‹ Discours parlementaires de M. Thiers;Chapitre 23 sur 39 · IV · texte numérisé non relu

IV

du tout. Qu'a-t-il demandé le lendemain de sa victoire? Ce qu'il demandait la veille : l'hérédité des provinces.

M. LE MINISTRE DE l'instruction PUBLIQUE. — Il demandait les clefs du Taurus : Âdana, Orfa, Diarbekir.

M. Thiers. — Je crois que quelques réclamations s'élèvent au banc de MM. les ministres, et je prévois l'objection sur-le-champ. On dit que le pacha demandait Adana, Orfa, Diarbekir, c'est-à-dire les provinces qui sont situées au pied du Taurus. Permettez, Messieurs, une frontière de montagnes n'est jamais une frontière parfaitement délimitée comme un fleuve. Il y a là sur l'un et l'autre versant des provinces qu'on peut assigner à tel ou tel, suivant qu'on veut donner à l'un ou à l'autre les passages importants. Adana, Diarbekir, Orfa, sont les clefs du Taurus du côté de la Syrie ; mais elles sont situées sur le versant qui descend vers l'empire égyptien. Elles n'empiètent pas sur l'Asie Mineure. En les demandant, Méhémet ne demandait rien au delà du Taurus. On pouvait donc les donner ou les contester; mais, au fond, je dis qu'il ne demandait rien au delà du Taurus, rien qui menaçât sérieusement l'empire turc, et qui pût être une raison de repousser complètement ses prétentions. {Bruits divers.)

Je sais bien qu'il exigeait de plus une chose que j'ose appeler de son nom, et qui ressentait un peu l'insolence du vainqueur.

M. JouFFROY. — Je demande la parole. [Mouvements divers,)

M. Thiers. — Il exigeait la destitution de Kosrew pacha. Eh bien, Messieurs, tout le monde le sait, c'est une demande à laquelle il n'a plus tenu dès que des représentations lui ont été faites ; il avait moins demandé cette destitution pour l'obtenir que pour avoir quelque chose à retrancher de ses premières prétentions. Je dis, en un mot, que, bien qu'il pût y avoir quelque difficulté de détail, le principe, au fond, n'était pas inadmissible : le pacha ne demandait rien au delà du Taurus.

J'aurais compris que la diplomatie européenne se jetât sur les pas du pacha, s'il avait franchi le Taurus, s'il avait menacé Constantinople, s'il avait demandé quelque chose au delà du Taurus qui compromît la véritable intégrité géographique de l'empire turc, comme il faut l'entendre aujourd'hui; j'aurais compris qu'on s'opposât à lui.

J'aurais compris enfin que, le lendemain de la victoire de Nezib, sous l'émotion de cet événement, après la défection de la flotte, l'Europe intervint ; mais c'est le 24 juin que la bataille de Nezib a été Hvrée, et c'est le 28 juillet, c'est-à-dire trente-quatre jours après, quand Constantinople était tranquille, quand toutes les têtes devaient être calmées, que l'Europe prend à tâche d'arranger le sultan et le pacha, et se charge d'une œuvre qui malheureusement, vous le voyez, n'est pas encore accomplie.

Nous discuterons cela aussi longuement, aussi précisément qu'on le voudra; mais je dis que là était une grande faute.

Maintenant on assure qu'il y avait difficulté à concilier le pacha et le sultan. Je veux bien le croire; cependant je me demande si les difficultés qui séparaient le sultan et le pacha sont comparables à celles qui divisent aujourd'hui toutes les puissances, et s'il n'y aurait pas eu un grand bénéfice à laisser la question d'Orient aller encore quelque temps tout.e seule, au lieu de lui substituer la question d'Europe, que je ne sais comment on pourra résoudre. {Mouvement,)

Mais comment cela s'est-il fait ? On dit que la France ne pouvait pas refuser de négocier ; on dit qu'elle ne pouvait pas refuser de prendre part aux conférences proposées par l'Europe, et que, ces conférences une fois établies, l'intervention, le lendemain de la bataille de Nezib, en résultait nécessairement.

Permettez-moi quelques mots sur ce sujet. Je ne citerai pas des faits de détail, que les chancelleries peuvent contester, je citerai des faits qui sont à peu près de notoriété publique dans toute la diplomatie européenne.

Comment s'est opérée ^intervention des puissances de l'Europe après la bataille de Nezib? Je dis que la manière dont elle s'est opérée aggrave peut-être la faute elle-même.

On avait parlé d'une conférence à Vienne. Personne, je crois, ne le contestera. Je ne blâme pas

cette proposition d'une conférence à Vienne pour arranger ce grand différend; assurément non. D'ailleurs, j'en conviens, la puissance qui aurait refusé de s'y associer se serait rendue suspecte, et aurait annoncé par là peut-être des projets intéressés et personnels.

Je suis bien d'avis qu'il fallait adhérer aux conférences; mais quel était le but de ces conférences? C'était, disait-on publiquement : 1« d'amener la Russie à renoncer à son protectorat exclusif; 2« de réconcilier le pacha et le sultan.

Eh bien, pour accepter des conférences de ce genre, il fallait être sûr que la Russie y adhérerait. On voulait former ces conférences pour arracher à la Russie son protectorat exclusif; mais il fallait être sûr qu'elle y viendrait. On voulait réconcilier le pacha et le sultan ; mais quel était le moyen d'y arriver? Il fallait que, dans ces conférences, composées de cinq puissances, il y en eût deux au moins d'accord ; il fallait, dis-je, que la France et l'Angleterre se fussent entendues; alors la France et l'Angleterre d'accord auraient inévitablement ralUé à elles la Prusse et l'Autriche ; alors quatre voix se déclarant contre une, on aurait eu quelque espoir d'arracher à la Russie son protectorat exclusif, et de réconcilier le pacha et le sultan.

Mais accepter des conférences sans être sûr que la Russie y adhérerait, c'était une faute. Et ce qui me ferait croire qu'on n'était pas certain de l'adhésion de la Russie, c'est que la Russie n'y a jamais adhéré, et qu'aujourd'hui elle n'y adhère pas encore. Ce qui me

ferait croire qu'on s'était hâté d'agir sans avoir au moins l'accord tacite de la France et de l'Angleterre, c'est qu'aujourd'hui la France et l'Angleterre n'ont pas encore réussi à s'entendre. Il est donc vrai qu'on constituait une espèce d'autorité, sans savoir si les cinq puissances y adhéreraient, et sans savoir si, dans les cinq, deux au moins pourraient s'entendre pour amener les autres à une espèce d'unanimité.

Eh bien, c'est à cette conférence ainsi constituée, où l'on n'a jamais pu se compléter, et où il n'y avait pas même les deux puissances les plus intéressées qui fussent d'accord, c'est à cette conférence ainsi constituée qu'on a attribué, je ne dirai pas le pouvoir de dicter des ordres à Constantinople, mais le pouvoir de correspondre avec Constantinople, et de donner une certaine impulsion aux ambassadeurs.

Que s'est-il passé? La bataille de Nezib n'avait pas bouleversé les tètes à Constantinople, mais la nouvelle de la bataille de Nezib, arrivée à Vienne, y a produit une vive émotion; l'émotion de Vienne a été reportée à Constantinople par les correspondances de la conférence, et cette conférence, qui n'était pas constituée, écrivant aux ambassadeurs à Constantinople, leur a donné l'impulsion qui a amené l'intervention. Si ces faits étaient contestés, nous aurions un jour le moyen de les vérifier. J'espère que les documents de cette grande négociation seront produits, et vous verrez alors si les faits que je rapporte sont inexacts.

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On ne peut contester qu'il y ait eu des conférences à Vienne, ou du moins qu'on ait eu le projet de conférences à Vienne.

On s'y laissait entraîner sans savoir si la Russie y adhérerait, sans être d'accord avec l'Angleterre; et cependant on donnait le pouvoir à cette conférence de correspondre avec Constantinople.

Je dis, j'en demande pardon à MM. les ministres, je dis qu'agir ainsi, c'est livrer au hasard les affaires du monde.

M. DucHATEL, MINISTRE DE l'intérieur. — Jc demande la parole. {Interruption,)

M. Thiers. — Du reste, le déliât ne consiste pas précisément dans la question de savoir quelle était la nature des pouvoirs attribués à la conférence, si c'est elle ou non qui a donné l'impulsion aux ambassadeurs. Ce qui est certain, c'est que, quand les principales difficultés étaient aplanies , la diplomatie européenne s'est jetée au milieu du débat et l'a pris à son compte. Voilà le fait incontestable; car on ne peut nier la note du 28 juillet, par laquelle les cinq puissances se chargeaient des affaires de l'Orient.

Quelles ont été les conséquences de cette faute ? Il y en a eu trois. La première, c'est qu'on a mis tout en suspens à Constantinople, et qu'on a fait courir à l'empire turc le seul danger réel qu'il pût courir dans cette circonstance ; je le démontrerai tout à l'heure.

La deuxième, c'est que la France et l'Angleterre,

si elles ne se sont pas séparées, je l'espère encore, en ont du moins donné la crainte aux deux nations.

Et enfin la troisième, c'est que la France et l'Angleterre paraissant se séparer, la Russie a essayé de se rapprocher de l'Angleterre.

Je prétends qu'excepté la guerre, on ne pouvait faire sortir de cette question trois conséquences plus fâcheuses. Je dis qu'on a fait courir à l'empire turc le seul danger qu'il pût courir. Gela n'a pas besoin de beaucoup de démonstrations. Le jour où le sultan est mort, une grande difficulté a été supprimée ; savoir : la haine qu'il portait au pacha. Mais ces mains fortes qui tenaient les Uens de l'empire avaient disparu ; il n'y avait plus à Constantinople que le gouvernement d'une femme, d'un enfant et d'un vieillard. Dans cet empire où le pouvoir est si affaibli, si les Russes avaient eu, comme on le dit, des projets, si le pacha en avait eu, ils étaient bien libres de les mettre à exécution : Méhémet Ali pouvait soulever tous les pachas par ses intrigues, et la Russie pouvait venir à Constantinople ; car, le jour où le sultan est mort, ce qui menaçait Tempire, c'était la dissolution; et, en mettant tout en suspens, vous la rendiez possible.

Quant aux conséquences, de séparer la France de l'Angleterre et de rapprocher l'Angleterre de la Russie, comment se sont-elles produites? Lorsqu'on s'est chargé des affaires d'Orient, c'est naturellement de cette conférence, que je dis ébauchée, qu'on devait attendre une solution. Eh bien, cette confé-

rence, la Russie n'a jamais voulu s'y rendre ; la France et l'Angleterre n'y apportaient pas les mêmes vues ; alors il a fallu renoncer à un concert des cinq puissances, il a fallu chercher à s'entendre à deux ou à trois. Quelles étaient les puissances qui pouvaient commencer à former un accord entre elles? C'étaient la France et l'Angleterre. Eh bien, à peine est-on arrivé aux premières explications, qu'on s'est aperçu que l'on n'était pas d'accord. On ne s'était pas encore parlé, on ne s'était pas expliqué. L'Angleterre voulait reprendre la flotte; elle voulait bien donner au pacha rÉgypte et peut-être une portion de la Syrie, mais elle ne voulait pas lui donner la Syrie tout entière. Le gouvernement français a résisté et il a bien fait ; il a dû résister.

Je ne lui fais qu'une objection : il fallait, le bon sens l'indique, s'être expliqué avec l'Angleterre avant d'entrer dans un démêlé pareil ; car alors, si l'on n'avait pas pu s'entendre, du moins on n'aurait pas eu l'air de vouloir se tromper. Des gens qui se sont expliqués, même lorsqu'ils ne se sont pas entendus, ne sont jamais ennemis. La France et l'Angleterre, faute de s'être expliquées en temps utile, se sont aperçues trop tard qu'elles diff'éraient dans leurs vues. L'Angleterre a voulu d'abord arracher la flotte au pacha, puis lui ôter une partie de la Syrie. La France a résisté. La résistance a fait du bruit. Les amis du cabinet français ont exalté sa fermeté. L'Angleterre s'est plainte de ce que la France changeait de politique. Je ne dis pas

que cela fût vrai ; mais il est certain que la France avouait sa politique un peu tard, et qu'elle se donnait ainsi un air de duplicité. (Mouvement.)

Et voyez, Messieurs, quel singulier spectacle nous avons donné à l'Europe! Nous voulions, disions-nous, faire cesser le protectorat exclusif de la Russie. Quelles étaient les deux puissances qui avaient le moyen physique et moral de faire cesser le protectorat exclusif de la Russie? Certainement l'Angleterre et la France, car toutes les deux montaient la garde aux Dardanelles, toutes les deux pouvaient, par leur union, mettre la conférence d'accord ; et, tandis qu'on s'était vanté d'amener la Russie à la conférence pour faire cesser son protectorat exclusif, les deux seules puissances qui pouvaient le faire cesser ne s'entendaient pas ! On a ménagé à la Russie un triomphe, un triomphe facile il est vrai, dont elle a saisi l'occasion avec habileté. Quand elle a vu que la France et l'Angleterre ne pouvaient pas se mettre d'accord, elle a formé un projet tout simple, connu de tout le monde, sur lequel le cabinet fait bien d'être discret, mais sur lequel nous pouvons parler, nous qui ne sommes pas membres du cabinet. D'ailleurs, en parlant librement, nous n'apprendrons rien à personne. Ce projet est celui-ci : la Russie a vu l'Angleterre en collision avec la France ; elle a trouvé l'occasion bonne, elle aurait été maladroite de ne pas la saisir. Elle a dit : Qu'est-ce qui divise l'Angleterre et la France ? C'est le pacha. Eh bien, le pacha m'intéresse peu,

je vais le livrer à l'Angleterre; j'obtiendrai quelques conditions qui, sous une autre forme, feront revivre le fameux traité d'Unkiar-Skelessi.

Vous savez que la Russie a envoyé M. de Brunow à Londres ; il n'a pas réussi une première fois, et c'est un bonheur ; mais on dit qu'il a plus de chance de réussite la seconde fois que la première.

Voici ce que la première fois M. de Brunow proposait à Londres. Il disait à l'Angleterre : « Le pacha ne nous intéresse pas ; vous pouvez, à cet égard, présenter vos propositions, nous les accepterons ; de plus, nous vous faisons une grande concession ; nous abandonnons le traité d'Unkiar-Skelessi. »

Vous n'ignorez pas en quoi consiste ce fameux traité : il consiste en deux stipulations. La première, c'est qu'au premier danger qui menacera Constantinople, les Russes pourront y arriver; la seconde, c'est (|ue, pendant que les Russes seront à Constantinople, on ne permettra pas aux flottes anglaise et française de passer les Dardanelles. M. de Brunow disait ceci: * Le jour où le pacha voudrait passer le Taurus, les Russes viendront à Constantinople; et vous, l)uissances maritimes, vous agirez sur l'Asie Mineure, la Syrie, mais vous n'entrerez pas dans les eaux de Constantinople. »

La proposition ne pouvait pas être agréée ; on proposait par là aux autres puissances de reconnaître le traité d'Unkiar-Skelessi ; on proposait que les Russes fussent à Constantinople, que les Français et les An-

giais fussent en dehors de la mer de Marmara. Cette proposition, je le répète, ne pouvait pas être agréée. On en a imaginé une autre, et c'est cette nouvelle proposition qui est l'objet du second voyage de M. Brunow. La voici :

L'article principal est toujours que la Russie pourra arriver à Constantinople au premier danger ; la concession ajoutée, c'est que cette fois on permettra aux Français et aux Anglais d'introduire chacun quatre vaisseaux de ligne dans la mer de Marmara. Je n'insiste pas sur les détails. Heureusement rien n'est fini. On dit que cela se discute en ce moment.

Sans disputer ici sur les chiffres, les Russes, en vertu de ces propositions, viendraient à Constantinople, les Français et les Anglais pourraient introduire dans la mer de Marmara un nombre limité de vaisseaux, chacun quatre vaisseaux de ligne, et ces huit vaisseaux ne pourraient mêpie pas s'approcher de Constantinople ; ils pourraient seulement croiser entre GallipoU et le golfe de Moudia.

Voilà tout l'arrangement proposé. C'est encore le traité d'Unkiar-Skelessi ; car le fond du traité. d'Unkiar-Skelessi, c'est la présence des Russes à Constantinople.

J'espère que l'Angleterre n'acceptera pas de telles propositions, car enfin, comme je disais tout à l'heure, ce serait le traité d'Unkiar-Skelessi, non plus fait par la Russie seulement, mais reconnu par les cinq puissances. Les Russes seraient à Constanti-

nople, et nous aurions quelques vaisseaux qui ne pourraient pas en approcher. Ces quelques vaisseaux, savez-vous, Messieurs, quelle serait leur situation, si les Russes étaient à Constantinople ? Ce seraient des vaisseaux compromis, car les Russes pourraient fermer sur eux le détroit des Dardanelles. Je dis que j'espère que les propositions ne seront pas acceptées, parce qu'elles contiennent encore un danger immense. Le vrai danger de cet arrangement, c'est que, le jour où l'on sera rassuré sur l'issue que pourrait avoir une forte action exercée contre le pacha, on ne craindra plus de le pousser à bout. On lui fera je ne sais quelle guerre ; elle est très difficile à faire ; on lui brûlera peut-être ses vaiseaux devant Alexandrie ; enfin on le placera dans une position périlleuse, difficile. On ne sait pas ce qu'un homme intrépide, poussé à bout, peut oser ; il peut mettre ie feu à la question d'Orient. Ainsi, outre que ces propositions donneraient la consécration de toute l'Europe au traité d'Unkiar-Skelessi, elles pourraient encore amener peut-être une conflagration générale en Orient. (Très bien !)

Je crois que l'Angleterre est trop éclairée pour accédera de telles propositions. J'espère que les justes représentations de la France, que l'intérêt qu'elle doit mettre à notre alliance, aussi désirable pour elle que pour nous, la feront longtemps réfléchir avant d'accéder à de telles conditions. Mais enfin, môme dans le cas où elles ne seraient pas acceptées. Messieurs,

quelle sera notre situation? Elle ne sera pas brillante ; car quel sera l'arrangement qui nous restera comme ressource ?

On a cherché à s'entendre à cinq, on n'a pas réussi ; à trois, on n'a pas réussi; à deux, pas davantage. Quelle sera la situation? La voici : il faudra souffrir que l'Europe, après avoir essayé d'arranger les affaires d'Orient, renonce à s'en mêler ; qu'elle laisse le pacha et le sultan s'arranger entre eux. C'est là le vœu le plus utile que nous puissions faire pour notre pays et pour toute l'Europe.

Permettez-moi de le dire, il y aura un peu de ridicule pour toutes les puissances à avoir voulu se mêler d'accommoder les affaires d'Orient et à être réduites à donner leur démission.

Ainsi, si ces conditions ne sont pas acceptées, il faudra que l'Europe laisse le pacha et le sultan s'arranger entre eux. Ce n'était pas la peine, en vérité, de faire tant de bruit au 28 juillet pour en arriver à ce triste résultat. {On rit.)

Je sais bien qu'il y a une raison qui, si elle était vraie, justifierait parfaitement ce qu'on a fait, et qui excuserait tout le monde de la mésintelligence qui s'est élevée entre la France et l'Angleterre.

S'il y avait entre la France et l'Angleterre un intérêt bien déterminément contraire dans cette question, on pourrait dire que contre les intérêts il n'y a pas de diplomatie qui tienne : on ne peut pas obliger à s'entendre des gens qui ont des intérêts tout à fait opposés.

Je ferai une seule observation, qui revient à un raisonnement que j'ai déjà présenté plusieurs fois.

S'il était impossible de s'entendre avec l'Angleterre, il fallait s'expliquer tout de suite et avant d'intervenir. Le différend, une fois bien connu, eût été une raison de s'abstenir d'une intervention qui était impossible dès qu'on ne pouvait pas marcher d'accord. Mais je ne crois pas qu'il fût impossible de s'entendre avec l'Angleterre. Je crois qu'il y a eu, depuis plusieurs années, plus de malentendus entre elle et nous que de véritables oppositions d'intérêt.

Je suis, je l'avoue, partisan de l'alliance anglaise, mais partisan comme un homme qui n'oubUe jamais la juste fierté de son pays. Je ne prétends pas que, s'il y avait eu des torts graves, des injustices, des traitements contraires à notre dignité, notre alliance dût subsister. Nous ne sommes pas réduits à ne compter que sur une seule puissance ; nous pouvons trouver des appuis de plus d'un côté, et, lors même qu'il ne nous resterait que nous, nous serions encore assez forts. {Très bien!)

Pour moi, je ne puis pas encore renoncer à cette belle et noble alliance, qui est fondée non seulement sur la puissance matérielle, mais encore sur la puissance morale des principes ; car, lorsque nous sommes avec l'Angleterre, nous ne sommes pas obligés de cacher notre drapeau, tandis que telles autres alliances qu'on nous conseille nous forceraient à le cacher. {Tràs bien! bravo!) D'accord avec l'Angleterre, nous

pouvons élever nos deux drapeaux; ils portent pour devise : Liberté modérée et paix du monde ! {Marques très vives d* approbation.)

Nous pouvons, dis-je, porter fièrement nos deux drapeaux. J'en parle sans préjugés, je suis du nombre d/e ceux qui pensent qu'on peut, dans certains cas, s'allier aux gouvernements qui ne professent pas vos principes. Mais on ne doit agir ainsi que lorsqu'on ne peut pas faire autrement. Tant qu'on aura la possibilité de s'entendre avec l'Angleterre, il n'y faut pas renoncer; il faut la mettre dans son tort, et tâcher de n'en pas avoir envers elle ; et, malheureusement, on en a.

Je le dis avec franchise, tous les torts ne sont pas du côté de l'Angleterre ; il y a eu des torts de la part de tout le monde, il y a eu surtout des malentendus et des maladresses. Je suis sûr qu'une expUcation franche et loyale, donnée à cette tribune, peut dissiper bien des nuages.

Messieurs, je n'étalerai pas devant vous des souvenirs historiques qui doivent rester dans les livres. Cependant, il faut tenir quelque compte des leçons de l'histoire ; c'est surtout dans les grandes déterminations que ces leçons sont profitables et qu'il faut les consulter.

Or sur quoi se fonde-t-on pour combattre l'alliance anglaise? Sur ce qui s'est passé il y a quarante ans. Comment se fait-il, dit-on, que l'on puisse devenir tout à coup alUé de principes et d'intérêt.

lorsqu'on a été si longtemps des ennemis acharnés?

Je ne veux dire que deux mots sur ce qui s'est passé il y a quarante ans. Quelle a été alors la vraie cause de la haine profonde, de la lutte acharnée qui ont séparé la France de l'Angleterre ?

La démocratie française a fait explosion en 8&. Tantôt avec un comité sanglant à sa tête, tantôt avec un grand homme, Napoléon, elle a étonné !e monde de ses grandes actions, mais, en 4'étonnant, elle l'a effrayé. Et la liberté, comme* il arrive toujours quand elle effraye, a donné une puissance énorme à ses ennemis. {Vive approbation.)

Toutes les aristocraties de l'Europe se sont liguées contre la démocratie française. Quelle est, entre toutes, celle qui s'est présentée pour soutenir lajutte? Naturellement l'aristocratie qui était la plus puissante, la plus riche et la plus habile, l'aristocratie anglaise qui a aussi trouvé un grand homme pour la conduire, M. Pitt. L'aristocratie anglaise, pour le compte du monde effrayé, a lutté, avec un grand homme à sa tête, contre la démocratie française que dirigeait le génie de Napoléon. La lutte a été acharnée.

Il y avait derrière cette question de principe un immense intérêt. La France, à cette époque, n'avait pas renoncé à être une puissance maritime et coloniale du premier ordre, elle n'avait pas renoncé à ce rêve brillant de possessions lointaines; elle avait voulu prendre la Louisiane, Saint-Domingue, et même es-

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