DEPECHES
Dépêche du 16 novembre 1870.
A Monsieur Gambetta.
Nous nous préparons à l'offensive-, je pense que le général vous aura parlé de ses opérations militaires. Je ne vous en dis rien par cette raison. Quant aux négociations , elles demeurent ce que les a laissées le refus de ravitaillement. Ce que j'ai lu dans les journaux anglais me fait croire à la continuation d'une action européenne. Nous l'attendons en agissant. L'honneur ne nous permet pas de nous arrêter. C'est aussi le seul vrai moyen d'arriver à un arrangement honorable et par cela à la réunion d'une Assemblée que nous appelons de tous nos vœux, mais que nous voulons dans des conditions de liberté qu'excluait absolument le non-ravitaillement. Paris souffre. Il n'en est pas moins résigné et courageux. Les classes élevées donnent l'exemple du patriotisme et du désintéressement. Il y a une grande et très-naturelle tendance vers la paix, mais personne ne la voudrait dans des termes humiliants.
Dépèche du 19 novembre 1870.
A Monsieur Gambetta.
Vous me demandez ce que nous avons décidé pour la convocation d'une Assemblée sans armistice... Elle présenterait, il faut en convenir, d'immenses avantages, surtout en ce qui nous concerne. Elle nous permettrait de remettre à d'autres le gouvernail qu'il est si
difficile de tenir. Aussi ai-je, dans le conseil, fait valoir très-énergiquement les arguments qui militent en faveur de ce système : une raison dominante me déterminait. Nous étions depuis vingt jours absolument privés de nouvelles des départements. Les Prussiens répandaient les bruits les plus alarmants. Je voyais un si énorme intérêt à vous donner la main, que je concluais à la convocation d'une Assemblée, principalement pour me mettre en communication avec vous : j'y voyais un moyen puissant de corroborer la défense. Néanmoins je subordonnais mon opinion aux nécessités militaires, et je déclarais ne plus insister, si le général estimait que la résistance n'était plus possible avec la convocation de l'Assemblée. Le général a été sur ce point tout à fait affirmatif, et cette raison a entraîné tout le conseil... Tenez donc pour constant : 1° que nous désirons avec ardeur la convocation d'une Assemblée; 2° que nous la convoquerons aussitôt qu'il sera possible ; 3° que ce possible sera un armistice avec ravitaillement. Jusque-la nous lutterons.
Dépêche du 23 novembre 1870.
A Monsieur Gambetta.
Nous allons agir énergiquement, mais la limite extrême de nos subsistances est du 15 au 20 décembre; il faut quinze jours au moins pour ravitailler Paris, il faut donc lui laisser ce délai. Prenez cette limite pour base de vos calculs. Jusqu'ici l'esprit est bon , malgré les attaques violentes des clubs; mais plus nous irons, plus les difficultés s'accroîtront.
24 novembre 1870.
Le général vous donnera certainement ses instructions militaires; je ne puis usurper son domaine. Il me semble cependant qu'une concentration puissante de forces doit être opérée par vous avec le plus de rapidité possible. Nous touchons à la crise suprême. Quelle que soit notre abnégation, nous ne pourrons échapper à la nécessité de manger, et, comme je vous l'ai écrit, notre limite est au 15 décembre. A ce moment, nous aurons encore devant nous un stock de vingt jours environ, c'est-à-dire ce qui est nécessaire d'une manière absolue pour se ravitailler. Il faut d'ici là être débloqués. Nous allons
y travailler vigoureusement. D'ici quelques jours nous agirons. Tout se prépare dans ce but. Notre situation intérieure est bonne, malgré la violence des clubs. La population souffre avec un réel courage. Elle est cependant inquiète, enfiévrée; l'anxiété des subsistances n'a pas commencé sérieusement, mais elle est proche. Tous ces motifs nous dictent une détermination inévitable que votre concours aidera puissamment. J'ai foi dans le succès.
26 novembre 1870.
En fait d'opération de guerre , je n'ai qu'à vous préciser et à vous répéter ce que vous a transmis le gouverneur. Vous connaissez son plan et son jour. Rien n'est changé. Les mouvements de troupes sont commencés. Quatre mille gardes nationaux des bataillons de guerre ont été envoyés aux avancées. Ils s'y sont bravement battus. La victoire d'Orléans a ranimé les courages. Je crois que les troupes feront vaillamment leur devoir. Du reste, il est temps : l'alimentation devient plus difficile. La population est inquiète, souffrante, travaillée par des ambitieux qui ne cherchent qu'un moyen de satisfaire leurs méchantes passions. Les clubs continuent leurs violences; ils protestent contre les sorties de la garde nationale, et annoncent hautement l'intention de renverser le gouvernement. Ces faits n'ont rien d'étonnant. Ils se produisent souvent à la fin d'un siège, et il est vraiment miraculeux que dans une ville comme Paris ils n'aient pas plus d'intensité. En somme, je ne change rien à ce que je vous ai dit sur la limite extrême de notre effort. Nous ne la dépasserons pas, si nous pouvons l'atteindre. C'est donc sur elle que vos yeux doivent être fixés. Je vous demande toujours des nouvelles de la Bretagne, de l'Ouest, du Midi, du Nord. Nous ne savons rien.
Dépêche du 16 décembre 1870.
A Monsieur Gambetta.
Nous avons, mon bien cher ami, passé de cruelles journées depuis le 2 décembre ; entièrement privés de vos nouvelles , recueillant les récits les plus alarmants, instruits par la lettre de M. de Moltke, par des bruits d'avant-postes, par les grossières railleries de pigeons apocryphes, instruits, dis-je, des échecs de l'armée de la Loire, nous
étions disposés à prêter créance aux articles désespérants des journaux allemands, lorsque hier nous sont arrivés trois pigeons qui, entre autres dépêches, nous ont apporté les vôtres du 26 novembre, du 4 et du 11 décembre. Je ne puis aujourd'hui vous y répondre avec détail. J'ai dû écrire longuement à M. de Chaudordy, et vous savez comment se passent nos journées. Je ne veux pas cependant que le ballon de ce soir parte sans un mot de moi qui vous répète ce que je vous ai déjà dit ; qu'il faut me beaucoup pardonner, parce que, quoi qu'il arrive , je n'ai jamais contre vous l'ombre d'une mauvaise pensée. Mais quand je suis sans nouvelles, ou lorsque je n'en reçois que d'incomplètes, je vous accuse de nous oublier, et l'inquiétude qui s'empare de moi, la pensée de nos malheurs, la crainte que cette absence de communications ne les aggrave , me fait vous écrire ce qui vous a peiné et ce que je suis le premier à regretter. Je rends justice à votre dévouement, à votre zèle, à votre infatigable activité; je reconnais que, seul entre nous, vous pouviez supporter le fardeau qui pèse sur vous ; je constate les résultats que vous avez obtenus. Si nous n'avons pas été d'accord sur toutes les questions, c'est que nous n'avons pu les discuter ensemble , pas même les examiner dans une correspondance régulière; en réalité, comme vous le dites fort bien, nous ne différons sur aucun point important. Vous revenez sur les élections; j'aurais désiré qu'elles pussent se faire, et je crois qu'une Assemblée eût accru la force de la résistance. Maintenant il est bien tard, et comme les élections et la convocation de l'Assemblée nécessitent un armistice préalable, il me paraît absolument impossible d'y compter. Si tout à coup la Prusse changeait d'avis, devrions-nous frapper d'inéligibilité les anciens candidats officiels? Vous avez raison de le dire : je commence à être ébranlé. Acculés comme nous le sommes, sans moyens efficaces d'éclairer nos concitoyens, subissant encore la pression de l'ancienne administration demeurée tout entière debout, nous aurions peut-être le devoir, pour prononcer sur la paix ou sur la guerre, d'écarter ceux dont la servile docilité nous a plongés dans l'abîme de maux où nous sommes. Ce serait une grande déviation des principes. La nécessité pourrait la justifier, mais rien ne m'indique, quant à présent, l'opportunité d'une telle discussion. La Prusse a sa résolution fixe, elle attend notre dernier grain de blé; retranchée derrière les mille remparts qu'elle a dressés autour de nous, elle se contente de nous refouler. Nous allons essayer de nouveau de la forcer. Les généraux espèrent; leur action sera énergique; fortement ébranlée par les affaires du 30 novembre et du 2 décembre, l'armée s'est remise. Elle est trop bien commandée pour ne pas faire son devoir. Si nous sommes victorieux, les choses iront seules; si nous sommes vaincus , je demanderai une Assemblée et un congrès , à la
condition que Paris ne sera pas souillé par les Prussiens. Si, comme je le pense, l'état-major le refuse, nous rentrerons derrière nos murailles, et nous continuerons à nous battre jusqu'à ce que l'épuisement fasse tomber nos armes. La population de Paris, dont le courage et la fermeté paraissent croître avec les souffrances, accepte ce programme; elle s'indignerait contre celui qui lui en proposerait un autre. La difficulté véritable serait de lui faire accepter une capitulation en cas de manque absolu de vivres. Vous comprenez que nous ne pouvons la mener tout à fait jusque-là ; il lui faut au moins dix à douze jours pour se ravitailler. (Juand celte heure sonnera, il y aura un gros orage. Dieu veuille que la valeur de nos armées le détourne de notre tête; mais si nous sommes condamnés par le sort à le subir, nous irons jusqu'au bout. Je ne signerai jamais des conditions de paix autres que celles que j'ai posées, mais je n'abandonnerai pas Paris à lui-même. Ou bien il nommera des commissaires chargés de convenir avec l'ennemi de tout ce qui touche à la garantie des personnes et des propriétés, ou il nous chargera de cette mission ; dans le premier cas, je ne me séparerai pas de mes concitoyens; dans le second, je ne leur refuserai pas mon concours. Je diffère en ceci avec quelques-uns de mes collègues qui disent : Nous ferons une sortie en masse, et Paris trouvera toujours quelqu'un pour traiter. Je ne partage pas cet avis. Je comprends à la fin du siège un acte désespéré, et s'il m'est donné de m'y associer, j'en serai heureux, mais à une condition : que cette noble et chère cité ne reste pas sans protection officielle, sans autorité responsable. Grévy nous a souvent dit en nous montrant les bourgeois de Calais : Voilà votre avenir. Je l'accepte comme un suprême refuge, et je ne me plaindrai pas s'il m'est donné d'être humilié, de souffrir et de mourir pour racheter Paris ou diminuer son épreuve. Je suivrai donc sa volonté. Hors en un point : un traité au nom de la France. Je n'en ai ni la volonté ni le pouvoir. Pour mon humble part, je conduirai la résistance jusqu'à la limite de la famine. Arrivé là, je m'arrêterai. J'appellerai mon pays à la résistance, je l'adjurerai de venger Paris qui succombe; si je puis soutenir cette illustre chancelante, je ne reculerai pas devant la crainte de perdre le peu de popularité que j'ai acquise, et à laquelle je ne tiens que pour y puiser le droit de faire ce que je crois bien. Pardonnez-moi, mon cher ami, ces tristes images, nous pouvons encore les écarter. Je pense que nous avons devant nous près de trois semaines, nous tâcherons de les bien utiliser. De votre côté, ne négligez rien. Ecrivez à M. Faidhcrbc d'agir promptement; je connais sa vigueur et son mérite. S'il vient à nous, nous pourrions bien nous rencontrer la semaine prochaine. Nos braves troupes marcheront avec intrépidité. Tâchons de vivre aussi unis que le comportent les terribles circon-
stances qui nous séparent, nous y puiserons noire vraie force. Ne nous cachons jamais rien. En ce qui me concerne, je ne suis coupable que de trop dire. Je ne dirai cependant jamais assez combien je vous suis attaché, combien je vous suis reconnaissant de vos vaillants efforts pour le salut de notre malheureuse patrie. Le général doit vous écrire et préciser ce que je ne fais qu'indiquer.
Dépêche du 16 décembre 1870.
A Monsieur de Chaudordy.
Enfin l'anxiété cruelle où nous nous trouvions par suite de la suspension de vos nouvelles a été calmée. Hier, trois pigeons nous sont arrivés. Le premier portait votre dépêche du 7 courant, le second celle du 3, et quelques-unes de M. Gambetta. Puis nous est arrivée votre circulaire du 29 novembre, si pleine d'accusations terribles et d'éloquentes protestations contre notre implacable ennemi; elle paraîtra demain au Journal officiel. Je vois avec plaisir que vous avez exactement reçu mes dernières dépêches. Je ne saurais trop, du reste, vous remercier du zèle, de l'intelligence et du dévouement que vous apportez dans l'accomplissement de vos fonctions. Le pays, qui en sera bientôt instruit, vous en sera reconnaissant et, je l'espère» trouvera le moyen de vous le témoigner efficacement. Je ne vous parle pas de nos affaires générales, pressé que je suis d'en venir à des explications diplomatiques, si ce n'est pour vous dire combien nous vous savons gré des informations que vous nous donnez sur les opérations militaires et les événements politiques. M. Gambetta m'en entretient longuement. Mais comme il arrive quelquefois que les dépêches ne nous parviennent point exactement, nous vous sommes fort reconnaissants de ce que vous nous communiquez à cet égard, et je ne puis que vous prier de continuer. Quant à nous, nous nous maintenons. J'avais fixé le 15 décembre comme le terme fatal; nous le prolongerons de quinze jours. Si nous le pouvons, nous devons le mettre à profit pour un effort décisif, soit par les armes, soit par la négociation. Les armes noblement tenues par nos généraux vont de nouveau faire leur terrible office ; et ce n'est pas sans un grand serrement de cœur, je vous le jure, que je pense aux massacres qui vont signaler l'accomplissement de ce devoir. La garde nationale s'y