PRONONCÉ, LE 20 SEPT F MB RE
A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS
L'armée hollandaise avait dû évacuer la Belgique, et, après la conclusion d'un armistice garanti par les puissances siégeant à la conférence de Londres, nos troupes étaient rentrées en France. D'autre part, l'insurrection polonaise venait de subir un grave échec par l'entrée des Russes à Varsovie, et, en communiquant cette nouvelle à la Chambre des députés, M. le général Sébastiani avait ajouté ces paroles qui lui furent alors si amèrement reprochées : L'ordre règne à Varsovie, M. Mauguin avait immédiatement demandé à interpeller le gouvernement sur la conduite tenue par ce dernier dans la question belge et dans la question polonaise, et un jour avait été fixé à cet effet. Dans l'intervalle, une émotion très-vive s'était manifestée à Paris à raison des événements de Pologne. 11 avait fallu recourir à la force pour réprimer le désordre, et l'agitation durait encore quand M. Mauguin prit la parole. En ce qui concernait la Pologne, il reprocha au cabinet de n'avoir rien fait pour lui venir en aide. Ainsi le gouvernement français aurait pu donner de graves embarras à la Russie en envoyant une flotte dans la
mer Noire pour y bloquer tous les ports de Grimée; il aurait pu contracter une alliance offensive avec la Turquie et la Perse, empêcher la Prusse de procurer à l'armée russe les approvisionnements qui lui étaient nécessaires, et en faire passer, au contraire, au gouvernement insurgé par les ports de la Baltique, etc. Quant à la Belgique, sans doute les troupes hollandaises avaient reculé devant les nôtres; mais pourquoi notre armée n'était-elle pas restée dans le nouveau royaume jusqu'à ce que toutes les difficultés relatives à son organisation et à son indépendance eussent été résolues? Cette fois encore nous avions cédé à la volonté de l'Angleterre, comme nous Pavions déjà fait quand elle avait imposé le choix du roi Léopold.
Ainsi donc, partout, au loin comme sur nos frontières, le cabinet avait manqué aux devoirs que lui imposaient la dignité et la sécurité du pays.
Après une réponse de M. Sébastiani, ministre des affaires étrangères, le général Lamarque, à son tour, était venu se plaindre de ce que le cabinet n'avait pas exigé de la Prusse le libre passage pour tous les Français qui voulaient aller combattre en faveur de la Pologne, de ce qu'il avait désavoué et rappelé le général Guilleminot, notre ambassadeur à Constantinople, pour avoir donné à la Porte des conseils belliqueux contre la Russie. L'orateur avait terminé son discours en demandant que des mesures fussent prises au plus tôt pour seconder le vœu national et parer aux dangers qui menaçaient la France en face du mauvais vouloir de l'Europe.
A cinquante années de distance, loin des passions plus ou moins patriotiques qui agitaient alors les esprits, on s'étonne de tout ce qu'il y avait de faux, d'exagéré, nous ajouterons d'anti-national, dans ces reproches adressés au gouvernement, et M. Thiers en fit bonne et sévère justice dans le discours que nous reproduisons. Le débat se termina,
d'ailleurs, par un ordre du jour en faveur du ministère, voté à la majorité de 221 voix contre 136.
Messieurs,
La discussion qui s'était élevée dans la Chambre à l'occasion de l'adresse, semblait nous promettre que, de quelque temps, nos affaires étrangères ne seraient plus portées à cette tribune. Cependant il vient d'en être autrement. Deux événements, l'un en Belgique, l'autre en Pologne, l'un fort insignifiant, l'autre fort douloureux, ont réveillé une discussion qui semblait épuisée.
Mes honorables amis et moi sommes loin de nous en plaindre, car nous souhaitons que cette grande question de notre politique extérieure soit enfin éclaircie, et que nous arrivions à un véritable résultat, c'est-à-dire à une ferme conviction, et, s'il est possible, même à un vote de la Chambre. Je crois que notre mal est dans l'incertitude. Il y a incertitude dans le pouvoir, dans les Chambres, dans le pays : une discussion approfondie peut seule la faire cesser et donner de la force à ceux qui en ont besoin aujourd'hui pour assurer notre repos.
Cependant, si je ne me plains pas, je m'étonne du moins de la discussion soulevée. Je comprends que,
hors de cette Chambre, des malfaiteurs qui veulent agiter les esprits aient profité des deux événements en question; mais ici, où nous devons tendre à un résultat purement rationnel, je ne comprends pas qu'on y ait pu trouver des arguments nouveaux. Eu effet, nous n'étions pas entrés en Belgique pour la conquérir, mais pour en éloigner les Hollandais. Les Hollandais repoussés, notre retraite était inévitable et prévue. Le gouvernement n'avait cessé de dire depuis une année qu'il ne donnerait pas de secours militaires aux Polonais. Dès lors le sort des armes ne lui était plus imputable, et la prise de Varsovie ne pouvait être une objection nouvelle contre lui. Je' ne vois donc pas ce que ces événements peuvent ajouter à la discussion. Renouvelée aujourd'hui, elle amènera des répétitions inévitables ; cependant il reste une chose utile à faire, c'est de réunir et de résumer tous les arguments que nos adversaires emploient depuis une année, et d'attacher à chacun une réponse directe et positive. Comme j'apporte ici une entière bonne foi et l'intention d'arriver à un résultat sérieux, je prie mes honorables adversaires, si j'omets un seul de leurs arguments, ou si je les affaiblis par l'expression, de m'en avertir, car ce ne sont pas leurs arguments moindres en nombre ou en force que je veux combattre ; je crois avoir des réponses péremptoires pour tous, et pour les plus forts. (Trèsbien, très-bien.)
Suivant la diversité naturelle de leurs esprits, nos
adversaires ont présenté depuis un an des systèmes divers relativement à notre politique extérieure. Les uns ont été plus belliqueux, les autres plus enclins aux négociations, et, de tous leurs dires, je crois avoir retenu le souvenir bien réel de deux systèmes : l'un, que j'appellerai le système belliqueux, et qui consiste à conseiller, à demander la guerre; l'autre, que j'appellerai le système négociateur, et qui consiste à demander une manière plus énergique de négocier.
Je vais analyser le premier. Il consiste à soutenir que la paix est un système d'égoïsme ; que vouloir la liberté pour soi tout seul, c'est s'exposer à la perdre bientôt soi-même ; que la paix, même en la souhaitant, n'est pas possible; que jamais deux principes contraires, politiques ou religieux, n'ont été en présence sans en arriver bientôt aux dernières extrémités, c'est-à-dire à la guerre ; que la Réforme et la Révolution française en sont la preuve ; que dès lors il faut se résigner à la guerre, et que mieux eût valu choisir le moment opportun, profiter de l'enthousiasme de juillet, porter sur nos frontières des masses de volontaires comme en 179*2 et 1793, et des bords du Rhin, du sommet des Alpes, dicter la paix et la liberté à tous les peuples.
Tel est le système que j'appellerai belliqueux. Il est, je le sais bien, fort abandonné; mais, comme, au fond, il se retrouve dans tous les systèmes en apparence les plus pacifiques de nos adversaires, je le combattrai dans cette discussion.
bO AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Le second système, beaucoup plus spécieux, beau coup plus habile, est dû à l'honorable M. Bignon, et je lui en fais hommage.
En voici, je crois, la substance :
M. Bignon ne dit pas : Faites la guerre ; il dit qu'il faut ne pas montrer qu'on en a peur, car c'est un immense désavantage, au début même de la négociation. On a, dit-il, laissé voir cette peur, les puissances en ont abusé, et il en est résulté ce que nous voyons.
Ainsi, par exemple, il aurait fallu ne pas regarder la Belgique comme un danger pour nous, mais comme un danger pour nos adversaires; il aurait fallu sans cesse menacer les puissances de s'y porter et de s'y établir comme dans un poste d'où on leur aurait dicté la loi à toutes ; il aurait fallu dès lors ne plus tant se hâter de résoudre une question qui était un embarras pour l'Europe et non pour nous ; ne pas se hâter d'accepter cette conférence où nous étions un contre quatre, et, dans les bons jours, deux contre trois; ne pas se hâter de donner à la Belgique cette neutralité ridicule qui ne la garantit pas et qui nous interdit son alliance; ne pas se hâter, enfin, de lui donner un roi, un roi anglais, faute énorme, impardonnable, telle qu'on n'en commet pas deux pareilles en un siècle.
Mais, suivant M. Bignon, à faire toutes ces concessions, il fallait au moins en profiter; il fallait exiger un retour, et obtenir qu'on nous accordât en Pologne, en Italie, le dédommagement de ce que nous aban-
donnions en Belgique. Il fallait, la conférence acceptée, exiger qu'elle s'étendît aux trois questions belge, polonaise, italienne.
MM. Lamarque et Mauguin se trouvent à peu près d'accord avec M. Bignon quant à la Pologne : il fallait la sauver par des négociations plus fortes ; il fallait intervenir par la médiation, par la reconnaissance, par des secours publics ou secrets d'armes et d'argent ; il fallait, suivant M. Mauguin, tout en conservant la paix, envoyer des escadres dans la Baltique et la mer Noire. Ces messieurs ajoutent un reproche inconcevable : il ne fallait pas étouffer les efforts de la Pologne en lui conseillant un système temporisateur qui l'a perdue.
Quant à l'Italie, MM. Bignon, Lamarque, Mauguin, s'accordent à nous dire : Vous aviez proclamé le principe de la non-intervention, et, après avoir en quelque sorte insurgé l'Italie par la proclamation de ce principe, vous avez tout à coup abandonné et le principe proclamé et l'Italie insurgée.
Il est bien vrai, a-t-on ajouté, que les Autrichiens évacuent la Romagne ; mais ils sont encore à Comacchio et à Ferrare, et la présence de 120,000 hommes, comme le disait tout à l'heure M. le général Lamarque, rend cette retraite illusoire.
Voilà, je crois, si ma mémoire ne me trompe, à peu près tous les systèmes, soit belliqueux, soit diplomatiques, qui ont été produits dans cette Chambre.
Je dois dire encore qu'il y a beaucoup d'hommes i. 6
très-modérés qui veulent la paix de la France et du monde, mais qui sont inquiets et tirent un argument de leur inquiétude; ils disent : Vous avez fait des sacrifices, mais nous vous les pardonnons, si vous nous assurez la paix.
Voilà la dernière objection; elle est née dans les esprits les plus modérés; je veux aussi y répondre.
Je vais essayer, à chacune des objections, d'attacher une réponse. [Mouvement général d'intérêt.)
Je commence par le premier système, celui qui consiste à accuser la paix d'égoïsme, à la dire impossible, à porter des masses d'hommes sur nos frontières pour faire une invasion d'enthousiasme.
Le gouvernement a eu trois raisons pour vouloir la paix.
La première, c'était l'intérêt de la liberté même. La paix assurait l'ordre de choses fondé en juillet, car on ne dira pas que les carlistes à eux seuls puissent renverser le gouvernement. S'ils le pouvaient, ce ne serait qu'avec le secours de l'étranger, leur éternel auxiliaire. La guerre, au contraire, livrait l'ordre de choses fondé en juillet au sort des batailles.
Il y a plus, la liberté vaincue en France l'était dans le monde entier, car toutes les libertés sont sans force, sans avenir, sans l'appui de la liberté française. La France, en se compromettant, compromettait la cause entière de l'humanité.
Ainsi, pour la liberté même, et la liberté univer-
selle, la paix, c'était la certitude ; la guerre, c'était le hasard. Or quelle est la prudence humaine qui puisse hésiter entre la certitude et le hasard ?
D'ailleurs, messieurs, quand avons-nous donné la liberté par nos armes? Nous sommes allés en Hollande, en Italie, en Espagne, y avons-nous laissé la liberté? Nous-mêmes qui l'avions au commencement de nos longues guerres, l'avions-nous à la fin.
Il y a, puisqu'on parle de l'intérêt des autres peuples, une considération qui ne peut vous échapper. La liberté est en travail dans le monde entier. Il y a en ce moment une question de liberté vraiment admirable, pardonnez-moi l'expression, c'est la reforme parlementaire en Angleterre; ce sera un grand phénomène politique, si le gouvernement de ce pays peut suffire à cette réforme sans révolution ; ce sera le plus grand, le plus beau des arguments en faveur du gouvernement représentatif. Si la guerre venait interrompre ce grand événement, un cri de réprobation s'élèverait de toutes parts en Angleterre. La question de la réforme est étroitement liée à la question de la paix.
Il y a dans toute l'Allemagne un grand travail du même genre. Les souverains sentent partout qu'il faut donner aux nations une part dans l'administration de leurs affaires. Le roi de Prusse a donné à ses peuples des assemblées provinciales. En Italie, les peuples s'éclairent et tendent vers la liberté. La paix seule peut assurer ces progrès ; la guerre, en rava-
géant la belle Italie, n'y laisserait que sang et que ruines. La paix, je le répète, est pour la liberté la certitude, la guerre est le hasard. (Marques d'adhésion.)
La seconde raison pour la paix est la prospérité intérieure du pays. On peut sans doute, et c'est trèslouable comme simple individu, aller servir dans les rangs d'un peuple généreux qui combat pour son indépendance ; on peut lui dévouer sa fortune et sa vie ; mais, quand on est chargé de la fortune de l'État, on doit à son pays prospérité, sécurité; on ne lui doit pas de lui faire courir les aventures. (Très-bien! très-bien!)
La guerre, pour tous les hommes qui ont la connaissance et l'expérience du passé, lorsqu'elle soulève comme aujourd'hui des questions de territoire, n'est pas l'affaire d'une seule campagne ; il n'y a pas de guerre de ce genre qui n'ait duré moins de sept ou huit campagnes. Si donc nous avions la guerre aujourd'hui, il faudrait nous préparer à donner plusieurs milliards et plusieurs millions d'hommes, et il n'est personne qui, avant de se décider à de pareils sacrifices, ne doive y regarder longtemps.
La troisième raison, et la plus décisive à mes yeux, c'est que la guerre amènerait un gouvernement révolutionnaire.
J'ai entendu dire à beaucoup de nos collègues les plus éclairés qu'ils avaient reconnu l'impossibilité que la guerre se fit dans les circonstances graves où nous sommes sans moyens extraordinaires. Qu'on ne dise pas que nous évoquons les fantômes de 93 ; ce n'est
pas un fantôme que ce qui s'est passé en août à Varsovie : ce n'est pas un fantôme que le club assassin de Varsovie.
C'est que l'approche du danger peut faire perdre la tête aux peuples les plus sages. Ce qui m'a fait repousser la guerre, c'est la crainte des passions haineuses et féroces qui s'agitent dans les rues. (Bravos presque unanimes.)
Voilà les trois raisons que le gouvernement a de vouloir la paix. Notre devoir envers la noble révolution de juillet est d'empêcher qu'elle ne dégénère en scènes sanglantes. (Voix des centres : Nous y sommes déjà.)
Mais, nous dit-on, ces vœux pour la paix sont chimériques; tous les hommes sensés la désirent, mais elle est impossible : jamais deux principes n'ont pu se trouver en présence sans amener la guerre.
A cet égard, je demande la permission d'invoquer deux exemples empruntés au passé. (Mouvement d attention.)
Oui, il est bien vrai que rarement deux principes politiques ou religieux se sont trouvés en présence sans entrer en lutte; mais, pour qu'il y ait lutte, deux conditions sont indispensables : il faut pour la guerre que des intérêts matériels opposés se trouvent cachés sous ces principes, ou que l'exagération de l'un de ces principes rende toute réconciliation impossible. Je prends deux exemples fameux : la Réforme et la Révolution française.
La paix avait duré, à l'époque de la réforme religieuse , depuis la mort de Charles-Quint jusqu'à la guerre de Trente ans, c'est-à-dire près de soixante-dix années. La guerre entre les deux principes n'était doncpas inévitable ; mais les intérêts cachés sous ces principes, c'est-à-dire la propriété des biens d'église, la rivalité des États du nord de l'Allemagne contre la domination de l'Autriche, la jalousie de l'Angleterre «outre l'Espagne, réveillèrent la guerre, qui ne finit que par la conciliation des intérêts opposés dans le traité de Westphalie.
Dans notre révolution, les intérêts matériels figurèrent beaucoup moins ; car, si l'Angleterre cherchait à se venger de la guerre d'Amérique, si Catherine cherchait à occuper l'Occident tandis qu'elle exploitait l'Orient, l'Autriche, l'Espagne, avaient aussi peu de penchant que d'intérêt à la guerre. Un seul souverain, égaré par des illuminés, se crut appelé à être le restaurateur de l'ordre social : ce fut le roi de Prusse. Mais la guerre n'eut lieu, ne devint active, que lorsque notre noble et généreuse Révolution eut failli et commis des excès, c'est-à-dire après l'exagération de son principe. Elle déclara la guerre à l'Autriche, à l'Angleterre, à l'Espagne. Quant àla Prusse, sa marche réelle vers Paris fut postérieure au 10 août. (Dénégations à gauche.)
Une voix : Lisez donc les dates dans votre Histoire de la Révolution. (On rit.)
M. Thiers. — Je suis prêt à apprendre de mes col-
lègues tout ce qu'ils savent mieux que moi, l'histoire de la Révolution et autre chose, mais je crois être sûr de mes souvenirs. {Nouvelles réclamations.)
Voix des centres : Longvvy et Verdun ont été pris dans les premiers jours de septembre.
M. Thiers. — Pour affirmer que la paix est impossible entre notre Révolution et l'Europe, il faudrait nous démontrer que les puissances ont un intérêt matériel à la guerre, ou que le principe cle notre Révolution est impossible à modérer, et que son exagération provoquera l'exagération du principe contraire.
L'exposé souvent fait à cette tribune de la situation des puissances prouvera si leur intérêt doit les porter à la guerre.
L'Autriche n'a jamais ni possédé ni même ambitionné plus qu'elle ne possède aujourd'hui. Elle n'a plus qu'à perdre. Aussi le statu quo forme-t-il sa politique constante depuis quinze ans. Nous-mêmes n'avons cessé de le lui reprocher.
La Prusse est parvenue, depuis 1815, au plus haut degré de puissance auquel elle pût prétendre ; elle n'a à se plaindre, comme on l'a dit très-souvent, que de la mauvaise .conformation de son territoire. Eh bien , une campagne malheureuse lui ferait perdre les provinces rhénanes, et il en faudrait dix peut-être pour changer la face de l'Europe à tel point, qu'elle pût obtenir au centre de l'Allemagne un équivalent pour les provinces rhénanes.
La Russie n'avait pas à la guerre un intérêt réel : on
a eu raison de le dire; mais, à défaut d'intérêt, c'était elle qui avait le plus d'humeur, parce qu'elle était livrée à des ressentiments que j'expliquerai tout à l'heure.
Quant à l'Angleterre, tout le monde le sait, l'Angleterre, moins l'aristocratie, désire tout entière la paix. Elle y est fortement intéressée, parce qu'elle a une dette énorme, qui ne peut se résoudre que quand le commerce et l'industrie auront fait de nouveaux progrès, et que cette dette aura été été noyée en quelque sorte dans l'immensité de la prospérité publique. Pour cela il faut la paix.
Le ministère Canning et le ministère de lord Grey ont reconnu cette vérité, que ne s'est pas dissimulée le ministère même de lord Wellington.
Ainsi donc l'Angleterre veut la paix. Tout le monde a lu le discours de lord Brougham, un des hommes les plus généreux et les plus éloquents de ces temps-ci, qui a le plus constamment défendu la liberté civile et religieuse : il a dit que la France et l'Angleterre unies pouvaient assurer la paix du monde; il a dit que le ministre qui, aujourd'hui, compromettrait la paix, mériterait de perdre la tête. « Ces paroles, a-t-il ajouté, je veux les envoyer en France sous ma propre responsabilité personnelle. »
Ainsi voilà bien la preuve que nulle part il n'y a intérêt matériel à provoquer la guerre. Y a-t-il quelque intérêt moral? Sans doute on ne pense pas à Vienne, à Berlin, comme à Paris; à Londres même, où il y a tant de sympathie pour nous, on blâme
20 SEPTExMBRE 183 1. 89
beaucoup de choses qui se font en France, mais à Londres on souhaite la liberté, le succès de la révolution de Juillet; à Berlin on souhaite qu'une nation libérale sache se contenir et ne trouble pas la liberté du monde.
Tout le monde sait que le roi actuel de Prusse a sévèrement blâmé, et en présence de la famille régnante alors, les excès de 1815. (Sensation.)
Tout le monde sait que le roi de Prusse et l'empereur de Russie ont puissamment contribué à nous faire donner la charte de 1814.
Quant à Vienne, je conviens que l'on n'y sent pour nous aucune sympathie ; mais la double vieillesse du souverain et du ministre nous garantit que ces dispositions à notre égard ne sauraient être ni bien actives ni bien redoutables.
Quant à la Russie, elle s'est imaginé que, parce qu'elle était le pays où la liberté avait le moins pénétré, elle devait exercer une sorte de pontificat envers les autres peuples, et les protéger contre les progrès de l'anarchie. C'est ce qu'avait voulu Alexandre, avec des intentions généreuses, mais malheureusement avec un esprit peu éclairé.
L'empereur Nicolas a hérité des desseins de son frère, et il est certain que ce prince a mal vu notre révolution. Mais cependant M. le ministre des affaires étrangères vous a cité hier cette lettre si significative de l'empereur de Russie au roi des Pays-Bas, lettre où il dit qu'il porte intérêt aux malheurs du roi Guil-
laume, mais qu'il ne peut agir séparément des autres puissances.
La guerre ne peut donc provenir ni d'un intérêt matériel des puissances ni d'une disposition particulière de leur part.
Reste l'exagération de nos principes, qui provoquerait une exagération contraire. Mais ici, c'est à nous à nous contenir, et à prévenir la guerre. Oui, messieurs, elle dépend de nous, de nous seuls...
Hier, M. le ministre des affaires étrangères nous a dit : Si nous savons être sages... (On rit.)
La sagesse est un besoin non-seulement pour les individus, mais aussi pour les nations. En effet, messieurs, étions-nous sages en 93 ? L'étions-nous même quand l'ordre régnait dans l'intérieur, mais que nous faisions des départements français au delà du Rhin ? Non, certainement ; c'est cette sagesse, que nous n'avions pas alors, dont nous avons besoin aujourd'hui, si nous voulons être en paix avec le monde. {Trèsbien! très-bien!)
Ainsi donc nous voulons la paix dans l'intérêt de la liberté et de la prospérité du pays, et cela dépend de notre bonne conduite.
J'ai un dernier argument pour combattre ce système belliqueux : c'est la misère des moyens qu'on indique pour faire la guerre promptement et efficacement. On veut porter des masses sur les Alpes et le Rhin, et, de là, dicter la paix et la liberté à tout le monde. Ce moyen repose sur une erreur de fait, que
je demande à la Chambre la permission de relever. Je vais la relever en m'appuyant des paroles de l'honorable général Bugeaud, que vous avez entendues, ainsi que de l'opinion de Napoléon et du maréchal Saint-Cyr.
Non, il n'est pas vrai qu'en 1793 nous ayons fait la guerre avec la propagande et des masses sans instruction militaire. La France, dans la première guerre de la Révolution, jusqu'à la bataille de Jemmapes, a eu des troupes disciplinées qu'elle devait à l'ancien gouvernement. (Mouvements divers.)
Il est des faits qui sont restés gravés dans mon esprit et dans ma mémoire, et que j'ai vus proclamés par le maréchal Saint-Cyr et Napoléon, c'est que les guerres ne peuvent être heureuses qu'avec des armées disciplinées.
La première campagne de la Révolution fut faite avec une armée disciplinée, appuyée d'une formidable artillerie. La seconde campagne fut moins heureuse, parce que la première armée, qui avait essuyé tant de fatigues, avait été remplacée par de jeunes soldats qui ne connaissaient pas la guerre. La troisième fut plus heureuse. Les progrès allèrent en raison de la discipline. Quand nous eûmes la grande armée d'Austerlitz formée au camp de Boulogne, nous allâmes jusqu'à Tilsitt, et cette armée était de cent soixante mille hommes au plus.
On ment aux faits et à l'expérience quand on parle des succès obtenus à la guerre avec des armées levées
à la hâte. Je laisse à l'honorable M. Bugeaud le soin de développer cette pensée, qui lui est plus propre qu'à moi. Je me borne à dire hautement que les soldats ramassés à la hâte ne valent rien : ils fuient en assassinant leurs officiers. (Profonde sensation.)
J'ai combattu les trois fondements sur lesquels s'appuie le système belliqueux ; j'ai prouvé que la paix n'était pas de l'égoïsme, qu'elle était pour la liberté la certitude, au lieu du hasard ; qu'elle était possible, si nous la voulions, enfin que le moyen proposé de faire la guerre avec des masses était, j'en demande pardon à la Chambre, était absurde.
Je passe au second système, à celui qui admet les négociations, mais qui les veut plus énergiques.
A cet argument, j'opposerai une réponse qui paraîtra singulière, mais que je crois vraie. Il fallait non pas laisser voir que nous voulions la paix, mais s'efforcer de le faire voir, et d'en convaincre les cabinets, car leur pensée à eux était que nous tendions à la guerre. Le plus grand progrès que la négociation pût faire c'était de convaincre les puissances de notre vœu ardent pour la paix.
C'était, ajoute-t-on, s'exposer à voir les puissances abuser de nos dispositions pacifiques.
Non, messieurs, elles n'ont pu le vouloir, et le secret, le voici, il est bien simple, il est connu de tout le monde. Les gouvernements étrangers savaient que derrière les ministères qui se sont succédé était une nation inquiète, susceptible, très-jalouse de sa liberté
et de sa grandeur; ils savaient que la moindre démarche contraire à sa dignité la révolterait, et qu'on ne pourrait plus la contenir. Ainsi le gouvernement voulait la paix, il n'a rien négligé pour prouver qu'il la voulait avec sincérité, et les cabinets étrangers n'ont pas pu vouloir en abuser.
Il ne fallait pas, dit-on, faire de la Belgique un danger pour soi, mais un danger pour les autres.
Quelque habileté que je suppose à la diplomatie, je n'imagine point qu'elle puisse changer la sécurité en danger ni le danger en sécurité.
Non, messieurs, la Belgique était un embarras pour nous comme pour toutes les puissances ; j'invoque le souvenir de tout le monde.
Lorsqu'il y a un an vous fûtes informés des événements de la Belgique, assurément vous tous vous applaudîtes à l'idée de voir ce pays rendu à la liberté, mais le sentiment universel fut celui-ci, que peut-être ces événements feraient éclater la guerre universelle, et qu'on ne pourrait que difficilement consolider l'ordre de choses nouveau. Voilà le sentiment qui était général. (Mouvement presque unanime : C'est vrai !)
Ainsi, quoi que nous fissions, la Belgique était un embarras pous nous.
Et d'ailleurs, qu'était la Belgique? Les faits nous sont présents à tous. La Belgique était une tête de pont construite contre nous ; il y avait là un royaume qui avait une double richesse : richesse territoriale
et industrielle des Belges, richesse commerciale des Hollandais ; il y avait là un souverain opiniâtre, une dynastie qui n'avait jamais cédé. Tout cela avait été accumulé contre nous; c'était une œuvre des puissances qu'elles devaient éprouver la plus grande peine à laisser détruire.
Dès lors le gouvernement n'a pas eu tort d'y voir une immense difficulté et d'accepter avec empressement une conférence. Il y avait pour se hâter de fortes raisons. Supposez en effet que la Belgique eût été ravagée par l'anarchie (et l'anarchie y a régné quelques jours), auriez-vous vu sans effroi la Prusse y entrer sous le prétexte d'y porter la paix ? S'il n'y avait pas eu en Belgique un roi et une espèce de gouvernement, la difficulté aurait été bientôt tranchée, une restauration eût été inévitable. Or un tel résultat ne pouvait être souffert par nous.
La Belgique était donc une source d'embarras qu'il fallait terminer. Et pouvait-on ne pas accepter la conférence? A-t-on jamais vu les questions qui intéressent plusieurs peuples se résoudre par des échanges de courrier? Jamais question grave n'a pu s'établir, se résoudre, que par une réunion de diplomates. Mais, dit-on, dans la conférence vous rencontriez quatre voix contre une. Quelle étrange erreur! Dans une conférence toutes les questions se décident à l'unanimité ; si la question agitée ne semble pas justement décidée, la minorité se retire. Il n'en est pas là comme dans les assemblées délibérantes, où la majorité oblige la mino-
nié. Dans un congrès, la minorité lésée s'en va et rompt la négociation.
Ainsi donc il fallait traiter au plus tôt : traiter dans une réunion de diplomates, conférence ou congrès, peu importe.
Mais, dit-on, quel état avez-vous fait à la Belgique? La neutralité est une chimère, un inconvénient pour nous seuls, à qui elle interdit l'alliance de la Belgique.
Je suis étonné qu'un homme aussi savant que M. Bignon ait raisonné comme il l'a fait sur la neutralité.
La neutralité suisse a été violée, et cependant elle demeure comme un des articles les plus essentiels du droit public de l'Europe. Voici, ce me semble, en quoi elle consiste.
Les Alpes sont une des parties les plus importantes des frontières de l'Europe. L'Autriche, l'Allemagne, l'Italie, la France, ne veulent les céder à aucune d'elles. Alors on les a laissées en dépôt dans les mains d'un petit peuple, brave et sage, qui les garde, et n'en peut abuser. La neutralité ne lui garantit pas l'inviolabilité, que personne ne peut garantir à personne, mais elle est un droit ouvert à tous les voisins, de se jeter sur le gage si l'un d'eux y touche. Si l'Autriche touche aux Alpes, la France y court de son côté et réciproquement. Le peuple dépositaire trouve sa garantie dans cet intérêt, que tous les voisins ont à préserver le dépôt.
Ce système indiqué par la nature s'est naturellement présenté pour la Belgique. Il y a là aussi une portion de frontières que ni l'Angleterre, ni l'Aile-
magne, ni la France, ne veulent se céder, ce sont les rivages de l'Océan et l'embouchure des principaux fleuves de l'Europe. La Belgique en est devenue dépositaire et gardienne, au même titre que la Suisse l'est des Alpes. {Très-bien! très-bien!) Nous ne pouvons pas faire de traités avec la Belgique, cela est vrai ; mais, si nous pouvions faire ces traités, mettre nos soldats dans ses forteresses, ce serait la réunion complète de la Belgique à la France, et personne ne voulait que cette importante portion des frontières du continent fût entre les mains d'une des grandes puissances.
Ce que nous gagnons à la neutralité de la Belgique, le voici : les Anglais ne peuvent plus y entrer par l'Escaut, ni les Prussiens y porter leurs armées par le Rhin, sans que nous ayons le droit de courir au Rhin, et, comme nous sommes plus près, l'avantage est pour nous... [Murmures négatifs à gauche.) J'en trouve la preuve dans ce qui vient de se passer. La Hollande était bien plus préparée que personne ne pouvait l'être, puisque depuis longtemps elle songeait à la guerre, puisqu'elle avait entouré la Belgique de ses armées. Eh bien, nous sommes arrivés à Bruxelles avant elle.
La Hollande est arrivée à Bruxelles après nous. (Une voix : Les Hollandais ny sont même pas arrivés.) Il résulte donc que nous sommes plus près de cette capitale que les autres puissances; que nous sommes plus à portée d'elle; que les avantages de la neutralité, si elle était violée, seraient tous de notre côté.
Surtout comparez cet état à celui dans lequel la Belgique se trouvait.
Elle formait un État ennemi, puissant, hérissé de forteresses, gardé par la Sainte-Alliance, armé en un mot comme une tête de pont, à l'usage de l'Angleterre, de la Hollande, de la Prusse et de l'Allemagne. Aujourd'hui c'est un État neutre, un état dans nos intérêts, et qui, dans le péril, serait à nous au lieu d'être contre nous. La différence à notre avantage n'est-elle pas immense?
Mais, dit-on, cela fait, pourquoi se hâter toujours, pourquoi donner un souverain à la Belgique? Ne pouvait-elle pas vivre sous la régence? A cela la réponse est facile. La régence lui donnait l'anarchie, et cette anarchie était le scandale de la liberté, cette anarchie amenait une restauration. Sans Léopold, les Hollandais arrivaient à Bruxelles avant nous. Il fallait donc un roi : nous avions exclu le prince d'Orange, parce que nous ne voulions pas de restauration; le prince de Leuchtemberg, par des raisons que les cris que nous entendons dans les émeutes justifient assez; le duc de Nemours, parce que nous ne voulions pas faire une guerre dans un intérêt de famille. Si, après avoir exclu trois princes, nous avions exclu le quatrième, l'Europe aurait dit que nous nous amusions d'elle, et que nous voulions tout rendre impossible en Belgique, excepté la réunion. Il fallait en finir. Mais, en acceptant Léopold, livrions-nous la Belgique à un cœur anglais?
Consultons l'histoire contemporaine.
Napoléon a mis un de ses généraux sur le trône de Suède. Ce général est-il resté Français, ou devenu Suédois ? Il a mis sur le trône de Naples son beaufrère, son ami, son compagnon d'armes. Ce roi, qu'at-il fait dans les derniers jours de l'empire? Enfin Napoléon a mis son propre frère Louis sur le trône de Hollande. Qu'a fait ce jeune prince? A-t-il sacrifié la Hollande à la France 1 {Sensation) Voilà, messieurs, des faits éclatants. Dès qu'un prince règne sur un pays, il peut ïien pas avoir tout de suite les mœurs ou les idées, il en a tous les intérêts. Léopold lui-même, qu'a-t-il fait? Le jour du danger, c'est la France qu'il a appelée, sachant bien l'inquiétude, l'émoi, qu'il allait exciter dans les cabinets, et surtout à Londres.
La France, en consentant à ce qu'un prince anglais ou allié à la famille régnante en Angleterre montât sur le trône de la Belgique, n'a coopéré qu'à l'élection d'un prince belge dans le cœur, et ce prince étant Belge avait de suffisantes sympathies pour la France.
Notre gouvernement se conciliait en même temps l'approbation de l'Europe ; car il prouvait qu'il ne gardait point de projets personnels sur la Belgique.
Ainsi, sous ce rapport, je ne vois pas en quoi le gouvernement aurait manqué à la dignité et aux intérêts du pays.
On prétend que notre armée est sortie trop tôt de la Belgique; mais, j'oserai le dire, c'est là une difficulté presque misérable. Qui donc a cru que nous allions en Belgique pour conquérir la Belgique? Qui l'a
cru, si ce n'est ceux qui calomniaient les intentions de notre cabinet? La retraite était donc forcée. Quant au jour de cette retraite, il est parfaitement insignifiant.
Serait-il vrai que notre retraite fût une concession aux inquiétudes que notre entrée avait fait naître, je la croirais convenable.
Et d'ailleurs les autres puissances doivent raisonner pour elles-mêmes, comme nous raisonnons pour nous; elles ont aussi leur dignité, leur susceptibilité à ménager.
Si les Prussiens étaient entrés en Belgique pour repousser les Hollandais, qu'aurions-nous fait?
Je ne crois pas qu'aucun ministère eût pu rester en France, s'il avait souffert que les Prussiens entrassent en Belgique ; mais enfin admettons cette supposition.
Si, après la retraite des Hollandais, les Prussiens eussent persisté à occuper le pays, qu'aurions-nous fait? Nous n'aurions jamais souffert une telle occupation ; nous aurions dit que, la cause ayant cessé, l'effet devait cesser également, et que la retraite des Hollandais devait être immédiatement suivie de celle des Prussiens. Eh bien, ce que nous aurions exigé de la Prusse, pourquoi la Prusse, à son tour, ne le demanderait-elle pas à la France? Si la Belgique était encore en danger, à la bonne heure ; mais le danger est complètement passé. Est-il quelqu'un dans cette Chambre qui croie que le roi Guillaume veuille encore faire une pointe en Belgique?
M. Cabet. — Moi. {Rire général • interruption.)
M. Thiers. — Vous êtes une preuve, monsieur, de la diversité des esprits; vous êtes une preuve que, sur quatre cents personnes, il peut y en avoir une qui pense autrement que toutes les autres. Mais y en a-t-il deux comme vous? (Nouveau rire d 'approbation .) Je n'en persiste pas moins à dire que Guillaume ne songe pas à rentrer en Belgique et que notre tâche est accomplie.
Ainsi donc, pour en finir sur cette question, nous ne pouvions pas faire de la Belgique un danger, un embarras pour nos ennemis ; nous avions intérêt à donner un exemple de franchise et de bonne foi. Nous avons assuré la neutralité de la Belgique; c'est ce que nous pouvions faire de mieux; nous lui avons donné un prince qui, bien qu'il ait des liaisons à Londres, nous est dévoué, car il l'a prouvé par son langage et par sa conduite.
On a tiré de ce choix un autre argument qui ne me paraît pas avoir une grande valeur, auquel j'avais oublié de répondre, mais dont je vais dire un mot en finissant cette question. On a dit que l'Angleterre pourrait, par ses liaisons avec le roi de Belgique, jeter toutes ses marchandises dans ce pays, et que nous serions exposés à l'invasion des produits de son industrie. Mais qui ne sait, messieurs, que l'industrie belge était elle-même tellement redoutable pour nous , qu'elle n'avait pas besoin, pour nuire à notre commerce, de s'adjoindre les produits de l'industrie anglaise. Elle ne permettra donc pas qu'on vienne faire la contrebande sur nos frontières au profit de l'Angleterre.
11 n'est donc pas vrai, comme on l'a dit, que nous ayons fait des concessions dans l'affaire de la Belgique et que nous ayons sacrifié les intérêts de la France. On ne peut donc pas, dès lors, poursuivre le système que l'on avait établi, et dire que, puisque nous avions fait des concessions dans la question belge, nous avions le droit d'en exiger dans les questions qui intéressent la Pologne et l'Italie. Non, messieurs, nous n'avons pas fait de concessions, et la preuve, c'est qu'il existait autrefois sur nos frontières un pays ennemi, une tête de pont qui donnait entrée sur notre territoire, et aujourd'hui il y a un État neutre : ce n'est donc pas nous qui avons cédé. Abandonnez donc ce système d'indemnités à réclamer pour prix de nos concessions.
Je passe maintenant à un autre ordre de faits et j'aborde la question de la Pologne.
Moi aussi, messieurs, j'éprouve un intérêt vif et profond en faveur de cette nation héroïque qui a rendu tant de services à la vieille Europe, qui l'a sauvée du sabre turc, qui tant de fois s'est épuisée pour elle contre l'ambition du Nord, qui a toujours inspiré un intérêt réel à toutes les nations sans que jamais cet intérêt lui fût profitable ; eh bien, sur cette nouvelle question, on a encore accumulé une masse immense de déclamations auxquelles il faut opposer la raison, et la plus froide de toutes, la raison politique.
Je demande la permission d'entrer dans ce sujet : il est difficile ; si quelques expressions pouvaient n'être pas favorablement accueillies, j'en demande pardon
d'avance à la Chambre; mais que la Chambre sache que, dans ma pensée, il n'y a rien que de noble et généreux envers la Pologne. {Mouvement d'intérêt.)
La Pologne a figuré dans toutes les guerres du Nord; mais jamais elle n'a pu y figurer d'une manière heureuse pour elle. Jamais, bien que l'Europe ait formé constamment des vœux en faveur de la Pologne, elle n'a pu la mettre dans une situation heureuse.
Serait-ce impuissance ou mauvaise volonté? Il faut le rechercher.
Vous le savez : la Pologne est une vaste plaine entourée d'États qui ont des frontières très-solides. Vers le nord de l'Allemagne, elle a pour voisine la Prusse, qui en est la principale puissance et qui est couverte par la puissante ligne de l'Oder; plus au sud, elle touche à l'Autriche, aux frontières de laquelle s'élève une longue chaîne de montagnes. Au nord d'elle se trouve la Suède, qui forme, comme vous le savez, une presqu'île, et enfin l'empire de la Russie, qui a pour frontière son immensité même.
Vous le voyez, messieurs, la Pologne se trouve au milieu d'États que protège leur position géographique, et elle n'a point de montagnes pour la défendre, et le plus beau de ses fleuves ne coule pas autour de son territoire, mais au milieu.
La Pologne avait un gouvernement sans cohésion ; le liberum veto en est la preuve. Elle n'avait ni tiersétat, ni industrie, ni richesse. Eh bien, avec ce site, cet état social, ce gouvernement, la Pologne ne pouvait
participer à aucun grand acte. Elle n'a eu, elle n'a pu avoir que des élans chevaleresques; elle a servi de champ de bataille à tous les peuples du Nord, et, quand elle a cessé d'être leur champ de bataille, son gouvernement est devenu le champ de leurs intrigues. Ce n'est jamais elle qui a choisi ses souverains. Catherine lui donna pour dernier roi l'un de ses favoris disgraciés. C'est là ce qui prépara sa chute.
Qu'il me soit permis de donner quelques détails à ce sujet. Ce fut Frédéric qui fut le principal auteur du démembrement de la Pologne. La Russie en guerre avec les Turcs demandait pour prix de ses succès la Moldavie et la Valachie. L'Autriche ne pouvait consentir à être tournée par la Russie vers les bouches du Danube ; elle ne voulait pas qu'une pareille cession de territoire fût arrachée à la Turquie. La guerre était près de s'allumer entre Vienne et Saint-Pétersbourg. Le vieux Frédéric, comprenant que la Pologne ne serait jamais qu'un État soumis à l'influence russe, qui couvrirait très-peu l'Allemagne, pensa qu'il valait mieux qu'il eût lui-même la ligne de la Vistule et que les bouches du Danube ne fussent pas livrées aux Russes, et que c'était beaucoup plus utile à la sécurité de l'occident de l'Europe. En conséquence, il proposa à la Russie de prendre une portion de la Pologne au lieu de demander la Moldavie et la Valachie pour prix de la guerre contre les Turcs, à condition que lui, Frédéric, prendrait la ligne de la Vistule, et que l'Autriche prendrait la Gallicie. Kaunitz fut de cet avis. Ce fut un
grand attentat ; mais il prouve que les deux plus grands politiques de ce temps crurent que l'Europe était bien mieux couverte contre la Russie par la possession de la Vistule et des bouches du Danube que par l'existence de la Pologne.
Je citerai à ce sujet l'opinion de Napoléon ; il a dit, lui aussi, qu'il croyait que la Pologne serait toujours soumise à l'influence de la Russie. Je trouve cela dans une phrase de ses instructions à l'un de ses ambassadeurs.
M. Magguin. — Si vous voulez réfuter, lisez toute l'instruction. (Vive réclamation au centre.)
Voix nombreuses. — N 'interrompez pas ; vous répondrez î
M. Thiers. — Tout à l'heure je citerai l'instruction entière, car je ne veux pas tromper la Chambre. (Vives réclamations au centre.)
Ce que je dis, messieurs, n'est pas pour diminuer l'intérêt qu'excite la Pologne ; je veux démontrer seulement que cet intérêt est tout de sentiment et non de politique.
On dit qu'en cas de guerre il serait utile pour nous d'avoir des alliés dans le Nord. Sans doute; mais quel est le politique qui a jamais songé à se faire des alliés à quatre cents lieues, et un allié auquel il faudrait rendre l'existence qu'il n'a plus? Je conçois l'alliance de la Belgique et de la Suisse; je conçois, à une autre époque, l'alliance de la république cisalpine; mais Napoléon, après avoir créé la république cisalpine,
ouvrit la route du Simplon, afin de pouvoir en quelques jours secourir ses alliés !
On appelle la Pologne l'avant-garde de l'armée française ! J'accepte la comparaison. Eh bien, quel est le général qui a jamais placé son avant-garde si loin de son corps de bataille, qu'il ne fût pas possible de la secourir? (Vive approbation au centre.)
M. le président. — L'orateur demande quelques instants de repos.
(La séance est suspendue pendant quelques instants.) M. Thiers. — Je demande pardon à la Chambre de la retenir si longtemps. (Non! non!) J'ai dit que le célèbre Frédéric s'était cru beaucoup mieux à couvert par la Vistule qu'en ayant devant lui une puissance qui n'était pas suffisamment organisée. J'ai cité les paroles de Napoléon ; on m'a invité à les citer complètement. Je n'ai pas entendu faire autrement. Il est bien vrai que Napoléon, soit qu'il fût sincère, soit qu'il ne le fût pas, car cette question a été soulevée avant moi, il est vrai que Napoléon a dit qu'il voulait faire une Pologne ; mais une circonstance explique ces paroles de Napoléon. Il avait supprimé l'Autriche et la Prusse; ses victoires les avaient pour ainsi dire rayées de la carte de l'Europe. Entre lui et la Russie il n'y avait rien; il sentait la nécessité d'y placer quelque chose ; il voulait y mettre la Pologne ; il était préoccupé de cette idée que la Russie devait déborder en Europe. Il l'a dit, écrit et répété plusieurs fois; et ce qui le prouve, c'est que lui-même est allé au-devant de sa fatale
destinée, en se précipitant sur la Russie. (Sensation.)
Napoléon a dit une parole que je puis appeler sublime ; il a dit qu'il aimait mieux vider cette question lui-même que de la laisser à son successeur, qui n'aurait pas son génie. C'est là le mot, la pensée d'un grand homme.
Eh bien, un grand homme peut se tromper; Napoléon s'est trompé, nous le voyons parles faits. Cette Russie, qui devait tout envahir, il lui a fallu deux campagnes pour s'emparer de quelques forteresses turques ; il lui a fallu près d'une année pour vaincre une poignée de braves. (Sensation.)
Aujourd'hui, on le sait, la statistique l'a appris, on n'est pas un empire tout-puissant parce que l'on possède un territoire de tant de millions de lieues carrées, couvert de tant de millions d'hommes ; on est puissant parce qu'on jouit d'une belle civilisation, parce qu'on est enfermé, comme la France, dans un territoire fertile et bien cultivé, où les hommes, pressés les uns contre les autres, n'ont qu'un même intérêt, qu'un même sentiment, où un signal du télégraphe se fait obéir de tout le monde. (Bravos aux centres.)
Au reste, j'adopte cette opinion de Napoléon, qu'il lui fallait une Pologne. A-t-il donc fait cette Pologne, objet de ses ardents désirs?
Ici j'évoque à mon tour cette ombre de Napoléon, qu'on évoque sans cesse, et je lui demande : Avez-vous fait une Pologne? Ou vous ne l'avez pas voulu, et vous êtes coupable, ou vous ne l'avez pas pu, et, si vous ne
l'avez pas pu, que nous demande-t-on à nous? Quoi! Après les brillantes victoires d'Austerlitz, de Friedland et de la Moskowa, vous n'avez pu faire une Pologne! Une telle entreprise s'est trouvée impossible à exécuter dans tout ce brillant intervalle de 1807 à 1812! Et nous voudrions la tenter aujourd'hui! Je le demande à tous les hommes de bonne foi, y a-t-il justice dans ce reproche?
Remontons plus haut, remontons aux guerres de la Révolution. La République, qui avait quatorze armées sur pied, a-t-elle fait une Pologne?
Je vais plus loin, messieurs; le cabinet de Versailles, que je ne veux pas qualifier, a pu faire une Amérique, mais il n'a pu faire une Pologne. (Scnsatio?i.)
Il y a donc là une difficulté insurmontable; Napoléon l'a dit plusieurs fois, et notamment dans cette instruction que je viens de citer : « Le rétablissement de la Pologne par les armes de l'Empire français était une entreprise hasardeuse , périlleuse, pour laquelle la France trouverait de l'opposition également chez ses amis et ses ennemis. »
Napoléon disait cela; Napoléon, qui avait soumis l'Autriche et la Prusse, trouvait là une difficulté. Il dit qu'il s'était retiré de Tilsitt sans faire une Pologne, parce que son armée était fatiguée, qu'il était trop loin de la France, que la disette était à craindre, et qu'on ne pouvait pas combattre longtemps le colosse russe quand on avait derrière soi l'Autriche et la Prusse.
Napoléon faisait ces calculs. Il est vrai qu'on dit
qu'on n'a pas de si hautes prétentions. Je demanderai alors : Que veut-on, si l'on ne veut pas faire une Pologne? A faire quelque chose, c'est une Pologne qu'il faut faire, et vous en voyez la difficulté. Mais on dit qu'on veut la paix, et que, sans faire la guerre, on aurait pu trouver les moyens de porter secours à la Pologne. Un orateur nous a dit que nous pouvions envoyer des flottes.
M. Mauguin savait bien que l'envoi d'une flotte eût été la guerre avec la Russie; et je demande si l'Angleterre, la Prusse et l'Autriche, auraient consenti à ce que la guerre commençât sans s'en mêler. Et, tandis que nous aurions envoyé des flottes qui n'auraient rien fait pour Varsovie, vingt mille Prussiens, vingt mille Autrichiens, auraient pu, en représailles, se porter sur la Vistule sans rencontrer aucun obstacle.
On dit qu'il fallait envoyer des secours en argent ; je demande d'abord aux plus habiles hommes de finances quels moyens ils emploieraient aujourd'hui pour envoyer quelques millions à Varsovie? En papier? En temps ordinaire à peine le pourrait-on. Il fallait donc envoyer ces millions en nature à travers la Prusse? On nous dit : Il y avait le port de Polangen. Ce port ne peut recevoir un navire de cinquante tonneaux ; il a été quarante-huit heures au pouvoir des Polonais, et il aurait fallu traverser toute l'armée russe. Vous voyez qu'il n'y a que chimères au fond de toutes ces assertions.
D'ailleurs, qu'auraient fait, même cent millions,
transportés en métal à Varsovie? Quand on donne des sommes, des millions, à la France, à l'Angleterre, on sait bien comment les employer; il y a là des arsenaux, des ateliers, de l'industrie, qui peuvent répondre à ces cent millions. En Pologne il n'y a rien de cela; et, quand vous auriez pu envoyer de l'argent à la Pologne, vous ne lui auriez rien donné. Ce qu'il lui fallait, ce n'était pas de l'argent c'était de la poudre, des canons, des armes, et il n'y avait pas de moyens de les y faire arriver.
On dit qu'on aurait pu empêcher la Prusse de vendre des armes aux Russes et de rendre ainsi de mauvais services à la Pologne. Mais que dirions-nous si quelqu'un venait chez nous nous dire : Vous ne vendrez rien à tel peuple, vos ouvriers ne travailleront pas pour lui de telle manière? Nous ne pouvions pas davantage empêcher la Prusse de vendre des armes et des munitions aux Russes.
La Prusse sans doute ne nous a donné que des raisons spécieuses ; mais ces raisons étaient légales, et, alors même que nous pourrions y voir au-dessous de mauvaises intentions, on ne pouvait pas faire la guerre pour une telle cause.
Lorsqu'on ne pouvait envoyer à la Pologne ni secours en argent ni secours en armes, que restait-il? La voie des négociations. Les négociations n'ont pas été refusées à la Pologne : dès les premiers jours, le gouvernement français est intervenu. Que lui a-t-on répondu? « La Pologne est une province de la Russie,
nous avons le droit de la faire rentrer dans l'obéissance. Que diriez-vous si, une de vos provinces s'étant révoltée, vous vouliez la faire rentrer dans l'obéissance, et qu'on vînt s'y opposer?... Ou le principe de non-intervention est faux, ou il est vrai : s'il est vrai, il est applicable à vous comme à nous. »
Voilà quelle a été, quelle devait nécessairement être la réponse de la Russie. On est revenu à la charge, et on a obtenu la môme réponse. L'Angleterre, cette nation grande, libre, généreuse, qui sympathise avec tous les nobles sentiments, a été appelée dans la médiation, et elle a refusé d'intervenir; elle a dit que ses intérêts commerciaux dans la Russie étaient grands, qu'elle ne pouvait pas les compromettre, que d'ailleurs la médiation n'aboutirait à rien.
Il y avait, dit M. Bignon, un moyen d'intervenir, c'était d'étendre la conférence à la Pologne, et d'exiger le prix de nos concessions en Belgique. La réponse est facile.
Si, en effet, les trois puissances, l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, avaient eu aux trois questions, belge, polonaise, italienne, un même intérêt, un intérêt commun et équivalent, les échanges de concessions auraient pu se faire. La France, cédant sur la Belgique, aurait pu obtenir qu'on cédât sur la Pologne et sur l'Italie. Mais il n'en était rien; mais l'Angleterre avait un intérêt entier et exclusif en Belgique ; la Russie un intérêt entier et exclusif en Pologne ; l'Autriche un intérêt entier et exclusif en Italie. Quand nous au-
rions dit à la Russie : Payez-nous des concessions faites en Belgique, la Russie aurait répondu : Que l'Angleterre vous paye de ce que vous avez fait pour elle en Belgique ; mes propriétés ne peuvent servir à payer les avantages accordés à l'Angleterre. Ainsi eût dit l'Autriche de son côté. Le moyen était donc impossible. (Très-bien! très-bien! bravo!)
Les négociations sur ce fondement étaient donc impossibles, outre que nous n'avions rien cédé en Belgique, comme déjà j'en ai fourni la preuve.
Le ministère, messieurs, a répondu assez nettement aux interpellations qui lui ont été adressées hier, sur un point auquel j'arrive, pour que je ne prenne pas sa défense. On a avancé qu'il avait entravé les héroïques efforts de la Pologne, qu'il avait dit : « Arrêtez la lutte, nous veillons pour vous. » Eh bien, je le déclare, je crois que jamais le gouvernement n'a donné un semblable conseil. Le gouvernement a pu redouter le résultat d'une lutte entre le faible et le fort; trop tôt la bataille d'Ostrolenka est venue justifier ses craintes et ses prévisions.
Le généralissime, qui était sur les lieux, qui avait embrassé avec tant d'ardeur la cause de l'indépendance nationale, voulait traîner la guerre en longueur, et c'est ce qu'il y avait de mieux à faire, car les petits combats conviennent à un petit peuple contre un peuple plus fort; mais ce sont les rues de Varsovie qui ne l'ont pas voulu. . . (Aux centres : Très-bien ! très-bien!) Ce sont les rues de Varsovie qui ont voulu qu'une
commission fût envoyée près du généralissime, que l'on fit voter les officiers, et que le meilleur mode de combattre fût mis aux voix. Ce sont peut-être ces scènes de démagogie qui ont empêché la politique du généralissime, secondée de la politique européenne, de sauver la Pologne. (Adhésion marquée au centre.) '
Je passe à une dernière question, celle de l'Italie. Là, dit-on, le gouvernement est pris en flagrant délit de contradiction avec lui-même ; il avait proclamé le principe de non-intervention, puis il l'a abandonné.
Je crois en effet, messieurs, que la non-intervenlion était le vrai principe qui devait nous conduire ; il avait été proclamé déjà avant nous par M. Ganning. Tout pays qui entend bien la liberté doit proclamer ce principe, que l'on n'a jamais le droit d'intervenir dans un autre pays, pas plus pour y apporter la liberté que pour y apporter le despotisme ; car la liberté n'est un bon fruit que quand il est naturel, quand il a été mûri par le soleil du lieu. Il y a tel sol (voyez l'Espagne et le Portugal) où la liberté ne peut être transplantée.
Le principe de non-intervention était donc vrai et utile : comment a-t-il été appliqué?
A côté des termes généraux dans lesquels le principe avait été proclamé, se trouvait le bon sens, qui devait avant tout faire entendre sa voix.
Quand l'Angleterre proclama ce principe, elle fixa en même temps une sorte de jurisprudence, en déclarant qu'elle interviendrait quand son intérêt serait lésé; que, dans tout autre cas, elle se contenterait de
désapprouver. C'est ce qu'elle a fait. Elle n'a pas mis obstacle à notre entrée en Espagne, mais l'invasion du Portugal lui a fait mettre ses vaisseaux en mer.
M. Ganning a créé cette jurisprudence.
Nous devions empêcher l'intervention en Belgique, en Piémont. Ailleurs nous ne pouvions que la désapprouver. Un orateur a dit qu'avant de s'insurger les habitants de Parme, de Modène et de Bologne, s'étaient d'abord concertés avec ce qu'ils appellent les notabilités libérales de Paris. (Mouvement général d'hilarité.)
M. le Président du conseil. — Qu'elles parlent ces notabilités !
M. Thiers. — J 'ignore ce qu'on a pu entendre par ces notabilités prétendues. Eh bien, que ces notabilités soient responsables, mais le pays ne l'est pas. {Bravo!)
Il serait trop ridicule, en effet, que partout où il éclaterait les moindres troubles, partout où une petite ville secouerait le joug de ses magistrats, la France dut intervenir. La France ne doit et ne peut intervenir que là où son propre intérêt l'exige, et cela, dans l'intérêt du libéralisme lui-même.
En effet, le plus grand intérêt du libéralisme, c'est que la France soit grande et puissante : c'est qu'elle le soit autant qu'une puissance peut l'être, afin de pouvoir protéger efficacement ses vrais amis.
Jamais vous ne persuaderiez à l'Angleterre, toute zélée qu'elle est pour la religion protestante, qu'elle dût entreprendre la guerre pour soutenir la cause du
protestantisme. L'Angleterre se conduit avec plus de méthode. En devenant puissante elle-même, elle devient une égide plus sûre pour la religion protestante.
De même la France ne peut servir utilement la cause du libéralisme qu'en maintenant sa puissance, et non pas en embrassant étourdiment la querelle de tout le libéralisme de l'univers.
En Italie, nous ne sommes pas intervenus, parce que l'intervention eût été la guerre elle-même ; l'Autriche n'aurait pas souffert notre intervention, et la guerre avec l'Autriche eût été la guerre universelle.
Ce n'est pas tout : je ne crains pas de dire qu'il vaut mieux pour l'Italie que ce qui s'est fait soit arrivé que si nous avions fait la guerre pour elle.
Si nous étions entrés en Italie, qu'aurions-nous fait? nous l'aurions ensanglantée. Il vaut mieux, croyez-moi, qu'il existe sur le sol de l'Europe une nation qui fasse respecter, qui soutienne le principe de liberté. Avec l'appui de la France, on ne fera pas tout ce qu'on veut faire au delà des Alpes ; avec cet appui, les bonnes idées et les principes de liberté se propageront et se développeront dans le sein de l'Italie. Et, si aujourd'hui l'Italie est malheureuse, elle l'est moins encore que si nous étions entrés dans son sein pour y faire la guerre contre l'Autriche.
Il y avait encore en Italie, messieurs, un autre intérêt grave : c'était celui du catholicisme ; et, quelque confiance que nous ayons en nos principes, il y a
encore là une puissance qui est un principe elle-même, et avec laquelle il ne faut pas se mesurer. La Révolution française ne fut pas prudente sur ce point, et elle vit s'il était bon d'attaquer le principe qui est à Rome. Si la révolution s'était introduite à Rome, elle n'y aurait pas laissé la papauté, et la papauté hors de Rome est mille fois plus dangereuse. Napoléon s'en aperçut bien, et la faute qu'il avait commise l'affaiblit beaucoup dans ses dernières années. Ainsi, messieurs, l'intervention dans l'Italie était la guerre, la guerre religieuse avec toutes ses chances.
Sous tous les rapports, je crois donc avoir parcouru cette immense question. Il me reste une dernière objection à détruire : c'est celle que s'adressent, aujourd'hui encore, quelques hommes modérés qui nous isent froidement : Nous ne discutons pas si vous avez fait des sacrifices; mais nous avez-vous assuré la paix?
Je ne dirai pas, pour mon compte, que je voudrais en répondre sur ma tête, pas plus que l'honorable général Lamarque ne voudrait assurer sur sa tête que la guerre est probable; mais je dirai que, d'après toutes les probabilités, celles qui suffisent à des hommes de sens, la paix est présurnable. Nous nous fondons sur l'intérêt matériel des puissances, et, comme je le disais tout à l'heure, sur ce fait : si la France se modère. Le désir de la paix est partout en effet, et c'est de nous qu'il dépend de la conserver. ( Marques (Vaste Mime ni.)
Je demande, en finissant, la permission de mettre en présence les résultats du système de nos adversaires et ceux du système que nous avons suivi.
D'après le système de nos adversaires, tout devait amener la guerre. Ce qu'on voulait faire en Belgique devait amener la guerre ; la réunion ou la nomination d'un prince à notre gré, c'était la guerre. La preuve, c'est que la seule présence de nos troupes en Belgique a excité une inquiétude universelle; et, si nous avions voulu l'occuper d'une manière déguisée, c'était la guerre.
Des secours à la Pologne, c'était la guerre; à l'Italie, c'était la guerre. Eh bien, la guerre, ce n'était peut-être pas la liberté; car on suppose toujours la victoire, mais il faut prévoir aussi les défaites, et la guerre était peut-être la chute du gouvernement de Juillet; c'était au moins le sang de quelques milliers de Français versé et quelques milliards perdus; c'était enfin un gouvernement passionné, comme il en faut pour la guerre.
Voyez au contraire les résultats du système suivi par le gouvernement.
Après la révolution de Juillet, nous n'avions pas de soldats, et aujourd'hui nous avons une armée de £00,000 hommes et des gardes nationales prêtes à marcher au premier appel. La France s'est acquis des droits à la confiance de toutes les nations par la loyauté qu'elle a montrée dans toutes ses négociations.
La France, sans la guerre, a détruit le royaume des Pays-Bas; la Belgique ne serait pas aujourd'hui indépendante sans la France; sans son intervention, les Autrichiens seraient restés en Italie, comme ils firent il y a quelques années à Naples. Par la France, la Pologne n'a pas vécu, mais a existé quelque temps de plus. (Légères rumeurs aux extrémités.)
Je demande à quelle époque une puissance a fait plus de choses sans la guerre. La France a assuré la liberté, non dans tout le monde, mais depuis les Alpes jusqu'à la mer, depuis les Pyrénées jusqu'au Rhin. Dans cet espace, tout n'est pas France, mais tout est intérêt français. La France a pu, sans guerre, contrebalancer l'influence de toutes les puissances de l'Europe. (Ce discours est suivi de marques d'approbation dans les rangs mêmes où Von ne partage pas les sentiments de V orateur.)
UR