‹ Discours parlementaires de M. Thiers;Chapitre 2 sur 39 · IV. i · texte numérisé non relu

IV. i

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ce nommé Conseil en qualité d'agent, et que Ton eût consulté le président du conseil, comme il a quelque expérience des affaires, il aurait donné son avis ; mais on lui a tout laissé ignorer, et, si le fait est vrai, si faute il y a, elle a été commise à son insu. Maintenant ce n'est pas moi qui dois dénoncer à la Chambre un coupable ; vous comprenez ma situation, je manquerais à mes devoirs, aux convenances, si je cherchais un coupable ; mais ce qu'il m'importe de prouver, c'est que le cabinet ne l'était pas, c'est que j'avais une lettre de M.deGasparin. Je suis désolé qu'il soit ici question de M. de Gasparin et que son nom se soit trouvé sur la lettre. {On rit.) Mais moi, appelé à me justifier ici, je dis que j'avais dans les mains une lettre signée de qui? du ministre de l'intérieur? Pas du tout; de M. le comte de Gasparin. J'ai donc dû rapporter le fait pur et simple, ce n'est pas à moi à en tirer les conséquences. Je le répète, la responsabilité m'aurait appartenu, si j'avais tout su ; elle ne m'appartient pas, parce que je n'ai rien su : voilà mon explication.

La discussion fut renvoyée au lendemain, et, à l'ouverture de la séance, M. MoIé donna lecture d'une lettre à lui adressée par M. de Montalivet, lettre dans laquelle ce dernier, assumant la responsabilité de tous les actes du miDistère de l'intérieur depuis le 22 février jusqu'au 6 septembre, déclarait qu'il n'était pas un seul de ces actes qui n'eût eu pour motif et pour but le véritable intérêt du pays, son honneur et la sûreté personnelle du roi. Après cette lecture, la discussion fut immédiatement close, et le paragraphe proposé par la commission fut adopté.

SUR

(discussion de l'adresse]

prononcé le 14 janvier 1837 a la chambre dbs députes

Le discours de la couronne s'exprimait de la façon suivante sur la question espagnole :

« La Péninsule est encore troublée par de fatales dissensions. Des événements graves ont ébranlé les institutions à Madrid et à Lisbonne, et la i guerre civile n'a pas cessé de désoler TEspagne. Toujours uni avec le roi de la Grande- Bretagne, je continue à faire exécuter le traité de la quadruple alliance avec une fidélité religieuse et conformément à l'esprit qui l'a dicté. Je fais les vœux les plus sincères pour l'affermissement du trône de la reine Isabelle, et j'espère que la monarchie constitutionnelle triomphera des périls qui la menacent, mais je m'applaudis d'avoir préservé la France de sacriûces dont on ne saurait mesurer l'étendue et des conséquences inévitables de toute intervention armée dans les affaires intérieures de la Péninsule. La France garde le sang de ses enfants pour sa propre cause, et, lorsqu'elle est réduite à la douloureuse nécessité de les appeler à le verser pour sa défense, ce n'est que sous notre glorieux drapeau que les soldats français marchent au combat. »

A ces paroles du souverain, le projet d'adresse répondit par un paragraphe ainsi conçu :

« Nous unissons nos espérances et nos vœux à ceux de Votre Majesté pour raffermissement de la couronne de la reine Isabelle et pour la consolidation de la monarchie constitutionnelle en Espagne. Mais, Sire, nos véritables intérêts n'ont pas exigé l'intervention armée de votre gouvernement dans les affaires intérieures de la Péninsule. La France, qui n'hésiterait pas à déployer son glorieux drapeau si son honneur^ et sa sûreté étaient menacés, applaudit à la sagesse de votre politique. »

M. Mole prit le premier la parole pour expliquer les vues et la politique du nouveau cabinet dans la grave question sur laquelle la Chambre était appelée à donner son avis. Au principe de la Sainte-Alliance, dit-il, principe qui avait pour objet le maintien du pouvoir absolu et du droit traditionnel dans tous les États du continent, la monarchie de Juillet avait opposé le principe de la non-intervention, et, grâce à la fermeté avec laquelle elle avait soutenu ce principe, l'indépendance de la Belgique avait été fondée sur nos frontières. Ce principe, elle avait eu la sagesse d'y rester fidèle dans la question polonaise, et elle avait évité ainsi à la France une guerre désastreuse. En Espagne, elle s'était sans doute empressée, après la mort du roi Ferdinand, de reconnaître sa fille, la reine Isabelle, et de donner à son jeune trône, entouré d'institutions constitutionnelles, des témoignages de sa sympathie. Mais, en signant le traité de la quadruple alliance, elle ne s'était pas engagée à fournir un concours armé, et Tobligation qu'elle avait contractée était purement et simplement celle d'empêcher l'introduction dans un pays ami de tous secours en hommes, espèces ou munitions de guerre destinés à y entretenir la guerre civile. A cet égard elle avait môme été plus loin qu'elle n'était tenue de le faire, puisqu'elle avait cédé au gouver-

nement espagnol la légion étrangère qui était à sa solde, et avait autorisé ce gouvernement à faire des recrutements d'hommes en France. Mais la prudence et notre véritable intérêt conseillaient de ne pas aller plus loin. L*Espagne même était-elle mûre pour les institutions libérales que nous désirions voir s'établir chez elle, et ne serait-elle pas blessée de notre intervention armée ? Il ne fallait pas oublier la haine qu'avait soulevée chez elle notre domination sous l'empire, l'impopularité de notre expédition de 1823, et nul doute que la présence de nos troupes ne donnât bientôt au gouvernement de la jeune reine plus d'embarras que de secours. En résumé, ajoutait M. Mole, le sang et l'argent de la France ne devaient pas aller s'engloutir au delà des Pyrénées sans dignité comme sans profit pour elle : Veslatuto real, ou la Constitution de 1812, l'ordre ou l'anarchie dans la Péninsule, étaient toutes questions espagnoles dont nous n'avions ni le devoir ni le droit de nous mêler, et nous devions réserver nos forces et notre liberté d'action pour les circonstances où notre intérêt et notre honneur seraient réellement engagés.

Le discours de M. Mole était fort habile : il produisit une vive impression, et M. Thiers crut devoir immédiatement y répondre pour justifier la conduite du cabinet du 22 février.

Messieurs,

En entendant, il y a quelques instants, M. le président du conseil s'excuser d'avoir occupé la Chambre pendant trois quarts d'heure, j'ai éprouvé quelque embarras pour moi-même, car j'aurai à lui demander beaucoup plus longtemps son attention.

Les détails dans lesquels s'est engagé M. le prési-

dent du conseil m'obligent et m'autorisent aussi, j'ai besoin de le dire comme ancien ministre des affaires étrangères, à entrer moi-même dans les faits pour voir s'il est bien vrai que le cabinet du 22 février ait eu d'abord la même politique que le cabinet du 6 septembre, et s'il en a ensuite changé. Car, si j'ai bien compris tout l'art de ce discours, il a consisté moins à traiter la question qu'à montrer que la politique du cabinet du 6 septembre à l'égard de l'Espagne n'a pas été autre que celle que le cabinet du 22 février a longtemps suivie.

J'espère prouver qu'il n'en est rien, au moyen d'une discussion très franche, très loyale, et que je tâcherai de rendre toujours mesurée. Quoique ce qui s'est passé dans la session dernière et ce qui a été dit depuis quelques jours m'ait dispensé de beaucoup de ménagements, néanmoins j'observerai envers tout le monde les égards que je n'ai pas obtenus pour moimême. {Marques d'adhésion.)

Avant, Messieurs, de remonter aux faits primitifs qui ont donné naissance à cette immense question, la plus grande, je crois, que le pays ait eu à discuter depuis six ans, qu'il me soit permis de dire quelques mots sur la situation des ministres du 22 février, avec lesquels j'ai eu l'honneur de servir le pays pendant quelques mois.

On a prétendu qu'ils s'étaient retirés dans l'espoir d'avoir pour eux la majorité, laquelle les dédommagerait d'une retraite de quelques mois...

M. MoLÉ, président du conseil. — Ce n'est pas moi qui ai dit cela ! {Léger bruit.)

M. Theers. — Non, non! toutes les fois que j'élèverai une plainte, je m'expliquerai assez clairement pour qu'il n'y ait pas doute sur ceux auxquels je m'adresse. Je dis qu'on a prétendu que le ministère du 22 février avait compté, en se retirant, sur la majorité dans cette Chambre. Eh bien, qu'il me soit permis de montrer en peu de mots quelle était la situation d'esprit du cabinet du 22 février quand il s'est retiré. {Ecoutez! écoutez!)

On faisait auprès de lui des instances dont il s'honorera toujours. On lui disait que l'opinion qu'il soutenait n'était pas une opinion populaire, que les Chambres n'avaient jamais été favorables à l'intervention en Espagne. Le cabinet du 22 février a toujours répondu qu'il savait bien que son opinion n'était pas populaire, car l'opposition l'avait attaquée plusieurs fois, dans la défiance qu'elle avait de ce que le gouvernement français voudrait faire dans la Péninsule. Le cabinet, en outre, connaissait assez la Chambre pour savoir que, formée dans un esprit de prudence et de modération, elle attendrait que l'initiative d'une détermination énergique lui vînt du gouvernement, et que toujours, en présence d'un cabinet sorti et d'un cabinet présent^ dont l'un dirait : « Ne faites pas, » et dont l'autre dirait : « Faites, » la préférence serait donnée au cabinet existant, qui conseillerait l'abstention et le repos.

Tout cela, Messieurs, je ne m'en plains pas. Je le dis seulement pour montrer que le cabinet du 22 février, en se retirant, ne s'est pas fait illusion. Il s'est retiré parce qu'il était convaincu. Sur huit ministres, sept furent du même avis. Il y avait là des maréchaux de France, des hommes d'origine différente, et tous néanmoins éprouvèrent le même sentiment. Il y avait là aussi, qu'il me soit permis de le dire, des hommes positifs, qui ne passent pas pour des esprits chimériques, des hommes d'ordre, très attachés à cette politique que nous avons professée et soutenue depuis six ans; et cependant, je le répète encore, sept ou huit personnes ont partagé la même résolution.

Pour mon compte. Messieurs, c'est avec un véritable regret que je viens dire à un gouvernement auquel je suis attaché, vivement attaché, que, dans ma conviction profonde, il se trompe. C'est avec beaucoup de peine que je le fais. {Sensation.)

Je suis, dis-je, très attaché à ce gouvernement, et c'est naturel ; je n'en ai jamais aimé ni servi un autre. Je l'ai servi dans ses jours de péril, et, si je m'en suis séparé sur une question, assurément on ne peut pas dire que ce soit dans un temps où il y avait faiblesse à s'éloigner de lui. Si ces périls. Messieurs, pouvaient se représenter, je serais ce que j'ai été ; car j'aime toujours ce que j'ai aimé. Mais, en présence d'un dissentiment d'une extrême gravité, car il y avait là une couronne en péril, un traité contesté, l'ébranlement de toutes nos alliances, et de plus, je ne dirai pas

la certitude, mais la possibilité d'une contre-révolution, en présence d'un tel dissentiment aucun de nous n'a pu reculer. J'ai pu me tromper, mes collègues ont pu se tromper aussi ; mais, au moins, je demande qu'on laisse au ministère du 22 février l'honneur de sa retraite, car elle a été parfaitement désintéressée. {Marques d'approbation.)

Maintenant, Messieurs, je ne dirai plus qu'un mot sur les personnes. J'aurais pu me plaindre d'avoir été l'objet de quelques questions personnelles à cette tribune, pendant la dernière session; je ne me suis pas plaint : mais je prie ceux qui font au ministère du 22 février le reproche d'élever des questions personnelles, de vouloir bien considérer que le point sur lequel nous différons, sur lequel nous proclamons notre scission, ne ressemble en rien à une question personnelle, que c'est, au contraire, une question publique d'un haut intérêt, la plus grave qu'on ait discutée jusqu'à ce jour, la plus grave qu'on aura peutêtre à discuter d'ici à longtemps. Maintenant que j'ai cherché à dissiper les préventions qui touchent les personnes et les choses, je vais aborder la question même.

Je ne refuse pas d'entrer dans le détail des faits ; mais avant je demande à dire quelques mots sur la situation générale, et constante dans tous les temps, de la France à l'égard de la Péninsule. Je ne veux pas fatiguer la Chambre de détails géographiques et historiques; cependant il y a quelques mots indispensables à dire en ce moment.

On a fait depuis quelques mois une théorie sur l'Espagne, à l'usage de la circonstance, s'il m'est permis de le dire. On prétend que l'Espagne n'est plus rien, qu'elle est une amie inutile et une ennemie peu dangereuse ; on exprime cette pensée en ces termes : « Nous n'avons d'intérêts que sur le Rhin. » Je crois, si l'on peut poser des principes absolus en politique et surtout en diplomatie, je crois pouvoir affirmer ceci : Lorsque la France est dans une complète identité avec l'Espagne, qu'il y a à Paris et à Madrid les mêmes intérêts, la même politique, il est vrai que la France n'a plus à s'inquiéter de l'Espagne, et que nous n'avons plus d'intérêts que sur le Rhin. Mais, s'il arrive un jour qu'il n'y ait plus à Madrid la même politique, les mêmes principes, s'il arrive, à un degré quelconque, que l'identité s'altère, qu'il s'élève quelque dissentiment, alors nos premiers intérêts ne sont plus sur le Rhin, ils sont aux Pyrénées. (Approbation.)

Cela est évident, cela ressort à tel point de nos annales politiques, que je serais presque honteux d'en donner la preuve à la Chambre. Si vous regardez notre histoire, vous verrez que, sur près de trois siècles de rapports hostiles ou amicaux avec l'Espagne, il y a toute une époque de lutte violente, toute une autre époque d'intimité. En effet, tant que l'Espagne, jusqu'à Louis XrV, a été pour nous une étrangère ou une ennemie, il a existé une lutte violente, qui n'a cessé que le jour où, par le grand acte de Louis XIV, les deux intérêts, les deux politiques, ont été identifiés.

Cela s'explique par la position géographique de l'Espagne : elle est placée, en style militaire, sur nos derrières, et tout le monde sait que, pour un État comme pour une armée, la première condition est de bien jassurer ses derrières.

Ainsi, en principe, toutes les fois qu'en Espagne il y a intimité complète avec nous, nous n'avons d'intérêts que sur le Rhin. Toutes les fois qu'il y a, n'importe à quel degré, inimitié, dissentiment, possibilité d'une hostilité, notre premier intérêt n'est pas sur le Rhin; il est, je le répète, aux Pyrénées.

Je vous citerai l'exemple de Napoléon. Vous savez tous que, par un instinct profond, un instinct que je puis dire national. Napoléon se trouvant à Tilsitt le maître du monde, autant qu'il peut être donné à un souverain d'un seul État d'être le maître du monde, Napoléon ne se crut plus en repos le jour où il entrevit une hostilité à Madrid. Il accéléra donc la conclusion des affaires à Tilsitt pour venir se mêler des affaires d'Espagne. Il ne s'y prit point heureusement. {Agitation au centre.) Il s'en mêla déplorablement quant à la manière de procéder; mais il crut, lui, avec tout son génie, qu'une politique ennemie à Madrid était un danger même pour sa toute -puissance. Sans doute le moyen a été mauvais, car il a voulu usurper une couronne ; mais il a cédé à un instinct qui a été celui de tous les gouvernements en France. La Restauration, assurément fort peu entreprenante, ne s'est pas crue en repos quand elle a

VU la révolution à Madrid, et elle a voulu la détruire. Nous, gouvernement de Juillet, nous avons eu le même instinct, et nous sommes dès l'origine intervenus, je ne puis pas dire avec quel empressement, dans les affaires d'Espagne. Vous allez voir que cette politique de réserve, et, pour parler plus exactement, d'indifférence à l'égard de l'Espagne, que vient de professer M. le président du. conseil, n'a pas toujours été celle de notre gouvernement; que, bien réelle aujourd'hui, elle n'était pas la politique que nous suivions en 1833. Quand il n'a été question que de faire des promesses à l'Espagne, nous nous sommes jetés dans sa politique; mais, quand il a fallu tenir ces promesses, nous avons hésité, nous avons reculé, pardonnez-moi le mot. Je puis choquer beaucoup d'opinions très respectables, mais je demande la permission d'user de franchise avec tout le monde, et de dire la vérité aux uns comme aux autres, sans aucune timidité, comme je l'ai fait à toutes les époques. {Très bien! très bien!)

Je ne rappellerai point ce qui s'est passé en 1830 ; je ne rechercherai pas le motif qui a porté le gouvernement français à faire pour l'Espagne des vœux et même plus que des vœux. Je fais mon histoire et non pas celle des autres, comme je le disais hier. Laissant donc de côté ce que je ne connais pas, je rappellerai seulement ce qui s'est passé de mon temps, à l'époque <le la mort de Ferdinand VII, c'est-à-dire en 1833.

A cette époque, l'Espagne avait déjà réaUsé de

grands progrès. Quoi qu'on en dise, elle était entrée fort avant dans les idées françaises, ou constitutionnelles, comme on voudra les appeler. La preuve en est dans les dates.

De 1808 à 1833, il s'est écoulé vingt-cinq ans. Eh bien, dans ces vingt-cinq années, la révolution, je puis le dire, a éclaté trois fois en Espagne. En 1808, on a fait une constitution pour résister à Napoléon. En 1820, la constitution, mise de côté par Ferdinand, a été pendant quelque temps rétablie. En 1833, la révolution a reparu, je ne dirai pas spontanément, mais en des circonstances que je rappellerai tout à l'heure, et pour la troisième fois. Or, lorsqu'un pays a vu éclater la révolution trois fois en vingt-cinq ans, on peut dire qu'il est mûr pour elle. {Très bien! très bien!)

Voici quelle était, en 1833, la situation morale de l'Espagne.

On avait connu tous les excès de la révolution en 1820. On avait connu tous les excès de l'absolutisme sous Ferdinand VII. Le pays craignait à la fois les uns et les autres. Voilà quelle était la vraie situation du pays, selon mes propres souvenirs et selon le rapport fidèle de tout ce qu'il y a à Paris d'Espagnols connaissant bien leur patrie. Voilà, dis-je, quelle était l'Espagne en 1833. Les absolutistes s'étaient rangés autour de don Carlos, tandis que tout ce qu'il y avait d'hommes honorables, honnêtes, et désirant des améliorations, s'étaient groupés autour de la reine. C'est dans cette

situation que la question s'est présentée au gouvernement français. Eh bien, si mes souvenirs ne me trompent pas, je crois que c'est en deux heures que nous nous sommes décidés, tant il y avait un instinct irrésistible qui nous portait à nous mêler des affaires d'Espagne. Entre la reine d'un côté et don Carlos de l'autre, nous ne pensions pas pouvoir hésiter. Peut-être aurait-il alors fallu présager l'avenir ; peut-être aurait-il fallu entrevoir qu'un jour il nous en coûterait de nous être mêlés des affaires de l'Espagne ; peut-être aurionsnous dû prévoir que les deux navires s'aborderaient, et ne pas nous engager aussi vite que nous le fîmes dans la cause de la reine. Mais c'eût été une politique de carliste, car, entre la reine et les améliorations d'un côté, don Carlos et l'absolutisme de l'autre, nous ne pouvions pas hésiter. (A gauche : Très bien ! très bien !) Nous n'hésitâmes pas, et, puisqu'on a cité les faits et les dépêches, je citerai non pas le texte, mais le sens des dépêches. Savez-vous ce que nous fimes? Nous joignîmes à la reconnaissance de la reine Isabelle une démarche bien autrement grave; nous dépêchâmes un envoyé extraordinaire. Nous ne nous confiâmes pas au hasard de ses paroles, nous lui donnâmes une dépêche écrite, dans laquelle nous offrions à la reine tous les secours dont elle pouvait avoir besoin, et en la laissant juge (je vous prie de remarquer cela) de l'étendue et de la nature des secours. Nous fîmes plus; après une discussion très vive dans le conseil, nous décidâmes qu'il y aurait 50,000 hommes de

plus SOUS les armes, et, pour que cette démarche ne restât pas seulement une démarche connue du cabinet, nous formâmes la division des Pyrénées.

Aussi, quand arrivèrent à Madrid la reconnaissance, un envoyé extraordinaire, la promesse de secours, en laissant la reine juge de l'étendue et de la nature de ce secours, et puis la nouvelle de l'armement de 50,000 hommes et de la formation de la division des Pyrénées, l'enthousiasme pour nous fut très grand. Nous acceptâmes ces témoignages de gratitude; mais cela produisit sur l'esprit des Espagnols un grand effet : quand ils se virent, par la protection de l'Angleterre et de la France, à l'abri d'une restauration, le despotisme illustradoy les améliorations purement administratives furent impossibles, et la déclaration de M. Zea, qui avait annoncé qu'on ne changerait pas la forme du gouvernement, fut, je dois le dire, universellement repoussée. On demanda tout haut le régime représentatif.

La France et l'Angleterre ne se bornèrent pas à cet acte important de la reconnaissance. Les deux prétendants étaient en Portugal; et alors, à cette occasion, prit naissance ce célèbre traité de la quadruple alliance, sur lequel vous me permettrez de dire quelques mots, non pas pour en discuter la valeur, mais pour donner connaissance des faits.

L'Angleterre, dont la politique. Messieurs, est hardie et décidée, et à qui cette politique est plus facile qu'à nous, parce que sa situation insulaire le lui

permet, l'Angleterre avait considéré nettement la position de la Péninsule. Elle avait vu qu'à cause de ses relations avec le Portugal elle ne pouvait, dans aucun cas, rester indifférente à ce qui se passait dans la Péninsule. Aussi accepta-t-elle avec empressement la proposition qui lui fut faite par l'Espagne et par le Portugal de se mêler des affaires de ces deux pays. La négociation était commencée lorsque la France fut avertie, et je cite ces faits, déjà cités par M. le président du conseil, soit dans la commission de l'adresse, soit à la tribune, pour donner une idée de l'empressement avec lequel nous sommes, à l'origine, intervenus dans les affaires de l'Espagne. Nous éprouvâmes une espèce de mécontentement de ce que nous étions appelés après les autres dans la négociation, car nous avions un désir extrême de nous en mêler. D'abord, à côté des deux prétendants, était le maréchal de Bourmont ; c'était pour nous une preuve que la question était aussi bien française qu'espagnole. Il y avait une autre raison. Naturellement nous cherchions à nous Her tous les jours davantage avec l'Angleterre. Nous étions déjà liés avec elle par des réclamations communes à l'égard de la Pologne et de l'Allemagne, nous nous étions fort compromis en commun dans la belle et courageuse affaire d'Anvers, et nous étions enchantés que la situation nous fournît alors l'occasion de nous rapprocher d'elle plus encore, en prenant part à l'acte le plus important de l'époque. Ainsi il y avait deux motifs de cet empressement

à nous mêler des affaires de l'Espagne, et de l'espèce de mécontentement que nous éprouvions d'arriver les derniers dans la négociation. D'abord désir d'expulser les deux prétendants, parce que la question était française autant qu'espagnole ; ensuite désir de nous lier avec l'Angleterre. C'est dans ces dispositions que nous signâmes ce célèbre traité. Je ne le lirai pas; j'en rapporterai seulement les principales dispositions. Voici en quoi elles consistent :

L'Espagne et le Portugal s'unissent, dit le traité, dans le but de contraindre t infant don Carlos d'Espagne et Vinfant don Miguel de Portugal à se retirer des États portugais. Le Portugal et l'Espagne s'adressent au roi des Français et au roi d'Angleterre, qui, prenant en considération V intérêt qu'ils doivent à la sûreté de la monarchie espagnole^ et étant animés du plus vif désir de contribuer à l'établissement de la paix dans la Péninsule comme dans toutes les autres parties de V Europe^ ont consenti à devenir parties dans rengagement proposé. Voilà le but et le motif : maintenant je vais dire quelles furent les stipulations.

Le Portugal s'engage à employer la totalité de ses forces ; l'Espagne donne un secours de quelques mille hommes sous le général Rodil ; l'Angleterre donne sa force naturelle, c'est-à-dire sa force navale, et la France fait une promesse. Je ne veux rien exagérer ; aussi je me borne à dire ces mots : La France fait une promesse.

La France, en effet, ne pouvait faire qu'une pro-

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messe, car le danger ne s'était pas encore produit de manière à devenir menaçant. Les deux infants étaient en Portugal ; l'Espagne n'avait pas, dans ce moment, à réclamer nos forces ; la France, n'ayant à faire rien de plus, fit la promesse qui était contenue dans un article que je vais relire. Dam le cas où la coopération de la France serait jugée nécessaire par les hautes par-ties contractantes pour atteindre complètement le but de ce traité^ S. M. le roi des Français s'engage à faire^ à cet égard, ce qui serait arrêté de commun accord entre elle et ses trois augustes alliés. C'est en ces termes que la France fit sa promesse de secours.

Quand ce traité fut connu, il produisit encore plus d'effet que la reconnaissance ; les deux prétendants quittèrent immédiatement le Portugal. Mais don Carlos reparut bientôt en Espagne. Dans cette situation, une question s'élève. Je vous prie de suivre cet historique, parce qu'il est de la plus haute importance. Distinguez bien le traité des articles additionnels.

Don Carlos ayant reparu dans les États d'Espagne, on se demanda si le traité existait encore, et s'il était encore valable ; car le traité de la quadruple alliance disait que le but était d'expulser les deux infants des États portugais ; et, comme don Carlos venait de reparaître en Espagne, on pouvait craindre que le traité ne fût épuisé, qu'il n'eût plus de valeur. Sur-le-champ on se hâta de faire des articles additionnels. En voici le préambule : Les hautes parties contractantes au traité du 22 avril ayant porté leur sérieuse attention sur

les événements récents qui ont eu lieu dans la Péninsule ^ et étant profondément convaincues que, dans ce nouvel état de chosesy de nouvelles mesures sont devenues nécessaires pour atteindre complètement le but dudit traité... Ainsi, Messieurs, à rapparition de don Carlos en Espagne, on se hâta de faire les articles additionnels pour donner continuation et valeur au traité primitif; et, en laissant subsister les articles qu'il contenait, on ajouta quelques stipulations accessoires. Ainsi l'Angleterre s'engagea à fournir du matériel à l'Espagne, et la France à empêcher qu'aucun matériel n'arrivât à don Carlos. Voilà l'ensemble des dispositions qu'on a qualifiées de traité de la quadruple aUiance : premier article du 22 avril, qui stipule, de la part de la France, une promesse de secours; seconde stipulation du 22 août, qui redonne force entière au traité de la quadruple alliance, et qui ajoute les deux clauses accessoires dont je viens de parler.

Ce traité. Messieurs, n'excita pas, autant que je m'en souvienne, de réclamation de la part de l'Europe ; car c'était quelque temps après l'apparition des Russes à Constantinople, et l'on n'était pas en mesure de former des plaintes. En France, il nous valut beaucoup d'éloges, et je me rappelle que je me suis ser>i de ce traité, de l'alliance qu'il établissait entre tous les États constitutionnels, pour répondre à des attaques très vives dont nous étions l'objet, et dans lesquelles on nous reprochait d'abandonner nos alliances. (Sensation,) Nous fûmes complimentés et

nous nous laissâmes complimenter de cette belle négociation.

Quant à l'Espagne, ce fut la seconde et décisive impulsion donnée à sa révolution. Sans doute la révolution d'Espagne a marché, comme toutes les révolutions, par son impulsion naturelle ; mais elle a marché aussi par la confiance immense que la protection connue de la France et de l'Angleterre donnait à tous les hommes qui souhaitaient un régime libéral pour leur patrie.

La révolution espagnole marcha. La déclaration de M. Zea avait été une impossibilité; il fallut donner le statut royal, et, sous cette impulsion, convoquer les Cortès. Le ministère de MM. Martinez de la Rosa et Toreno se trouva en présence d'une assemblée presque entière de l'opposition, et, après une discussion à peu près comme celles que nous avons entendues ici sous le ministère Périer, ces deux hommes d'État finirent par conquérir une majorité ; ce qui, pour moi, a toujours été la démonstration certaine que l'Espagne pouvait être maintenue dans un système de modération, de raison et de progrès mesuré. (Mouvement.)

Mais, Messieurs, il se passa en Espagne une chose qu'en reportant les yeux sur vous-mêmes, vous vous expUquerez parfaitement. L'Espagne pouvait donc être maintenue dans un système de modération ; mais il y avait en Espagne la guerre civile, et une guerre civile malheureuse pour le Gouvernement, heureuse pour ceux qui la suscitaient. Eh bien , Messieurs, je

VOUS prie de vous rappeler un fait qui est d'une grande importance, parce qu'il explique bien ce qui se passait en Espagne : figurez-vous le temps où M"* la duchesse de Berry était dans les provinces de l'Ouest; rappelezvous la vivacité, je demande pardon de l'expression, rappelez-vous la vivacité des députés de l'Ouest, maintenant si calmes, et figurez-vous, pour mieux vous expliquer l'Espagne, figurez-vous que M'"« la duchesse de Berry eût été victorieuse dans la Vendée, qu'elle eût tenu tous nos généraux en échec; je demande à tous les hommes de bonne foi si le juste-milieu, ainsi qu'on l'a appelé, se serait maintenu dans les Chambres, et s'il y aurait eu la majorité? Je dis que ce système de modération aurait, comme cela arrive toujours, fait place à un système plus hardi, beaucoup moins modéré. (Mouvement prolongé.)

Je dis cela. Messieurs, parce qu'il est de toute juslice de ne pas calomnier les gens qu'on abandonne; et quand, après avoir promis protection à un pays, on l'a laissé s'engager dans une carrière où il a rencontré beaucoup de malheurs, il n'est pas digne de lui reprocher sa situation. Il est de toute justice, au contraire, de rechercher quelle en est la véritable cause. Je suis convaincu que c'est le danger, la crainte de la guerre civile, qui ont conduit l'Espagne où vous la voyez et où vous déplorez qu'elle soit arrivée.

Messieurs, à cette époque, tout le monde comprit en Espagne que le secours de la France allait devenir indispensable ; et, comme on a beaucoup fait valoir

Topposition que rintervention aurait rencontrée en 1835, permettez-moi de vous citer quelques faits. Tout le monde en Espagne, excepté l'opposition, et je dirai tout à l'heure pourquoi, tout le monde finit par désirer l'intervention. M. Martinez de la Rosa l'avait redoutée d'abord, mais bientôt il demanda, non pas une intervention qui violenterait le Gouvernement espagnol, mais un secours qui irait jusqu'à l'Èbre et détruirait l'insurrection. (Bruit.)

L'ambassadeur d'Angleterre, qui d'abord, avec les préventions naturelles d'un Anglais, n'y avait pas été favorable, la souhaita loyalement dès qu'il en crut voir la nécessité, et conjura son gouvernement de disposer la France à intervenir.

L'armée espagnole la demanda tout entière, après la déroute des Amescuas. Notre ambassadeur la demanda avec instance, et je me rappelle que toutes les personnes envoyées en Espagne à cette époque, à quelque titre que ce soit, ont été unanimes à penser que rien ne serait plus facile que de terminer les anxiétés de l'Espagne.

L'opposition d'Espagne seule ne la désirait pas, par le motif tout simple que voici : elle disait que le gouvernement espagnol manquait d'énergie, et que, s'il voulait recourir aux moyens qu'elle proposait, il n'aurait pas besoin de l'intervention française.

Ainsi, en Espagne, tout le monde, excepté l'opposition, tout le monde souhaitait l'intervention française, et elle fut demandée. Quant à moi, je n'hésitai

pas à me prononcer pour cette mesure, car je n'ai jamais hésité sur cette question, à aucune époque. Je ne rappellerai pas toute la discussion qui s'engagea, en 1835, dans le conseil des ministresjfrançais, lorsque le ministère Martinez de la] Rosa et Toreno demanda l'intervention pour la première fois. Mais je rappellerai, en deux mots, les raisons que je fis valoir à cette époque.

Je présentai ces deux raisons-ci : Pour moi, disais-je, il est évident que, si vous n'accordez pas l'intervention à l'Espagne, le système modéré va disparaître pour faire place à je ne sais quel système. L'Espagne sera livrée à l'anarchie ou au carUsme, deux ennemis également dangereux pour nous. Je crois que tôt ou tard il sera impossible qu'on n'intervienne pas, si le carlisme ou l'anarchie triomphent en Espagne, car l'anarchie mènera au cariisme, et, pour moi, il est de principe que la France ne peut, à aucun prix, supporter le triomphe de don Carlos. {A gauche : très bien ! très bien!)

Aussi, j'ai déclaré toujours que la possibilité seule du triomphe de l'absolutisme en Espagne devait nous décider à intervenir plus tôt que plus tard ; car plus tard on interviendrait, plus les difficultés seraient augmentées. {Très bien! très bien.)

Voici donc ce que j'ai dit dans le cabinet à cette époque : si vous n'intervenez pas, le ministère Toreno et Martinez de la Rosa est perdu, vous arrivez à l'anarchie ou au carlisme ; et vous ne pouvez supporter le

triomphe de la contre-révolution à vos portes. Vous devez donc intervenir. Je crois qu'en cette circonstance j'ai tenu le langage d'un homme d'Etat prévoyant.

Le cabinet, par des raisons que je respecte, ne fut pas de mon avis. Je demandai ma démission formellement à cette époque, et il y a des hommes dans cette enceinte qui pourraient me contredire si je ne disais pas la vérité. (Mouvement.) Mais, avant d'accepter ma démission, on voulut s'adresser à l'Angleterre, et, je dois le dire, l'Angleterre, qui naturellement a dû se décider tard à voir l'influence française s'introduire dans la Péninsule au moyen d'une armée, l'Angleterre ne fit pas une réponse aussi positive qu'on l'espérait : elle ne dit pas, comme on l'a prétendu, qu'elle s'y opposait, mais elle dit que, dans son opinion, le moment n'était pas venu, et qu'elle nous laisserait agir seuls. Je crois me souvenir qu'elle ajouta qu'elle ne serait jamais indiff'érente aux dangers de la France.

11 y avait des hommes dans le cabinet qui partageaient mon avis, sans être cependant aussi décidés que moi, et il y en avait qui étaient tout à fait contraires à l'intervention. J'en pourrais citer un, M. le ministre des finances d'alors. Il y en avait d'autres qui ne se prononçaient pas aussi formellement contre l'intervention qu'ils le font aujourd'hui. Si je ne craignais de faire une personnalité, et si M. le ministre de l'instruction pubhque me le permettait {rires à gauche; murmures au centre), je vous rapporterais ce qu'il me dit alors...

M. GuizoT, ministre de l'instruction publique, — Sans nul doute.

M. Thiers. — M. le ministre m'a dit alors qu'on pouvait tenir l'une ou l'autre conduite. 11 n'était donc pas alors profondément convaincu qu'il y eût un immense danger à se mêler des affaires de l'Espagne. {Nouveau mouvement,)

Je fais, Messieurs, un exposé qui, j'en conviens, est bien long ; mais cela est indispensable pour que vous puissiez apprécier la véritable situation de la France à l'égard de l'Espagne. Vous n'aurez pas, je crois, à traiter une question plus grave que celle-là. Il faut que vous sachiez tous les faits pour bien établir votre opinion... (Parlez, parlez.)

Nous en sommes, comme je le disais, au refus de 1835. A cette époque on imagina une transaction; on me faisait l'honneur de désirer ma présence dans le cabinet et de souhaiter que je ne me retirasse pas. Moi-même, Messieurs, je craignais de replacer le cabinet dans la situation où il s'était trouvé trois mois avant ; car M. le duc de Broglie était rentré au mois de mars, et nous étions au mois de juin. Je me faisais un véritable scrupule de rejeter le cabinet dans les tiraillements où nous l'avions vu si peu de temps auparavant. On m'offrit une transaction, et cette transaction la voici. On dit : Nous ne pouvons pas envoyer une armée en Espagne, cela est trop grave; mais nous pouvons lui donner des secours indirects, comme par exemple, lui céder la légion étrangère. C'est un corps

bien organisé, composé de braves soldats, et qui pourra faire une bonne tête de colonne. Et, en effet, ces prévisions ont été réalisées; car, partout où la légion étrangère s'est montrée, elle a donné le meilleur exemple, elle a grandement honoré Tarmée française, et a rendu de vrais services à la cause espagnole.

On disait aussi : nous pouvons faire pour l'Espagne ce que nous avons fait pour la Belgique et pour le Portugal. On offrit donc le recrutement de corps français. Je citerais une dépêche, pour peu que mes assertions fussent contestées. Ainsi on me proposa la légion étrangère et la formation de corps français, et ensuite le concours des forces navales de la France et de l'Angleterre. Voilà ce qu'on a appelé et ce qu'on appelle encore la coopération. Si elle n'est pas honorable, je vous prie de remarquer que ce n'est pas moi qui l'ai inventée {on rit); je demandais l'intervention, et la coopération m'a été offerte comme transaction. {Très bien! très bien!)

Bientôt ce que j'avais prévu, et ce que tout le monde aurait pu prévoir comme moi, ne manqua pas de se réaUser en Espagne. A peine les carlistes, qui attendaient la résolution négative du cabinet français, la connurent-ils, qu'ils se hâtèrent de marcher en avant. Ils se portèrent sur Bilbao, où fut tué un homme remarquable qui leur manquera toujours, et avec lequel peut-être de grands succès étaient promis à la cause de don Carlos : Zumalacarregui.

Les juntes, en voyant Télan des carlistes, éclatèrent. M. de Toreno voulut les briser, et il fut brisé lui-même. Il y avait alors une confusion qui semblait être le prélude de celle qui eut lieu plus tard à la Granja. Un corps de troupes envoyé par une de ces juntes parvint jusqu'aux portes de la capitale, et obligea le gouvernement espagnol à une espèce de transaction, qui consista à former un ministère dont M. Mendizabal devint le chef, et à substituer le statut royal revisé au statut royal pur et simple. L'opposition, qui jusque-là avait combattu le ministère, arriva de la sorte au pouvoir.

Il se passa alors quelque chose de bien singuUer. L'Espagne n'a pas donné un 93, très heureusement, mais aussi elle n'a pas montré, vous l'avez tous vu, l'énergie de 93. C'est qu'en effet l'Espagne est un pays fatigué, et je dirai tout à l'heure le sens que j'attache à ce mot. (Mouvement,)

Les idées révolutionnaires n'y étaient pas, comme chez nous en 89, des idées nouvelles ; elles n'avaient pas cet attrait de la nouveauté qui leur donne toute leur passion, et aussi toute leur énergie. L'Espagne était à la fois un peu fatiguée, et usée en fait d'idées révolutionnaires. 11 est donc arrivé, après notre refus de secours, deux choses : une confusion, sans les crimes du gouvernement révolutionnaire, et en même temps une résistance miUtaire faible et mollement dirigée, en un mot, moins d'emportement et moins d'énergie. Aussi, après quelques mois, la position était

à peu près la même que Tannée précédente, car le ministère formé par l'opposition avait devant lui une opposition nouvelle, qui ne voulait plus du statut royal revisé, mais qui demandait la constitution de 1812 et qui appelait un ministère nouveau.

Ainsi l'opposition espagnole, après avoir eu quelques mois le pouvoir, et elle Ta eu sous le nom d'Isturitz comme sous le nom de Mendizabal, car Isturitz était un des membres les plus éclatants de l'opposition, l'opposition, dis-je, après quelques mois, un an environ, se trouva dans la situation du ministère Toreno et du ministère Martinezde la Rosa. Elle se trouva avec la guerre civile toujours menaçante et un nouveau programme de réforme politique, la constitution de 1812. Cette opposition avait changé d'avis à l'égard de l'intervention; elle la désirait; il fut même alors imaginé un mot nouveau, qui n'était ni la coopération, ni l'intervention, c'est la translimilat ion... (Mouvement.) Ce ne fut pas le ministère espagnol qui demanda cette mesure, ce fut le ministère anglais qui en prit l'initiative.

Voilà ce qui a eu lieu au mois de mars 1836, quand j'avais l'honneur de présider le cabinet du 22 février, et c'est alors que j'ai refusé, pour le compte du cabinet, cette translimitation. C'est là aussi ce qui a amené les citations de mes dépêches, que vous avez entendues à l'autre Chambre et à celle-ci ; et je demande la permission d'exposer ce qui s'est passé alors.

Pour moi, je croyais, en 1836 comme en 1835, que.

bien que la difficulté se fût beaucoup accrue, il y avait de notre part engagement, intérêt pressant, et pas trop grande difficulté, à venir au secours de l'Espagne; cependant j'étais, je ne dirai pas seul de mon avis dans le cabinet, mais en minorité : nous étions, je crois, deux du même avis, M. Passy et moi. Nous étions décidés à donner tout de suite les secours que l'Angleterre réclamait; mais. Messieurs, je l'ai dit, nous n'étions que deux dans le cabinet. La situation de la Péninsule était fort aggravée. Elle était aggravée, car, lorsqu'en 1835 le cabinet avait refusé l'intervention, l'insurrection n'était encore qu'en Navarre, et l'insurrection était, en 1836, dans le royaume de Valence et dans les Asturies. La situation était aggravée, parce qu'on était menacé de la constitution de 1812,

et qu'elle pouvait nous exposer à un grand embarras, car nos troupes, en se rendant à Madrid pour secourir la reine, auraient pu y trouver un gouvernement nouveau avec la constitution de 1812, qui faisait dépendre d'un acte des Cortès le choix de la régente et la forme du gouvernement.

Ces deux raisons, qui avaient une gravité que je ne méconnaissais pas, décidèrent le cabinet. Le cabinet me chargea de répondre par une dépêche qu'on a bien voulu couvrir d'éloges. Mais j'ai compris le motif de ces éloges ; aussi, Messieurs, je n'en suis pas trop reconnaissant. {Rire général.)

Le cabinet, Messieurs, me chargea de répondre en m'appuyant sur les motifs que je viens de donner;

c'est que Tinsurrection s'était fort étendue, et qu'on pouvait trouver, en arrivant à Madrid, non pas le gouvernement qu'on allait secourir, mais un gouvernement nouveau, celui qui résulterait d'un vote des Certes, si la Constitution de 1812 venait à être proclamée.

Je vous dirai même une chose qui vous paraîtra singulière : ce mot incalculable^ qui se trouve dans le discours de la couronne, est dans cette dépêche, et, vous me permettrez de vous le dire, c'est une malice bien petite qu'on a voulu faire au cabinet du 22 février. {Vives réclamations,)

M. GuizoT. — On n'y a mis aucune malice ; c'est une circonstance fortuite, soyez-en bien convaincu.

M. Thiers. — Le mot incalculable est employé dans cette dépêche, et voici pourquoi. L'Angleterre nous disait : Passez la frontière, allez occuper quelques points, allez occuper les ports, allez occuper le Bastan, et vous vous arrêterez où vous voudrez. C'est à cette proposition que je répondais que cela était incalculable, et que c'était l'intervention elle-même. Voilà dans quel sens ce mot a été employé.

Ainsi, au nom du cabinet, je refusai la translimitationy parce que c'était l'intervention elle-même qu'on nous demandait. En nous disant d'occuper le Bastan, d'occuper les ports, c'était nous demander d'entrer en Espagne avec une armée, c'est-à-dire de nous engager aussi loin que par la plus complète intervention.

Mais, un mois après, il fut convenu dans le cabinet, après une discussion spéciale, qu'on recruterait

la légion étrangère. Nous attendions alors le succès des efforts que devait faire le général Cordova. Il avait rendu à son pays un très grand service : il avait formé une armée, quand auparavant il n'en existait pas. Malheureusement il n'avait pas les moyens nécessaires pour faire une entreprise hardie sur les montagnes de la Navarre, tandis que nous le pressions d'exécuter cette tentative. D'un autre côté, par la négligence d'un de ses lieutenants, il laissa échapper Gomez, qui alla propager l'insurrection dans les autres parties de la Péninsule. Sur-le-champ il me fut démontré qu'il fallait venir le plus tôt possible au secours de l'Espagne, et nous imaginâmes ce qui a été appelé la coopération. C'était une nécessité évidente pour tous. Les discussions de détail vous fourniront la preuve que rien n'était plus facile alors que de faire essuyer une défaite à don Carlos; non pas une défaite qui aurait anéanti les partis à tout jamais, car en Espagne, pas plus qu'ailleurs, les affaires ne finissent d'une manière prompte et radicale, mais un tel échec, que, pendant longtemps, don Carlos n'aurait pu menacer la France et l'Espagne d'une contre-révolution à Madrid. Ainsi il ne s'agissait pas d'entreprendre le rôle si difficile de donner de l'expérience à un peuple qui n'en a pas assez, il ne s'agissait pas de détruire entièrement les partis dans la Péninsule ; il fallait seulement faire que l'épée de Damoclès ne restât pas toujours suspendue sur le gouvernement espagnol, c'est-à-dire que don Carlos ne fût plus en mesure de

lancer une armée du fond de la Navarre pour faire une contre-révolution à Madrid.

Il était évident que la légion étrangère ayant bien servi et n'ayant jamais été entamée, si elle était largement recrutée, si on lui donnait de Tartillerie, une cavalerie plus nombreuse, si, de plus, on y joignait un corps d'auxiliaires espagnols qui avaient fait jusque-là leur devoir, lorsqu'ils avaient été sous les yeux des Français et soutenus par un sentiment d'émulation ; si enfin on décidait les Anglais, dont la légion s'était fort améliorée depuis une année, mais qui avait manqué d'une direction unique ; si, dis-je, on décidait les Anglais à accepter un commandant français, on formerait un corps espagnol, anglais, français et portugais, qui pourrait être de 25 à 30,000 hommes, et qui, commandé par un général habile, dont nous aurions fait choix, aurait peut-être, non pas fini les affaires d'Espagne, car on n'a pas fini le^ affaires de la Belgique même avec deux interventions, mais les aurait améliorées. Voilà ce que voulait le cabinet du 22 février, voilà ce qui a été appelé la coopération.

Messieurs, on blâme avec une grande sévérité, je dirai même avec une grande amertume, cette coopération; on ne devrait pas, en la blâmant, oublier qu'elle a été convenue, accordée, exécutée en grande partie, et qu'il n'y a manqué qu'une chose, le choix du général. Le choix du général était contesté, j'en conviens. Moi, j'ai proposé le général Bugeaud. On

m'en proposait un autre. Toute la question était là. {Mouvement prolongé.)

Messieurs, surviennent alors les événements de la Granja. Il arriva cette fois, comme l'année précédente, que la crainte poussa la révolution espagnole à une nouvelle crise. Le général Gomez s'était avancé en Espagne. A la vue de ce mouvement, que la faute d'un lieutenant avait laissé produire, les juntes se reformèrent de nouveau, la Constitution de 1812 fut demandée et imposée à la reine à Saint-Ildefonse. C'est la seconde contrainte exercée violemment sur le gouvernement espagnol. A la suite de cette révolution s'éleva la question sur laquelle s'est dissous le cabinet du 22 février.

Je vais préciser la situation avec la plus grande rigueur.

La révolution de Saint-Ildefonse survenue, le cabinet du 22 février (sept ministres sur huit) soutint par mon organe l'opinion que voici : Que la révolution nouvelle amènerait les mêmes résultats que la révolution qui avait renversé MM. de Toreno et Martinez de la Rosa ; qu'elle ne donnerait pas lieu à de plus grands excès, et qu'en même temps elle ne se défendrait pas avec plus de vigueur; qu'ainsi il fallait, non pas faire passer immédiatement les forces que nous avions préparées, mais prendre une position d'expectative, pour que, si cette nouvelle révolution se conduisait convenablement, ne commettait pas de crimes, et demandait des secours, nous fussions en mesure de les four- IV. 4

nir. Le cabinet du 22 février soutint que licencier les corps formés à Pau, abandonner un instant la cause de l'Espagne, c'était l'abandonner irrévocablement et s'exposer aux plus graves conséquences.

Pour mon compte, je n'ai pas approuvé la Constitution de 1812, qui, du reste, n'existe plus, puisqu'elle est réformée. Je n'ai pas besoin de dire que j'ai désapprouvé ce qui s'est passé à Saint-Ildefonse; mais j'ai dit : Cela est arrivé une première fois, voici la seconde. Pourquoi plus de réprobation aujourd'hui que l'année précédente?... Ne donnons pas des secours immédiats, mais restons en mesure de porter des secours si la révolution se conduit bien. Cette opinion du cabinet du 22 février n'ayant pas été partagée, il s'est retiré.

Ici, qu'il me soit permis de dire qu'on attenterait à la prérogative et à la liberté de la couronne, si l'on venait soutenir qu'elle n'est pas toujours libre, en l'absence des Chambres comme en leur présence, de former un cabinet nouveau. (Adhésion,) Ainsi, respect profond à la liberté de la couronne. Mais qu'il me soit permis d'ajouter : respect en même temps à une autre liberté tout aussi nécessaire au pays, à la liberté des ministres. Quand leur conviction n'est pas partagée, ils remplissent un devoir en se retirant. (Très bien! très bienl)

Que s'est-il passé depuis? Je crois qu'ici encore les prévisions que j'avais exposées se sont parfaitement réalisées. Cette révolution ne s'est pas conduite avec

violence. Je ne lui attribue pas le déplorable événement de la mort du général Quesada : c'est là une affreuse scène populaire. Mais ce gouvernement, vous l'avez vu comprimer le désordre autant qu'il l'a pu ; vous l'avez vu fonder tous les principes de la monarchie constitutionnelle, c'est-à-dire le veto absolu de la couronne et les deux Chambres. Vous l'avez vu, d'un autre côté, se défendre péniblement, faire sans doute des efforts, mais avoir aussi besoin du secours de ses voisins ; et, ce que j'avais dit, que cette révolution se conduirait de manière à mériter nos secours, et qu'elle en aurait besoin, s'est en effet vérifié. Enfin, à la veille du jour où l'on criait en quelque sorte : Sauve qui peut! oii l'on disait, dans le discours du trône, qu'on ne pouvait pas toucher aux affaires d'Espagne sans s'exposer aux plus grands dangers, l'Espagne a amélioré ses affaires, elle s'est presque sauvée à Bilbao. (Sensation.) Avec quoi? Elle s'est sauvée avec le secours de quelques artilleurs anglais.

Ainsi, cette grande opération, dans laquelle la France était, disait-on, exposée à échouer, quelques artilleurs anglais l'ont presque accomplie. {Mouvements en sens divers,)

Ici, Messieurs, résumons bien les faits ; rappelonsles tels que je viens de les tracer; résumons-les, pour qu'on puisse les infirmer s'ils sont inexacts. Vous voyez que je ne cherche pas à fuir le combat.

A peine Ferdinand VII est-il mort, que nous reconnaissons la révolution espagnole, et que nous lui

offrons des secours de la manière la plus formelle. Nous ne nous bornons pas à lui en offrir; nous signons un traité par lequel nous les lui promettons ; puis, tout à coup, lorsqu'il faut tenir parole, nous hésitons, nous ne venons pas en aide à la révolution d'Espagne. Et alors, vous le voyez, elle est tombée des mains de MM. de Toreno et Martinez de la Rosa, avec le statut royal, pour passer dans les mains d'Isturitz, de Mendizabal, et pour arriver au statut royal revisé. De nouveaux dangers, auxquels il n'avait pas été pourvu, ayant exalté encore les esprits, ces dangers ont amené M. Calatrava, et le statut royal revisé a été remplacé par la Constitution de 1812. Si, dans ces crises déplorables, la révolution espagnole n'est pas arrivée aux mêmes excès que la révolution française en 93, le mérite n'en est pas à nous, car nous l'avons bien livrée à elle-même, à toutes les convulsions de la faiblesse. Si elle n'y est pas arrivée, c'est qu'heureusement, comme je l'ai dit, l'Espagne n'était pas dan§ la situation de la France en 93. Les idées révolutionnaires n'avaient pas l'empire de la nouveauté, et n'inspiraient pas les passions que des idées qui se produisent pour la première fois inspirent toujours. De plus, l'Espagne a montré que, chez elle, les partis étaient dans un tel état de faiblesse, que le moindre secours aurait pu terminer la querelle. Voilà des faits authentiques. S'ils étaient contestés, je les rétablirais. Je les précise avec la dernière rigueur, pour que le cabinet puisse me contredire, s'ils sont erronés.

Ici, Messieurs, naissent trois questions. Je les traiterai succinctement ; mais je prierai la Chambre de m' accorder encore quelque attention. Je vais présenter ces trois questions. Elles sont graves, et ressortent des faits :

1® Sommes-nous engagés ?

2<» Pouvons-nous tenir notre engagement? Y a-t-il en Espagne quelque chose de possible, je dirai même de facile?

3® Enfin, y a-t-il là pour la France un intérêt urgent ?

Voilà les trois questions qui ressortent des faits.

Sommes-nous engagés?

Pour moi, je ne veux rien exagérer : voici le sens que je donne au traité. Permettez-moi de relire l'article 4 : Dans le cas où la coopération de la France serait jugée nécessaire par les hautes parties contrac-tanteSy pour atteindre complètement le but de ce traité (et le but a été défini dans le préambule, l'expulsion des deux prétendants), S. M. le roi des Français s'engage à faire^ à cet égard^ ce qui serait arrêté de commun accord entre elle et ses trois augustes alliées.

Je reconnais tout de suite que, dans cet article, il y a la nécessité d'un nouvel accord entre les parties contractantes. Mais voici le sens vrai du traité suivant moi ; nous verrons ensuite quel autre sens on pourrait lui donner si le mien n'était pas le vrai ; et vous reconnaîtrez que tout autre sens conduirait à l'absurde.

Le sens du traité, suivant moi, est celui-ci : l'Es-

pagne et le Portugal donnaient leur armée ; l'Angleterre donnait sa force navale, et enfin la France promettait que, si son secours devenait nécessaire, elle l'accorderait à la couronne d'Espagne. Eh bien, voilà les éventualités. Il fallait, pour que ces éventualités se réalisassent : 1^ que le danger fût grand pour l'Espagne ; 2° qu'elle fût décidée à recourir à nous ; 3<* que l'Angleterre consentît à voir notre influence s'établir par la présence d'une armée dans la Péninsule ; 4*» que la France elle-même, je le reconnais, ne fût pas dans une situation telle, qu'il y eût péril pour elle, péril pour sa puissance, à donner un secours à l'Espagne.

Mais, si les conditions que je viens d'énumérer se réalisaient, c'est-à-dire si l'Espagne était en grand péril, si elle demandait notre secours, si le Portugal le demandait aussi, si l'Angleterre le demandait, et que nous ne fussions pas dans des embarras qui nous interdissent de le donner, je dis qu'aux yeux de tous les honnêtes gens, de tous les hommes de cœur, la France était engagée. {Cest vrai! Très bien! très bien! Dénégations au centre.)

Si l'on ne croit pas cela, et si l'on nie la vérité de mon interprétation, vous allez voir où je vais conduire les partisans de l'opinion contraire à la mienne. Voici un raisonnement bien simple. Quoi! vous avez entendu n'être obligés à rien par l'article 4? Mais alors que signifie le traité? Vous allez voir : le Portugal donne toute son armée, l'Espagne donne une partie de la sienne, l'Angleterre donne la force navale, et la

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quatrième partie, la France, ne donnerait rien du tout ! C'est impossible, car le traité n'aurait rien signifié, et je ne crois pas que l'on veuille faire négocier par le Portugal, l'Espagne, l'Angleterre et la France, un traité insignifiant, qui n'aurait rien contenu. (Adhésion. Agitation prolongée,) Je prie mes collègues de vouloir bien ne pas discuter eux-mêmes le traité sur les bancs et suivre la discussion que je présente à la Chambre ; car, au milieu de toutes ces conversations, il me serait impossible d'y suffire.

M. Hébert. — Je demande la parole. [Agitation,) M. Thiers. — J'enferme ceux qui disent que le traité ne signifie rien dans ce dilemme : ou vous n'avez rien voulu donner du tout, ou vous avez voulu donner quelque chose. Si vous avez eu l'intention de faire une promesse sérieuse et efficace, il faut la tenir ; si vous avez eu l'intention de ne rien donner du tout, je dis que vous avez trompé l'Europe et le monde. {Vices réclamations au centre.)

Je défie qu'on sorte de ce dilemme. Le monde entier a cru que la France et l'Angleterre ne signeraient pas vainement un traité, ne promettraient pas leur appui à la couronne d'Espagne pour la laisser tomber. Ou elles ont voulu la sauver en effet; ou, si elles ne l'ont pas voulu, elles ont trompé l'Europe ; et quant à moi, membre du cabinet, je le déclare, c'est loyalement, de bonne foi, avec l'intention de ne pas laisser périr la couronne d'Espagne, que j'ai contribué à ce traité. (A gauche : Très bien!)

Et, si l'on vient dire à cette tribune qu'en faisant ce traité on avait une arrière-pensée, qu'on entendait ne s'engager à rien, je dirai, moi, que je n'ai pas vu cela, et que j'en laisse à qui voudra la triste assertion. (A gauche : Tris bien! Agitation au centre.)

Maintenant, Messieurs, ceux qui disent que le traité ne signifie rien...

M. LE PRÉSIDENT DU coNSEm. — Pcrsonnc ne l'a dit.

M. Thiers. — Ceux qui attaquent la valeur du traité, et qui prétendent que, dans cette circonstance, il n'oblige pas, se replient sur deux raisons. Nous avons voulu, disent-ils, donner à l'Espagne l'appui moral. Je vais examiner la valeur de l'appui moral, et vous verrez tout ce qu'il contient. Nous avons voulu, disent-ils encore, quelque chose de considérable : à savoir l'interdiction établie sur nos frontières des communications avec les carlistes, et cela c'est quelque chose, car cela coûte de grands sacrifices au commerce de nos Je dirai, quant à cette dernière raison, qu'elle tombe frontières, à la seule vue du traité. Je parle ici du premier traité, de sa valeur. Eh bien, ces stipulations commerciales, qui interdisent le passage aux frontières, sont dans les articles additionnels, et sont venues quatre mois après le traité primitif. Que signifie donc le premier traité où se trouve uniquement l'article de la coopération ?

Mais ce prétendu appui moral, vous allez voir ce qu'il contient; il vous ramène à ce reproche, celui d'avoir voulu tromper l'Espagne d'une manière in-

digne. Car que signifie l'appui moral? Ceci : Je promets de soutenir l'Espagne; je suis la France, et, comme on croit à ma parole, tout le monde croira que je veux soutenir l'Espagne.

Mais alors qu'en résulte-t-il ? C'est qu'il faut donner ce secours après l'avoir fait espérer ; car c'est la certitude seule que ce secours sera donné qui a efficacement agi ; et, si, le jour où il est demandé, on ne le donne pas, on a trompé, on a usé d'un indigne artifice ; on a fait croire qu'on agirait pour soutenir les uns, pour imposer aux autres, et l'on a trompé tout le monde. Et quelle est la conséquence de cet appui moral ainsi donné? D'abord, que la parole de la France est infirmée, qu'on la croira moins quand elle menacera ses ennemis et fera des promesses à ses amis ; ensuite, que cet appui d'un moment, contenu dans une promesse vaine, devient aujourd'hui le plus grand mal qu'on puisse faire à la couronne d'Espagne. Quand vous lui avez promis votre appui et qu'aujourd'hui vous le refusez, vous donnez un appui moral, à qui? Aux carlistes contre les cristinos. (Aux extrémités : Très bien! très bien!)

J'ai vu avec douleur cet appui moral transporté des uns aux autres dans le discours de la couronne, quand on est venu déclarer que tout secours à l'Espagne serait incalculable, ou peu honorable : incalculable, c'est l'intervention; peu honorable, c'est la coopération. En proscrivant ainsi tout secours à l'Espagne, l'un comme incalculable, l'autre comme peu

honorable, vous avez fait tout le mal possible aux cristinos^ et tout le bien possible à la cause carliste. L'appui moral dont vous parlez a passé aux carlistes, car ils savent que la France ne veut à aucun prix de l'intervention. {Marques d'adhésion à gauche.)

Eh bien, Messieurs, j'enferme mes adversaires dans ce raisonnement : ou vous avez voulu donner quelque chose de sérieux, et alors il faut tenir parole ; ou vous n'avez voulu rien de sérieux, et alors vous nous constituez dans une situation de tromperie, et l'appui moral lui-même, quand il n'est pas suivi de secours efficaces, est une tromperie aussi. Eh bien, je dirai la vérité : le cabinet a signé de bonne foi le traité; et, je suis désolé de le dire, quand il a fallu l'exécuter, il a cédé à un fait grave, et heureux sous bien des rapports, auquel j'applaudis pour mon compte de tout mon cœur, mais par lequel il s'est laissé dominer. Lorsque nous sommes allés à Anvers et à Ancône, il y avait une extrême agitation dans les esprits, et le gouvernement avait toute l'énergie que la situation exigeait. Mais, les esprits s'étant calmés, on s'est un peu relâché, et alors le gouvernement n'a malheureusement pas rempli sa double mission. Pour moi, la double mission du gouvernement est celle-ci : contenir un pays qui s'emporte ; mais aussi, quand un pays préoccupé de ses intérêts matériels oublie des intérêts plus graves et plus généraux, le gouvernement doit le tenir en éveil ; il doit le retenir dans un cas et l'exciter dans l'autre.

Je dis donc que le gouvernement a manqué à sa double mission, lorsqu'il n'a pas exécuté le traité. Il y a eu inconséquence dans notre politique. Nous avons voulu d'abord être secourables à l'Espagne, et, quand il a fallu faire un effort, nous avons reculé. Telle est la vérité. {Très bien I)

Voilà pour le traité. Maintenant, est-il vrai qu'il n'y ait rien de possible à faire en Espagne? Voici, à mon avis, le côté pratique et en même temps le côté grave de la question. Voici l'idée devant laquelle les partisans de la cause espagnole ont toujours échoué. Tout le monde a encore présent le souvenir de l'Espagne de 1808 ; les militaires surtout se rappellent les malheurs que nous avons eus en Espagne, et ils sont peut-être plus que personne portés à s'éloigner d'un pays qui a été pour nous le théâtre d'événements si désastreux. Ce préjugé est le véritable obstacle. Je voudrais que nous nous tinssions un peu en garde contre ce préjugé. Je voudrais que nous nous rappelassions que ce préjugé nous a fait commettre déjà, non pas à moi, je ne l'ai jamais partagé, nous a fait commettre en 1823, pardonnez-moi le mot, la plus grande bévue que l'opposition des quinze ans ait faite. Je lui en demande pardon, elle a soutenu, en face de la Restauration, qu'en 1823 on ne pouvait pas entrer en Espagne sans y périr, et c'étaient pourtant de grands militaires, de grands politiques, qui soutenaient cela. Or vous avez vu qu'on y est entré, qu'on y est resté longtemps, et qu'on n'y a pas péri... {Bruits divers.)

Je ne prétends pas que l'Espagne soit aujourd'hui ce qu'elle était en 1823 ; et je ne veux pas imiter la manière de raisonner de ceux qui la prétendent telle qu'elle était en 1808. Je veux seulement mettre les esprits en garde contre cette tendance à ne voir jamais un pays que tel qu'il a été à une époque antérieure. Dans ma conviction profonde, l'Espagne est complètement changée, et rien n'est plus facile que de lui accorder le secours que nous lui avons promis.

Permettez-moi, Messieurs, de choisir un exemple pour vous prouver que ces souvenirs du passé peuvent faire commettre de grandes erreurs, la Vendée ! N'avons-nous pas vu le carlisme se persuader, en 1830, qu'elle était encore ce qu'elle était autrefois? Eh bien, qu'est-il arrivé? C'est que la Vendée était changée, c'est qu'elle était épuisée en quelque sorte sous le rapport de l'esprit d'insurrection, et qu'elle n'a pas donné tout ce que le carlisme en attendait. Les carlistes ont vainement paru, ils n'ont pas recruté de partisans ; ils ont trouvé des campagnes fatiguées et des villes où les sentiments du reste de la France avaient pénétré. Je cite cet exemple pour prouver que, quand on veut s'obstiner à regarder un pays comme étant toujours le même, on se trompe.

L'Espagne, Messieurs, est, pour ainsi dire, la Vendée de l'Europe; et ce n'est pas l'offenser, assurément, que de la comparer à l'une de nos plus belles provinces. Elle est, en effet, par rapport à l'Europe, ce que la Vendée est par rapport à la France. Eh bien.

dans ma conviction, on s'est trompé à son égard, on a manqué du coup d'œil pratique qui est indispensable dans les affaires. Permettez-moi, à cet égard, quelques observations.

Qu'est-ce qui constitue le juste-milieu?Deux choses : d'abord la fatigue et ensuite l'horreur des opinions extrêmes. Toute l'Europe en est là, toute l'Europe est fatiguée, toute l'Europe a également horreur des opinions extrêmes. Voyez, en effet, en France, quand on parle de carlistes et de républicains, on cause une terreur pareille et Ton se rejette dans le juste-milieu. En Angleterre, quand on parle des torys et des radicaux, on excite le même effroi. C'est que l'Europe est fatiguée, c'est qu'elle a eu cinquante ans de révolutions, c'est qu'elle a connu les extrémités des opinions humaines, et naturellement elle va aux opinions moyennes. De même pour l'Espagne, qui est plus fatiguée qu'aucun autre pays; elle est juste-milieu, j'en suis convaincu. {Vive adhésion au centre gauche,)

Je vais vous en donner la preuve. Il a été fait, Messieurs, dans ces temps derniers , par Gomez, une tentative qui a eu du moins l'avantage de montrer, plus qu'aucun autre événement de cette guerre, l'état véritable de l'Espagne. Cette tentative a fait ressortir l'épuisement non pas seulement des carlistes, mais des libéraux eux-mêmes. Gomez est allé partout en Espagne, et il a trouvé des pillards, car on en trouve dans tous les pays du monde; nous avons, nous, trouvé des chouans. Eh bien, nulle part il n'a pu laisser après

lui un parti de carlistes. D'un autre côté, il a traversé les plus grandes villes de l'Andalousie, celles qu'on disait être les plus libérales, les plus capables de lui résister, et toutes lui ont ouvert leurs portes. J'en conclus que carlistes et révolutionnaires, tout cela est épuisé en Espagne. Et savez-vous ce qu'il y a? Une masse honnête, qui souhaite qu'on la délivre des excès de tous les partis. Cette masse-là n'a pas, comme chez nous, un gouvernement puissamment organisé pour la défendre contre les insurrections de toutes couleurs. Elle gémit faute d'un gouvernement assez ferme, assez organisé.

Quel est donc le spectacle que présente l'Espagne? J'y vois un gouvernement qui tend à s'organiser, mais en même temps un carlisme épuisé luttant contre ce gouvernement qui n'a pas encore pu se constituer comme celui de la France. Pour qu'il y ait gouvernement et administration dans un pays, il faut qu'il y ait égalité d'impôts, égalité de service militaire, finances, écoles militaires donnant des officiers et des artilleurs ; tout cela est en France, et ne peut pas être encore en Espagne. On voit donc un gouvernement qui lutte avec effort, mais avec insuffisance de moyens, contre le carHsme, plus épuisé que lui. (Bruit.)

Je demande qu'on me pardonne de contrarier beaucoup d'opinions, mais la question est assez grave pour que j'en aie le droit. Passez-moi une parole qui a peutêtre quelque amertume : Lorsque je- défendais les Qpinions de certains hommes, ils m'écoutaient; main-

tenant que je les combats, il est de leur justice de m'écou ter encore. (Écoutez! écoutez!)

Je disais que, dans cette situation, le plus léger secours donné à l'Espagne aurait fait triompher et ferait triompher encore son gouvernement des entreprises du carlisme. Vous pourriez , avec un acte de volonté, satisfaire toute l'Espagne, qui le demande, sauver les honnêtes gens d'horribles excès, faire naître à vos côtés un gouvernement ami, modéré comme le vôtre, ayant les mêmes principes, et cela sans vous aller interposer entre le statut royal et la constitution de 1812. Je ne l'ai jamais entendu ainsi, et j'ai toujours dit : qui est-ce qui excite la révolution espagnole et la rend immodérée? C'est la crainte de la guerre civile : si vous voulez la modérer, il faut vous borner à aller jusqu'à l'Èbre, faire cesser la terreur qui trouble les esprits, les agite et les pousse aux excès, et, du même coup, vous tuerez le carlisme, et vous modérerez la révolution espagnole. Voilà, pour les hommes pratiques et politiques, où était la vérité, et je n'ai jamais demandé autre chose. (Très bien!)

Quant à mon opinion, on ne peut du moins en suspecter la sincérité : lorsqu'on quitte la position la plus élevée de l'État pour une conviction, c'est probablement qu'on est sincère. Mais on pourrait me suspecter d'avoir conçu une opinion chimérique, bien que, depuis six années, je ne croie pas m'être comporté comme un homme chimérique. Je ferai remarquer que, sur huit ministres, sept ont pensé comme

moi ; que tous les agents que nous avons eus en Espagne, ambassadeurs, hommes civils ou militaires, tous, sans exception, ont reconnu qu'on pouvait entrer en Espagne, qu'on y devait être reçu à bras ouverts. Je fournirai même la preuve que, dans les provinces insurgées, il y avait une telle crainte et une telle fatigue, qu'on invoquait la France comme libératrice et pacificatrice. Voilà des faits constants et que je défie de nier.

Ce qu'on aurait pu faire avec une armée très facilement, et c'est là ce que j'aurais préféré, ne pouvaiton le faire qu'avec une armée? Je dis qu'on pouvait le faire autrement. On pouvait certainement sauver l'Espagne avec des secours indirects ; mais l'avantage d'y aller avec une armée française portant notre cocarde et notre drapeau, c'était d'agir plus vite et plus radicalement, et c'est une grande considération que celle-là.

Je crois qu'il est d'une politique bien entendue (et je prie quiconque a des idées politiques dans l'esprit de bien songer à ce que je vais dire), je crois qu'il est d'une politique bien entendue, en des temps comme les nôtres, où l'on n'est jamais maître de l'avenir et où une année ne ressemble jamais à la précédente, il est, dis-je, digne d'un homme d'État de profiter des circonstances pour assurer la situation et pour résoudre promptement une difficulté dont on a conscience qu'on peut venir à bout. Toute autre conduite consistant à différer, à remettre, est une conduite que

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je ne veux pas qualifier : elle consiste à fermer les yeux pour ne pas voir le danger.

Cependant il y avait, comme je viens de le dire, une manière moins prompte, moins décisive, de terminer la difficulté; c'était de coopérer, c'est-à-dire d'envoyer des secours indirects. Si ces secours ne sont pas honorables, je répéterai que ce n'est pas moi qui les ai imaginés ; c'est une offre de transaction qu'on m'a faite, et, s'il y a quelque chose à reprocher à ce mode, il faut s'en prendre à ceux qui l'ont offert comme transaction. Je sais où l'on veut placer la difficulté : j'ai lu les discussions de la Chambre des pairs. On a dit que moi j'avais voulu faire changer les mesures du 11 octobre, et les faire aboutir à quelque chose de très grave, de très fâcheux pour la France, et qui pouvait la compromettre.

Voici la différence entre ce qu'a fait le 11 octobre et ce qu'a fait le 22 février. Le 11 octobre a donné quelques secours, qui n'étaient pas suffisants. J'ai voulu les augmenter pour qu'ils devinssent suffisants. Voilà la différence entre le 11 octobre et le 22 février : elle est entre des secours peu efficaces et des secours très efficaces.

J'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire. Quand j'ai une intention, je vais jusqu'au bout, je ne me borne pas à former des vœux ; quand je prends intérêt à une cause, je lui apporte des secours. C'est pourquoi la coopération du 11 octobre est devenue ce que vous savez au 22 février.

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