IV
associe très-courageusement; elle demande à marcher; elle ne sera pas la moins résolue. Serons-nous assez forts pour percer la ligne? .le ne le sais. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il faut le tenter et faire à l'ennemi le plus de mal possible. Et c'est précisément à la veille de ce retour aux cruels sacrifices que je me demande avec tristesse quel démon fatal aveugle les hommes au point de les rendre inaccessibles à la raison et à l'humanité. Peut-on, comme beaucoup l'essayent, nous accuser de manquer de bon sens et de ne pas savoir nous résigner en n'abandonnant pas les provinces qui nous échappent? Non, car nous les défendons comme attachées à nous par la volonté énergique de leurs habitants. Nous luttons contre cette théorie d'un autre âge qui fait des hommes des bêles de somme dont on dispose au gré du caprice d'un maître. C'est pour empêcher cette iniquité que nous combattons; c'est pour la consommer que la Prusse nous pille, nous ravage et nous égorge. Mais il est inutile d'insister sur ces considérations, sans valeur aux yeux d'un ennemi pour lequel il n'y a de morale que la force, et de l'Europe qui paraît décidée à se retrancher dans son inertie. Il ne faut se préoccuper que de ce qu'il y a de pratique et de possible. Etant bien entendu que l'Europe reste insensible à notre sort, et qu'atterrée par l'ascendant guerrier de la Prusse, elle ferme imprudemment les yeux sur les conséquences inévitables de notre sacrifice, il faut se rattacher à ce qui est actuellement réalisable, et voir s'il n'est pas possible de tirer parti des seules données qui vous restent. Or, je ne vous le cache pas, j'ai été vraiment touché des observations renfermées dans votre dépêche du 7, et, sans rien retrancher de ce que je vous écrivais sur la nécessité de n'accepler de conférence qu'à la condition d'y faire comprendre toutes les questions litigieuses qui divisent l'Europe, je pense que le moment est venu de prendre et de proposer un parti décisif pour essayer d'opposer une digue au double torrent qui nous menace, et qui, après avoir renversé la puissance de la France, bouleverserait l'Europe occidentale au profit d'ambitions que le succès rendrait insatiables.
Dépêche du 18 décembre 1870.
A Monsieur de Chaudordy.
Nos communications par ballon sont si incertaines, si incomplètes, que je tremble toujours que nos dépêches ne vous arrivent pas, et cette crainte s'aggrave singulièrement dans les circonstances décisives où nous sommes. C'est hier soir que me sont parvenues vos deux dépêches datées de Bordeaux des 10 et 12 décembre et m'annonçant l'insistance de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche et de l'Italie pour notre présence à la conférence, l'opinion conforme de Gambetta, la démarche faite au nom du Saint-Père, suivie du refus du roi de Prusse. Ces dépêches n'ont pu être déchiffrées qu'à dix heures. Je les ai tout de suite portées au conseil, en avertissant M. Rampon de tenir un ballon à ma disposition. La discussion, je n'ai pas besoin de le dire, a été longue et animée. Vous savez qu'interrogé une première fois par vous sur la question de savoir si nous devions être représentés à la conférence, j'avais pensé que, sans repousser cette idée, nous devions poser comme condition sine qua non, 1° la faculté de débattre les difficultés qui divisent actuellement l'Europe; 2° un armistice avec ravitaillement, nous permettant de convoquer une Assemblée. J'avais fait cette réponse sans consulter le conseil. Deux jours après, cependant, il a pleinement approuvé ma conduite, sauf une voix de minorité. En recevant le 15 votre dépêche du 7, j'ai senti la nécessité de modifier ce que ma première résolution pouvait avoir de trop absolu, et je vous ai dit : Consentons à être représentés à la conférence sans réclamer la faculté préalable d'y discuter nos affaires. Mais obtenons des cinq membres l'appui d'une demande de quinze jours d'armistice avec ravitaillement. Avant de faire partir la dépèche reu fermant ces instructions, j'ai consulté le conseil, qui m'a donné son approbation. C'est dans cette situation que votre dépêche du 10 et du 12 nous a trouvés hier. Elle est plus pressante et plus explicite. Elle indique nettement l'accord des quatre puissances pour nous presser d'assister à la conférence. Il est vrai qu'elles ne prennent aucun engagement; mais elles laissent entendre que la conférence une fois ouverte, il y sera forcément question de nous, et qu'elles agiront de manière qu'il en soit question. Ce dernier point est fort grave. Car ce qui nous préoccupait surtout, c'est qu'on nous appelât pour nous faire entrer par une petite porte,
et peut-être contester nos pouvoirs. Il faut qu'il soit bien entendu que nous y assistons comme puissance cosignataire des traités de 1856, ayant les droits que confère ce caractère et pouvant débattre toutes les questions qui en découlent. L'Angleterre, qui paraît avoir été la première à nous inviter, et qui a l'intérêt le plus direct à ce que nous acceptions, doit vous édifier complètement à cet égard. Je dois dire que le ton de votre dépêche nous fait présumer que vous êtes déjà édifié à présent, et que nous n'avons à redouter ni surprise ni querelle de détail. Dans de telles conditions, nous cédons au désir qu'elle veut bien exprimer et dont, pour ma part, je lui suis reconnaissant; nous sommes prêts à nous aboucher avec nos cocontractants. Mais c'est ici que se présentent trois points importants, indispensables à bien préciser: 1° le lieu de la réunion; 2° le délai des négociations; 3° le choix du représentant de la France. — Le lieu de la réunion. — Vous m'aviez parlé de Bruxelles ou de Londres. J'aimerais beaucoup mieux Bruxelles ou Berne; mais Bruxelles est plus central, et cette raison doit le faire préférer. Il me semble qu'il ne peut guère y avoir d'hésitation sur ce point, pourvu qu'on ait le consentement de la Belgique à nous donner l'hospitalité. Je crois quelle la donnera avec plaisir, mais nous avons besoin d'être informés au plus tôt à cet égard. — Le délai des négociations. — Ce point a principalement préoccupé le conseil, et ceux de ses membres qui combattaient l'idée d'assister à la conférence soutenaient que nous n'en aurions pas le temps avant les graves événements qui amèneront la délivrance ou la chute de Paris. En terminant hier mes trois lignes d'instruction, je vous disais : Nous avons reculé notre limite du 15 décembre, nous pouvons tenir un mois , et je crois que si l'esprit de la population se maintient à la hauteur morale où il s'est placé, cette entreprise sera facile. Or, nous avons beaucoup de raisons de croire que l'ennemi aura de la peine à subir ce retard. Nous allons l'attaquer durement, lui tuer certainement beaucoup de monde, et peul-être le forcer.
La nouvelle des héroïques efforts de l'armée de la Loire doublera notre énergie ; nous voulons être dignes de ces vaillants soldats, et si nous y parvenons, nous triompherons. Cette admirable population parisienne le comprend; elle souffre cruellement, mais elle n'est pas disposée à faiblir; elle ira jusqu'au bout de son dernier morceau de pain. Nous avons clone, à partir d'aujourd'hui, trois grandes semaines avant l'époque où il faudrait s'arrêter pour ne pas risquer une famine, faute de pouvoir se ravitailler en fin de siège. La semaine prochaine notre armée livrera une grande bataille, et nous espérons qu'elle sera heureuse. Pendant ce temps, il faut redoubler d'efforts pour les négociations. Notre adhésion à la conférence ne change
rien à nos bases : armistice avec ravitaillement, convocation d'une Assemblée. Nous ne les avons modifiées qu'en un sens : nous consentons à aller à la conférence sans cette condition préalable. Mais eu dehors du projet de conférence nous ne cessons d'y insister, et nous saurons gré aux puissances neutres de nous la procurer, comme elles l'ont proposé. — Reste la troisième question, le choix de la personne qui nous représentera. — Je reconnais avec vous qu'il y aurait avantage à ce que je fusse chargé de ce fardeau; mais, je l'avoue, je suis épouvanté de son poids ; j'assumerais une bien grande responsabilité, et j'aurais peur d'être au-dessous de ma tâche; et cependant je sens que je défendrais énergiquement l'honneur et les intérêts de ma chère patrie, et que j'aurais plus que personne la connaissance de tous les précédents depuis le 4 septembre; mais ici deux difficultés se présentent : d'abord on me dit que je suis utile ici ; que mon départ serait partout interprété comme un symptôme d'abandon des opérations militaires; tel a été l'avis énergiquement soutenu par quelques-uns des membres du conseil; sur ce point, les autres hésitent, en disant cependant que si quelqu'un y va, ce doit être moi. Mais ensuite, et c'est là l'objection la plus grave, comment y aller? Nous ne pouvons pas demander un sauf-conduit à la Prusse. Je vous disais hier soir que les neutres devaient lever cette difficulté • il me semble que la Russie l'a déclinée; mais l'Angleterre, l'Italie et l'Autriche, qui nous demandent à la conférence, ne peuvent-elles p?is se charger de ce préalable? Si un envoyé quitte Paris, il faut qu'il ïc fasse ostensiblement et dignement; pour cela, il ne peut partir ni en ballon, ce qui ressemblerait à une aventure, ni en sollicitant un sauf-conduit à Versailles, ce qui, dans l'état des choses, serait une humiliation. Voyez donc ce qu'il y a de possible et faites-le-moi savoir. Le temps devient beau; j'espère que les pigeons pourront nous venir; ne nous les ménagez pas; faites savoir de vos nouvelles à M. Faidherbe. Je suis fort heureux de le savoir investi d'un commandement. Multiplions tous nos efforts; que l'ennemi soit menacé sur son flanc, sur sa ligne de communications; qu'aussitôt que Chanzy sera reposé, il attire avec lui tout le disponible de l'Ouest pour arriver par Chartres. Nous allons de notre côté frapper fort. Nous sommes pleins d'espoir.
Dépêche du 9 janvier 1871.
A M. DE CHAUDORDY.
Cher Monsieur,
J'ai reçu hier soir, par un pigeon qui enfin nous est arrivé, vos dépêches des 21, 26, 29 décembre. Les nouvelles militaires et de politique générale qu'elles contenaient m'ont comblé de joie, car elles me prouvent que, Paris tombant, la France serait encore debout pour combattre et repousser l'étranger. Mais il faut que Paris soit sauvé; l'ennemi déploie sur lui toutes ses fureurs. Après avoir depuis huit jours écrasé nos forts de ses bombes, il a depuis jeudi commencé le bombardement de la ville, tirant de préférence sur les hôpitaux, les églises, les ambulances, les écoles. Nous avons eu cette nuit une pluie d'obus sur le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint- Jacques. Un grand nombre de personnes ont été tuées dans leur lit, des enfants dans les écoles; et tandis que les mères éperdues les emportaient sanglants dans les caves où elles tâchaient de les soustraire à ce supplice, les Prussiens, tranquillement abrités par les épaulements de Meudon et de Châtillon, continuaient leur œuvre L'indignation et la colère sont grandes. Malheureusement, la direction militaire semble frappée d'atonie. Elle combine, délibère et ne résout rien, et nos jours se passent, et nous approchons du terme fatal. Il n'aura pas dépendu de vous qu'en ce qui me concerne j'aie pu essayer de défendre notre cause au tribunal de l'Europe; et je suis vraiment touché que mes amis de Tours et vous m'ayez fait l'honneur de me charger d'une telle mission. Elle m'aurait effrayé. Je sens trop mon insuffisance pour qu'il en soit autrement. Mais j'y aurais apporté un sentiment très-énergique de notre droit et une fermeté convaincue à le soutenir. Je vous remercie donc de vos démarches près de lord Lyons, et je ne suis pas insensible à l'acceptation qui a été faite de ma personne. Seulement je regrette que lord Granville et M. de Brunow n'aient pas cru possible d'aller plus loin et d'imposer à la Prusse le sauf-conduit qu'elle m'engage à aller cherchera Versailles; M. de Bismarck sait fort bien que je n'irai pas l'y solliciter. La querelle des parlementaires qu'il soulève est un bien mauvais prétexte, souvent produit, toujours réfuté, notamment il y a quelques jours. 11 s'est plaint qu'on ait tiré sur un officier ; notre enquête a démenti le fait, mais elle a prouvé que les sentinelles prus-
siennes en étaient coutumières. J'ai fait parvenir au chancelier le procès-verbal constatant que trois fois et tout récemment nos parlementaires avaient essuyé leur feu. C'est d'ailleurs une bien petite question à propos d'une très-grosse. La soulever, c'est prouver qu'on ne veut que colorer un refus, ou ce qui est pis, le désigner sous une fausse apparence de consentement. Je ne demanderai donc pas un sauf-conduit; je l'attendrai. S'il m'est donné par l'intervention de l'Angleterre, j'en userai, mais à la condition qu'on cesse cet abominable bombardement sur ma pauvre ville de Paris. Je ne veux pas la laisser exposée à ces coupables violences. Que M. de Moltke canonne les forts et les prenne s'il le peut, rien de mieux; mais qu'il profite des ombres de la nuit pour égorger dans leur lit les femmes et les enfants, c'est là un procédé barbare et que je dénonce à l'indignation de l'Europe. Je vais à la hâte tracer quelques lignes en ce sens, et le gouvernement y mettra sa signature. Je vous serai fort obligé de l'envoyer à nos agents, pour qu'ils saisissent les gouvernements auprès desquels ils sont accrédités. Probablement cette prostestation restera sans écho. Nous aurons rempli notre devoir, et tôt ou tard justice nous sera rendue. En attendant, je vous approuve tout à fait de n'avoir point donné à M. Tissot mandat de nous représenter à la conférence. Si quelqu'un devait y aller à ma place, ce serait vous. Mais il vaut mieux encore que cette place reste vide tant que l'Europe ne m'aura pas permis de l'occuper dignement. Insistez donc, je vous prie, auprès des représentants des puissances à Bordeaux pour qu'elles nous facilitent l'accomplissement de notre tâche. Qu'elles pèsent sur la Prusse pour obtenir qu'elle en finisse avec ses mesquines difficultés. Tant qu'elle nous les oppose, c'est notre honneur qu'elle nous convie à écarter, et nous ne pouvons faire un tel sacrifice.
Je vous écris bien à la hâte et au bruit des bombes qui éclatent sur Saint-Sulpice, l'Odéon, le Val-de-Grâce. Ce malheureux quartier va passer une nuit de désastre. J'en aile cœur brisé et l'âme soulevée de colère.
Dépêche du 16 janvier 1871.