‹ Discours parlementairesChapitre 2 sur 9 · ASSEMBLÉE NATIONALE · texte numérisé non relu

ASSEMBLÉE NATIONALE

Amendement Paul Bert (14 janvier 1875).

M. Jules Gréyv, présideint. — M. Paul Bert propose à l'article premier un autre amendement dont voici le texte :

« Le Conseil supérieur institué près le Ministre de l'instruction publique est composé comme il suit :

» Le ministre président ;

» Deux membres de l'Assemblée nationale élus par elle;

» Deux membres du Conseil d'Etat élus par leurs collègues ;

)> Deux membres de la Cour de cassation élus par leurs collègues ;

» Un membre de chacune des cinq académies de l'Institut élu par cette académie;

» Deux membres du Collège de France, l'un pris dans la section des lettres, l'autre dans la section des sciences, élus par leurs collègues ;

» Un professeur du Muséum d'histoire naturelle de Paris, élu par ses collègues ;

» Deux maîtres de conférence à l'Ecole normale supérieure, l'un pris dans la section des lettres, l'autre dans la section des sciences, élus par leurs collègues;

» Deux membres nommés par les examinateurs d'entrée et les professeurs de l'École polytechnique, et par les professeurs des écoles d'application, choisis parmi lesdits fonctionnaires;

» Un membre nommé par les professeurs du Conservatoire des arts et métiers, et par ceux de l'Ecole centrale des arts et manufactures, choisis parmi lesdits fonctionnaires;

» Un membre d'une faculté de théologie catholique, élu par les professeurs des facultés de théologie catholique;

» Un membre de la faculté de théologie protestante, élu par ses collègues ;

» Un membre d'une faculté de droit, élu par les professeurs des facultés de droit;

» Un membre d'une faculté de médecine, élu par les professeurs des facultés de médecine;

» Un membre d'une faculté des lettres, élu par les professeurs des facultés de lettres ;

» Un membre d'une faculté des sciences, élu par les professeurs des facultés de science ;

» Sept membres de l'enseignement public, nommés par le président de la République, en conseil des ministres et choisis parmi les fonctionnaires suivants, qu'ils soient ou non encore en exercice: inspecteurs généraux, recteurs, prefesseur des facultés, du Collège de France ou du Muséum d'histoire naturelle, directeur de l'Ecole normale supérieure, proviseurs de lycée ;

» Trois membres de l'enseignement libre, élus par le Conseil. »

M. Paul Bert. — Messieurs, la discussion générale si élevée, si complète, si éloquente qui a eu lieu devant vous, les développements considérables dans lesquels sont entrés ceux de nos honorables collègues qui avaient à vous présenter divers contre-projets, simplifient singulièrement mon rôle.

Je n'ai à développer qu'un amendement, et, bien que certaines dispositions de cet amendement traduisent en

texte législatif les opinions qui ont été défendues devant vous, et vous donncntpar conséquent l'occasion de vous prononcer sur elles par un vote, je ne me crois pas, et je m'en réjouis, permettez-moi de vous le dire, dans la nécessité de rester à cette hauteur des généralités philosophiques et politiques, hauteui' un peu voisine des nuages... (Oh! oh! à droite)^ et je resterai sur le terrain purement spécial, purement scolaire, purement technique, dont les développements, je le crains, pourront être quelque peu fatigants, et pour lesquels je me permets de réclamer toute la bienveillante attention de l'Assemblée. [Parlez.)

L'amendement que j'ai l'honneur de vous soumettre diffère du projet de la commission sur trois points principaux.

La première différence consiste en ceci, que je donne aux membres de l'enseignement public ou privé une part beaucoup plus considérable dans la composition du conseil supérieur de l'enseignement public que ne le fait la commission.

En effet, sur trente-cinq membres — puisque c'est le chiffre auquel s'est arrêtée hier la commission, — dont doit se composer le conseil supérieur

M. Jules SDro.\, ministre de l'instruction publique. — Trente-six, parce qu'on a augmenté le nombre des conseillers d'Etat.

M. Paul Bert — Sur trente-six membres, il n'y

en a que dix-huit appartenant à l'enseignement. Dans mon projet, sur trent-sept membres, — vous voyez que le nombre total n'est pas sensiblement changé, — il y en a trente qui représentent soit l'enseignement public, soit l'enseignement privé.

Les raisons que j'ai à donner à propos de ces modifications sont simples ; et, il faut bien l'avouer, lorsqu'on

examine une loi destinée à composer le conseil qui aura dans ses mains la juridiction de l'enseignement public et privé, et qu'on voit que ce conseil ne comprendrait qu'une minorité d'hommes spéciaux et véritablement compétents, le premier sentiment est un sentiment d'étonnement.

Tous les conseils qui existent dans les autres ministères et les autres institutions de l'Etat sont composés par une majorité d'hommes du métier.

On a jugé à propos quelquefois, pour des raisons diverses, d'y introduire des membres étrangers; mais jamais, quels que soient les motifs qui ont justifié cette introduction, jamais ces étrangers ne sont arrivés jusqu'à avoir la majorité. Or, ici, dans le conseil de l'instruction, ils ont plus que la majorité.

Lorsqu'on se demande quels ont pu être les motifs de cette singularité apparente, je crois qu'on les trouve en allant les chercher dans les titres II et lîl du projet, relatifs à la composition des conseils académiques, qui ont été retirés de la discussion.

Si je m'arrête à ces derniers, je vois que dans le projet de loi de la commission, sur les vingt membres qui peuvent les composer, il y en a trois qui appartiennent à l'enseignement public et à l'enseigneuieut privé.

Trois sur vingt î Quelle est la raison de ceci ?

La première idée qui se présente, — je veux croire qu'elle n'est pas vraie, — c'est que cette loi a été faite en vue d'une sorte de surveillance défiante à exercer sur l'enseignement public. [Oui, oui. — Très bien! à gauche.)

Je dis que ce n'est peut-être pas là la vérité. Cependant, lorsqu'on se reporte aux discussions de 1850 qui ont précédé le vote de la loi dont celle-ci n'est que le

développement naturel, et, suivant moi, malheureux, lorsqu'on se reporte à ce temps, on trouve qu'en eiTet il existait incontestablement dans le sein de l'Assemblée des défiances contre les hommes de l'enseignement public, soit qu'il s'agît de ce qu'on appelle l'Université, c'est-à-dire renseignement secondaire et supérieur, soit qu'il s'agit des instituteurs , de l'enseignement primaire.

Eh bien ! je pense qu'il est à craindre que la détermination de la commission actuelle ne soit interprétée dans le même sens, et qu'on ne voie dans la composition du conseil qu'elle a indiqué une sorte de marque de défiance contre les membres de l'enseignement public.

Je pense, pour ma part, que cela n'est pas l'opinion de la commission elle-même, et je suis heureux des signes de dénégation qui me sont adressés de son banc.

Mais dans la discussion d'une loi, il ne s'agit pas de l'intention de ceux qui l'ont faite ; il s'agit de ce qu'on en pensera dans la France entière et de l'usage qu'on peut en faire. Et par exemple, lorsqu'ici à celte tribune î'éminent garde des sceaux vous proposait sa loi sur le jury, il n'était pas dans sa pensée, — cela est incontestable — qu'on pourrait en tirer cette conséquence de rayer comme indigne de la liste du jury, un homme ^ dont le nom est inscrit au livre d'or des illustrations françaises. (Applaudissements à gauche.)

11 ne s'agit donc pas des intentions; il s'agit de ce qui est. Eh bien ! ce n'est pas une loi de défiance, soit: mais elle sera interprétée comme étant une loi de défiance.

il y a quelque chose cependant qui rappelle cette

* M. Charles Robin, de l'Institut, actuellement sénateur, rayé à Paris, comme matérialiste.

idée de défiance; et je tire cette opinion des termes du rapport et surtout d'une des réponses que l'éloquent rapporteur, M. le duc de Broglie, faisait à l'un des orateurs qui parlaient à cette tribune dans la discussion générale.

11 lui disait: «Il faut que nous introduisions dans le conseil supérieur de l'enseignement des hommes qui n'appartiennent pas à l'enseignement. Il est dangereux que ce conseil soit exclusivement composé de spécialistes : ceux-ci constituent une sorte de caste, ils vivent dans un monde à part, ils ne savent pas ce que c'est que les hommes, ils ne connaissent pas la société, » — et ici je m'empare des expressions de M. de Parieu en 1850, — « ils prendront l'instruction, non pas comme un moyen, mais comme un but. »

Eh bien! alors que l'honorahle duc de Broglie prononçait ces paroles, ou du moins, car ce n'est point le texte exact, des paroles qui allaient dans le même sens, je me demandais s'il considérait l'UniveVsité comme une sorte de couvent. Je me demandais s'il croyait que les historiens, que les littérateurs, les philosophes, les hommes de science qui composent les corps élevés de l'Université, lesquels sont appelés à former ou devraient être appelés à former la majorité du conseil supérieur de l'enseignement, que ces hommes vivent en dehors de ce monde.

Je me demandais s'il pensait que ces historiens, qui s'en vont chercher dans le j)assé la raison du présent et le secret de l'avenir, que ces savants, dont l'activité féconde est la source de toutes les richesses de la civilisation moderne, que ces hommes n'ouvrent pas les yeux... (Bruits de conversations à droite.)

M. Laaglois. — Attendez le silence; on ne vous entend pas!

M. Jules Favre. — Le sujet est assez grave pour que Ton écoute. Ces messieurs nous empêchent d'entendre. (Murmures à droite.)

M. Paul Bert. — Je me demandais, dis-je, si lorsque l'honorable M. de Broglie s'exprimait ainsi, il avait considéré ces membres éminents de l'Université dont je viens d'énumérer les spécialités diverses, comme vivant réellement en dehors de ce monde nouveau et du sentiment exact des nécessités de la vie moderne. Cela ne peut être la pensée de l'honorable rapporteur; mais cependant cela semblait ressortir de ses paroles, et il faut bien que je m'y attache en traitant cette question de déBance.

Mais, soit, laissons ceci de côté|; il n'y a pas de défiance, cela est entendu, et M. le rapporteur viendra sans doute confirmer ce sentiment; mais s'il n'y a pas de défiance, il y a autre chose.

On nous a dit : il faut que le conseil supérieur de l'enseignement comprenne non seulement des hommes de l'enseignement, mais encore, et surtout, des représentants de tous les groupes de la société, afin que, dans la direction de l'éducation publique, il soit comparable au père de famille, tandis que l'Université ne sera que ce précepteur dont on vous a parlé.

Certes, messieurs, il y a un intérêt social de premier ordre, — et personne ici ne songerait à le nier, — un intérêt social de premier ordre à ce que l'instruction publique soit développée, et il est vraiment fâcheux qu'on n'ait pas eu plus tôt le sentiment profond de cette nécessité; ce ne serait pas alors par quelques misérables 60 millions, perdus dans un budget de plus de 2 milliards, que se solderait le budget de l'instruction publique, ce serait comme en Amérique, par une somme de 5 à 600 millions. [Marque d'approbation à gauche.)

Et l'on verrait la gratuité établie aux divers degrés d'un enseignement constitué véritablement d'une manière démocratique, où il serait donné à chacun de parvenir suivant son mérite et non pas suivant l'argent que lui aurait laissé son père; on verrait les membres de l'enseignement occuper dans la considération publique une situation, plus importante que celle qu'ils ont actuellement, une situation égale à celle dont ils jouissent en Angleterre, en Allemagne, en Amérique, dans tous les pays où l'on donne à l'enseignement public le rang qui lui convient, c'est-à-dire le premier dans les services de la nation. {Vive approbation à gauche.)

Mais s'il est vrai qu'il y a là un intérêt de premier ordre, est-il vrai que, pour que cet intérêt ne reste pas en soulTrance, il faille de toute nécessité que tous les corps constitués entrent et pénètrent dans le conseil supérieur de l'enseignement?

Non certainement. Il y a aussi un grand intérêt à ce que nous ayons de bonnes finances, une bonne marine, une armée bien organisée, et nous avons des conseils supérieurs pour chacun de ces ministères. Mais, ya-t-on mis des membres appartenant à l'enseignement public, ceux-là même qui pourraient y rendre des services, je veux parler de ceux qui s'occupent de science pure? Non! Eh! bien, pourquoi cette différence? Pourquoi même cette comparaison vous paraît-elle étrange ? Ici, pardonnez-moi ma franchise. C'est que tout le monde comprend que, pour parler guerre, finances, marine, il faut avoir des connaissances spéciales, il faut être du métier, tandis que, permettez-moi celte comparaison, il en est de l'instruction publique comme de la médecine et de la politique, parce que tout le monde s'en sert et en a besoin, tout le monde s'y croit compétent et se

croit apte à émettre un avis autorisé. (Nouvelle appy^ohation à gauche.)

C'est pour cette raison et non pour une autre qu'on y a introduit des hommes qui auront incontestablement une valeur intellectuelle élevée, — leur titre officiel à lui seul en est un sûr garant, — mais des hommes qui n'ont pas passé leur vie dans l'étude des questions, qui ne vivent pas dans le problème, qui ne sont pas imbus profondément du sentiment des réformes, et qui, quand même ils auraient ce sentiment, seraient souvent fort embarrassés de savoir comment il faudrait s'y prendre pour les réaliser. (Très bien! très bien! à gauche.)

Cela tient à ce que la pédagogie est chose à peu près inconnue en France. (Exclamations diverses.)

Voyez, ce mot seul suscite des exclamations, comme s'il avait quelque chose de ridicule, et comme si la pédagogie était nécessairement une science abstraite, sèche, fatigante et réservée pour quelques gens frottés d'algèbre et de lalin.

La pédagogie, messieurs, dans les pays où l'enseignement public a la part qui lui convient, est une des sciences les plus cultivées, les plus importantes. On sait le temps qu'il faut pour l'apprendre; et alors on ne voit pas comme en France, ce qui est l'étonnement des gens qui, ayant passé leur vie à apprendre quelque chose, savent en même temps ce que c'est qu'ignorer... (Oui! oui! — très bien! à gauche) chacun se croire apte à déterminer les règlements universitaires.

On dit qu'il faut que la société parle comme un père de famille. C'est très vrai ; mais le père de famille, quand il n'est pas compétejit, ne parle pas lui-même, il parle par un autre qu'il consulte, en qui il met sa confiance, et qui doit la mériter. Or, lorsque, rencon-

trant des hommes qui, n'ayant pas passé leur vie dans l'enseignement, parlent de réformes à y introduire, on se met à les serrer de près en les questionnant, on est tout étonné de voir que leur prétendue compétence est très réduite, très \ague ; qu'elle se borne, par exemple, à la question de savoir s'il faut développer l'enseignement dans le sens scientifique, plutôt que dans le sens littéraire, s'il faut faire une part prépondérante à l'étude des langues anciennes, si l'enseignement religieux doit être dominateur, subordonné ou supprimé. Mais quand on les pousse plus loin, quand on les interroge sur les voies et moyens d'exécution, ils ne savent plus que répondre, parce qu'ils n'ont pas suffisamment réfléchi à la question des programmes.

Eh bien! est-ce que votre conseil de l'instruction publique va être simplement chargé de déclarer, d'une manière solennelle et philosophique, qu'il faut que la religion ait une part considérable dans l'enseignement ou qu'elle en soit complètement séparée? Ce conseil a de plus, chose plus difficile, des règlements à faire.

Voyez, en effet, quelles attributions immenses lui sont données. Il faut qu'il prenne parti sur la création ou la suppression de certains centres universitaires ou de certains établissements privés; qu'il détermine s'il convient d'établir des chaires nouvelles ; qu'il prononce sur les programmes d'examen, sur les concours; qu'il détermine les conditions de nomination des professeurs ; qu'il prenne parti entre ceux qui demandent la nomination ministérielle directe, ceux qui veulent l'élection, ceux qui préfèrent le concours.

Et, à propos des concours, permettez-moi de m'élever contre cette pratique chinoise, si je puis l'appeler ainsi, qui ferait de la France un autre empire du Milieu, et

CONSEIL SUPERIEUR DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. il

qui, sous un masque de faux libéralisme, enlèverait à la science française presque la seule supériorité qui lui reste, l'initiative créatrice. (Très bien! à gauche.)

Je vais en finir avec cette énumération des attributions accordées au conseil supérieur, je vais en finir par un mot sur les rapports entre les élèves et les professeurs de l'enseignement supérieur.

Il faudra que le conseil supérieur sache prendre un parti sur ces questions si délicates. Il faudra qu'il décide si nous devons rester dans l'état actuel où les professeurs sont payés par l'Etat, avec un traitement fixe, indépendant de leur valeur relative, de la popularité qu'ils méritent, du nombre de leurs élèves et du dévouement qu'ils apportent dans leurs fonctions; ou bien s'il faudrait, comme dans les pays où l'enseignement est vraiment libre, en Angleterre et en Allemagne, qu'ils soient rétribués proportionnellement aux services qu'ils rendent à l'enseignement, services que mesure précisément le nombre de leurs élèves.

Comment voulez-vous, si vous introduisez dans le conseil supérieur des membres dont le métier n'est pas d'enseigner, qu'ils prennent un parti autorisé dans ces questions? Il ne faut pas mettre dans le conseil chargé de diriger l'enseignement, des hommes qui seraient obligés d'y faire leur éducation, et qui d'ailleurs n'en auraient pas le temps, car ils ne sont nommés que pour deux ans.

J'ai énuméré ce qu'il y aurait à faire dans l'état régulier des choses ; si l'Assemblée me le permettait, je lui dirais ce qu'il y a à faire immédiatement, dans l'état actuel.

La besogne sera immense, quand l'enseignement sera réorganisé en France, je viens de l'indiquer. Mais aujourd'hui c'est bien autre chose: dans quel état trou-

vons-nous le service de l'enseignement ? dans quel état nous l'a laissé l'empire? Si l'Assemblée me permettait d'entrer dans quelques détails... (Parlez! Parlez!)

Je ne voudrais pas que l'on crût qu'il y a, de ma part, quoi que ce soit qui ressemble à une récrimination ; je ne le voudrais pas et je serais désolé qu'on s'y trompât. Et j'espère que ceux qui écouteront ce que je vais dire avec le sentiment de chercher ma véritable pensée ne s'y tromperont pas.

Je dis qu'il n'y aura pas de récrimination de ma part, et la meilleure raison peut-être est celle-ci : c'est que pendant les dernières années de l'empire il y a eu à la tète de l'Université un ministre dont, comme universitaire et comme homme, je ne prononcerai jamais le nom sans l'accompagner d'une expression de reconnaissance véritable... (Mouvements en sens divers.)

Ce ministre, que je salue ici, non seulement pour des raisons personnelles, mais pour des motifs généraux, qui font que précisément ce salut vous étonne, ce ministre a fait pour les services de l'instruction publique tout ce qu'il lui était possible de faire dans les conditions où il se trouvait placé, et il a montré qu'il était digne d'avoir un gouvernement qui lui permît d'étr(3 plus libre et de pouvoir faire davantage. C'est lui quia organisé l'enseignement spécial dans nos lycées ; c'est lui qui a créé les cours d'adultes, auxquels le Corps législatif n'a pas voulu donner les moyens de vivre : c'est lui qui a créé l'Ecole des hautes études. Et, pourtoutes ces raisons, son nom, je le répète, pour un homme qui a eu l'honneur d'appartenir à l'enseignement sous sa direction, son nom ne doit être prononcé qu'avec un véritable respect. (Exclama/ions à droite et rumeurs diverses.)

Et, pour exprimer mon sentiment et la vérité dans

une formule simple, je dirai que M. Duruy est le seul ministre de l'instruction publique dont le peuple de nos campagnes ait gardé le souvenir.

Un membre à droite. — Oh! oh! C'est le Henri IV de l'instruction publique, alors !

M. Paul Bert. — Je savais bien, messieurs, qu'en disant ces paroles, je n'aurais pas l'acquiescement de la majorité de l'Assemblée, ni d'un côté ni de l'autre ; mais je l'ai Fait parce que j'ai cru que c'était mon devoir de le faire. Quant âmes dernières paroles, elles se justifient par ceci: c'est que le nom de M. Duruy est lié à la thèse de l'obligation de l'instruction primaire que vous aurez à discuter prochainement.

Vous voyez que ce n'est point pa récrimination que je me plains de l'état actuel.

Une voix à droite. — C'est une précaution pour l'avenir! [Réclamations à gauche.)

M. Paul Bert. — On ne répond pas à ces choses-là, et j'en laisse la responsabilité à ceux qui les prononcent.

Je reviens, et je dis : oti en sont actuellement les services de l'instruction publique ?... [Bruit.)

Je prie l'Assemblée, si je la fatigue, de vouloir bien m'arrêter. [Parlez ! parlez ! )

Permettez-moi de dire un mot seulement de l'instruction |)rimaire ; vous aurez à discuter longuement sur cette question et je ne voudrais pas faire un double emploi. Mais je dirai que pour l'enseignement primaire, nous sommes le seul peuple de l'Europe occidentale chez lequel l'enseignement primaire obligatoire, appuyé de pénalités sérieuses, ne soit pas établi. [C^est vrai ! à gauche. )

En Angleterre, dans la libre Angleterre, il vient d'être promulgué une loi dont la sanction est de qua-

14 DISCOURS PARLEMEÎ^TAIRES.

lorze jours de prison contre les pères de famille qui négligent leur devoir.

Et puis, j'en finis par ce mot pour renseignement primaire, — vous voyez que je ne vous y retiens pas longtemps, — pour l'enseignement primaire, en France, nous passons après toutes les nations protestantes du continent et après l'Amérique , nous ne sommes pas même les premiers parmi les nations catholiques.

Une voix. — Et la Belgique?

M. Paul Bert. — La Belgique passe avant nous.

Voilà pour l'enseignement primaire.

Pour l'enseignement secondaire, votre conseil supérieur aura beaucoup à travailler aussi. Il va se rencontrer tout d'abord devant cette institution que nous ont léguée les jésuites et Napoléon, devant l'internat, institution que, pour ma part, je trouve déplorable, parce que les enfants y prennent la haine de la discipline, haine qu'ils confondent plus tard avec l'amour de la liberté, chose grave ! — car nous savons où cela mène... (très bien !), — institution dans laquelle on leur fait une société artificielle, où règne une fausse égalité, que M. Michel Bréal a parfaitement caractérisée en disant que c'est l'égalité dans la servitude.

Quant aux méthodes, vos conseillers vont se trouver en face de celles qui sont restées, sauf des modifications et des améliorations toutes récentes, qui sont restées presque ce qu'elles étaient il y a je ne sais combien de temps.

Il faudra vraiment en ceci remonter le cours des siècles ; et mes paroles s'appliquent à tout le système de l'enseignement secondaire en France. Vos conseillers vont se trouver en piésence d'une organisation dans laquelle on fait passer tout le monde par une

éducation qui ne devrait servir qu'à quelques-uns; dans laquelle il faut demander huit ou neuf ans, en admettant que l'enseignement y soit bon et complet, pour avoir fermé le cercle. Si bien que si, en route, quelque chose arrête l'élève, il est désormais impuissant, incapable, ce qu'on appelle un fruit sec.

De telle sorte que, lorsque l'enfant sort de son école primaire, il faut aujourd'hui, s'il veut s'élever au delà de ces notions rudimenlaires — et que la loi de 1850 a vraiment abaissécfs au dessous du mot rudimentaire — s'il veut aller au-delà, [très bien! à gauche) il lui faut avoir en main, en poche, l'argent suffisant pour rester huit ou neuf années de suite dans un collège.

Un membre à droite. — Ce n'est pas exact !

M. Paul Bert. — S'il ne l'a pas, il ne peut pas passer outre. Et nous reprochons, nous, hommes de la démocratie, à cette organisation de creuser un fossé, de séparer le pays, ses enfants,., je suis embarrassé de trouver le mot, de séparer le pays en deux...

A droite. — Couches sociales.

M. Paul Bert. — Je m'emparerai du mot qui m'est indiqué, — et qu'au reste notre honorable collègue M. le comte de Douhet pourrait défendre s'il était attaqué, car je crois que c'est dans un de ses rapports à l'Assemblée qu'il a été employé pour la première fois, — de séparer les enfants de la France en deux couches sociales. [Rires et mouvements divers.)

Deux couches sociales ! deux catégories d'hommes qui ont des éducations différentes, qui ne peuvent pas se comprendre, s'estimer réciproquement. [Réclamations sur divers bancs.)

Oh ! s'estimer dans le sens de s'apprécier, vous m'entendez bien.

... Qui ne peuvent pas, dis-je, s'apprécier récipro-

quement, parce qu'elles n'ont pas de commune mesure.

Il y aura donc pour votre* conseil à se préoccuper de combler ce fossé, et de créer un système d'enseignement dans lequel l'enfant puisse s'élever peu à peu, sans être obligé de se demander, à dix ans, s'il a l'argent suffisant pour suivre l'enseignement secondaire, après lequel, isolé, incapable d'aucune profession, il se sentira pris d'angoisse, ne sachant comment utiliser, pour vivre, ces connaissances qui représentent tant d'argent dépensé. {Très bien! à gauche.)

Un membre à droite. — A la question.

A ganclie. — C'est la question.

M. Paul Bert. — Je crois, messieurs être dans la question... (Oui, oui. — Très bien, à gauche); et par cette raison très-simple, c'est que je décris le rôle immense qu'aura à jouer le conseil supérieur de l'ensei-

gnement.

Je suis en train de démontrer à certains de ceux qui m'interrompent, et qui, si la commission n'avait pas retiré le premier paragraphe de son article, auraient sollicité les suffrages de l'Assemblée pour entrer dans le conseil, que précisément ils y auraient eu fort à faire, et qu'ils auraient peut-être été fort embarrassés de leur rôle. (Très bien! très bien! et rires approbati/s à gauc/ie.)

J'arrive, messieurs à l'enseignement supérieur. Hélas ! cela est bien simple à dire, et aussi bien triste, — et je vous demande de ne pas attribuer à mes paroles uneintention qui n'est pas dans ma pensée, — il y a hors de Paris, il y a en France, dans l'easeignemcnt supérieur des hommes éminents ; ils y font des leçons excellentes ; beaucoup de leurs cours sont vraiment dignes du titre d'enseignement supérieur ; mais on peut

le dire sans hésitation, quoique avec un profond chagrin, il n'y a pas hors de Paris d'enseignement supérieur. {Interruptions et dénégations à droite.)

Il n'y a pas d'enseignement supérieur organisé ; il n'y a pas une seule ville de France... (Nouvelles intei^ruptions sur les mêmes bancs à droite.)

M. CoRiNÉLis DE WiTT. — Et M. Dcmolombe ! et M. Berthauld !

M. Paul Bert. — Oh ! messieurs, les interrupteurs ne font pas prendre le change à ceux de nos honorables collègues qui sont l'honneur de l'enseignement supérieur hors Paris, et qui siègent dans cette enceinte ; j'ai eu bien soin de dire qu'il y a en France des professeurs, des savants éminents, qui font d'excellents cours; mais ce que j'ai dit aussi, ce que je répète, ce que je maintiens : c'est qu'il n'y a pas hors de Paris d'enseignement supérieur organisé.

M. BouissoN. — Je proteste contre une pareille assertion. (Ti^ès bien! très bien! à droite.)

M. Paul Bert. — En voulez-vous la preuve?...

Plusieurs voix à droite. — Allons donc !

M. Paul Bert. — Je m'étonne de ces susceptibiUtés. C'est la fatalité des choses que j'expose ici. Veuillez seulement écouter ce détail : il n'y a pas en France une seule ville dans laquelle toutes les facultés se trouvent réunies. (Mouvements divers.) Il n'y en a pas une seule. Par conséquent, j'ai eu raison de dire qu'il n'y a pas en France d'enseignement supérieur organisé. (Dénégations à droite. — Ti^ès bien! très bien à gauche.)

Je maintiens — et mon éminent confrère, le doyen de la faculté de médecine de Montpellier, ne me contredira pas, — qu'il n'y a pas en France une seule ville, pas même Montpellier, où cependant l'enseignement supérieur est à peu près organisé, une seule ville

18 DISCOURS PÂULEMENTAIRES.

oîi les étudiants qui viennent en sortant de philosophie, pour apprendre une profession, pour suivre les cours de la faculté de médecine, ou ceux de la faculté de droit, où ces étudiants puissent, à coté de leurs études professionnelles, suivre simultanément, au gré des besoins ou des désirs de leur esprit, les cours des facultés des lettres ou des facultés des sciences. (Interruptions à droite. — Assentiment à gauche.)

M. BouissoN. — A côté de la faculté de médecine de Montpellier, il existe une faculté des sciences et une faculté des lettres.

M. Paul Bert. — Je crois que la discussion serait plus fructueuse et que nous marcherions plus vite si, au lieu de ces interruptions vagues, on me citait une ville où les quatres facultés se trouvent réunies.

Un membre. — Nancy.

M. Paul Bert. — A Nancy, il est vrai, mais, depuis quelques semaines seulement, l'ensemble de ce qu'on appelle en Allemagne une Université se trouve constitué.

Pour le reste de la France, Montpellier seul approche de cette organisation; mais il n'y existe pas de faculté de droit, on n'y trouve que les facultés de médecine, des sciences et des lettres. De sorte que, pour les élèves de la faculté de médecine de cette ville, on peut dire peutêtre, que l'enseignement est complet; mais cela n'est pas vrai pour les élèves de la faculté de droit qui appartiennent à la même académie. (Interruptions.)

Quelques voix. — A la question !

M. LE PRÉSIDENT. — N'intcrrompcz pas. L'orateur est dans la question.

M. Paul Bert. — M. le président est notre juge à tous. S'il me fait l'honneur de me dire que je sors de la question...

COiNSEIL SUPÉRIEUR DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 19

M. LE PRÉSIDENT. — Je n'ai pas dit cela. J'ai fait, au contraire, observer aux interrupteurs que l'orateur était dans la question. (Approbation sur plusieurs bancs.)

M. Paul Bert. — J'ai parfaitement entendu et je vous remercie vivement, monsieur le président. Je voulais dire que j'attendais, pour m'arrêter, que, dans votre haute et impartiale appréciation, vous m'avertissiez que je sors de la question.

Vous allez être saisi d'un projet de loi sur la liberté de l'enseignement supérieur.

Vous avez à organiser, en ce moment, le conseil supérieur, qui est véritablement, par sa composition, un conseil de l'enseignement supérieur, bien plus qu'un conseil de l'enseignement primaire et secondaire, puisqu'il compte très peu de membres appartenant à ces deux ordres d'enseignements. Vous voyez bien qu'il faut que je vous parle de l'enseignement supérieur.

C'est avec un véritable chagrin que je vous dis ces choses ; mais il faut qu'elle soient dites, parce que vous, législateurs, permettez-moi cette expression, vous êtes comparables aux médecins et, si vous voulez guérir la maladie, il vous faut avoir le courage de lever les voiles et de sonder les plaies, quand même le malade crierait. [Très bien! à gauche.)

Cette organisation de l'enseignement supérieur, il n'y a que Nancy et Montpellier qui l'aient à peu près, qui soient arrivés à en réaliser l'idéal ; dans toute la France, on compte seize facultés des sciences, seize facultés des lettres et onze facultés de droit, et toutes ces facultés sont dispersées dans vingt ou vingt-cinq villes. Il n'y a pas de lien entre les professeurs de ces facultés. Et comment sont-elles composées? C'est avec une afflic-

tion profonde qu'il faut considérer ce triste état de choses.

Dans la faculté des lettres vous trouvez des professeurs qui sont chargés d'enseigner dans un laps d'un an, les uns toute la littérature étrangère, d'autres toute la littérature française, d'autres l'histoire tout entière. (Mouvements divers.) Cela est ainsi, le règlement leur en fait un devoir. Gomment voulez-vous qu'ils fassent alors de l'enseignement véritablement supérieur?

Yoilà sur quoi le conseil supérieur aura à apporter son attention, voilà les réformes imminentes qu'il aura à opérer. On a transformé notre enseignement supérieur en France en une machine à décerner des grades, et la preuve, c'est qu'on gagne de l'argent avec les produits des facultés.

En 1865, l'État a gagné 55 000 francs sur les facultés des lettres de France. En 1869, savez-vous combien, en présence des budgets de la guerre et de la marine, l'État a dépensé pour l'enseignement de ces hautes connaissances qui rendent au centuple ce qu'on a fait pour elles? Il a dépensé moins de 80 000 francs, et on a pu dire, je m'honore d'avoir prononcé cette parole, que l'enseignement supérieur est en France une des formes de l'impôt. [Assentiment à gauche.)

Voilà où nous en sommes; voilà ce qu'il faut guérir. Nous n'avons plus en France un seul observatoire ; ces voyages au long cours qui ont illustré la marine et la science française, il y a vingt-cinq ans qu'on n'en a fait ; à Paris même, le foyer de toutes les lumières, vers lequel tout le monde s'oriente et accourt... (Tms bien !) à Paris, je pourrais vous citer une chaire d'enseignement supérieur qui, devenue vacante, est restée trois ans sans être remplie, parce qu'il n'y avait pas de candidat capable d'y monter.

Le personnel manque, et quand nous regardons sur les marches des chaires de l'enseignement supérieur ceux qui seront appelés à remplacer les hommes éminents qui y professent aujourd'hui et que la fatalité des choses emportera, nous trouvons trop souvent des hommes inférieurs à ceux qui honorent actuellement l'enseignement.

Cela est tellement vrai, que si, un jour de séance solennelle, la coupole dorée du palais du quai Conti s'écroulait, vous ne pourriez pas refaire l'Institut, non pas, bien entendu, en hommes équivalents par l'autorité actuelle à ceux qui auraient disparu, mais en hommes équivalents par leur valeur d'avenir.

Voilà où nous en sommes, voilà ce à quoi il faut que le conseil supérieur de l'enseignement s'occupe de remédier. (Très bien! à gauche. — Mouvements divers . )

S'il en est ainsi, si l'autre jour l'éloquent évêque d'Orléans pouvait dire que l'enseignement supérieur des humanités s'abaisse en France, si cela est vrai pour toutes les sciences, hélas! à quoi cela tient-il? Est-ce que cela tient à la décadence du génie de notre race? En aucune façon ; j'ai cette persuasion et cette confiance profonde. Cela tient simplement à ce que le sort de la science dépend en grande partie de l'organisation de l'enseignement, et à ce que cette .organisation est actuellement mauvaise.

Faites-nous une organisation nouvelle, et vous vous convaincrez que si nous risquons aujourd'hui de nous laisser battre dans les combats de la science comme nous l'avons malheureusement été sur les champs de bataille, ce n'est nullement par infériorité intellectuelle, mais c'est parce que nous n'avons ni l'organisation, ni l'outillage, ni les moyens d'action suffisants. (Assenti-

ment à gauche,) Donnez-nous-les, et la France ne craindra aucune concurrence.

Eh bien ! pour remédier à cet état de choses, suffitil d'avoir du dévouement, d'apprécier complètement la situation et même d'en éprouver un patriotique chagrin? Non, il faut avoir vécu dans le métier, il faut savoir où porter son action ; après avoir constaté le mal, il faut savoir quel remède immédiat on lui appliquera. La théorie est peu de chose. Il ne suffit pas de dire qu'on ira en avant et qu'on battra l'ennemi, il faut savoir quel terrain on doit choisir et quelles dispositions l'on prendra.

VoiLà ce que des hommes qui ont passé leur vie soit dans l'enseignement public, soit dans l'enseignement privé, sont seuls capables de faire, parce qu'ils sont seuls compélents.

Et c'est pour cela que je vous demande de transformer l'organisation du conseil supérieur de l'enseignement à ce point de vue, de changer la minorité en majorité, et de constituer cette majorité de membres qui aient consacré leur temps, leurs forces, leur intelligence au service de l'enseignement.

Je vous demande seulement de leur adjoindre, en nombre moindre, des hommes qui, par une compétence toute spéciale, leur permettront de transformer en dispositions administratives, en propositions législatives, ce qu'ils auront jugé bon de faire.

Ainsi, je conserve dans la composition du conseil supérieur des conseillers d'État, qui sauront comment rédiger les règlements et les mettre en harmonie avec l'ensemble de notre législation administrative ; je conserve également des membres de la Cour de cassation, parce qu'il y aura, en outre des jugements à rendre, un grand nombre de circonstances dans lesquelles les

lumières de ces magistrats éminents seront d'une grande utilité.

Tel est, messieurs, mon premier dissentiment avec le projet de la commission.

Pour ce qui est du second, je remarque, en parcourant la liste des membres que la commission place dans le conseil supérieur de l'enseignement, que le nombre de ceux dont l'éducation s'est faite dans le sens littéraire, est beaucoup plus considérable que le nombre de ceux dont l'éducation s'est faite dans le sens scientifique ; de sorte que lorsque, dans le sein du conseil s'agitera la grave question de savoir quelle part il convient de donner aux sciences et aux lettres dans l'éducation de la nation, naturellement, en vertu d'habitudes d'esprit invétérées, la majorité penchera vers une prédominance trop considérable, je le crains, à donner à l'enseignement littéraire.

Et, messieurs, bien que je ne veuille pas aborder à cette tribune la question difficile de la prééminence de l'enseignement littéraire sur l'enseignement scientifique, ou réciproquement, — question qui, pour le dire en passant, me paraît aujourd'hui juste aussi utile à traiter que la question de la prééminence des anciens sur les modernes ou des romantiques sur les classiques, — je crois qu'il est nécessaire de dire que moi, qui ai consacré toute ma vie à l'étude de la science, lorsque je demande dans le conseil supérieur de l'instruction publique une part plus considérable faite aux hommes de science, ce n'est pas par défiance d'un trop grand développement de l'enseignement littéraire, tant s'en faut.

Nous savons et nous l'avons souvent éprouvé à nos propres dépens, que ceux qui entrent dans les recherches scientifiques sans avoir une instruction littéraire suffisante, ont tous quelque chose, — passez-moi cette

expression, — d'àpre et d'incomplet ; qu'il y a des idées générales, philosophiques, fécondes en déductions, auxquelles ils restent insensibles ; que le temps en apparence gagné parce qu'on a voulu se hâter d'apprendre les premières notions de la science, est en réalité du temps perdu pour l'élévation de l'esprit. — {Ti^ès bien! à gauche.)

Nous le savons, nous le sentons, et nous tous demandons non pas de restreindre l'enseignement littéraire, mais d'organiser les choses de façon à ce qu'il y ait une place plus considérable donnée à l'enseignement scientifique.

Nous lions même volontiers à la question de l'enseignement littéraire celle de l'enseignement de ces langues qu'on appelle mortes et que Lamartine dans son magnifique langage , appelait langues immortelles ; nous croyons qu'il est nécessaire d'enseigner le latin et le grec.

Ce n'est pas cependant qu'il soit permis de répéter aujourd'hui, comme on l'a prétendu pendant si longtemps, que les littératures anciennes seules nous présentent de beaux, d'éternels modèles ; cela est impossible à dire dans le pays de Pascal, de Corneille, de Montesquieu et de Rousseau.

Nous croyons encore pour une autre raison qu'il faut donner une part importante à l'étude des littératures classiques ; nous pensons, par la fréquentation de ces grands esprits de l'antiquité, apprendre aux enfants à se mettre en garde contre une sorte, — je demande bien pardon de l'expression à mon honorable collègue, mais elle abrège ma pensée, en la rendant peut-être, il est vrai, un peu brutale, — contre une sorte de sophisme qui a été développé avec éloquence à cette tribune, sophisme duquel il résulterait qu'il n'y

avait pas de vraie liberté dans les sociétés anciennes. Un membre à droite. — Il y avait l'esclavage.

M. Paul Bekt. — L'esclavage existe encore, hélas ! et il n'existe plus que chez une nation catholique. (C'est vrai. — Très bien^ à gauche.)

Un membre à droite. — Et les musulmans.

M. Paul Bert. — Nous croyons que les élèves, dans cette fréquentation des grands esprits de l'antiquité, apprendront que la grandeur d'àme, que le respect de la famille, que la fidélité à la foi jurée, que le sacrifice, le sentiment du devoir existaient à une époque où la civilisation chrétienne ne gouvernait pas encore le monde ; nous croyons d'autre part qu'ils verront en même temps ce qui manquait à ce monde païen et ce que lui a apporté la démocratie chrétienne en lui donnant l'idée de l'égalité, de la fraternité et de l'amour du faible. (Mouvements divers.)

Vous voyez donc, messieurs, que si je demande qu'il entre dans la composition du conseil supérieur de l'enseignement un nombre plus considérable d'hommes de science, ce n'est point par antagonisme contre le développement de l'enseignement littéraire ; il est besoin de le dire, parce que trop souvent nos réclamations, à nous, hommes de science, ont été mal interprétées.

Nous demandons que le conseil supérieur de l'enseignement reflète cette pensée que la science doit jouer un rôle de premier rang dans l'éducation des jeunes générations.

Nous demandons que, dès le début de l'éducation, l'enfant, par l'étude des sciences naturelles, apprenne à observer, à exercer ses sens. (Très bien! très bien! à gauche.)

Nous demandons que, par les sciences physiques, le jeune homme apprenne à distinguer le vrai du faux, et

tiO DISCOURS 1•ARLEME^■TA1KES.

qu'il sache ce que c'est que la preuve scientifique. Nous demandons que, par les sciences mathématiques qui, à l'inverse de ce qui se fait aujourd'hui, devraient être placées, non plus au déhut des études, mais à la fin, — parce qu'il ne faut pas, comme on l'a dit avec justesse, s'occuper de ranger les meubles dune chambre où il n'y a pas de meubles, — nous demandons que, par les sciences mathématiques, on lui apprenne à raisonner serré, à mettre dans le raisonnement tout ce qui doit y entrer et rien que ce qui doit y entrer, à en bannir tous les éléments étrangers.

A^oilà ce que nous demandons. Et lorsqu'on a dit dans le rapport, — j'ai lu cette phrase avec un certain regret, avec une certaine tristesse, — que Téducalion littéraire serait toujours la partie élevée et vraiment morale de l'enseignement, j'ai pensé qu'il serait bon qu'il y ait dans le conseil supérieur des hommes qui protesteraient contre ce qu'il y a de trop absolu dans ces paroles ; qui montreraient que la pensée de Tenfant devant lequel on a ouvert le grand livre de la nature, à qui l'on a montré les merveilleuses découvertes de la science, dont on a promené l'esprit à travers l'infiniment grand et l'infiniment petit, est un terrain aussi bien préparé à recevoir la semence des vérités morales, que celle de l'enfant à qui l'on a fait apprendre, souvent avec d'imprudentes louanges, l'histoire de Pisistrate ou des Césars.

Je dois dire que l'honorable rapporteur s'est cependant préoccupé de ce point de vue; il a bien senti qu'il y avait, suivant son expression, dans l'état présent de notre société, nécessité de faire de nombreuses additions au programme restreint des connaissances qui pouvaient suffire à l'honnête homme du dix-septième siècle. Et alors je me suis attendu, en tournant le feuillet, à trou-

ver introduits dans le conseil de l'enseignement des représentants de la science pure; j'ai tort de dire science pure,, car il n'y a pas une science pure et une science appliquée : il y a la science et les applications de la science. (Très bien! sur divers bancs.)

Mais j'ai éprouvé une véritable surprise en voyant que la conclusion de ce préambule était l'introduction dans le conseil supérieur de représentants de l'industrie, de raçfriculture et du commerce.

Eli bien, messieurs, je crois qu'ici l'application a trahi la pensée de la commission ; je crois que les membres de la commission n'ont pas pu songer qu'on donnerait ainsi satisl'aclion à l'enseignement des sciences. On a été préoccupé exclusivement de la pratique. Et c'est un des dangers de la situation en France : toutes les fois qu'on parle de science, il semble qu'on n'entende parler que d'arts et métiers, d'enseignement technique ou professionnel. 11 n'en est point ainsi.

Certes, ce n'est pas nous, hommes de science, qui protesterons contre l'admiration que tout le monde, à juste titre, éprouve pour les merveilleux spectacles que donne l'application des sciences. Nous savons fort bien ce que c'est que la va|)eur, l'électricité, le télégraphe. (Interruptions à droite. — A la question, à la question ! )

Nous connaissons tout cela, permettez-moi de le dire, comme l'arbre connaît ses fruits, . ,(Très bien ! très bien ! à gauche) j et nous savons aussi qu'il y a de par le monde des enfants imprudents qui jettent des pierres à l'arbre pour en avoir plus tôt les fruits, au risque de le blesser. Aussi demandons-nous que, tandis que l'on récolte le produit des arbres plantés par nos devanciers, on se préoccupe d'en planter de nouveaux.

Lorsque nous demandons que l'enseignement de la

science reçoive un plus large développement, ce n'est pas parce que la science est la grande pourvoyeuse des richesses de l'Etat... [Rumeurs à droite) ; ce n'est pas parce qu'elle a fait faire des progrès merveilleux à l'industrie; c'est parce qu'elle dissippe les préjugés, parce qu'elle écarte les fantômes, parce qu'elle détruit les superstitions, parce qu'elle chasse de la nature le caprice pour le remplacer par la loi immuable. (Très bien! à gauche.) Ce n'est pas parce qu'elle est la maîtresse conquérante de la nature, c'est parce qu'elle est la reine des sociétés modernes et la libératrice de la pensée humaine. (Très bien! très bien! et applaudissements à gauche.)

Lorsque nous voulons que les enfants, en France, apprennent plus de science qu'on ne leur en apprend aujourd'hui, est-ce que vous croyez que c'est pour en faire des mathématiciens, des chimistes ou des botanistes, ou encore des agriculteurs plus habiles, des industriels plus ingémeuxl (Rumeurs à droite.) Incontestablement non.

Cependant, on pourrait le croire, à voir la façon dont on répond aux besoins scientifiques en introduisant dans le conseil supérieur des directeurs de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. Non, ce que nous voulons, c'est armer les jeunes générations françaises du doute scientifique, de l'esprit scientifique... (Interruptions à droite. — Assentiment à gauche.)

Un membre à droite. — Une jolie société !

M. Paul Bert... — du doute qui n'est ni l'indifférence, ni le scepticisme, du doute qui s'incline devant la preuve, mais devant la preuve scientifi(jue seule. Ce que nous voulons, c^est dissiper dans l'esprit des enfants les chimères, les préjugés, c'est leur apprendre à observer, à classer, à généraliser, à déduire, afin que,

parmi les orages de la vie, ils soient comme le navire à qui l'aiguille aimantée marque sa route et dont la cale bien lestée assure l'équilibre.

M. Maurice. — Oui, que le malheureux n'ait plus de consolation.

M. Paul Bert. — Voilà pourquoi je vous demande, — et je crois être l'interprète de beaucoup d'hommes de science, — d'introduire dans le conseil supérieur de l'instruction publique un certain nombre de représentants de la science dont je vous donnerai tout à l'heure l'énumération.

Je passe à la troisième et dernière différence.

Vous savez à quoi vous en tenir déjà sur ce point. Vous avez entendu discuter longuement la question, et je ne veux pas revenir sur les raisons de politique générale ou d'ordre philosophique qui vous ont été données pour ou contre.

Je vous demande d'enlever de la liste qui vous a été soumise par le projet de la commission les hauts dignitaires appartenant soit à la religion catholique, soit aux différents cultes de la religion réformée, soit à la religion israélite, et de les remplacer par des représentants de l'enseignement supérieur religieux qui existe dans notre organisation française, par ces professeurs des facultés de théologie que, quant à moi, j'ai éprouvé une véritable surprise de ne pas voir figurer sur la liste de la commission.

On vous a donné des raisons générales; on vous a montré TEtat se sécularisant de plus en plus : on vous a demandé de ne pas introduire dans le conseil supérieur des hommes qui représentent la foi à côté d'hommes qui représentent l'enseignement séculier. (Rumeurs diverses.)

Je ne reviendrai pas sur ces raisons d'ordre général ;

tout n'a pas été dit peut-être, mais l'Assemblée me paraît un peu fatiguée...

A droite. — Oui ! oui !

A gauche. — Parlez! parlez!

M. Paul Bekt. — On me fait l'honneur de me répondre : Oui !

A gauche. — Non, non, parlez!

M. Paul Bert. — Quand cela serait, je vous demanderais un peu de patience; je crois qu'aux yeux de la France nous n'avons qu'à gagner à prolonger des débats de cet ordre. Sur quelques bancs que nous soyons assis, nous, conservateurs de la République... (i?w?7i6'?/rs ironiques à droite. — Applaudissements à gauche.) nous, conservateurs de la République, ou vous qui ajournez loyalement vos espérances, je crois que tous nous avons à gagner dans l'opinion du public à discuter à fond ces grandes questions qui sans doute doivent nous diviser, nous passionner — il serait fâcheux qu'il en fût autrement, cela prouverait l'indifférence, — mais dans l'étude desquelles nous nous rencontrons sur un terrain commun : l'amour du progrès, le désir de voir se développer l'intelligence et le sens moral dans notre pays.

Je ne reviendrai pas, je l'ai dit, sur les raisons générales ; mais il y a des raisons spéciales qu'on n'a pas abordées, qu'on a à peine effleurées. On vous demande d'admettre dans le conseil supérieur des représentants de la religion catholique et des autres religions. Or, comment ces représentants de dogmes divers, qui ne peuvent rien i etrancher réciproquement à leurs doctrines dans ledomaine delà foi, comment feront-ils, comment se décideront-ils lorsque se présenteront certaines questions où précisément la foi sera en jeu ? Un membre à droite. — On ira aux voix !

M. Paul Bert. — Je me rappelle et vous vous rappeliez tous qu'il n'y a pas bien longtemps, dans l'enseignement supérieur, un professeur éminent fut renvoyé de sa chaire pour avoir prononcé des paroles que l'on considéra comme une oiiénse à l'un des cultes établis.

Eh bien! ces paroles étaient précisément la profession de foi, le symbole de foi d'un autre des cultes établis.

Je suppose que la question soit portée devant le conseil supérieur de l'enseignement, comme cela se lerait incontestablement dans l'état actuel des choses. Si les paroles du professeur étaient de nature violente et olfensante, ce n'est point pour une raison tirée de la foi que le blâme ou des mesures de répressions seraient appliquées.

Mais si ces paroles sont ce qu'elles étaient alors, tout simplement l'expression convenable, respectueuse d'une conviction identique avec les dogmes d'un des cultes reconnus par nos lois : dans ces conditions, que fera le conseil supérieur de l'enseignement?

Voici que les représentants des culles catholique ou protestants ont traduit à la barre du conseil le professeur qui aiu'ait prononcé les paroles qu'ils jugent injurieuses pour leur foi.

Dans ces conditions, le procès s'ouvre, que va-t-il advenir ? Comment voulez-vous que, devant un rabbin israélite, on vienne dire que c'est un crime d'avoir enseigné dans une école publique que le Christ n'est pas Dieu? Comment ferez-vous? Sur quel pied se fera l'accord? On ira aux voix ! dites-vous... [Non! non!) Nous verrons tout à l'heure ce qu'il adviendra du résultat du vote.

A droite. — A la question î à la question !

32 DISCOUnS PARLEMENTAIRES.

M. Paul Bert. — Et, d'ailleurs, je ne comprends pas des religions diverses qui vont aux voix pour savoir ce qu'il faut faire. (Bruit à droite.)

Il y a encore une autre question. Le conseil aura à choisu^ des livres ; il y a des livres qui, par exemple, traiteront d'histoire, de l'histoire de la Réforme. Dans quelles limites seront permis ces livres ; et je vous demande sur quel point portera la querelle et comment se fera l'accord ?

Je passe rapidement sur toutes ces questions. Il y a encore ce que, dans la discussion de loi de 1850, on a appelé les questions mixtes, il y a la philosophie.

M. l'évêque d'Orléans vous a dit ici à cette tribune et avec une autorité supérieure à toute autre : « Nous sommes la vérité; nous voulons maintenir l'enseignement de la philosophie, mais de la saine philosophie. Nous voulons l'enseignement de la vérité, nous repoussons l'enseignement de l'erreur. »

Eh bien! je demande à mon tour, pour sortir de ces formules générales : A quoi reconnaîtrez-vous que vous possédez la saine philosophie? avec quelle lumière éclairerez-vous votre marche? quelle sera la pierre de touche qui vous fera connaître que ce qui est enseigné par tel professeur est sain, et que ce qui est enseigné par tel autre est malsain? [Très bien! à gauche,)

La raison est insuffisante, par ce double motif que si, d'une part, le professeur dont vous considérez les doctrines comme malsaines était vraiment dans l'absurde il n'occuperait pas la situation qu'il occupe et personne ne l'écouterait (exclamations à droite), et d'autre part, que si l'homme dont vous considérez les doctrines comme saines possédait une vérité démontrable par la raison, on ne la discuterait pas plus qu'on ne discute les vérités géométriques, car, comme le disait Voltaire, toujours

répondre c'est prouver qu'on n'a pas répondu, (^pp^obation à gauche.)

Voilà la situation. Vous serez donc obligés de recourir à une autre pierre de touche, et je reconnais que cellelà est la vraie pour ceux qui l'acceptent ; mais elle est absolument nulle pour ceux qui ne l'acceptent pas. Cette pierre de touche, c'est la vérité révélée, c'est la foi.

Vous avez le droit, la possibilité de dire : Je juge avec cette lumière spéciale que j'ai reçue, que telle chose est vraie et que telle autre chose est fausse. [Très bien! à gauche.)

M. LE MARQUIS DE Gramont. — C'cst la règle de l'immense majorité.

Une voix. — A l'amendement! à la question !

M. Paul Bert. — Je discute la question de savoir s'il faut, oui ou non, conserver dans le sein du conseil les hauts titulaires de l'Eglise; il me semble que je suis tout à fait dans l'amendement, puisque je montre les inconvénients qu'il y aurait à le faire. (Oui, oui. — Très bien ! à gauche.)

Où commencera le vrai? où commencera le faux? car il y a bien des nuances dans la vérité comme dans l'erreur ! Vous serez obligés de faire de votre conseil supérieur de l'enseignement une sorte de tribunal philosophique et théologique, dans lequel on discutera toujours la question de savoir ce qui est vrai ou faux dans le domaine de V'mdémonirah\c. (hitemiptions à droite.) Voilà où vous en serez.

Spécialisons davantage. La philosophie constitue une région où le sentiment conserve une puissance singulière et une part considérable. Mais prenons la science, la science d'observation, la science d'expérience, la science dans laquelle la démonstration est possible. Estce que, à toutes les époques de l'histoire, on a vu un

34 DISCOURS PARLEME^'TÂIRES.

accord parfait, un accord complet entre ceux qui enseignaient au nom des vérités de la foi et ceux qui enseignaient au nom des vérités scientiques? Est-ce qu'il n'y a pas une série de noms dans l'iiistoire qui y figurent précisément comme les martyrs de la science... [Oh, oh, à droite), et dont l'énumération serait là pour vous prouver qu'à certains moments, on a jugé avec l'autorité du temps, qui vaut bien celle d'aujourd'hui, que ce qu'enseignait tel homme était faux, monstrueux... [Bruits à droite), voulez-vous que j'emploie l'expression {Parlez^ 'parlez, à gauche), l'expression qui a été précisément attachée à l'enseignement d'un savant que je respecte fort : on a dit que ses doctrines étaient des doctrines « infectes » ; le mot est imprimé.

On a proscrit ces doctrines, et la proscription, dans ce temps, ne s'appelait pas seulement « destitution sollicitée, » elle s'appelait « transportation, emprisonnement, bûcher, » suivant les temps. [Très bien! très bien! à gauche.)

M. Paris. — Galilée n'est-ce pas?

M. Paul Bert. — Pourquoi pas Galilée? Pourquoi pas Giordano Bruno? Pourquoi pas Campanella, Michel Servet? elc... La liste en est lons^ue malheureusement. (Très Inen! très bien, à gauche.)

Mais aujourd'hui, y a-t-il des questions de cet ordre dans lesquelles les représentants des cultes divers aient cru devoir prendre un parti au point de vue scientifique, je ne dis pas au point de vue de la foi, mais des questions de science pure, où l'on ne doit affirmer que ce qu'on est capable de démontrer?

L'honorable M. de Maillé disait l'autre jour à l'un de nos collègues : « Passez au déluge! » (Rii^es à droite. — Applaudissements à gauche.)

Eh bien ! voulez-vous que j'y passe au déluge? (Bruit

à dfoltc. — Très bien! — Applaudissements à gauche.)

J'attends que ce déluge soit passé.

Un membre à droite, — Parlez-nous du paradis terrestre. [Rire à draite.)

M. Paul Bert. — Eh bien! messieurs : il y a quinze ans environ qu'une grosse question s'est* soulevée dans le domaine de la science, et dans cette question les évoques catholiques en France et les évéques protestants en Angleterre ont pri^ un parti ; ils ont décidé que la chose était fausse ou qu'elle était vraie, suivant les circonstances. C'est de la question précisément du déluge et de l'homme contemporain du déluge qu'il s'agissait. — {Brait.)

Messieurs, j'ai annoncé des détails techniques, et l'Assemblée a voulu me permettre d'y entrer ; je vous demande la permission de citer un seul exemple.

Cette question-là est précisément sortie des lianes d'une question théologique ; c'est précisément en vertu du système qui veut qu'il y eût des hommes avant le déluge. . . (Exclamations à droite)^ que M. Boucher de Perthes a fait des recherches, et, suivant qu'il a trouvé qu'il y avait un homme antérieur au déluge ou qu'il a montré l'éloignement des âges où cet homme a vécu, on a vu les représentants des diverses communions chrétiennes prendre parti pour ou contre lui.

Si bien que, si vous aviez eu un conseil supérieur de l'instruction publique, tel que vous voulez l'organiser en ce moment, il aurait pris parti pour ou contre, suivant les moments. [Réclamations.)

On a dit qu'on irait aux voix !

M. DE Broglie, RAPPORTEUR. — Mais on n'a pas dit cela î

M. Paul Bert. — Sur cette question, ou sur d'au-

très analogues, — car il faut bien que vous pensiez que, puisque vous avez admis des représentants des cultes, ils seront appelés à témoigner à titre de représentants de leur foi personnelle, — le jour où ils parleront du haut de leur autorité, à laquelle il n'y a rien de supérieur, et viendront dire : Ceci est mauvais, nousn'en voulons pas dans l'enseignement, nous n'en voulons pas dans le domaine philosophique, historique, scientifique, ce jour-là qu'adviendra-t-il? S'inclineront-ils ou ne s'inclineront-ils pas devant la majorité ? Et dans ce dernier cas, accepteront-ils la responsabilité de ces mesures auxquelles ils s'étaient opposés? Ou bien feront-ils comme l'indiquait Mgr Parisis en 1850 : s'en iront-ils en protestant? Mais alors vous excommuniez le conseil, vous le mettez à l'index, et tout ce qui sortira de ce conseil sera désormais mal vu et proscrit aux yeux des croyants. [Nouvelles réclamations à droite et au centre.)

Voilà, messieurs, les raisons véritablement topiques, techniques, que j'ai cru devoir vous apporter. Je n'y ai pas mêlé de questions qui fussent de nature à soulever les passions, et pourtant il y en avait beaucoup. J'aurais pu prendre comme exemple des questions de science pure, dans lesquelles j'aurais montré les membres ecclésiastiques du conseil agissant, discutant, prenant une résolution dans le domaine scientifique; j'aurais pu vous montrer que cette expression de « tour de Babel » que luiappliquait l'autre jour l'honorable M. Delorme, n'était pas une exagération. (Bruit.)

Et cependant, messieurs, dans l'état actuel de l'enseignement, avec le principe de l'enseignement religieux qui est inscrit dans nos lois et qui sera vraisemblablement inscrit par vous dans la loi de l'instruction primaire... (Adroite : Oui. oui!), il est évidemment im-

CONSEIL SUPEHIEUH DE L'IiNSTlUIGTION PUBLIQUE. 37

possible que les livres qui seront distribués dans les écoles, dans les collèges, touchant l'enseignement religieux ne subissent pas un contrôle, ne soient pas soumis à une autorité compétente qui déclarera qu'ils sont bons ou qu'ils sont mauvais.

C'est pour cela qu'en attendant qu'on arrive à la laïcité de l'enseignement — ce que nous demanderons à coup sûr à celte tribune.. .

Un meinhre à droite. — Nous ne vous l'accorderons pas!

M. Paul Beht... — c'est pour cela, dis-je, que je vous propose d'introduire dans le conseil supérieur un professeur de théologie catholique et un professeur de théologie protestante.

M. Gasloxxde. — Les difficultés seront les mêmes que pour les évoques.

M.Paul Bert. — Ces professeurs n'arriveront plus là avec l'autorité supérieure des hauts dignitaires, ils serontsimplementdes fonctionnaires de l'enseignement public, et vous aurez ainsi, à côté des représentants de l'enseignemsnt scientifique qui contrôleront le domaine scientifique, les représentants des sciences littéraires qui contrôleront ledomaine littéraire, et les représentants des diverses confessions qui contrôleront le domaine religieux.

Telles sont, messieurs, les diverses modifications que j'avais à vous soumettre.

En terminant, permettez-moi de dire quels sont, non plus sous une forme générale, mais dans les détails, les changements que je réclame. Cela sera bien rapide.

Je demande qu'au lieu de trois membres de l'Institut, nommés en séance générale de l'Institut, vous inscriviez, dans le projet, cinq membres de l'Institut nommés chacun par l'une des cinq académies, en telle sorte qu'à coup sûr l'Académie des sciences ait sa représentation dans le conseil supérieur.

Je demande en outre, à cause de l'immense importance des sciences médicales, qu'un membre de l'Académie de médecine, choisi par ses collègues, fasse partie du conseil supérieur.

M. BouissoN. — Il y a un amendement déposé dans ce sens 1

M. Paul Bert. — Alors je ne donne pas les raisons à l'appui de ma demande : mon éminent confrère les développera avec plus d'autorité que moi.

Je demande ensuite qu'au lieu d'un membre du Collège de France, il y en ait deux. Vous savez, messieurs, qu'au Collège de France, il y a deux enseignements : l'enseignement scientifique, à côté de l'enseignement littéraire. Je le demande afin qu'au Collège de France les sciences, — puisqu'on emploie ce mot dans un sens étroit, mais qui est en usage, — soient représentées en même temps que les lettres.

Je demande l'introduction dans le conseil de deux membres de l'Ecole normale, sciences et lettres. Et ici, aux diverses raisons touchant le point de vue scientifique, se joint celle-ci, qui est très importante : c'est que, dans notre projet, il n'y a pas, cela est incontestable, ULie part suffisante faite à l'enseignement secondaire ; or, les maîtres de conférences à l'Ecole normale qui préparent les jeunes maîtres seront les plus aptes à donner des avis sur le choix des méthodes à suivre.

Je demande encore l'adjonction de deux professeurs de l'Ecolepolytechnique ou des écoles d'application dont les élèves sont fournis par l'Ecole polytechnique ; et enfin celle d'un membre du Conservatoire des arts et métiers ; tous ces membres nommés par leurs divers collègues.

Vous voyez, messieurs, qu'en réclamant l'introduction de ces derniers membres du conseil, professeurs de

l'Ecole polytechnique, professeurs des arts et métiers ou de l'Ecole centrale, je rentre dans la pensée de la commission, alors qu'elle vous proposait un directeur de l'agriculture, un directeur de l'industrie, un directeur du commerce. Seulement, au lieu d'y mettre des personnes étrangères à l'enseignement, j'y mets des professeurs qui y ont passé leur vie, qui en connaissent les problèmes.

Je vous demande, en un mot, de rendre la direction de l'enseignement aux hommes de l'enseignement ; je vous demande de faire taire les défiances, d'admettre toutes les compétences ; je vous demande de donner à l'enseignement scientifique une part qui soit en proportion avec sa valeur ; de débarrasser le conseil des éléments étrangers à l'enseignement.

Si maintenant vous trouvez que j'ai abusé de la patience de l'Assemblée pendant les trois quarts d'heure. . . {Rires et exclamations.)

Quelques membres. — Dites une heure trois quarts!

M. Paul Bert. — Je regrette d'avoir parlé si longtemps ; mais enfin, si j'ai abusé de la patience de l'Assemblée, je lui demandrai, en m'excusant, la permission de lui dire qu'à mon sens, il n'y a pas de temps mieux employé que celui qu'on met à réfléchir sur ces questions, à les débattre... {Oui, oui! — Très bien! à gauche ! — Rumeurs à droite.)

Vous avez à nommer un conseil qui sera le directeur, le maître de l'instruction publique en France, et c'est bien ici le cas de se rappeler la célèbre parole de Leibnitz : celui qui a entre les mains l'enseignement du peuple, celui-là peut, s'il le veut, transformer la face du monde! (Très bien! et applaudissements répétés à gauche.)

(Discussion générale, 5 juin 1874).

M. Buffet, présideist :

L'ordre du jour appelle la première délibération sur les propositions de MM. Le Royer, (iatien-Arnoult, Vente, Lallié, Fourcand et Ainal, relatives à la création de faculté de médecine à Lyon, Toulouse, Lille, Aantes, Bordeaux et Marseille.

M. le rapporteur a la parole.

M. Paul Bert, rapporteur. — Messieurs, le projet de loi que nous soumettons aujourd'hui à vos délihôrntions est tellement simple par son dispositif, qu'il semblerait à peine mériter les honneurs de trois lectures successives. Mais les raisons sur lesquelles s'est appuyée la commission pour rédiger le projet de loi, sont assez nombreuses, assez complexes, pour avoir nécessité un rapport volumineux^, tout rempli de faits, tout hérissé de chiffres, par conséquent d'une lecture pénible, et dont la consultation n'est pas rendue plus facile par l'emploi de la méthode, et, s'il m'est permis de parler

* Chez helagrave, Paris.

ainsi, des procédés scientifiques. Aussi, la commission dont j'ai l'honneur d'être le rapporteur, a-t-elle pensé qu'il était bon de le résumer en quelques paroles et de vous en indiquer les traits généraux. Tout cela peut se faire brièvement. J'ai accepté cette mission, avec hésitation, je l'avoue, et cela non seulement parce que j'ai maintes raisons de redouter cette tribune, mais parce que, si grande que soit l'importance que nous attribuons à ce projet de loi, il est évident qu'elle est bien peu de chose à côté de la gravité des débats qui se sont agités hier et qui s'agiteront demain dans cette enceinte ; et j'ai bien peur qu'après le tournoi d'éloquence dont cette tribune a été le théâtre ^, de simples explications sur un sujet si spécial ne vous paraissent bien arides et bien froides. Aussi ai-je besoin d'implorer toute l'indulgence et toute la bienveillance de l'Assemblée. (Parlez ! parlez!)

Un grand nombre de nos collègues, appartenant à diverses régions de la France, vous ont demandé de transformer en facultés de médecine les écoles secondaires qui existent dans les six plus grandes villes de France : Lille, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux et Nantes.

Vous savez tous, messieurs, que dans l'état actuel des choses, nous possédons trois facultés de médecine : une à Paris, une à Montpellier et une à Nancy, où vous avez transféré la faculté qui nous avait été enlevée de Strasbourg. De sorte que, au seul point de vue géographique, les jeunes gens qui se destinent aux carrières médicales — et je vous demande la permission, dans ces explications, d'employer le mot d'étudiant en médecine, comprenant sous cette dénomination les élèves en phar-

* Il s'agit du projet de loi électorale, et des magnifiques discours de MM. Ledru-Rollin, Louis Blanc et Gambetta,

niacie — sont obligés, pour aller faire leurs études, de se transporter bien loin de leur lieu de naissance, de faire de longs et coûteux voyages, de rester pendant six ans dans une ville où ils sont presque continuellement séparés de leur famille.

Si cela est évident et simple au point de vue géographique, cela se manifeste d'une manière bien plus saisissante encore lorsqu'on consulte les faits statistiques. Il s'en faut de beaucoup, en effet, que ces trois facultés, Paris, Montpellier et Strasbourg, se partagent par parties à peu près égales les étudiants en médecine. Ainsi, à Paris, dans l'année 1866, se trouvaient inscrits sur les registres de la faculté de médecine seule 4,789 étudiants. En même temps, il y en avait 295 à Montpellier et 445 à Strasbourg, parmi lesquels la moitié appartenaient à l'École de santé militaire.

Donc, en fait, quant au nombre des étudiants, bien entendu, et non pas quant à l'autorité doctrinale, ni à la valeur des corps professoraux, en fait, il n'y avait guère, en 1866, qu'une faculté en France de plein et complet exercice. Ou, si vous voulez que je prenne une forme à la fois plus exacte et plus respectueuse, les neuf dixièmes des étudiants en médecine venaient faire leurs études à Paris.

Un pareil état de choses présente des inconvénients bien grands. Veuillez, je vous prie, vous mettre à la place de ce jeune homme qui va s'inscrire pour la première fois à la faculté de médecine de Paris, et, de fait, il en est plusieurs parmi vous qui se sont trouvés dans cette situation. Ce jeune homme arrive tout frais émoulu de son baccalauréat, souvent seul, sms l'appui et l'autorité d'un père expérimenté. 11 vient au secrétariat, on lui demande 30 francs, on lui en donne une quittance et c'est tout. Il s'inquiète, demande ce qu'il

faut faire : on lui répond qu'il faudra revenir trois mois après accomplir la même formalité... {Sourires,) Et puis, s'il est plus curieux, s'il en demande davantage, on lui répond qu'il faudra à la fin de l'année venir passer un examen. L'employé qui n'en sait pas plus, ne peut pas lui dire autre chose. Le jeune homme sort, et dans la cour de l'école il voit une grande affiche officielle où figurent des noms illusties, tous illustres, car notre faculté de médecine de Paris, — il faut bien le dire malgré tant d'attaques, — est la première faculté de médecine de l'Europe.

M. Testelin. — De l'univers !

M. LE RAPPORTEUR. — Il y cn a bien peu en Amérique qui méritent ce nom.

Il y lit aussi une série de mots techniques dont il ne comprend pas le sens, et, au milieu de ce dédale, où se diriger? Il y a trente ou quarante cours. Lesquels suivre et par où commencer ? Cette fois, s'il est courageux, s'il ne s'arrête point aux renseignements de l'employé, il s'adresse au secrétaire, et le secrétaire lui remet un petit papier sur lequel, en effet, les cours sont classés par années. Sur ce papier il voit quels sont, pour la première année, les cours qu'il doit suivre.

II arrive à l'un de ces cours, et voici qu'il se trouve huit centième ou millième dans un immense amphithéâtre. Il y entend une fort belle leçon ; mais quel que soit le mérite du professeur, cette leçon doit laisser à l'élève quelque obscurité dans l'esprit; il faut qu'il aille aux renseignements ; il faut qu'il sache à quels livres il doit s'adresser. Lorsque le professeur a fini de parler, applaudi comme il mérite de l'être, le jeune étudiant veut le suivre pour le consulter. Peine perdue 1 Il est bien évident que le professeur ne peut consacrer

U DISCOURS PAHLEMENTAIHES.

cinq ou six minutes de son temps à chacun des mille élèves qui suivent son cours.

Désappointé de ce côté, le jeune étudiant pensera que dans les laboratoires, dans les hôpitaux, il aura peutêtre un accès plus facile auprès de ses maîtres. Il va à l'hôpital, et là, dans la salle où enseigne le clinicien le plus célèbre, il se trouve à la suite de deux ou trois cents élèves, élèves cojinus, élèves d'élite, qui entourent le professeur et dont les rangs pressés ne permettent pas au nouveau venu d'arriver près du lit des malades.

Aux laboratoires? Il peut y aller; il y en a quelquesuns qui lui sont ouverts ; mais il est aussi des sciences, et des plus importantes, qui n'ont point de laboratoire dans notre faculté. Enfin, s'il a accès dans l'un de ceux qui sont ouverts, le professeur lui montre avec chagrin les quelques places dont il peut disposer, places bien rares, bien mesurées, et par conséquent réservées, par le fait qu'elles sont rares, à quelques jeunes gens plus avancés qui poursuivent des études spéciales.

Cela n'est pas encourageant, messieurs !

M. Testelin. — Le tableau est vrai !

M. LE RAPPORTEUR. — Telle est cependant la situation où se trouvent, bon an mal an, sept ou huit cents jeunes gens qui arrivent à la Faculté de Paris.

Est-ce là le seul inconvénient ? Non, messieurs ; en voici un autre. Quand il est ainsi découragé, notre jeune homme rencontre quelque camarade pourvu d'expérience, qui lui dît : Mais ne regrette point tant de ne pouvoir suivre les cours, de ne pouvoir étudier le malade au lit dans l'hôpital, ni le sujet anatomique dans l'amphithéâtre, ni la chimie dans le laboratoire. Qu'est-ce qu'il faut? Ce qu'il faut, c'est avoir le diplôme ; ce qu'il

faut, c'est gravir depassablement satûfaif en passablement satisfait les huit examens successifs et atteindre la thèse. Eh bien, il est inutile de tant travailler. Pour apprendre telle maladie, il faudrait trois mois à l'hôpital; en cinq minute^, avec un bon livre, on peut répondre congruement à l'examinateur. Et alors il lui remet entre les mains un manuel, il lui donne l'adresse de quelques hommes habiles qui le mettront à même de savoir pendant cinq minutes ce qu'il devrait savoir pendant sa vie entière, à peine d'indignité. (Ces! vrai ! — Très bien ! très bien ! )

C'est là le triomphe du manuel, le triomphe du répétiteur, triomphe qui est allé tellement loin, grâce aux moyens de perfectionnement de nos jours, qu'on distribue aux étudiants de petits livres sur lesquels se trouvent inscrites, avec les réponses qu'il convient de faire, les diverses demandes que les divers examinateurs prennent l'habitude, — car on ne peut point échapper à cette habitude, — d'adresser aux élèves dans les examens successifs.

Voilà de graves inconvénients; ils ne tendent ni plus ni moins qu'à nous donner des médecins incapables, peu instruits et même ignorants. Mais j'ose dire qu'il y a quelque chose de plus grave encore.

Ce jeune homme que vous jetez ainsi dans les rues de Paris, sans recours auprès de ses professeurs, sans l'appui de ses anciens, sans qu'aucune organisation veille sur lui; ce jeune homme, ainsi livré à toutes les circonstances, à tous les hasards, à tous les périls d'une vie libre, où a-t-il fait son éducation de liberté ? [C est cela! — Très bien! ) Depuis huit, dix, douze ans, je dirais presque depuis quatorze ans, — car il y a maintenant des collèges où l'on reçoit les enfants à cinq ans, et il se trouve des familles ayant assez peu le sen-

timent de leur devoir pour s'en débarrasser ainsi... {Mouvement. — Ce n'est que trop vrai^ hélas !)

M. Albert Desjardiks, sous-secrétaire d'Etat au ministère de V instruction publique. — C'est peut-être une nécessité pour certaines familles !

M. LE RAPPORTEUR... — depuis dix ans, souvent, il est interne, — je ne caractériserai pas l'internat, les mots seraient trop durs...

M. LE SOUS-SECRÉTAIRE DU MINISTÈRE DE l'lXSTRUCTION

PUBLIQUE. — L'internat n'est pas en cause!

M. LE RAPPORTEUR — OÙ a-t-il pris l'iiabitude de

la liberté depuis huit ans? — je prends un minimum. Tous les jours on lui a dit ce qu'il devait faire le lendemain ; on lui a ordonné ses devoirs d'une manière exacte, et s'il lui arrivait d'oublier l'époque fixée, la cloche, le tambour, les pensums, les camarades viendraient la lui rappeler. Or, sans transition, du jour au lendemain, sans qu'on se préoccupe autrement de cet enfant habitué à une tutelle de chaque jour, sans qu'on ait pris toutes les précautions nécessaires pour cette transition dangereuse, il arrive à Paris et il est livré aux hasards, aux aventures. {Assentiments sur plusieurs bancs.)

Messieurs, il ne faut pas se dissimuler que c'est là un état de choses grave et dangereux. Songez que nous avons 4,789 jeunes gens dans cette situation, et si vous n'avez pas le spectacle d'un plus grand nombre d'égarements, il est bon d'en rendre hommage à cette jeunesse que son bon sens protège contre une organisation semblable. (Nouvel assentiment sur les mêmes bancs.)

Cependant, il faut bien l'avouer, sur ces 4,789 étudiants qui étaient inscrits à la faculté de Paris en 1866, savez-vous combien il y en avait qui, réellement, je ne dis pas suivaient les cours, mais qui, réellement ac-

complissaient leurs devoirs de scolarité officielle, se présentaient aux examens et payaient leurs inscriptions? Il y en avait 2,298; c'est-à-dire que 1,861 avaient disparu de l'école sans qu'on s'inquiétât de savoir ce qu'ils étaient devenus. Ainsi, près d'un tiers des étudiants s'étaient rebutés, fatigués par les circonstances dans lesquelles ils avaient été jetés, et ils étaient entrés dans d'autres carrières : heureux encore quand ils ne font que changer de carrière et qu'ils ne s'engagent pas dans de funestes voies !

La conséquence de ces faits, — je laisse de côté les considérations qui se rattachent à l'organisation générale de l'enseignement supérieur, et sur lesquelles nous reviendrons quelque jour, — la conséquence de ces faits, c'est que, bien évidemment, il ne peut pas se faire, dans ces conditions, autant de médecins, et des médecins aussi instruits qu'il s'en ferait, si nous avions une organisation meilleure.

C'est là un fait évident aprioîH, et il n'est pas étonnant de voir que le nombre des médecins soit tout à fait insulfisant en France pour les besoins généraux du pays.

Les six propositions qui vous ont été soumises, sont, à vrai dire, basées tout spécialement sur cette considération. De tous les points de la France, en effet, des plaintes s'élèvent, montrant les campagnes dépourvues de médecins, montrant dans certaines villes une pénurie prodigieuse de soins médicaux. On peut citer en France des villes de 15,000 âmes dans lesquelles il n'y a pas de médecins... (Oh! oh!), des villes de 20,000 âmes dans lesquelles il n'y a qu'un médecin^ et ce médecin est un officier de santé. {Mouvements divers . )

M. LE MARQUIS DE Castellane. — Heurcuscs villes!

M. LE rapporteur. — Je ne m'étonne pas, messieurs, de

48 DISCOURS PARLEMËÎNTAIRES.

ces marques d'incrédulité, car, avant l'enquête, j'eusse partagé ce sentiment; mais ceux d entre vous qui ont bien voulu examiner le rapport que la commission vous a soumis, peuvent s'assurer que les faits sont précis, qu'ils ont été recherchés, étudiés avec le soin le plus minutieux, qu'une enquête statistique a été faite, qui n'a reculé devant aucune peine. Pour s'imprégner profondément et intimement de la connaissance de cette situation complexe, la commission a chargé l'un de ses membres d'aller dans toute la France examiner sur place les six villes énumérées, non seulement pour examiner l'état matériel de leurs écoles et des services hospitaliers, mais aussi pour s'enquérir, autant que cela est possible, de la valeur du corps médical qui y enseigne ou qui y pratique, de l'état des établissements d'enseignement supérieur qui y fonctionnent, de la valeur des sociétés savantes qui s'y sont fondées, afin* de pouvoir pertinemment vous soumettre des conclusions autorisées. [Très bien! très bien!)

Messieurs, dans cette enquête se trouvent révélés des faits vraiment affligeanls. Oui, dans certaines villes, notamment parmi celles appartenant à la région du Nord, par exemple à Halluin et à Wattrelos, il y a pour une population de 15 à 20,000 âmes un médecin, et ce médecin n'est qu'un simple officier de santé.

M. Leureist. — Dans ces deux villes les médecins belges vont plus souvent que les médecins français.

M. LE RAPPORTEUR. — Mais daus de grandes villes de cette région qui échappent au rayonnement des médecins belges, à Lille, pour une population de près de 200,000 âmes, il n'y a que quarante-trois docteurs en médecine ; à Roubaix, pour une population de 76,000 âmes, il n'y a que huit docteurs et cinq officiers de santé, etc., etc.

Ces faits sont présentés en détail dans diverses pages du rapport.

Il en est de même dans d'autres régions de la France : tout particulièrement dans le massif de la Bretagne et dans la vallée du Rhône une pénurie singulière et véritablement dangereuse de médecins se fait sentir. (Sourires. — Mouvements divers.)

Je sais bien, messieurs, que, dans le pays de Rabelais et de Molière, plaider la cause des médecins excite toujours quelques sourires ; mais il n'en est pas moins vrai qu'en examinant sérieusement les faits, on constate que celte pénurie de médecins concorde avec un résultat fatal auquel la légende des comédies ne nous a point préparés.

A la page 23 du rapport se trouve une carte dans laquelle les divers départements de la France sont marqués de teintes de plus en plus foncées, suivant qu'ils ont une population médicale de moins en moins nombreuse. Si, d'une part, vous examinez cette carte et si, d'autre part, vous avez sous les yeux la carte de la mortalité qui a été dressée par le docteur Bertillon dans sa magnifique publication de la Démogimphie figurée de la France^ — carte dans laquelle on fait défalcation des nouveau-nés qui, pour des raisons qu'un de ces jours notre savant collègue, M. Théophile Roussel, vous exposera avec autorité, viennent apporter un élément accidentel, carte dans laquelle se trouve inscrite la mortalité depuis l'âge de 5 ans jusqu'à la vieillesse extrême, — vous verrez que cette dernière se superpose presque exactement sur la première ; c'està-dire que les départements dans lesquels il y a le moins de médecins, sont ceux dans lesquels on meur le plus. {Mouvement.)

Il y a donc, messieurs, un nombre insuffisant de

médecins, et la raison de cette insuffisance provient bien évidemment du petit nombre d'établissements dans lesquels peuvent se faire au complet les études médicales.

Le motif principal pour lequel les familles sont souvent empêchées de faire suivre à leurs enfants des études longues et coûteuses en dehors de leur surveillance, c'est l'éloignement; l'éloignement qui représente de l'argent, — et les étudiants en médecine, d'ordinaire, appartiennent à des familles peu fortunées, — l'éloignement qui fait naître dans le cœur des parents de secrètes ans^oisses ; car en envoyant à deux cents lieues leurs enfants passer six années, que peuvent-ils préjuger de l'avenir?

Si telle est la cause de cette pénurie de médecins que tout le monde constate en s'en plaignant et que prouve la statistique, le remède s'indique de lui-même : puisqu'il n'y a point assez d'établissements dans lesquels on puisse trouver un enseignement complet de la médecine, multiplions ces établissements.

Mais cette raison de bon sens, qui paraît s'imposer, n'a point, cependant, paru suffisamment démontrée à voire commission même par l'apparente clarté de l'évidence; elle a voulu aller plus loin et demander aux chiffres la démonstration de cette vérité que, en créant des facultés nouvelles, on créerait des médecins nouveaux dans les pays qui en manquent.

Eh bien, messieurs, les chiffres ont répondu dans le même sens que l'évidence du raisonnement. Les chiffres ont montré, en effet, que les étudiants en médecine reviennent exercer la médecine dans le pays où ils sont nés, et la carte représentant la distribution géographique des étudiants, qui se trouve à la page 44 du rapport, ressemble d'une manière frappante pour qui-

conque a rhabitude de ces comparaisons, et sait tenir compte des différences de teintes tenant à la valeur différente des coefficients, ressemble singulièrement à la première, à celle de la distribution géographique des docteurs en médecine.

Il est bien évident, par conséquent, qu'en faisant des facultés nouvelles, nous créerons des étudiants nouveaux, et qu'en créant des étudiants nouveaux nous créerons des médecins nouveaux là où il en manque. [Très bien! très bien!)

Cette démonstration saisit et s'impose comme vous voyez, messieurs, par une autorité qui est en dehors, en quelque sorte, du raisonnement et qui, par conséquent, ne peut pas prêter à erreur, c'est-à-dire par la fatalité du chiffre.

Mais tout le monde l'avait pressentie, par a priori pour ainsi dire, et une première tentative a été faite vers le milieu de ce siècle pour donner une satisfaction à l'opinion publique déjà en éveil.

On a eu l'idée de créer dans un certain nombre de villes de France, — depuis on a augmenté successivement ce nombre jusqu'à ce qu'il s'élève à celui de vingt-deux, — on a eu l'idée de créer dans un certain nombre de villes de France des écoles secondaires préparatoires de médecine et de pharmacie dans lesquelles les jeunes étudiants pouvaient pendant deux ans, — maintenant pendant deux ans et demi, — prendre leurs inscriptions, subir leurs examens, plus à portée de leur familles, dans des conditions plus économiques, et ensuite venir sur le grand théâtre de la faculté de Paris pour y subir leurs examens d'état.

C'était peut-être une bonne idée. Malheureusement cette idée avait été gâtée d'avance par l'introduction dans notre législation d'un grade inférieur qui permet

l'exercice de la médecine et de la pharmacie dans des conditions inférieures, c'est à savoir Tofficier de santé et le pharmacien de 2^ classe. Il était venu à nos législateurs de l'an XI une idée bien simple, qui paraît bien naturelle et tout à fait conforme au bon sens.

Ils avaient pensé que des médecins, qui sont bacheliers es lettres et es sciences, qui, par conséquent, ont dépensé beaucoup de temps, c'est-à-dire une grande somme d'argent ; que ces médecins qui ont passé ensuite sept ou huit ans dans la faculté de médecine, ne pourraient revenir dans une petite campagne où les attendrait une clientèle insuffisamment rémunératrice, où ils ne trouveraient point des relations sociales en rapport avec leurs habitudes de vivre et leur instruction étendue.

Ils ont alors imaginé de créer un grade secondaire, celui de l'officier de santé ; et ils se sont persuadés que cet officier de santé comprendrait son rôle inférieur, et qu'il s'en irait sans qu'on l'y forçât, dans un de ces villages où, suivant l'expression un peu naïve d'un tribun de ce temps-là, « les habitants, ayant des mœurs plus pures, ont des maladies plus simples. » {On int.)

C'est exactement le contraire qui est arrivé, et ici les chiffres semblent donner un démenti au bon sens.

En effet, les chiffres vous montrent, — et je vous prie de vous reporter dans le rapport à la carte n" 2, et surtout à la carte n° 5, qui sont tout à fait caractéristiques à cet égard, — les chiffres vous montrent que, bien au contraire, les officiers de santé s'empressent de fuir les petites campagnes et se réfugient dans les grandes villes. Ils s'en vont là où la clientèle est facile, fructueuse ; là où ils pourront se dissimuler, se cacher sous le nom générique de médecin; là où ils pourront aussi accoler à leur titre, suivant la frontière qui les avoisine,

celui de docteur de telles ou telles universités étrangères, beaucoup trop prodigues souvent de pareilles distributions. (C'est vrai ! — Très bien l)

Chose curieuse, ce sont les riches régions du Nord, c'est le département du Nord, c'est le Pas-de-Calais, c'est la Somme, l'Aisne, l'Oise qui sont marqués d'une tache noire, que je voudrais pouvoir montrer à l'Assemblée sur quelque grand tableau figuratif, mais que vous pouvez voir indiquée dans les cartes annexées au rapport, tache qui s'étend sur des départements où, certes, jamais le législateur de l'an XI n'avait pensé que l'officier de santé dût être nécessaire.

Eh bien, les chiffres n'ont pas donné un démenti au bon sens, au contraire : on devait le prévoir, et il est manifeste qu'il ne pouvait en être autrement: Pourquoi, en effet, l'officier de santé qui, en fait, a à peu près les mêmes droits que le docteur en médecine, irait-il se cantonner dans de misérables villages, se condamner à une vie difficile, alors qu'il lui est si facile de venir dans les grandes villes?

Je sais bien que le législateur de l'an XI a pris une petite précaution : il a interdit aux officiers de santé de faire les grandes opérations. Mais la pratique générale de la médecine nous montre que, dans les villes importantes, les docteurs en médecine euxmêmes ne font point les grandes opérations ; il y a deux ou trois médecins-chirurgiens qui s'attachent tout particulièrement à la spécialité chirurgicale et auxquels les autres sont très heureux d'envoyer leurs clients pour dégager leur responsabilité. Il en résulte donc que, sur ce point même, la précaution prise par le législateur de Tan XI a été absolument vaine. Si elle a pu interdire le maniement de la scie ou du couteau aux officiers de santé, elle leur a laissé le maniement d'une

pharmaceutique tout aussi dangereuse et meurtrière. {C'est vrai! — Très bien! très bien /)

Donc, tout naturellement les officiers de santé sont allés là où va le docteur en médecine, et ils n'ont en aucune façon servi à combler ce vide qu'on espérait qu'ils combleraient, en allant vivre dans les pays pauvres. Il en est de même des pharmaciens de 2* classe, et il serait inutile de recommencer la démonstration.

Ainsi donc, ces écoles secondaires de médecine, qui pouvaient rendre des services, et des services réels, à la condition d'être moins nombreuses qu'elles ne sont, d'être mieux organisées et de préparer à un grade médical unique, ces écoles secondaires de médecine, préparant à ce grade inférieur, ont purement et simplement fait dévier vers cette situation moins coûteuse et tout aussi fructueuse, un courant qui pouvait, au moins en partie, se diriger vers le doctorat en médecine et la maîtrise en pharmacie.

On a purement et simplement transformé en officiers de santé et en pharmaciens de 2*" classe un certain nombre de jeunes gens qui, s'ils n'avaient pas eu cette facilité, auraient, — pardonnez-moi l'expression, — donné un coup de collier de plus pour passer d'autres examens et se faire recevoir docteurs en médecine et pharmaciens de 1'"'' classe. [C est vrai î — Très bien l)

Nos honorables collègues nous proposent un autre remède à la situation, c'est de multiplier les facultés de médecine ; de transformer six des écoles secondaires, appartenant aux plus grandes villes, en facultés pouvant donner les grades de docteur en médecine et de pharmacien de T^ classe.

Les motifs que présentent à l'appui de leur demande les représentants de ces six grandes villes, ont tous

CREATION DE iNOUVELLËS FACULTÉS DE MÉDECINE. 55

paru à vos commissions d'initiative dignes d'être pris en considération. Toutes ces villes, en effet, font valoir ajuste titre leur population considérable, qui nécessite des hôpitaux nombreux, dans lesquels les sujets d'études seraient amplement fournis aux étudiants en médecine ; elles font valoir encore que cette population promet à des praticiens éminents une rémunération digne de leur talent, ce qui permettrait d'appeler dans les facultés des professeurs autorisés. Elles font valoir aussi leur richesse, qui leur donne les moyens d'installer largement les facultés qu'elles demandent : toutes s'engagent même, après une étude qui n'a pas toujours été suffisamment approfondie, — vous trouverez la preuve de ce que je dis là dans les divers documents annexés au rapport, — elles s'engagent, dis-je, à couvrir l'État de tout le supplément de frais 011 son budget pourrait être engagé par la création de ces facultés nouvelles.

Enfin, un très grand nombre d'entre elles, Bordeaux, Lyon, Nantes, Toulouse, — Toulouse surtout, la savante cité palladienne, — se parent de leur glorieux passé, et font valoir le milieu intellectuel élevé qu'elles offriraient aux jeunes étudiants, ce qui serait une garantie de la valeur de l'enseignement médical.

Cependant, messieurs, il nous a paru qu'il serait prématuré d'accéder à toutes ces demandes. Nous avons pensé qu'il y aurait un véritable danger à créer, tout de suite en France et d'un seul coup, six nouvelles facultés de médecine, et cela pour des raisons diverses. Tout d'abord, les facultés auxquelles on donnera l'investiture de l'Etat — ce qui engage, dans une certaine mesure, sa responsabilité — doivent être des facultés prospères. Or, pour qu'une faculté de médecine soit prospère, — il est bien facile de le prouver

par le nombre des inscriptions et des examens dans nos facultés, — il fautqu'elle compte au moins six cents étudiants. Vous trouverez la justification de ce chiffre dans les documents du rapport. Eli bien, il n'est pas possible d'imaginer que six facultés nouvelles pourraient avoir six cents étudiants chacune ; dès lors, dans plusieurs de ces villes, la faculté serait en péril.

Il y a des raisons d'un ordre plus élevé.

Chacune de ces facultés devra comprendre au moins dix-huit à vingt professeurs, et ici, messieurs, si vous me permettez cette parenthèse, je dirai que les facultés dont MOUS vous demandons la création, ne devront différer en rien de celles qui existent. Nous ne vous présentons pas un projet de loi tendant à des modifications qu'il serait si utile, cependant, d'apporter à la législation de l'an XI, sur l'enseignement et l'exercice de la médecine et de la pharmacie; l'Assemblée ayant à deux reprises déclaré ne pas vouloir s'occuper de celte question, je ne veux pas la ramener sous forme incidente devant vous. Non, les facultés que nous vous demandons d'organiser, seront des facultés identiques à à la faculté de Montpellier, ou, pour parler plus exactement, à la faculté de Nancy, puisque la faculté de Nancy est une faculté mixte de médecine et de pharmacie.

Ces facultés devront compter vingt professeurs ; ce n'est pas une exagération. Il faut donc trouver six fois vingt professeurs, c'est-à-dire cent vingt hommes suffisamment connus, autorisés dans la science médicale et dans les sciences qui lui servent de base, pour pouvoir professer et maintenir ces facultés nouvelles à un niveau digne de leurs aînées, les facultés de Paris, de Montpellier et de Strasbourg.

Cela nous a paru impossible dans l'état actuel

impossible parce que le personnel lui-même manque, impossible surtout peut-être parce que ce qu'il y a de personnel disponible à Paris ne voudrait pas se déplacer. Nous sommes en effet en présence de cette douloureuse et funeste habitude qui a été prise par tant de jeunes hommes d'élite, de croire qu'il n'y a que Paris qui soit digne de servir de théâtre à l'exercice de leur intelligence, à leurs exploits; de sorte qu'ils aiment mieux végéter dans une situation secondaire à Paris que d'aller occuper une situation de premier ordre, même dans une grande ville de province.

Yous ne trouveriez donc pas cent vingt professeurs capables de mettre et d'entretenir ces facultés au niveau des facultés existantes, et en état de leur faire concurrence.

Puisque j'ai prononcé le mot de concurrence, je vous indiquerai, en passant, une raison pour ne pas créer d'emblée six facultés nouvelles. Quoi que vous fassiez, entre ces neuf établissements se partageant un nombre d'élèves qui, même en les supposant également répartis entre toutes, seraient insuffisants pour chacune, il y aura une rivalité, une concurrence, et cette concurrence se traduira nécessairement par quelque indulgence aux examens; or, l'indulgence en matière médicale peut avoir les conséquences les plus graves pour la santé publique. {Marques d'assentiment.)

Après des discussions répétées, nous sommes tombés presque tous d'accord sur le chiffre de deux facultés. Une considération géographique bien simple démontre que ces deux facultés suffiront à tous les besoins que je signalais tout à l'heure.

Paris est dans la région du nord; Montpellier esta l'extrême sud ; Nancy est isolé et comme un symbole de nos espérances sur notre extrême frontière de l'est.

Mais les grandes vallées du Rhône, de la Garonne, de la Loire sont absolument déshéritées, et ni dans l'Est, ni dans l'Ouest ne se trouve un centre d'enseignement médical. 11 nous a paru qu'il serait sulfisant d'en créer un dans l'Est et un dans l'Ouest, de façon que, entre ces quatre points cardinaux pour ainsi dire, les étudiants en médecine n'eussent jamais à risquer des déplacements longs, pénibles, dangereux, pour suivre leurs études.

Restait à choisir les deux villes où siégeraient les facultés.

Comme on le peut le voir en lisant le chapitre iv de notre rapport, nous avons fait entrer en ligne tous les éléments qui peuvent déterminer le choix d'une ville devant être le siège d'une faculté de médecine.

Nous avons passé successivement en revue d'abord la population, dont je vous ai indiqué l'importance tout à l'heure; puis les ressources hospitalières, dont vous trouvez le tableau très détaillé dans les documents annexes ; l'installation matérielle des écoles actuellement existantes ; car, bien que les villes fassent les offres les plus généreuses par les délibérations de leurs municij)alités, il est évident que pour en venir à l'exécution il faut tenir compte de ce qui est, et qu'on obtiendra plus facilement d'une ville qui n'a absolument rien comme installation, mais qui est une ville très riche, comme Lyon, ou d'une autre ville qui a une installation déjà presque suffisante, comme Bordeaux, que des villes qui ont des frais considérables à faire pour agencer des établissements considérables et les approprier aux besoins nouveaux.

Nous avons examiné, autant que cela se pouvait, l'état du personnel enseignant et du personnel pratiquant la médecine.

Nous avons fixé particulièrement notre attention sur le mouvement de la jDopulation scolaire, dans les écoles des six grandes villes, parce qu'il est bien évident que ce mouvement, — si vous décidiez d'ouvrir d'emblée dans les six grandes villes six facultés, — que ce mouvement indique à peu près ce que serait la population scolaire des six facultés nouvelles. L'augmentation se ferait évidemment dans le même sens en suivant une proportion à peu près égale. Ce mouvement a été traduit sous une forme graphique qui en fait sauter les résultats aux yeux, et montre que les écoles dans lesquelles on trouve aujourd'hui le plus d'élèves sont celles de Lyon et de Bordeaux ; il montre, en outre, que, si l'on fait la distinction entre les étudiants qui se destinent au doctorat, qui sont ceux sur lesquels nous devons particulièrement faire fond, et les étudiants en médecine qui se destinent à être officiers de santé, c'est Lyon qui, de tout temps, tient la tête, suivi de près par Bordeaux, puis par Toulouse; de telle sorte qu'il a été possible de dire dans le rapport que Lyon possède la qualité et la quantité, que Bordeaux possède la quantité et la qualité ; les autres écoles se classant à la suite : Toulouse d'abord, puis Marseille, puis Nantes, puis Lille.

Messieurs, dans cette énumération qui tient une grande partie de notre rapport, énumération dans laquelle et la commission et le rapporteur disparaissent pour laisser la parole aux faits, lorsque nous arrivons à tirer les conclusions, nous voyons que, comme par une sorte de refrain, ce sont les noms de Bordeaux et de Lyon, de Lyon et de Bordeaux, qui se présentent toujours en lêle dans la série des villes qui satisfont plus ou moins à chacune de ces conditions.

De façon que, sans y rien mettre qui ressemble à un

parti pris d'avance, qui ressemble à ui) intérêt ou à une vanité locale^ nous sommes amenés à une conclusion qui, se tirant des faits mêmes, ne peut être autre chose que la vérité ; car celui qui conclut n'a qu'à enregistrer la fatalité des faits. {C est juste ! — Très bien ! très bien !)

C'est donc Lyon, c'est donc Bordeaux sur lesquels nous avons forcément porté le choix que nous vous demandons d'accepter. Et, encore une fois ici, l'étude détaillée des faits nous a amenés à ce que le bon sens avait indiqué depuis longtemps.

Depuis 1795, toutes les fois qu'on s'est occupé de tentatives destinées à réformer l'organisation de l'enseignement médical ou l'exercice de l'art médical, on a toujours vu les législateurs, sous tous les régimes successifs, parler de Lyon et de Bordeaux. Des engagements assez solennels ont même été pris, engagements que nous pourrons faire valoir si, en deuxième lecture, quelques difficultés s'élevaient sur le choix particulier des villes. Cela est inutile pour le moment. Je veux indiquer seulement aujourd'hui que nous sommes dans la tradition: seulement cette tradition, qui n'est autre chose qu'une série de projets, nous demandons à la faire descendre sur le terrain des faits et de la législation.

Parmi cette série d'éléments que nous avons mis en ligne pour le choix de ces deux facultés, il en est un sur lequel je demande la permission d'appeler particulièrement l'attention de l'Assemblée, parce qu'il touche, en cette matière, à des intérêts supérieurs.

Nous avons eu la préoccupation de chercher dans ces différentes villes quelles sont celles qui présentent, d'ores et déjà, les établissements d'enseignement supérieur les plus nombreux, les mieux groupés, les plus

complets dans leur exercice ; nous avons recherché quelles sont celles dans lesquelles se manifeste, par l'existence de sociétés savantes ou de journaux scientitiques, le mouvement intellectuel le plus actif, le plus énergique, et cela pour une raison que vous comprenez et que vous approuvez tous.

La médecine est à coup sûr un art basé sur une scie'uv. Mais puisque c'est un art qui peut prêter et qui prête justement et légitimement à une rémunération pécuniaire, c'est un art qui, par certains côtés, touche à l'industrie. Eh bien, il est dangereux que ce côté d'argent, que ce côté pécuniaire domine dans les préoccupations du jeune médecin ; il est dangereux qu'il s'en aille de l'école, n'ayant d'autre souci en tête que de se l'aire une nombreuse et riche clientèle... {C'est vrai! — Très bien lires bien!), et cela est d'autant plus dangereux, que cela est plus tentant et plus facile.

Rien de plus facile que de faire de cette industries medicaleuneindustrielructueuse.il suffit d'affirmer audacieusement. Ce scepticisme dont on fait montre et qui est l'indice d'une bonne et solide santé... (Très bien! c est vrai!), ce scepticisme s'est bien vite éloigné lorsque la maladie vient, et il arrive souvent que le plus crédule est alors celui qui a le plus facilement raillé. (Sensation.)

Eh bien, si ce jeune médecin s'en va dans quelque ville où il est seulement entouré par des hommes qui, à côté de lui, le plus honorablement du monde, font rapidement une grande fortune, arrivent à prendre une grande situation, et qu'il se voie courant les visites, faisant les consultations, et n'ayant en perspective au bout de tant de peines et parfois de dangers, qu'une médiocre aisance, je dis que s'il n'est pas soutenu par quelque chose de supérieur et d'élevé, il sera tenté

de transporter sur le terrain médical des procédés qui, légitimes sur le terrain de l'industrie, deviennent ici criminels. (Mouvement. — Très bien! très bien!)

Aussi avons-nous fait entrer dans le choix des villes cette considération, et les documents que vous trouverez annexés à la fin de ce rapport, vous montrent que là encore nous nous sommes désintéressés de ces appréciations où la séduction est facile, où il y a à la fois danger d'être entraîné par des assertions en apparence autorisées et inconvénient de froisser les susceptibilités locales. Nous nous sommes appuyés exclusivement sur des faits, sur la liste des sociétés savantes, sur leur durée d'existence, sur l'importance de leurs travaux, sur le nombre des journaux, etc. Et là encore nous avons retrouvé, — j'en demande pardon aux représentants des quatre autres villes — que c'est à Lyon et à Bordeaux qu'il convenait de garder le premier rang.

Ainsi, de quelque côté que nous retournions cette question, soit que nous l'envisagions au simple point de vue pécuniaire, soit que nous fassions entrer en ligne de compte, et en ligne importante, en première ligne pour ainsi dire, les considérations tirées des facilités de l'étude, ou ces considérations d'un ordre élevé, qui veulent que le jeune étudiant ait vécu dans un milieu intellectuel où il ait appris le culte de la science pure, afin qu'il en sorte désireux, non plus seulement de se faire une clientèle fructueuse, mais de résoudre des problèmes complexes et de rendre service à ses concitoyens ; à quelque point de vue, dis-je, que nous nous placions, nous retrouvons toujours, comme par un refrain, je le répète, ces deux villes de Bordeaux et de Lyon, qui s'imposent à notre choix. [Très bien ! très bien !)

Je n'insisterai pas davantage. Si ces conclusions

étaient contestées, je vous demanderais la permission de les défendre au moment de la seconde lecture, puisque les objections ne pourraient évidemment se produire que sous forme d'amendement.

Ceci fait, il a bien fallu nous préoccuper des conditions matérielles, et, si l'on peut employer cette expression, des conditions intellectuelles dans lesquelles se ferait cette installation de facultés nouvelles.

Pour les conditions matérielles, rien n'est plus simple : les offres des villes de Bordeaux et de Lyon sont complètes, elles ont été faites après des études trèssuivies.

Les offres de la ville de Bordeaux sont largement suflisanles ; l'école serait déjà presque prête à recevoir la faculté ; il suffirait de quelques agrandissements et de sommes peu importantes, quelques centaines de mille francs, déjà promis par son conseil municipal.

Pour Lyon, c'est autre chose. Nous sommes là en présence de la table rase du philosophe. C'est une situation commode, tout au moins pour les architectes. La ville de Lyon n'aura qu'à bâtir, et elle bâtira dans les conditions auxquelles elle s'est engagée sous les régimes divers qu'elle a subis depuis quelque temps. A toutes les époques, en effet, commissions municipales et conseils municipaux de Lyon ont été d'accord sur la question de la création de la faculté de médecine ; ils ont été d'accord pour en voter l'installation ; ils ont été d'accord pour lui consacrer des sommes considérables ; ils ont été d'accord pour choisir jusqu'à l'emplacement qu'ils lui donneraient. Cette unanimité si remarquable est bien de nature, je l'espère, à supprimer toute discussion.

La ville de Lyon, il y a deux ans, a voté une somme de 4 millions pour bâtir l'école de médecine; elle fera,

dans ces conditions, une école modèle, et, pour dire mon sentiment, j'ai la profonde persuasion que, dans une dizaine d'années, quand elle aura passé cette première phase de mise en train nécessaire partout, cette faculté de médecine fera concurrence à la faculté de médecine de Paris, non pas peut-être par le nombre de ses élèves, mais par l'autorité de ses maîtres et l'importance de ses études ; ce sera une des premières facultés du monde.

Tout est prêt, nous n'avons qu'à laisser à M. le ministre de l'instruction publique le soin de veiller à l'exécution de ces promesses.

Au reste, la ville de Lyon a elle-même pris les devants, et, prévoyant ce qui allait se passer, elle a voté une somme de 150,000 fr., qui est demeurée disponible dans son budget depuis trois ans, et qui est destinée à faire rapidement certains travaux d'appropriation premiers, en attendant que sa faculté monumentale puisse être ouverte aux élèves.

11 y a maintenant d'autres conditions plus délicates, et pour lesquelles, à vrai dire, on risque de froisser les susceptibilités ; cependant, j'ai la satisfaction de déclarer ici que je n'ai trouvé nulle part la manifestation de ces susceptibilités ; j'ai rencontré, au contraire, en maintes circonstances, l'expression d'une modestie exagérée et d'un parfait désintéressement.

Les deux écoles de médecine de Bordeaux et de Lyon doivent-elles être immédiatement transformées en facultés? Leurs professeurs doivent-ils échanger leur titre de professeurs d'école pour le titre de professeurs de faculté? La commission a été unanime à répondre non, et la raison en est simple.

Le professeur d'école de médecine est simplement choisi par le ministre parmi les praticiens autorisés de

la ville ; aucune condition préalable, excepté le <»rade de docteur, ne lui est imposé; il ne subit pas d'examen, il ne prend pas part à des concours spéciaux : tout cela serait inutile, puisqu'il ne doit donner l'enseignement qu'à des élèves des doux premières années. Mais pour le jjrofesseur do faculté, il en va tout autrement : il doit conserver ses étudiants pendant cinq ou six années; il doit non seulement leur donner l'enseignement des menues pratiques de l'hôpital, mais, en outre, les diriger dans le domaine de la science pure; il doit leur donner cette impatience de VincomiK, qui est le caractère du véritable médecin.

Les conditions dans lesquelles les f)reniiers ont été nommés, sont-elles une garantie snlfisante? Je crois que tout le n:onde répondra non. Incon'establement un grand nombre d'entre eux sont dignes d'une investiture nouvelle, mais il faut qu'ils la reçoivent; il ne faut pas que, par une nomination ministérielle remontant peut-être à douze ou quinze ans. ils soient mis sur le pied d'égalité avec leurs collègues de Paris, qui sonf, des agrégés. C'est chose difficile, vous le savez, messieurs, que d'obtenir le titre d'agrégé; on ne l'acquiert qu'après de longs et pénibles concours.

Il est nécessaire que, momentanément, ces professeurs descendent de leurs chaires ; beaucoup d'entre eux sans doute, je voudrais pouvoir dire tous, y remonteront quand elles seront agrandies. {Très bien !) Dans quelles conditions se feront le choix, l'investiture et les nominations nouvelles? Vous savez, messieurs, comment les professeurs de iacullés sont nommés aujourd'hui. Une présentation est laite au ministre par la faculté, une autre, par le conseil académique, parce que le conseil académique a pu juger des services rendus par le candidat. Il y a beaucoup à dire sur

ce dernier point; mais enfin c'est ainsi que les choses se passent aujourd'liui.

Dans l'état actuel, pouvons-nous suivre cette tradition ? Non, les facultés jn'existent pas, le conseil académique n'a pas qualité; l'ancienne base d'opération manque absolument.

Lorsque, d'autre part, le ministre juge à propos de créer une chaire nouvelle dans une faculté quelconque, la loi lui donne le droit de nommer directement le titulaire de cette chaire nouvelle, sans qu'il lui soit nécessaire de passer par les deux présentations. Et la loi a eu raison de vouloir qu'il en fût ainsi, parce que, dans la plupart des cas de création de chaires nouvelles, le ministre a en vue une personnalité éminente qu'il désire faire entrer dans l'enseignement supérieur.

Mais, dans le cas actuel, ne vous paraîtrait-il pas excessif, comme l'a cru votre commission, de laisser au seul choix ministériel le soin de l'investiture de 40 professeurs de facultés nouvelles, toute une organisation ?

Je dois dire que M. le ministre de rinstruction pubhque, qui a assisté à plusieurs des délibérations de la commission, et qui nous a fourni les renseignements les plus complets et donné le concours le plus actif, le plus autorisé, je dois dire que l'honorable M. de Fourtou avait parfaitement compris et accepté l'opinion exprimée dans le rapport, à savoir : qu'une commission fût nommée et que cette commission, composée de dignitaires éminents de l'instructiofi publique, par exe-Tiple des recteurs des académies de Lyon et de Bordeaux, du directeur de l'enseignement supérieur, de l'inspecteur général pour les écoles de médecine ; composée aussi de membres de l'académie des sciences, de membres de l'académie de médecine, de professeurs des deux

écoles supérieures de pharmacie et des trois facultés de médecine existantes; que cette commission, substituée aux facultés qui n'existent pas, et au conseil académique qui est incompétent, fût chargée de faire des présentations au ministre, celui-ci gardant le droit de choisir et de nommer.

Cette commission mixte avait été acceptée par M. le ministre de l'instruction publique ; il n'avait du moins pas fait la moindre observation dans le sein de la commission.

J'espère que M. le ministre actuel de l'instruction publique voudra bien accepter le legs de son prédécesseur, et désirera aussi mettre sa responsabilité à couvert — car il serait bien embarrassé dans ses choix, s'il les faisait seul, — derrière celle d'une commission aussi autorisée et dont il lui appartiendrait d'ailleurs de désigner les membres. (Très bien! très bien!)

Nous n'avons pas voulu mettre cela dans la loi ; nous avons pensé qu'il y avait plus de convenance à en faire l'objet d'une sorte d'engagement de la part du ministre qu'à le rédiger en un article de loi, par suite duquel le législatif semblerait empiéter sur le domaine de l'exécutif.

Tels sont, messieurs, les motifs qui nous ont amenés à vous proposer les créations dont il s'agit. Vous voyez qu'elles donnent satisfaction à deux des régions qui nous avaient adressé les demandes et que j'énumérais au début de cette exposition. Je crois qu'elle donne une satisfaction à peu près suffisante aux besoins de la France.

Mais les quatre demandes des autres villes ne doivent point être écartées sans un espoir de retour. Quelquesuns d'entre nous avaient pensé même à faire davantage ; en présence de l'importance des écoles, des villes, du

corps médical, de la population, de toutes ces raisons que j'ai énumérées, ils avaient pensé à transformer ces écoles secondaires en une catégorie particulière (|ui se trouverait créée et qui constituerait les écoles de plein exercice.

L'école de plein exercice différerait de l'école préparatoire actuelle par ceci qu'elle conserverait les étudiants pendant quatre années et non pas seulement pendant deux ans et demi ; qu'elle leur ferait passer tous leurs examens de fin d'année, de sorte que ces étudiants n'auraient plus en quittant ces écoles., qu'à s'en aller pendant un an ou dix-huit mois dans une faculté pour y subir leurs examens définitifs, passer leur thèse et recevoir la consécration doctorale.

Celte organisation nouvelle paraissait donner une satisfaction suffisante, et aux yeux de beaucoup d'entre nous elle ne paraissait pas avoir d'inconvénients sérieux, mais la majorité de notre commission n'a point accepté cette opinion. Elle a considéré, — et en ceci, elle a été absolument d'accord avec M. le ministre de l'instruction publique, — qu'il y aurait là un danger pour l'élévation du niveau des études; elle a considéré que les étudiants de ces écoles secondaires ne feraient que se consacrer tout particulièrement à des études de pratique, et que lorsqu'ils arriveraient dans les facultés, ce serait bien moins pour se préoccuper de recevoir une impulsion d'un ordre plus élevé que pour se hâter par le plus court chemin possible, de passer leurs examens, d'obtenir leur diplôme et d'exercer leur profession. (Marques cV adhésion sur plusieurs bancs.) Je suis heureux de cet assentiment; il montre que j'ai traduit heureusement l'opinion de mes collègues, que, cependant, je n'ai point partagée. (Sourires.)

Mais si cette raison a déterminé la majorité de la

CRÉATION DK NOUVRLLKS FACIILTKS DE MÉDECINE. 09

commission, il y a un autre motif qui lui a fait prendre une sorte de tiers partiel qui a fait que, dans les considérants du rapport — et je dirai pourquoi nous l'avons rayé du dispositif législatif, après l'y avoirinscrit, — nous avons demandé que les villes de Lille et de Nantes eussent leurs écoles transformées comme il vient d'être dit.

M. René Brice. — Je demande la parole. M. LE RAPPORTEUR. — Et voici ce motif. Si vous vous reportez à la carte que je citais en premier lieu, à la carte qui indique la proportion des docteurs en médecine relativement à la population, vous voyez que les trois régions de la France dans lesquelles la teinte est le plus foncée et dans lesquelles par conséquent la pénurie de médecins se fait le plus sentir, sont la région du Nord, la Bretagne, et puis la vallée du Rhône, avec les contreforts montagneux qui y tombent. Cette dernière contrée va recevoir satisfaction complète parla création de la faculté de Lyon; mais voici que nous n'avons rien fait, ni pour le Nord, ni pour la Bretagne ; nous ne changeons rien à l'état de choses actuel, et ce sont précisément ces pays qui souffrent le plus. Si nous ne nous étions pas décidés par les considérations multiples, et dont quelques-unes sont d'un ordre supérieur, que j'ai essayé de résumer devant vous, si nous avions voulu purement et simplement courir au danger et parer à ce qui manque, c'est à Lille et à Nanîes que nous eussions placé les deux facultés nouvelles. Cependant, nous ne Lavons pas voulu pour les raisons que j'indiquais tout à l'heure.

Est-ce à dire que ces contrées doivent rester complètement déshéritées? Nous ne Lavons pas pensé, et la majorité de la commission s'est ralliée à la minorité qui n'avait pas abandonné son opinion, sur ce terrain

de transaction. Sans doute il serait bien possible que les médecins qui, à Nantes, à Lille, auraient passé quatre années, n'eussent pas la haute direction scientifique qu'ils auraient pu recevoir dans une faculté ; mais d'autre part il est incontestable que les facilités plus grandes données aux études médicales devraient augmenter le nombre des étudiants et par suite le nombre des médecins, et en somme il vaut mieux avoir un médecin un peu incomplet au point de vue scientifique, que de n'en point avoir du tout. Ce sentiment que j'exprime, je dirai presque dans sa naïveté, ce sentiment a été tellement celui de la commission, qu'elle a pensé à en faire l'objet d'un article 4 du projet de loi qui vous est soumis. iMais M. le ministre de l'instruction publique est intervenu et, tout en se ralliant aux idées de la commission sur la création de ces deux écoles de plein exercice pour l'organisation desquelles il aurait recours aux lumières du conseil supérieur de l'instruction publique, M. le ministre, dis-je, a revendiqué son droit ministériel, et il nous a montré que ce n'était point \h matière à article de loi, mais purement et simplement matière à décret; que si un décret avait pu créer des écoles secondaires de médecine; que si une série d'ordonnances et de décrets avaient pu les modifier dans leur constitution, un autre décret pouvait étendre encore leurs attributions. Nous nous sommes inclinés devant cette juste revendication du droit de l'executif, tout en indiquant dans notre rapport quel était notre sentiment, et en faisant ressortir que ce sentiment était en même temps celui du ministre de l'instruction publique, M. de Fourtou.

Tel est, messieurs le projet que nous soumettons à vos délibérations ; il est l'expression de la grande majorité de votre commission ; il était absolument accepté

par M. le ministre de l'instruction publique d'alors; il concorde, quant à sa direction générale et presque complètement quant à son dispositif, avec les décisions du conseil supérieur de l'instruction publique. Je dois dire cependant que le conseil supérieur de l'instruction publique ne s'est prononcé qu'en faveur de la création immédiate d'une seule faculté qu'il plaçait à Lyon, en indiquant que celle qu'on créerait ensuite devrait être placée à Bordeaux.

Je pense donc que le projet qui a reçu l'assentiment à peu près unanime de tous ceux qui ont étudié dans tous ses détails cette question compliquée, où nous avons dû nous défendre contre des réclamitions bien naturelles et qui paraissaient bien justifiées à chacun de ceux qui les présentaient, que ce projet obtiendra aussi votre assentiment et que vous le voterez tel que nous vous l'avons présenté. [Marques d'appiV" balion.)

Si vous l'acceptez, vous verrez augmenter le nombre des étudiants en médecine, qui trouveront plus à portée de leurs familles de grandes facultés où ils pourront, sans s'éloigner de la tutelle paternelle, poursuivre leurs études devenues ainsi moins coûteuses. Vous les verrez, j'en ai la persuasion, surveillés et encouragés par des maîtres qui les connaîtront, qui les suivront, qui en auront moins sous leur direction, et qui par conséquent sauront exercer cette direction d'une manière plus efficace, vous les verrez devenir plus instruits et avoir un sentiment plus élevé de la dignité de leur profession. (Très bien!)

Ce serait, à ce simple point de vue, un bénéfice considérable. Mais il y en a d'autres encore.

J*ai l'espérance que lorsque les facultés de médecine seront plus nombreuses, on verra se généraliser ce qui

n DISCOURS l'ARLEMK.NTAIRES.

n'est actuellement qu'à l'état d'exception. Dans l'état actuel des choses, un très grand nombre de jeunes hommes, quittant les bancs du collège sans avoir Tintention, à cause de la position de fortune de leurs parents, de se livrer à une profession quelconque, s'en vont continuer leurs études en entrant dans les écoles de droit pour recevoir le diplôme de licencié; mais un très petit nomhre entrent dans les écoles de médecine.

Eh bien, j'espère que si les facultés de médecine étaient plus nombreuses, on verrait un certain nombre de ces jeunes gens, venir y prendre une forte et virile éducation. On les verrait, — et j'en dirais autant, s'il s'agissait de soutenir ce projet de loi qui doit vous être présenté et que je regrette de n'avoir point encore vu arriver à vos délibérations, pour la création d'écoles supérieures d'agriculture, — on les verrait, dis-je, dans cet enseignement d'ordre scientifique, acquérir des habitudes d'esprit qui, dans mon sentiment, ne peuvent qu'être très utiles pour le progrès général de notre pays. (Assentiment. — Très bien î très bien!)

Je n'ose point insister, parce qu'il ne peut être dans ma pensée d'établir un antagonisme entre deux professions également élevées, entre deux titres également dignes de respect. Si cela était nécessaire, je pourrais dire que, les possédant tous les deux, je les respecte tous les deux.

ïl ne peut être dans ma pensée de présenter les facultés de médecine comme antagonistes des facultés de droit; mais je crois que vous serez tous de cette opinion que les jeunes hommes qui se décident à entrer dans les études médicales et qui poursuivent pendant cinq ans des travaux difficiles, dangereux, souvent répugnants, y reçoivent une éducation de l'esprit des

plus élevées, des plus salutaires, qui les met chaque jour en présence de la vérité des misères sociales.

Je crois donc qu'il y aurait bénélice pour notre jeunesse à ce qu'un plus grand nombi'e de ses membres suivissent les cours d'une faculté de médecine et en sortissent avec le diplôme de docteur. (Marques d'appi'obation,)

Enfin, messieurs, j'ai à vous présenter une dernière considération, et j'ose dire que c'est la plus importante.

J'ai la persuasion, et je pense que vous la partagerez, que lorsque vous aurez créé dans ces diverses villes un corps scientifique considéré, justement honoré, jouant un rôle important dans la société, ne restant plus caché au fond de quelque laboratoire, mais qui rayonnera et qui habituera au respect de ses titres et de son autorité même ceux qui lui en témoignent le moins aujourd'hui ; lorsque vous aurez créé un semblable corps dans les deux villes de l)ordeaux et de Lyon; lorsque vous aurez retenu autour de ces professeurs toute une péi)inière de jeunes hommes qui poursuivront à leur tour des travaux personnels, et qui, après avoir été chercher à Paris ou ailleurs quelque complément d'études, reviendront professer dans leur ville natale, je pense que vous aurez porté le premier coup eifectif à cette absorption terrible, dangereuse, à celte absorption de la France par Paris, dont la France souffre et dont Paris souffre aussi. (Très bien ! très bien !)

J'espère que vous aurez accompli une œuvre utile, non seulement parce que vous aurez fait des médecins plus nombreux et plus instruits, non seulement parce que vous aurez introduit dans la jeunesse française des hommes d'une instruction plus générale et plus élevée, mais encore et surtout parce que vous aurez travaillé

efficacement à cette œuvre de décentralisation intellectuelle de notre pays... (Très bien!), œuvre sur laquelle vous sembliez tous autrefois d'accord et pour laquelle j'exprime le regret profond que vous ayez si peu fait dans les trois années pendant lesquelles nous avons eu le pouvoir. (Très bien! et applaudissements à gauche.)

(Discussion générale, 3 décembre 1874.)

M. Buffet, président. — L'ordre du jour appelle la 1'^'' délibération sur la proposition de M. le comte Jaubert, relative à la liberté de l'enseignement supérieur.

La parole est à M. Paul Bert.

M. Paul Bert. — Messieurs, il serait superflu, je pense, même dans les circonstances pleines d'émotions^ que nous traversons, d'appeler longuement l'attention de l'Assemblée sur la gravité de la loi qui vient aujourd'hui en discussion devant elle. Peut-être même trouverais-je là occasion de dire qu'à mon humble avis on s'est exagéré des deux parts tout à la fois les bienfaits qu'on peut retirer de cette loi, et les dangers qu'elle peut présenter.

Mais ce qu'on n^a pu exagérer, c'est l'importance de la question même, car cette question est moins celle de la liberté de l'enseignement supérieur que de l'enseignement supérieur envisagé dans son ensemble.

* Lecture venait d'êlre donnée du message du Président de la République, le maréchal de Mac-Mahon.

X ce point de vue, il n'est certes rien de plus grave, rien qui mérite plus d'appeler et de retenir l'attention d'une assemblée délibérante.

Si l'enseignement primaire, celui qui donne les éléments de la connaissance, qui éveille la nation à la vie intellectuelle, qui, pour la grande majorité du peuple, marque la limite des notions; si cet enseignement, dis-je, réclame, depuis assez longtemps, l'attention du législateur, il n'a pas cependant, selon moi, l'importance de l'enseignement supérieur.

J'en dirais autant de l'enseignement secondaire. A coup sûr, il y a là beaucoup à l'aire; à coup sûr, on devra introduire dans cet enseignement des réformes qui font que les grandes promesses de toutes nos constitutions ne resteront point lettre morte, c'est-à-dire qu'il y aura véritablement égalité pour tous, instruction secondaire ouverte à tous, et par conséquent, libre et égale accession de tous aux charges et à la fortune publiques. Mais là encore, à mon sens, l'importance de la question est primée par celle de l'enseignement supérieur.

En effet, sans enseignement supérieur, tout d'abord vous n'auriez point de professeurs autorisés pour l'enseignement secondaire ; et, quelles que soient les léformes que vous introduisiez dans la direction et l'organisation de cet enseignement, vous manqueriez d'agents immédiats pour leur exécution.

A un point de vue plus élevé, c'est l'enseignement supérieur qui forme, qui discipline les homuies capables de concevoir des idées générales; et il est permis d'affirmer que c'est à leur nombre que se mesure la véritable inlluence d'une nation. Ce n'est point un paradoxe que de dire que la puissance matérielle ellemême dépend tout à la fois de la production littéraire.

des découvertes scientifiques, et de tout ce qui ne peut se développer qu'à l'abri d'une organisation véritable de l'enseignement supérieur. {Très bien! très bien! à gauche.)

Donc, cette question a réellement la gravité que lui ont donnée les publicistes et que lui attribue, à coup sûr, l'Assemblée, puisque, avant-hier elle a exigé im.pérativement la mise à l'ordre du jour, à bref délai, du projet de loi qui est maintenant en discussion.

Pour ce qui est de la liberté, j'ai la profonde persuasion qu'il n'y a pas lieu à de longues discussions. Aux confins les plus extrêmes, aux deux pôles du monde politique, des voix s'élèvent pour la réclamer, étonnées peut-être de leur accord momentané. Je ne veux pas me demander si, d'un côté, on cherche à satisfaire certain esprit de parti; je me garderai de m'informer si, comme l'a prétendu un homme considérable qui a occupé dans le ministère de l'instruction publique des fonctions de premier ordre, « ce sont les ennemis de la liberté de conscience qui ont été les plus ardents à réclamer la liberté de l'enseignement. »

Un membre, — Qui a dit cela?

M. Paul Bert. — C'est M. Saint-René Taillandier.

Je ne m'appesantirai pas sur les causes qui font qu'un parti qui, lorsqu'il a eu autrefois le pouvoir, n'a pas montré une indulgence absolue pour la liberté de conscience, pour le libre exercice de toutes les manifestations de la pensée humaine, se trouve aujourd'hui réclamer... (Très bien! très bien ! à gauclie) â^ec \e plus d'ardeur en apparence la liberté de l'enseignement, et je laisse à d'autres le soin de chercher ce qui met aujourd'hui nos adversaires politiques d'accord avec

nous. Mais je crois pouvoir dire pour quelles raisons

le parti auquel j'ai riionnenr d'appartenir demande avec vous, — non sans maintes et importantes ditïérences dans la question d'organisation... [Ah! ah! à droite) — demande, dis-je avec vous, la proclamation et la mise à exécution du principe de la liberté de l'enseignement supérieur.

Nous avons pour cela, messieurs, des raisons de divers ordres : des raisons de fait d'abord.

Il est évident que si, depuis le commencement de ce siècle, la liberté de l'enseignement supérieur eût existé, si des établissements libres eussent été ouverts, ils auraient mis bien des nôtres à l'abri de persécutions auxquelles ils n'ont pu échapper, ou leur auraient servi de refuge. (Très bien ! frè>< bien ! à gauche.)

Il suffit d'ouvrir Thistoire de l'Université depuis 1808 pour voir que ceux qui ont été plus ou moins tourmentés, chassés de son sein, n'appartenaient point au parti qui réclame, en apparence, le plus ardemment aujourd'hui la liberté de l'enseignement, mais appartenaient au nôtre.

Je ne sache pas que ce soit pour avoir développé des doctrines dont la rigueur orthodoxe effrayait le gouvernement, que, sous la Restauration, M. Bavoux, professeur de droit, que onze professeurs de l'école de médecine, que M. Guizot lui-même, se virent renvoyés de leurs chaires; et ce n'est pas non plus parce qu'ils prêchaient certaines de ces doctrines que l'ancienne monarchie a quelquefois considérées comme dangereuses que, en 1850 et en 1851, des hommes qui ont été l'honneur et la gloire de notre enseignement public, ont été destitués durement, — j'emploie l'expression la plus modérée qui se puisse trouver ; — ce n'est pas pour ces raisons que l'illustre historien Michelet a dû descendre de la chaire qu'il occupait au Collège de France;

LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMKNT SIIPÉRIEUH. 79

ce n'est pas non plus pour ces raisons qu'on a vu renvoyer de notre enseignement public un illustre proscrit, que nous avons aujourd'hui le bonheur de sakier parmi nous avec respect et avec orgueil.

{Un certain nombre de membres de la gauche se tournent, en applaudissant, vers M. Edgar Quinet.)

M. Paul Bert. — Je ne citerai pas d'exemples plus récents, parce qu'il sulfirait de prononcer le nom de personnes vivantes pour soulever quelques incidents parlementaires. Je ne veux point envenimer ce débat et y apporter quoi que ce soit qui puisse irriter, ou simplement froisser la conscience d'un seul de mes collègues. Mais tout le monde avouera bien que ce sont là des laits, que ceux quiontsouffert du monopole universitaire, que ceux qui ont souffert de ne pouvoir trouver un asile en dehors des établissements de l'État, lorsqu'ils en étaient renvoyés sous des prétextes divers, ce sont ceux qui appartenaient à ce parti qu'on a désigné et qui se désigne sous le nom de parti de la libre pensée.

Nous avons encore, pour demander la liberté de l'enseignement supérieur, des raisons d'un autre ordre, d'un ordre plus élevé.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que la question de la liberté de l'enseignement supérieur se pose; elle n'appartient pas à ce siècle. C'est avec la Révolution qu'elle apparut pour la première fois.

Il n'a jamais élé, que je sache, question de la liberté d'enseignement sous l'ancien régime. Je sais bien qu'au dix-septième siècle certains corps religieux, et tout particulièrement lesjésuiles, demandaient ce qu'on appelait alors le plein exercice^ et, en outre, l'accession aux grades; je sais bien qu'au dix-huitième siècle, des évêques de France ont poursuivi des demandes de même nature; mais toujours, dans ces diverses demandes, de

quoi s'ngissait-il? de partager à deux le monopole de l'université de Paris. Il ne s'agissait en aucune façon de la liberté de renseignement, telle qu'on l'entend aujourd'hui.

Cependant toujours les rois ont résisté contre ces prétentions. Si vous me permettez de faire quelques brèves citations, je vous dirai qu'au seizième siècle, Chopin, dans son Traité du domaine^ dit :

« C'est un droit et privilège entièrement royal de pouvoir fonder, établir et ériger l'Université pour enseigner les écoliers. » On ne s'est jamais départi de cette ligne de conduite.

Au dix-septième siècle, Lebret écrit :

a Entre tous les droits et prérogatives que la souveraineté donne aux rois, il n'y en a pas qui soient plus éminentes que celles qu'elle leur a réservées de pouvoir seuls établir des académies dans leur royaume... Nulle école, grande ou petite, ne peut s'établir que par le bon plaisir de la souveraineté. »

Jusqu'au dernier moment, prcsqn'à la veille de la grande Révolution, l'édit de 1765, qui porte le règlement des collèges, dit dans son préarïibule :

a Sous l'autorité de nos prédécesseurs et la nôtre, sans laquelle il ne peut être permis d'établir aucune école publique dans le royaume. »

Ainsi jusqu'à la Révolution il n'est pas question de liberté d'enseignement. C'est dans la Déclaration des Droits de l'homme que pour la première l'ois, il est question de la liberté d'enseignement, car elle y est comprise dans « la communication de la pensée par tous les moyens possibles. »

Mais la Déclaration proclamait en même temps la liberté de réunion, la liberté de la presse, la liberté de la parole. Dans le rapport de Talleyrand à la Consti-

tuante, cette doctrine est indiquée et Condorcet, dans son rapport à la Législative, disait : « L'indépendance de l'instruction est une partie des droits de l'homme. »

Enfin, devant la Convention, le rapport de Daunou sur la réorganisation de l'enseignement public proclame la nécessité de décider en principe « la liberté des établissements particuliers d'instruction et la liberté des méthodes instructives. » Aussi la Convention, dans la loi du 29 frimaire an II, inscrit comme article premier : « L'enseignement est libre. »

Ainsi c'est cette grande Assemblée, qui a tant fait pour l'enseignement public, et surtout pour l'enseignement supérieur, — et j'oserais presque dire la seule qui ait fait œuvre sérieuse en faveur de l'enseignement supérieur, puisqu'elle a créé à la fois l'École polytechnique, lo Conservatoire des arts et métiers, l'École des langues orientales, puisqu'elle a réorganisé le Muséum d'histoire naturelle, puisqu'elle a agrandi le Collège de France, oui, c'est cette grande Assemblée qui a pour la première fois inscrit et proclamé dans notre législation la liberté de l'enseignement... {Très bien! ti'ès bien! à gauche.)

Voilà pourquoi, sur le terrain de la théorie comme sur celui des faits, nous sommes partisans de la liberté de l'enseignement. Mais il faut dire cependant que lorsque toutes les assemblées révolutionnaires, depuis la Constituante jusqu'à la Convention, proclament la liberté de l'enseignement à tous ses degrés, elles proclament en même temps l'exercice de toutes les autres libertés, sans lesquelles la liberté de l'enseignement seule n'est qu'un leurre. [Nouvelle approbation à gauche.)

Elles proclament la liberté de réunion, elle pro-

clament la liberté de la presse, elles proclament la liberté de la parole. (Interruptions diverses à droite, — Applaudissements à gauche.)

Voix à droite. — Et la liberté de l'insurrection 1

Autres voix. — La liberté... ou la mort!

A gauche. — N'interrompez pas! Laissez continuez!

M. Testellx. — Ces messieurs de la droite proclament la liberté de l'interruption! [Bruit.)

M. Paul Bert. — Elles proclament doctrinalement tout au moins... [Ah! ah! à droite) législativement — et que peut faire de plus une Assemblée?...

Un membre à droite. — Pratiquer!

M. Paul Bert. — Elles proclament toutes ces libertés; et nous aussi nous sommes prêts à nous associer à vous pour la liberté de l'enseignement supérieur, si vous nous donnez toutes ces libertés. [Exclamations à droite. — Approbation à gauche.)

Et dans le domaine même de la liberté de l'enseignement supérieur, nous demandons ce dont, — si j'ai bien compris les publications qui ont été écrites à ce sujet, — ce dont vous ne voulez pas ; nous demandons non seulement la liberté pour les grandes associations ricbes et capables d'organiser l'ensemble complet des facultés, mais encore la liberté pour tout groupe de citoyens de créer une faculté isolée, la liberté pour tout groupe de citoyens d instituer des conférences, la liberté pour tout citoyen de faire des conférences littéraires, scientifiques, iurid\ques . [Très bien ! très bien! à gauche.)

C'est dans ces conditions que nous demandons avec vous la liberté d'enseignement; mais, vous le voyez, tout en étant d'accord sur les principes, les différences qui nous séparent ne sont pas de celles qui doivent être discustées en première délibération : elles vien-

LIBERTE DE L'EÎS^SEIGNEMENT SUPÉRIEUR. 85

(Iront seulement à propos des divers articles du projet de loi.

A côté des personnes qui, par esprit politique et à des points de vue divers, réclament la liberté d'enseignement, il s'en trouve d'autres qui la demandent pour des raisons purement pratiques, j'oserai presque dire empiriques, et celles-là sont nombreuses. Celles-là se préoccupent de l'état fâcheux dans lequel se trouve l'enseignement supérieur en France, et elles espèrent que la liberté, surexcitant une concurrence utile, forcera à des réformes que depuis de longues années les membres de l'enseignement supérieur appellent de leurs vœux. Celles-là, dis-je, sont nombreuses, et elles ont raison.

Vous savez, messieurs, comment il s'est fait que les promesses législatives des constitutions révolutionnaires n'ont point été mises en application. Vous savez comment, en 1808, Napoléon, qui aurait pu exécuter ces promesses, s'y est formellement refusé, et réalisant le rêve de l'ancienne université de Paris, fonda une université unique pour toute la France.

En 1808 donc. Napoléon créa l'université et la considéra comme un corps destiné à quoi?... A enseigner? non, — et on a peine à croire que pareil f)rogramme ait pu être imposé par voie de décret, — il la considéra comme un corps « destiné à régler les principes de la morale et de la politique. » (Sourires à gauche.)

Vous savez quelle organisation très puissante, mais étrange dans maints de ses détails, — ne fût-ce que le célibat imposé à ses professeurs, — lui fut donnée par le pouvoir impérial.

Cette université impériale, il y a soixante-dix ans qu'elle existe ; il y a soixante-dix ans qu'elle a, pour le domaine de l'enseignement supérieur au moins, le plein pouvoir et, par conséquent, la pleine responsa^

bilité. Cette responsabilité incombe aux gouvernements qui dirigent cette université, et qui l'ont en mains, puisqu'ils nomment ses professeurs et tracent ses programmes.

Qu'ont-ils fait de ce plein pouvoir et quelle est cette responsabilité ?

J'ai déjà eu l'honneur d'esquisser rapidement devant l'Assemblée le tableau fâcheux de la situation de notre enseignement supérieur. Je demanderai la permission d'y revenir à nouveau. Il y a là de ces pénibles vérités qu'il est bon de répéter. Je me souviens que la première fois que j'ai eu l'honneur de parler de ces faits devant l'Assemblée, quelques témoignages d'incrédulité accucilhrent mes paroles, tant il semblait que j'avais chargé le tableau de couleurs trop foncées.

Vous avez pu, depuis, vérifier ce qu'il y a d'exact dans les allégations que je produisais alors. Je reviens donc sur ces faits; et à quelque point de vue que nous les envisagions, ils ne pourront nous révéler qu'une situation véritablement douloureuse.

Au point de vue matériel, on vous a fait, à plusieurs reprises, la peinture de l'état où se trouvent nos établissements supérieurs ; l'honorable M. Bouisson, avec sa haute compétence, vous a déjà décrit, dans une discussion encore récente, l'état matériel de nos facultés de médecine. Permettez-moi, à cet égard, de produire devant vous le résultat des renseignements que j'ai personnellement recueillis dans une enquête dont a bien voulu me charger la commission qui s'occupe de la création de nouvelles facultés de médecine.

Pour faire cette enquête, j'ai du parcourir plusieurs grandes villes de France, et visiter les établissements d'enseignement supérieur qu'elle renferment. Eh bien, véritablement, je ne saurais par quel nom désigner,

pour VOUS en donner une idée exacte, les bâtiments dans lesquels sont installées certaines de nos facultés des lettres, des sciences et de droit.

Au point de vue de leurs moyens d'action, les collections sont misérables, les laboratoires ne sont pas installés, les bibliothèques sont pauvres. Comment ' pourrait-il en être autrement, quand on pense que nos chaires de droit ont, en moyenne, 65 francs par an à dépenser pour acheter des livres et pour chauffer leurs salles? [Mouvements divers.)

Est-il vrai du moins que, à Paris, oii tout est concentré, à Paris, pour lequel il semble qu'on ait tout sacrifié, on trouve des établissenients modèles qui consoleraient de cette pénurie de la province?

Messieurs, il suffit d'aller sur la rive gauche et d'y voir dans quel état sont nos établissements. On vous a dépeint la faculté de médecine, ou y reviendra, sans doute ; on vous a dépeint la situation de l'école de pharmacie, j'y reviendrai encore ; on vous a entretenus du Muséum d'histoire naturelle et du Collège de France. Je ne crois pas qu^on ait parlé de la Sorbonne ; mais il suffira de ce mot que les laboratoires et les collections de la Sorbonne sont installés dans des maisons que la ville de Paris avait achetées et que, vu leur état de vétusté, elle allait faire disparaître. Oui, c'est dans ces maisons, vouées à la démolition depuis plus de dix ans, — démolition qu'il serait peut-être prudent d'exécuter définitivement, — que sont placées nos collections. D'une manière générale, suivant une expression bien sévère, mais qui est appuyée de l'autorité de l'illustre Claude Bernard — les laboratoires de Paris sont les tombeaux des savants. M. Claude Bernard n'a-t-il pas failli luimême, par une grave maladie, fournir un exemple de la vérité de sa parole ?

Telle est l'installation matérielle de nos établissenaents. Plaçons-nous maintenant an point de vue du fonctionnement. Je vous ai dit ce qu'étaient les écoles de droit de province, je viens de vons citer le nom d'un savant illustre qui est l'une des gloires de notre pays. Eh bien, lorsque ce savant professait à la faculté des sciences de Paris, la chaire de physiologie qu'il occupait, chaire expérimentale, nécessitant d'importantes dépenses, avait alors, et elle a encore aujourd'hui pour frais de laboratoire, pour faire face aux besoms d'un enseignementnécessairementcoûteux,200 francs par an.

Voilà ce que le monopole universitaire vous a légué, en 1874, au point de vue matériel.

Voulons-nous considérer le côté de l'organisation? Mêmes douleurs, messieurs. Nous avons, en France, 45 facultés d'ordres divers ; elle sont répandues dans 25 ou 26 villes et elles comptent, chacune, quatre ou cinq professeurs chargés de tout enseigner, dans le domaine des sciences et dans le domaine des lettres.

Aussi, dans le domaine des sciences, ils n'ont pas d'auditeurs; dans le domaine des lettres, à peine en ont-ils quelques-uns. Les facultés professionnelles seules, c'est-à-dire celles qui procurent, en même temps qu'un titre universitaire, l'exercice d'une profession, les facultés de droit, seules, sont suivies et voient se presser autour de leurs chaires un nombre encourageant d'auditeurs. Les autres facultés n'en ont point; ces quatre ou cinq professeurs de facultés n'ont aucune action sur les élèves, ils n'ont point d'intérêt à voir leur nombre s'augmenter et, par conséquent, à favoriser la fi équentation des facultés. Ces facultés sont isolées entre elles ; aucunes déterminations d'ensemble ne peuvent être prises entre les professeurs des facultés des sciences et ceux des facultés des lettres.

Quelle situation pécuniaire est faite aux professeurs? Ils ont 5000, 4000, 5000 fr. de traitement; il faut pour qu'ils atteignent au delà, qu'ils viennent à Paris Aussi, un jeune homme qui débute dans une faculté de médecine ou de droit, par exemple, un homme qui promet, qui montre une intelligence hors ligne, à qui l'on prédit un brillant avenir, s'il regarde dans cet avenir il verra que, lorsqu'il sera déjà âgé, lorsqu'il aura fait de nombreux sacrifices, lorsque, à force de talent et de travaux, il sera placé assez haut pour entrer à l'Institut, il pourra arriver, comme maximum de situation, au Collège de France, c'est-à-dire qu'il finira par atteindre un traitement dérisoire de 7500 francs.

Quelques membres à droite. — Et la clienlèle que lui amènera son titre!...

M. Paul Bert. — Voilà, au point de vue du fonctionnement, les résultats du monopole universitaire, et je n'en suis pas, vous le voyez, messieurs, un avocat bien ardent.

Pour l'enseignement, même critique générale.

Je vous le disais tout à l'heure, messieurs, dans chaque faculté des sciences, quatre ou cinq professeurs, de même dans les facultés des lettres. Si bien qu'un seul d'entre eux est chargé, dans les facultés des sciences, d'enseigner toutes les sciences naturelles en deux ans, dans les facultés des lettres, d'enseigner toute l'histoire ou toute la littérature, et il doit l'enseigner en deux ans.

En France, — sauf à Paris, et encore faut-il sortir des facultés, — en France, dans le pays de Burnouf, il n'y a pas de chaire de linguistique; dans le pays de Champollion, il n'y a pas de chaire d'épigraphie ni d'archéologie; dans le pays de Cuvier, il n'y a pas de chaire de paléontologie.

Si nous considérons, non plus l'organisation même de l'enseignement, mais son esprit, nous trouvons ici quelque chose de plus grave. La surveillance incessante des autorités fait que toute doctrine nouvelle, que toute doctrine véritablement originale est proscrite de l'enseignement, et qu'ainsi se trouve exécutée et exécutée à la lettre une phrase du plan que M. de Fontanes traçait à l'université qu'on devait organiser:

« Elle doit être, disait-il, une garantie contre les

théories pernicieuses et subversives de l'ordre social

(Oui! oui! — Ti^ès bien! à droite.) .... dans un sens ou dans un autre. » (Rires et applaudissements ironiques à gauche.)

Ainsi, messieurs, M. de Fontanes craignait que d'un côté ou de l'autre du monde politique on ne vînt à émettre des théories qui fussent pernicieuses et subversives de l'ordre social. Nous sommes en progrès, messieurs : il paraît qu'on ne les craint plus aujourd'hui que d'un seul côté. [Nouveaux applaudissements et rires à gauche.)

Peut-être, malgré la rapidité que j'ai donnée à cette esquisse, pourrait-on m'accuser d'avoir un peu trop chargé le tableau ; je sens donc le besoin de me mettre à couvert derrière une autorité que personne ne contestera. Un inspecteur général, un recteur, membre du conseil royal, membre des conseils impériaux de l'instruction publique, un homme dont le nom est un des plus importants de l'Université, M. Cournot, écrivait en 1864 les lignes suivantes :

c( L'enseignement littéraire et scientifique, quand il ne s'adresse pas à des savants ou à de futurs savants.,.. — il faisait allusion à l'École normale, au Collège de

France, à l'Ecole polytechnique, au Muséum, — s'est

transformé en un enseignement mondain, tenu d'être

brillant sous peine de tomber dans d'insipides médiocrités. De là celte singularité que l'enseignement que nous continuons d'appeler supérieur, parce qu'il se donne dans les facultés, est obligé, le plus souvent, de rester au-dessous quant au niveau scientifique de l'enseignement qui est appelé secondaire. »

Voilà en quels termes, en 1864, un homme considérable parlait de l'enseignement de nos facultés.

On a dit depuis, avec une certaine brutalité, je l'avoue, que nos facultés de province étaient soit de véritables athénées où se faisaient des conférences brillantes et mondaines, soit purement et simplement des fabriques de bacheliers; mais ce que disait en 1864 M. Cournot est malheureusement vrai aujourd'hui.

Or, cet état de choses si grave, puisque c'est presque la destruction de l'enseignement supérieur, cet état de choses si grave en soi, si grave par ses conséquences, puisque le résultat tend à abaisser le niveau intellectuel de la nation, cet état de choses a frappé nombre d'hommes modérés, prudents, raisonnables, qui se sont demandé si ce n'était pas le monopole de l'Université qu'il fallait incriminer, et si la meilleure manière de remédier au mal n'était pas de dresser en face ce monopole la liberté.

Ainsi donc la liberté est proclamée à la fois, pour des raisons politiques et pour des raisons morales.

Certes, messieurs, je suis de ceux qui pensent, — tout en proclamant bien haut qu'il n'y a point d'objection à faire à la doctrine générale de la liberté de l'enseignement, — que cette liberté est de droit naturel, qu'il suffit qu'on la réclame pour qu'il faille l'accorder à celui qui la demande. Et si vous me permettez de rappeler une parole que j'ai écrite autrefois, je répéterai qu'on a tort de parler du droit d'enseigner, que

c'est le devoir d'enseigner qu'il faut dire (Très bien!) parce que personne ne peut garder par devers soi une part de la vérité. Et cependant, je suis de ceux qui ne se font pas d'illusion, et qui croient que cette liberté qu'on demande ne guérira pas le mal, n'atteindra pas le but qu'on se propose d'atteindre.

Je crois qu'on peut faire autre chose simultanément avec la liberté ; je crois que nous n'avons pas le droit d'attendre que la liberté de l'enseignement montre son impuissance, impuissance que j'essayerai de démontrer tout à l'heure, et j'espère la démontrer aux yeux de tous ; je crois que nous devons, en même temps que vous la donnons, faire autre chose, que je vous demande la permission d'exposer aussi rapidement que possible. (Parlez ! parlez !)

La France est le seul pays de l'Europe, excepté la Belgique, dans lequel se soit posée la question de liberté de l'enseignement dans les termes où elle se présente devant l'Assemblée, et où elle est agitée dans la presse. Partout ailleurs, et dans les pays où l'on est le plus jaloux de la liberté, on ne demande pas cette liberté d'enseignement. Pourquoi ? C'est que, apparemment, sans qu'elle soit inscrite dans les codes, elle existe dans les faits. Je considère qu'elle existe en Allemagne tout particulièrement.

En Allemagne, vous le savez, il n'y a point une université unique, recevant une impulsion d'ensemble, de telle sorte que tout soit similaire et simultané sur toute la surface du pays ; il n'y a point cet enseignement uniforme qui est un des étonnements des étrangers qui visitent notre pays ; cet enseignement simultanément donné à Rennes, à Toulouse, à Lyon, sans tenir compte des diversités de climat, de mœurs, de races. Gela n'existe pas en Allemagne ; il y existe, au contraire,

des universités multiples ; ces universités sont subventionnées par l'Etat ; elles sont subventionnées par les villes, et parfois, mais rarement, — on donne peu en Allemagne, — par les particuliers ; elles fonctionnent librement ; et elles ont la disposition de leur budget.

Dans ce budget figurent, pour une part importante, les cotisations personnelles des étudiants ; en telle sorte que l'université est intéressée, rien que par ce côté étroit, en outre du côté plus élevé qui ne peut manquer d'avoir sa grande importance, qu'elle est, dis-je, intéressée par ce côté pécuniaire, à avoir le plus grand nombre d'élèves possible. Et, comme elle nomme ellemême ses professeurs, elle est intéressée à choisir ceux dont le talent attire le plus grand nombre d'élèves, et par conséquent la cotisation la plus riche dans la bourse de l'université. Et, à côté de ces professeurs officiels qu elle nomme, qu'elle choisit directement, des opinions politiques ou des idées philosophiques desquels elle ne s'inquiète point, mais auxquels elle demande simplement quels travaux ils ont faits, quelle autorité ils ont dans la science, quelle puissance ils peuvent avoir sur l'esprit de la jeunesse et comment ils attireront à leur suite cette grande cohorte dont parle le poète latin, — à côté de ces professeurs, se voit la foule innombrable des professeurs autorisés, qui font des cours absolument libres, qui choisissent le sujet de leur enseignement, le traitent à leur point de vue, et peuvent, s'ils sont distingués, al tirer à eux les élèves en les soustrayant aux proiésseurs officiels.

Ain^i dans ces universités, se trouvent des professeurs quelquefois au nombre déplus décent, qui enseignent la science aux points de vue les plus divers, avec des appréciations qui, sur les questions philosophiques et

historiques, sonneraient mal ajax oreilles françaises.

Cette organisation, je le répète, donne toute liberté ; elle réalise, selon moi, la vraie liberté de l'enseignement supérieur.

En eflet, il y a là tout à la fois liberté pour l'élève qui choisit le professeur qu'il veut suivre ; liberté pour le professeur, qui choisit son enseignement, qui le qui le dirige comme il l'entend ; liberté pour toutes les doctrines, pour toute doctrine du moins susceptible d'être exposée en public et qui trouve un professeur capable de la défendre.

M. LE BARON DE ViNOLs. — Lcs mauvaiscs doctrines corrompent la jeunesse î

M. Paul Bert. — Permettez-moi de vous citer un fait qui est à ma connaissance personnelle. A l'université de Berlin, on pouvait, il y a quelques années, assister à un spectacle qui paraîtrait étrange en France. Un des professeurs les plus éminenls de l'université, son recteur actuel, M. Dubois-Raymond, professait un ensemble de doctrines qu'il avait passé vingt ans de sa vie à étudier, et qu'il considérait comme un édifice inébranlable ; et à peine était-il parti, qu'arrivait un autre professeur qui démontrait... [Interruptions à droite) je dis qui démontrait, à mon sentiment, — car je suis de son avis, — que le professeur titulaire avait tort. Et quel était ce second professeur? c'était l'assistant du premier. [Hilarité.) Oui, messieurs, c'était l'assistant, le second de ce professeur, qui, non convaincu parles doctrines de son maître, venait les battre en brèche devant d'autres élèves.

A droite. — C'est l'anarchie !

M. Paul Bert. — Je ne dis pas que j'envie un pareil spectacle... [Ah ! ah ! à droite), je ne dis pas qu'il n'y a pas là une certaine exagération ; mais tout au moins

VOUS avouerez bien qu'il y avait là l'exercice le plus complet de la liberté, un exercice plus complet même que vous ne le désireriez, puisque vous semblez protester contre lui.

Il y a donc dans ces universités liberté pour toutes les doctrines, liberté pour tous les professeurs, pour tous les élèves. Dans ces conditions, l'élève, obligé de faire un clioix, s'habilue à la critique, prend la virilité d'esprit qui lui sera utile ; il ne faut pas l'oublier, c'est dans l'enseignement des universités allemandes, c'est au sein de cette liberté d'enseignement que s'est organisé ce grand mouvement qui, en 1815, a abouti à la guerre que vous savez. C'est dans le sein de ces universités que toute la jeunesse allemande a puisé cette idée de l'unité allemande, qu'elle a ensuite, — chacun d'eux retournant dans ses foyers, professeur, magistrat, industriel, général, — qu'elle a ensuite inculquée dans la société allemande et imprimée au plus intime de la fibre nationale. [Interruption à droite.)

C'est là, messieurs, la preuve que malgré cette liberté d'enseignement, si grande, et dont j'ai signalé même ce que je regarde comme un certain excès, il n*y a pas l'anarchie que vous craignez, qui vous inquiète, que vous indiquez dans vos interruptions ; car sur les grandes questions nationales, tout le monde est d'accord. Or, personne ne se plaint, en Allemagne, et personne n'y demande la liberté d'enseigner ; et cependant on y est très sensible à la liberté de la science, on n'est pas habitué à être gêné sur ce point; mais on considère que l'organisation que je viens d'indiquer, constitue la vraie liberté d'enseignement.

Ne serait-il pas possible de faire en France ce qu'on a fait en Allemagne, en tenant compte, bien entendu,

des différences considérables dues à la centralisation, à nos habitudes séculaires, à notre tempérament, à notre tournure d'esprit? Toutes ces conditions devraient apporter d'importantes modifications dans une organisation qui, à coup sur, ne pourrait pas être appliquée directement et immédiatement à la France. J'ai pensé qu'il en pouvait être ainsi, et c'est pourquoi j'ai eu l'honneur de déposer sur le bureau de l'Assemblée, il y a un an aujourd'hui, une proposition de loi que l'Assemblée a bien voulu renvoyer à l'examen de la commission déjà chargée d'étudier la question de la liberté de l'enseignement supérieur. Un an, je le répète, s'est écoulé, la commission a eu le temps d'étudier à fond cette proposition. Mais lorsque je l'ai déposée, son rapport était déjà distribué; elle n'a pas cru devoir alors présenter un rapport supplémentaire, ni saisir l'Assemblée d'une modification à son projet de loi primitif.

Mon projet de loi tend à appliquer à la France le principe général des universités. Il crée en France quatre grands centres universitaires, indépendamment du centre paiisien. Dans ces universités, il groupe toutes les pelites facultés éparses actuellement dans les diverses villes de. province ; il leur attribue une organisation d'ensemble, il les rend solidaires les unes des autres, leur donne une action commune. L'Etat n'intervient que comme dotateur primitif ou, annuellement, en vertu des lois financières spéciales, pour accorder certaines allocations lorsque ces universités en ont un besoin démontré. Ce ne sont point des universités d'Elat, ce sont des universités agissant librement sous leur propre responsabilité; elles nomment leurs professeurs, ou du moins, pour ménager les transitions, elles ont dans cette nomination une part prépondérante qui appartient aujourd'hui au ministre de l'instruction publique. Elles doivent

recevoir des élèves une somme qui devra plus tard suffire au fonctionnement de l'université, suffire au traitement des professeurs, traitement qui sera ainsi proportionné aux services réels qu'ils rendent au pays, suffiie aux dépenses des laboratoires, des bibliothèques et aux besoins matériels de l'Université. J'ai essayé ainsi d'arriver à briser cette centralisation universitaire dont souffre le pays et qui s'est retournée tout d'abord contre l'université elle-même, de détourner ces courants qui viennent s'engouffrer à Paris et s'y perdre, de rendre la vie intellectuelle plus active dans nos centres provinciaux.

Il n'y a, Dieu merci! plus rien à craindre pour l'unité française. Nous pouvons créer une université en Bretagne, en Flandre, en Aquitaine, sans risquer de réveiller des souvenirs qui, aujourd'hui, seraient criminels. Nous n'avons rien de pareil à redouter, nous ne pouvons, au contraire, retirer que des avantages.

Et, à côté des avantages purement techniques, il y a celui de donner aux élèves l'habitude de la critique, l'habitude du choix, l'habitude de la recherche... {Interruptions sur quelques bancs à droite.)

M. Langlois et plusieurs autres membres. — Oui! oui ! — Très bien !

Une voix à droite. — Dites l'habitude de l'indiscipline !

M. Paul Bert.... — de leur former le jugement, de ne pas les laisser, comme ils sont actuellement, dans la seule alternative ou de suivre le cours d'un professeur dont l'enseignement leur déplaît et froisse leur conscience, ou de se livrer à de vaines, bruyantes et inutiles manifestations. Ils auront le moyen simple, si l'enseignement d'un professeur ne leur plait pas, de quitter son cours et d'aller suivre celui du professeur voisin.

Ils ne le peuvent aujourd'hui. [Approbation à gauche.) a

Mais, messieurs, pour que cette véritable liberté soit instituée dans les universités, il faut renoncer à cette direction de l'enseignement, à cette surveillance jalouse des doctrines qui a été jusqu'à présent la règle dominatrice dans l'université. Il ne faut plus dire, comme l'a fait un homme dont je regrette d'avoir à citer en pareille occurrence le nom illustre, il ne faut pas dire, comme Royer-Collard, que « l'Etat est le gardien des vraies doctrines religieuses, philosophiques et politiques. » Je crois, messieurs, que les doctrines de la Restauration n'étaient pas les mêmes que celles du gouvernement de Juillet, de Tempire, du gouvernement actuel, en matière religieuse, philosophique et politique.

Il ne faut donc pas donner à l'Etat un rôle qu'il est incapable de rem[)lir et lui mettre en mains une pierre de touche qui serait nécessairement fausse et dont les réactions varieraient avec tous les mouvements politiques. (Ti'ès bien!)

Il ne faut pas davantage dire, — je demande pardon de cette expression à notre éminent collègue Mgr Dupanloup, — il ne faut pas davantage dire, avec Mgr d'Orléans : « Sur le terrain de l'enseignement, toutes les phrases sur la liberté des opinions sont des sophismes coupables. »

Il ne faut pas davantage dire avec le cardinal-sénateur de Bonnechose, lorsqu'il demandait, au Sénat, la liberté de l'enseignement : « Il ne peut être question d'une liberté illimitée dont nous ne voudrions à aucun prix, et qui compromettrait tous les intérêts sacrés qui sont conhés à notre garde. »

Et, plus loin, expliquant cette phrase qui, en ellemême, est vraie, car personne ne veut de la liberté illimitée, la limite devant être la loi, Mgr de Bonne-

chose ajoute : « Il faut démasquer la fausse science; la

vraie science est toujours modeste et religieuse »

C'est-à-dire que la liberté ne doit être accordée qu'à la vraie science et qu'il faut démasquer la fausse science,

« celle qui compromettrait tous les intérêts sacrés

confiés à notre garde. »

Eh bien, je me permets de le dire, ce n'est point avec ces sentiments qu'il faut organiser les universités. Si l'on veut que la liberté de l'enseignement existe véritablement, il faut que toutes les doctrines puissent se

produire, que toutes les opinions puissent s'affirmer

(Murmures à droite. — Très bien ! très bien ! à gauche.)

Oui, il faut que les opinions les plus étranges puissent avoir leur chaire [Interruptions à droite) y s'il y

a un homme assez étrange et assez osé pour venir les produire en public. (Dénégations sur tes mêmes bancs.) Nous ne craignons pour aucune de nos doctrines la plus complète liberté; nous ne craignons ni la contradiction, ni le pleiu soleil. En direz-vous autant? Qui donc les craint? Qui donc proteste pour les siennes?

Nous ne craignons pas la libre concurrence; nous sommes tranquilles : le vide se fera autour du professeur absurde ; les étudiants seront les meilleurs juges. (Exclamations à droite.)

M. DE CARRAYors. — Ils out siftlé Rossi !

M. Paul BEivr. — Quant à l'enseignement de doctrines contraiies à la morale, vous n'avez pas besoin de loi particulière : l'enseignement est un acte public; la loi flétrit, elle punit ces doctrines; elle ne seront pas plus à couvert si elles se produisent du haut d'une chaire que dans tout autre lieu public. Pourquoi faire une législation spéciale et inventer un délit particulier? Pourquoi dire, comme l'a ditiM. Alfred Giraud dans un

!^8 DISCOURS TARLEMEINTAmES.

amendement sur l'article 21 de la loi, que si les déclarations de cours contiennent la mention d'un sujet contraire à la morale religieuse, le préfet du département, le procureur de la République et le recteur ou l'inspecteur de l'académie devront s'opposer immédiatement à ce que ce cours ait lieu ? Il y a donc là un délit nouveau? Le délit contre la morale religieuse est prévu par nos lois, mais on a toujours pensé qu'il fallait qu'il (ùt accompli pour être réprimé. Veut-on donc dire par là qu'un titre seul puisse constituer le délit contre lamorale religieuse?

Nous avons vu sous l'Empire un professeur, un érudit, un linguiste illustre, renvoyé de sa chaire du Collège de France pour une leçon dans laquelle, dit-on, il avait porté atteinte à la morale religieuse. Vous savez, messieurs, de qui je veux parler. M. Renan avait dans son cours laissé entendre qu'il ne croyait pas à la divinité du Christ. On l'a renvoyé de sa chaire (Interruptions diverses).

Voix adroite. — On a bien fait! [Exclamations à gauche.)

M. Langlois. — Et la liberté?

M. Paul Bert. — Puis, chose bien étrange, on a nommé à sa place un rabbin juif... (Rires et bruyantes exclamations à gauche. — Bravos ironiques.)

Un membre à droite. — Qui savait l'hébreu !

M. Paul Beut. — Je ne veux pas chercher si ou a eu tort ou raison de renvoyer M. Renan; mais enfin on l'a renvoyé parce qu'on estimait qu'il avait commis un délit contre la morale religieuse. Vous voyez donc bien qu'on n'a pas prévu qu'un délit pourrait être commis par un nom seulement mis sur l'arfichi?, puisqu'il est bien incontestable que si le rabbin juif avait été appelé à parler de la même question, il en aurait parlé dans

le même sens et probablement avec plus d'énergie. (Adhésion à gauche. — Dénégations à droite.)

Un membre. — Il n'était pas appelé à parler de cela!

M. Paul Bert. — Donc, ou bien l'amendement de l'honorable M. Giraud crée un délit particulier de présomption d'outrage à la morale religieuse; ou bien il n'a pas de portée, carie délit d'outrage à la morale religieuse, lorsqu'il a été commis, est déjà puni par nos lois.

J'indique ces faits pour montrer que si l'on veut organiser les universités et leur faire produire ce que je crois qu'elles peuvent produire par la liberté véritable, c'est à la condition de ne point les mettre en suspicion, et de ne pas leur interdire tout im côté du domaine de l'intelligence, du domaine de l'enseignement.

La réforme que j'ai l'honneur de proposer à l'Assemblée est considérable; elle soulève des questions secondaires d'une grande importance, et je dois dire que la France, si l'Assemblée entrait dans ces vues, ne serait pas le premier pays qui n'ait pas reculé devant ces réformes si importantes, si considérables, quelquefois si douloureuses pour certains intérêts privés.

L'Autriche l'a fait. L'Autriche avait des facultés organisées à la française, si vous me permettez de me servir de cette expression abréviatrice, et en 1849, sur le vu d'inconvénients identiques à ceux qui se produisent en France, elle reconnut la nécessité d'opérer des réformes. Elle créa un certain nombre d'universités à la façon allemande, et elle continue d'en créer tous les jours. Dans ce pays encore on ne demande pas la liberté de l'enseignement, parce qu'on lajijjgg^»^ réellement dans le sein des universités.

J'ai donc l'hontieur de demander lors de la seconde lecture, la discuss le projet de loi que j'ai déposé et sui

loi concernant la liberté de l'enseignement supérieur.

Si l'xVssemblée, repoussant ma demande, s'occupe uniquement de la liberté de l'enseignement supérieur telle qu'elle est cnlendue au projet de loi, alors des établissements universitaires libres vont s'organiser; puis il arrivera qu'un jour — car cela viendra fatalement, — on apportera dans l'enseignement de l'État des réformes, je ne dis pas celles que je demande, mais certainement des réformes considérables, et qu'on changera les conditions de concurrence dans lesquelles se seront fondées les universités nouvelles. En sorte que ces universités auxquelles vous aurez cru donner une longue vie, se trouveront peut-être tuées par la concurrence de celles de l'État.

Ou bien, car il faut tout prévoir, on n'organisera rien de vraiment sérieux, et on restera avec ce qui existe comme enseignement de l'État, et avec des universités libres qui seront fondées à côté de nos facultés actuelles.

Je crains, dans cette hypothèse, les résultats les plus funestes.

Le projet de la commission autorise la création de facultés ne contenant que quatre ou cinq professeurs, et il ne pouvait pas faire autrement; on ne peut imposer aux facultés libres des conditions plus sévères que celles que l'État accepte pour ses propres facultés, et, puisqu'il consent à ce que ses propres facultés n'aient que quatre ou cinq prolesseurs, la commission ne pouvait pas dire que ce n'est pas suffisant.

Il y aura donc des facultés avec quatre ou cinq professeurs. Oiî»p«4it s'attendre à ce que, dans ces conditions, un grand\|ombre de ces établissements se fonderont de toutes parts, et alors entre ces établissements s'élèvera la concurrence. Tout le monde a senti cet

argument; tout le monde est allé au-devant. On a dit : La concurrence est féconde ; la concurrence, c'f st la base de la richesse commerciale et industrielle. Messieurs, cette formule est vraie dans ce domaine, elle ne Test plus dans le domaine intellectuel. Certes, la concurrence est utile dans le sein d'un même établissement, entre professeurs divers, à la façon allemande, que j'indiquais tout à l'heure; mais entre établissements opposés qui dresseront en quelque sorte autel contre autel, prospectus contre prospectus, qui [)roraettront monts et merveilles, elle amènera les résultats les plus fâcheux.

il ne faut pas se fijTçurer que, quand ces facultés seront fondées, elles s'occuperont de ce qu'il a de plus élevé dans les questions scientifiques, que les j)roblèmes d'origine du langage, que les questions abstruses de physiologie ou d'analyse mathématique les intéresseront le plus. Qu'est-ce qu'elles feront? elles tendront à devenir des facultés professionnelles, à fabriquer le plus rapidement possible le plus de médecins et d'avocats possible. Le résultat incontestable sera d'abaisser le niveau des études : vous aurez beau faire, cet abaissement se manifestera, quelque précaution que vous preniez.

On instituera, dit-on, un jury d'Etat; cela servira de peu. Je vais beaucoup plus loin : je prétends que, quand même les professeurs des facultés d'État seraient appelés à examiner les élèves des facultés libres, ce que je serais loin de considérer comme une chose bonne et juste, je suis persuadé qu'on n'empêcherait pas les professeurs de ces petites facultés de devenir des répétiteurs au lieu de rester des professeurs... (Cest cela! — Très bien! sur divers bancs), d'être, si vous me permettez cette expression, de véritables manuels vivants. (Rires d'approbation sur les mêmes bancs.)

On bourrera les élèves, suivant l'expression anglaise; on s'arrangera de manière à leur permettre de pari'aitemcnt répondre à l'examen ; on fera ce que l'on t'ait déjà; on recueillera toutes les questions qui tombent de la bouche des examinateurs; on les réunira dans de petits livres avec la réponse en face. Si bien que malgré lui, le jury d'Etat, qui paraît une institution très raisonnable, très juste en elle-même, sera forcé de donner licence, de donner diplôme à de jeunes hommes (|ui lui auront répondu assez congrument le jour de l'examen et qui, le lendemain, ne sauront plus du tout ce qu'ils auront dit la veille. (Nouvelles marques cV approbation à gauche.)

Ce sera une conséquence fatale ; on aura beau faire, l'impatience des élèves, l'impatience même des parents forcera à hâter le plus possible ces éducations manquées.

Mais, est-ce que c'est là une hypothèse absolument sans base? Est-ce qu'il y a là, de ma part, une pure et simple imagination? Mais non, l'expérience est faite; elle a eu lieu à côté de nous, en Belgique, où, sur ce point, tout le monde est d'accord. Il est très remarquable qu'à quelque parti qu'appartiennent tous ceux qui ont écrit sur cette question, en Belgique, ils sont tous d'avis que le niveau de l'enseignement s'est abaissé par le fait de la concurrence. M. Rogier, ministre de l'instruction publique et de l'intérieur, disait: « On ne peut plus mettre en doute cjue le niveau des études universitaires et parlementaires ait baissé en Belgique. A moins de supposer que tous les hommes qui j)renncnt part aux examens des élèves se trompent, il faut bien constater avec eux que le niveau des éludes est baissé. »

Dans l'enquête faite par un autre ministre, M. Piercot, il est dit que : « La commission des présidents de jury

constate à runanimitc que les études sont en décadence.»

Tout ceU est très naturdletrient la conséquence de la concurrence qui s'établit entre des univert^ités qui, au fon<l, n'ont d'autre but que de faire recevoir le plus d'élèves possible dans le moindre temps possible et au meilleur marché possible.

A gauche. — C'est vrai ! c'est vrai !

M. Paul Bert. — Voilà un inconvénient grave : c'est l'abaissement des études. Il y en a un autre plus grave encore, si vous constituez immédiatement la liberté d'enseignement.

Tout le monde sait où vont se fonder les premières universités libres ; on peut même dire le lieu où il y en a déjà une en partie organisée ; elle fonctionne, paraîtil, avant que soit close la première délibération de la loi que vous êtes appelés à examiner. C'est celle de Lille ; c'est à Lille que se fondera la première université. Elle prendra le titre d'université catbolique.

Je ne sais si elle sera, comme l'université de Louvain, sous la direction immédiate des évêques de la circonscription; s'il y aura un serment préalable exigé des élèves; si les élèves seront obligés d'assister aux offices religieux . . . (Interruptions . )

M. LE COMTE DE Rességuier. — Ou Hc Contraint personne !

M. Paul Bert... — je n'en sais rien, mais ce sera une université catholique. (Oui! oui! à droite.)

Eh bien, vouspouvez vous attendre à ce que, en face de ces universités catholiques, il se fondera d'autres universités qui, tout naturellement, prendront d'elles-mêmes ou recevront, pas piéciséuient de ceux qui voudraient voir les élèves y aftluer, le nom d'universités libres penseuses.

D'autre part, les facultés de l'Etat, dont les profes-

seurs se trouveront pour ainsi dire mis en suspicion au point de vue religieux par cette création de facultés catholiques, très vraisemblablement prendront dans leur enseignement un ton accentué que jusqu'ici ils ont eu toujours... (Rumeurs à droite) ou presque toujours la prudence d'éviter; et de neutres absolus qu'ils sont, ou qu'ils doivent être, ils deviendront peut-être des professeurs antireligieux.

Vous allez introduire dans l'enseignement des querelles de partis; vous allez y faire naître une sorte de guerre latente, politico-religieuse, en suscitant les scrupules de la conscience. Vous aurez des universités catholiques opposées à des universités anticatholiques, des universités orthodoxes et des universités hétérodoxes. Quelle en sera la conséquence? C'est que l'on enseignera dans les unes une philosophie orthodoxe, et dans les autres une philosophie non orthodoxe. Passe encore pour la philosophie; mais vous aurez le droit, l'histoire, la linguistique, les sciences elles-mêmes, qui seront enseignées au point de vue orthodoxe d'un côté et au point de vue antiorthodoxe de l'autre. De façon que le professeur, ce magistrat de la vérité démontrée, quittera son rôle et son siège pour plaider une cause et enseigner dans une direction particulière qui lui sera imposée par le titre de l'université où il professera.

M. LE BARON Chaurand. — Il n'en suivra pas d'autre que celle de sa conscience !

M. Paul Bert. — L'histoire est pleine de faits, dans cet ordre d'idées, qui montrent le danger dans la pratique. On m'a reproché un jour de remonter jusqu'à Galilée ; il n'en est pas moins vrai qu'il fut un temps où enseijïner que la terre tourne n'était pas de la cosmographie orthodoxe. [Adhésion à gauche. — Excla mations et rires sur quelques bancs à droite.)

Tout récemment, on enseignait encore dans beaucoup d'établissements considérables que toutes les langues dérivent de l'hébreu : c'était la linguistique orthodoxe. Il est évident que le professeur qui était chargé d'ensei^jner celte doctrine, n'avait plus pour mission de chercher à savoir si réellement toutes les langues dérivent de l'hébreu, ce qui était son vrai rôle du professeur, mais de démontrer cette thèse, c'est-à-dire d'accumuler les arguments pour et laisser de côté les arguments contre. Est-ce là le rôle du savant et du professeur? N'est-ce pas fausser la science, n'est-ce pas en empêcher le libre développement?

Et cela est mauvais non pas seulement au point de vue de la science, mais à un point de vue plus élevé ; oui cela est peut-être plus dangereux encore. Vous allez organiser un enseignement dans lequel se classeront, dès leur sorlie des établissements d'enseignement secondaire, suivant leurs propres tendances ou les tendances de leur famille, les jeunes gens, les jeunes hommes — car ce sont déjà des citoyens — qui iront dans l'une ou dans l'autre de ces universités ; vous complétez par là une séparation qui existe d'jà, mais qui n'a pas de très grands inconvénients dans les limites où elle est lestreinte aujourd'hui.

Voilà deux enfmts, dont l'un suit l'école primaire congréganiste, l'autre l'école laïque; je suppose que l'une et l'autre sont des écoles libres. Le premier, une fois sorti de l'école congréganiste libre, ira dans un de ces collèges secondaires qui se sont fondés en grand nombre sous le patronage de diverses associations religieuses; l'autre ira au lycée, ou dans un de ces établissement libres laïques qui accentuent l'opposition beaucoup plus que ne le fait le lycée, qui doit rester neutre.

C'est là ce que nous voyons jusqu'ici. Mais du moins

ces deux enfants, lorsqu'ilssont arrivés à l'âge d'homme, se retrouvent sur les mêmes bancs, suivent le même enseignement, se l'réqucnlent, so rencontrent dans les mêmes facullés. Dorénavant il n'en sera plus ainsi ; ils ne serencontieront plus jamais; ils iront puiser dans des établissements rivaux des directions philosophiques qui les mettront, je ne veux pas dire en haine les uns contre les autres, mais en antagonisme, ou tout au moins en défiance. (Approbation à gauche.) Vous aurez pour ainsi dire organisé une sorte de guerre civile dans les esprits... (Murmures à droite. — Nouvelles marques d'approbation et applaudissements à gauche.) Oui, vous aurez ainsi organisé dans les esprits une sorte de guerre civile.

Un membre à droite. — Vous parliez tout l'heure de la liberté comme en Allemas^ne!

M. Paul Berï. — Eh! messieurs, si vous considérez que nous avons reçu la même instruction, que pour la plupart nous nous sommes assis sur les bancs des collèges de l'Etat, ou que du moins nous nous sommes rencontrés dans les facultés de droit ou cJe médecine, assistant aux mêmes cours, suivant les mêmes professeurs, échan«^eant nos idées, nous contredisant les uns les autres; si vous considérez que malgré ces conditions, qui sont des conditions d'union et de confiance, les relations de famille, les habitudes d'esprit sont tellement fortes que nous nous trouvons sur la plupart des questions en dissentiment si complet, que sera-ce, je vous prie, quand vous aurez organisé officiellement, pour ainsi dire, les causes de ces dissentiments? (Très bien! à gauche.)

:M. LE COMTE Benoist d'Azy. — Et la liberté!

M. Paul Bert. — Vous êtes tiès susceptibles, messieurs...

M. LE COMTE DE Rességuier. — Mais noiil

M. Paul Bert. — ... sur la question du péril social, et vous avez raison; mais, je vous le demande sans sonorité de langage et sans phrases, n'y a-t-il pas là une cause d'augmentation de ce péril social, un danger de plus pour cette harmonie des esprits à laquelle tous nous devons et voulons travailler?

Je vous signale ce point de vue, que je crois très important, et qui paraît plus important encore quand on le rapproche de celle autre coiisidérafion que j'indiquais tout à riieure, à Siivoir que le niveau des études s'abaissera et que le libre développement scienliiique sera entravé.

Je sais bien que tous ces résultats seront une conséquence de la liberté. (Ah! voilà! à droite.)

Vous me le disiez avec raison dans une interruption, je n'y contredis pas, je reconnais que ce ne sont pas là des arguments décisifs contre la liberté de l'enseignement, et en cela je suis peut-être un peu plus logique que certains d'entre vous qui, sur d'autres terrains, par exemple sur celui de la liberté de la presse, du droit de réunion et d'association, donnent tant d'importance à ces objections qu'ils en tirent cette conséquence, qu'il faut refuser ces libertés à cause des inconvénients qu'elles présentent.

Je ne demande pas qu'on refuse la liberté de l'enseignement, j'indique seulement les inconvénients qui résulteraient de cette liberté laissée à elle-même, dans les conditions indiquées par le projet de loi, c'est-à-dire si vous n'organisiez pas en même temps une liberté véritable par la constitution de ces vastes universités dont j'ai parlé. Avec ces grandes universités, au contraire, le» inconvénients que j'ai signalés n auront pas, tant s'en faut, la même importance. Mais, c:\ dehors de

cette création, vous ne ferez que marcher, je le répète, à l'abaissement des études, et vous ferez naître une cause nouvelle de désalTection entre ces deux groupes de Français qui resteront séparés depuis l'école primaire. (Très bien! à gauche.)

J'ai terminé, messieurs. Je dois remercier l'Assemblée de l'attention bienveillante dont elle m'a honoré. J'espère qu'elle me rendra cette justice que, dans une discussion qui était ou qui paraissait de nature à exciter certaines susceptibilités, je n'ai froissé aucun sentiment respectable. (Marques cF assentiment.)

Je m'adresse aux hommes qui demandent la conquête delà liberté de renseignement, non pas dans un esprit de secte ou départi, mais par la considération de l'état fâcheux de l'enseignement supérieur que j'ai résumé tout à l'heure. A ces hommes qui estiment que la liberté de l'enseignement consiste en ce que tout puisse être enseigné, en ce que tout homme capable d'enseigner puisse professer, en ce que tout élève puisse choisir professeur et doctrine ; à tous ceux pour qui c'est là la véritable formule de la liberté d'enseimiement, je demande, en même temps qu'ils donneront satisfaction à ce désir légitime, contre lequel je ne vois aucune objection sérieuse, à ce désir d'organiser des établissements libres, établissements dont les certificats d'étude devront à mon sens, après certaines conditions remplies, avoir, aux yeux de l'État, une valeur que déterminera la loi, — je leur demande, dis-je, d'orgaser les universités de l'Etat en même temps qu'ils décréteront la liberté.

Je suis profondément persuadé qu'en créant ces vastes universités dont j'ai indiqué brièvement le plan tout à l'heure, on donnerait satisfaction à tout ce qu'il y a de veiith'.^ement légitime dans les réclamations que

nous entendons depuis si longtemps. Là, dans la pleine liberté des maîtres et des élèves, par la fréquentation réciproque, d'où naît la critique, critique sérieuse et raisonnée, que devront nécessairement faire les élèves de leurs maîtres, puisqu'ils seront a()pelés à choisir; là, dis-je, se formera un esprit qui tiendra au calme et à la concorde, un véritable esprit d'éclectisme, non pas de cet éclectisme qu'on a trop réussi à fonder, et qui n'est, en réalité, qu'une forme du scepticisme, mais de cet éclectisme qui, loin d'être une abdication, a pour vrai nom la tolérance.

Je demanderai donc à la Commission si elle est disposée, lorsque viendra la deuxième délibération sui' ce projet de loi, à discuter en même temps ia proposition de loi (]ue l'Assemblée lui a renvoyée pour qu'il puisse y avoir un vote d'ensemble sur ces deux points de la (juestion, ou si, au contraire, elle persiste à se bornera son projetde loi primitif, qui ne vise que la liberté de l'enseignement elle-même. Dans le premier cas, je voterai à coup sûr pour la seconde lecture ; mais, dans l'éventualité contraire, je n'hésite pas à déclarer que je m'opposerai à la seconde lecture d'un projet de loi que je trouve incomplet et dangereux, par les conséquences que l'esprit de secte en pourrait tirer. [Très bien! très bien! et applaudissements à gauche.)

Uoraleur, en retournant à son banc, reçoit les félicitations de ses collègues.

Page 1