‹ Discours parlementaires (volume 4)Chapitre 22 sur 68 · DA^S LA SEANCE DU 23 DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DA^S LA SEANCE DU 23 DÉCEMBRE

LUI S i n L 'a n M F. B

Olicuuion du projet de loi rpUtiTau ivcruleinent de l'irm^e et <!<■ la lmi-iIu mil

mobile.

[«an- ■

Sis dépiitds Je l'opposilion avaient présenté un contre-projet demandantqui; tout citoyen français rondtt h l'Élat le service militaire, cl que les armt'es perniaueutes fussent supprimées.

Messieurs,

J'ai pris la liberté de dpni:mder la parole en entendant sortir de II bouche de l'honorable man^chal une dcclaralinn qui, j'eti coQvieD$» o'cst pas nouvelle, mais qui, à mon sens, donne à la loi et i la situalion que cette loi doit régir -ia parliculifn'c [jravité; car, soivanl qu'on adhérera à cette déclaration oui, au contraire, qu'on s'en ^ séparera, on se prononcera pour ou contre [a loi. ■

L'honorable maréchal ministre de la Guerre vous a dit. après avoir répondu h l'amendement présenté par nous, et venant plussp^ cialeraent à l'examen de la loi en eile-raéme, que le principe de cette loi n'est ni une cxccptic^u, ni une nouveauté, qu'il correspond à des nécessités antérieures au mouvemeni produit dans les esprits à la suite des événements de 1866, et que l'ainélioration qu'elle deinaodeM a sartout pour but d'assurer la sécurité de la France et le maintien de la paix.

En ce qui concerne cette dernière vue, je ne crois pas que M. le ministre puisse rencontrer de contradicteur sérieux dans la Chambre, et c'est, pcrraetlez-moi de le dire, au seuil de ces observations, ua fait qui mérite d'être signalé, que ce sentiment unanime dans cette Assemblée, ce vœu énergique pour le maintien de la paix.

Seulement, quelques-uns d'enlre nous, et je suis du nombre, I penseul que le vole de la loi, loin de niainteair la paix, sera un

instrumeut de guerre, {Humeurs. — Allons donc! allons donc!) < Et s'il eu est ainsi, vijus cumprcnez qu'il importe de ne laisser sur , un poiiU aussi eapilal aucune obscurité. C'est pour essayer de dissiper toutes les inecrtitufles que je vous demande quelques iustnnis de votre bienveillante atlcnliou, uc voulant pas la fati^juer eu essayant de rOpoudre à cette [Kiilie du discours de rtioaorablc maréchal, dans laquelle il a essayt? de combaltre le contre-projet développé parl'hot norable M. Jules Siraou.

l L'houorable maréclial nous a fait de la vie de régiment une peiii- \ turc si attrayante qu'eu vérité, messieurs, je me demanderais com- I ment, en terminant sou discours, il pourrait conscnlir à une rcduc- I tJOQ quelconque du contin{;eut (un $ourii), et comment, dans soa I patriotisme, il n'exprimait pas le vœu, qui aurait pu être converti en loi par le Corps ]é(;isla(if, que la totalité de la nation passait par [cette école palriolique. (On rit.)

! C'est là, précisément, permettez-moi de le dire, ce qui, sur ce [ point spécial du débat, nous sé()are, M. le maréchal cl la fraction de lia Chambre à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir.

Je suis bien loin de méconualtre, messieurs, certains des avantages qui vous ont été développés, il n'y a qu'un instant, avec tant d'âulorilé, et j'ajoute, avec une loyauté si saisissante. {Moui^ement, — , Très-bien! très-bien!)

I 11 est incontestable que le métier des armes a sa noblesse, et la iraisun de cette noblesse, elle est surtout dans le dévouemeut et dans ,robéissauce h la loi, obéissance plus exacte, plus scrupuleuse que dans toute autre position sociale, et qui, par conséquent, U)rsqu"eUe est contenue dans de justes limites, ne peut inspirer à l'homme que i4e bous instincts.

Mais aussi, quand tout à l'heure mon honorable collègue et arai M. Jules Simon combattait l'esprit militaire, il eu combattait l'exagération cl il voulait <{ue cet esprit militaire fiU, à tous les moments <Ie la vie du soldat, tempéré par l'esprit civil, par le souvenir de h ~ mille et du foyer.

Et c'est précisément le but qu'alteiadraieat ceux qui pourraient iconcilier ces deux vues opposées.

L'honorable maréchal faisait à l'opinioa que je défends, d'une paaniére incidente, une concession epii n\iura pas échappé à votre sagacité. Il disait : > L'éducation que nous donnons aux jeunes gens idaus la caserne est une éducation d'obéissance et de patriotisme. .rCous les recevons craintifs, peu soucieux d'une foule d'observances Iqui cependant tiennent à la dignité humaine; c'est dans la caserite

3*4 ntsnouRS parlementaires.

que leur esprit et leur cor^is se façonuciU. S'ils ne coonaissenl pas leurs droits, encore moins cerlaius devoirs qui loiuiicnl à Tainour et à la défense de l;i patrie, le rtîgiment esl pour eux un excelleot cnscîgnemeul. "

Messieurs Je ne veu\ pas sur ce point réCuter l'opitiion de Thonorable maréchal; sculemenl je lui demande la permission de rceauiiaitreque ses paroles coaslateal dans notre pays une regrettable et bien danj^creuse lacune.

S'il est vrai, en effet, que l'éducation publique soit à ce point négligée, que dans la famille, près du clocUcr, on ignore ces grands devoirs, ces nobles sentiments dunl l'honorable maréchal parlait tout k l'heure, ali ! ce n'est pas le budfîct de la guerre qu'il faut augmenter, c'est, avant tout, le builget de l'insiruction publique {très-bien t à la gauche de l'orateur), et ce n'était pas sans une raisoQ profonde que mon honorable ami M,. Miles Simon vous faisait remarquer l'affiigcaat contraste qui les sépare l'un de l'autre.

Je m'associe de tout cœur aux sentiments qui ont été exprimés parle chef de l'armée; seulement je lui demande la permission de lullivcr ou de faire cultiver ces scntimciils-là où ils peuvent avoir le |)lus d'énergie et de concentration, c'est-à-dire au milieu des affeclious, dans les travaux pacifiques, là uii l'homme vérilablcraent s'honore par la pratique des vertus quotidiennes, sans être courbé sous la gène de la discipline. [Vive nppnétd ion sur Us bancs à la gauche (le l'oraleur. — Lt'gères rutneurx sur tl'autires bancs.)

Ce serait là, messieurs, riacsiimablc avantage du syslërae développé à celle tribune par mon honorable collègue qui le présentait, — et M. le luaréclial reconnaîtra fpic j'interpiète ici fidélemcut Sâ pensée, — non pas comme un lit de l'rocusle sur lequel on diW placer nos insiilutions mili[aires. mais comme uu type, comme uu idéal vers lequel il est couveriablf de teudre.

Sur ce point il a eu la bonne fortune pour se consoler des critiques si modérées et si convenables de l'orateur auquel j'ai le péril de répondre, it a eu la consolation d'être soutenu par M. le rapporteur. M, le rapporteur n'a pas jugé que ce fiU, pour uu étal social futur, un danger, un désastre, que d'être soumis à l'abolilton possible des armées permanentes; car voici, messieurs, comment il s'est exprimé dans son rapport en ce qui concerne ramcnderaent de l'honorable M. Jules Simon :

« Feut-éire l'avenir réserve-t-il aux peuples des temps plus hcorcux, où les armées, devenues inutiles, pourront être complètement supprimées. Mais jusqu'à l'avéueraeut de celte ère fortunée, l'armée restera indispensable, et votre commission n*a pas cru, ea cousequence, pouvoir adopter l'amendement qui lui était proposé. ■

3a DÉCEMBRE 1867.

Ainsi. M. le rapporteur, s'il était libre de créer un état social dans lequel il tenlerail la réalisation de toutes les perfections liuinatmes, j'en demamle panlon à M. le maréchal, en ferait complètement disparaître l'école rcfîimenlaire, et avec eile les armées permaocutes. M. le rapporteur pense comme nous que les sociétés doivent tendre vers ce but; que plus elles déveîoppcront en ellcs-méraes leur richesse morale et tnlcllectuelle, plus elles s'éloigneront du réfyimc de guerre, qui leur impose tant de sacrifices et d'hommes et d'argent. (Très-bien! à In gauche de l'orateur.)

Mais, messieurs, permettez-moi de ne pas in'étcndre davantage sur ce sujet, qui m'écarte de celui à l'occasion duquel j'ai cru qu'il était de mon devoir de monter à cette tribune.

J'ai dit que j'y avais été appelé par les déclarations très-nettes de M. le ministre de la Guerre, qui nous a dit que, dans sa pensée, non-sculcmcnl le projet de loi était nécessaire à ntisou des circonstances actuelles, mais que ces circonstances n'cussent-elles point existé, il faudrait encore le proposer et le voter.

Je sais <pren même temps M. le ministre de la Guerre s'est efforcé, dans la seconde cl dernière partie de son discours, d'établir que le projet ne constituait aucune afigravation ni en hommes ni eu argent.

Je ne crois pas (lue M. le ministre, malgré sa démonstration, soit parvenu à convaincre la Chambre ; il ne convaincra |ias davantage le pays.

On parle de l'impopularité de la loi, on dit que cette impopularité se dissipera devant les explications du gouvernement. A coup sOr, si la loi est votée, il faut le désirer; mais cette impopularité tient, sacliez-le bien, à la nature des choses et au bon sens exquis de la nation, qui ne se peut pas tromper sur les déclarations que vous faites. [Inlerrttption. — Moui'ements tlivers.)

Mais, saus toucher encore à ce point que j'examinerai sommairement, je liens à constater, car en vérité nf)us oublions trop vite l'histoire des temps où nous vivons et à laquelle nous parliiipons nous-mêmes, je liens à constater, dis-je, que si le débat actuel s'établit entre ceux qui soutiennent que la loi aggrave les charges actuelles et ceux qui prétendent qu'elle ne les aggrave pas, le point de départ de la discussion devra être tout à fait ailleurs, c'est-à-dire à l'origine de ce projet, qui nous a été présenté dans notre dernière session. Cela est incontestable, et tout à l'heure M. le ministre \oulait bien reconnaître que si les événements de 1866 ne l'avaient pas rendu indispensable, ils en avaient été Tocca-sion; cela est incontestable, car c'est aussitôt après la bataille de Sadowa, trop précipitamment suivant moi, ayant toujours considéré une pareille détermination comme une faute politique, que le gouvernement a asscra-

blé une commission supcncure en face de TEurupc tout entière, el^ se donnant à iui-môme un iléinenti, a déclaré que nos institulioni miliUiircs étaient insuffisaules.

.le dis, messieurs, se donnant un démenti, car je suis vis-i-vil d'un homme autorisé en pfircille matière, dont nous avons toujoon entendu avec une grande satisfaction et avec un égal respect la parole si claire, si pleine de documents; je suis vis-à-vis de l'honorable général Aliard, lequel, dans toutes les discussions qui se sont établies sur le conliugcni et alors qu'il rencontrait ruppositioo d'une partie des membres de celte Chambre lui disant .- — Le contingent que vous réclamez est trop élevé, il impose à la population dei charges qui l'écrasent, des charges qui nuisent à son industrie, qqf nuisent à son commerce, — se levait cl , arec des chiffres, avecdef raisonuements, avec des affirmations, déclarail que l'étal le meilleur existait eu France pour l'organisatlcju mililiiirc, que cet état csigeail le contingent que le gouvernement réclamait.

Eh bien, j'en prends, messieurs, votre loyauté à témoin : dan« lei déclarations que je rappelle, rien ne pouvait faire présager que jamais on piU prononcer des paroles semblables à celles que vooi avez entendues sortir de la bouche de M, le miuislre de la (îuerre.

C'est là une constatation considérable que nul ne peut dcmcotir, el qui vient singulièreraent contredire cette assertion de M, le ministre de la Guerre, que les nécessités de la loi sont dans la nature des choses.

Mais alors qui étcs-vous? (Jucllc est votre politique? Où est votre vigilance? Vous gouvernez la France depuis dix-scpl ans; assuré- ment vous êtes au courant de tous ses besoins. Si, pendant tant d'ao- m nées, vous nous avez déclaré qu'une armée de (lOD.OOO hommes était suffisante, — car ces choses n'étaient pas de pure tolérance, elle,* ^ étaient dites à la tribune, et de la tribune elles descendaient daas> m l'application, — si, dis-je, avec sept contingents de 100,000 homme)' vous avez déclaré qu'on suffisait à tous les besoins du pays, il f't clair que vous n'avez pas le droit de dire que c'est dans la nature des choses que vous puisez la justification de votre loi. [MouvcmenU divrri.) Mais à côté de cette constatation, qui c?t déjà si considérabli;, s'en place une autre, <iui est exactement de même nature, en ce setu qu'elle est marquée au coin de la même évidence. Avant l'année J8W cl avant la grande guerre qui a placé la Prusse vis-à-vis de l'Aulricbe, qu'est-ce qui préoccupait surtout l'opinion? C'était la pesanteur de nos charges militaires. Oue réclamait-elle? Leur diminution. Et ce n'était pas seulement dans cette Chambre et sur les bancs de l'opposition que se faisaient entendre des voix pour vous avertir qu'en continuant un étal militaire trop lourd, vous surchargiez le pays d'un

poids qui dcviepdraii Falal à sa fCcoadité : je vous rappelle les vœux qui oQl clé émis par un très-grand noinhrc de conseils généraux, les écrits si divers émanés de moralistes, de philosophes, de politiques, d'hommes d'État, tous d'accord sur cette nécessité de dimiaucr les contingents. Et quand vous avez fait votre enquête agricole, quels sont, mes.sieurs, les résultats qui en sont sortis? De irès-uorabrcux jLtt de très-divers que je ne veux pas énumérer; mais, au nombre des souffrances qui ouf été les mieux constatées, s'est trouvé le ralentissement du travail agricole, préciséracnl parce que les bras étaient enlevés au sol; de toutes parts, on vous a dit qu'il était nécessaire de les lui rendre, au moins dans une certaine mesure. (Assentiment à la gauche de foraleur.)

Ce n'étaicut point des utopistes ou des hommes poussant un

Kystèrac jusqu'à la deruière extrémité, c'étaient les hommes les plus (ratiques, qui, je le répète, faisaient partie d'Assemblées délibérantes, qui connaissaient à merveille les besoins et les ressources du pays, qui oui été tous d'accord pour vous dire qu'il était indispensable, si on ne voulait pas nuire au travail national, de diminuer l'effectif de votre armée.

•le citais, messieurs, les déclarations faites dans celle enceinte, à celle Iribuuc, par rhonorable général Allard; je citais les vœux des conseils généraux, les écrits et les paroles de tous les hommes éraineiits qui ont partagé ces idées et qui les ont développées. Mais voici une autorité, certes, que vous ne récuserez pas : c'est celle de l'empereur.

L'empereur, eu t8f»3, poursuivant son idée généreuse, mais malheureusement chimérique, de la formation d'un congrès, sentait à merveille les embarras d'uuc telle situation, — et ce n'était pas la première fois, — it les av;iit dénoncés à d'autres époques, alors qu'il était éloigné du pouvoir et que peut-être il était plus désintéressé, parce qu'il n'en avait pas la responsabilité, les charges et les périls, — l'crapereur, en 1863, dans son discours du irrtnc, s'expliquant sur ces charges imposées à l'Europe entière par cette pais armée qui, en effet, n'est ni la paix ni la guerre, et qui a tous les désavantages de la guerre sans avoir les avantages de la paix, reraipcreur s'exprima en ces termes :

- t Conserverons-nous éternellement un état, qui n'est ni la paix Wvec sa sécurité, ni la guerre avec ses chances heureuses? r. m II était donc le premier h donner le signal de ces études qui "devaient conduire tous les liommcs qui s'y livraient à la conviction que les charges dont le pays est grevé sont trop lourdes. Mais, permettez-moi de vous le dire, messieurs, cet état existe non pas seulejnenl en France, mais dans l'Europe entière, el c'est à bon droit

«ju'oQ a reproduit les paroles si sages de Montesquieu, qui , dès le dix* huilième siècle, dcnouçait la folie qui scinblait sYlre emparée d< gouvcrnemeQlsderEHroj>e se faisan tcoueurrcncc pour raufjmentatioaj de leurs armées, et aboutissant, en définitive, à appauvrir leurs États.]

Eli hicn ! si en effet, mal^jn; le progrès des funiifrcs, malgré les-l idées de mansuétude qui, grâce à la philosophie cl à la religion, se riypaudent sur les populations, nous coiilinuuns toujours à noos eatrc-dêfruire , si nous scmblons n'avoir d'autre pn^occupatioa J sérieuse que celle de rechercher des engins de mort, que nous eo ■ soyons k discuter, à celle tribune, comment on tuera ud grand nombre d'hommes en un temps donné, à une dislan<"c voulue, n'est-il pas certain qu'il y a là un mal considérable, profond, sur lequel le législateur comme l'homme d'État doivent avoir les yeux, mais qni ne sera pas guéri, soycz-cn siîrs, par l'exagération du remède que M vous voulez éprouver? [Approhation à la ijanche de l'orateur.) 1

Quant à moi, messieurs, je n'hésite pas à dire, m'emparant Ici, pour lui donner une autre application, d'un mot célèbre qu'on a bien des fois répété : « Donnez-raoi une bonne politique, et je vous donnerai uoe armée réduite qui ne pèsera pas sur la populatiou ^ {Wouvemenls divers.)

Très-certainement, messieurs, si en Europe, dans les divers Ét4ls qui avoisinent la France et dans la France elle-même, ta politique était sagement dirig(!c, les peuples rcconnail raient que c'est de leur part une insigne folie que de se livrer à ces armements exagéré}, alors qu'en dêfinilive les pouvoirs officiels viennent déclarer qu'ib sont animés des sentiments tes plus pacifiques, et que les souveraine échangeut entre eux des visites de courtoisie, au milieu des fètcs lc< plus pompeuses, qui après tout sont payées par les poputatioaf^ éblouies. {Ihtmeurs sur un tjrand nombre de bana.) Est-ce qu'il n'v a pas, messieurs, une contradiction considérable, affligeante, entre le» diverses dt'clarations que j'ai rappeliîes? Est-ce qu'il n'y a pas quelque chose d'anormal dans cette attitude d'un ministre de la Guerre. autorisé, respecté comme le nôtre, qui nous déclare que la natare des choses veut que l'effectif militaire soit augmenté en France, alors que cependant il ai-firme que la France n'est pas menacée et qu'en réalité elle ne menace personne?

Ouc M. le ministre de la Guerre me permette de le lui dire, — assurénicui avec une grande réserve, car en traitant de pareille matière je sens toute mon insuffisance, mais j'ai une conviction profonde, et je demande h la Cliauibre ta permission de la lui exprimer CD peu de mots, — que M» le ministre de la Guerre me permette de le lui dire, il se trompe... {ah! ah!) la France est menacée et Ii France menace, {^fQ^lvemen^.)

23 DËC'EMBRK 1867.

Serait-ce parce que M. le ministre d'Klal viendra déclarer k la fii d'une séance que la France est animée des meilleurs sentiments cl uc veut pas la guerre, que les peuples de l'Europe se rassureronl? Ce n'est pas davantage parce que M. le ministre de la Guerre déclarera aux industriels : « Vous pouvez en paix vous livrer à vos travaux accoutuuiés ; quand la loi actuelle sera votée, quelle sécurité sera la vôtre? Vous saurez que vos frontières sout gardées par une armée glorieu-c, invincible; dès lors les travaux de la paix pourrunl être conduits à une prospérité indéfinie. « Malheureusement, messieurs, ce langage, plusieurs fois répété, n'a pas fait cesser le malaise, que tous nous sommes dans la nécessité de reconnaître.

A LA GAUCHE DE l'orateur. C'cst VFai !

M. Jules Favre. 11 y a donc un malaise, et avant de chercher le Tcraèdc. il faudrait essayer d'examiner le mal lui-même.

Lorsque mun honorable collègue M. Jules Simun était à la tribune et qu'il attaquait la loi en discussion, je me suis permis, — et j'en demande pardon à la Chambre et à l'orateur, — je me suis permis de l'interrompre pour lui dire : Mais la loi, elle ne fera qu'aggraver le mal; c'est là ma conviction profonde.

M. le marquis n'HAVRiNcouRr. Je demande la parole.

M. Jules Favre. Et tout ds ni^me que les ualtons européennes ne cessent de s'occuper de perfectioancr les raityens de destruction, cl qQ'a;irès avoir découvert un fusil qui iicut toitchcrunc cible dix foi* par minute, on en Irouvcra un qui la louchera vingt fois par minute, et qu'après avoir inventé un canon qui atteint son but à deux kilum^lres, on en trouvera un qui l'atteindra à quatre kilomètres, et, dans cette sorte de frénésie d'inventions meurlrièrcs, les hommes uc connaîtront pas de limites à leur génie, qui devra être délesté au nom de l'humanité.-. {Mouiement.)

M. le duc DE Marmier. Au nom de la gloire!

M. Jules Favre. Mais l'erreur sera contagieuse, et je dirai que dans leurs terreurs... {Interruption.) Si vous voulez que je retire ce mol de terreurs, qui rend mal ma pensée, Je dirai qu'alors il arrivera que, dans leurs soup(;ons et leurs défiances réciproques, les nations 5'armeront et s'appauvriront; alors les années seront glorieuses, bien velues, bien équipées, bien nourries, bien logées; elles recevront cette éducation dont M. le ministre de lu Guerre vient de nous parier; mais, à coté de ces années, il y aura des populations souffr^intes, d'où le travail se sera retiré, et puis des raécontcnteinents énoriiics, — je ne parle pas sculeincut de la France, ce sera un sentiment général, — des mécontentements énormes feront explosion dans tous les pays qui auront suivi celte fausse polititpie. {Très-bien! à la gauche, de l'orateur. )

Eh bien! s'il m'était donné de pouvoir indiquer où est la vérité, ei s'il m'était donné de pouvoir faire passer sa démonstration dans vos esprit?:, je crois que les uns et les autres nous aurions rendu un (jrand service à notre pays, car sur ce point tout le monde est d'accord; il est clair que si l'on pouvait se passer d'une force militaire açrcssive, si Ton pouvait la réduire à une Force militaire purement défensive du sol et des lois, il y aurait pour tous un immense soulagement et daos la production nationale et dans les rapports des peuples entre eux, et là diptomalic serait à peu près sous îa remise, ce dont personne ne se plaindrait.

Malheureusement il n'en est rien, et nous sommes en face d'un mal incontestable. Ainsi, quand, en jetant les yeui sur la France, nous voyons le contraste de notre état actuel avec celui de 1833, quand nous voyons l'armée double en hommes, dépenser un peu plus du double en argent, quand nous voyons que l'Empire depuis qu'il existe a consommé en dépenses militaires 18 milliards et 200,000 hommes, ou à peu près, qui sont restés sur les champs de bataille, assurément ce sont des résultats qui doivent affliger tous ceux qui aiment l'humanité et leur pays.

Et quand on lit les détails navrants qui ont été publiés officiellcroentdans un livre que Cous connaissent, cl qui a été édité parles soins de M. le ministre de la Guerre, dans le rapport de M. Cbcon, quand on voit daus celte {jnerre fatale de Crimée, — el nous nous sommes tous associés aux paroles si belles, si {jéuércuses, de M. le ministre de la Guerre, par lesquelles il a montré non-seulement qoC le soldat français était un vaillant guerrier, ce que tout le monde sait, mais qu'il est un homme patient, dévoué, faisant le .sacrifice de sa vie et prêt ù verser son sang à plusieurs centaines de lieues de son pays, sans songer au lendemain qui peut le menacer; — quand on voit dans cette malheureuse guerre de Crimée l'hécatombe humaUie s'élever à 186,000 hommes, et quan<} on sonj^^c aux résultats qu'a produits cette guerre, et permettez-moi de le dire, comme toutes les guerres qui ont désolé le monde, on se demande si les peuples ne sont pas saisis d'une véritable folie en se précipitant ainsi les uns contre les autres, alors qu'il serait si facile de s'entendre, (fnterrup' tiont diveria.)

Mais peut-être la vérité s'est-elle trouvée dans les paroles prononcées par M. le rapporteur A la dernière séance, paroles qui ont produit une si vive et si naturelle émotion.

M. le rapporteur vous l'a dit sans ambages -. Les peuples chercheront vainement par des arbitrages à se mettre d'accord; ils marchent fatalement à la guerre. Et pourquoi, messieurs? Parce qu'ils ne sont pas libres {exclamations el riret à la droite de l'orateur. — l''ive appro»

23 DÉCEMBRE 1867. " ~~ STT

bation à la gauche); parce qu'ils sont séparés par des intérêts riyaasliques. {Interruption,)

A I.A cAiJciiK DE l'obateur. Oui ! oui ! — C'est cel;i !

M. .Iules Favre. Ce sont ces iiitéi^ls dynastiques qui les sépareiil; et très-cerlaluement, si ces ioléréls n'existaient pas... {Réclamations à la droite de l'orateur. — Assentiment à sa gauche.)

Je dis que si ces intértMs n existaient pas, les peuples de rEurope a'auraietit aucune espèce de raison de se Faire la {;;ucrre.

M. Gressier, rapporteur. Et l'Amérique du ISord, en lutte avec l'Amérique du Sud?

M. Jules Favre. L'honorable rapporteur me fait l'honneur de m' Interrompre pour me dire que l'Aniérique du Nord s'est trouvée en lutte avec l'Amérique du Sud. Oui, comme Toulon a été eu lutte vis-à-vis de la France, alors que la France se gouvernait cUc-méme ; et je réponds que si l'houorablc rapporteur veut faire des emprunts à l'Anaérique, qu'il les fasse comptélement ; qu'il suive aussi les sages leçons qu'a données l'Amérique du Nord, et après avoir suivi ses leçons (le courage, ce dont assurément il est capable, qu'il licencie son armée, et qu'il monte au Capitole, et qu'il cherche, non dans les armées permanentes, mais dans le patriotisme de ses condioyeus, le soin de défendre la palrie.{rrw-ii«n.' (ris-bien! a la ijauehe det'orulenr.)

M. LE RAPPORTECR. La gucrrc d'Amérique a duré cinq ans.

M. Jules Favre, Mats je reprend'^ ce que j'avais l'honneur de dire : il est Inconteslablc que la France souffre, que l'Europe souffre avec elle, et que la cause, je ne dirai pas unique, mais principale de ce malaise, est l'exagération des armements et la crainte de la guerre.

Voilà un fait qui n'est contesté par personne, et je dis qu'il faut l'euvisiiger en face pour savoir quelle en est la conséquence.

Je ne dis pas, messieurs, que la cause en soit exclusivement due A la politique fie la France [rumeurs), seulement nous reconnaissons tous, taut que nous sommes dans rcttc enceinte, que la France exerce sur les destinées du monde une influence trop considérable pour que sa politique soit étrangère à un mal qui se produit dans toute l'Europe et qui parait la miner sourdement. Quant à moi, messieurs, je le répète, sans donner à ma proposition un caractère absolu, il m'est complètement impossible de ue pus reconnaître que l'état politique de la France, tel qu'il a été constitué depuis 1851 , a singulièrement coDtribuc à cette situation.

A LA GAUCHE DE l'orateor. C'est évident! très-bien! très-bien!

M. Jules Favre. Tout à l'heure, en effet, mon honorable ami M. Jules Simon vous rappelait quelle avait été la déclaration si considérable faite par l'empereur au coraraenceraent de sou règne. Mais cette déclaration, messieurs, répondait à un sentiment qui s'était

emparé de la nation timl cnlièrc; ce sentiment, c'était la crainte de la guerre. Et, en effet , on ne s'appelle pas impunément Napoléon; on ne porte pas, sans en recueillir les charges comme les avantages, le poids du nom d'un {fr:inâ capitaine ; et quand on commande à une vaillante armée, à une nation susceptible et fière qui ne dédai{;ne pas les aventures, et qu'tm a un semblable passée quand on monte sur le trAne, il semble que ce soit pour renouveler le passé. C'est là re qui a préoccupé la France à un irés-haut degré. Je n'ai pas sous les veut le tc\te même de rallocutiou , mais je suis bien sûr, les faits nous ont tous assez frappés pour que notre rai-moirc soit fidèle, je suis bien sûr t|u'au banque! de Bordeaux l'empereur a dit : ' J'entends répéter: l'cmpir«', c'est la ffuerre-, non! l'empire, c'est la paix. "

Voilà, messieurs, à qaeh sentiments, à quelles craintes, à quelles préoccupations i) a répondu.

Il y avait donc en Kratice, par te seul fait de l'avènement de cette dynastie, surtout par la constitution politique d'un pouvoir qui met entre le< mains d'un seul la force militaire de la nation tout entière, il y avait de très-légitimes raisons de craindre.

Je ne veux adresser ici de reproches à qui que ce soit ; mais ces paroles si çiaves , si solennelles, qui étaient prononcées par Tcrapereur, elles étaient certainement sincères, sincères comme celles qui tout à rheure sont .sorties de la bouche de l'honorable ministre de la Guerre, Seulement, messicni's, il n'a pas été donné à l'empereur de tenir sa parole, précisément parce que les hommes sont au-dessous des événements, parce que la nature des choses les domine, parce qu'étant donné certaines combinaisons politiques, elles ploient les volontés, et, en dépit de toutes les ré.sistances , elles produisent les résultats qu'elles coutieiment dnus leur sein.

L'empereur, dan*i la situation qui lui était faite, ne pouvait pas être exclusivement un homme de pais, cl l'Rurope l'a parfaitement compris; el si les craintes ont été vives en France, je vous prie de croire qu'elles l'avaient été éjialement de l'autre côté de la Manche et de l'autre côté du Rhin.

Rappelez-vous, messieurs, ce qui s'est passé en 1852 et en 1853 en AD{Tteierre; rappelez- vous ces côtes hérissées de forteresses; cette Angleterre ordinairement si prudente et si réservée manifestant je ne sais quelle agitation féijrile qui n'était pas dans ses mœurs , confiant, chose inouïe! des armes .i des milices, les organisant sur un territoire et se préparant à une attaque qui était annoncée.

Ouani à l'Allemagne, messieurs, mais il ne faudrait rien connaître des choses de cc*tenips, il faudrait apprendre exclusivement la politique dans certains journaux qui se publient en France, pour ne pas savoir qu'en Allemagne l'émotion a été profonde.

33 DÉCEMBRE ltf67.

:xaminer, cela

conduirait trop loin, celte g ra ode question de l'unilé allemande. Chacun sait qu'elle a pris nai.ssaace sur le champ de bataille oii la Prusse a été écra5(ic; c'est là où, palpitante et vaincue, elle a, pour reconquérir son induence, <>aisi, de sa main san^^lante, ce drapeau qui devait abriter l'AIEcniagiie tout enliërc sous ses pas; la Prusse, quand elle a vu l'empire rcconsiiiuc, elle s'est souvenue de ces jours de 1813; dès cette époque, ses armements ont augmenté; dès celte époque, de sourdes menées ont été entreprises; dès cette époque, vous le savez, il a éclaté entre une certaine portion de la population et le parti qui représentait d'une manière plus précise le régime militaire, une discussion qui aurait été fatale au minisire dirigeant , s'il avait été vaiticu , et qui a été la cause de sa gloire et de son triomphe, parce qu'il a été victorieux.

H faut donc reconnaître, et c'est là ce que je tenais à constater avec vous, que par suite de t'état politique de la France, parce que la France était Tempire, parce que la France avait une con<^ttlutiun qui donnait au souverain le droit de déclarer la paix ou la guerre, qui lui donnait un pouvoir immense, chacun le sait, il faut reconnallrc que par suite de Tétat politique de la France il y a eu dans l'Ëut'ope entière une vague, mais certaine inquiétude, et cette idée s'est traduite prccisément par Tiiugmentalion des force;) mitilaircs.

Eh bien ! la France a-t-elle agi de manière à dissiper celte inquiétude? Oui« si je ne consulte que ses paroles; non , si je m'en prends à SCS actes.

Je ne parle pas de la guerre de Crimée, ni de la guerre d'Italie; seulement j'en dois dire ceci : que ces deux guerres ont élé entreprises par l'influence du chef du gouvernement; c'est lui qui les a ordoonécs et conduites, et il a été parfaitement sensible pour les populations de l'Europe qu'il avait une autorité discrétionnaire, toutepuissante, qui n'était conlrûlée par aucun autre pouvoir.

Mais le fait qui était de nature à inquiéter l'Europe, et cette fois à lui donner sur nous un avantage dont clic n'a que trop cruellement abusé, c'est notre fatale expédition du Mexique. {Murmures.)

M. Gressier , rapporteur. Nous" n'y avions que 23,000 hommes engagés !

M. Jules Favre. Mon honorable adversaire me dit : Nous n'y avions que 23,000 hommes.

M. LE RAPPORTEUR. A l'époquc dc CCS événements, nous n'y avions. je le répète, que 23,000 hommes.

M. Jules Favre. Nous y avions une armée tout entière, précisément parce que l'Europe savait à merveille que, si des embarras survc^ naient, la France devait soutenir au Mexique le petit noyau d hommes qui y étaient engagés; et ce serait mal connaître la poUtiquc et mal

niSCOURS PARLEMENTAinES.

envisager les choses, que de prétendre que, parce qu'on n'a commencé une expédition qu'avec 23,000 hommes, on n'est pas eog^agé de tout son honneur et de la totalité de ses forces. {Trh-bien! trctbien! à la gmtche de l'orateur.)

Eh bien! celle {juerre du Mexique a eu pour conséquence de paralyser nos forces, noire flotte et une partie de noire armée; et nous pouvons vous rappeler les parolc.i que nous avons prononcées dans celte enceinte , quand nous cherchions à vous avertir et qoe noas vous disions : Non-seulement cette entreprise ne peut se justifier, mais encore elle est de nature à jeter lii France dans les complications les plus funestes. Est-ce que vous n'étiez pas avertis par ce qui se passait du côté du Nord? Est-ce que vous ne prévoyiez pas l'orage qui s'amoncelait? Est-ce que la question du SIeswig n'était pas déji éveillée depuis plusieurs années? Esl-<c que l'Allemagne, avec sa prévoyance accoutumée , ne la laissait pas se réduire sur e)le>méiiie jusqu'à ce qu'elle IrouvAi l'occasion favorable?

Eh bien ! l'occasiou favorable, c'est nous qui l'avons fait naître, et je ne sui« pas téméraire en affirmant que, si la France n'avait pas été au Mexique, elle aunit protégé le Danemark, et que, probablement, les n^rands événements qui ont bouleversé l'Europe ne seraient pas arrivés. Mais, quand on a vu notre armée ainsi engagée; quand on a vu que, par suite des nécessités de l'entreprise, toute notre flotte était occupée à ce service aveolui'cux et incertain de l'expédition du Mexiijue, rinfluencc de la France a t onsidérablcraeiit diminué.

Ce n'est pas là le seulsenlimcnt que devait inspirer aux puissances Texpédition du Mexique, et ce serait, h coup sur» rabaisser singulièrement les événements auxquels les hommes participent, et jusqu'à un certain point dégrader leur dignité native que de supposer que les graudes guerres n'ont pas leur moralilé comme tous les autres feits qui émyncnt tVnnQ créature inlelligente et libre. Cette moralité de l'expédition du Mexique a été saisissante pour l'Europe. Et savezvous ce qui l'a frappée? C'a été précisément de voir une entreprise qui était conduite malgré la nation, et qui n'en allait pas moins jusqu'au bout. Alors l'Europe s'est pénétrée de cette conviction, non pas seulement que noire armée était brave, mais qu'elle pouvait être jetée sur elle quand il conviendrait à celui qui la commande , et elle a voulu prendre les devanis; et si vous vouliez jeter les yeux sur les feuilles publiques imprimées en Allemagne pendant le cours de» années 1862, 1863 et suivanles, vous y verriez les attaques les plus violentes, qui ne peuvent être expliquées que par des préoccupation» excessives et par des craintes mal dissimulées contre le gouver-*fl nement de l'empereur. On redoutait que, d'un instant à l'autre.

rcmpcrcur, ayant ramené ses troupes du Mexique, ne les jetât sur l'Allemagne.

Et en ctfct, quand nous parlions de paix, nous avions l'air de machiner h guerre. Est-ce ifue c'est pour mainteuir la paix qu'on promettait les frontières du Rliin à tous les esprits exaltés / Est-ce un mystère pour personne, que l'on parlait , en certains lieux et en certaines occasions, d'Anvers cl de l'Escaut, et qu'il a fallu fe mt'contcntcment de l'Angleterre pour faire cesser de pareils comuiéragcsy Et vous voulez que, quand on ne cesse de menacer ainsi, on ne sollicite pas les cniintes ! El les craintes, cliez un peuple âer et puissant, se traduisent bien vite en riisolulions politiques. Quant à moi, je suis convaincu que celles de M. de Bismarck ont puisé une grande énergie dans la nature de notre gouvernement et de nos actes politiques; et c'est parce qu'il a jugé que, d'un côté, la France ne pouvait pas agir au momenl oîi il agissait lui-même, et que, duu autre côté, elle pouvait devenir menaçante un jour, qu'il a prêché la croisade de Tuotié allemande; qu'il s'en est servi comme d'un prétexte, je ne dirai pas pour égarer, mais pour fasciner les populations et les ramener ensuite sous l'épée de son matlre.

Voilà comment la politique, cl la politique de la France en particulier, a eu l'influence la plus considérable sur ce résultat que nous constatons, que je qualifie rexagéralion des armements, et qui est une plaie pour toutes les nations civilisées; car je m'en plains pour ritalic, je m'en plains pour l'Allemagne, je m'en plaius pour tous les peuples qui nous a voisinent. Et ici je rencontre une objection qui a été accueillie par cette Chambre avec une faveur qu'assurément vous n'avez point oubliée.

Lorsqu'un de nos collègues est monté à cette tribune, et que, demandant compte au gouvernement de sa politique, parcourant successivement les diverses nations, il les montrait comme ayant été tour à tour servies et délaissées, un de nos plus illustres collègues s'est écrié : « tjuoiî on nous parle toujours de l'intérêt de l'Allemagne, de l'intérêt de l'Italie; mais soyons Français! « Et vous avez applaudi, messieurs...

Voix NOMBREUSES. Oui ! OUI ! il avait raison!

M. Jules Favre. Vous avez applaudi parce qu'en effet il ne peut pas y avoir deux sentiments dans cette Clmmbrc, et que si nous sommes divisés sur certaines questions intérieures, noos n'avons tous qu'un cœur et qu'une âme pour chérir et défendre notre patrie. {Approbalion à la gauche de l'orateur. — Rumeurt sur quelques bancs en face et à droite.)

Seulement, messieurs, dans raccomplissemcot de ce devoir si naturel, il peut y avoir diversité d'opinions, et lorsque l'orateur au-

S7fl

quel je fais allusion est venu à cette tribune développer la sienne, il vous a dit que l'intérôt de la France était dans la maintien de Téquilibre européen, c'est-à-dire dans les combinaisons diploniati(|ues, politiques, militaires, qui agréçeaieni ensemble cerlaines nations, qui réunissaient les unes et divisaient les autres, cl qui, par cette pondération de forces, à défaut d'un tribunal supérieur qui pût prononcer sur les différends enlre les peuples, empêchaient les entreprises des forts conirc les faibles.

Voilà, si je Tat bien retenue, la théorie de l'émincnl orateur, et, quant à moi , je crois qu'à celte théorie ou en peut opposer une autre, que j'appellerai la théorie de la solidarité et de la liberté des peuples.

Derrière tous ces moyens vieillis, à côté de ces combinaisons abaodonnées, je rencontre l'âme des pou;>les qui se chcrclicni par leurs besoins communs, par la science qui tes rapproche, par la philosophie qui les éclaire; qui briklcnt d'échanger ensemble leurs richesses au lieu de s'entre-détruire. La politique qu'il faut suivre aujourd'hui est celle qui consiste à avoir les yeux sur nos voisins comme sur nousmêmes, â nous inquiéter de leurs souffrances, de leur mauvaise situation, et à croire que lorsque nous commettons une faute politique vi^~à-vis d'eus, nous pouvons nous créer de redoutables embarras personnels.

En voulez-vous un exemple?

Nous avons demandé plusieurs fois, et nous attendons encore sur ce point une réponse, quelle était la politique du gouvernement sur les affaires extérieures et quelles étaient ses alliances. Le gouvcroement nous a dit qu'il n'avait pas d'ennemis, .le n'en sais rien, et personne ne le souhaite plus ardemment que moi; mais le fjouver- Dcmcnt pourrait-il nous dire quels sont ses alliés? Je ne lui en connais qu'un : c'est le pouvoir des jirélrcs, c'est le gouverncraenl temporel du Pape auquel vous avez donné votre adhésion. {Vat$ réclamations sur un grand nombre de bnnn.) Plusieurs membres. A lu loi! K la question! M. Jules Favre. Messieurs, je crois avoir démontré, et c'était U mon but, qu'au-de.ssus de toutes les questions de détail qui sont consignées dans votre loi, il eu est une plus gfénérale, et qui pèse plus directement sur les nécessités publiques : celte question, c'est la question de la conduite poltliquc. Quant tt moi, reprenant ce que tout à l'heure disait mon honorable ami M. Jules Simon, je sois convaincu que la nation la plus puissante est celle qui irait le plos près du désarmement; une nation ne désarme pas parce qu'elle se sent faible. Voulez-vous savoir pourquoi la Prusse ne désarme pas? Ce n'est pas seulement parce qu elle est menacée ou se croit menacée

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par la France, c'est surtout parce qu'elle est menacée chez elle, parce qu'elle a exercé le droit i>dieu:c de conquête, parce qu'elle ne veut pas donner de véritable Jiberté aux peuples qu'elle a annexés, parce que ses forteresses sont remplies de prisonniers politi(|UCs. Voilà pourquoi elle a besoin de conserver son armement. Si ce prétexte venait à manquer, elle le conserverait encore; mais si ce prétexte lui était enlevé, alors la nation qui désarmerait aurait pour elle les sympathies de toutes les populations qui souffrent de rexa^^ération des armements. {Rumeurs liiverses,) Soyez-en siirs, nos véritables alliés» ce sont les idées, c'est la justice, c'est la sagesse. {Nouvelles rumeurs.) Voilà surtout sur quoi nous devoiis avoir les yeux ouverts; n'agissons pas en vertu de nécessites contingentes qui peuvent tromper, mais en vertu de principes immuables et étcruels, que l'on peut féconder à son profit.

Eh bien! s'il est vrai que la nation ta plus puissante est celle qui peut désarmer, parce qu'en di-sarmant elle donnera à la force utile et productive la plus grande extension, n'est-il pas certain que ce que nous devons faire en ne consultant que le cùté pratique, c'est d'aller le moins possible vers l'exagération des armements? Et en vérité, quand j'ai entendu produire à cette tribune par nos liono-

Irablcs arais des objectious qui n'ont pas pu ^itre réfutées... [rérlamations sur plusieurs banct] sur l'abaissement de la population en France, abaissement si affligeant et qui doit nous inspirer de si sérieuses réflexions, je suis surpris qu'on n'eu tienne pas plus compte. Je pourrais mettre sous les yeux de la Cliamlire une slatisiiquc qui prouve que les mariages vont constamment en diminuant, et qu'à . cùtc de la diminution des mariages il y a aussi diminution de la fécondité ; et à côté de cette statistique, je placerais sous les yeux de la Cliambre des chiffres que j'emprunte au rapport de la commission

É lui-même et desquels il résulte que, dans sou projet de loi primitif, M. le ministre de la Guerre réservait comme devant se marier et ) reproduire la population, les infirmes qui restaient chez eux, et qui, prenez-y garde, ne sont pas un nombre à dédaigner, car il s'agit de 38 pour 100 du contingent, de 79,000 hommes sur les 325,000 qui.

Icbaque année en France, arrivent à la majorité, pour prendre leur place dans le contingent; de sorte qu'en présence de 322,000 jeunes filles qui arrivent à la nubilité et qui doivent contracter mariage, vous n'avez à mettre que 79,000 jeunes hommes infirmes, rachiliques, de petite (aille... {Hédamations et rires sur un grand nombre de bancs.)

t Plusieurs membiies a «auciie de l'orateur. C'est vrai! c'est vrai! M. Jules Favre. Messieurs, ces choses peuvent vous paraître ridicules, mais les plus graves économistes les trouvent sérieuses. Et, quand vous jetez les yeux sur tous les travaux scientifiques, quand

DISCOURS PARLEMENTAIHES.

VOUS voyez non-seulemeni le mouvemeut de la dépopulation ei France, mais encore raffaililisscmcnt de la race, de la laille, de consliliilion, il est impossible de ne pas se préoccuper d'un seinldable rapprochcmeut, et quelles qu'aienl élé les assurances qui nous onl été données par M, le ministre de la Guerre, lorsque les jeunes solda revicuncnt dans leurs foyers, ils y sont accueillis avec respect, av sympaChie, j'en conviens, mais ils y trouvent, la plupart du temps la place prise par des êtres qui ne les valent pas. {Hires et mouceme\ diven, — Ad/it'sion à la gauche de l'nratenr.)

Voilà la vérité, messieurs, et quand, en défini! ivc. nous sommi tous d'accord sur ce fait que Tagheulturc réclame à grands cris les bras qui lui manquent , quand , eu jetant les yeux sur les chiffras de la statistique, je vois (jue, sur 5-i millions d'heLlarcs qui compoNcat le sol de la France, il y en a à peu prés 9 miliious qui sont ro friche... [nonf non! — Allons donc!)\ que sur les 2G initiions d'hectares de terre arable, il y eu a encore un très-grand nombre qui sont dans la nécessité de subir le régime des jachères, précisémeut parte qu'il manque des bras pour les cultiver... [NonvelUi dénégation*.) Je le ■ demande, messieurs... {ïntirruption.) f

Messieurs, ce sont des faits qui n'ont d'autre tort que la banalité, qui se trouvent dans tous les livres des économi.sles, et dont peuvenl témoigner tous ceux qui ont un bout de champ à cultiver. ■

Sans aucun doute, il y a des départements de la France qui sont très-riches ; mais allez dans le Centre et dans certains départcmenis des exirémilés, et vous verrez si ce que je dis n'est pas parfiaitemcat justifié.

D'ailleurs, il n'est pas besoin de chiffres; il est certain que ce fait n'a jamais élé contesté, c*est que plus vous aurez de soldais, motos TOUS aurez de laboureurs, el qui est-ce qui fait la richesse d'au pays? Ce sont les hommes qui travaillent.

Je vous dis, et ce langage est celui d'un homme qui aime son pa« : nirainucz autant que possible le nombre des casernes et multipliez (« ar.*ienauï ; mais mettez à crtté de libres citoyens, el ceux-ci, lorsqu'il» seront appelés à défendre une patrie aimée, sauront bien ver«f jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour empêcher le passage de Tétranger. (lîittit. — Marques à'approbtHion à la gaxtrhe de torateir.)

Je termine, messieurs, en vous disant que si les paroles de M. 1< ministre de la (iucrrc sont prises au pied de la lettre, elles doivent j être ainsi résumées : |

Le gouvernement vous demande comme un gage indispensable! la sécurité de l'État une armée qu'il déclare être une force purcmen' défensive, mais qui ne le sera qu'autant qu'il lui plaira-, el rcnversïo' toutes les données du passé, el jusqu'à un certain point, ou plulût

tout à fait, — j'ai ton d'employer cetic atténuation, — contrcvenani aux principes qui rt'c;issent les peuples libres, le gouvernement veut avoir le droit de commiander une armée quilui permette de se mettre en guerre quand il l'aura décidé.

Eh bien, personne dans cette Assemblée ne contestera le droit qui appartient au souverain de déclarer la guerre, mais personne ne sera assez hardi pour oser dire qu'il en puisse faire usage h sa fantaisie. C'est un mot que, grâce à Dieu, les peuples ont effacé de l'histoire par leur héroïsme cl par leur sang, (juellcs que soient les constitutions, quelle que soit ta hauteur à laquelle elles puissent placer un souverain, en définitive le souverain d'une nalion comme la France n'est que son premier représentant; il s'inspire de ses idées, de ses besoins, de son opinion de chaque jour; il l'interroge afin que ses déterminations y soient conformes.

Eh bien, ne l'exposez pas ,i la tentation de se laisser aller à des rêves généreux et inconsidérés, ne mettez pas dans sa main les forces vives qui appartiennent au travail et qui seraient distraites du travail pour la guerre.

Nous avons pour nous, messieurs, no funeste exemple : il a été précédé par un grand génie, un illustre capitaine, dont nul ne contestera, à coup sur, et ks grandes vues et le talent militaire. Et bien, «près avoir parcouru toute l'Europe , après avoir yjitmé nos légions de gloire, il a laissé la pairie envahie, amoindrie, avec l'occupatioa étrangère. C'est là le résultat de l'exagération militaire. [Mouvement.) Messieurs, si vous voulez que l'Europe soit apaisée, si vous voulez aussi (jue le travail reprenne en France, — car, enfin, chacun dit qu'il a cessé, et on a raison, il a cessé dans une certaine mesure, les capitaux sont paralysés, — sortez de la voie où vous êtes entrés, repoussez le projet de loi, ou tout au moins renvoyez-le à la Commission, pour qu'il soit dit en Europe que la Chambre ne se contente pas de vœux stériles pour la paix, que lorsqu'on lui met dans la main un bnlletin de vote, elle s,iit en user, et que ce n'est pas seulement un vœu, mais encore un acte qu'elle entend accomplir, {l ives tnarques d'approbation à la gavche de t'oralatr.)

L'bonornble membre, en retournant h sa place, est entouré et félicité par SCS amis.

PRONONCÉ AU CORPS LÊCrSLATIF

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