‹ Discours parlementaires de M. Thiers;Chapitre 24 sur 39 · IV · texte numérisé non relu

IV

sayer sur l'Egypte une tentative merveilleuse, une tentative pas aussi solide que brillante, mais dont le but avoué était de menacer la puissance anglaise dans rinde. Notre prépondérance sur le continent nous servait à coaliser toutes les marines de l'Europe, celle du Danemark, de la Hollande et de l'Espagne, sous notre drapeau. Eh bien, il y avait là des raisons d'une lutte acharnée; heureusement, plus rien de cela n'existe aujourd'hui ; c'est la révolution modérée qui gouverne la France, c'est aussi la révolution modérée qui gouverne l'Angleterre.

On dit quelquefois que cette alliance n'est que d'un moment, que les torys peuvent revenir au pouvoir. Permettez-moi de faire ici une réflexion qui sera, je crois, décisive.

Les torys pourront revenir au pouvoir, Messieurs ? Oui, quelquefois ils paraissent s'en approcher. Savezvous quand ils s'en approchent? C'est quand on dit d'hommes illustres que je puis nommer ici, quand on dit de M. Peel, du duc de Wellington, qu'ils sont modérés, et qu'ils veulent presque ce que veulent les whigs. Les torys peuvent donc avoir le pouvoir, mais c'est à la condition d'y suivre la politique des whigs, et d'y faire ce que fout les whigs aujourd'hui. {Très bien!) Je crois que le pouvoir appartient, en Angleterre, à la révolution modérée, aussi solidement, et plus solidement peut-être qu'en France.

J'affirme donc quelalutte des principes est aujourd'hui impossible; quant à la lutte des intérêts, je la

crois heureusement tout aussi impossible. La France s'est éclairée sur sa véritable puissance, sur la véritable voie de sa grandeur. Y a-t-il quelqu'un en France, aujourd'hui, qui songe à des possessions lointaines? On me citera Alger : je vais m'expliquer là-dessus. Alger, où nous sommes allés sans motif d'ambition, mais pour une cause de piraterie, Alger, Messieurs, nous divise. Cette colonie est à nos portes ; elle est une entreprise que je crois praticable en y employant tous nos efforts ; car il n'y a rien de grand sans efforts. Malgré cette proximité, il y a des voix contre Alger, et il n'y en avait pas il y a quarante ans contre des tentatives que j'appellerai insensées, telles, par exemple, que celle que la France a faite sur Saint- Domingue. C'est que l'esprit de la France a changé, et que tout le monde sent que notre véritable grandeur est sur le continent. {Trâs bien!)

Savez-vous ce que cela décide? Cela décide cette grande question ; c'est que nous sommes, à l'égard des Anglais, non seulement des alliés de principes, mais aussi des alliés d'intérêt. L'Angleterre songe toujours à sa grandeur coloniale, et elle a raison.

Quelle est, maintenant, la rivalité dangereuse pour l'Angleterre ? C'est ce vaste empire qui, sans colonies, par la seule étendue de son territoire, touche près que aux frontières de la plus vaste des colonies de l'Angleterre; c'est lui qui doit effrayer nos voisins et interrompre souvent leur sommeil. Ce n'est plus nous qui menaçons les colonies de l'Angleterre, c'est

la Russie. Elle a besoin d'un puissant allié sur le continent; notre grandeur continentale ne lui est plus hostile, elle lui est nécessaire. Je suis convaincu que les traités de 1815, ces traités de nos malheurs, que, dans notre sagesse, nous avons bien fait de respecter, ces traités de 1815 que l'Angleterre a signés le jour où la lutte finissait, et où elle ressentait encore les dernières ardeurs de la haine, je suis convaincu qu'aujourd'hui elle les voudrait autrement, parce qu'elle a besoin de notre grandeur, que notre grandeur ne lui est pas hostile. (Mouvement,)

J'ajoute, Messieurs, que nos deux nations réunies sont, non pas maîtresses du monde (personne ne doit plus prétendre à l'être), mais toutes-puissantes. En réunissant ensemble l'immense marine de l'Angleterre, nos belles et nombreuses armées, les vastes ressources financières des deux pays, on composerait une puis- .sance extraordinaire, et qui, sans avoir la prétention de donner des lois au monde, pourrait faire respecter par le monde entier sa liberté, sa dignité, ses intérêts légitimes. Quanta moi, je ne renoncerai pas facilement à une telle aUiance. J y tiendrai toujours, toutefois dans la mesure de nos intérêts et de notre honneur.

Permettez-moi, en remontant dans le passé sans récrimination, de vous démontrer en peu de mots qu'il y a eu beaucoup de malentendus dans les divisions qui nous ont, non pas séparés, mais refroidis.

Si Ton pouvait enchaîner deux pays par des traités d'alliance offensive et défensive, les alliances seraient

bien faciles; mais cela n'est point praticable. Ce n'est pas qu'on n'ait eu cette pensée ; mais il n'y a pas de pays qui, en temps de paix, s'attachent l'un à l'autre par des traités d'alliance offensive et défensive. Quelle est la manière, en temps de paix, de suppléer à ces traités d'alliance? C'est de conduire en commun les affaires qui se présentent chaque jour ; et il s'en est présenté depuis quelques années d'assez grandes pour que, si nous avions su les conduire de parfaite intelligence, nous eussions pu les mener à bonne fin.

Je me rappelle une époque où, malgré la prétendue division qui existe entre les intérêts anglais et les intérêts français, nous étions parfaitement d'accord. Ainsi nous étions d'accord à Anvers. L'Angleterre de s'est pas bornée à assister, comme on l'a dit, au siège d'Anvers; elle était d'accord avec nous pour en accepter toutes les conséquences.

En Espagne, nous nous entendions; nous avions signé un traité en commun.

Et dans le nouveau monde, où nous avons aujourd'hui un différend pour des questions de blocus, nous avons vu l'Angleterre se rendre notre médiatrice, et opérer un rapprochement entre le cabinet de Washington et celui de Paris. Comment se fait-il que, depuis cette époque où régnait un accord si complet, des nuages se soient élevés ? C'est qu'on ne peut conserver les alliances qu'en s'expliquant franchement sur toutes choses. Dès qu'un nuage s'élève, il y a danger, et l'attention du cabinet doit se porter à le dissiper.

Un jour (je ne veux pas réveiller des questions qui pourraient amener ime division), à propos de la question d'Espagne, il y a eu un commencement de refroidissement. Je ne veux pas blâmer ce qu'on a fait en cette occasion, je ne veux pas blâmer la prudence dont on a usé ; je suis prêt à reconnaître qu'après tout, la chose importante a été obtenue, puisque la reine d'Espagne n'a pas péri. Cependant on a joué gros jeu. Sans doute on a réussi ; mais ne croyez pas que, dans les événements humains, il n'y ait que bénéfices d'un côté et pertes de l'autre. L'Angleterre s'était engagée avec nous dans cette question; elle s'y était engagée par notre impulsion, car elle avait résisté longtemps avant de s'y engager; elle avait des intérêts en Portugal, elle n'en avait pas en Espagne. C'était au moment où l'alliance était dans sa plus grande prospérité. Nous étions d'accord sur tous les points. Deux voix s'élevaient en Europe; l'Angleterre nous disait : Résolvez cette question d'Espagne, elle me pèse, finissons-en. Le continent nous disait : Le cabinet anglais est trop entreprenant, c'est un cabinet hardi, téméraire, ne le suivez pas. Vous êtes plus sages que lui, n'allez pas en Espagne.

Messieurs, je ne veux pas blâmer de nouveau ce qu'on a fait. Mais il ne faut pas être étonné que, quand la prudence nous a fait préférer la voix du continent, l'Angleterre se soit dès lors tenue en arrière.

Tout homme impartial conviendra qu'à partir de cette époque la cordialité a été beaucoup moins grande.

Est arrivée la question belge : nous avons alors recueilli le fruit de ce commencement cl'éloignement. Nous avons vu l'Angleterre, pressée d'en finir, et peu soucieuse de ce qui convenait à nos intérêts, nous dire : Peu m'importe que les Belges soient sacrifiés. Vous m'avez mis sur les bras des questions dont j'ai hâte de sortir. Abandonnons le Luxembourg. Nous avons donc recueilli dans la question belge ce que nous avions semé dans la question espagnole. La question d'Orient est survenue ; c'était le moment de nous rapprocher de l'Angleterre, c'était le moment de lui dire franchement : Vous avez un grand intérêt, celui de Constantinople ; nous l'avons comme vous. Vous voulez envoyer vos flottes dans le Levant; nous le voulons aussi. Vous voulez arranger les affaires du pacha; nous le voulons également. Mais il fallait s'expliquer franchement, et ne pas faire un mystère de nos projets; il ne fallait pas dissimuler l'espèce de protection que nous accordions au pacha ; il ne fallait pas d'abord parler exclusivement de l'intégrité de l'empire ottoman, pour ne parler qu'après coup, et trop tard, de l'hérédité de la Syrie et de l'Egypte. C'était encore autoriser l'Angleterre à se plaindre des changements, des tergiversations de notre politique.

Qu'est-il arrivé de ce défaut d'explication? Lorsqu'on a été en présence des faits, il a fallu développer une politique, non pas diff'érente, mais un peu nouvelle. On a paru changer, et il en est résulté un mécompte et

un troisième refroidissement. Je crois que l'alliance anglaise est si naturelle, si nécessaire, que, quelque faute que l'on commette, elle ne pourra subir qu'un relâchement momentané , elle reviendra toujours ; mais je dirai à mon pays : Prenez garde ! un, deux, . trois refroidissements, c'est beaucoup ; prenez garde d'en ajouter de nouveaux ; calculez mûrement votre conduite ultérieure.

Et, à l'égard de la question qui nous occupe aujourd'hui, je suis convaincu d'une chose, c'est que l'Angleterre ne pourra pas manquer de s'apercevoir que, si l'obscurité de notre conduite à son égard... (Murmures au banc des ministres,)

Eh mon Dieu ! je ne voudrais rien envenimer.

Si vous le voulez, je retranche ce mot. Ce n'est pas de l'obscurité, et je crois, je déclare loyalement, que le cabinet a voulu franchement l'alliance anglaise ; comme je crois que, de son côté, le cabinet anglais veut l'alliance française. Je ne crois qu'à des maladresses. Eh bien, lorsqu'on se sera expliqué nettement, je suis persuadé que T Angleterre ne manquera pas d'apercevoir les graves conséquences des propositions qui lui sont faites aujourd'hui. En effet, que veut l'Angleterre? Elle veut identiquement ce que nous voulons, sauf des différences qui sont plus apparentes que réelles.

On prête à l'Angleterre, par exemple, le dessein d'occuper un jour l'Egypte, comme on nous le prête aussi à nous en Angleterre. Mettons de côté les om-

brages : les ombrages font un mal énorme entre les individus ; ils n'en font pas un moindre entre les nations. Je ne sais pas ce qui arrivera dans l'avenir, mais je ne crois pas plus que l'Angleterre ait le projet d'aller en Egypte que je ne crois que la France soit disposée à le faire. Je ne sais pas l'avenir, ni vous ni moi ne le savons ; mais ce que nous savons, c'est que ce n'est pas sur un avenir lointain et obscur que la politique doit se fonder. Mettons donc de côté les faux ombrages. La véritable question entre l'Angleterre et nous est celle-ci : L'Angleterre, suivant moi, en veut au pacha, et, pour ma part, j'ai vu depuis longtemps commencer cette humeur, l'Angleterre en veut au pacha d'avoir troublé la paix de l'Orient. Elle croit que la secrète protection de la France est la cause qui l'a rendu ambitieux, et elle veut le punir. Eh bien. Messieurs, je pense qu'en y réfléchissant davantage, elle reconnaîtra que ce serait une étrange manière de punir le pacha d'avoir troublé la paix de l'Orient, c'est-à-dire d'avoir exposé l'Europe à voir les Russes à Constantinople ; elle reconnaîtra elle-même que ce serait une étrange manière de le punir que d'y amener les Russes et de leur dire : Gardez Constantinople pendant que nous irons punir le pacha de vous avoir amenés ici. Je dis que ce serait là une étrange poH tique.

Il y a une autre raison. L'Angleterre reconnaît que, pour que la question turco-égyptienne puisse être résolue aussi heureusement que la question de la Grèce, il faut qu'il y ait entre le pacha et la Turquie une fron-

tière bien limitée, une frontière solide et qui résolve la question d'une manière définitive. Quand elle y aura sérieusement pensé, elle verra que partager la Syrie en deux, ce n'est pas donner une frontière à la Turquie et à l'Egypte, c'est semer une nouvelle querelle pour en recueillir les fruits dans deux ou trois ans.

Je crois donc que ces deux raisons, présentées avec insistance et avec les formes convenables, ne pourront manquer d'agir sur le cabinet anglais. Cependant, je n'hésite pas à le dire, si, malgré toutes les bonnes raisons que la France peut donner pour le refus des propositions russes , ces raisons n'étaient pas accueillies, je conseillerais à mon pays, non pas de rompre, mais de se retirer dans sa force et d'attendre. {Très bien! très bien!)

Je suis sûr d'une chose. Messieurs : -la Russie et l'Angleterre pourront s'entendre un moment, mais un jour les véritables rivalités éclateront ; un jour les rivalités deviendront des inimitiés redoutables, et alors on recherchera notre amitié ; tout le monde la voudra ; et, pour avoir avec soi la puissante épée de la France, il n'y aura pas de prix qu'on ne mette à ses pieds.

Je regretterais que la France fût isolée. Mais je suis sûr que, même isolée, elle pourrait attendre patiemment les événements du monde.

M. Barrot nous disait avant-hier, dans son langage éloquent : « Rendez-moi l'enthousiasme de 1830. »Eh bien, moi, qui suis bien peu de chose dans mon pays^ je promets de lui rendre cet enthousiasme de 1830, je

promets de le lui rendre aussi grand, aussi beau, aussi unanime ; mais à une condition : ayons un grand intérêt patriotique, un grand motif d'honneur national, et nous verrons, quelles que soient les fautes du gouvernement, reparaître le bel enthousiasme des premiers jours de notre révolution. {Vif mouvement cC approbation dam toutes les parties de rassemblée,)

Le paragraphe proposé par la commission fut adopté.

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