A. VERSAILLES
En réponse à M. Clemenceau, qui avait proposé, comme moyen de pacification de Paris, les élections municipales.
Je viens d'entendre dire par l'orateur qui descend de cette tribune que les hommes d'ordre qui se rencontrent à Paris, et qui, j'en suis sûr, sont nombreux, demandent, comme une satisfaction que nous ne pouvons pas leur refuser, de manifester leur réprobation énergique par le vote municipal. Je ne doute pas de l'intention qu'on leur prête, non plus que du droit qui en fait la base. Mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il n'en est pas un qui voulût approcher de l'urne électorale dans la situation humiliée où Paris est malheureusement réduit. ( Très-bien ! très-bien !)
En voulez-vous la preuve? Tout à l'heure, M. le président du conseil vous disait : « Que Paris nous fasse un signe, et nous sommes avec lui » ; nous n'avons pas cessé d'y être; et si, par les considérations qu'il nous a présentées, nous avons cru qu'un devoir impérieux nous contraignait de vous ramener l'armée intacte, nous avons dit à notre départ : « Au premier signe, nous sommes avec vous. »
Et en effet, messieurs, c'est là le seul devoir que des hommes d'honneur dussent remplir dans les conditions qui vous ont été rapportées. Seulement le temps presse, et je vous supplie de bien y réfléchir, ce ne sera pas seulement par des paroles, ce sera par des actes, et par des actes énergiques, qu'il faudra combattre le mal... (vive adhésion sur divers bancs), si vous ne voulez pas que le mal soit sans remède, — il ne le sera pas, je l'espère, — si vous voulez qu'il n'atteigne pas des proportions qui pourraient être le déshonneur de notre malheureux pays. (Très-bien! très-bien!)
Eh bien, les honnêtes citoyens de Paris n'acceptent qu'en frémissant le joug honteux imposé par une poignée de misérables contre lesquels ils ont eu le courage de protester.
Cî DISCOURS PARLEMENTAIRES.
J'ai sous les yeux quelques lignes que vous me permettrez de vous lire, car elles sont une consolation pour nous, et un honneur pour ceux qui les ont tracées, lorsqu'ils sont en quelque sorte sous le couteau des assassins. Voici, messieurs, la protestation des journaux, et en cela, il faut le dire, ils ont donné un noble exemple (c'est vrai! — Très-bien!) :
u Attendu que la convocation des électeurs est un acte de la souveraineté nationale ;
u Que l'exercice de cette souveraineté n'appartient qu'aux pouvoirs émanés du suffrage universel ,
k Que, par suite, le comité qui s'est installé à l'Hôtel de ville n'a ni droit ni qualité pour faire cette convocation;
Les représentants des journaux soussignés considèrent la convocation affichée pour le 22 mars comme nulle et non avenue, et engagent les électeurs à n'en pas tenir compte. » (Bravos et applaudissements. — De toutes parts : Les noms des journaux?)
Les voici : Journaux du matin : le Journal des Débats, le Constitutionnel, le Siècle, X Electeur libre, la Petite Presse, la Vérité, le Figaro, le Gaulois, le Paris- Journal, le Petit National, le Rappel.
Journaux du soir : la Presse, la France, la Liberté, le Pays, le National, X Univers, la Cloche, la Patrie, le Français, le Bien public, X Opinion nationale, le Journal des Villes et des Campagnes, le Journal de Paris, le Moniteur universel, la France nouvelle, la Gazette de France. (Nouveaux bravos.)
C'est à la presque unanimité, vous le voyez, messieurs, que la presse de Paris proteste contre les coupables attentats dont la capitale est maintenant victime.
Et ne vous y trompez pas, lorsqu'on vient vous dire qu'un acte de votre souveraineté pourrait désarmer les passions indignes qui cherchent maintenant leur satisfaction, je ne dirai pas qu'on vous trompe, — à Dieu ne plaise que je prête jamais à qui que ce soit dans cette enceinte une intention mauvaise, — mais on se trompe. (Mouvement.)
Que l'Assemblée, dans sa souveraineté, affirme ce que nous pensions, nous, messieurs, depuis si longtemps, ce qui a été tout à l'heure si bien dit par M. le président du conseil, à savoir que Paris doit jouir de ses libertés municipales, que ses magistrats doivent être librement élus, qu'à eux seuls appartient l'administration et la disposition de la fortune de la cité, rien de mieux. Mon honorable ami M. le ministre de l'Intérieur et moi, nous avions à l'avance préparé un projet de loi que nous aurions déposé hier sur cette tribune, s'il n'eût été nécessaire de faire entendre à l'Assemblée nationale de préalables explications et nous assurer que nous étions en parfaite communication politique avec elle,
21 MARS i871. 65
Nul ne peut douter, messieurs, que telles n'aient été nos intentions et nos actes; et cependant, vous ne l'ignorez pas, ceux qui disent aux honorables représentants de Paris,— en les abusant,— que devant un vote ils désarmeraient, u'ea proscrivent pas moins,— avec quelles injures, vous le savez, — cette Assemblée tout entière et le gouvernement émané d'elle.
Je rougirais si j'étais dans la nécessité de vous répéter les insultes et les outrages que ces ennemis du bien public répandent sur l'autorité légitime, issue du suffrage universel, mettant au-dessus d'elle je ne sais quel idéal sanglant et rapace... (Cest vrai! — Bravo! bravo!)
Il n'y a donc pas d'équivoque entre nous; il est bien clair que, s'il s'agissait de rendre à Paris la liberté des élections, je ne dirai, pas, messieurs, sans délibération, mais je crois pouvoir dire sans hésitation, la grande majorité, si ce n'est l'unanimité de cette Assemblée, reudrait à Paris les droits qui lui ont été trop longtemps disputés.
Paris saura donc quelles sont nos intentions ; il saura qu'elles ont toujours été conformes à ce principe de droit, et il ne peut y avoir de la part de ceux qui résistent et qui se mettent au-dessus des lois aucun prétexte qui puisse être invoqué pour persévérer dans leur usrpation. (Très-bien!)
Cependant, aucun homme sérieux ne peut se le dissimuler, ce sont là des déclarations vaines et trompeuses. Ce qu'on a voulu, ce qu'on a réalisé, c'est un essai de cette doctrine funeste qui malheureusement a eu d'illustres sectateurs, de bonne foi peut-être, mais ne comprenant pas la portée de l'opinion dans laquelle ils s'égaraient, opinion qui, en philosophie, peut s'appeler l'individualisme et le matérialisme, et qui, en matière politique, s'appelle, — pour me servir d'un nom que j'ai entendu employer ici, — la République placée au-dessus du suffrage universel. (Très-bien! très-bien! — Vives marques d'adhésion et d'approbation.)
Oui, messieurs, c'est avec cette doctrine présentée, je l'ai dit, avec une parfaite bonne foi par des hommes qui croient qu'elle contient le salut du pays, qu'on veut égarer les esprits et les amener à croire qu'en effet, dans une nation libre, la plus grande somme de liberté consiste dans la plus grande division, et qu'il appartient à une ville comme Paris aujourd'hui, — car ses nouveaux docteurs en affichent la prétention, — de se séparer de la France, d'avoir son individualité propre, de vivre de sa propre existence.
C'est là non- seulement une erreur, mais encore une impiété nationale, c'est un crime contre l'unité de la France (bravos), et en vérité je pourrais ajouter que c'est également un crime contre le bon sens. N'est-il pas profondément triste, après tant de siècles écoulés, de se renconlrer encore en face d'une sédition qui, si el!c