IV
jeunes reines de Portugal et d'Espagne, dona Maria et Isabelle, en interceptant avec ses forces navales tous secours extérieurs qui pourraient être envoyés par mer aux deux prétendants don Miguel et don Carlos, et la France à prendre telles mesures qui seraient arrêtées, d'un commun accord, entre elle et ses trois alliés. A la suite de ce traité, les deux prétendants avaient dû capituler. Don Miguel s'était retiré en Italie, tandis que don Carlos avait été conduit en Angleterre. Mais bientôt ce dernier, trompant la surveillance dont il était l'objet, était revenu en Espagne et y avait de nouveau levé l'étendard de la révolte. Dirigée par Zumalacarréguy, l'insurrection avait pris des développements inquiétants, et deux nouveaux articles avaient été ajoutés au traité d'avril 183i, articles d'après lesquels la France s'engageait à prendre, dans la partie de son territoire qui avoisine TEspagne, les mesures les mieux calculées pour empêcher qu'aucune espèce de secours en hommes, armes ou munitions de guerre, fussent envoyés par sa frontière aux insurgés d'Espagne, tandis que l'Angleterre s'obligeait, de son côté, à fournir à la jeune reine Isabelle les armes, munitions ou approvisionnements dont elle pourrait avoir besoin, et, en outre, si le gouvernement de cette princesse le réclamait, à l'assister avec ses forces navales. A diverses reprises, l'Espagne avait sollicité de la France une inter\'ention plus active et plus directe que celle à laquelle cette puissance était tenue ; mais le Gouvernement français s'y était sans cesse refusé et avait permis seulement que la légion étrangère employée en Algérie, et accrue au moyen d'un recrutement effectué en France, passât au service de l'Espagne. Tous les moyens employés étaient restés insuffisants, et, pour en finir avec la révolte, l'Angleterre prit alors la résolution de débarquer en Espagne des troupes chargées d'y défendre les places maritimes menacées par les carlistes et de reprendre celles qui étaient déjà tombées en leur pou-
voir. En même temps elle invita la France à seconder ces mesures par Toccupation armée du port de passage, de la ville de Fontarabie et de la vallée de Bastan. M. Thiers, qui venait d'être appelé au ministère des affaires étrangères, répondit d'abord par un refus à cette ouverture. Mais bientôt aux embarras de la guerre civile vinrent se joindre les désordres provoqués à Madrid par les exigences du parti révolutionnaire, et les séditions fomentées par ce dernier dans Tarmée. Le gouvernement de la reine réclama alors l'intervention française comme le seul moyen de mettre un terme à l'insurrection carliste et en même temps à l'anarchie révolutionnaire qui en était la conséquence. Sur ces entrefaites une sédition militaire imposa au gouvernement espagnol le retour à la constitution de 1812, et M. Thiers crut que, pour sauver le trône libéral de la reine Isabelle, trône dont le maintien lui paraissait nécessaire pour Phonneur et l'intérêt de la France, l'action directe et armée de cette dernière ne pouvait être refusée. Le roi, considérant au contraire que l'avenir de l'Espagne était des plus obscurs, et qu'il y aurait de graves inconvénients à engager une armée dans une entreprise dont il était difficile de prévoir les résultats, fut d'un avis opposé, et, en présence de ce désaccord absolu sur une question aussi importante, le cabinet tout entier donna sa démission. Cette démission fut acceptée, et, le 6 septembre, fut constitué, sous la présidence du comte Mole, nommé ministre des affaires étrangères, un ministère dont les autres membres furent : MM. de Gasparin, à l'intérieur; Duchâtel, aux finances; Guizot, à l'instruction publique; Persil, à la justice; Martin (du Nord), aux travaux publics et commerce ; le général Bernard, à la guerre, et l'amiral Rosamel, à la marine. C'est entouré de ces nouveaux ministres, que le roi ouvrit, le 27 décembre 1836, la session de 1837 par un discours dans lequel se trouvait un paragraphe ainsi conçu :
c( Un différend momentané s'est élevé entre la France et la Suisse. Des explications satisfaisantes nous ont été données, et rintime alliance qui unit depuis tant d'années les deux pays est aujourd'hui rétablie. »
A ce paragraphe, le projet d'adresse lu à la Chambre des députés, dans la séance du 10 janvier, répondait par la phrase suivante :
« Un différend momentané avait troublé, sans la détruire, la vieille amitié qui unit la France avec la Suisse. Les explications satisfaisantes que nous avons reçues ont rétabli la bonne intelligence entre les deux pays, à qui le voisinage, la conformité des intérêts et les souvenirs d'une longue amitié, commandent une mutuelle confiance. »
Voici quel avait été ce différend.
La Suisse, État neutre confrontant à l'Allemagne, à la France, à l'Italie, était le refuge de nombreux Allemands, Français, Italiens, qui, pour des raisons politiques, avaient dû quitter leur pays. Mais, loin d'y respecter l'hospitalité dont ils étaient l'objet, ces réfugiés ne cessaient de conspirer contre les gouvernements voisins : en 1834 ils avaient dirigé une expédition contre le Piémont, et ils venaient d'en tenter une nouvelle contre le grand-duché de Bade. Les gouvernements ainsi attaqués avaient adressé des plaintes au cabinet fédéral, et, au mois d'août 1836, une note des plus sévères lui avait été remise de la part de la France par notre ambassadeur à Berne. Cette note concluait à ce que des mesures rigoureuses fussent immédiatement prises contre les réfugiés, sous peine, pour la Suisse, de voir ses rapports rompus avec la France et ses frontières soumises à un blocus hermétique. Une pareille menace avait vivement froissé le gouvernement fédéral, auquel était demandée en même temps par notre ambassadeur l'expulsion d'un réfugié français nommé Conseil, accusé d'avoir trempé dans l'affaire Fieschi. Mais de l'enquête faite par la police suisse il était
résulté que Conseil était un espion français, et ce fait avait été porté à la connaissance du conseil fédéral dans un rapport injurieux pour le cabinet français et pour son ambassadeur. Il s'en était suivi une rupture momentanée de relations entre les deux gouvernements, et, sur ces entrefaites, le cabinet du 6 septembre ayant été constitué, M. Mole s'était empressé de demander à la Suisse des satisfactions qui avaient été immédiatement accordées. Les bons rapports se trouvaient donc rétablis^ ainsi que le constatait le paragraphe ci-dessus rappelé du discours royal. Mais, lorsqu'il fut donné à la Chambre lecture de la phrase du projet d'adresse en réponse à ce paragraphe, M. Odilon Barrot prit la parole pour demander s'il était vrai que Conseil fût un agent français, c( parce que, dans le cas de l'affirmative, dit-il, le fait d'avoir réclamé l'expulsion d'un homme qui sciemment était un espion constituerait, de la part de la France, un manquement grave à Tégard de la Suisse. » Après quelques paroles de M. Mole, M. Thiers, par l'ordre duquel la réclamation avait été faite, crut devoir intervenir au débat pour donner les explications suivantes.
Messieurs,
M. le Président du conseil vient de vous faire remarquer, avec beaucoup de raison, qu'il n'avait pas commis une inconvenance en demandant la parole. Que la Chambre me permette de lui faire remarquer aussi que je n'ai pas commis une inconvenance en demandant la parole au moment où l'on s'adressait au ministère. Je sais très bien que je ne suis plus ministre ;
mais, comme le fait en discussion avait eu son origine de mon temps, c'est pour ce motif que j'ai demandé à l'expliquer. {Oui^ oui^ c* est juste!)
On est convenu de diviser l'afifaire suisse en deux parties, le conclusion^ et une affaire plus fâcheuse, celle qu'on appelle affaire Conseil.
L'affaire du conclusum me concerne exclusivement ; elle était terminée à l'avènement du ministère du 6 septembre. Je demande la permission à la Chambre de lui dire quelques mots sur cette première affaire, qui a eu assez de retentissement pour qu'on doive me permettre d'expliquer comment je me suis conduit dans cette circonstance très délicate.
Il s'est agi, vous le savez, du droit d'asile dans cette grave discussion avec la Suisse. Voici les principes que nous avons toujours professés, et que, pour mon compte, j'ai toujours pratiqués. Tous les États, ceux au moins qui ont des principes libéraux, doivent s'empresser de donner asile aux réfugiés qui n'ont commis que des délits politiques, et dont les fautes n'ont d'autre source que l'exaltation des opinions politiques. Quant aux autres, il existe des traités d'extradition entre les différentes puissances. Mais, en même temps qu'on donne asile aux réfugiés contre les persécutions justes ou injustes auxquelles ils peuvent être exposés, on ne leur permet jamais, sur le sol qui leur a donné l'hospitalité, d'attenter au repos ni du pays qui les reçoit ni de celui auquel ils ont appartenu.
Ainsi, hospitalité à tout réfugié politique, mais obligation pour lui de ne pas attaquer Tordre dans le pays où on le reçoit, et de ne pas chercher à renverser l'ordre dans le pays qu'il a quitté. Agir autrement, ce serait compromettre le pays qui lui a donné l'hospita- Uté, et élever entre ce pays et sa patrie des difficultés peut-être graves de droit international.
Voilà les principes que nous avons toujours professés et pratiqués. La France est devenue, et elle doit s'en enorgueillir, bien que cela lui coûte quelque chose, la France est devenue, avec l'Angleterre, le pays du monde le plus hospitalier. Elle a reçu des réfugiés de toutes les nations, et elle leur a toujours imposé comme condition de ne pas troubler l'ordre de leur pays et le sien. Les nombreux réfugiés poUtiques, que la révolution de 1830 et le retentissement que cette révolution a eu dans différents États a chassés de leur^ pays, se sont alternativement réfugiés en Angleterre, en Belgique et en Suisse.
En Belgique, on a été obligé de porter une loi pour les empêcher d'attenter au repos des pays voisins. En Angleterre, aucune loi de ce genre n'existe, mais là le nombre des réfugiés n'est pas très grand ; car la vie y est fort chère. Ce n'est pas là qu'étaient les plus nombreux et les plus dangereux, au moins de mon temps.
L'Angleterre étant séparée du continent, des expéditions comme celle qui a eu heu en Savoie y sont impossibles. Le véritable danger était en Suisse. La
situation géographique de ce pays et la nature de son gouvernement l'indiquent suffisamment. La Suisse est à la fois frontière de la France, de l'Italie et de l'Allemagne; tous les réfugiés de la France, de l'Italie et de l'Allemagne, se trouvent là merveilleusement placés pour tenter des entreprises sur les pays dont ils sont sortis, et dans lesquels ils peuvent songer à ramener leurs principes.
De plus, il n'y a pas en Suisse comme en France un gouvernement central et énergique qui puisse réprimer ces tentatives. Il était donc évident que tôt ou tard la Suisse deviendrait un prétexte, un sujet de collision pour nous, parla seule présence des réfugiés qui s'y trouvaient en grand nombre. Il y en a eu un exemple, celui de l'expédition contre la Savoie. Les réfugiés se sont rendus, il y a trois ans, en Suisse, et ont tenté contre le Piémont une entreprise qui n'a pas réussi. Cette tentative est devenue, pour la diplomatie de toute l'Europe, et particulièrement pour celle de la France, qui a toujours cherché à être secourable envers la Suisse, l'occasion d'une longue négociation, des plus délicates et des plus difficiles.
On avait obtenu de la diète, à cette époque, l'expulsion des réfugiés qui avaient fait cette entreprise. Cette expulsion, quoique décrétée par la diète, n'avait pas été exécutée, par la raison que j'ai donnée tout à l'heure, qu'il n'y a pas en Suisse un gouvernement capable de faire exécuter les décisions prises par les autorités du pays. La question avait été longue-
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ment agitée. Toute l'Europe avait failli s'en mêler, et si la France, très heureusement, n'était intervenue par ses négociations, et n'avait réussi à calmer ce dififérend, il pouvait naître de là une source de difficultés graves ; en effet, si l'Europe avait voulu entreprendre quelque chose contre la Suisse, tout le monde comprend à quel point la France eut été compromise, cat elle ne pouvait le supporter.
Pour tout homme de sens, il était évident que fuir la difficulté ce n'était pas la résoudre, et qu'à la première occasion il y aurait là une source de graves dissentiments entre la France et les autres puissances. Ce que nous redoutions n'a pas manqué d'arriver.
On a voulu en Suisse, et je parle ici d'après les documents mêmes qui ont été fournis par la diète, (c'est uniquement ce qu'elle a déclaré authentique que j'apporte à cette Chambre ; je me garderais bien d'apporter des bruits, des rumeurs de police), on a voulu tenter une expédition contre le grand-duché de Bade, à peu près comme celle qui avait été tentée deux ou trois ans auparavant contre le Piémont. On n'avait pas, disait-on, l'espoir de réussir ; mais on voulait tenir en Allemagne l'esprit public en éveil.
D'un autre côté, on disait qu'il fallait attendre un grand événement qui devait avoir lieu à Paris, et l'on méditait de grands projets sur toute l'Europe. Quelques jours après eut lieu le crime d'Alibaud. Cela préoccupait la France; et tous les pays voisins qui pouvaient craindre des entreprises venant de la Suisse
en étaient fort préoccupés aussi. Dans ce moment, quelques réfugiés qui avaient été décrétés par la diète, et dont l'expulsion avait été décidée par elle, parce qu'ils avaient pris part à l'expédition contre la Savoie (leurs noms sont très connus, je ne les répéterai pas), ces réfugiés furent arrêtés en Suisse, par ordre du gouvernement, et relâchés. Ceci parut exorbitant. Lorsque le gouvernement suisse nous disait : Je n'ai pas une police organisée comme la vôtre, je ne puis saisir tous les réfugiés, on le concevait. Mais arrêter les réfugiés et les relâcher ensuite, quoiqu'ils fussent portés sur la liste de ceux dont la diète avait ordonné l'expulsion, cela parut, comme je l'ai dit, exorbitant.
Pour moi, qui ne recherche pas les difficultés, mais qui crois qu'il est prudent, quand elles se présentent, de les aborder, de les résoudre avec fermeté, je jugeai bon et utile de parler à la Suisse comme de vieux amis devaient le faire ; je jugeai qu'il ne fallait pas attendre qu'une collision s'élevât entre elle et les autres puissances, et qu'il convenait de lui dire franchement qu'elle devait satisfaction à tout le monde, qu'elle ne devait pas souffrir sur son propre territoire des entreprises coupables contre les pays qui confinaient avec elle. Le gouvernement suisse, avec beaucoup de prudence et de loyauté, comprenant l'importance de notre avertissement, s'empressa de travailler, le mieux qu'il pouvait dans son organisation actuelle, à l'expulsion des réfugiés. Pour cela, il s'adressa à la
France, et lui demanda de fournir en quelque sorte le transit pour les réfugiés qu'on expulserait.
Il est évident qu'on ne pouvait pas les renvoyer en Italie et en Allemagne, aux gouvernements contre lesquels ils avaient tenté des entreprises, et qu'il y aurait eu inhumanité à les livrer à ces gouvernements. Alors la France a accordé le transit; elle a mis à la disposition du gouvernement suisse sa gendarmerie ; elle a consenti à payer le transport des réfugiés et même à les fa'œe vivre pendant le trajet sur le territoire français. Mais, à l'occasion de cette demande, la question étant soulevée par le gouvernement suisse lui-même, voici ce qu'a fait la France, de mon temps. Elle a écrit une note que je ne lirai pas ; si je la lisais, vous seriez étonnés de sa modération. Certes il a été commode de dire que M. Thiers avait fait une note inconvenante. D'abord ce n'est pas M. Thiers qui l'a faite ; mais il l'a signée, et c'est assez.
La question avait été soulevée par la Suisse ; elle avait elle-même demandé passage pour les réfugiés qu'elle voulait expulser de son territoire ; et, à ce sujet, applaudissant à sa résolution et lui offrant notre concours, nous lui disions en même temps que sans doute cette demande et cette résolution ne seraient pas dérisoires comme la résolution qui avait été prise deux ans auparavant (ce ne sont pas les termes de la dépêche, mais c'en est l'esprit), et qu'on procéder^t sérieusement, efficacement, à cette expulsion. Et nous ne dissimulions pas à la Suisse que, si elle ne
prenait pas des mesures à cet égard, chacun des États voisins aurait à pourvoir à sa propre sûreté et à remplir tous ses devoirs, soit envers lui-même, soit envers les puissances voisines. C'est la note qui a été discutée dans la diète. Eh bien , je demande la permission de lire un passage du rapport fait à la diète, et qui prouvera que, même en Suisse, les auteurs de ce rapport qualifiaient ce qui se passait dans ce pays d'une manière beaucoup plus sévère que je ne me permets de le faire moi-même à cette tribune :
(( Depuis quelques années, la Suisse a été dans le cas de donner asile à un grand nombre de réfugiés de diverses sortes. Il en est qui ont respecté les lois de l'hospitalité. D'autres, ainsi que des étrangers non réfugiés, ont agi fort différemment. Les faits communiqués à la diète font voir que les étrangers de cette catégorie ont foulé aux pieds l'ordre établi en Suisse ; qu'ils ont entretenu dans quelques cantons une agitation plus ou moins prolongée, qu'ils ont compromis des associations publiques par leurs associations secrètes, qu'ils ont empiété sur la souveraineté et les institutions judiciaires des cantons, en s'arrogeant dans des statuts le droit de juger, de prononcer et d'exécuter des sentences de mort. Ces étrangers ont compromis d'une manière non moins coupable les relations de la Suisse avec les États voisins, sa neutralité et les rapports de droit international ; l'expédition contre la Savoie constituait un véritable attentat, dont l'exécution a été commencée. D'autres complots, qui
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n'ont pas été suivis d'un commencement d'exécution, n'en ont pas moins été aussi criminels qu'ils étaient absurdes et insensés. Le projet d'un certain nombre de réfugiés et d'ouvriers d'entrer à main armée dans le grand-duché de Baden ne pouvait sans doute donner au gouvernement de cet État aucune inquiétude sur son existence et sa solidité ; mais il suffit que des gens capables de concevoir un projet aussi fou puissent incendier un village et massacrer une partie de ses habitants pour légitimer l'inquiétude et les susceptibiUtés du gouvernement, par conséquent pour troubler les relations que les traités et le voisinage ont établies entre les deux États. »
Enfin le rapport conclut à ce qu'il soit pris des mesures contre les réfugiés. Le conclusum a été adopté, et le gouvernement suisse s'est associé aux demandes que le gouvernement français avait faites : voilà l'affaire du conclusum. Le gouvernement a accepté et non pas recherché une difficulté qui se présentait. Je crois qu'il faut savoir accepter les difficultés, et qu'on les aggrave en les ajournant ; je crois qu'il n'y a rien à reprocher à l'administration que j'avais l'honneur de diriger.
Maintenant je pense que cette affaire serait éteinte et assoupie, sans un incident très malheureux et dont l'origine remonte au ministère dont j'avais l'honneur de faire partie.
Ici je vais déclarer ce qui s'est passé sous mes yeux ; mais uniquement ce qui s'est passé sous mes
yeux, car je dois raconter mon histoire et non celle des autres : ces détails, je suis amené par un impérieux devoir à les donner.
J'ai reçu un jour une lettre du département de l'Intérieur, et signée Gaspaririy qui me demandait j'expulsion du nommé Conseil, comme d'un réfugié dangereux. Pour moi, laissant le département de l'Intérieur juge du danger auquel ce réfugié pouvait exposer la France et les pays voisins, je me suis hâté de transmettre cette demande au gouvernement suisse de la meilleure foi du monde, ignorant qui était ce Conseil, ce que je ne sais pas encore aujourd'hui d'une manière authentique. J'étais donc, à cet égard, de la meilleure foi du monde, et je le suis encore ; plus tard j'ai appris que le gouvernement suisse réclamait. Ne sachant quelle était la qualité de ce Conseil, j'ai affirmé positivement que ce réfugié n'était pas un agent de la France. J'ajoute que l'ambassadeur français était dans la même ignorance que moi.
Je déclare ces faits sur l'honneur, et la déclaration que je fais ici a été confirmée dans la commission, qui pourrait au besoin attester que je dis la vérité.
J'ai cru, en demandant l'expulsion du nommé Conseil, demander l'expulsion d'un réfugié, tout à fait réfugié. Notre ambassadeur était de la même opinion, et jamais ni lui ni moi, nous ne nous serions prêtés, en faisant de la diplomatie, à une œuvre qui eût été une manœuvre de police.
J'ai agi de très bonne foi. Je le dis pour moi et pour
le pays; car ce qui importe au pays par-dessus tout, c'est que la diplomatie ait été étrangère à toute machination de ce genre; c'est que le cabinet ait demandé de bonne foi l'expulsion du nommé Conseil. Je l'atteste sur l'honneur, c'est de bonne foi que M. de Montebello, ambassadeur, et M. Thiers, ministre des affaires étrangères, ont demandé l'expulsion du nommé Conseil. Je n'ai rien de plus à dire, et je crois que l'honneur du pays n'en exige pas davantage. {Très bien! très bien!)
Les explications de M. Thiers ne confirmaient qu'une chose, c'est que Texpulsion de Conseil avait été demandée par son ordre et sur la requête qui lui en avait été faite par une lettre du ministère de l'intérieur, signée Gasparin. Mais elles ne disaient rien de précis sur la question de savoir si Conseil était oui ou non un espion français. M. de Gasparin, interpellé à ce sujet, refusa de répondre sous le prétexte qu'ayant signé la lettre adressée au ministre des affaires étrangères comme sous-secrétaire d'État et par délégation de son chef, M. de Montalivet, il devait d'autant plus garder le silence qu'en matière de police le secret était de rigueur absolue. Le ministre de la justice, M. Persil, ayant ajouté à l'appui de ce que venait de dire son collègue, M. de Gasparin, que, si des explications devaient être données, elles ne pouvaient l'être d'une façon précise, en l'absence de M. de Montalivet, que par le chef du précédent cabinet, M. Thiers ramené à la tribune lit la réplique suivante :
Messieurs,
C'est avec un véritable regret que je me vois ramené à cette tribune. Je n'ai rien fait pour provoquer une si malheureuse discussion; j'y ai pris part, parce que j'étais accusé d'avoir compromis la diplomatie de la France en demandant l'expuUion d'un réfugié, lorsque je savais que ce réfugié était un espion envoyé par le gouvernement français lui-même.
Si je n'avais pas été obligé, non seulement pour moi, mais pour mon pays, de venir expliquer ce que je savais, je l'eusse évité, et je me serais borné à l'affaire du conclusumi mais l'honneur de mon pays et le mien m'ont forcé à prendre la parole, et je suis étonné, quand j'ai employé tant de réserve dans mon langage, que M. le garde des sceaux soit venu rejeter la responsabilité sur moi. {Mouvements divers.)
M. LE GARDE DES SCEAUX. — J'ai déclaré formellement que je n'avais adressé aucun reproche à M. Thiers ; que ce n'était pas là une question personnelle, mais une question de principe. Je serais désolé d'être compris autrement.
M. Thiers. — Ne croyez pas que je veuille aggraver le débat entre vous et moi ; je voudrais le faire disparaître : mais vous avez eu recours à une responsabilité plus élevée, une responsabilité collective, celle du président du conseil, à laquelle on doit s'adresser, dites-vous, pour toutes les affaires du cabinet. Vous avez raison, j'étais président, et je dois être responsable
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de ce fait; car, si je n'en étais pas responsable, je ne serais pas venu donner l'explication que je donne en ce moment. Voici ma réponse : Oui, comme président, j'aurais dû tout savoir, mais je n'ai pas tout su . (Marques (fétonnement sur plusieurs bancs. Agitation sur d'autres.)
J'aurais dû tout savoir, on aurait dû tout me dire : on ne m'a pas tout dit. Quelle excuse voulez-vous que je fasse valoir? Ce n'est pas ici un trait malicieux de ma part. Je dois vous dire le fait dans toute sa vérité. Je vous le dis, et pour moi et pour le pays ; le ministre des affaires étrangères n'a pas été informé des faits ; je ne savais pas ce qu'était Conseil, je ne le sais pas encore; mais enfin, si Conseil, en effet, avait été un agent français, et si les directeurs de la police m'avaient dit : Nous avons intérêt à envoyer un agent en Suisse pour observer ce qui se passe parmi les réfugiés, je leur aurais répondu : Vous avez raison ; nous en envoyons partout, comme de tous les pays on en envoie chez nous : c'est un droit réciproque. Mais, si l'on m'avait averti de tout et si l'on avait ajouté : Nous voulons, pour lui donner crédit ou pour le garantir contre des vengeances auxquelles il pourrait être exposé, demander son expulsion ; quel est votre avis ? J'aurais répondu : Ne faites pas une pareille chose ; l'affaire est assez délicate et assez grave pour ne pas l'aggraver par une affaire de police.
Enfin on ne m'a pas demandé mon avis. Je fais une hypothèse ; je ne sais pas, je le répète, ce qu'est Conseil ; si, toutefois, il était vrai qu'on eût envoyé