‹ Discours parlementaires (volume 2)Chapitre 88 sur 92 · LA LOI DU 15 MARS 1850 JUGEE PAR SES AUTEURS · texte numérisé non relu

LA LOI DU 15 MARS 1850 JUGEE PAR SES AUTEURS

A force de répéter avec fracas que l'interdiction d'enseigner imposée aux congrégations religieuses non reconnues viole ouvertement le principe fondamental de la liberté, les adversaires des lois Ferry espèrent donner le change sur les motifs véritables de leur opposition et diviser les défenseurs de la République, jaloux de pousser jusqu'au scrupule le plus extrême leur respect du droit de tous les citoyens. Mais, grâce à Dieu, cette entreprise peut déjà être considérée comme complètement avortée, et le sophisme audacieux sur lequel elle repose n'a pu tromper que ceux qui voulaient être trompés. Les champions de la Société de Jésus n'en persistent pas moins à le produire, sans paraître prendre garde qu'il a été cent fois victorieusement réfuté. Il faut bien, en effet, qu'ils feignent de croire à l'efficacité de l'argument qu'ils en tirent, puisqu'ils n'en ont pas d'autres. Et c'est encore pourquoi ils s'attachent avec obstination à la loi du 15 mars 1850, leur palladium, leur charte élevée par eux à la hauteur d'un monument sacré auquel on ne saurait toucher sans

couvrir la France de ruines. Ils vont même, dans leur enthousiasme, jusqu'à la comparer à redit de Nantes, et le projet de loi, déjà voté par la Chambre, à l'acte de révocation décrété par Louis XIV. Ce qui prouve, pour le dire en passant, à quel point ils méprisent leurs lecteurs, en leur supposant une ignorance honteuse de notre histoire, et avec quelle intrépidité stoïque, ils s'immolent eux-mêmes au besoin de leur cause, dans la personne des Jésuites, seuls auteurs de cet acte exécrable qu'ils ne maudissent aujourd'hui que pour le renouveler, s'ils réussissaient à demeurer les maîtres.

En attendant, c'est la loi de 1850 dont ils revendiquent le maintien, et dansle but d'en démontrer la sagesse, le libéralisme et l'autorité, l'un des plus éminents d'entre eux, l'honorable M. de Lacombe, a eu l'heureuse idée de réunir et de publier, sinon dans leur entier, au moins par extraits suffisants , accompagnés de précieux commentaires, les débuts de la grande commission extra-parlementaire, chargée par M. de Falloux, alors ministre de l'Instruction publique, de préparer les deux projets de loi de l'instruction primaire et de l'enseignement secondaire. Ce dernier seul, comme on sait, a abouti. Il est devenu la loi du 15 mars 1850. La discussion préliminaire offre donc un sérieux intérêt, et nous ne saurions trop remercier l'auteur de l'écrit qui est sous nos yeux, de l'avoir livrée à la publicité.

Son dessein a été d'en tirer cette conclusion : que réunis avec des vues très-divergentes, appartenant à des partis opposés, habitués à se combattre sans ménagement, les hommes considérables qui composaient cette commission ont fini, après un examen approfondi des graves difficultés qui les divisaient, par tomber d'accord sur une transaction conciliant les droits de l'État et de l'Église, de l'autorité et de la liberté, et restituant au clergé catholique, dans l'enseignement, l'influence qu'il avait vainement revendiquée sous les régimes précédents.

C'est ainsi que , de leurs concessions réciproques , inspirées par l'intérêt social et religieux, serait sortie cette loi, œuvre de paix, de conservation et de délivrance, et qui, attaquée aujourd'hui par les ennemis du catholicisme, semble les dominer tous par la hauteur à laquelle eux-mêmes ont légitimement placé la noble mémoire de M. Thiers, dont la main a scellé ce pacte solennel d'alliance.

Malgré notre vénération pour ce grand nom, vénération qui n'a d'égale que notre fidèle affection pour celui qui l'a porté avec tant d'éclat, il nous est absolument impossible de souscrire à ce jugement de la loi de 1850, et c'est précisément la lecture attentive des documents mis au jour par M. Lacombe qui nous a conduits à une opinion tout opposée.

A nos yeux, la loi de 1850 a été une surprise, exclusivement due à des circonstances exceptionnelles, et à l'habileté consommée de quelques hommes qui ont su profiter de l'émoi de leurs adversaires, et ont réussi à les capter, en dissimulant de leur mieux le but vers lequel ils les entraînaient.

On nous permettra d'entrer dans quelques détails pour justifier cette appréciation.

La commission nommée par M. de Falloux mettait en présence quelques-uns des plus illustres champions des luttes dont le retentissement avait rempli les années de la Restauration et du gouvernement de Juillet; M. Thiers et M. Cousin s'y rencontraient avec M. de Montalembert et M. Dupanloup, ceux-là représentant l'Université et l'État, avec mission de les défendre contre les usurpations de l'Église; ceux-ci réclamant impérieusement, au nom de la religion, la mainmise du prêtre catholique et du moine sur l'enfance et la jeunesse françaises. Il était difficile de supposer à l'avance une fusion de ces deux intérêts si absolument opposés : l'État ne pouvait abandonner ses devoirs, l'Église catholique ses prétentions. Cependant il faut reconnaître que les avocats de ces deux causes si hostiles l'une à l'autre ne se trouvaient pas dans une situation politique identique, et peut-être n'a-t-on pas jusqu'ici tenu assez compte de cette différence sur laquelle M. de Lacombe vient de jeter une lumière toute nouvelle.

La révolution de Février avait été pour tous une catastrophe imprévue; mais l'impression profonde qu'elle produisait sur chacun d'eux était loin d'être la même. Les hommes d'État qui, après avoir préparé l'avènement du gouvernement de Louis-Philippe, en étaient devenus les chefs, étaient disposés à considérer sa chute comme une sorte d'effondrement social , menaçant l'existence même de la patrie. Ils ne comprenaient rien à l'élan populaire d'où était sorti le mouvement que leurs propres fautes avaient provoqué, et au lieu de le modérer en s'y associant, ils ne songeaient qu'à s'en effrayer et à le comprimer. Aussi, dans ce désarroi de leur fortune , de leurs théories, de leurs espérances, ils s'en prenaient à la nation, qu'ils accusaient d'accueillir complaisamment des doctrines subversives contre lesquelles ils croyaient de leur devoir de réagir à tout prix.

A cette œuvre de salut, ils conviaient toutes les bonnes volontés, même celles de leurs anciens adversaires, dont ils étaient résignés à obtenir le concours par le sacrifice des droits de l'État, que jusquelà ils avaient obstinément défendus.

Tout autres étaient les préoccupations des partisans de l'Église et des politiques groupés sous son drapeau. Ils ne s'étaient jamais ralliés à la monarchie de Juillet, demeurée hostile à leurs prétentions,

autant par intérêt que par principes. Ils en avaient, au contraire, par une action sourde et continue, miné les fondements. Sa chute fut pour eux un commencement de satisfaction et d'espérance d'une prochaine victoire. Cela leur ouvrit une voie dans laquelle ils se précipitèrent, devinant avec une merveilleuse sagacité les avantages que pouvait leur procurer la liberté, dont ils se serviraient pour l'étouffer ensuite. C'est alors qu'on vit, au grand étonnement des observateurs superficiels, le clergé multiplier ses avances au gouvernement nouveau. Le mot d'ordre était donné ; et ses auteurs avaient habilement calculé ce qu'il devait rapporter. Ainsi, tandis que les champions de l'État et de l'Université dissimulaient mal leur épouvante, ceux de l'Église envisageaient avec confiance un avenir qui allait leur permettre de réaliser leurs desseins. Les uns ne pensaient qu'à sauver la France, les autres qu'à s'en emparer. Le tout était affaire de prudence et de mesure; sur ce point, on devait se mettre d'accord, il ne s'agissait que de découvrir des formules équivoques, appropriées au tempérament dune Assemblée incertaine, impressionnable, facile à entraîner et qui fussent suffisamment voilées, pour ne pas blesser les justes susceptibilités de l'opinion publique. C'est en ce sens que le problème fut résolu, et sa solution s'appelle la loi du 15 mars 1850.

La lecture des débats engagés devant la commission extra-parlementaire justifie pleinement notre jugement, et, sans les explications par lesquelles nous venons d'essayer de le motiver, elle nous offrirait des contradictions incompréhensibles. Nous avons parlé du trouble extraordinaire dans lequel le renversement du trône de Juillet avait jeté ceux qui l'avaient élevé et soutenu. On pourra le mesurer par cet extrait, pris au hasard, des paroles de M. Thiers (pages 82 et 83). Nous voudrions pouvoir les transcrire toutes :

« Hélas ! nous nous étions endormis confiants, et notre vaisseau faisait eau de toutes parts, sans que personne fut à sa poupe. Ce n'est qu'en échouant que nous nous sommes sauvés du naufrage complet. Quant donc serons-nous à flot? A l'œuvre donc, et disons crûment toute la vérité ! Quant à moi, étranger à l'Université, je témoigne ici de toute l'indignation de ce que je sais, et je dis: Le mal est incommensurable, dans les villes surtout

« Allons, plus d'aveuglement, ne détournons pas la tête pour ne point voir; il s'agit de bien autre chose que de savoir s'il y aura un peu plus ou un peu moins d'arithmétique ou d'histoire naturelle dans le programme du brevet. Eau tiède que tout cela !

« Ce sont là vos grandes réformes, et vous proclamez excellentes vos écoles normales, véritables petits clubs silencieux, foyer des plus mauvaises passions, déplorables d'esprit avec les meilleurs maîtres.

« Et moi, je vous le dis : quand la société est certainement en dan-

ger de périr, si l'on ne vient promptement à son secours, ce ne sont pas de petits moyens et quelques petites modifications qu'il suffit d'apporter; il faut employer sans crainte, comme sans retard, les remèdes les plus énergiques contre le mal toujours croissant. »

Et l'illustre orateur terminait son ardente allocution par cette déclaration étrange que nous nous contentons de mentionner, sans nous permettre de la discuter par respect pour sa mémoire.

* Or le remède le plus efficace serait assurément de confier l'instruction primaire au clergé. »

Puis, revenant à l'expression de ses patriotiques appréhensions, il ajoutait (page 857) :

« Notre société est si malade : je crains de voir la société moderne à rien. Les gouvernements savent très-bien qu'ils n'ont qu'une épée de bois pour nous défendre Gontre cette chute, moins sanglante peutêtre que celle du passé, mais assurément plus ignomineuse. Ce serait l'anéantissement complet et sans retour. »

M. Cousin se refusait à suivre M. Thiers dans la voie extrême qu'il proposait; il maintenait encore les droits de TÉlat sur l'instruction primaire, mais il ne cachait pas non plus les sombres pressentiments dont son esprit était assiégé.

« M. Thiers, disait-il (page 95), est un vieil ami de l'Université, je le sais, et il aime encore mieux la société; je suis assurément comme lui, j'éprouve les mêmes craintes, non pas sur tel ou tel point, mais sur tous les points. Eh bien! je lui dirai : Mettons tous nos effrois ensemble. »

Hélas! nous écrierons-nous à notre tour, nous ne saurions nous défendre d'une véritable douleur en transcrivant ces lignes, qui révèlent trop clairement les fausses conceptions et les chimériques alarmes qui ont déterminé l'adhésion de quelques membres de la commission extra-parlementaire et certainement des plus illustres et des plus populaires, à faire aux ennemis de la société civile les fatales concessions qu'eux-mêmes, interprètes en cela des vœux et des traditions de la France, avaient constamment repoussées. Les sentiments de peur, quoique mis en commun, ne peuvent être que de détestables conseillers. Aussi les commissaires qui n'obéissaient point à leur impulsion s'empressaient-ils d'en profiter.

On peut admirer, en prenant connaissance des documents que nous analysons, avec quel art infini ils ont su ménager les apparences, prodiguer à leurs adversaires des déclarations de principes, en se réservant d'y contredire par de pratiques réalités, se diminuer, autant que possible, en cachant sous des formes inoffensives, quelquefois même sous le voile du silence, les innovations les plus énormes. S'agit-il, par exemple, des droits de l'État sur l'enseignement,

M. l'abbé Dupanloup s'attachera à être aussi explicite que le désirent ses contradicteurs :

« Je n'ai pas besoin, je crois, de dire qu'en réclamant la liberté de l'enseignement, je n'ai jamais entendu demander une liberté tellement absolue qu'elle repoussât dans son exercice tout contrôle de l'État. Aujourd'hui, au surplus, moins que jamais, je serais tenté d'émettre cette doctrine d'une liberté sans contrôle. » (Page 206.)

Et quand il demande lui-même ce contrôle qui contient et limite la liberté, il le veut sans bornes et s'exerçant sur tous, car il ajoute (page 210) :

« L'autorité de l'État, je la tiens pour véritable en ce qui concerne la surveillance qui prévient ou réprime le mal. Là, je voudrais cette autorité immense, absolue, universelle, et bien que l'État ne soit pas lui-même infaillible, comme enfin il faut en finir, je n'hésite pas dans mes conclusions sur ce point. »

Il est vrai qu'en accordant à l'État le droit de prévenir et de réprimer le mal, il ne veut pas lui laisser celui de faire le bien. Ce serait, dit-il, lui imposer une tâche au-dessus de ses forces, et c'est à l'Église qu'il entend la confier, bien qu'il ne craigne pas de faire singulièrement douter de ses mérites pédagogiques, quand il fait cet aveu significatif :

« L'Église ne s'est pas regardée comme obligée nécessairement d'avoir des écoles, parce quen effet la science n'est pas un moyen de salut. Et quoique assurément l'instruction soit un grand besoin de l'humanité, la culture de l'esprit nest pas indispensable à V homme comme celle de Vâme. » (Page 294.)

On comprend qu'en émettant de pareilles doctrines, l'honorable orateur n'osât point ailer jusqu'au bout de sa pensée et ne demandât point pour l'Église le monopole de l'enseignement. Il concédait à l'État la faculté d'ouvrir et de doter des collèges; il ne lui contestait pas encore la collation des grades, que vingt-cinq ans plus tard il devait lui arracher; mais en échange de ce qu'il ne craignait pas d'appeler des concessions, il posait hardiment les conditions du désarmement. Elles étaient au nombre de quatre :

1° Suppression du certificat d'études;

2° Attribution exclusive aux évêques du gouvernement des petits séminaires;

3° Abaissement des grades donnés ou refusés au gré de l'Université;

4° Suppression de l'exclusion des congrégations religieuses non reconnues.

Et après l'exposé de ce programme, il lançait fièrement ce défi :

« Telles sont, en résumé, les quatre conditions que je pose comme

fondamendales, et j'ajoute que, sans leur adoption, pas de paix possible, mais la continuation de la guerre. (Page 223.)

A la séance suivante, M. Thiers releva, comme il le devait, cette téméraire provocation.

« Vous avez posé, disait-il, ce que vous avez appelé les quatre conditions indispensables pour faire cesser la guerre. Soit. Mais je ne vois pas ce qu'en échange de ces quatre conditions acceptées, et dont Tune ne laisse pas de m'inquiéter fort, vous concédez à l'État. Ce qui me parait très-clair, c'est que nous ne sommes pas payés avec la même monnaie que celle qu'on veut nous faire donner. (Page 228.)

« Quant à moi, je n'ai pas voulu, pour soutenir l'autorité de l'État en matière d'enseignement, dire tout ce que je pensais sur l'autorité de l'Église, et voici au contraire que dans l'intérêt de l'autorité de l'Église, M. l'abbé Dupanloup vient d'avancer sur l'autorité de l'État et sur celle des pères de famille des théories qui peuvent être les théories absolues de l'Église, mais que Bossuet lui-même n'aurait pas osé exposer dans leur crudité.

« Sachez-le bien, ce sont des doctrines de guerre que celles que vous venez d'exposer, et si elles devaient triompher, il est évident que j'aurais fait ici depuis trois semaines un métier de dupe, » (Page 229.)

Ces paroles, malheureusement trop prophétiques, étaient vivement appuyées par M. Cousin, auquel elles arrachaient cette significative déclaration :

« Je suis tenté de m'écrier, comme M. Thiers, après ce que nous avons entendu : Sommes-nous les dupes de notre bonne volonté? Vraiment, c'est à décourager les mieux intentionnés, et je suis du nombre. »

Il était, en effet, profondément triste et singulièrement inquiétant de recevoir en face cette impérieuse sommation d'avoir, sous peine dune guerre implacable et sans trêve, à trahir les droits primordiaux de la société civile, à briser nos traditions nationales, à violer ouvertement les lois conservatrices, dont l'héritage transmis par tous les gouvernements, ceux de nos anciens rois comme ceux qui se sont succédé depuis 1789, constitue le droit commun de la France. Cette tentative, en ce qui concernait les congrégations non reconnues, était d'autant plus grave, qu'essayée à propos du projet sur l'instruction primaire, elle avait été nettement combattue par les membres les plus compétents de la commission et paraissait abandonnée par ses auteurs.

Voici ce qu'avait dit à ce sujet l'honorable M. Dubois de Nantes, alors directeur de l'École normale (page 78) :

« A l'égard des congrégations religieuses, je serai très-libéral. Lors

donc qu'une congrégation religieuse qui s'occupe de l'enseignement aura été régulièrement autorisée par la loi, je suis d'avis qu'il faut se confier volontiers à elle et chercher à favoriser son développement le plus possible; il n'y a du reste qu'à lui en laisser la liberté. »

Ainsi, il n'y avait aux yeux de l'honorable commissaire, de congrégations que celles autorisées par l'État, ce que M. Cousin confirmait en disant (page 97) :

« J'appelle aussi de tous mes vœux, dans les écoles de village surtout, les congrégations enseignantes, reconnues hien entendu par l'Etat, je ne puis en connaître d'autres. »

Enfin, M. de Montalembert lui-même adhérait à cette opinion (page 94) :

« Je ne demande qu'une chose, que les entraves à la liberté soient brisées, et vous verrez s'accroître rapidement le nombre des congrégations enseignantes, pour lesquelles, qu'elles soient d'hommes ou de femmes, je ne demande qu'un seul privilège, si toutefois cela peut en être un, l'assimilation de la lettre d'obédience aux brevets, quand la. congrégation est légalement reconnue. »

Cette première démonstration n'était, à vrai dire, qu'une manœuvre habile, destinée à sonder le terrain sur lequel les partisans de l'Église étaient très-déterminés à s'engager. Pour eux, tout le projet était dans l'introduction de l'épiscopat au sein du conseil supérieur, et surtout dans l'annulation détournée des lois interdisant l'enseignement aux congrégations reconnues par l'État. Ce dernier point leur tenait particulièrement au cœur, parce qu'ils savaient fort bien qu'en le gagnant, ils devenaient les maîtres de la jeunesse, et par elle de la nation. Aussi, lors de la discussion sur l'instruction secondaire, revinrent-ils à la charge avec une rare énergie, faisant de l'adoption de cette condition leur définitif ultimatum.

Chargé de le signifier à ses collègues, M. l'abbé Dupanloup ne jugea point cette fois à propos d'adoucir, par le ménagemen de la forme, la netteté à son insu presque arrogante d'une pensée qu'on pouvait qualifier de bravade des droits les plus incontestés de l'État. Après avoir affirmé, contre toute exactitude des faits les mieux établis, que l'État laissait une liberté complète à toutes les associations, juives, protestantes, matérialistes ou athées, de participer à l'enseignement, il s'écriait :

« Pourquoi donc, à l'égard de l'Église, cette effroyable injure de lui refuser certaines congrégations qu'elle approuve, et cela pour le motif que certaines congrégations, les Jésuites, puisqu'il faut les appeler par leur nom (heureuse réminiscence des Animaux malades de la peste), n'aiment peut-être pas assez les institutions de l'État actuel? Comme si cet amour devait être de commandement! » (Page 221.)

11 est assurément difficile de se proclamer plus ouvertement l'ennemi du gouvernement de son pays et d'exiger plus cavalièrement que l'éducation publique soit remise aux mains de ceux qui conspirent contre lui. Lorsqu'il tenait ce langage, M. l'abbé Dupanloup savait bien que, si la République ne contraint personne à l'aimer, elle travaillerait elle-même à sa ruine, en permettant aux docteurs du despotisme sacerdotal de corrompre l'esprit de l'enfance et de préparer ainsi la guerre civile à courte échéance. Mais comme le triomphe de l'Église est à ce prix, comme les Jésuites sont ses auxiliaires les plus dévoués, tranchons le mot, ses directeurs les plus habiles, il ne reculait devant aucune des conséquences de leur rentrée en scène. C'était d'eux seuls qu'il recevait le mot d'ordre; c'était pour eux qu'il demandait l'abrogation du droit civil de la France et l'abaissement de sa volonté devant celle de Rome. Une pareille prétention devait soulever de vives protestations. Vainement l'auteur qui s'en était fait l'interprète avait-il essayé de la déguiser en déclarant qu'il n'allait pas jusqu'à demander une abrogation expresse :

a Le silence nous paraît suffisant, avait-il dit. Pourquoi nous en refuser le bénéfice? » (Page 281.)

M. Cousin ne se laissa pas prendre à cette feinte adroite; il lui opposa une argumentation après laquelle toute réponse sérieuse demeurait impossible. Nous nous excusons près du lecteur de la longueur de l'extrait de son discours que nous allons transcrire. L'importance de cette citation nous fera pardonner son étendue :

« Si je suis d'avis, disait l'ancien ministre de l'Instruction publique, qu'en principe les congrégations religieuses méritent les plus grands encouragements et qu'on ne saurait trop spécialement provoquer le concours de celles qui se dévouent à l'enseignement, néanmoins, je suis également d'avis que l'État ne reconnaisse pas toutes les congrégations. C'est ainsi que, pour mon compte, je regrette profondément, et j'ai déjà exprimé ce regret en 1844, l'absence de congrégations telles que celles de l'Oratoire, tandis que, je le dis sincèrement, je n'éprouve pas le même regret à l'égard de la Compagnie de Jésus. Sans doute, si j'eusse vécu en 1763, je n'aurais pas demandé la suppression de cet ordre, mais la modification de certains de ses statuts; mais aujourd'hui que le fait est accompli, je dirai à l'Église : Dans votre propre intérêt, et alors que l'esprit public est contraire à cette institution, n'allez pas demander le rétablissement des Jésuites, dont l'aptitude à l'enseignement a peut-être été trop vantée et à qui on a reproché d'être imbus, non pas de l'esprit de l'ultramontanisme, ce qui ne signifie rien, mais de certaines idées incompatibles avec nos formes politiques et sociales actuelles. Malheureusement, il y a de la part de l'Église et de ses défenseurs un esprit d'amour-propre qui

fait qu'on sacrifie ses véritables intérêts. L'Église reconnaît l'Institut des Jésuites, donc il convient que l'État admette les Jésuites. Il est vrai qu'on ne demande pour cette congrégation que la liberté résultant du silence. Mais dire que l'État peut, par son silence, laisser cette société asseoir librement son influence sur l'instruction, me paraît chose inadmissible. Si l'Etat estime que l'existence de la Compagnie de Jésus ne présente aucun inconvénient , qu'il la reconnaisse, et alors elle exercera librement son action; mais pas de moyen terme, pas de silence qui ne serait autre chose qu'un acte de faiblesse et de pusillanimité.

« Telle est la seule réserve que je fais, non pas pour ma propre volonté, mais parce qu'Une m'appartient pas de m élever au-dessus des lois constitutionnelles de mon pays . » (Page 253.)

M. Thiers n'était pas moins explicite. Répondant à M. Dupanloup, il disait :

« Que nous reproche-t-on? Est-ce que les anciens parlements ne combattaient pas avec acharnement ces congrégations non reconnues qui veulent enseigner hors de l'État? Eh bien! nous sommes les trèshumbles suivants de ces doctrines anciennes; nous ne demandons rien déplus, rien de moins, et nous nous glorifions d'être les enfants, sur ce point comme sur tant d'autres, des principes de 1789; la bonne révolution, celle-là, qui n'a eu en matière d'enseignement qu'à confirmer les principes des anciens parlements. » (Page 234.)

Et plus loin il ajoutait :

« Revenons aux congrégations : vous demandez, vous, leurs défenseurs, une seule chose, le silence à leur égard. Soit. Ça pourra être pour le moment une satisfaction à votre amour-propre. Mais cela ne changera rien à l'état des choses, car les lois de l'État relativement aux congrégations religieuses ne sont pas, que je sache, rapportées...

« De toutes parts. Mais si! mais si! Que faites-vous donc du libre droit d'association insc rit dans la constitution?

« M. Thiers. Vous seriez tous contre moi, que cela ne m'empêeherait pas de vous dire que vous êtes dans le faux. Vous partagez don les folies de notre temps sur le droit absolu d'association sans aucun contrôle de l'État.

« Plusieurs membres. Mais non, assurément. •

« M. Thiers. Mais pourquoi distinguer quand il y a analogie?.,. Tenez, si vous pouvez faire une loi ainsi conçue : Les Jésuites peuvent rentrer, mais les clubs ne peuvent rester, j'accepte de grand caeur.., il faut aborder l'Assemblée avec ses idées actuelles. Eli bien! de deux choses l'une : ou vous gardez le silence, et alors, passez-moi l'exprès sion, le ministre se casse le nez sans arriver au résultat désiré; on vous luttez ouvertement et avec éloquence comme vous savez si bien le faire; mais comme vous ne pouvez éviter ce dilemme: Toute asso-

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