‹ Discours parlementaires (volume 2)Chapitre 86 sur 92 · LE SENAT · texte numérisé non relu

LE SENAT

La session qui vient de finir restera certainement dans notre histoire parlementaire comme l'une des plus importantes. Pouvait-il en être autrement? Ouverte au lendemain de l'éclatante victoire électorale qui donnait au Sénat une majorité républicaine, elle inaugurait l'ère de l'union entre les deux Assemblées, c'est-à-dire de l'application nécessaire des principes démocratiques, jusque-là obstinément tenue en échec par les représentants des partis monarchiques coalisés. Tout-puissants au Sénat et à l'Elysée, ces prétendus modérateurs ne pouvaient être battus sur un point et demeurer debout sur l'autre. La retraite du maréchal et l'avènement de M. Grévy furent donc la conséquence logique du scrutin du 5 janvier, et l'on vit alors se produire ce fait, si ce n'est absolument nouveau, au moins fort rare dans notre pays, de l'entente complète des trois grands pouvoirs publics, dans les mêmes vues, dans les mêmes desseins, nous pourrions presque dire dans les mêmes moyens d'action.

Ce précieux accord n'était pas seulement un gage de paix , une cause légitime d'espérance, il mettait en lumière aux yeux les moins clairvoyants les impérieux devoirs qui s'imposaient désormais à la nation tout entière et particulièrement à ceux qui ont 1 honneur de la représenter, et l'obligation de s'inspirer de ses intérêts, et de faire prévaloir ses justes droits. Se gouverner soi-même est l'acte le plus élevé de la dignité humaine, et par là même, celui qui exige le plus d'intelligence et de vertu. Sous un régime despotique, les défaillances

morales peuvent s'excuser par la contrainte de la servitude ; une République contestée laisse encore aux tiédeurs et aux hésitations le prétexte des dangers auxquels exposent les disseusions intestines; mais une démocratie régulièrement fondée et fonctionnant sans entraves commande à tous, et principalement à ses chefs, une étude constante de ce qui est à faire et une inébranlable fermeté à l'exécuter. Nous ne croyons pas être téméraire en affirmant que ce programme, à la fois si simple et si fécond, est partout compris et adopté. 11 est celui du président, de la majorité de la Chambre des députés, de celle du Sénat. Il deviendra de plus en plus le critérium de la conduite des cabinets qui n'auront d'autre moyen de vivre que de s'y conformer loyalement. Chacun le sent, et de cette opinion commune naissent la confiance et la sécurité que les violences des factions sont impuissantes à troubler.

On ne saurait pourtant disconvenir que le Sénat n'inspire encore quelque inquiétude. On se corrige lentement d'une habitude prise , et l'on a si longtemps considéré la seconde Chambre comme le rempart officiel de la réaction, qu'on s'alarme toujours à la plus légère occasion d'un dissentiment entre elle et la Chambre des députés. Et il faut bien reconnaître que cette disposition fort exagérée est pour le Sénat un embarras. Il a en effet à sauvegarder son honneur et son pouvoir, et l'un et l'autre seraient compromis si l'on pouvait penser qu'il est réduit au rôle d'une machine à enregistrement. Il a donc le droit et le devoir de manifester son indépendance par ses délibérations et de demander les égards que lui-même est prêt à témoigner. Telle a été sa ligne de conduite pendant cette session, et si Ton voulait le juger sévèrement, on pourrait dire qu'il a peut-être trop cédé au désir d'éviter même l'apparence d'un conflit. Mais à ceux qui le lui reprocheraient il serait facile de répondre qu'en cela il a été parfaitement sage, et le pays lui en sait gré. Il a rompu avec la tradition antipatriolique de l'ancienne majorité, dont l'hostilité systématique encourageait toutes les entreprises des ennemis du gouvernement, et, sentant qu'ilavaitdes fautes à faire oublierai a cru qu'une Assemblée ne se diminuait pas en mettant au-dessus de tout formalisme le sentiment généreux de la concorde civique.

C'est ainsi que, dans la question de l'amnistie, la majorité du Sénat a fait taire de secrètes dissidences et n'a voulu voir que la nécessité d'une adhésion sincère aux résolutions du gouvernement et de la Chambre. Les conseils contraires ne lui ont cependant pas manqué. On a essayé d'éveiller dans son sein les plus louables scrupules, les plus délicates susceptibilités. Les prophètes de malheur et les docteurs en orthodoxie politique ont eu beau réunir leurs pathétiques déclamations et leurs correctes maximes, ni les uns ni les autres ne

sont parvenus à briser le faisceau qu'avaient formé le bon sens et l'habileté. Et les résultats obtenus par cet esprit de transaction ont suffisamment vengé le Sénat des passagères attaques dont il avait été l'objet.

Il en a été de même dans le débat relatif au retour à Paris. La Chambre des députés s'était donné le tort d'une fâcheuse précipitation, et jusqu'à un certain point elle avait paru escompter trop facilement la décision du Sénat. En réalité, ce n'était qu'un malentendu promptement dissipé par de loyales explications. Toutefois ceux qui les avaient ainsi rendues indispensables purent s'apercevoir, à la ferme attitude de leurs amis, qu'il serait imprudent de prétendre imposer la volonté d'une Assemblée à l'autre Assemblée, et que le secret de leur mutuelle force serait toujours dans leur mutuelle liberté d'action.

La conclusion qui se dégage naturellement de ces réflexions et de ces faits, c'est qu'il y aurait une extrême injustice et un souverain danger à s'irriter ou à s'inquiéter de la résistance du Sénat sur tel ou tel point donné de la politique du cabinet ou des résolutions de la Chambre des députés. Cette résistance- est la conséquence forcée du jeu de nos institutions. Elle naît du principe essentiel de la société moderne, le libre examen; elle est aussi corrigée et vaincue par lui. Ce n'est qu'une affaire de temps et de patience; l'excellence du gouvernement républicain est précisément dans la puissance de la discussion, et ce serait douter du vrai, c'est-à-dire de tout, que de ne pas avoir la conviction que le succès définitif lui appartient nécessairement : il suffit donc que la majorité sénatoriale soit républicaine de cœur et de raison. Le reste suivra tôt ou tard, et la voie la plus sûre pour parvenir au but est de respecter à un égal degré et nos institutions, et la conscience de chacun de ceux qui en veulent le maintien. Il n'est pas difficile de deviner qu'en écrivant ces lignes notre pensée devance les événements et prévoit la lutte ardente que soulèvera devant le Sénat le débat sur les lois d'enseignement. 11 est à craindre, et pour notre part nous le regrettons profondément, que les passions qu'il déchaînera ne soient singulièrement surexcitées par la distribution imprévue des rôles échus à ceux qui doivent y prendre part. Nous n'avons point ici à critiquer ou à louer les projets ministériels. Peut-être eût-il été préférable de les simplifier en recourant à la seule exécution des lois. Mais, tels qu'ils sont, ils constituent au plus haut degré un acte politique que commandent impérieusement les droits et les intérêts vitaux de la France, trop longtemps foulés aux pieds. Loin de déclarer la guerre à la religion catholique et à la liberté de conscience, ils les affranchissent du joug que fait peser sur elles le dogme idolâtre et monstrueux de l'infaillibilité papale. Ils

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proclament l'indépendance et la souveraineté de la société civile, se gouvernant elle-même et repoussant l'usurpation avouée de l'ultramontanisme. Tel est leur caractère indéniable, sur lequel les ressources du talent le plus achevé ne parviendront pas à jeter un doute. On devait donc s'attendre à les voir attaqués par les défenseurs du Syllabes, et nul n'est étonné de leurs emportements. Mais Us ne seront pas seuls dans l'accomplissement de cette tâche, et l'auxiliaire qui les soutiendra ue contribuera pas médiocrement à écarter de la discussion les chances de modération que leur tempérament reudait

. si peu probables. Ce sont là des difficultés. Nous les devons envisager avec sang-froid et saus eu exagérer la portée. Nous croyons que le projet de loi court moins de dangers que ses adversaires, et si nous ne pensions pas que le devoir de la majorité sénatoriale est de suivre le gouvernement, nous souhaiterions que le projet fût repousse, tant alors la situation serait nette et l'obligation du miniindiscutable.

s nous avons la ferme espérance que le vote du Sénat sera conforme à celui de la Chambre des députés, nous ajoutons à la volonté du pays, qui consent moins que jamais à courber son front

ant le joug du Vatican. Les membres du centre gauche, qu'on enrôle trop facilement dans les rangs des opposants, n'ont donné à

sonne le droit de supposer qu'ils livreront la France à la légion toujours croissante des milices papales de tout nom et de toute couleur qui l'envahissent pour en demeurer les maîtres absolus. Ils comprendront que les intérêts du clergé séculier et celui de la religion sont ici intimement liés à la cause de l'État, et ils sauront, pour protéger les uns et les autres, résister à la séduction des plus brillants sophismes.

En fût-il autrement, et la majorité sénatoriale dut-elle se désa-

:er à propos des lois Ferry, nous la retrouverions infailliblement sur le terrain nouveau où les défenseurs des droits de l'État appelleraient les ultramontains. La victoire n'y pourrait plus être disputée.

s il la faudrait régulariser par de sages mesures que le patriotisme des deux Chambres accepterait avec empressement. L'avenir doit donc être envisagé sans crainte. Le Sénat renferme dans son sein des hommes éminents dans tous les genres, décidés à prêter un concours éclairé à la consolidation de la République. Leur tâche est vaste; elle exige du calme, de la résolution, du savoir. La majorité I toriale mettra son honneur à l'accomplir; elle demeurera fidèle à l'esprit de conciliation qui l'unit à la Chambre des députés, et, puisant sa force véritable dans cette communauté de vues et d'efforts, elle ne se laissera détourner de son but ni par les violences de ses ennemis, ni par les erreurs de ses amis.

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