‹ Discours parlementaires (volume 2)Chapitre 89 sur 92 · IV · texte numérisé non relu

IV

59 i ÉCRITS DIVERS.

dation est libre sans distinction, ce que assurément vous ne voulez pas, vous succombez encore, * (Pages 279-281.)

11 est vrai qu'en s'exprimant ainsi, l'illustre homme d'État ne faisait point entrer en ligne de compte l'hypothèse qui s'est, en partie au moins, réalisée, c'est-à-dire sa propre intervention à la tribune en faveur du retour des Jésuites. Nous n'avons point à rechercher ici l'explication d'un fait qui devait alors paraître absolument impossible : nos adversaires l'attribuent à la puissance persuasive de M. l'abbé Dupanloup. Tout en rendant hommage au talent et au zèle de l'orateur catholique, nous avons peine à croire qu'il ait produit un tel miracle. Très-étranger aux impulsions de la foi, trèslégitimement défiant de l'esprit d'envahissement de l'Église, M. Thiers a cédé certainement à des motifs autres que ceux dont un apôtre de la curie romaine pouvait être l'interprète; d'ailleurs ce serait complètement travestir le rôle qu'il a joué dans ces mémorables circonstances, que d'en faire le défenseur convaincu des congrégations non autorisées. Loin de là, il a maintenu ses réserves de la ferme application des lois existantes, et s'est borné à renvoyer la question à la loi sur les associations alors en élaboration.

Voici, en effet, textuellement reproduite, la partie de son grand discours du 18 janvier 1850, invoquée par l'honorable M. Lacombe comme la preuve de son adhésion absolue à la doctrine du droit à l'enseignement public que les congrégations non autorisées réclamaient en vertu du silence du projet; s'adressant à la gauche, il s'écriait :

u Quand vous venez me parler de l'enseignement du clergé et que je vous réponds que l'enseignement du clergé ne se donnera que dans les petits séminaires, pas ailleurs, vous répliquez : Les Jésuites rentreront ! Eh bien ! je vous demande , au nom de vos principes, comment vous ferez pour empêcher que les Jésuites entrent dans l'enseignement. Comment ferez-vous? Oh! si vous vouliez me placer dans ce que vous appelez le monde détruit, que vous méprisez tant, si vous veniez lui emprunter la liberté limitée qu'il croyait, lui, la bonne, je le comprendrais; mais vous, qui le déclarez méprisable, abominable, à jamais renversé, vous venez prendre un de ses petits moyens, un de ses petits ombrages, une de ses petites jalousies, et vous dites : Nous ne voulons pas des Jésuites!

« A gauche. Mais non ! du tout! (Rires bruyants à droite.) « M. Thiers. Je le savais bien; ce n'est pas vainement que j'ai adressé la question. Je sais bien que quand on a mis la main sur la vérité, il n'y a qu'à presser pour la faire jaillir. Je savais bien que, la question posée nettement, il vous serait impossible de dire autre chose que non. Eh bien! oui. Avec vos principes, vous ne pouvez ni arrêter le clergé, ni interdire les Jésuites.

« Voix nombreuses a gauche. Non! non!

« Un membre. A la loi des associations!

• JM. Thiers. On me dit, je m'y attendais bien! que « nous aurons à examiner ce point lors de la loi des associations ; C'EST VRAI : quand on fera la loi sur les associations, on devra traiter des laïques et des associations religieuses, et voilà pourquoi nous en avons parlé, et il ne faut pas nous dire que par un silence perfide, nous avons cherché à introduire les Jésuites en France. Soit : c'est une question d'association religieuse que vous réserverez pour le moment où vous discuterez la loi sur les associations . »

Après une déclaration si nette, qu'on ose encore soutenir que M. Thiers a voulu accorder aux congrégations non reconnues des droits que leur refusent explicitement les lois de l'État! L'Assemblée, entraînée par sa parole, ne l'a pas voulu plus que lui; elle a repoussé l'amendement de l'honorable M. Bourzat, non comme mal fondé, mais comme inopportun : elle l'a renvoyé , comme la question principale, à la loi des associations, et voici comment nous avions raison de dire, en commençant ce travail, que la loi du 15 mars 1850 a été une loi de surprise et d'équivoque; car tandis que la majorité, éblouie par l'éioquence de M. Thiers, ajournait la solution de l'admission à l'enseignement des congrégations non reconnues, la droite la tranchait; elle faisait ensuite écarter la discussion de la loi des associations, et les gouvernements réactionnaires qui s'inspiraient de ses passions et se constituaient les exécuteurs de ses desseins, ouvraient à deux battants la porte de la France aux Jésuites de toutes les nuances, qui s'emparaient avidement de leur proie et fondaient partout des foyers de conspiration contre la société laïque et ses libres institutions.

Il est vrai qu'emporté par la fougue de sa pensée , excité par les interruptions de ses contradicteurs, M. Thiers, après avoir renvoyé le débat à la loi des associations, s'était écrié en s'adressant à la gauche :

« Seulement je me permettrai de vous dire que je vous y attends, a ce jour-là, pour savoir comment vous vous y prendrez pour interdire les Jésuites, vous, vous! »

A cette véhémente apostrophe, que la feuille officielle accompagne de ces mots (vive approbation et bruyante hilarité sur les bancs de la majorité), il était facile d'opposer de péremptoires et nombreuses réponses; et si l'un des membres de la minorité eût eu connaissance des procès-verbaux de la commission extra-parlementaire, il aurait pu emprunter cette réponse à l'incomparable orateur lui-même qui avait pris soin de se réfuter à l'avance en disant (page 232) :

<« J'estime qu'avant tout l'État doit être maître dans le pays, et je

trouve tout naturel que l'empereur de Russie veuille que tous ses sujets soieut Russes. Lorsque j'ai dit que l'État avait le droit de former la jeunesse à son effigie, j'ai entendu par là que l'État avait pour mission de développer et d'entretenir l'esprit de nationalité chez les enfants. Certes, on ne tolérerait pas à Londres un collège où les doctrines du reappel seraient publiquement professées, et l'on voudrait que dans notre pauvre France, si fatiguée de ses dissensions civiles, l'État fût obligé de laisser s'élever des établissements d'instruction où les principes de notre organisation politique et sociale seraient combattus, des établissements comme était celui de FRIBOURG , où l'on faisait, je le dis parce que telle est ma conviction, de mauvais citoyens...

Tel est en effet le devoir que les hommes chargés de la direction des affaires publiques ne peuvent déserter sans félonie, quel que soit d'ailleurs le régime du gouvernement dont ils sont les représentants et les chefs. Et l'on est en droit de s'étonner qu'après l'avoir si nettement précisé, après avoir signalé avec raison les Jésuites comme les corrupteurs des jeunes gens dont ils font de mauvais citoyens , M. Thiers ait pu supposer un instant que les républicains leur livreraient l'éducation publique, sous prétexte de respecter la liberté d'association, quia toujours été leur principe. Une liberté quelconque existe-t-elle sans une règle qui la garantit en en délimitant l'exercice? Admettrait-on qu'en décrétant la liberté des associations, la loi autorisât celle des malfaiteurs? ou celle qui aurait pour but de renverser l'État? ou celle qui tendrait à diviser la société en deux camps ennemis, condamnés à se haïr et à s'entre-déchirer? Une telle loi serait la négation de toute liberté, au lieu d'en être la consécration. Elle n'a jamais été rêvée par qui que ce soit, elle ne déshonorera jamais vos Godes. Lors donc qu'avec l'éminent orateur une nombreuse fraction de la gauche renvoyait la question des congrégations non autorisées à la loi des associations, elle savait bien que cette loi proscrivait comme radicalement nulles, comme contraires à la paix et à la morale publique, les associations religieuses ou autres qui ont pour objet de combattre sourdement, ou à découvert, les principes fondamentaux de la société laique et démocratique. Or, toutes les congrégations non autorisées, les Jésuites en tête, sont dans ce cas; et l'on peut dire qu'en ce qui les concerne, toute législation nouvelle est inutile. Les lois spéciales qui en ont prononcé la dissolution sous l'ancienne monarchie, aussi bien que depuis 1789, n'ont jamais été abrogées; elles ont été appliquées par les magistrats toutes les fois qu'ils en ont été requis. 11 serait superflu de le démontrer, car nul ne le conteste, et c'est avec raison que dans son Manuel de droit ecclésiastique, M. Dupin l'aîné, résumant la longue et décisive nomenclature des monuments de législation et de jurisprudence qu'il venait

ii3 SEPTEMBRE 1879. 597

de rappeler, écrivait (page 274): « Ainsi, opinion des juriconsultes, arrêts des cours souveraines, ordonnance du roi, votes des deux Chambres, tout est unanime pour repousser les congrégations non autorisées, et particulièrement pour proclamer que les lois qui ont supprimé l'Institut des Jésuites et défendu à ses membres de s'immiscer dans l'éducation de la jeunesse et la direction des écoles, n'ont pas cessé d'être en vigueur et doivent recevoir leur exécution. »

Mais cette législation spéciale elle-même n'est que l'application du droit commun dont l'autorité suffirait à faire prononcer la nullité et la dispersion des congrégations religieuses non reconnues par l'État. Aucune d'entre elles ne trouverait grâce devant le Gode civil, qui déclare nulles de plein droit toutes les conventions contraires à l'ordre public et aux bonnes mœurs. Qu'on imagine un certain nombre de laïques se réunissant en associations dont les statuts enchaîneraient pour la vie la liberté de chaque associé à la volonté despotique et sans contrôle d'un seul d'entre eux, interdiraient à tous le mariage, leur imposeraient la communauté des biens, qui osera dire que cette association serait sanctionnée par les tribunaux? Qui doute, au contraire, qu'ils ne la brisassent comme violant le principe de la liberté individuelle, le principe de la famille, le principe de la propriété? Et s'il en est ainsi, pourquoi ce qui est défendu aux laïques serait-il permis aux religieux? On invoque, il est vrai, la sainteté de leurs intentions, la sublimité de leurs vues, la sincérité de leur foi. On parle de leurs services dans le passé, de leur zèle pour le bien, des vertus et des dévouements par lesquels ils se sont tant de fois signalés. Nous n'avons point à discuter ces choses ; nous les écartons comme étrangères au débat actuel. Les congrégations réclament bruyamment le bénéfice du droit commun. Nous nous permettons de leur en montrer les règles fondamentales et d'en faire ressortir leur radicale et définitive condamnation.

Aussi ne l'ont-elles jamais sérieusement réclamé. Elles pouvaient demander l'autorisation du gouvernement. Elles s'en sont bien gardées. Elles n'ont eu d'autre souci que d'éluder la loi et de prendre pied chez nous malgré ses prescriptions. La loi de 1850 a été préparée par elles pour donner à leur illégale prise de possession une apparence de régularité. Elles savaient fort bien qu'une fois maîtresses du terrain, elles en seraient difficilement délogées ; qu'elles y seraient défendues par tous les intérêts groupés autour d'elles.

C'est là ce que les Jésuites ont compris avec leur merveilleuse sagacité de ruses pieuses et d'envahissement progressif. On a souvent démenti leur intervention dans la conception politique de la loi de 1850. L'honorable M. de Lacombe a bien voulu rétablir la vérité sur ce point important.

M. Thiers l'avait devinée lorsque, clans le sein de la commission extra-parlementaire, il s'écriait :

« Tranchons le mot, disons-le franchement : toute cette guerre est faite pour que les Jésuites puissent rentrer en France. C'est l'intérêt de cette congrégation, bien plutôt que celui de l'Église, qui préoccupe, quoi qu'on en dise. »

Et M. l'abbé Dupanloup, l'interrompant, répondit : « Non, assurément. »

Cette assertion ne pouvait être de la part de l'illustre défenseur des congrégations non reconnues qu'une involontaire distraction, et M. de Lacombe prend le soin de nous le prouver par d'irrécusables documents, jusque-là inédits.

Il rappelle, en effet, les attaques passionnées dirigées par les hommes de l'extrême droite contre M. Dupanloup, M. de Montalembert et ceux qui coopéraient avec eux au travail du projet de loi. On les accusait de perfidie et de trahison, parce que, disait-on, ils faisaient faussement croire à leurs amis qu'ils n'avaient en vue que la rentrée des Jésuites et la réouverture de leurs établissements. Mais voici comment les défendaient les chefs plus sages et plus modérés de leur parti. C'est à la page 335 du livre de M. de Lacombe que se trouve cette révélation. Répondant au général des Jésuites, qui lui avait transmis le réquisitoire fulminé contre ceux que nous venons de nommer, M. de Ravignan écrivait : « J'aime tendrement et j'estime profondément M. de Falloux, M. de Montalembert et M. Dupanloup, Notre liaison est intime, autant qu'elle peut l'être en ce qui me concerne, étant religieux. Ces trois hommes, je les considère comme les défenseurs dévoués de l'Église, comme les amis vrais et dévoués de la Compagnie, et certes ils ont fait leurs preuves. »

Le général des Jésuites s'empressait d'accueillir cette déclaration en écrivant à son tour à M. de Ravignan : « Si M. de Montalembert et nos autres généreux amis sont attaqués, veuillez bien leur exprimer tous nos regrets et leur dire que la Compagnie est loin de partager de semblables sentiments; que, pour ce qui me concerne, je sais la reconnaissance que je leur dois, et j'espère, avec la grâce de Dieu, ne jamais manquer à ce qu'elle exige de moi. »

Précisant encore mieux sa pensée, M. de Ravignan ajoutait: « jM. de Falloux est pour nous un véritable ami; il doit bien nettement déclarer à la tribune que le projet de loi a été rédigé avec l'intention expresse que les Jésuites fussent libres d'avoir des collèges en France. »

Ce dernier conseil fut probablement jugé trop hardi, et l'on ne s'y conforma point. Par un malheureux hasard, M. de Falloux, retenu à Nice par sa santé, ne put aborder la tribune. Ses amis glissèrent sur la question en se bornant à réclamer « le bénéfice du silence ». Seul,

M.Thiers la posa, entraîné par son impétuosité que provoquaient les interruptions de la gauche; mais, se corrigeant aussitôt lui-même, par son inépuisable science dans l'art des expédients, il sut esquiver la difficulté par le renvoi de la solution définitive à la loi des associations. Et la loi du 15 mars 1850 fut votée ; elle était l'œuvre exclusive des Jésuites ; ils avaient habilement réussi à l'imposer, d'abord à leurs adversaires, puis à l'Assemblée; ils se hâtèrent d'en recueillir les fruits. M. l'abbé Dupanloup, leur docile champion, l'avait prévu, car malgré le démenti donné à M. Thiers, il écrivait (page 336 du livre cle M. de Lacombe) : « Aujourd'hui avec la loi Falloux, je crois que si le clergé le veut, si, dans chaque diocèse, les prêtres séculiers et réguliers savent répondre à l'appel de NN. SS. les évêques et seconder leurs desseins... en un mot, si les hommes ne manquent pas, je crois qu'immédiatement on peut mettre puissamment la main à l'œuvre ; je crois qu'avant dix ans, chaque département pourrait voir s'élever et prospérer dans son sein une, deux, trois maisons d'éducation, et que la France ne tarderait pas à jouir, dans la bonne éducation de la jeunesse, des bienfaits déposés dans la loi de M. de Falloux. »

En terminant ce travail trop étendu, nous demandons à ceux qui auront eu la patience de nous suivre dans l'historique de la loi du 15 mars 1850, quelle est la valeur morale et politique de cette loi, et comment il se peut rencontrer des hommes de bonne foi s'en faisant une arme contre le projet que la Chambre vient de voter. On a voulu la présenter comme une œuvre d'apaisement et de transaction, et l'on oublie trop facilement qu'elle a été le point de départ d'une série d'attaques et d'usurpations nouvelles, plus passionnées, plus intolérables que toutes celles qui l'avaient précédée. Lorsque M. Thiers la défendait, il s'abandonnait encore à des illusions qu'un prochain avenir devait dissiper sans retour : « Le clergé, disait-il, n'associe pas en France et aux yeux de la chrétienté son sort à celui des corporations religieuses... » Aujourd'hui, il ne pourrait répéter ces paroles. Les solennelles déclarations de l'épiscopat, l'humble soumission du clergé tout entier, le désaveu unanime des antiques libertés de l'Église de France, les anathèmes du Syllabus contre la société moderne, les empiétements consacrés par la loi de 1875, montrent trop clairement la grandeur de la faute commise en 1850 et l'imminence du danger auquel la nation est exposée. Aussi faut-il déplorer l'erreur incompréhensible et funeste de quelques esprits abusés qui s'obstinent à ne pas voir la profondeur du mal. Nous avons la ferme conviction que la majorité du Sénat ne les suivra point, et si malheureusement ils

réussissaient à l'entraîner, ils auraient imposé au gouvernement l'obligation impérieuse d'appliquer aux congrégations non reconnues la législation qui ne leur permet pas d'exister au sein d'une société qu'ils outragent et dont une longue tolérance devrait être considérée comme une coupable complicité, de la part des hommes d'Etat qui en assumeraient la responsabilité.

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