin de vous parler, messieurs, de la situation du pays dans le midi, parce que j'ai l'honneur d'appartenir à un département du midi. On trouve là des classes assez riches, qui sont accumulées dans de petites villes ou qui habitent des châteaux ; ces classes se nourrissent de fausses nouvelles, de fausses espérances ; elles regardent la royauté de Juillet comme une illusion. Elles regardent ce ministère, qui défend l'ordre, comme un vain reste de l'ordre, prêt à tomber devant les horreurs de 93. Ces classes semblent en quelque sorte s'être retirées de la société pour priver le peuple du travail, afin de le renvoyer au gouvernement pour qu'il aille lui demander du pain.

A côté est le clergé, qui nourrit la populace du midi d'idées séditieuses, qui lui dit que les jours d'épreuves sont arrivés, qu'il faut fortifier son cœur et sa foi. Dans cette situation hostile, provocatrice, il y a de quoi effrayer les imaginations, lorsqu'on songe aux populations du midi, aux populations rurales de l'ouest, qui sont organisées depuis quarante ans; je conçois les alarmes des vrais patriotes.

Mais que peut faire le gouvernement? Il y a un an ils étaient beaucoup moins hardis, je le sais, moins provocateurs. A quoi cela tient-il? C'est qu'ils doutaient de la bonne foi avec laquelle nous leur avons

promis le régime légal : ils voulaient savoir si, en effet, nous rendrions la loi égale pour tous, si la liberté de la presse, des élections, des cérémonies du culte, serait réelle.

Mais ils ont bientôt senti que le gouvernement était sincère, que, lorsqu'il dit : Tout le monde pourra écrire, il n'entend pas seulement les libéraux et les patriotes ; que la liberté des cultes n'est pas seulement pour les protestants, mais aussi pour les catholiques. Que, lorsqu'il avait dit : Tout le monde exercera les droits électoraux, à certaines conditions, il n'a pas dit que l'exercice de ces droits n'appartiendrait qu'aux libéraux et que les carlistes en seraient exclus. Eli bien, quand les carlistes ont vu que le gouvernement était sincère avec tout le monde, ils sont venus aux élections, ils ont écrit, ils ont insulté le gouvernement. {Interruption.)

Ils ont insulté le gouvernement; ils ont soutenu des doctrines épouvantables. Mais leur conduite même est un hommage à l'ordre légal et à la bonne foi avec laquelle nous l'appliquons. Je sais fort bien qu'ils conçoivent secrètement de coupables espérances ; peutêtre même qu'ils conspirent. Je raisonnerai dans ces deux suppositions : s'ils conspirent, tant mieux, ils sont perdus ; car un parti qui conspire devient saisissable à l'instant même.

J'invoque à ce sujet le témoignage général : quand a-t-il existé une conspiration qui n'ait pas été découverte? Est-il possible qu'il en soit autrement? Quand

on conspire, il faut se réunir, il faut créer un comité directeur, un gouvernement, un chef; il y a des indiscrétions ; les uns veulent, les autres ne veulent pas, et tout finit par se découvrir.

Je le répète donc, s'ils conspirent, tant mieux ; car, depuis quarante ans, il n'y a pas eu de conspirations qui n'aient été découvertes. Peu m'importe donc que l'on tente et que l'on exécute des voyages à Holy-Rood ou ailleurs, qu'il y ait des insurgents qui courent les rues d'Holy-Rood ou de Nice; ce qui convainc que jamais il n'a existé de conspiration, c'est que, malgré toutes les recherches du gouvernement, de la police, rien n'a été découvert. Et, s'il y avait eu quelque chose, on l'aurait su.

Du reste, messieurs, répondez à un fait : a-t-il existé une conspiration depuis quarante ans qui n'ait pas été découverte?

Voix a gauche. — Et celles qui n'ont pas été connues?

M. Thiers. — Celles-là n'ont pas éclaté, elles n'ont pas été redoutables.

Je dis donc que, puisqu'on n'a rien découvert, il y a présomption grave qu'il n'existe pas de conspiration. Ce serait donc une faiblesse, un tort au gouvernement, de laisser croire plus qu'il n'y aurait réellement; car alors on encourage les questions indiscrètes des partis : c'est ce qui est arrivé, je crois, à Varsovie. Le gouvernement a laissé croire que des généraux avaient conspiré, avaient trahi le pays, et aussitôt le

peuple a impérieusement demandé qu'on lui livrât les traîtres.

Il faut donc qu'un gouvernement dise ce qu'il sait, qu'il fasse connaître le danger tel qu'il est, mais qu'il ne l'exagère pas.

Je ne résous pas la question : il serait trop téméraire de dire qu'il y a ou qu'il n'y a pas une conspiration. Pour mon compte, je juge, d'après de fortes présomptions, qu'il existe, non pas une conspiration proprement dite, mais de misérables intrigues, comme les carlistes n'ont jamais cessé d'en entretenir depuis quarante ans.

S'ils conspirent, tant mieux! Ils seront saisis; car on ne conspire jamais sans être divisé soi-même, et, par conséquent, sans être découvert.

Je sais bien, messieurs, que l'on accusera le gouvernement de mollesse. Si cette opinion pouvait diminuer la surveillance du gouvernement, le rendre inactif, insouciant, vous auriez raison de le condamner; mais le gouvernement peut demeurer aussi éveillé, aussi actif, en ne paraissant pas s'effrayer des intrigues tramées contre lui, que s'il s'exagérait le danger.

Je sais qu'il y a d'implacables ennemis du parti carliste, des hommes qui, ayant été persécutés en 1815, ont été traités brusquement, n'ont pas été admis à jouir du bénéfice légal : ils ne peuvent voir avec patience ces carlistes qui relèvent insolemment la tête, qui se vantent dans leurs journaux, qui enfin peuvent exercer leurs droits comme nous.

Ils sont indignés de voir accorder à leurs ennemis la protection légale dont ils ont été privés eux-mêmes à une autre époque. Ils éprouvent à ce spectacle un sentiment que je conçois, mais que je ne saurais partager.

C'est là la cause de tout le mal qui règne dans le midi : il faut faire entendre aux uns qu'ils ne doivent pas abuser de la loi, aux autres qu'ils doivent obéissance à la loi, car c'est elle seule qui finit les révolutions. {Très-bien! très-bien!) Tout est là. Il faut qu'on arrive à faire comprendre aux patriotes que, quand un fonctionnaire veut que la loi soit observée par tous, il n'est pas pour cela carliste.

Le gouvernement doit se maintenir impartial et juste ; il n'y a que les gouvernements qui ont cédé par faiblesse aux exigences des vainqueurs qui sont entrés dans les voies révolutionnaires.

Permettez-moi, messieurs, d'employer les expressions ordinaires, nous nous entendrons plus vite. Il y a des hommes de la résistance et des hommes du mouvement. J'ai entendu dire à mes amis du midi, car dans le midi il y a aussi des hommes des deux opinions, et beaucoup plus de l'une que de l'autre; eh bien, j'ai entendu dire par eux qu'il valait mieux employer les hommes du mouvement que les hommes de la résistance. Les premiers, en effet, sympathisent mieux tout d'abord avec les populations, et ne leur présentent pas, comme les seconds, des motifs de défiance; les hommes de la résistance, dès le jour de

leur nomination, auraient été déconsidérés, et ceux du mouvement étaient reçus avec joie.

Mais, messieurs, il arrive un jour, lorsque l'on est revêtu de fonctions publiques, où il faut faire exécuter la loi. On ne peut pas toujours satisfaire ses amis ; le jour où une procession est troublée, où un scrutin est violé, ce jour-là l'homme du mouvement ne vaut pas mieux pour certains patriotes que l'homme de la résistance. Aussi, et j'y trouve la preuve de ce que j'avance, les hommes du mouvement qui ont exercé des fonctions publiques dans le midi depuis Juillet, en ont été bien vite dégoûtés, et ne les veulent plus ni conserver ni reprendre. (Sensation.)

Je sens bien que cet état de choses blesse les hommes mêmes les plus modérés qui reviennent du midi. Mais il faut la vérité. Sans doute nous ne voulons pas être favorables aux carlistes. Nous sommes tous hommes de Juillet, pour mon compte je suis patriote autant que qui que ce soit dans cette Chambre, et ce n'est pas par sentiment de faiblesse que je parle ici de la nécessité de ces sortes de transactions avec les nécessités des temps et des lieux. Je n'en crois pas moins comprendre la révolution de Juillet aussi bien que la plupart de ceux qui s'en disent les commentateurs exclusifs.

Je la regarde comme le règne de la loi et de la justice. Nous ne sommes pas comme les vainqueurs d'autrefois; nous restons fidèles aux engagements pris. (Bravo! bravo!) La loi! toujours la loi!

Je sais qu'on se flatte, en multipliant certaines destitutions, d'arriver au résultat qu'on a signalé. Mais des difficultés se présentent dès l'abord. La première de ces difficultés consiste à découvrir ce qu'on appelle les carlistes. (Interruption.) Il semble qu'il n'y a rien de plus facile que de découvrir un carliste. C'est fort difficile à deviner... (On rit.)

Le gouvernement a pris des renseignements, recueilli des notes; et il s'est trouvé que ceux que les hommes du mouvement appelaient carlistes, le préfet ne les jugeait pas tels. A quoi donc le gouvernement pouvait-il les reconnaître ?

Je citerai un préfet (et je le citerai parce que c'est un fait très-honorable pour lui) qui nous a fourni des notes avec une impartialité digne d'éloges, et qui nous dit : Tel fonctionnaire, quoique portant un nom des plus notables de la Restauration, ne doit pas être destitué; c'est un bon fonctionnaire.

M. Odilon Barrot. — Je demande la parole.

M. Thiers. — Ensuite on vient nous dire : Quoi! un fonctionnaire, parent d'un homme fameux sous la Restauration, qui porte le même nom, vous ne le destituez pas? Et si, par hasard, c'est M. Odilon Barrot qui le recommande! Mais comment M. Odilon Barrot peut-il être trompé à ce point? La réponse est toute simple : c'est que M. Odilon Barrot n'est pas trompé, c'est qu'il apprécie les capacités, c'est qu'il sait qu'un homme qui administre bien, qui n'a manifesté aucun mauvais sentiment pour le gouvernement, ne doit pas

être destitué brutalement à cause de son nom seul.

Je le répète, c'est une des preuves de la plus noble impartialité; c'est pour cela que j'en ai parlé; sans cela je ne me serais jamais permis de citer des faits particuliers . ( Très-bien . )

Je cite ceci pour vous prouver qu'il est infiniment difficile de se mettre d'accord sur ce qu'on entend par carliste quand il s'agit de fonctionnaires publics.

Les députés qui se plaignent que les fonctions sont exercées par des carlistes sont en général de l'opposition. Naturellement, ceux de leurs amis qui leur dénoncent ces fonctionnaires sont des hommes du mouvement; sur-le-champ cela doit vous expliquer que les fonctionnaires dénoncés peuvent être des hommes modérés, ou, pour me servir de l'expression reçue, des hommes du juste milieu. (On rit.)

Des fonctionnaires modérés s'étaient rattachés à nous clans une circonstance importante; ils nous avaient rendu un grand service : ils nous avaient assuré la victoire dans les élections en abandonnant le ministère Polignac; serait-il juste de les répudier aujourd'hui, de les payer d'un service important par une proscription?

Ainsi, on le voit, il faut songer à ce parti moyen, mais considérable, des modérés. C'est lui qui décide tôt ou tard la victoire d'un gouvernement en lui restant attaché. Si, par exemple, vous destituez un percepteur sous le prétexte qu'il est carliste, par le seul fait de cette destitution vous le rendriez carliste, s'il

ne Tétait pas. On a reproché au gouvernement de faire des carlistes; mais ce sont plutôt ceux qui demandent les destitutions des gens que l'on suppose tels qui en font. (On rit.)

Il n'y a rien de plus difficile à constater qu'un carliste. Moi, par exemple, messieurs, parce que je parle comme je le fais ici, il y a tel homme du mouvement qui, dans ma ville natale, m'appelle un carliste, et cependant je me crois aussi ami de la liberté que personne, aussi assuré de la proscription sous les carlistes qu'aucun patriote de France. (Approbation.) Mais remarquez, messieurs, les contradictions des partis; on veut que le gouvernement respecte l'indépendance des fonctionnaires publics, et, si un homme n'est pas tout à fait aussi libéral que nous, ou s'il ne l'est pas à notre manière, on veut le destituer sur-le-champ comme coupable de carlisme. Ainsi, quand ils sont hommes du mouvement, il faut respecter leur conscience ; s'ils ne sont pas tout à fait dans le mouvement, il faut les frapper pour sauver le gouvernement de la trahison. (On rit.)

J'ai dû faire cette observation en passant; je continue, et j'aborde une objection souvent répétée.

Les blancs, nous dit-on, resteront toujours blancs. Vous voulez rattacher au gouvernement des hommes qui ne viendront jamais à vous; c'est une illusion que cette fusion que vous voulez produire.

Ce fait est inexact ; le gouvernement n'a pas songé à cette fusion; tous les carlistes qu'il a découverts, il

les a renvoyés. Le gouvernement s'est borné à dire : « Ne les persécutons pas, laissons-leur quelques années d'un repos absolu, donnons-leur à eux justice égale comme à tous. » Mais que le gouvernement ait voulu se rattacher les carlistes par les places, je répète que cela n'est pas.

Il n'a laissé que ceux qui ne s'étaient pas déclarés ouvertement ses ennemis, ceux qui enfin ne s'étaient pas compromis; jamais, messieurs, le projet d'une fusion n'a existé, elle n'existe pas actuellement.

Nous pouvons ici nous consulter tous sur l'état de nos départements.

Je n'ai pas apporté ici des calculs tout faits. J'ai examiné ce qui s'est passé dans mon département ; j'ai consulté mes voisins sur ce qui s'était fait clans les leurs. Eh bien, messieurs, dans mon département, on a remplacé le préfet, on a remplacé le général commandant la division, le général commandant le département ; on a changé le procureur général et tous les parquets ; sur deux receveurs particuliers, un a été changé.

On a changé tous les percepteurs des grandes villes, tous les maires, le secrétaire général de la préfecture, tout le conseil général, tous les conseils d'arrondissement.

Où reste-t-il donc des carlistes? (Rires.)

M. Laugier de Chartrouse. — Et les gardes champêtres?

M. Thiers. — On a aussi destitué des gardes champêtres, et, si je ne craignais pas de manquer à la di-

gnité de l'assemblée, je vous parlerais des valets de ville et des employés subalternes qui ont été renvoyés.

J'ai demandé encore à l'un de mes voisins, à un honorable député de la Haute-Garonne, et il m'a donné la nomenclature de tous ceux qui ont été destitués dans son pays : ce sont le préfet, tous les sous-préfets, le secrétaire général, une grande partie des receveurs des finances, M2 maires sur 607, liQ percepteurs, tous les parquets, tous les commissaires de police, le colonel de la gendarmerie et enfin le recteur. (Rire général.)

Est-ce donc un pays trahi, menacé d'être envahi et livré par les fonctionnaires, que celui où l'on a remplacé tous les préfets, tous les sous-préfets, tous les employés notables des finances, tous les parquets, c'est-à-dire toute la justice active, celle qui veille à l'exécution des lois et dénonce les crimes aux cours d'assises ? Je le répète, est-ce là un pays trahi et livré par ses fonctionnaires ?

Et ce que je viens de dire pour ces départements, vous pouvez peut-être le dire aussi pour les vôtres.

Voix diverses. — Oui, oui ! Non, non!

M. Thiers. — Si les calculs pouvaient être faits à la tribune pour tous les départements, je crois qu'on verrait bien qu'on a renvoyé tous les fonctionnaires influents.

J'ai dit, messieurs, que, dans la plupart des départements, la plus grande partie des fonctionnaires ont été remplacés.

Voix a gauche. — Et les directeurs des douanes?

M. le président du conseil. — Toute la partie politique a été remplacée.

M. Thiers. — S'il était vrai que quelques-uns de ces hommes fussent animés des principes de la Restauration, le mal ne serait pas encore si considérable. Je ne (trains pas que le pays soit trahi parce qu'il y a des carlistes dans les fonctions publiques; je craindrais plutôt qu'on éloignât des hommes modérés qui ne voudront jamais s'associer à des complots insensés. (C'est vrai.)

Quant aux départements de l'ouest, l'organisation en est fort ancienne ; elle date de quarante ans ; tout le monde le sait. Il y a quelques réfractaires qui parcourent les campagnes. Eh bien, une armée entière est envoyée à leur poursuite. Savez-vous pourquoi l'on est obligé d'y tenir une armée? C'est afin de poursuivre une bande de quatre à cinq cents individus connaissant bien le pays et qui peuvent y trouver des retraites inaccessibles. C'est le petit nombre des poursuivis qui fait la difficulté et qui exige le grand nombre des poursuivants.

Je sais qu'une pareille disposition serait très-redoutable dans une autre contrée de la France, si ce pays était plus rapproché de nos frontières et si la guerre extérieure venait à éclater. Mais, quand un pays a été longtemps épuisé par la guerre civile, il ne peut pas de sitôt la recommencer.

Dans le midi, le danger serait plus grave parce que ce pays n'a pas encore été dévasté par les guerres

civiles. Si nous avions la guerre au dehors, on pourrait craindre dans le midi quelques échauffourées.

Cependant, s'il y avait des échauffourées, ils en seraient les victimes, j'en suis convaincu, parce qu'ils ont contre eux un parti qui, quoique moins nombreux, est le plus audacieux, parce qu'il appartient au parti des vainqueurs. Au surplus, je ne dis pas cela pour vous rassurer; car, sous un gouvernement juste et équitable, le sang de personne ne doit couler, et le malheur est égal., à quelque parti qu'appartiennent les victimes. (Approbation générale.)

Le danger, je le répète, ne pourrait exister qu'en cas de guerre, et cette seule considération doit, je le pense, modérer l'ardeur de beaucoup d'entre nous.

Telle est la situation dans le midi et dans l'ouest.

Je passe à cette autre région de l'est et du nord, où domine heureusement notre opinion, et où naturellement se trouvent des hommes qui l'exagèrent.

Ici domine l'émeute, et c'est elle qui est le mal que tout le monde commente, analyse et reproche au gouvernement, qui est cependant le premier à en souffrir.

Pour faire des émeutes, plusieurs partis se réunissent, et, selon la date du jour qu'ils veulent troubler, ils changent de bannière. Ainsi, au 5 mai, on marche sous la bannière bonapartiste ; au ïh juillet, sous la bannière républicaine; mais c'est toujours un seul et même parti qui agit : le parti anarchiste. Les partis se rejettent toujours les uns aux autres le reproche de faire des émeutes.

Depuis quarante ans il y a eu des mouvements, il y a eu des troubles; l'opposition disait toujours : C'est le gouvernement qui fait les émeutes. Et le gouvernement, rendant la pareille à l'opposition, répondait que c'était elle qui les faisait. Je ne sais pas si l'on peut apporter ici son opinion individuelle ; pour moi, jamais je n'ai cru que les émeutes fussent le fait du gouvernement ni de l'opposition.

L'opposition parlementaire est composée d'hommes assez élevés pour qu'ils ne veuillent pas descendre à se mêler des émeutes. Que l'opposition n'en soit pas fâchée quand elle peut y trouver un embarras, un sujet d'attaque contre le pouvoir, cela peut lui arriver; elle n'en est môme vivement affligée que lorsque l'émeute devient un embarras pour elle-même et éloigne ses chefs du pouvoir.

Quant au gouvernement, je ne crois pas qu'il ait jamais pris part aux émeutes; et, si l'on avait vu un gouvernement un jour d'émeute, si l'on avait vu ses peines, ses soucis, on ne croirait pas qu'il se suscitât lui-même de pareilles tribulations.

Il faut donc renoncer à des défiances qui ne sont nullement fondées sur l'expérience, mais qui proviennent du besoin de s'alarmer qu'on a dans les temps comme les nôtres; car, si l'on nous accuse d'avoir peur, je vois aussi partout des hommes effrayés qui s'écrient à tout moment que nous allons être envahis par les Autrichiens ou dominés par les carlistes. Or la peur est, en tout cas, bien réciproque.

23 SEPTEMBRE 183 1. Ut

Gomment se fait-il, nous demande-t-on, que les émeutes durent? Parce que, le lendemain des révolutions, on ne se calme pas sur-le-champ, on ne revient pas à l'instant à l'état normal. Il est une comparaison que je vous demande la permission de vous reproduire ici. On dit que l'eau des fleuves ne peut jamais couler tranquille près d'une cataracte : nous sommes encore bien rapprochés de la cataracte de Juillet. Il n'est donc pas étonnant que le flot qui nous porte soit encore agité.

Voici comment les choses se passent : qu'il y ait un peu de bruit sur un point de la capitale, qu'arrivc-t-il? Les malintentionnés, les ennemis déclarés du gouvernement ne manquent pas de s'y porter. Les mécontents les suivent; un pareil spectacle leur fait plaisir. Viennent enfin les curieux, ceux qui veulent se donner des émotions; car les émeutes sont, de nos jours, le spectacle que l'on suit le plus volontiers. (On rit.)

Quel moyen le gouvernement pourrait-il employer pour faire cesser ces émeutes? L'opposition a un moyen tout trouvé : il faut, dit-elle, bien gouverner. Le conseil est bon ; mais malheureusement il n'est pas aisé à suivre. Pour bien gouverner, il faut non-seulement que le gouvernement le veuille, il faut encore qu'on s'y prête. Il faut que tout le monde souffre et ne contrarie pas l'exécution des lois. Il ne faut pas, par exemple, qu'on choisisse justement, pour le critiquer, le moyen employé par le gouvernement, en faisant l'éloge du moyen auquel il n'a pas cru devoir recourir.

Au surplus, il faut du temps, et l'on veut un remède plus prompt. En attendant le moment de bien gouverner, il faut bien réprimer l'émeute. Le gouvernement y emploie la garde nationale et l'armée, et alors voici ce qui arrive. Le gouvernement peut employer peu ou beaucoup de troupes. S'il y en a peu, il arrive que, sur quelques points, les agitateurs sont maîtres du terrain. Ils enfoncent une boutique ou renversent une voiture pour faire une barricade. La troupe accourt et n'arrive que lorsque le trouble a commencé ; alors elle est forcée d'agir, et, pour dire le mot, de donner des coups de sabre. On ne manque pas de dire alors que le gouvernement n'empêche pas les émeutes sur tel ou tel point où il aurait pu les empêcher : il ne les prévient pas, il les laisse faire.

Si, au contraire, le gouvernement met beaucoup de troupes sur un point, la foule afflue comme à un spectacle, les communications sont interrompues, et l'on ne manque pas de dire : Ce sont les rassemblements armés qui font les émeutes ; c'est le gouvernement qui fait les émeutes. C'est toujours le gouvernement qu'on accuse. S'il déploie peu de force, il laisse faire; s'il en déploie beaucoup, il est lui-même l'auteur de l'émeute.

Eh bien, messieurs, il n'y aurait qu'un moyen, avec un gouvernement moins moral, pour faire cesser les émeutes, ce serait de faire comme dans la rue Saint- Denis.

Je n'ai jamais cru que le gouvernement ait fait

l'émeute de la rue Saint-Denis. La procédure qui fut intentée alors sembla le démontrer. Mais voici ce qu'il fit : il donna un coup de collier; ce fut l'expression d'alors. Le gouvernemet laissa commencer l'émeute et la réprima fortement ensuite.

Eh bien, plusieurs fois, si le gouvernement avait voulu faire cesser les émeutes, s'il avait voulu verser le sang des patriotes, il n'avait qu'à les laisser faire et frapper ensuite ; mais un gouvernement moral n'a pas dû agir ainsi; et c'est parce qu'il a voulu employer le temps, qui est le meilleur remède à tous les maux, qu'on l'accuse. C'est évidemment l'accuser de sa moralité. (Vire adhésion.)

Vous le voyez, tous les maux résultent de la force des choses. Dans le midi, c'est la difficulté de s'interposer entre deux partis très-passionnés, de placer la loi entre eux; dans le nord, c'est la difficulté de contenir ses propres amis.

Un gouvernement moral doit les empêcher de devenir tout à fait coupables pour ne pas s'exposer à verser du sang.

Voilà le mal et les inconvénients qu'il entraîne dans les deux régions de la France. Il se propage de proche en proche, et l'une de ses premières conséquences, c'est de répandre les plus graves inquiétudes. La Bourse, qui, dit-on, est une maison de jeu, et qui cependant est le rendez-vous, le centre de tous les hommes qui font le commerce indispensable des fonds publics, la Bourse s'inquiète; à tort ou à raison, son

inquiétude est une espèce de symptôme, et à l'instant toutes les opérations s'interrompent.

Le commerçant n'arme plus, parce qu'il fait ce simple raisonnement : S'il y a trouble, il y aura guerre ; s'il y a guerre, mon armement peut être pris; s'il n'y a pas guerre, il y a du moins stagnation d'affaires, et il me devient onéreux. Le manufacturier ne produit plus, parce qu'il pense que la capitale ne consommera pas. Les fonctionnaires, de leur côté, voyant un gouvernement sans cesse menacé, craignent de se compromettre et servent mal l'administration; quelquefois ils désobéissent à leurs chefs ou ne remplissent pas tout à fait leur mission. Alors l'administration est énervée.

Dans l'administration, où l'on a vu des avancements rapides, on se dit quelquefois : En dénonçant le chef, j'aurai sa place, et on le dénonce. Ceux qui ne dénoncent pas font des projets, les envoient ou aux ministres ou aux chambres. C'est là l'origine de tant de propositions. Dans un pareil état il n'y a plus de subordination ; au lieu de servir l'État, ses employés s'épuisent à faire des projets ou à produire des dénonciations. Dans l'armée, tous les officiers qui tiennent à la discipline sont des carlistes. (Réclamations à gauche.)

Outre cela, il y a dans l'armée des difficultés d'un autre genre ; il y a des officiers qui, pendant quinze ans, ont servi la Restauration, c'est-à-dire la France, car la Restauration est une époque de notre histoire ; et comme, à toutes les époques, il faut servir un gou-

vcrnement, il a bien fallu servir pendant la Restauration, car la France est toujours la France. (Mouvement d'approbation.)

Ces officiers ont vu arriver dans leurs rangs d'an ciens officiers de 1815; cela les a inquiétés sur leur avancement, et voilà ce qui a jeté dans l'armée l'inquié tude et le malaise que nous y avons vus. Au dehors, tout ce malaise se communique dans l'Europe ; elle tremble, elle redoute non pas la France sage, attachée à ses institutions et fidèle à la charte nouvelle ; mais elle craint que la France de 1830 ne ressemble à celle de 92 et 93.

Pour moi, je suis loin de partager cette crainte, que je ne crois nullement fondée; il n'en est pas moins vrai que tout le monde demande en Europe si nous n'aurons pas une nouvelle révolution; alors l'Europe arme, nous armons de notre côté, et l'inquiétude universelle s'accroît.

Nous-mêmes, qui représentons le pays, qui devons partager toutes ses impressions, nous les apportons dans cette Chambre, et nous nous livrons à toutes les discussions que vous avez entendues sur les maux du pays, sur leurs causes et sur leurs remèdes. Ce remède, quel est-il? Messieurs, il y en a deux. (Marques oV attention.)

Je ne suis pas un grand médecin, mais je fais de la médecine à l'usage de tout le monde, et cette médecine est la raison. (Très-bien.) Il y a deux remèdes : l'un est un gouvernement fort. Je dirai tout à l'heure ce i. \Q

que c'est qu'un gouvernement fort. L'autre, c'est le temps, dont il faut toujours l'influence, et qui, de tous les remèdes, est celui qui coûte le plus à l'impatience des hommes.

Un gouvernement fort, messieurs, dans un système de pouvoir absolu, ce serait un ministre à grand caractère, à volonté forte. Mais, dans notre belle machine représentative, un gouvernement fort, c'est un gouvernement qui a la majorité. Car ici, au milieu de vous, comment le gouvernement pourrait-il vouloir quelque chose fortement, si vous ne commencez pas par avoir ici une volonté. Vous êtes la tête.

Hier, messieurs, vous avez commencé à vouloir, et, j'en suis sûr, tout sera plus facile aujourd'hui. Tous les fonctionnaires obéiront mieux, et les partis espéreront moins. (Oui! oui! Très-bien!)

Quand vous voudrez, messieurs, les ministres voudront aussi: alors les préfets obéiront, ils feront plus, ils se dévoueront à un gouvernement qui aura votre assentiment, à un ministère qui aura une chance de durée plus longue qu'une session. (Adhésion.)

Les chefs de parquet feront alors leur devoir, et, quand ils auront recueilli quelques observations, ils les communiqueront à leur chef hiérarchique, à M. le garde des sceaux. (Rires approbatifs.)

Dans l'armée, quand on saura que les révoltes de sous-officiers ne donnent plus des grades d'officiers, on obéira plus volontiers, et l'on se résignera à subir les ordres de l'un des vainqueurs d'Austerlitz.

Dans les autres parties, l'action deviendra plus forte, et, avec du temps (car il faut du temps), il y aura moins de malfaiteurs qui songeront à faire des émeutes, parce que les malfaiteurs comprendront que le gouvernement, appuyé sur vous, saura les comprimer avec succès.

Les carlistes, puisqu'il faut ici prononcer leur nom, se tiendront plus sur la réserve ; ils seront très-fâchés de ce qui s'est passé hier dans cette Chambre, car la faiblesse du pouvoir ne peut profiter qu'à eux. Peu importe, au reste, je le déclare, quels seront les hommes qui exerceront le pouvoir avec cette rigueur que je réclame ; je ne tiens pas plus au ministère actuel qu'à tout autre qui gouvernera suivant un certain système arrêté.

Je suis convaincu que l'Europe, qui ne désarme pas parce qu'elle se dit : « Le ministère français d'aujourd'hui peut être renversé demain, » l'Europe, dis-je, prenant confiance dans la stabilité de l'administration chez nous, considérera le désarmement général comme possible, et se prêtera à l'effectuer.

Alors, messieurs, le jour où la tranquillité intérieure sera annoncée à l'Europe, le désarmement général commencera à s'exécuter, le commerce respirera, l'industrie recevra des commandes, les ouvriers travailleront, et cela vaudra beaucoup mieux que de leur donner des secours à l'Hôtel de ville; la confiance renaîtra, tout le monde sera plus heureux, et vous verrez alors réaliser ce vœu toujours formé pour la tranquillité universelle.

C'est un gouvernement fort qu'il faut, et un gouvernement fort, c'est un gouvernement qui a la majorité. Achevez donc ce que vous avez commencé hier; je vous conjure, clans l'intérêt du pays, de le continuer. Et croyez bien que ce n'est pas un intérêt personnel qui me fait parler. Nous ne parlons pas ici dans un intérêt de personnes ou dans un but d'ambition. Nous estimons et nous respectons les hommes qui sont assis sur ces bancs (les bancs du ministère). Nous nous sommes rencontrés dans un même amour de l'ordre avec les ministres actuels, et nous les soutenons. Si nous avions de l'ambition, nous chercherions à faire vaquer les places, à ébranler les ministres, loin de chercher à les maintenir. Nous nous serions mis dans l'opposition au sortir du pouvoir.

C'est du fond de notre cœur que nous demandons force et majorité pour sauver la France, la révolution de Juillet, et la faire entrer dans la voie tranquille des perfectionnements. Voilà ce que nous souhaitons, et je n'ai le courage de dire tant de choses hardies que parce que je suis convaincu que c'est l'expression des sentiments de mon pays. (Marques d'adhésion prolongées,)

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