A M. LE GÉNÉRAL COMTE DE FABRICE, A ROUEN
« Je reçois seulement ce soir, fort tard le télégramme que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser aujourd'hui même à midi 20 minutes. Le mouvement insurrectionnel qui a triomphé à Paris n'a été qu'une surprise devant laquelle le gouvernement ne s'est momentanément retiré que pour éviter la guerre civile. 11 est l'œuvre d'une poignée de factieux désavoués par la grande majorité de la population, énergiquement combattus par les maires, qui résistent courageusement.
« Les départements sont unanimes à le condamner et à promettre leur concours à l'Assemblée. Le gouvernement le maîtrisera, et s'il ne le fait pas demain même, c'est pour épargner l'effusion du sang. Votre Excellence peut donc être rassurée : nos engagements seront tenus. Elle ne voudra pas, en présence de ces faits et de notre déclaration formelle, infliger à la ville de Paris, protégée par des préliminaires de paix, les calamités d'une exécution militaire : ce serait faire expier par des innocents le crime de quelques hommes pervers, ennemis de leur patrie. » (Très-bien! très-bien!)
« Quant aux dommages causés par le télégraphe de Pantin, le gouvernement n'a malheureusement pas, quant à présent, les moyens de les réparer.
« Il en avise les maires, qui peut-être pourront y pourvoir; mais j'ai l'honneur de répéter à Votre Excellence que, grâce au bon sens de la grande majorité de la population de Paris, grâce à la ferme attitude de l'Assemblée et à l'appui sans réserve des départements, la cause du droit prévaudra, et sous peu de jours il me sera possible de donner une entière satisfaction à Votre Excellence pour celles de ces réclamations que justifient nos engagements.
« Le ministre des Affaires étrangères , « Jules Favre. »
J'ai envoyé ces deux pièces à notre honorable collègue M. le maire du deuxième arrondissement, qui, vous le savez, a opposé une résistance courageuse à tous les efforts de l'émeute.
J'ai reçu de lui une réponse dans laquelle il me dit qu'il communiquera cette dépêche à ses collègues de Paris. Je ne pouvais faire autre chose dans la douloureuse extrémité où nous nous trouvons placés.
Je dois dire cependant que ce matin même, de la part de l'étatmajor prussien, et sans qu'il me soit possible d'entrer dans des détails, il m'est arrivé une communication confidentielle, et que, sur les assurances formelles que j'avais données, comme membre du gouvernement, de la ferme intention de l'Assemblée de rétablir le régime des lois, et de le faire coûte que coûte, parce qu'il doit prévaloir sur toute espèce de résistance criminelle, l'état-major prussien est entré avec nous en des pourpalers qui nous font espérer que de semblables mesures ne seront que comminatoires.
Je n'ai pas besoin de dire à l'Assemblée que tous mes efforts tendront à ce résultat : c'est mon devoir rigoureux, et je l'accomplirai autant qu'il me sera possible; mais je voudrais, messieurs, que ceux-là qui jettent la patrie dans un tel abîme de maux, comprissent la responsabilité qui pèse sur eux devant la civilisation et devant l'histoire. ( Très-bien ! très-bien !)
Je n'ai pas autre chose à dire à l'Assemblée, sinon que, tous résolus à faire notre devoir, nous amènerons certainement la population de Paris à protester contre le servage que lui fait subir une poignée d'hommes, qui ont ainsi consommé un crime audacieux, et que, dans quelques jours, l'exécution des promesses que j'ai faites me sera, messieurs, grâce à vous, facilitée. (Très-bien! très-bien! — Applaudissements.)
SÉANCE DU ï\ MARS 1871
Réponse de M. le ministre des Affaires étrangères' à une interpellation de M. Turquet, sur une prétendue dépêche adressée par le Gouvernement prussien au comité central de la garde nationale de Paris.
Je ne pouvais me refuser au désir exprimé par notre honorable collègue M. Turquet, alors qu'il me demandait un renseignement sur lequel cependant, grâce à Dieu, je suis dans Pimpossibilté absolue de lui fournir la moindre explication... (très-bien!), et ce n'est pas, permettez-moi de le dire, la moindre des humiliations auxquelles je suis condamné dans ce temps qui nous en a réservé de si amères, que d'être dans la nécessité, à une tribune française, de m'occuper de sentiments et de relations pareils à ceux dont on vous a entretenus. (Très-bien! très-bien!)
L'Assemblée a entendu la dépêche que j'ai eu l'honneur de mettre sous ses yeux. Je lui ai lu ma réponse, et je lui ai dit peu après que j'avais reçu une communication confidentielle de laquelle il résultait que la Prusse voulait bien ne pas douter de la sincérité de votre gouvernement et de sa volonté bien arrêtée de remplir ses engagements, de réprimer le désordre et de rétablir le règne de la loi.
Depuis, j'ai reçu deux dépêches semblables, l'une de Rouen, l'autre de Berlin ; cependant l'une et l'autre, conçues dans des termes différents de ceux qui sont employés dans la dépêche insérée au journal qu'on vient de mettre sous vos yeux, contiennent des réserves qui peuvent paraître menaçantes, et l'ennemi, ou plutôt, — pour me servir d'un terme que le traité préliminaire de paix doit rendre plus propre, — celui avec lequel nous avons été en guerre, ne dissimule pas qu'il considère comme un devoir rigoureux de notre part d'avoir raison de la sédition de Paris, ce qui, messieurs, rend à mes yeux singulièrement suspecte la convention soi-disant diplomatique qui se serait échangée entre un commandant de corps allemand et un délégué aux Affaires étrangères, se disant un simple municipal et prenant le soin discret de se cacher derrière l'anonyme. (Très-bien! trèsbien!) Toutes ces choses, permettez-moi de le dire, mériteraient peu votre attention, si l'on n'y rencontrait je ne sais quels indices d'un
accord secret qui peut bien ne pas nous laisser sans inquiétude
(mouvement), non pas, messieurs, de la part de ceux avec lesquels nous traitons et dont il ne nous est pas permis, dans l'ignorance des faits, de soupçonner ici les intentions, mais de la part de ceux qui essayent de tromper la France et de lui faire prendre le change sur la situation
2 ï M A US 1871.. 11
véritable que leur armée lui impose (approbation), et qui voudraient, eu se targuant de je ne sais quel privilège communal rendu à la grande cité, s'affranchir de toute espèce de responsabilité nationale, et laisser au gouvernement qu'ils outragent et qu'ils expulsent la responsabilité des négociations pénibles et difficiles qu'aujourd'hui ils ont rendues à peu près impossibles. (C'est vrai! c'est vrai!)
Ce qu'il faut que l'Assemblée sache, et ce qui est malheureusement trop vrai, ce qui constitue la réalité douloureuse mise à côté de cette dérisoire parodie, c'est que les Allemands, qui avaient commencé leur mouvement de retraite, l'ont arrêté, c'est que les plaintes nombreuses et légitimes qui m'arrivent de tous les pays occupés sont plus saisissantes que jamais ; que l'irritation de l'occupant a augmenté, et que, se voyant ainsi menacé d'un retour en arrière sur lequel il ne comptait pas, il le fait expier par de plus cruelles exigences aux populations dont il foule le sol.
Il faut donc bien que la France le sache : c'est la coupable émeute de Paris, c'est cette folie inexplicable, à jamais maudite, qui consomme les malheurs du pays. (Nombreuses marques d'approbation.)
Grâce à Dieu, j'espère que, l'Assemblée s'unissant aux défenseurs de l'ordre, il sera possible d'arrêter le mal ou tout au moins de l'atténuer. Quant à présent, ce qu'il y a de certain, c'est que les événements de Paris ont entravé les négociations, qu'ils les tiennent en suspens, que tout ce qui avait été préparé par le gouvernement, prêt à toucher au port, et à se procurer par le crédit les premières sommes qui étaient nécessaires pour soulager nos malheureuses populations, tout se trouve absolument impossible. (Sensation.) C'est là une des plus lourdes responsabilités qui pèseront sur la tête de ceux qui, s'inspirant des desseins les plus pervers, se cachant derrière les faiblesses et l'égarement des populations ignorantes, cherchent au milieu de ces désordres la satisfaction d'ambitions qu'il nous est facile de deviner. (Oui! oui! — Très-bien!)
Voilà, messieurs, ce que j'avais à dire, et je vous demande pardon d'avoir accompagné cette réponse d'un commentaire qui peut-être n'était pas à sa place. (Si! si!)
Ce que je voulais répondre à l'interpellation, le voici : .le ne puis ni ne veux donner aucun renseignement sur des faits que j'ignore. Les uns, ceux qui émanent du comité insurrectionnel, ne doivent pas un instant occuper cette grande Assemblée. (Assentiment.) Quant aux autres, il est malheureusement trop certain que la sédition de Paris a singulièrement aggravé la position de la France, et si, par une résolution énergique, nous n'arrivons pas à en avoir bientôt raison, ie mal pourra prendre des proportions que, pour ma part, je ne saurais mesurer. (Vives marques d'approbation et applaudissements.)
PRONONCÉ A L'ASSEMBLÉE NATIONALE
Présentation à l'Assemblée nationale du traité de paix avec la Prusse.
Je ne crois pas que le moment soit venu d'entrer dans les développements que la discussion du traité que j'ai l'honneur de soumettre à la sanction de l'Assemblée peut nécessiter : ils me paraîtraient de tous points prématurés; lorsqu'une commission aura été nommée, lorsqu'elle aura présenté un rapport à l'Assemblée, nous serons en situation de répondre avec plus de fruit aux questions qui pourront nous être adressées, et de faire passer sous les yeux de l'Assemblée les documents propres à éclairer sa religion.
Je lui propose donc de renvoyer l'examen du traité à la discussion des bureaux de lundi, et, si elle me le permet, je me bornerai à de très-courtes observations pour lui en faire comprendre en deux mots l'économie.
L'Assemblée le sait, avant la fatale et criminelle insurrection du 18 mars, la France, malgré ses malheurs, pouvait rouvrir son cœur à l'espérance. De toutes parts, elle recueillait des témoignages d'intérêt, et je pourrais dire de respect. Elle pouvait se flatter d'exécuter, dans un temps très-court, la plupart des engagements qu'elle avait contractés envers l'Allemagne, quelle qu'en fût l'énormité, et de reconquérir ainsi la liberté de son territoire, de son travail et de son action.
Malheureusement, tout a été remis en question par ces funestes événements. II ne m'appartient pas de vous dire comment les dispositions auxquelles je viens de faire allusion ont été changées, vous le devinez sans peine. Mais ce que vous ne savez pas encore assez, c'est qu'à partir de ce moment, nous avons eu constamment à lutter contre des pensées de défiance qui pouvaient nous être fatales. Non pas, messieurs, qu'elles atteignissent notre honneur, mais elles laissaient
douter de notre force, et il nous a fallu une instance de chaque jour pour conserver le douloureux mais précieux privilège de faire nos affaires nous-mêmes, et de rétablir sur le territoire de la France, si profondément atteint par les crimes des séditieux qui l'agitent, l'ordre et la paix, qui ne peuvent y refleurir que par la sévère et ferme exécution des lois. (Vive adhésion.)
Nous y sommes parvenus, et cependant ce n'a point été sans de grandes angoisses. Tout récemment encore, — j'aurai l'honneur d'en justifier lors de la discussion, si l'Assemblée l'exige, — il a été douteux de savoir si la paix serait maintenue. (Mouvement.)
Je puis affirmer sans témérité, et je ne serai pas démenti par le chancelier de l'Empire, que, lorsqu'il est venu à Francfort, il était lui-même inquiet des éventualités que telles ou telles dispositions pouvaient faire naître.
Nous nous sommes efforcés, mon honorable collègue M. le ministre des Finances et moi, de dissiper toutes ces méfiances. Pour cela notre politique était simple, elle consistait à demeurer sincères.
En effet, messieurs, nous avons toujours voulu que la France exécutât ses obligations quelles qu'elles fussent et dès l'instant qu'un traité la liait, que ce traité avait reçu la consécration de l'Assemblée souveraine, l'honneur du gouvernement consistait dans la fidélité de son exécution. (C'est vrai! — Très-bien! très-bien!)
Aussi, les défiances dissipées, les plénipotentiaires n'ont pas tardé à reconnaître que le plus grand intérêt des deux nations consistait à résoudre immédiatement les principales difficultés, et à signer dans le plus bref délai un traité de paix définitif.
C'était le moyen véritable de faire cesser toutes les incertitudes, d'établir solidement les bases internationales sur lesquelles doit reposer le gouvernement de la France. Et cette idée, messieurs, était telle chez celui qui a l'honneur de paraître devant vous que lorsque, à la date du 9 avril, M. le prince de Bismarck élevait déjà des doutes sur nos dispositions, je lui avais fait l'offre de nous rencontrer à Bruxelles, ou même d'aller moi-même à Berlin, sentant que la gravité de la situation et l'intérêt de mon pays devaient me faire complètement écarter toute question d'étiquette, et je demeurais convaincu que de franches et loyales explications de la part du gouvernement français, présentées par moi, nous auraient permis d'arriver au but que nous avons atteint cette semaine.
Cependant, il ne nous a pas été possible, quel que fût notre désir et quels qu'aient été nos efforts, de secouer complètement la lourde chaîne que l'insurrection de Paris fait peser sur nous.
Nous avons déjà eu l'occasion de vous le dire, et il faut que la France entière le sache, c'est aux criminels qui ont usurpé le pouvoir
à Paris, non pas pour y faire prévaloir tel ou tel système, mais pour y donner le scandaleux exemple de l'assouvissement stérile des plus
malfaisantes passions (très-bien! très-bien!), c'est, dis-je, à ces
hommes seuls que revient la responsabilité de la prolongation et de l'aggravation des douleurs de la patrie. (Marques générales d'assentiment.)
Il ne nous a pas été possible, en effet, de méconnaître que la situation de l'Allemagne en présence de cette insurrection était devenue difficile. Elle lui a imposé la nécessité, si douloureuse pour nous, de prolonger son occupation, c'est-à-dire ses dépenses extraordinaires, en même temps que l'éloignement de son territoire d'une partie de sa population.
Et alors que nous sommes parvenus à dissiper toute espèce de doute sur nos intentions, comme sur la possibilité d'accomplir nos obligations, il ne nous a pas été possible de refuser à l'Allemagne ce que, d'ailleurs, elle exigeait de nous, c'est-à-dire une prolongation d'occupation qui correspondit au rétablissement complet de l'ordre.
C'est là, messieurs, le triste et douloureux tribut que nous payons à ces agitations civiles, que jusqu'ici nous n'avons pu désarmer par la raison, mais dont nous triompherons par la force, car cette fois la force est la sanction du droit, et nous ne reculerons devant aucune de ses nécessités. (Très-bien! très-bien!)
Quant aux autres clauses, elles sont à peu près celles que vous connaissez. Le traité préliminaire a été converti en traité définitif.
Grâce à la fermeté de M. le ministre des Finances, qui a sur ce point soutenu un combat heureux, nous sommes parvenus à maintenir le terme de trois ans qui nous était accordé pour la dernière et la plus lourde partie de la contribution de guerre.
Quant aux autres, si nous avons devancé les termes, comme le traité vous le prouvera, c'est qu'en devançant les termes, nous devançons également la libération obligatoire de l'occupation de notre territoire. (Très-bien! très-bien!)
Telle a été sur ce point l'économie de notre traité. L'obligation qui nous est imposée de payer ces lourdes sommes sera cependant atténuée dans une certaine mesure par la partie du traité qui a trait au rachat des chemins de fer, moyennant la somme de 325 millions, qui sera imputée sur le second et sur le troisième demi-milliard que nous payerons à l'Allemagne.
La partie du traité qui touche au commerce sera de votre part, je n'en doute pas, l'objet d'un examen approfondi. M. le ministre du Commerce, comme M. le ministre des Finances, avec une autorité et une compétence qui ne m'appartiennent pas, vous démontrera, j'c;i suis sûr, que nous avons obtenu tout ce qu'il était possible d'obtenir
dans la situation qui nous était faite. Je suis convaincu qu'il faudrait peu de temps au patriotisme et à la sagesse de l'Assemblée pour se livrer à l'examen du traité que nous avons l'honneur de lui soumettre, s'il n'y avait une question spéciale qui provoquera de sa part un examen de détail. Cette question touche à la délimitation territoriale.
L'Assemblée n'a certainement pas oublié que, grâce à l'insistance de l'honorable président du conseil, — car c'est surtout à lui que cette noble victoire est due; et ce ne sera pas la seule, j'en ai la conviction, — grâce, dis-je, à son insistance, l'Allemagne nous abandonne Belfort; seulement, au moment où le traité des préliminaires était conclu, la situation était tellement tendue et, nous pourrions dire, sans crainte d'exagérer, nous traversions de tels brasiers, qu'il était imprudent de s'y arrêter. Aussi, lorsque nous demandâmes une délimitation, sur la réponse qui nous fut faite que cette difficulté pourrait faire rompre l'engagement qui avait été pris par l'Allemagne, nous ne dûmes pas insister.
La question de délimitation autour de Belfort reste donc incertaine. Cette question s'est présentée dans l'échange des notes que les plénipotentiaires se sont réciproquement communiquées. Là on ne s'est point entendu, et il était assez naturel que nous fussions exigeants outre mesure quand il s'agissait de ces chers absents que la fortune contraire nous a forcés d'abandonner.
L'Allemagne aurait parfaitement dû comprendre quelles étaient les susceptibilités de nos cœurs quand nous disputions ainsi pied à pied ceux qui n'ont pas cessé d'être Français et que nous aimerons toujours comme s'ils étaient encore des compatriotes. (Assentiment unanime.)
Seulement, il fallait arrivera une conclusion; celle à laquelle l'Allemagne avait abouti était de nous laisser seulement le rayon de la zone militaire, ce qui était inadmissible; et nous n'avons pas eu de peine à faire comprendre au chancelier, qui s'est rendu dès les premiers mots, qu'il était indispensable que le rayon de Belfort comprît au moins la distance qui séparait cette place et ses ouvrages de la frontière française.
Ceci nous donne en moyenne environ huit à neuf kilomètres; mais comme vous le verrez, messieurs, d'après le traité, une offre nous a été faite de nous abandonner un territoire plus considérable et des populations plus nombreuses qui forment à peu près tout l'arrondissement de Belfort. Seulement on nous demande eu échange des terrains qui sont situés contre la frontière du Luxembourg.
Il ne nous a pas paru qu'il nous fût possible, — bien que nous soyons parvenus à diminuer du côté de ce que nous cédions à mesure IV. 6
que nous augmentions du côté qu'on nous abandonnait, — il ne nous a pas paru, dis-je, possible de trancher une si déiicate question.
Vous comprenez quelles sont les difficultés qu'elle soulevait. Retrancher, par un traité, quelques communes, — car il s'agit de quelques communes qui, par le traité préliminaire de paix, ont été déclarées françaises, — c'est là, messieurs, une résolution que le souverain seul peut prendre, et nous, qui avions l'honneur de le représenter dans les mesures de notre mandat, nous avons cru que nous commettrions une sorte d'usurpation si nous préjugions cette question.
Elle est donc restée entière; et, grâce à l'économie de l'article qui passera sous vos yeux, c'est une alternative qui vous est soumise et que vous avez à résoudre. Vous interrogerez les intérêts stratégiques, économiques, industriels et sociaux, et vous vous prononcerez dans la liberté de votre conscience; alternative, douloureuse sans doute, qui ne laisse de choix qu'entre deux sacrifices; mais comme elle nous est commandée par cette impérieuse fortune qui nous a trahis, nous sommes condamnés à faire l'un ou l'autre virilement, et ce sera, messieurs, l'œuvre de votre patriotisme.
Telle est, en quelques mots, l'économie du traité qui a tranché en outre d'autres questions secondaires.
Et maintenant, si l'Assemblée me le permet, je lui en ferai la lecture, en ajoutant cependant que nous devons nous montrer reconnaissants à l'égard des honorables plénipotentiaires qui, depuis qu'ils ont été chargés de la tâche difficile de défendre les intérêts de la France, s'en sont acquittés avec autant de zèle que de patriotisme. Ce sont eux qui ont préparé l'œuvre à laquelle nous avons donné notre assentiment.
(Suit la lecture du traité accueilli avec un sentiment de douleur et des murmures de désapprobation.)
Je n'aurais plus, messieurs, après avoir soumis ce traité à vos délibérations, qu'à descendre de cette tribune, si je n'avais encore à vous demander la permission de vous dire un mot de nos malheureux soldats prisonniers.
Vous avez vu, par l'un des articles du traité que je viens d'avoir T honneur de vous lire, que le repalriemcnt de ces prisonniers allait recommencer pour ne plus être interrompu. Il l'avait été, contrairement aux stipulations des préliminaires du 26 février, à raison même des inquiétudes de l'Allemagne et de l'état nouveau qu'avait créé l'insurrection de Paris.
INous étions, M. le ministre des Finances et moi, fort rapprochés de Maycnce et de Coblentz, et bien que nous ayons un intérêt capital à ne pas retarder volonlairement d'un seul jour la communication que nous avions à vous faire et !a délibération qu'elle provoque, nous
avons pensé que nous serions excusés par vous, si nous employions un jour à visiter les camps où gémissent nos malheureux compatriotes. ( Très-bien ! très-bien !)
Dans la journée d'avant-hier, mon honorable collègue , M. le ministre des Finances et moi , nous nous sommes rendus dans les camps qui sont, deux à Mayence et deux à Coblentz.
Je ne veux pas apporter à la tribune l'écho des impressions douloureuses qui nous ont agités quand nous avons été , dans le premier de ces camps, en face de 18,000 de nos malheureux soldats placés sous le joug de la servitude étrangère. (Sensation.)
Nous avons cependant la consolation de dire que nous les avons trouvés moins abattu* , plus résistants et plus forts que ne pouvait le faire supposer l'étendue de leur infortune. Ouelques-uns , en effet, sont là depuis la bataille de Wœrth.
Vous dire tout ce qu'ils ont souffert depuis ce temps, du climat, d'un hiver exceptionnel , des privations de toute nature , et surtout les tortures que leur imposaient la défaite , les malheurs de la patrie et l'absence de tout ce qu'ils aiment, est assurément impossible. Ils y ont cependant résisté , et nous les avons trouvés debout et fiers, heureux de recevoir la bonne nouvelle que nous leur apportions. Et jamais impression n'a été plus douce que celle de la joie que nous avons vue éclater sur leurs traits.
Nous les avons trouvés, en même temps, sympathiques à tout ce qui se passe en France. Il nous a été impossible, vous le comprendrez, de les interroger tous , comme nous l'aurions voulu. Dans cette seule journée, nous en avons passé en revue près de 40,000, et, partout où il y en avait à notre portée, nous avons voulu au moins les voir. Nous nous sommes adressés au plus grand nombre, nous n'avons entendu que très-peu de plaintes , malgré la légitimité que ces plaintes auraient eue, et pas une seule parole dissonante sur leur patriotisme; mais partout nous avons remarqué la confiance, l'amour du sol natal , et en même temps le sentiment de la grande leçon qui devrait profiter à la France.
Oui! c'est là, je le dis avec un triste orgueil, ce que nous avons pu recueillir dans les communications de chacun d'entre eux. Ils avaient compris quels étaient désormais les devoirs qui leur étaient imposés , et le premier de tous, celui qu'ils revendiquaient avec le plus d'ardeur, était la défense de l'ordre, des lois et de l'Assemblée souveraine qui les représentait. (Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)
Nous n'avons trouvé nulle part la trace d'une pensée factieuse ou discordante. Nous avons pu, en quittant nos malheureux compatriotes , leur donner l'espérance que bientôt ils auraient la consola-
Lion de revoir leur patrie, et que leur patrie, de son côté, leur ouvrirait les bras avec une légitime fierté, car ils ont souffert pour elle , ils se sont sacrifiés pour sa noble cause , et ce n'a point été la faute de leur courage si le drapeau qu'ils portaient si dignement a été un instant incliné par la défaite. (C'est vrai! c'est vrai!) Nous leur avons dit que l'Assemblée leur était aussi sympathique que le gouvernement, que nos cœurs étaient confondus dans une même pensée d'affection et de désir de leur repalriement. (Très-bien! très-bien!)
On avait fait courir parmi eux cette calomnie, résultant certainement des manèges et des intrigues de partis , qu'il ne s'agit pas aujourd'hui de dévoiler, mais qui, un jour, seront flétris devant l'histoire, on avait fait courir parmi eux cette calomnie que le gouvernement et l'Assemblée s'entendaient pour ne pas les faire rentrer en France. (Oh! oh!)
J'ai pu leur répondre que la correspondance du gouvernement était là pour protester contre ces odieuses inventions; que je n'avais pas passé un jour , interprète fidèle des sentiments unanimes de cette Assemblée, sans protester contre la résistance de l' Allemagne au rapatriement de nos braves soldats , et sans demander qu'ils nous fussent rendus. (Très-bien! très-bien!)
Ils vont revenir bientôt, messieurs, malheureusement pas aussi vite que nous le voudrions, car leur grand nombre, — et je n'ose pas en dire ici le chiffre, — rend l'évacuation relativement très-lente, mais ils peuvent être certains que nous y mettrons toute l'ardeur possible , et il ne dépendra pas du gouvernement qu'ils puissent souffrir du moindre retard volontaire.
J'ai reçu déjà, ce matin, de l'honorable général de Fabrice, un télégramme qui m'annonce que les 20,000 prisonniers destinés à servir en Algérie, après leur réorganisation, sont partis, et que, aussitôt après la ratification du traité de paix, les 40,000 ou 50,000 hommes qui sont le plus rapprochés seront expédiés en France.
Ils verront donc , dans un avenir prochain , la cessation de leurs longues souffrances; ils seront reçus par nous, messieurs, comme des citoyens qui ont noblement accompli leur devoir... (oui! oui!), et, je le répète, tous nous retrempant dans le malheur commun, nous serons bientôt dignes des jours meilleurs qui certainement nous sont réservés par Dieu. (Applaudissements. — Mouvement prolongé.)