IV
avait quelque bonne foi et quelque intelligence, serait ramenée au vrai par l'apologue des Membres et de l'Estomac?
Et comment, en vérité, Paris qui afficherait aujourd'hui la singulière prétention de vivre seul et de se séparer de ce qu'il a appelé la province, les ruraux, comme on le dit... (bravos! bravos! — Applaudissements), comment, messieurs, Paris pourrait-il soutenir un seul instant cette erreur politique, économique et sociale? Quoi! c'est au lendemain de cette grande et cruelle épreuve imposée à la patrie ; c'est quand Paris a supporté avec un courage et un héroïsme auxquels je suis heureux de rendre hommage, ce siège qui l'a condamné à de si dures privations; c'est quand Paris a éprouvé à ses dépens que la séparation d'avec les départements était la mort, qu'il irait aujourd'hui ériger cette hérésie en doctrine politique et prétendrait imposer sa domination à la France pour ne pas la subir! C'est au moment où, en réalité, il n'y a pour la grande famille qu'on appelle une nation d'autre remède que l'union et la concorde, que partout on prêche ces prétentions insolentes de constituer une commune libre, décrétant ainsi la servitude pour ceux qui la subissent, en même temps que la mort pour ceux qui seraient dans la nécessité de la gouverner! {Applaudissements.)
Vous me pardonnerez, messieurs; si j'ai été entraîné à vous dire ces choses... (approbation), c'est qu'il m'a paru que dans un mouvement aussi extraordinaire, aussi imprévu que celui qui venait de se manifester, il n'était pas hors de propos de signaler, entre les crimes qui le déshonorent, Terreur qui avait pu entraîner un certain nombre d'hommes abusés. Mais aujourd'hui, comment se fait-il qu'ils n'aient pas ouvert les yeux, et comment se fait-il, à notre tour, — et c'est là la question que je vous pose, — que nous puissions hésiter, et qu'il ne s'impose pas à notre conscience l'obligation sérieuse, absolue, d'entrer dans une voie d'énergie pour avoir enfin raison d'un pareil opprobre infligé à la civilisation? (Vive approbation.)
On nous disait tout à l'heure que l'entreprise qui a si fatalement réussi en désunissant la France, lui ferait courir le risque de la guerre civile. Mais je demande à ceux qui font cette objection comment ils appellent l'état actuel de Paris. (Cest cela! Très-bien! très-bien!) Est-ce que ce n'est pas la guerre ouverte, audacieuse, accompagnée du meurtre lâche et du pillage dans l'ombre? Est-ce que nous ne savons pas que les réquisitions commencent, que les propriétés privées vont être violées, et que nous allons voir, je ne dirai pas de chute en chute, mais de progrès en progrès, dans cette perversité savamment calculée, la société tout entière, sapée par sa base, s'effondrer, faute d'avoir été défendue par ceux qui auraient du prendre les armes pour elle? (Vive approbation et applaudissements.)
21 MAKS 1871. 6:
Le gouvernement, auquel on fait un reproche, a passé trente-six heures à attendre ceux qui devaient se grouper autour de lui ; il n'a abandonné Paris qu'afin de conserver l'armée et de ne pas ajouter un malheur de plus à ceux qui nous accablaient. Mais, que l'émeute le sache bien, si l'Assemblée est à Versailles, et je l'ai dit pour ma part, c'est, avec l'esprit de retour, pour combattre l'émeute et la combattre résolument. (Bravos et applaudissements.)
Messieurs, je vous demande pardon de vous confier cette mortelle inquiétude qui s'est emparée de toutes vos [âmes, j'en suis sûr, mais que j'ai le droit peut-être d'éprouver plus que vous; si nous étions seulement en face de la guerre civile, et voyez à quel excès de misère nous sommes tout d'un coup descendus, je dis seulement en face de la guerre civile (mouvement); si nous étions en face de la guerre civile, nous pourrions temporiser, espérer dans le bon sens et le patriotisme de la France , car ces ruraux, comme on les appelle ici , Lyon, Marseille, Toulouse vous ont désavoués, repoussés avec horreur, je parle de ceux qui siègent à l'Hôtel de ville, et nori pas de ceux qui essayent de les apaiser, à Dieu ne plaise que je les confonde ! mais ceux qui ont usurpé le pouvoir et qui ne veulent s'en servir que pour la violence, l'assassinat et le vol, je dis : ceux-là, ils ont été repoussés de la France entière, et toutes les dépêches que nous recevons nous attestent un mouvement unanime à cet égard. (Très-bien! très-bien!)
Nous pourrions donc attendre; mais attendre lorsque les populations souffrent, attendre lorsque le tiers de nos départements sont encore occupés, lorsque le ministre qui a l'honneur de vous parler a usé ses jours et ses nuits à débattre les questions de détail entre l'ennemi et ceux qu'il accable! car telle est l'œuvre clans laquelle est venu m'interrompre le comité de l'Hôtel de ville... (vive approbation) , en nous faisant cependant, à l'honorable M. Thiers et à moi, cette proposition que je dirais grotesque si le mot n'était pas déplacé à cette tribune, la faculté de continuer nos négociations avec la Prusse. (Exclamations .)
Ceci vous prouve, messieurs, quel estle respect de ces hommes pour la vérité et pour le pays. Quant à moi, je sais qu'ils ne se trompent pas, et je pourrais mettre sous vos yeux des articles de leurs journaux dans lesquels ils envisagent précisément l'éventualité qu'ilsprovoquen ( . Or, cette éventualité, vous la devinez sans peine, et je pourrais, messieurs, sans manquer à la discrétion qui m'est imposée, vous dire que les indices commencent, qu'on nous interroge avec anxiété, et qu'il s'agit pour nous de savoir si, en temporisant vis-à-vis de l'émeute, vous voulez donner à l'étranger le droit de la réprimer. (Profonde sensation.)
Ce serait pour nous, messieurs, la dernière des hontes ; nous n'en serions pas responsables devant Dieu; la responsabilité en pèserait exclusivement sur ces mauvais citoyens qui , en face des dangers et des misères de la patrie, n'ont pas compris que leur premier devoir était l'obéissance au suffrage universel; qu'en dehors de ce principe il ne peut y avoir que confusion et anarchie, et qui, voulant faire prévaloir leurs détestables desseins, n'ont pas craint d'appeler sur ce sol de Paris, qui en avait été au moins en grande partie affranchi, les pas de l'étranger.
Eh bien, messieurs, eu face d'une pareille éventualité, comprenezvous quelle peut être l'émotion de la ville de Paris, les inquiétudes de l'Europe? Que sommes-nous, en effet, et comment pouvons-nous donner caution de notre solvabilité, quand nous ne savons pas même vivre en paix et quand nous voyons un orage, des bas-fonds de la société, monter jusqu'à la majesté populaire, représentée par cette Assemblée, et essayer de la renverser? C'est leur dessein!
Chaque jour ils déclarent qu'ils veulent marcher contre nous.
Marcher contre nous! C'est une entreprise qui n'est point ici à discuter; mais c'est leur dessein que j'expose, et si quelques-uns d'entre vous tombaient entre leurs mains, le sort des malheureuses victimes de leur férocité serait le vôtre. Car ne vous imaginez pas, messieurs, qu'ils désavouent de semblables crimes! Il les justifient!... (Mouvement.)
Il est bon de mettre sous vos yeux les circonstances atténuantes plaidées par le journal officiel de ce gouvernement, qui n'a plus le droit de s'appeler la République : il la déshonore !
Il la souille de sang, il fait apparaître auprès d'elle le cortège de lous les crimes. Il ne peut être composé que de gens indignes, ne méritant aucune espèce de pitié, car ils n'en ont pas pour la civilisation et pour la France. {Bravos et applaudissements.)
Eh bien, voici ce qu'ils écrivent dans leur journal, ceux qui gouvernent Paris, ceux avec lesquels il faudrait traiter, ceux qu'on espère désarmer avec un décret :
a Tous les journaux réactionnaires ", — les journaux réactionnaires, ce sont ceux qui dénoncent les assassinats, — « publient des récits plus ou moins dramatiques sur ce qu'ils appellent « l'assassinat » ; — c'est entre deux guillemets, pour bien faire comprendre que ce n'est pas la pensée du rédacteur de l'article que je vous lis, — « l'assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas. Sans doute ces actes sont regrettables. » (Exclamations.)
« Regrettables! » Ceci est une honte, c'est un outrage à l'humanité, c'est un défi jeté à Dieu, auquel ces hommes ne croient pas assurément; c'est une insulte à tout ce qu'il y a de plus sacré dans
ce monde. « Ces actes sont regrettables », voilà tout ce qu'ils ont à dire, quand deux braves militaires ont été frappés, désarmés en présence des cannibales qui avaient juré leur meurtre et qui les ont poussés dans un coin de jardin pour pouvoir les tuer plus commodément à l'écart; vous appelez cela « des actes regrettables »! Je dis, quant à moi : écrire de pareilles lignes, c'est se juger soi-même devant le monde et devant la postérité. (Bravos prolongés. — Double salve d'applaudissements.)
Écoutez la suite!
« Mais il importe, pour être impartial, de constater deux faits :
« 1° Que le général Lecomte avait commandé, à quatre reprises, sur la place Pigalle, de charger une foule inoffensive de femmes et d'enfants. »
Messieurs, je ne crains pas de le dire, c'est une odieuse calomnie, et la meilleure preuve qu'on n'a chargé personne, c'est que les soldats ont été désarmés. Mais le fait fût-il exact, quelle société, je vous le demande, peut vivre là où la loi ne s'exécute pas? Quand ceux qui ont la mission de veiller à sa conservation, cédant, comme on l'a très-bien dit, au cri d'une ville tout entière, après avoir attendu quinze grands jours, décident enfin que des armes, des munitions de guerre dont l'accumulation peut faire sauter un quartier tout entier, rentreront dans leurs arsenaux, leur seule place légitime, et qu'une population résiste à une chose si juste, et qu'elle se jette sur les soldats, je dis qu'il n'y a plus de société possible, si de pareils actes ne peuvent pas être réprimés par la force. (Oui! oui! — Très-bien!)
C'est là la législation de tous les pays, et surtout la législation de tous les pays libres, car il ne peut pas y avoir de liberté alors que la violence domine sous une forme quelconque. Quand la loi a prononcé, quand ses magistrats sont debout pour la faire exécuter, tous ceux qui s'opposent à l'exécution de cette loi deviennent des séditieux et des criminels. (Vives marques d'adhésion.)
Eh bien, messieurs, encore une fois, le général Lecomte, ou plutôt sa mémoire, n'a point à redouter le reproche que je viens de mettre sous vos yeux. Je ne dirai pas qu'elle en soit pure, car il ne pourrait pas peser sur elle ; mais le fait est inexact. D'ailleurs, — pardonnez-moi cette réflexion , qui pour beaucoup d' entre vous semblera hors de saison , — dans une matière où l'indignation jaillit naturellement de faits qui révoltent toutes les consciences, quels sont les hommes vis-à-vis desquels nous sommes? Le général Lecomte a commis des crimes, dit-on! Mais qui l'a jugé? Eh quoi! lorsque dans la société française il y aura eu une infraction à la loi, c'est la foule qui en sera juge! Le dernier des citoyens, le plus impur, le plus lâche, fera l'acte de souveraineté qui s'appellera la
justice! Il prononcera en dernier ressort sur la vie de son semblable!
Voilà, messieurs, ce que l'on ose écrire à la honte du pays, de la justice et de la civilisation.
Et quant au général Clément Thomas, le proscrit ide Décembre, le vieux républicain qui a confessé sa foi dans les épreuves les plus dures, voici ce qu'on dit de lui :
« 2° Que le général Clément Thomas a été arrêté au moment où il levait, en vêtements civils, un plan des barricades de Montmartre. >• (Exclamations et mouvement d'indignation.)
Vous le voyez, messieurs, ici l'odieux le dispute au ridicule.
Le général Clément Thomas était sur le boulevard Rochechouart; il aperçoit des groupes, il veut intervenir dans un intérêt de pacification et d'apaisement. Il est entraîné; on le reconnaît! C'est lui qui, en effet, — et ceci, messieurs, est significatif, — c'est lui qui avait signé ces ordres du jour courageux, on peut les appeler tels, après un héroïque sacrifice, — ces ordres du jour flétrissant les partisans de la guerre à outrance, qui n'avaient laissé voir à l'ennemi que leurs talons... (C'est la vérité! — Bravo! bravo!)
C'est parce qu'il avait fait ces ordres du jour, parce qu'il s'était montré ferme, qu'il est entraîné dans un repaire et qu'il partage le sort du général Lecomte! (Sensation.)
Mais ces messieurs ne veulent pas décourager l'assassinat. On avait dit tout d'abord que ceux qui avaient mis une main criminelle sur ces deux victimes avaient été arrêtés. Non! ils ne le sont pas! Ils ont bien voulu le laisser dire, mais vous allez voir, il faut que la tradition suive son cours.
Le général Clément Thomas tombe ! Ils essayent de le calomnier quand il est mort, et la générosité de ceux qui siègent à l'Hôtel de ville se traduit par ces mots, car lorsqu'ils ont versé le sang d'un brave, ils le couvrent de leur venin! « Ces deux hommes », disent-ils, « ces deux hommes ont subi la loi de la guerre, qui n'admet ni l'assassinat des femmes, ni l'espionnage. » (Exclamations.)
Je crois, messieurs, que comme membre du gouvernement, j'aurais manqué à tous mes devoirs si je n'avais pas porté à la connaissance de l'Assemblée et de la France entière ces lignes odieuses qui sont tout un programme de crimes, nous annonçant à quels ennemis nous avons affaire.
Nous avons épuisé les temporisations, et si un reproche peut nous être fait, — on en peut adresser beaucoup, je le reconnais, à ceux qui pendant de longs mois d'angoisses ont été chargés de la mission (le gouverner Paris, ce reproche serait celui d'une excessive mollesse. (Oui! oui! — C'est vrai!)
Quant à moi, messieurs, permettez-moi de ne pas descendre de
cette tribune sans épancher mon cœur, en en laissant échapper Tune des nombreuses douleurs qui l'oppressent.
Je n'ai pas à vous raconter, à cette heure, par quelles épreuves j'ai passé, à ce moment suprême où Paris, n'ayant devant lui que quelques jours de vivres, j'ai pris sur moi, avec l'avis des membres du gouvernement, de chercher à sauver en partie ce qui le constituait, et surtout ce qui constituait la France.
Alors, messieurs, j'ai combattu, trois jours durant, l'exigence du vainqueur, et Dieu sait avec quelle insistance il voulait entrer dans Paris et désarmer la garde nationale! (Mouvement.)
J'ai cru qu'il était de mon devoir de lui éviter cette humiliation ; j'ai pensé qu'après avoir montré l'esprit héroïque dont elle avait fait preuve pendant le siège, la garde nationale comprendrait qu'elle avait un second devoir à remplir : c'était de se servir des armes que je lui conservais, pour assurer l'exécution des lois et le maintien de la paix publique. (Très-bien! très-bien!) Je me suis trompé. (Nouveau mouvement)
J'en demande pardon à Dieu et aux hommes, pour me servir d'une expression consacrée, et lorsque j'ai entendu dire, — je ne voulais pas le croire! — le soir du 18 mars, que les malheureux généraux Lecomte et Clément Thomas avaient été assassinés par des gardes nationaux, oh! ma conscience s'est sentie bourrelée... (sensation) , et je me suis demandé si je n'avais pas trop présumé de ceux en faveur de qui j'avais obtenu une semblable stipulation.
Eh bien ! je les adjure, — car il n'est jamais trop tard pour revenir au bien, qu'ils le sachent, — la responsabilité qui pèse sur eux est immense; il dépend aujourd'hui de la garde nationale de Paris de consommer son déshonneur ou de se racheter. (Oui! oui! — Trèsbien! très-bien!)
Il sera maintenant établi qu'on a voulu la sauver de l'ennemi, qu'on y est parvenu, qu'on lui a conservé les fusils dirigés pendant cinq mois contre les Prussiens, et que, par un égarement criminel qui, je l'espère, n'a été qu'un moment de sanglante folie, s'emparant au milieu d'une population si diverse, de cette tourbe impure, qui contient tant d'éléments détestables... (Interruptions.)
Mais qu'elle se rachète, qu'elle comprenne que le salut de la patrie, — je ne parle plus de sa dignité et de son honneur, — que le salut de la patrie est entre ses mains; que, quoi qu'il arrive, la souveraineté du peuple aura le dessus, et la France ne tombera pas en dissolution ; et elle n'est pas réduite, par une défaillance qu'on lui a mal à propos prêtée, à courber le front sous le niveau sanglant qui est dans la main d'une minorité factieuse. (Oui! oui! bravo! bravo!) Mais ce que je désire du fond de mon cœur, c'est que la garde
nationale de Paris revienne enfin au sentiment de sa situation; qu'elle comprenne le grand mot : « noblesse oblige », et qu'après avoir conquis devant l'ennemi, devant la France entière, les plus beaux titres à l'admiration publique, elle n'aille pas en un jour d'oubli compromettre ses plus beaux privilèges. Il ne lui en reste plus qu'un à conquérir : c'est d'entendre votre voix et de faire justice enfin des misérables qui oppriment la capitale. (Bravos et applaudissements prolongés et répétés.)
L'orateur, en descendant de la tribune, est entouré et félicité par ses collègues du gouvernement et par un grand nombre de représentants.
L'Assemblée adopta l'ordre du jour suivant :
c L'Assemblée, résolue, d'accord avec le pouvoir exécutif, à reconstituer, dans le plus bref délai possible, les administrations municipales des départements et de Paris sur la base des conseils élus, passe a l'ordre du jour. »