PRONONCÉ LE 30 OCTOBRE
A la réunion des maires de la Seine, de Seine-et-Marne, de Seine-et-Oise et de l'Oise,
à l'Hôtel de ville.
Messieurs les maires,
La séance pourrait s'ouvrir naturellement après les généreuses paroles que vous venez d'entendre (celles de M. Etienne Arago); elle doit être consacrée à l'examen de notre situation et aux rapports faits sur les travaux qui doivent la déterminer; mais vous me permettrez de vous dire en quelques mots quel est le sentiment qui doit présider à cette réunion. Il a été très-clairement exprimé par M. ie maire de Paris. Ce sentiment, c'est celui de la solidarité dans la défense. Nous sommes unis par une même douleur patriotique, et j'ai le droit d'ajouter par les mêmes légitimes espérances. (Applaudissements.)
Quant à nos douleurs, qui pourrait les peindre? Il n'est pas de mot dans la langue humaine qui puisse être assez éloquent. Aussi, dans l'impuissance où je suis, j'aime bien mieux vous dire que ce qui fait à la fois la grandeur et la ressource de notre douleur patriotique, c'est que nous la supportons sans l'avoir méritée. (Applaudissements.) Nous sommes les victimes innocentes, mais viriles, de fautes que nous n'avons pas commises. J'en appelle non-seulement à ceux qui m'entendent, mais à tous ceux qui, au dehors, se sont plu à nous calomnier. Est-ce que nous avons voulu la guerre? Est-ce que c'est nous qui avons déchaîné sur notre pays tant de funestes calamités? Non, certes ; l'histoire impartiale ne fera pas à la France cette injure imméritée.
Non, depuis que la Révolution a fait luire sur elle les clartés souveraines de la raison, la France, par ses philosophes, par ses écrivains, par ses artistes, par ses hommes d'État, a proclamé une loi nouvelle, dont nous apercevons l'aurore bienfaisante, mais cachée encore par
un nuage de sang qui obscurcit nos regards : c'est la loi de la fraternité [applaudissements); de la fraternité qui ne s'enferme pas seulement dans le rayon étroit du pays, mais qui s'étend aux familles européennes, qui doit les grouper toutes dans un faisceau puissant, pour en faire disparaître les dominateurs et les tyrans, et ne laisser de place qu'à la volonté des peuples, qui se cherchent pour commercer, et non pour s'eutre-détruire. {Applaudissements.)
Voilà ce que la France a pensé, ce qu'elle a voulu, tant qu'elle a été maitresse d'elle-même. Je ne veux pas, vous en comprenez les raisons, reporter mes souvenirs vers une époque lugubre où tous ses droits lui ont été brusquement enlevés. II y eut, à ce moment fatal pour le pays, bien des erreurs, bien des malentendus, que nous devons déplorer sans récrimination ; mais j'en atteste les souvenirs qui sont présents à la mémoire de tous, ce que nous avons voulu, à cette époque, c'était raffermissement et le maintien de la paix. Ce mot fameux, qui ne pouvait être un mensonge, puisqu'il était prononcé par celui qui n'a jamais respecté la vérité (applaudissements),
ce mot : « L'Empire, c'est la paix ! » n'a été acclamé dans le pays que parce qu'il traduisait exactement le sentiment national.
La paix sans faiblesse, sans concession, sans l'abandon de ceux qui peuvent légitimement réclamer notre secours, mais la paix sans conquêtes au dehors, et surtout sans agitations stériles qui ne peuvent avoir pour but que de satisfaire de criminelles ambitions : voilà ce que voulait le pays, et, permettez-moi de le dire, il l'a suffisamment prouvé par sa conduite, son attitude, ses tendances et ses préférences non dissimulées. Je ne puis prendre de meilleur exemple que la prospérité inouïe qui a marqué les progrès de cette capitale et ceux de sa banlieue.
A une époque déjà éloignée de nous, on avait aussi en vue ces fortifications qui semblaient une sorte de défi à l'Europe-, mais, dans la pensée commune, elles ne devaient jamais servir à nous protéger. En effet, si nous avions été sages et libres, jamais il ne se serait rencontré dans le monde une armée qui eût osé se risquer à notre patriotisme. Eh bien! oui, Paris s'est épanoui dans le sentiment de sa force et dans son espérance pacifique; autour de lui, comme on vous le disait très-bien, ses fraîches et riantes campagnes n'ont jamais interrogé d'un regard l'avenir; ses enfants, grandissant sur ce sol, avaient toute confiance dans ceux qui gouvernaient le pays, et ils ne pouvaient croire qu'on pousserait jamais la folie et l'oubli du devoir jusqu'à le livrer à des avalanches telles que celles que nous voyons se déchaîner sur nous.
C'est ainsi que ces fortifications dont je parlais, à l'utilité desquelles personne ne pouvait croire, qui étaient détestées au fond du cœur
comme une gène imposée aux travaux de tous, ces fortifications ont été traitées avec une sorte de sublime dédain. Ne croyant pas qu'elles pourraient servir un jour à nous protéger, nous nous sommes mis les uns et les autres à les tenir en oubli; nous les avons entourées d'une ceinture de bâtiments pacifiques, d'usines, de charmantes villas. La population tout entière protestait ainsi de son sentiment et de son respect pour la paix.
C'est bien là ce que nous savons tous, et nous pouvons dire que, si la paix a été troublée, nous n'y sommes pour rien. Il y a deux choses qu'il importe sans cesse de rappeler, non pas pour fortifier nos courages, nous n'eu avons pas besoin, mais pour nous faire apercevoir la route dans laquelle nous nous engageons, je l'espère, avec sécurité.
La guerre n'est pas l'œuvre de la France, quoiqu'on l'ait dit : elle est l'œuvre de ceux qui ont trompé la France, pour ressaisir un pouvoir qui leur échappait.
Si je jette les yeux du côté de ceux qui nous la font avec une inexorable barbarie, je leur réponds, et je leur réponds bien haut, qu'ils trompent le monde quand ils affirment que, dans les secrets desseins de leurs hommes d'État, ils n'ont pas préparé notre perte. Ah ! certes, s'ils avaient eu devant eux un peuple vraiment libre, ils auraient été dans la nécessité de le respecter et surtout de l'imiter, et alors leurs desseins se seraient écroulés devant ce grand exemple d'un peuple libre et pacifique, qui ne veut pas attaquer ses voisins, mais qui est assez puissant pour les anéantir sur sa frontière, s'ils tentent de la franchir.
Nous avons été les victimes des crimes et des folies de ceux qui gouvernaient la France et de ceux qui dirigent la Prusse. Pris à l'improviste, alors que nous croyions être armés, et qu'en réalité nous manquions de tout ce qui était nécessaire pour repousser une formidable agression, nous avons vu, chose sans exemple dans l'histoire, s'évanouir en quelques jours, comme un brouillard, toutes nos ressources militaires. Ce qui nous semblait être des armées restait anéanti, brisé.
C'est à quelques chefs de notre armée, que nous n'avons pas besoin de nommer, que revient ce déshonneur sans nom; et, soyez-en sûrs, elle ressent avec toute la vivacité d'un cœur patriotique la douleur de voir, malgré ses efforts, ses rangs éclaircis, et 123,000 des siens rejetés du côté de la frontière comme prisonniers de guerre.
Qu'est-il arrivé de nous, de vous, messieurs les maires? Nous voyons, comme un redoutable ouragan, s'avancer les armées ennemies, et, quand elles ont fait tomber devant elles les rangs de nos braves soldats, elles s'avancent sur les villes sans défense; elles acca-
blent les villages de réquisitions; elles mettent à mort les magistrats municipaux et les pasteurs qui ne peuvent satisfaire leurs criminelles exigences; elles marquent leur passage par la violence, le meurtre et la rapine.
L'ennemi venait ainsi sous nos murs, faisant le vide, dévalisant vos maisons, vous condamnant à vous retirer devant lui, puisque, grâce à la criminelle défiance du pouvoir, vos mains étaient dépourvues des armes que vous auriez dirigées contre lui. Voilà les malheurs immenses qui nous accablent tous! Devant ces malheurs, nous n'avons pas faibli; nous sommes restés debout, et nous avons compris que nous pouvions nous relever, non-seulement en face de l'histoire, mais en face de ceux qui nous envahissaient, en faisant uniquement appel à la vertu civique, à ce qui restait au milieu de nous de vertu et de dévouement. (Applaudissements .)
Vous avez délaissé vos champs ravagés, vos foyers abandonnés, vos maisons détruites ; je puis vous en parler, car je les ai vus, et je n'ai pu retenir mes larmes à un spectacle aussi navrant. (Vive sensation.) J'ai traversé ces lieux, naguère florissants, aujourd'hui déserts. J'ai vu la chaumière du pauvre qui n'était pas plus respectée que la demeure du riche, et, en entrant dans ces maisons devenues aussi la proie de l'ennemi, j'ai saisi les dernières traces de l'absent qui avait fui devant les violences auxquelles il ne pouvait rien opposer. Mais, en venant au milieu de nous, il nous a apporté son courage, sa résignation, la détermination de vaincre ou de périr (u/ug approbation), car c'est là notre mot d'ordre, et vous l'avez fortifié par votre présence.
Vous êtes venus, nous vous avons accueillis avec joie. Vous avez compris qu'en franchissant l'enceinte de la ville de Paris vous étiez notre honneur et notre consolation. Cette grande cité, le rendezvous de toutes les forces sociales, n'a de vigueur qu'autant qu'elle étend ses artères au dehors pour y puiser, avec la substance qui la nourrit, la force morale qui sans cesse sert à la revivifier. Dans un commun malheur, une hospitalité commune vous était due ; vous êtes aujourd'hui nos frères du dedans comme nous étions hier vos frères du dehors. (Applaudissements.) Cependant votre présence à Paris soulevait un grand problème que le despotisme aurait considéré comme insoluble, ou dont il se serait servi comme dun instrument de corruplion et de désolation.
Deviez-vous être confondus dans la population qui vous tend les bras? Il a paru meilleur de vous garder au milieu de nous et de conserver à chacun vous de son individualité municipale; c'est ainsi que les uns et les autres nous avons compris cette hospitalité. Des délégués sortis de votre sein ont représenté dans cet exil cruel la patrie absente.
Nous avons aujourd'hui l'honneur de les réunir ici. Ils vous feront entendre les rapports de leurs travaux ; celui de l'assistance , celui de la garde nationale, celui des écoles, celui du travail administratif.
Les rapports des chefs militaires sont là pour apprendre que les soldats civiques de la banlieue ont été les premiers au feu, les plus intrépides éclaireurs aussi , car ils connaissent les chemins par lesquels passent les ennemis qui foulent notre sol. En les accueillant, ces soutiens delà France et de la République, on a fait un acte de bon sens, je dirai même d'égoisme militaire. Car leur patriotique concours a été pour nous une force de plus.
Quant aux écoles, est-il rien de plus digne de sollicitude que ces jeunes enfants arrachés au foyer paternel, privés de leurs camarades ordinaires, livrés à toutes les chances de la grande ville?
Si on les avait confondus dans cette grande foule, peut-être les aurait-on compromis ; mais non, vous les avez conservés sous votre aile, et, avec une tendresse toute maternelle, vous les avez pour ainsi dire couvés, n'en laissant échapper aucun du cercle de vos regards, afin qu'aucun n'eût à souffrir. Grâce au patriotisme intelligent de M. le ministre de l'Instruction publique, vos écoles sont rouvertes, et dans ces souffrances de l'exil, au sein de cette ville assiégée, nous voyons s'exercer les vertus les plus modestes et les plus utiles. Les instituteurs et les institutrices continuent leurs leçons, et l'enfant désolé, redevenu joyeux comme tous ceux qui accomplissent leur devoir, se laisse tout doucement consoler, pour mieux consoler ses parents.
Enfin, et cela n'a pas été certainement la partie la moins ardue de la tâche, vous vous êtes efforcés de ne laisser aucune misère qui ne fût soulagée. Il a fallu pour cela, il faut encore et il faudra toujours, avant d'avoir raison de l'ennemi, des prodiges d'intelligence et d'abnégation. Rien n'est au-dessus de ce que peut faire un peuple livré à lui-même, quand il a le sentiment de sa propre grandeur.
Ce qu'ont fait MM. les maires de Paris est au-dessus de tout éloge, et, si je vous disais que vous les dépassez, j'établirais peut-être entre vous une émulation qui ne serait pas opportune. Mais ce que je dois dire, et je ne saurais les mieux louer, c'est que les uns et les autres sont dignes du mutuel exemple qu'ils se donnent. (Applaudissements.)
Vous vous êtes évertués à combattre, à consoler, à fortifier; vous avez conservé pour cela votre indépendance administrative et municipale , et vous avez donné ainsi une fois de plus l'exemple de celte grande vérité, que c'est dans la vie civique que l'homme se fortifie pour accomplir le plus difficile devoir.
Maires de la banlieue, vous êtes restés avant tout des citoyens français, et, quand je dis des citoyens français, je veux dire des