IV
mon compte, je suis tout porté à le croire. Il faut pourtant que l'on en administre des preuves matérielles si Ton veut que la conviction opposée ne fasse pas de prosélytes. C'est par les fruis aujourd'hui que l'arbre doit se juger. Les gouvernements européens disposent des trésors et des bras de plus de 250 millions d'hommes, c'est-àdire d'une population vingt fois plus grande que ne l'était celle des Étals-Unis lorsqu'ils ont commencé à exécuter leur système de communication. Le pays qui réclame leurs soins n'est pas quatre fois aussi étendu que celui qui est actuellement couvert par les Etats et les territoires organisés. Les milliards qu'ils se procurent si aisément pour la guerre, c'est-à-dire pour détruire et pour tuer, ne leur manqueraient pas pour des entreprises créatrices. Ils n'ont qu'à vouloir, et toutes les nations européennes se confondront tellement d'intérêts, de pensées et de sentiments, seront tellement rapprochées et mêlées, que l'Europe tout entière sera comme une seule nation, et qu'une guerre européenne sera réputée sacrilège à l'égal d'une guerre civile. En ajournant plus longtemps ces utiles travaux, ne donneraient-ils pas raison à ceux qui prétendent que la cause des rois est inconciliable avec celle des nations '. »
Cette remontrance sévère semble avoir porté. Dans la session dernière, les conseillers de la couronne laissèrent entrevoir le programme de vastes projets destinés à renouveler la surface du pays. Ils demandèrent pour leur réalisation la permission de disposer de l'excédant des impôts et de la réserve de l'amortissement. La Chambre parut s'associer à leur;; espérances et à leurs efforts, et dès lors l'attention publique fut plus que jamais appelée sur toutes les grandes questions d'économie sociale que soulève la mise à exécution de ces importantes améliorations. Nous voici à la veille de les entendre agiter à la tribuue. Le ministère a donné pour champ de bataille à la discussion un projet de loi dans lequel il propose la construction d'un réseau de chemins de fer de onze cents lieues, et de neuf cent cinquante-cinq lieues de canaux, devant coûter, les chemins de fer un milliard, les quatre canaux quatre cent quatrevingt-dix millions.
Oui peut prévoir les résultats de si gigantesques entreprises? Qui peut assigner des limites à la prospérité industrielle et agricole, aux progrès scientifiques de la France, quand une fois elle sera pourvue de ces immenses moyens de communication, faisant circuler dans toutes les parties de son territoire l'activité matérielle et la pensée, avec cette miraculeuse rapidité du sang qui renouvelle incessamment la vie sur tous les points de l'économie humaine? Nul ne saurait dire
1 Lettres sur l'Amérique du Nord, t. II, p. 105.
quelle impulsion donneront aux sociétés futures ces leviers inconnus d'une force jusqu'ici latente. Mais à juger ce qu'ils peuvent produire par les changements qu'ont opérés sous nos yeux des révolutions bien moins radicales, il est permis de prédire aux générations qui recueilleront les fruits de ces travaux, des progrès inouïs dans les voies de l'égalité et du bien-être. Seulement, pour employer sagement l'ardeur et les ressources dont nous usons, il importe d'éviter l'entraînement d'un fol enthousiasme. Ce n'est pas le tout de concevoir, il faut exécuter. Or, la distribution des bras et des capitaux est moins facile que le tracé d'un système de navigation et de viabilité. Elle est soumise à des règles de prudence, disons-le, à des principes d'économie et de droit public, sans l'observation desquels elle pourrait devenir, sinon fatale, au moins onéreuse. La recherche de ces règles préoccupe tous les esprits sérieux. Nous avons cru pouvoir nous en inquiéter à la mesure de nos forces et dans les bornes de notre spécialité. Nous ne nous flattons pas de jeter une vive lumière sur d'aussi difficiles problèmes. Mais nous revendiquons comme un droit qui nous est cher, la faculté d'exprimer librement notre opinion sur tout ce qui touche à la gloire et au bonheur de notre pays.
Or, en laissant à part les discussions de priorité entre les différentes lignes, de convenance entre les différents tracés, on rencoutre une première et capitale difficulté qui domine toute la matière; à qui sera confiée l'exécution des travaux, à l'État ou à des compagnies soumissionnaires? L'État a pour lui le privilège de la conception : il dispose d'une puissance énorme; il a sous la main un corps organisé, aussi remarquable par ses lumières que par sa probité; il a de plus un intérêt immense à ne pas se dessaisir, au profit de la propriété privée, des lignes de communication qui doivent être comme les artères de l'empire. D'un autre côté, les compagnies offrent l'avantage de soulager le budget de charges considérables, de prendre sur elles la responsabilité d'une expérience à faire, surtout de procurer une économie fort grande dans la confection des travaux. Il faut aussi convenir que leur intervention serait pour toutes les in 'us tries privées un stimulant bien plus énergique que celle de l'État. Poussées par leur intérêt à conduire rapidement à leur terme les ouvrages qu'elles entreprendraient, elles les achèveraient dans le délai le plus rapproché et au plus bas prix possible. Enfin elles dévelop eraient en France l'esprit d'association, qui est un des agents les plus puissants de notre civilisation, et que la législation doit favoriser comme un germe précieux.
Les premières considérations ont prévalu dans la pensée du gouvernement. Le ministre en a donné, dans son exposé de motifs, plusieurs raisons qui méritent une attention sérieuse. Il a peut-être tu
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la meilleure. Le gouvernement accepte le fardeau de ces grandes créations par un secret besoin de faire acte de vigueur, et de ne pas se laisser déborder par les forces parallèles qui l'environnent. Il est en effet dans l'essence des pouvoirs d'aborder, autant que possible, le mouvement qu'ils sont appelés à diriger. C'est pourquoi, sous le régime despotique, les progrès d'une nation sont si rapides quand elle est commandée par un homme de génie. Les complications du système représentatif rendent plus difficile et plus rare l'action exagérée de l'autorité souveraine. Néanmoins, aucun des mille pouvoirs qui se meuvent dans ses cercles concentriques n'échappe à sa loi naturelle, à l'exercice complet de son activité. A plus forte raison en est-il ainsi de celui qui, le plus élevé, a le glorieux avantage de donner l'impulsion à tous les autres. Quelles que soient d'ailleurs la faiblesse et l'incertitude de ses vues, il obéit à son instinct d'expansion. 11 tient pour menaçant et cherche à comprimer tout mouvement qui ne vient pas de lui, et s'il n'espère le réduire, il aime mieux s'y associer et le dominer que de le voir s'accomplir en dehors de sa sphère d'action.
Tel a été le motif impérieux auquel le gouvernement a cédé. Il a nettement compris qu'il n'était plus possible de refuser à l'opinion l'exécution des travaux qu'elle réclame, et d'un autre côté, qu'en appelant l'industrie privée à cette grande œuvre, en permettant aux compagnies de se former dans un but aussi gigantesque, il créait des centres de puissance qui, plus tard, pourraient le dépasser. Cette vue est juste, et loin de nous affliger de la découvrir au fond de la résolution hardie que prennent les dépositaires du pouvoir, nous y trouvons une occasion d'admirer l'ascendant de la pensée publique, qui, mûrie par un long et insensible progrès, oblige le gouvernement à se faire novateur, et à chercher ses conditions d'existence dans les améliorations bienfaisantes qui tourneront au profit de la nation et de l'humanité.
Selon nous, ce besoin d'être fort est la raison déterminante qui engage l'Etat à se proposer lui-même comme entrepreneur des chemins de fer et des canaux. On en a cependant donné en son nom quelques autres non moins graves. 11 faut, a dit le ministre, que l'autorité demeure toujours maîtresse des grandes lignes de communication; l'intérêt politique l'ordonne, l'intérêt économique y est aussi engagé. Les dépenses que nécessitent les travaux projetés imposeraient aux compagnies un tarif élevé, que les frais de transport pour les marchandises ou les voyageurs resteraient à peu près les mêmes qu'ils sont aujourd'hui.
L'Etat peut se résigner à des sacrifices que l'élan de la prospérité générale compense largement. 11 peut aussi modifier ses tarifs suivant
l'exigence des localités et des temps. Rien de semblable n'est possible avec l'intervention des compagnies. L'expérience du vicieux système mis en vigueur par les lois de 1821 et de 1822 pour la confection des canaux, ne doit pas être perdue. En associant la propriété privée aux bénéfices des entreprises, la législature a immobilisé les conditions auxquelles le pays en jouit. Enfin il esta craindre que ces vastes opérations n'excèdent les forces des compagnies. L'esprit d'association n'a point encore produit en France les merveilles qu'il a réalisées en Angleterre et surtout au delà de l'Atlantique. Ce n'est pas l'audace, c'est la ténacité qui nous manque. Les concessions pourront se multiplier; la plupart demeureront stériles, et le commencement d'exécution qu'elles auront reçu n'aura servi qu'aux immorales spéculations de l'agiotage. Du reste, si l'État s'empare du monopole des grandes lignes, il laisse aux compagnies les lignes plus courtes et les embranchements. Aucune des objections précédentes ne peut en effet leur être appliquée. L'élévation des tarifs aurait moins d'inconvénient pour de faibles distances; la somme des capitaux nécessaires à leur confection étant beaucoup moins considérable, on n'aurait pas à redouter l'abandon des travaux pour cause d'épuisement. Il est donc possible de combiner à la fois les deux systèmes, et d'expérimenter ainsi un sujet inconnu, en laissant la charge la plus forte, la responsabilité la plus haute, l'avantage le plus grand, à l'État, qui est à la fois le plus riche, le plus intéressé à bien faire, le mieux dégagé de tout esprit d'égoïsme et de cupidité.
L'exposé des motifs développe ces arguments sans trop les approfondir et avec une confiance presque aveugle dont on a le droit de s'étonner en se reportant aux doctrines économiques enseignées par les maîtres de ces mêmes hommes qui tiennent maintenant le sceptre, et longtemps répétées par eux comme le dernier mot de la science gouvernementale. C'est dans le sein de leur école que se forgeaient les traits les plus redoutables contre l'action quelconque des pouvoirs; on y proclamait la vertu efficiente de l'individualisme appliqué dans toute sa latitude aux efforts de la société sur la matière, on allait jusqu'à bannir à l'égal d'un fléau des mesures de prévoyance et de direction dès qu'elles venaient d'en haut, dès qu'elles pouvaient amener une organisation garantie parles pouvoirs publics; et si l'on se résignait à tolérer un régime constitué, on se donnait la satisfaction de protester philosophiquement contre cette dégradante nécessité en appelant Gouvernement ulcère la forme dans laquelle les ressorts de notre liberté native sont forcément comprimés.
Les choses ont depuis bien changé de face. Les savants ont vécu. Les bancs de l'école sont devenus des sièges ministériels. Ces fruits du pouvoir, si amers quand ils ne les goûtaient pas, ont acquis pour
eux une saveur de possession qui a modifié les conditions de leur intelligence, et voilà les disciples de Say qui renient leur maître et qui brisent audacieusement avec le philosophisme du dix-huitième siècle.
Cette conversion et surtout le peu de façon qu'ils prennent pour l'expliquer nous semble un progrès véritable. L'agression violente et aveugle contre le principe de l'autorité a fait son temps-, et nous sommes parvenus à ce degré de force qu'il n'y a plus pour nous obligation d'être injustes afin de conserver nos franchises. Nous pouvons donc sans danger refaire les théories et reconnaître comme une légitime et sage institution une puissance publique, fruit d'une libre élection investie de prérogatives dont l'intérêt général est la source, résumant en elle les sentiments, les besoins, l'esprit de la nation d'où elle émane, et chargée par cela même du fardeau d'attributions nombreuses et variées. Aussi nous acceptons dans toute leur étendue les prémisses que pose assez confusément le ministre du Commerce. Nous ne contestons pas au gouvernement le droit de se mettre à la tête des entreprises , de les accaparer dans un but économique ou politique; nous sommes même au fond assez près de ses conclusions, tant nous croyons que l'abus qu'il pourrait faire de sa force trouverait un correctif énergique dans l'improbation de l'opinion publique, au besoin dans ses résistances. Cependant, après avoir rejeté l'espèce de fin de non-recevoir avec laquelle certains publicisles écartent l'État du concours, après avoir nettement établi la question, nous voyons quelque utilité à pénétrer plus avant dans l'examen de ces difficultés et à dire les conditions auxquelles l'État peut se charger exclusivement de la confection des grandes lignes de viabilité et de navigation.