CHAMBRE DES DÉPUTÉS
(17 février 1879.)
M.Paul Bert, rapporteur. — Je répondrai très brièvement aux observations que vient de présenter mon honorable collègue et excellent ami M. Duvaux, et cela pour deux raisons : La première, c'est que nous sommes d'accord sur le fond même de la question ; la seconde, c'est que M. le Ministre a déjà partiellement répondu.
Nous pensons tous, en effet, qu'il est indispensable de créer immédiatement en Algérie une institution qui représente notre enseignement supérieur français. Nous pensons tous que rien ne peut être plus utile, au point de vue de l'élévation des esprits, dans cette colonie jeune encore et où les préoccupations de la lutte pour l'existence sont toujours prédominantes, que de créer des cours où se développeront les études, les questions de nature à agrandir les visées de l'esprit. Tous nous pensons qu'il serait d'un bon exemple, pour ces populations affairées et soucieuses du présent, de leur mon-
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trer un groupe d'hommes ayant consacré leur vie à la reclierche de la vérité et à la préparation de l'avenir. \ Nous croyons encore que des cours d'ordre théorique, ; dans leurs applications aux nécessités de cette région nouvelle et encore peu connue, peuvent avoir des conséquences de la plus grande importance, non plus seulement pour l'élévation des esprits, mais pour le développement de la richesse nationale.
Nous pensons donc que, à côté des sciences pures, il sera nécessaire d'enseigner ce qui peut amener à la culture i^erfectionnée, à l'utilisation des richesses minières, à la mise en œuvre de toutes les ressources que présente cette Algérie, dont, il l'aut bien le dire, nous n'avons pas su tirer un |)arti suffisamment utile jusqu'à ce jour. Sur ce point, pas de difficulté.
Mais, quant à la façon de mettre en œuvre ce programme sur lequel nous sommes d'accord, un dissentiment s'élève. L'honorable M. Duvaux demande la création de facultés identiques, ou à peu près identiques, aux facultés que nous voyons fonctionner dans nos quatorze académies provinciales. La commission, au contraire, vous demande une création nouvelle, qui, dans son esprit, doit répondre à des besoins nouveaux.
La commission a entendu les observations que lui a présentées M. Duvaux ; elle les a discutées avec toute la déférence due à la compétence de notre collègue en matière d'enseignement public, et, après la discussion, elle s'est trouvée du même avis que dans ses premières réunions.
Elle est ainsi restée en communion d'idées avec toutes les autorités compétentes à la fois en fait d'enseignement public et en fait de questions algériennes. Elle s'est trouvée d'accord avec le gouvernement général algérien civil, dont le chef est sans doute — M. Duvaux
avait raison — un militaire, mais qui possède des renseignements de nature à donner à son opinion un grand poids dans la balance ; elle s'est trouvée d'accord avec les autorités universitaires algériennes, avec le comité consultatif de l'enseignement supérieur, avec le conseil supérieur de l'instruction publique, avec les deux ministres successifs de ce département, avec la députation algérienne entière. Il semble donc que la solution s'impose, puisqu'elle a l'assentiment de tous ceux qui ont autorité pour prendre un parti en pareille matière.
Cependant, messieurs, il faut vous donner les raisons qui ont décidé l'opinion de la commission et des autorités dont je vous faisais tout à l'heure l'énumération.
M.Duvaux demande la création de facultés qui soient organisées à peu de chose près sur le plan de nos facultés françaises. ïl admet dans la faculté des sciences une chaire de chimie agricole qui est une exception dans nos facultés de France; il admet dans la faculté des lettres une chaire de langue arabe qui n'existe, je crois, qu'à la faculté des lettres de Montpellier; mais, à part cela, les facultés qu'il proposa de créer sont, je le répète, organi^sées à peu près comme nos facultés françaises.
Ce que M. Duvaux a dit à la tribune nous permet de pousser l'assimilation plus loin que ne le permettait son projet primitif.
Répondant aux objections que lui a faites le rapport : Mais vos facultés sont incomplètes; comment voulezvous qu'elles puissent conférer les grades de licence, puisqu'elles n'ont pas les professeurs nécessaires, puisque dans la faculté des lettres il manque le professeur de philosophie, puisque dans les facultés des sciences il n'y a qu'un seul professeur pour toutes les sciences
mathématiques? M. Duvaux, dis-je, répondant à ces objections, dit : Nous ajouterons une chaire, deux chaires, s'il le faut, et nous arriverons ainsi à remplir les nécessités du programme.
Ainsi le programme de M. Duvaux est incomplet, et il le reconnaît lui-même, pour ce qui a rapport aux sciences et aux lettres. Je vais plus loin et je dis qu'il est inacceptable tel qu'il l'a présenté.
D'abord l'enseignement de la médecine, il le laisse de côté ; mais cela n'est que demi mal, puisqu'il existe déjà une écok de médecine à Alger.
Mais, ce qui est bien plus grave, il laisse de côté l'enseignement du droit. Il faudrait donc, pour qu'on pût voter son projet, que tout au moins son article 2 fût suivi d'un article 5 visant l'enseignement du droit, ordonnant la création d'une faculté de droit.
Mais le projet de l'honorable M. Duvaux pèche par un autre côté bien autrement important.
En effet, notre collègue a parfaitement compris qu'il n'était pas possible de transporter hic et nunc, sans y faire aucune espèce de modification, la faculté de Caeri, ou la faculté de Clermont-Ferrand sur le territoire algérien. Il a compris qu'à côté de cet enseignement d'ordre tout à fait théorique et supérieur, il faudrait placer un enseignement qui vise deux nécessités différentes : la première, c'est l'application, toujours dans le domaine théorique, des études de l'enseignement supérieur aux connaissances nécessaires aux Algériens, aux besoins spéciaux que présente l'Algérie. Il disait avec gratule raison, et nous sommes tous de cet avis : l'Algérie est un monde encore mconnu; dans le domaine des sciences naturelles, dans le domaine de l'histoire, elle recèle d'immenses richesses; et ces missions permanentes que recevront nos professeurs seront comparables,
par la fécondité de leurs résultats, aux missions qu'on a envoyées dans les grandes villes détruites de l'Orient.
Il nous faudra donc, à côté de la première catégorie de professeurs, de ceux qui auront fait preuve, par leur licence, leur doctorat, de connaissances suffisantes pour pouvoir préparer aux grades supérieurs, pour pouvoir surveiller cette confection de vers latins, qui existe encore, pour pouvoir prendre part à la correction des thèmes grecs, critiquer les textes, ou, dans le domaine des sciences, se livrer aux études profondes et abstruses des mathématiques transcendantes, à côté de ces professeurs, il en faudra d'autres. Ce sont ceux qui se préoccuperont d'étudier d'une manière théorique les richesses spéciales à l'Algérie.
C'est une deuxième catégorie pour laquelle on ne sera pas toujours sûr de trouver des docteurs, c'est-àdire des hommes ayant subi les épreuves de la licence, ayant consacré leur temps à des études qui, dans la majorité des cas, ne conduisent qu'à l'enseignement des lycées. Par conséquent, si l'on exige d'eux les mêmes conditions que des autres professeurs, on risque de ne pas utiliser des hommes qui rendraient dans cet ordre d'enseignement les plus importants services.
Puis, il y aura un troisième ordre d'enseignement qui visera les applications des sciences, de la géologie, par exemple, à la recherche des gisements minéraux si riches, si nombreux en Algérie et qui ne sont pas exploités, parce qu'ils ne sont encore pas signalés. Ceuxlà surtout devront posséder des connaissances qui ne seront pas toujours le fait de licenciés ou de docteurs es sciences ou es lettres.
Et cependant, si vous voulez, sans reculer devant les conséquences budgétaires d'une telle résolution, créer des facultés complètes qui enseigneront tout, depuis
les sciences mathématiques dans ce qu'elles ont de plus abstrus et de plus élevé, jusqu'aux applications les plus variées des sciences, si vous voulez, pour cela, doubler ou triplerle nombre ordinaire des professeursde vos facultés, vous aurez fondé une institution incomparable et qui rendra d'immenses services. Je ne le nie pas ; mais cej)endant je comprends difficilement son fonctionnement intérieur.
En effet, ces professeurs, que vous aurez appelés à ces diverses branches de l'enseignement, vous leur aurez demandé de présenter des garanties, des grades très différents, très inégaux en valeur ; vous ne pouvez pas espérer trouver des docteurs es lettres ou des docteurs es sciences pour l'enseignement des applications des sciences ; et alors quelle sera la situation de ces professeurs en présence de leurs collègues? Vous aurez dune dans un même établissement deux ou trois espèces de professeurs, »les professeurs inégaux par le grade, par la considération, parle rang qu'ils pourront tenir dans l'école. Vous aurez des professeurs aptes à faire passer les examens des licences, d'autres qui ne pourront qu'y assister, s'asseyant peut-être au bureau, mais jouant le rôle de professeurs muets.
Ou bien, chose inespérée, vous aurez, dans chacune de vos facultés, 15 ou 20 professeurs, docteurs des divers ordres des facultés françaises.
Ce système, pour être logique, devrait donc vous amènera des conséquences quasi impraticables au point de vue budgétaire, au point de vue pratique. Aussi n'est-ce pas cela ce que nous vous proposons. Nous vous proposons pour des besoins spéciaux, une organisation spéciale.
Nous ne vous proposons pas de prendre toute faite la faculté française et de la transporter sur le sol algérien
OÙ elle aurait beaucoup de chance de végéter et de mourir, nous proposons de créer des établissements particuliers auxquels nous donnons le nom d'Écoles supérieures.
Ce nom a fourni à mon honorable collègue un argument que je vais détruire d'un mot. Il rappelle, il est vrai, des institutions françaises qui ne ressemblent en aucune façon à la création que nous proposons. C'est une faute, je le reconnais ; et si vous voulez me laisser plaider en ce qui m'est personnel, les circonstances atténuantes, je vous dirai que j'ai essayé de corriger cette faute par un terme d'ensemble qui n'existe nulle part en France, et c'est précisément parce qu'il n'existe nulle part que la commission l'a refusé. Je demandais qu'on créât un Institut d'enseignement supérieur en Algérie.
En définitive, nous constituons donc quatre écoles sur le même modèle, modèle qui nous a été fourni par l'école secondaire de médecine et de pharmacie.
Devant cette école, deux ordres d'élèves se présentent pour suivre les cours : les uns devront terminer dans son sein leur carrière scientifique et universitaire ; c'est ce qui se passe actuellement pour les officiers de santé et les pharmaciens de seconde classe, qui y naissent, s'y développent et y reçoivent leur brevet définitif.
Les autres commencent leurs études dans l'école, au voisinage de leurs familles, dans des conditions de surveillance et d'économie que n'offrent pas les facultés lointaines ; mais ils n'y reçoivent que le début d'un enseignement véritablement supérieur ; ils restent là deux ans, suivant l'ancienne législation, trois ans et quelque fois quatre maintenant, lis suivent les cours, passent les examens premiers, prennent les inscriptions, puis
ils vont dans les facultés recevoir une investiture plus élevée et un grade définitif.
C'est là ce que nous avons voulu faire pour les trois autres écoles. Voyons celle de droit d'abord. Là se présenteront les élèves qui voudront obtenir un grade qui existe dans nos facultés de droit, c'est-à-dire le brevet de capacité qui est exigé pour certains officiers ministériels.
En outre, et sans doute en bien plus grand norabrr». on y verra des élèves qui devront recevoir un grade nouveau dont la commission demande la création, création qui a été accueillie avec faveur par toutes les autorités algériennes. Ce grade permettrait d'avoir enfin là-bas, sur le sol algérien, des fonctionnaires qui, dès leurs débuts, sauraient ce que c'est que l'Algérie, connaîtraient les mœurs et les coutumes de ce pays. On ne verrait plus des juges de paix prendre, en débarquant, comme j'en ai vu un exemple, des Bédouins pour des femmes arabes. [Onrit.) On ne verrait plus arriver des fonctionnaires administratifs et des fonctionnaires judiciaires, des commissaires civils, des souspréfets, des juges de paix, des substituts, montrant la plus complète ignorance de la langue, des mœurs du pays. Grâce à ce grade qui pourrait être acquis après quelques mois d'études, on aurait des fonctionnaires qui connaîtraient ce que j'appellerai — malgré l'observation d'un de nos collègues — le droit musulman, qui connaîtraient les rouages d'une administration que nous essayerons de simplifier, mais qui sera toujours très compliquée, puisqu'elle devra toujours tenii' compte des relations des Français entre eux, des relations des Français avec les Européens, des relations des Européens avec les indigènes, des relations des civils avec les militaires, multiples complications qui néces-
sitent un ensemble de connaissances et d'études qui ne peuvent s'acquérir dans aucun des établissements du continent.
A'ous pouvez être sûrs que dans cette école de droit se présenteront en nombre considérable des élèves destinés à devenir des fonctionnaires algériens, et qui donneront à cette école une vie suffisante.
A côté de ces élèves, qui recevront l'investiture dans l'école elle-même, se trouveront ceux qui se prépareront à être licenciés ou docteurs, qui pourront recevoir dans l'école algérienne le grade de bachelier, puis quitteront la France trans méditerranéenne pour venir dans la vieille France, aux facultés de droit du continent, recevoir la licence ou le doctorat.
Enfin, les écoles des sciences et des lettres !
Ah ! je sais bien que c'est ici que les objections présentées tout à l'heure par votre honorable collègue M. Lorois peuvent prendre une apparence véritablement autorisée au point de vue budgétaire. Je sais bien que là il serait possible — on peut le craindre, du moins — qu'on ne vît pas un très grand nombre d'élèves devant ces professeurs qui ne seront chargés que d'enseigner la science pure, dont l'enseignement n'aura pas de sanction professionnelle, qui ne devront ni donner des grades utiles pour les diverses carrières, ni enseigner des connaissances qu'on pourra immédiatement appliquer. Il serait bien possible que ces écoles secondaires d'Alger n'aient pas plus d'auditeurs que la moitié de nos facultés des sciences et des lettres de France. Cela, je n'en disconviens pas.
Et cependant quelque chose me rassure, n'est l'étonnant développement de l'enseignement public en Algérie.
Tout à l'heure, M. le ministre vous rappelait les
122 DISCOURS rARLEMExNTÂIRES.
merveilleux succès obtenus par l'Algérie à l'Exposition au point de vue de l'enseignement primaire, et du rang élevé qu'elle prend dans la série des nations.
Mais, s'il avait parlé de l'enseignement secondaire, il l'eût placée bien plus haut encore. Il n'est pas un peuple qui puisse vous présenter, pour une population aussi restreinte, un nombre aussi considérable d'enfants recevant dans les écoles et dans les lycées cet enseignement secondaire qui forme les guides, les officiers de l'armée sociale et qui, par conséquent, est le plus important de tous.
On ne compte, en effet, dans les lycées, les collèges et les établissements d'enseignement secondaire libre de l'Algérie, pas moins de 3,400 enfants pour une population qui ne dépasse guère 200000 âmes. Comparez ces chiffres à ceux que nous fournit un département français de même population !
Dans un pays où le culte des études secondaires est aussi développé, je n'ai pas peur pour la fréquentation de nos établissements d'enseignement supérieur; je suis persuadé qu'ils auront une population d'élèves suffisante pour justifier les dépenses que nous vous demanderons d'inscrire au budget.
On dit : Vos écoles de sciences et de lettres n'auront pas de grades à donner.
Oui et non. Elles n'auront pas de grades, parce qu'il n'existe pas dans notre organisation de l'enseignement supérieur, — et c'est un point sUi^ lequel je me permets d'appeler l'attention de M. le ministre — parce qu'il n'existe pas de grade intermédiaire entre le baccalauréat et la licence. Le baccalauréat, ces écoles le donneront ; leurs professeurs seront constitués en un jury présidé par un professeur des facultés françaises ; et je ne crains pas qu'ils se sentent par là humiliés, comme
ENSEfGNEMENT SUPERIEUR EIN ALGÉRIE. 123
le disait l'honorable M. Duvaiix, pas plus que les professeurs des écoles de Montpellier ou de Toulouse ne se sentent humiliés aujourd'hui parce qu'ils sont présidés par un professeur des facultés de médecine, quand il s'agit de conférer certains grades de leur ressort. Mais il y a, en outre, quelque chose à faire, et je tirerai occasion de cette discussion pour demander à M. le ministre de mettre cette question importante à l'étude.
Le baccalauréat est un grade que prennent à peu près tous les élèves de l'enseignement secondaire ; tout au moins c'est celui vers lequel ils tendent à peu près tous.
Quant aux licences, au contraire, ce sont des grades ([ui ne sont conférés qu'à des hommes se destinant à l'enseignement. Il est très rare devoir un homme qui n'a pas l'intention de professer dans un collège ou dans un lycée s'astreindre à suivre les cours des facultés et à prendre les grades de licence es lettres ou de licence es sciences. Et cela se comprend, car ces grades, dans leur programme, dans les connaissances qu'ils exigent, conservent pieusement une tradition qui est f xcellente en elle-même, puisqu'elle a formé votre admirable corps de professeurs de l'enseignement secondaire, incontestablement supérieur à tous ceux des autres nations, mais qui ne répond pas à ce besoin, si développé dans tant de jeunes esprits, d'une culture supérieure à celle qu'ils ont reçue dans les lycées : culture qui n'est pas l'enseignement professionnel que donnera la faculté de médecine ou de droit, qui n'est pas non plus l'étude du vers latin, la critique des textes, l'exégèse, qui seraient exigées pour la licence.
11 conviendrait donc de créer un grade intermédiaire entre le baccalauréat et la licence, une sorte de baccalauréat supérieur dans lequel on demanderait des notions plus étendues en histoire, en philosophie, en
sciences. Ce grade, vous pourriez l'exiger pour l'obtention de certaines fonctions universitaires; vous pourriez le faire donner par l'école supérieure algérienne, et vous lui auriez assuré ainsi une population d'élèves et une sanction pour son enseignement. [Ti^ès bien!)
Voilà l'organisation telle que nous la concevons. Est-ce à dire que nous espérons la créer de toutes pièces? Nous ne demanderions pas mieux ; mais nous avons eu, ayant étudié la question, à tenir compte de trop de difficultés pour avoir cette espérance. Aussi nous vous demandons de distinguer deux sortes de professeurs, les professeurs définitifs, les vrais professeurs, et les chargés de cours. Quelle sera la différence entre ces deux ordres de fonctionnaires?
Les chargés de cours pourront, au début, être très nombreux dans l'établissement. Il pourra, en effet, y avoir les plus grands avantages à demander à un ingénieur des mines de venir faire dans l'école un cours de géologie appliquée à la recherche des richesses minières de l'Algérie; à un officier du génie de venir faire un cours de topographie; à un magistrat de faire un cours de droit musulman. Aucun des fonctionnaires auxquels je fais allusion ne voudrait quitter, pour cet enseignement transitoire, la fonction relativement supérieure à laquelle il était attaché; mais aucun d'eux ne vous refusera son concours, pour vous faciliter les débuts, en acceptant la position de chargé de cours.
Quant aux professeurs définitifs, nous en exigeons davantage au point de vue des grades universitaires. Nous demandons : pour les professeurs de l'école des sciences et de l'école de médecine, le grade de docteur en médecine ou celui de licencié es sciences ; pour les professeurs des écoles de lettres et de droit, le grade de docteur en droit ou de licencié es lettres.
Sur ce point, mon honorable ami de s'exclamer et de dire : Comment! vous considérez qu'il est suffisant d'être docteur en médecine pour enseigner l'astronomie, les mathématiques supérieures, ou d'être docteur en droit pour enseigner la littérature grecque '
Non, pareille idée n'a pu naître dans la pensée de personne.
Mais croyez-Yous donc que vous ne trouverez pas des docteurs en médecine qui, dans l'école des sciences pourront faire un cours de botanique ou de zoologie? Des docteurs en droit qui, dans l'école des lettres, pourront faire un cours d'histoire?
Ne pourra-t-il pas se faire qu'un docteur en droit, qu'un avocat à la cour, qui aura trouvé le temps d'utiliser ses loisirs à des études archéologiques approfondies, vienne vous demander à enseigner l'archéologie dans votre école?
Si vous lui demandez, comme vous l'exigez pour vos facultés, si vous lui demandez de prendre d'abord le grade de licencié es lettres, il vous dira : Je ne peux pas retourner sur les bancs pour apprendre à faire des vers latins ou corriger des thèmes grecs.
Tout cela est l'affaire du ministre de l'instruction publique, dans les heureux choix duquel nous avons toute confiance, et à qui nous avons voulu donner une grande liberté d'action.
Voilà notre organisation : quatre écoles ; des écoles formant des élèves qui recevront des titres particuliers dans le sein même de l'école, et qui la quitteront pour aller exercer certaines professions ; des écoles recevant, en outre, des élèves qui n'y prendront que le commencement de l'enseignement supérieur et les quitteront pour aller perfectionner et terminer leur enseignement supérieur dans les facultés du continent:
l'iO DISCOURS l'AHLEMENTAlKES.
des écoles dans lesquelles vous aurez d'une part, des professeurs définitifs, munis de grades sensiblement adéquats les uns aux autres dans l'opinion publique, car on associe volontiers comme preuve de valeur intellectuelle et de connaissances, la licence es lettres et le doctorat en droit, la licence es sciences et le doctorat en médecine — d'autre part, des chargés de cours, ce qui vous permettra d'utdiser les spécialités qui, sans cela, resteraient en dehors de vos établissements au grand détriment de leur succès.
Voilà ce que nous demandons. C'est, vous le voyez, une conception tout à fait différente de celle de notre honorable collègue. Ce n'est plus la faculté française que nous transportons en Algérie, ce sont des besoins algériens auxquels nous donnons satisfaction avec l'organisation nouvelle. (Très bien! très bien!)
On parle d'assimilation ; nul n'en est plus partisan que moi. Je connais l'Algérie ; il y a plus de vingt ans que cette idée de l'assimilation apparaît à mon esprit comme la solution définitive du problème; mais il y a des choses que vous n'assimilerez jamais. Vous n'identifierez jamais les conditions climatériques, ni les conditions sociales, ni les conditions ethniques de l'Algérie avec celles de la France.
Vous ne pouvez pas faire que l'Algérie ne soit un pays ensoleillé, tandis que le nord ne soit un pays brumeux ; vous ne pouvez pas faire que le sol algérien ne porte deux millions d'indigènes ; vous ne pouvez pas les supprimer. Eh bien, si vous voulez introduire dans cette Algérie l'organisation des facultés françaises, sous le prétexte qu'elle fonctionne en France, je crois que vous ferez une faute capitale, et que rien ne marchera.
Nous avons assez fait de copies de cette sorte, sous prétexte d'assimilation.
Sans doute, eu Algérie, je ne sors pas du domaine de l'enseignement, on crée des lycées de quatre étages parce qu'en France, dans un pays sans soleil et sans tremblement de terre, les lycées ont quatre étages; sans doute, on mène à la promenade en Algérie les enfants de nos lycées avec des tuniques fermées, parce que cela se fait dans nos lycées français. Mais, ce sont là de mauvais exemples à suivre ; et nous les suivrions en créant là-bas des facultés des sciences et des facultés des lettres, parce qu'il existe en France des facultés des sciences et des facultés des lettres. (Nombrctises marques d'approbation et applaudissements.)
(Discussion générale, 17 mars 1879.)
M. Paul Bert, rappoiieur^. — Messieurs, la commission doit se féliciter tout d'abord, et je crois qu'il me sera permis de féliciter ses honorables contradicteurs, de ce que la discussion sur un projet qui emporte création d'écoles normales primaires, n'a pas donné lieu, dans cette Assemblée, aux excès de langage qui ont signalé devant l'Assemblée législative de 1850 les débats relatifs à ces mêmes écoles. Dans les deux discours que vous venez d'entendre et qui combattent le projet de loi, il n'a pas été répété d'accusations comparables à celles qu'en 1850 le parti clérical, libre de ses allures, maître souverain et ne craignant pas d'être combattu par une majorité parlementaire, faisait entendre contre les écoles normales primaires en demandant leur suppression. (Très bien! très bien! à gauche.)
En ce temps-là, il ne s'agissait pas de savoir si l'on peut obtenir des instituteurs par d'autres moyens que la préparation dans les écoles normales primaires ; il ne
1. M. Paul Bert était à la fois l'auteur et le rapporteur de la loi.
s'agissait pas de savoir si la création ou Tentretien des écoles normales primaires serait une charge budgétaire trop lourde ; non, on déclarait hautement, parce qu'alors on était libre et l'on disait le fond de sa pensée, on déclarait hautement que les écoles normales primaires étaient des lieux déperdition, que les instituteurs qui en sortaient, étaient les ennemis de la religion, de la famille et de la société.
M. Keller, se levant. — Soyez persuadé, monsieur Paul Bert, que j'ai dit à la tribune ce qui est au lOnd de ma pensée!...
M. Gambetta, présideint. — Je ne puis pas vous laisser interrompre l'orateur.
M. Keller. — Veuillez, monsieur le président, excuser cette interruption.
M. le PRÉSIDENT. — Jc VOUS ferai observer, monsieur Keller, que la Chambre vous a écouté sans vous interrompre, et que je vous ai maintenu la parole contre tout obstacle.
M. Keller. — Je le sais, monsieur le président, et je vous en remercie.
M. le PRÉSIDENT. — Jc VOUS demande de respecter à votre tour la parole de l'orateur qui est à la tribune. Quant au fond de la pensée, les expressions de M. Paul Bert s'adressaient à un parti et non à une personne. (Très bien! très bien!)
M. LE RAPPORTEUR. — M. le président vient de traduire parfaitement ma pensée.
M. LE PRÉSIDENT. — Veuillcz coutinucr, monsieur le rapporteur.
M. LE RAPPORTEUR. — Oui, cu cc tcmps-là, le parti clérical, trouvant des orateurs qui exprimaient le fond de sa pensée, déclarait que les écoles normales primaires étaient, — nous avons entendu cette littérature bien
loi) DISCOURS PARLEMENTAIRES.
souvent pendant les périodes électorales, — des sentines et des lieux de perdition, qu'il n'en pouvait sortir que des hommes dangereux pour l'ordre social ét^*bli. Et comment pouvait-il en être autrement, disait-v^n, dans ces écoles normales, véritables palais où l'on envoie des jeunes gens sortis de la campagne, au milieu de ces villes où ils trouvent toutes les jouissances du luxe et les satisfactions de la fortune, avec une instruction si développée qu'elle dépasse de beaucoup celle dont ils auront besoin dans leur enseignement de tous les jours ; comment voulez-vous que ces jeunes gens n'emportent pas de ces relations, de cette éducation, de ces habitudes, la haine d'une société qui après leur avoir donné leurs brevets, les condamne à la vie misérable de simples instituteurs de village?
Yoilà à peu près textuellement ce qui se disait à la tribune de l'Assemblée législative et ce qui a motivé une loi qui tendait à la destruction des écoles normales. ( Très bien ! très bien ! à gauche.)
Personne, je pense, ne prétendra que M. Dupanloup n'était pas en situation d'apprécier la loi; or, c'est ainsi qu'il la caractérisait : « Enfin nous avons obtenu la destruction des écoles normales primaires ! »
Aujourd'hui, on ne va pas jusque-là. On sait bien que si l'on demandait la destruction des écoles normales primaires, on ferait une campagne destinée à peu de succès. iMaison s'oppose à ce que nous augmentions le nombre et l'importance des écoles actuellement existantes.
Je ne reviendrai pas sur l'historique qu'a fait l'honorable M. Keller. Nous n'avons certes pas à nous plaindre de voir qu'une proposition de loi aussi restreinte, sinon dans ses visées, au moins dans son objet, ait donné lieu à un débat qui a pris une ampleur peut-
pire inattendue, peut-être excessive. Je ne reviendrai pas, je le repèle, sur ce qui a été dit de l'historicpie de l'instruction primaire en France, sur ce que M. Relier me permettra d'appeler un paradoxe, que vous connaissez, et d'après lequel rinstruction public] ue aurait été plus développée en France avant la Révolution qu'aujourd'hui... (Sourires et marques cV approbation à gauche) ; je ne parlerai pas de ces nombreuses écoles, dont des statisticiens faciles à convaincre ont chargé les colonnes de leurs tableaux. 11 me suffira de rappeler à lous ceux qui sont au courant de ce qu'on a écrit au siècle dernier sur l'état de l'instruction de nos paysans, que s'il existait de telles écoles, au moins elles ne produisaient pas grands fruits. (Nouvelle approbation à gauche.)
De l'historique qu'a fait M. Relier des diverses lois présentées, soit à la Chambre dissoute en 1877, soit devant la Chambre acluelle, je ne retiendrai qu'un mot.
Au courant de son exposé, il a montré que, dans mon rapport, j'avais indiqué un article 35, ainsi conçu:
c( Le ministre de l'instruction publique, après avoir consulté le conseil supérieur et le conseil général, pourra autoriser un département qui a fondé une école normale primaire, à la conserver provisoirement et pour un temps déterminé. »
J'aurais dû, en effet, faire distribuer plus tard, à la Chambre, un erratum portant que l'article 35 n'était pas l'article de la loi votée, mais bien un article de la proposition de loi dont le rapporteur était M. Beugnot. M. Relier n'aurait pas alors si facilement triomphé, en s'écriant : Comment! vous prétendez que les écoles normales primaires ne sont plus aujourd'hui conservées <|u'à titre provisoire, qu'elles peuvent être rayées d'un
152 DISCOURS PARLEMEiNTAIRES.
trait de plume? Vous mettez une pareille éaormité à la charge à la loi de 1850 !
En réalité, voici la disposition de la loi votée qui remplace cet article 35 :
« Les écoles normales primaires peuvent être supprimées par le conseil général du département; elles peuvent être également supprimées par le ministre en conseil supérieur sur le rapport du conseil académique. »
Voilà ce que dit le texte voté. Je vous demande si ce n'est pas exactement la même chose ; si ces écoles normales primaires ne sont pas actuellement, puisqu'elles sont régies par la loi de 1850, à l'état provisoire?
M. Keller. — Veuillez lire la fin de l'article 55.
M. LE RAPPORTEUR. — Je n'ai pas le texte là.
Il est dit, je crois que les droits des boursiers sont réservés.
M. Keller. — Le même article 35 annonce qu'un programme sur les conditions d'entrée et de sortie des élèves, sur le mode de nomination et sur tout ce qui concerne les écoles normales va être déterminé par un règlement préparé en conseil supérieur de* l'instruction publique. Par conséquent, on ne songeait pas à supprimer les écoles normales, puisqu'on préparait un règlement pour leur organisation.
M. LE RAPPORTEUR. — Ce quc vicut de dire l'honorable M. Keller, ne diminue en aucune façon la portée de l'observation que je présentais à la Chambre. Il est bien évident que pour les écoles normales que l'on conservait, il fallait faire un règlement. Mais les délibérations de la deuxième et de la troisième lecture montrent que dans la pensée de la commission et dans la pensée de l'Assemblée législative, il fallait supprimer les écoles normales, et alors on disait: Il appartiendra aux conseils généraux de les supprimer! Et comme les conseils gêné-
raux pouvaient ne pas aller assez vite, on déclarait que le ministre pourrait prendre l'initiative de cette suppression.
Cependant, le ministre de l'instruction publique d'alors, qui ne doit pas être suspect à nos adversaires, montait à la tribune, et, implorant l'appui de la Gauche, demandait qu'on déclarât que la résolution prise par un conseil général de supprimer une école normale, ne serait pas exécutoire ipso facto, qu'il faudrait que le ministre, en conseil supérieur de l'instruction publique, en reconnut le bien fondé, parce qu'il avait peur, disaitil, de l'influence, de l'entraînement des passions locales.
Cela lui fut refusé impitoyablement par l'Assemblée. On maintint que les conseils généraux seraient libres absolument...
M. Jules Ferry, ministre de l'instruction publique. — Le règlement dont vient de parler l'honorable M. Keller n'a été fait que seize ans après, en 1856! (Ah! ah! à gauche.)
M. LE rapporteur. — M. le ministre de l'instruction publique fait observer que le règlement dont a parlé M. Keller n'a été fait que seize ans plus tard; par conséquent, il n'avait pas la portée que voulait lui attribuer notre honorable contradicteur!
M. Keller. — Ce n'est pas la faute de l'assemblée de 1850, si le règlement n'a été lait que seize ans plus tard!
A gauche. — Laissez parler!
M. LE rapporteur. — Les conseils généraux étaient donc en réalité sollicités de supprimer les écoles normales; on ne disait pas qu'en principe ils pourraient créer des écoles normales; on disait qu'en principe
ils pourraient supprimer celles qui existaient. Ainsi,
iU DISCOURS PARLEMENTAIRES.
ces suppressions venant de l'initiative des conseils généraux, qui décidaient sans appel, s'ajoutant à celles qui venaient Je l'initiative du ministre de Tinstruction publique, il n'était pas possible de faire davantage, à moins de rayer complètement toutes les écoles normales d'un trait de plume, ce qu'on n'a pas osé entreprendre alors.
Je m'arrête, messieurs, dans cette discussion historique. La vérité est celle-ci : à l'heure qu'il est, à la disposition impérative de la loi de 1855, qui ordonnait à chaque département d'avoir une école normale d'instituteurs, mais qui ne prévoyait pas les écoles normales d'institutrices, s'est substituée la loi de 1850, qui permet de détruire les écoles normales existantes. Le projet que nous vous présentons a pour but de rétablir la disposition impérative de 1855 et de Tétendre aux écoles normales d'institutrices.
Mais, nous dit-on, pourquoi avez-vous extrait cette proposition de loi particulière, étroite, spéciale, de la loi générale? Pourquoi n'avez-vous pas attendu le projet d'ensemble qui est du reste à l'étude, et sur lequel sans doute la Chambre sera appelée à délibérer dans un temps peu éloigné, afin que nous puissions discuter, dans leur ensemble aussi, toutes les vastes questions qui ressortissent au domaine de l'enseignement public? Mon Dieu! messieurs, pour une raison bien simple, que j'ai eu l'honneur de dire d'un mot à la Chambre, et à propos de laquelle elle avait bien voulu accorder à ma proposition de loi la déclaration d'urgence : c'est parce que, avant tout, il ne faut ménager ni le temps ni l'argent quand il s'agit de créer des pépinières ; c'est parce que nous voulons créer des pépinières d'instituteurs et d'institutrices, qu'il n'y a pas de temps à perdre, et que si nous attendions la discussion de ces lois
CREATIOiN D'ECOLES NORMALES PRIMAIRES. 155
sur l'enseignement public, il pourrait encore se passer un an, peut-être deux, avant que notre projet fût mis à exécution.
Or, j'appelle l'attention de la Chambre sur la durée d'exécuiion fatale de la loi que nous débattons aujourd'hui: je la suppose votée à la Chambre et votée au Sénat dans la session actuelle. 11 faut quatre ans, ditelle, pour organiser des écoles normales; il faudra, pour qu'il en sorle des jeunes filles et des jeunes gens instruits, qu'ils y aient passé trois ans; c'est donc au minimum sept ans que vous avez encore à attendre, sept ans pour avoir le personnel que vous recherchez et que vous voulez obtenir au moyen de ces institutions!
Vous voyez bien qu'il n'y a pas de temps à perdre. {Très bien ! très bien !)
Je suis obligé de dire qu'à Texception de la question de chiffres qu'a traitée tout à l'heure l'honorable M. Granier de Cassagnac, il me semble que dims la discussion il a été peu question de l'école normale primaire proprement dite. On a disserté sur les mérites ou les démérites de l'enseignement laïque et de l'enseignement congréganiste. Je me permettrai de le dire à l'orateur qui descend de celte tribune, il est mauvais d'introduire, par un accident de discussion, cette belle et vaste question de renseignement laïque, laïque quant au programme au nom de la liberté de conscience, quant au personnel au nom de l'égalité des citoyens.
Lorsque le jour sera venu, lorsque nous discuterons la loi générale sur l'enseignement primaire, nous vous dirons pourquoi, nous, commission — et je l'espère, la majorité de la Ciiambre, — pourquoi nous demandons que les jeunes citoyens et citoyennes... {Riî^es ironiques à droite. )
Un membre à droite. — Des citoyens de cinq ans!
M. LE RAPPORTEUR. — Le iTiot VOUS étonne, messieurs, et vous fait rire? Eli bien, permettez-moi d'en employer un autrec. (Mais non! à gauche), qui vous offusquera moins, et qui, sans doute, ne soulèvera pas vos murmures. Je l'emprunte au langage que vous employiez vous-mêmes quand ils'agissaitdes enfants du souverain ; vous les appeliez les Enfants de France.
Permettez-moi donc de dire que, pour élever les enfants du souverain, les enfants de la nation, les enfants du suffrage universel, les Enfants de France, nous demandons qu'on place à la tête de nos écoles des citoyens, des hommes et des femmes qui ne reçoivent pas d'autres ordres que les ordres de la loi française... {T?'ès bien! très bien ! à gauche) , qui n'obéissent pas à une autre volonté qu'à la volonté nationale représentée par lesuffrage universel. {Applaudissements àgauche.)
Mais cette discussion est prématurée; il ne s'agit pas de cela aujourd'hui, nous n'avons pas à nous occuper, en ce moment, du mérite ou du démérite des institutrices laïques ou congréganistes. Aussi je passerais immédiatement sur cette partie de la discussion de mon honorable contradicteur s'il n'avait énoncé un fait, s'il n'avait exposé une idée, s'il n'avait développé une sorte d'églogue destinée à vanter les vertus de ces hommes et de ces femmes voués, disait-il, à l'enseignement et à la religion, qui s'en vont dans nos plus pauvres campagnes, là où l'instituteur ou l'institutrice laïque ne peut ou ne veut pas vivre, pour y porter le pain de l'âme et de l'esprit à ces enfants qui, sans leur secours, croupiraient dans l'ignorance la plus profonde.
Eh bien, messieurs, c'est là une idylle pure et simple. Regardons les faits, examinons les chiffres et nous verrons que , s'il y a de pareilles écoles , ce sont des écoles mixtes, et des écoles de hameau, auxquelles sont obli-
gées d'avoir recours les 16,000 communes dont a parlé M. de Cassagnac.
M. Granier de Cassagnac père. — Je vous demande pardon. Des écoles mixtes se trouvent dans les communes au-dessus de 500 âmes et il y en a 13,000.
M. LE RAPPORTEUR. — Mais il y cn a encore plus dans les communes au-dessous de 500 âmes. Ce sont des écoles de hameau qui sont dans de petites localités où ne peuvent pas, dites-vous, pénétrer des instituteurs ni des institutrices laïques. Je relève les chiifres officiels et je lis ceci : Le département de la Haute-Marne compte ^2 écoles mixtes et de hameau; le département de la Meuse en compte 176; eh bien, il n'y en a pas une dans ces deux départements qui soit dirigée par des congréganistes, toutes le sont par des laïques.
Les chiffres des tableaux annexés à mon rapport de 1877, ce rapport que M. Keller m'a fait l'honneur de citer souvent avec une bienveillance relative... {Rii^es à gauche), ces chiffres montrent que dans tous les départements il en est ainsi, et le total le prouve.
Il y a en tout, en chiffres ronds, en France, 15,000 écoles mixtes et de hameaux, dirigées par des instituteurs et des institutrices laïques ; et il y a 1,300 écoles mixtes et de hameaux dirigées par des instituteurs et des institutrices congréganistes... (Applaudissements à gauche), c'est-à-dire qu'il n'y a pas un dixième de ces dernières écoles. Je suis donc obligé de reléguer dans le domaine de la poésie le petit tableau qui nous a été présenté par M. Keller. [Rires et marques nombreuses d'approbation à gauche.)
On nous a dit aussi, que pour ces institutrices congréganistes. Messieurs les inspecteurs d'académie, consultés, avaient répondu d'une manière extrêmement élogieuse, et qu'ils les mettaient beaucoup au-
dessus des instituteurs et des institutrices laïques.
M. Keller. — Je n'ai pas dit cela!
M. LE RAPPORTEUR. — Vous avez cité un document tendant à montrer que les instituteurs et institutrices laïques sont au moins sur le pied de l'égalité.
M. Kellip. — Je n'ai pas un seul instant cherché à démontrer la supériorité de l'enseignement congréganiste sur l'enseignement laïque; j'ai demandé le maintien des deux enseignements sur le même pied.
M. LE RAPPORTEUR. — Vous avcz chcrché à démontrer l'égalité, au moins; autrement votre argumentation n'aurait pas de but, car, évidemment, vous n'avez pas voulu démontrer leur infériorité. [On rit.) Un seul document extrait par vous de la série de ceux qui sont reproduits dans mon rapport, — documents qui, par parenthèse, ont disparu complètement du ministère de l'instruction publique, ce qu'il est assez intéressant de
savoir et de dire à la Chambre (Très bien! très bien!
à gauche.)
Eh bien, dis-je, parmi ces documents, vous en avez extrait un qui est favorable aux instituteurs et aux institutrices congréganistes. Maisje ne veux pas fatiguer la Chambre par la lecture des quatre pages en très petits caractères contenant les extraits des rapports des nombreux inspecteurs d'académie, qui, tous, sans exception et parfois dans des termes bien durs, disent la même chose, — il y en a même un qui émane d'un ecclésiastique et qui ne peut vous être suspect, — oui, tous, sans exception, caractérisent sévèrement l'enseignement dans les écoles congréganistes.
A gauche. — Lisez! lisez!
M. LE RAPPORTEUR. — Je uc pcux pas les lire tous, mais j'en prends un au hasard, sur lequel mes yeux tombent, mais absolument au hasard :
« Meurtre. — Dans le département de la Meurthe, deux congrégations sur trois ont fourni pendant longtemps des institutrices d'une ignorance incroyable. Il y en avait 24 en 1860 qui ne parlaient pas le français. »
Voilà qui doit toucher le patriotisme de M. Keller.
M. DE La Bassetière. — A Paris, vous avez les concours et les examens qui prouvent le contraire. C'est un fait authentique, qui ne peut pas être dénié, ce qui répond à tout.
M. le président. — N'interrompez pas!
M. le rapporteur. — ^ Je n'ai pas entendu Tinterruption.
De l'enquête de 1864 on nous a extrait un document qui est tout seul; je ne veux pas dire qu'il fasse tache ; non, mais il est tout seul en face des autres qui sont dans un sentiment contradictoire. [Marques d'assentiment à gauche.)
M. Keller. — Je demande la parole.
M. le rapporteur. — Mais, je le répète, ce n'est pas là qu'est la question. La véritable question est celle-ci, et elle a été touchée par l'honorable M. Keller. Dans l'état actuel des choses, il se forme des instituteurs et des institutrices laïques de trois façons.
Il s'en forme dans les écoles normales, qui sont au nombre de 79 pour les garçons et de 18 pour des filles; il s'en forme dans les cours normaux, qui sont au nombre de 40 environ, et presque tous dirigés par des congréganistes ; et il s'en forme dans l'enseignement libre, en dehors des établissements réç^uliers.
Or, il n'est pas besoin d'insister sur cette vérité, tant elle est évidente, tant est unanime l'assentiment de toutes les personnes qui en France et dans tous les pays, se sont occupées de l'enseignement public, c'est qu'il y a une différence énorme entre les instituteurs formés au hasard et ceux qui sortent des établissements où s'enseignent non
seulement les choses, mais encore la manière de les enseigner. La supériorité de ceux-ci est incontestable et, par conséquent, nous n'avons à comparer entre eux que les écoles normales et les cours normaux, et nous verrons alors qu'il faudrait procéder de façon à faire sortir toutes les institutrices des écoles normales.
M. Louis Le Provost de Lauaay. — Voilà la liberté !
M. LE RAPPORTEUR. — Il ne s'agit pas de la liberté, mais de l'avenir de la patrie! (Très bien! très bien! à gauche. — Interruptions à droite.)
M. LE PRÉSIDENT, s' adressant à droite. — Messieurs, ne faites pas dévier la discussion ; il vaut mieux s'en tenir au sujet débattu.
M. LE RAPPORTEUR. — Jc ne dévicrai pas, monsieur le président.
Il faut donc examiner comparativement ce qui se passe dans les écoles normales et dans les cours normaux. On vous le disait à cette tribune, entre ces établissements il y a cette différence : que, dans les écoles normales, tout est ordonné, inspecté, surveillé, et que, par conséquent, l'Etat sait ce qui s'y passe, a la responsabilité des élèves qui en sortent, et peut prendre les mesures nécessaires pour y former des instituteurs et des institutrices dignes de ce nom.
Pour les cours normaux, il en va tout autrement ; personne n'y pénètre, car malheur à l'inspecteur primaire qui se permettrait de les inspecter trop fréquemment, et qui voudrait en parler sincèrement, qui oserait critiquer, dire la vérité î
Du moins je parle de temps passés, bien que récents. En effet, le temps n'est pas loin où l'inspecteur qui aurait fait un rapport défavorable sur un cours normal congréganiste, aurait vu sa hardiesse nuire bien plus au rédacteur du rapport qu'au cours normal qu'il
aurait apprécié. (Rires et approbation à gauche.)
On n'entrait guère dans les cours normaux congréganistes, et il était extrêmement diftlcile de savoir ce qui s'y passait. J'espère qu'aujourd'hui sous l'impulsion de M. le ministre de l'instruction publique (Vive approbation à gauche), les inspecteurs pourront y pénétrer librement, et que ce ne sera plus par l'effet du hasard qu'un membre du Parlement pourra se procurer des renseignements sur ce qui se passe dans les cours normaux congréganistes.
J'ai l'honneur de mettre sous les yeux de la Chambre deux documents qui sont des sujets de composition donnés dans un cours normal congréganiste. C'est par un bien grand hasard que ces documents sont tombés entre mes mains.
Un membre à droite. — Un hasard providentiel !
M. LE RAPPORTEUR. — Jc uc sais pas s'il est providentiel, mais s'il en est ainsi, vous avouerez que la Providence n'est guère favorable aux cours normaux. (Hilarité au j centre et à gauche. — Interruptions diverses à droite.) 1 M. LE RAPPORTEUR. — Ces dcux documculs sont venus i entre nos mains d'une manière très naturelle. Voici le : premier document :
« Manière brève et facile de faire sortir les âmes du purgatoire. »
(( On devra tenir cette feuille suspendue dans un endroit où on passe le plus souvent et on doit faire des numéros », — il y ^ une série de numéros avec une légende, — « et les mettre dans un petit sac ou dans une boite qu'on fixera à côté de la feuille, afin que chacun puisse, en passant, tirer un des numéros; lire le verset en rapport, dire un De profundis, et remettre le numéro à sa place. »
Voici quelques-uns des versets de ces numéros :
« Pour celles qui doivent souffrir jusqu'au jour du jugement. Pour celles qui ont été, réciproquement avec vous ou avec .1 autres, cause de quelque péché » [Rires à gauche), u Pour celles des sentenciées... » — vous reconnaissez là, messieurs, cet étrange français tout spécial; nous dirions « condamnés », nous autres laïques; ici on dit « sententiées. » — Pour celles des sentenciées qui ont volé, trompé, assassiné. Pour celles » — autre français — « pour celles desquelles vous êtes la cause de leurs souffrances. »
Eh bien, c'est une composition que chaque élève a dû faire, bien proprement, sur une feuille de papier...
M. Barodet. — C'est un cours d'idiotisme !
M. LE RAPPORTEUR... — et qui a sans doute été l'occasion d'un classement avec des numéro?, des rangs dans l'école.
M. Louis Le Pkovost le Launay. — Est-ce certifié? Où cela s'cst-il fait !
M. LE RAPPOPTEUR. — Je uc fais pas métier de dénonciateur à la tribune. (Très bien! très bien! et applaudissements à gauche.)
M. Louis Le Provost le Launay. — Alors votre pièce n'a aucune valeur!
M. Germain Casse. — Dans toutes vos écoles cela se fait ; ou n'invente pas ces choses-là ! (Interruptions diverses à droite.)
M. LE RAPPoiiTEUR. — Ccci, mcssicups [V orateur développe une carte) ^ est une carte de géographie. [Echange d' interruptions .)
M. LE PRÉSIDENT. — Messicups, vous causez d'un banc à un autre ; veuillez faire silence î
Continuez, je vous prie, monsieur le rapporteur.
M. LE RAPPORTEUR. — Gcci cst uuc Carte de géographie intitulée : «Océan de l'amour divin. » (Rires à gauche
et an cenfre.)E\\e représente une île, ou du moins une presqu'île, la presqu'île de la perfection, reliée au continent du monde, vers laquelle on navigue en suivant un itinéraire extrêmement compliqué, tracé en très belle calligraphie et qui est indiqué dans la marge.
M. Fauré. — Où avez-vous trouvé cela?
M. Barodet. — A côté de la « carte du Tendre » !
M. LE RAPPORTEUR. — Cette carte même indique des ()rovinces comme celles-ci : « Province de l'amour de Dieu, Désert de l'Aridité, Province de la Charité, etc..» {Rires et bruyantes exclamations àgauche et au centre. )
M. LE PRÉSIDENT. — Messieups, je vous prie de faire silence.
Un membre à gauche. — Laissez-nous rire un peu!
M. Louis Le Provost de Launay. — Quelle est l'origine de cette pièce? Nous ne savons pas d'oii elle vient!
M. Barodet. — M. Paul Bert ne l'a pas inventée, je vous l'assure.
M. le président. — Veuillez ne pas interrompre !
M. le rapporteur. — Je me permettrai de confirmer l'observation de mon ami Barodet. Je vous donne ma parole d'honneur que je n'inventerais pas des choses comme celles-là. {Rires approbatifs à gauche et au centre.)
M. Louis Le Provost de Launay. — H y a certaines gens qui savent vous les fournir. (Rruit.)
M. LE RAPPor.TEUR. — Mcssieups, voilà un échantillon qui peut vous mettre à même de choisir entre ces cours normaux congréganistes où nul ne pénètre, où l'Etat n'a ni la direction de l'enseignement, ni le choix du personnel, ni l'inspection des études, et qui ne peuvent faire juger leurs résultats que devant une commission qui décerne des brevets après un seul examen, épreuve si insuffisante quand il s'agit d'apprécier la
144 DISCOURS PARLEMEiNTAIRES.
valeur d'un homme et surtout la valeur d'un instituteur, et nos écoles nonnaier^ primaires, où un personnel d'élite, choisi avec soin, donne un enseignement complet, où des examens trimestriels et annuels permettent de juger, d'apprécier, de classer des jeunes gens et des jeunes filles qui ne sont déjà entrés dans ces établissements qu'après des concours difficiles; de telle sorte que, à la fin de leur première année, ils se trouvent déjà au-dessus du brevet d'instituteur qui ne sera exigé d'eux qu'à la fin de leurs trois années d'études. Je ne crois pas qu'il soit possible d'hésiter. Et c'est pourquoi nous vous demandons de substituer aux cours normaux tant vantés de véritables écoles normales primaires d'instituteurs et d'institutrices.
Il y aura donc, si vous acceptez la proposition de loi, huit écoles normales primaires d'instituteurs à créer, et environ soixante-dix écoles normales primaires d'irstilutrices.
On vous a fait un monstre de la dépense ; on a dit : La dépense sera supportée par l'Etat, et quelle sanction aurez-vous pour forcer les départements à construire des écoles normales?
Quoique cette question doive donner occasion à une discussion de détail quand nous en arriverons aux articles, je vous demande la permission d'en dire un mot dans la discussion générale.
Nous n'avons, en aucune façon l'intention d'ordonner aux départements de construire des écoles norma les primaires ; nous leur ordonnons seulement de les installer, laissant aux conseils généraux à choisir parmi les solutions possibles : la location d'une maison, l'emploi d'un immeuble départemental, enfin la construction de toutes pièces. Mais nous avons du nous ;»réoccuper de ce qu'avait oublié le législateur de 1835,
c'est-à-dire d'un délai et des moyens d'exécution. Le législateur de 1833, s'est contenté de dire : « Tout département devra établir une école normale primaire d'instituteurs, » nous répétons cette phrase et ajoutons les mots « et d'institutrices. » Nous indiquons en même temps la durée, et donnons un délai que nous fixons à quatre ans, délai sans lequel la loi ne serait qu'une lettre morte.
M. DE Baudry-d'Asson. — Mais, dans quatre ans, la République sera morte et enterrée! (Rires ironiques à gauche et au centre.)
M. LE PRÉSIDENT. — Monsicur de Baudry-d'Asson, veuillez bien au moins garder ces prophéties pour les faire en dehors de cette Chambre.
M. LE RAPPORTEUR. — Je pcuso quc l'honorable M. de Baudry-d'Asson m'annonce que, dans quatre ans, un temps sera venu où l'on ne s'occupera pas d'écoles normales primaires, sinon pour les détruire.
A droite. — Il n'a pas dit cela !
M. LE RAPPORTEUR. — Je pcusc qu'il a dit cela; mais je n'ai pas bien entendu son interruption.
Maintenant, messieurs, il faut des ressources; voici comment nous comptons les fournir.
Nous offrons aux départements, lorsqu'ils voudront assumer immédiatement le maximum de la dépense, c'est-à-dire la construction, nous leur offrons d'abord des subventions sur le budget général de l'Etat; nous leur offrons ensuite une part dans ces 60 millions que vous avez consacrés par votre vote à des prêts pour constructions de maisons d'écoles primaires, joignant ainsi les écoles normales primaires aux écoles primaires proprement dites.
Lorsque le département se contentera de locations, lorsqu'il se contentera d'aménagements qui seront peu
importants relativement à la dépense première, ses dépenses annuelles en seront d'autant augmentées ; elles devront, alors, avec le reste des dépenses ordinaires de l'école primaire, être prélevées sur le produit des quatre centimes spéciaux.
Je ne me dissimule pas le moins du monde que dans un 1res grand nombre de départements ces quatre centimes spéciaux étant épuisés déjà, ou devant l'être bientôt par l'application de la loi, c'est le budget de l'État qui devra intervenir. Cela, du reste, paraît évident aussitôt qu'on y réfléchit. Mais est-ce une raison, parce qu'il y a une somme de 12 à 15 millions à dépenser, pour que nous renoncions à fournir aux enfants de notre pays des instituteurs véritablement capables de leur donner cette instruction primaire dont un programme prochain vous montrera toute l'étendue ? Est-ce une dépense de 12 à 15 millions, — et si considérable qu'elle puisse paraître, elle est bien minime en présence du but qu'on se propose d'atteindre, — est-ce une dépense de 12 à 15 millions qui arrêtera la Chambre ? Je ne le crois pas. La Chambre a déjà montré, dans le vote des budgets successifs, et spécialement lorsqu'il s'est agi de voter 120 millions pour la création de maisons d'école, quels étaient son zèle et son dévouement en matière d'enseignement public.
Nous ne craignons pas, sous ce rapport, un échec devant votre volonté, nous croyons que vous ferez, vous, Chambre républicaine, ce qu'ont fait les Chambres de Louis-Philippe ; nous croyons que vous ne voudrez pas, en 1879, déclarer qu'il est mauvais d'édicter des dispositions impératives, déjà votées en dS53 et supprimées par la réaction de 1850, pour obtenir la création d'écoles normales primaires d'instituteurs et d'institutrices.
Messieurs, en terminant, j'ai à cœur de répondre en un mot, non pas à une objection, car le projet de loi n'était pas visé, mais à une attaque directe qui a été portée contre moi. Notre honorable collègue M. Keller, faisant allusion à un passage de mon rapport, dans lequel j'ai montré ce que font nos voisins, non seulement sur le sol d'Alsace-Lorraine, mais en Prusse même où ils ont créé, depuis 1870, vingt écoles normales, m'a accusé de manquer de patriotisme...
M. Keller. — J'ai dit le contraire !
M. LE RAPPORTEUR. — Vous avcz dit le contraire, mais de telle façon que j'ai dû comprendre ainsi! (Applaudissements au centre et à gauche.)
... de n'avoir pas senti trembler ma main lorsque j'écrivais ces lignes, de n'avoir pas senti mon cœur s'émouvoir aux souffrances de l'Alsace.
Nous ne sommes pas ici pour faire un vain étalage de sentimentalité patriotique ; nous sommes ici pour faire du patriotisme vrai.
Nous les connaissons, ces phrases sonores, ou plutôt ces attaques !
A gauche et au centre, — Très bien! très bien!
M. LE RAPPORTEUR. — Lorsquc, il y a dix ans, on venait nous dire que, de l'autre côté du Rhin, il se faisait de grands projets d'armement, que des armées s'organisaient contre nous, que la France pouvait être en péril, on s'écriait alors aussi qu'on manquait de patriotisme.
Voix diverses à droite. — C'était M. Jules Simon qui disait cela! M. Jules Simon et vos amis!
M. LE RAPPORTEUR. — Aujourd'hui, il ne s'agit plus de préparatifs militaires, il ne s'agit plus de création de forces matérielles accumulées contre la France ; il s'agit de progrès moraux, de progrès intellectuels réalisés
chez nos voisins, il s'agit de quatorze écoles normales instituées en Alsace depuis l'occupation allemande. Je ne crois pas qu'en signalant à une Chambre française un fait de cette importance, au point de vue d'un bon exemple à suivre, je ne crois pas que le rapporteur de la commission ait mérité d'être accusé de manquer de patriotisme. (Vifs applaudissements au centre et à gauche.)
(Discussion générale, 21 juin 1879.)
M, Paul Bert^ président de la Commission. — Messieurs, il serait, je crois, superflu d'appeler l'attention de la Chambre sur l'importance, sur la gravité des questions qui lui sont soumises par le projet de loi du gouvernement. Peut-être convient-il même de ramener ce débat dans des limites qui soient plus près de la réalité des choses. Il s'est, autour de ces projets, élevé dans le pays comme une sorte de tumulte : on a crié à l'oppression, on a crié au martyre; et jusque dans le discours de l'honorable orateur^ qui a occupé la tribune au début de la discussion, ces préoccupations se font jour. Il semble que les fondements mêmes de la société soient ébranlés, il semble que tout soit remis en question.
M. DE Baudry-d'Asson. — C'est vrai.
M. Paul Bert. — Il semble que la liberté de l'enseignement inscrite dans nos lois depuis 1855 pour renseignement primaire, depuis 1850 pour l'enseignement secondaire, depuis 1875 pour l'enseignement su-
* M. F. Boyer, député de la droite.
périeur, soit compromise ; il semble que cette liberté de conscience pour laquelle, nous, fils de la Révolution, de la Révolution qui l'a proclamée, de la Révolution, à laquelle tout le monde ne pardonne pas de l'avoir proclamée, il semble que cette liberté de conscience soit elle-même menacée.
Eh bien, je pense qu'il n'en est rien ; je pense que la question, malgré son importance réelle, ne touche pas à ces grands principes.
A mon sens et au sentiment de la commission qui m'a fait l'honneur de me nommer son président, à mon sens, la loi qui vous est soumise, n'est ni une loi de doctrine ni une loi d'organisation.
M. DE Baudry-d'Asson. — C'est une loi de désorganisation !
M. Gambetta, président. — N'interrompez pas, ou je serai forcé de vous rappeler à l'ordre.
M. Paul Bert. — C'est simplement une loi de défense sociale. {Très bien ! à gauche.)
Ce n'est pas une loi de doctrine, car elle ne touche pas au principe de la liberté d'enseignement ; elle le proclame : il y a plus, elle lui rend son véritable sens, et sa véritable activité ; elle retranche des lois antérieures les dispositions draconnienes qui avaient supprimé la véritable liberté d'enseignement, c'est-à-dire la liberté d'enseignement pour chaque citoyen ; seulement elle la règle dans des conditions nouvelles, elle crée, si vous voulez, une incapacité nouvelle pour une classe de citoyens.
Ce n'est pas une loi d'organisation, car elle ne touche en rien aux conditions que la loi votée par l'Assemblée nationale en 1875, a imposées pour l'ouverture, la création, l'entretien des établissements d'enseignement supérieur.
Elle ne fait que leur enlever un titre qui constituait une véritable usurpation. {Marques cV approbations à gauche et au centre. — Réclamations à droite.)
M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bissaccia. — Alors cette loi est une loi d'usurpation !
M. Paul Bert. — Enfin elle est une loi de défense sociale, et cela pour deux raison : la première, c'est qu'elle remet l'État en pleine possession d'une prérogative...
M. DE LA BiLiAis. — Du mouopolc !
M. Paul Bert... — qui n'a jamais pu lui être sérieusement disputée : celle de choisir librement les membres des jurys qui seront chargés de délivrer les grades exigés, soit pour obtenir certaines fonctions d'État, soit pour ouvrir l'accès de certaines professions à l'entrée desquelles il a semblé nécessaire de demander certaines preuves de capacité.
La seconde raison, c'est qu'elle vous demande d'enlever le droit d'enseigner à tous les degrés, primaire, secondaire, supérieur, à un ensemble d'hommes qu'elle juge, — à tort ou à raison; nous discuterons plus tard ce point, — qu'elle juge ne devoir faire usage de ce droit que pour combattre nos libertés, que pour attaquer les bases mêmes sur lesquelles repose notre société civile, démocratique et laïque ! (Applaudissements à gauche et au centre. — Réclamations à dr^oite,)
M, Ernest de la Rochette. — îl y a ici deux ministres qui ont été élevés chez les jésuites !
M. LE président. — N'interrompez pas , veuillez écouter M. Paul Bert, comme on a écouté M. Boyer.
M. IIuoN DE Penanster. — On ne l'a pas écouté!
M. le président. — Je vous demande pardon, on l'a écouté comme il méritait de l'être par le talent dont il a fait preuve.
M. Paul Bert. — Et ce n'est pas seulement pour des
raisons de doctrine que le projet enlève à cette catégorie d'hommes le droit d'enseigner que leur laissent actuellement les lois; c'est en outre parce que ces hommes ont la prétention de vivre au sein de notre société à l'état d'association secrète, et sans avoir présenté leurs statuts à l'approbation de l'État. (Très bien ! très bien ! à gauche et au centre.)
M. DE LA Bassetière. — Lcurs statuts sont publics; ils ont été publiés et tout le monde les connaît.
M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur de la Bassetière, vous êtes inscrit, vous aurez la parole à votre tour; en attendant, veuillez ne pas interrompre.
M. PaulBert. — Et parmi ces groupes d'hommes, il en est un ; parmi ces compagnies il en est une, dont le nom est tellement célèbre, dont les agissements sont si connus, qui a tant de fois encouru, dans notre pays et dans beaucoup d'autres les jugements des tribunaux, les proscriptions légitimes des gouvernements, qu'il semble que la loi ne soit dirigée que contre elle; si bien que, dans l'esprit public, dans l'opinion nationale, auprès de nos commettants, la loi qui vous est soumise a pour but d'enlever aux jésuites le droit d'enseigner la jeunesse française, et que voter pour ou contre cette loi équivaudra à voter pour ou contre l'existence et le droit d'enseigner reconnus à la Société de Jésus. [C est cela! Très bien! à gauche.)
M. HuoN DE Penainster. — Gela prouve que vous en avez peur.
M. Paul Bert. — C'est pour cette raison, messieurs, que votre commission, avec une unanimité qu'a seule troublée la voix dissidente de notre honorable collègue, M. Gaslonde, a repoussé les amendements qui lui avaient été soumis avant le dépôt du rapport, et a découragé ceux de ses membres qui avaient quelque in-
tention d'en déposer de nouveaux. C'est pour cette raison que son président a retiré spontanément une proposition de loi qu'il avait antérieurement déposée sur le même sujet, et sur laquelle il ne peut s'empêcher de jeter un coup d'œil de regret paternel. (Soumes à gauche.) C'est pour cette raison que nous avons refusé de savoir si l'on pouvait faire plus, si l'on pouvait faire mieux, que nous n'avons pas voulu amender le projet du gouvernement et que nous vous le présentons, sauf quelques détails sans importance, exactement tel qu'il nous a été soumis.
Nous avons pensé que ce n'était pas au moment où le gouvernement que nous avons mis à notre tête, prenait position, au moment oii le gouvernement que l'Assemblée des 363 avait mis à sa tête marchait à l'ennemi, qu'il était opportun de faire de la coquetterie parlementaire et de nous séparer de lui sur des points de détail.
A droite. — Qui appelez-vous l'ennemi ? Vous n'avez pas le droit de nous traiter d'ennemis ! On ne peut pas traiter ici des Français d'ennemis !
Un membre à gauche. — Ce ne sont pas des Français !
M. Paul Bert. — On vous l'a dit...
M. HuoN DE Penanster. — Il y a longtemps que M. le président nous aurait rappelés à l'ordre, si nous nous étions permis une parole semblable.
M. Paul Bert. — On vous l'a dit à cette tribune, avec une éloquence incomparable, et vous savez que c'est à la suite de cette parole que vous avez été chassés ; de cette enceinte...
j M. HuoN DE Penanster. — Mais nous y sommes tou- ^ jours, dans cette enceinte !
M. Paul Bert. — « ... le cléricalisme, voilà l'en- ' nemi ! »
M. DE Baudrv-d'Asson. — Alors moi, je dis que la majorité républicaine est 4a lèpre dévorante de la société. (Oh! oh! à gauche.)
M. LE pRÉsiDExr. — M. de Baudry-d'Asson, je vous rappelle à l'ordre. [Exclamations à droite,)
M. DE LA Rochefoucauld, dtc de Bisacclv. — Est-ce qu'il est permis de dire que nous sommes des ennemis?
M. LE PRÉSIDENT. — Quaud on parle des jésuites, on ne parle pas des membres de cette Chambre. (ProfesiaticHis à droite.)
M. DE La Basseïière. — Voilà la loi de liberté et d'apaisement!
M. Paul Bert. — C'est pour cette raison, messieurs, que nous nous sommes groupés unanimement et que nous espérons que la Chambre, à une immense majorité, se groupera derrière le gouvernement, au moment où il veut enlever au parti de la contre-révolution la plus récente et on peut dire la plus audacieuse et l'une de ses plus précieuses conquêtes, au moment où il veut enlever à ceux qui se sont faits les adversaires de la société...
M. LE COMTE DE Perrochel. — Il n'y a pas ici de parti qui attaque la société.
M. LE PRÉsiDEiNT. — N'iuterrompez pas ! Vous n'avez pas la parole.
M. DE Baudry-d'Asson. — Rappelez-nous à l'ordre, si vous voulez : qu'est-ce que cela nous fait, après que vous avez dit que, en nous traitant d'ennemis, on ne nous attaque pas !
M. LE PRÉSIDENT. — Nou, on uc VOUS attaquc pas. (Vives réclamations à droite.)
M. DE Baudry-d'Asson. — Nous défendons nos droits de père de famille, et personne ne nous en empêchera.
M. LE PRÉSIDENT. — Vous Hvez le droit de répondre à la tribune, mais vous n'avez pas le droit d'interromnre ; je ne vous le permetterai pas.
Continuez, monsieur Paul Bert.
M. LE COMTE DE Kerjégu. — On n'a pas le droit de nous insulter, monsieur le président.
M. LE président. — Mais encore une fois, on ne vous insulte pas. Je ne puis pas vous laisser dire cela. (Nonrelies interiiptions à droite.)
M. de la Rochefoucauld, duc de Bisacgia. — On nous traite d'ennemis !
M. DE Baudry-d'Asson. — Nous demandons que l'orateur retire l'expression.
M. le président. — Vous n'avez pas la parole.
M. Paul Bert. — Quelle expression ai-je à retirer?
M. DE Baudry-d'Asson. — L'expression « d'ennemis. »
Vous pouvez le refuser, mais nous le demandons formellement.
M. LE président. — Vous n'avez pas le droit de le demander.
M. de Baudry-d'Asson. — Pardon !
M. LE président. — Du tout ! je vous rappelle à l'ordre avec, inscription au procès-verbal. (Très bien! à gauche et au centre. — Exclamations à droite.)
M. DE Baudry-d'Asson. — Oh ! vous pouvez en user! [Bruit.)
M. Paul Bert. — Vos protestations ne m'étonncnt pas. Elles prouvent une chose, c'est qu'il plane sur cette discussion une véritable confusion, c'est qu'il y a là une équivoque qui n'a été dissipée ni en 1850, ni en 1875, et que cette équivoque, il est temps delà dissiper, il est temps de parlera visage découvert. [Ah ! ah! à droite.)
Nous employons les mêmes mots, mais ils n'ont pas le même sens. {Nouvelles interruptions à droite.)
M. DE Baudry-d'Asson. — Vous auriez dû tenir ce langage avant les élections ; si vous l'aviez fait, vous ne seriez pas ici !
M. LE PRÉsroENT. — Je fais appel aux membres qui siègent de ce côté. (M. le président se tourne vers la droite,)
Il n'est pas possible que lorsqu'un orateur du talent et de la compétence de M. Paul Bert, entame un pareil débat, où il est nécessaire plus que jamais de maintenir tout entière la liberté de la tribune, il n'est pas possible qu'on vienne bâcher son discours par des interruptions dont la Chambre peut apprécier la portée. [Applaudissements à gauche.)
M. Paul Bert. — Nous ne parlons pas le même langage, nous, les fils de la Révolution, je l'ai déjà dit, — et ce mot suffit — et, d'autre part, les représentants, les champions et les défenseurs de l'Église catholique, puisqu'elle est seule en cause dans le débat.
M. DE LA Bassetiêre. • — Ah! très bien!
M. Paul Bert. — Non, nous ne parlons pas le même langage.
M. Blachère. — Nous ne parlons que le français.
M. Paul Bert. J'en connais d'autres modèles, monsieur ! (Rires à gauche.)
Nous employons des mots qui sont semblables, mais qui ne signifient pas la même chose ; nous faisons appel à des principes qui ont la même étiquette, mais qui n'ont ni la même origine ni le même but. [Ti^ès bien! très bien ! à gauche.)
Et lorsque nous parlons de liberté, nous ne pouvons ni nous entendre ni nous comprendre; il faut définir. {Ti^ès bien! très bien! à gauche.)
La liberté pour nous... — oh ! je ne ferai pas de métaphysique, je ne veux pas parler d'autre chose que de la liberté d'enseignement, — la liberté d'enseignement pour nous, c'est la mise en jeu d'une liberté personnelle.
M. Charles Floquet. — C'est cela !
M. Paul Bert. — C'est un cas particulier de cette liberté précieuse qu'avait consacrée la première Déclaration des Droits de 1791, de cette liberté, pour tout citoyen, d'exprimer sa pensée par toutes les formes et dans toutes les circonstances possibles, sous la tutelle et la surveillance des lois.
C'est cette liberté qui, pour nous, est la liberté d'enseignement ; pour nous qui croyons au progrès, pour nous qui croyons à la perfectibilité, traduire, enseigner à nos semblables ce que nous avons appris, c'est notre droit, je dirai plus : 'c'est notre devoir.
Et je m'honore d'avoir écrit, il y a déjà lontemps, cette parole : « On parle du droit d'enseigner! c'est le devoir d'enseigner qu'il faut dire; nul ne peut, sans être égoïste, sans être coupable, garder par devers lui une part de la vérité. » {Très bien ! très bien! et bravos à gauche.)
Cette liberté, messieurs, comme toutes les autres, dans sa mise en jeu, dans son exécution ne connaît qu'une limite, — définie encore par la Déclaration des Droits, — la liberté des autres; elle ne s'arrête que là où elle froisse la liberté des autres citoyens.
En est-il de même de la liberté comme l'entend et doit l'entendre l'Église catholique? Cela ne se peut pas. Nous procédons du droit humain ; l'Église catholique procède du droit divin. Elle a reçu son investiture d'en haut; elle a reçu une institution sacrée; elle a reçu l'ordre d'enseigner. Il lui a été dit : Ife et docete.
M. LE COMTE DE Perrochel. — G'cst là de la théologie!
A gaitche. — N'interrompez pas î
M. LE PRÉsiDEiNT. — Vraiment, monsieur de Perrochel, \ous m'ohligerez à vous rappeler à l'ordre, et je le regretterais beaucoup pour vous, car d'habitude vous n'interrompez pas. Je vous demande de vouloir bien avoir la patience d'écouter M. Bert, puisque vous vous êtes proposé de lui répondre.
M. Paul Bert. — On me dit : C'est de la théologie ! Messieurs, est-ce qu'on voudrait me dire par là que ce n'est pas de l'histoire? S'il en est ainsi, j'accepte l'interruption. (Rires à gauche.)
Je disais que l'Eglise catholique déclare qu'elle a la mission, la mission divine, d'enseigner la vérité, qu'il lui a été révélé la vérité tout entière sur les faits terrestres et sur les secrets d'en haut; que nul ne peut la contredire, qu'elle a le signe sacré, que la lumière ne lutte pas et ne daigne pas lutter contre l'obscurité, que l'erreur doit disparaître devant la vérité. Elle possède la vérité absolue, immuable, éternelle, suprême; par conséquent, elle est intolérante, et c'est son droit.
Messieurs, par cela seul qu'elle puise son investiture dans des régions où nous n'avons pas pénétré, par cela seul sa liberté n'est pas seulement, comme la nôtre, le droit de dire le vrai, d'enseigner tout ce qui constitue sa doctrine ; sa liberté se trouve froissée par le fait seul qu'en face d'elle quelqu'un dit et enseigne quelque chose qui contrarie sa doctrine. [Très bien! à gauche.)
Cette liberté ne peut pas supporter la concurrence, elle ne le doit pas, elle s'y refuse.
M. LE COMTE DE Maillé. — La concurreuce ! mais c'est ce qu'elle demande!
M. Paul Bert. — Prenez garde à l'hérésie, si vous demandez cela! (Rires à gauche.) Car il est écrit que nul
lie peut limiter les droits de l'Église catholique, que ri-]glise catholique doit avoir la direction et la surveilhiiice de tous les enseignements: que lorsque les écoles de pestilence — ce sont celles qui ne sont pas exclusivement calholiques — se dressent devant l'Église, c'est un outrage à sa liherté!
Je vois bien que votre silence prouve que vous acceptez cette doctrine. {Dénégations à droite.)
Un membre à (traite. — Pas du tout! L'Église n'a jamais dit cela.
Voix à gauche. — Laissez donc parler!
M. DE Baudry-d'Asson. — Que notre président nous permette de répondre, alors!
M. LE COMTE DE Maillé, s'' adressant à V orateur. — Si c'est là votre théologie, je ne vous en fais pas mon compliment!
M. PaulBert. — Puisque vous n'acceptez pas mon raisonnement, puisque vous pensez que je traduis mal, — et cela ne m'étonne pas, — la pensée de l'Église catholique et ses doctrines, vous voudrez bien me permettre de m'abriter derrière des autorités plus compétentes.
Je disais que l'Église catholique doit avoir non seulement la liberté, mais le monopole; elle le veut, elle l'exige. Je dis qu'elle a raison, car l'intolérance est une des marques de la certitude, et, en matière religieuse, la tolérance est une des formes du scepticisme. Elle l'exige et elle exige aussi que les gouvernements viennent à son aide et la débarrassent de ce qui l'offusque, la froisse et lui fait injure. {Rumeurs à droite.)
Écoulez, puisque vous ne me croyez pas :
« Le devoir de l'État est d'assister l'Église,... dans le
travail de l'éducation et de renseignement publics
Il a parfaitement le droit de susciter et de fonder des écoles publiques, des chaires pour toutes sortes de fa-
cultes et de branches d'enseignement; il peut confier l'enseignement à toutes sortes de personnes, aux laïques, comme aux religieux, comme aux ecclésiastiques; mais toujours à la condition que l'Église, seule dépositaire de la foi et des intérêts du Christ et des âmes, surveille l'enseignement, empêche l'erreur de s'y glisser sous
prétexte de science, ou de littérature, ou d'histoire
[Sourires à gauche), et puisse trouver dans ses maîtres des auxiliaires pour la grande œuvre dont Dieu l'a chargée.
(( Telle est, dans toute son ampleur, la thèse de la liberté d'enseignement et d'éducation.
(( Nous sommes heureux, quand nous jouissons véritablement de cette misérable égalité entre le mensonge et la vérité, entre l'hérésie et la foi, que dans le style moderne on appelle liberté d'enseignement. Pour nous, c'est bien de la liberté, quoique ce ne soit pas la pleine et entière liberté; pour les autres, pour les maîtres rationalistes, protestants, libres penseurs, ce n'est que de la licence. Quand ils demandent la liberté d'enseigner ce qu'ils veulent, ils demandent, non la liberté d'enseignement, mais la licence d'enseignement. Ils réclament et ils obtiennent, non le beau droit d'user, mais la désastreuse faculté d'abuser de l'enseignement.
« Dans notre pauvre France, c'est le cas de l'enseignement universitaire. »
Voilà la doctrine.
A (h'oite. — Quel est l'auteur de ces lignes?
M. Paul Bert. — Je suis tout disposé à vous le dire. L'auteur est un dignitaire ecclésiastique distingué et fort connu, Mgr de Ségur, et le livre que je cite est approuvé par un bref papal. (Rires et applaudissements à gauche.)
M. LE COMTE DE Maillé. — Vous confondcz toujours la question dogmatique avec la question pratique. (Exclamations et nouveaux rires à gauche.)
M. Paul Bert. — L'honorable M. de Maillé a raison, et je le remercie de son interruption, non que je confonde la question théorique avec la question pratique, mais enfin je devais parler de l'une avant l'autre.
Il s'est ouvert à Rome, cette année, des écoles dirigées par des protestants ou même, paraît-il, par des libres penseurs.
Eh bien, il ne s'agit plus ici de Mgr de Ségur, il s'agit du pape lui-même. Il ne s'agit plus ici de théorie; il s'agit d'un fait. Que dit le pape?
« Nous ne pouvons taire qu'avec une impudence étrange on en est venu jusqu'à ouvrir des écoles anticatholiques sous nos propres yeux, aux portes du Vatican....
« .... La situation qui en résulte pour nous est telle que nous sommes contraints de voir l'erreur libre d'élever sa chaire dans notre ville sans qu'on nous laisse user des moyens efficaces pour lui imposer silence. » (Rires à gauche.)
Je pense que voilà la question pratique. Et si vous ne comprenez pas ce texte, eh bien, vous n'avez qu'à vous tourner du côté du moyen âge, et à lire cette phrase à la lueur des bûchers de Vanini et de Giordano Bruno! [Applaudissements prolongés à gauche et au centre. — Rumeurs et interruptions ironiques à droite.)
Telle est la thèse, messieurs! Et s'il y en a un de vous qui proteste et qui rie, je lui dirai:
« Anathème ;
« Anathème à qui dira : Toute la direction des écoles publiques, dans lesquelles la jeunesse d'un État chrétien est élevée, si l'on en excepte, dans une certaine
1(32 DISCOURS PARLEME^^TAIRES.
mesure, les séminaires épiscopaux, peut et doit être remise entre les mains de l'autorité civile; et cela de telle manière qu'on ne reconnaisse à aucune autre autorité le droit de s'immiscer dans la discipline des écoles, dans la direction des études, dans la collation des grades, dans le choix ou l'approbation des maîtres.
« Anatlième à qui dira : Des catholiques peuvent approuver un système d'éducation en dehors de la foi catholique et de l'autorité de l'Église, et qui n'ait pour but, ou du moins pour but principal, que la connaissance des choses purement naturelles et les intérêts de la vie sociale sur cette terre. »
Voilà la vérité, voilà la situation.
Avais-je raison de vous dire que lorsque vous prononcez « liberté », lorsque vous dites « liberté », nous ne pouvons pas nous comprendre? Avais-je raison de dire que lorsque vous dites « liberté », vous entendez et nous comprenons « monopole. » [Très bien! très bien! au centre et à gauche.)
Ah! je sais bien que les temps sont durs et difficiles, qu'on est parfois obligé de composer avec l'esprit du siècle et qu'alors il faut se contenter de demi-libertés.
Oui, M. de Ségur le dit encore :
(( L'Église peut se trouver face à face, soit avec des pouvoirs ennemis, soit avec des pouvoirs indifférents, soit avec des pouvoirs amis.
« Elle dit aux premiers : Pourquoi me frappez-vous? J'ai le droit de vivre, de parler, de remplir ma divine mission qui est toute de bienfaisance; vous avez tort de me faire du mal, de ne pas me laisser libre.
« Elle dit aux seconds : Celui qui n'est pas avec moi est contre moi. Pourquoi demeurez-vous indifférents à la cause de votre Dieu? Pourquoi traitez-vous le mensonge comme la vérité, le mal comme le bien, Satan
comme Jésus-Ciirist? Vous n'avez pas le droit de rester dans celte indifférence.
« Elle dit aux troisièmes : Vous êtes dans le vrai et vous faites la volonté de Dieu; aidez le plus qu'il vous est possible à faire régner Jésus-Christ et, par lui, la vérité, la justice, la paix, le bonheur; aidez-moi à faire disparaître le plus complètement possible tout ce qui est contraire à la très sainte volonté de Dieu et au vrai bonheur des hommes.
« Tel est le langage de l'Eglise au milieu du monde : au fond, elle ne demande qu'une seule et même chose: la liberté du bien, la seule vraie liberté. »
Messieurs, je maintiens que lorsque vous dites « liberté », vous voulez dire « monopole. » Et je dis que lorsque nous faisons une loi de l'ordre de celle qui vous est apportée à celte tribune, vous pouvez peut-être, au nom de la logique de nos principes, tious attaquer, nous dire : Vous êtes en contradiction avec vos principes, vous les violez, vous n'êtes pas logiques et nous allons vous le montrer. C'est votre droit, c'est de la discussion. Mais il y a une chose que vous n'avez pas le droit de faire : c'est de vous indigner, parce que cette indignation se retourne contre vos propres principes. Eh ! messieurs, la preuve de ceci se trouve dans l'histoire de la liberté de l'enseignement en notre pays.
Avant la Révolution, était-il question de la liberté d'enseignement? Il y avait alors une grande université florissante, celle de Paris, un certain nombre d'autres petites universités, la plupart en déchéance, quelquesunes mêmes à peu près fermées. Aucune école ne pouvait, en dehors d'elles, s'ouvrir sans l'assentiment du roi. Et ces universités ne donnaient des grades que par une délégation directe de la puissance séculière; il n'était pas question de la liberté d'enseignement. Çà et
là des congrégations ouvraient quelques collèges ; on leur interdisait sévèrement toute collation de grades, quelquefois même toute préparation aux grades, et elles n'ouvraient leurs établissements qu'après avoir reçu des licences du roi.
C'était le monopole. Et pourquoi l'Eglise le supportait-elle avec tant de patience? C'est parce qu'elle en était maîtresse; c'est parce que ses universités recevaient l'institution canonique, parce que rien n'y pouvait être enseigné, absolument rien, qui sentît l'hérésie. C'est parce que la composition du corps enseignant, la surveillance des évêques et la surveillance du roi lui-même y garantissaient l'orthodoxie des doctrines; c'est parce que les bûchers de la Sorbonne, bien que devenus assez bénins, puisqu'ils ne brûlaient plus, au siècle dernier, que des livres, étaient encore une protection efficace.
Et d'ailleurs le roi, conservateur, protecteur, défenseur, exécuteur des droits de l'Église catholique, — ce sont, je crois, les expressions de Domat, — le roi qui Jurait, à son sacre, d'exterminer les hérétiques, protégeait suffisamment l'enseignement contre toute velléité dangereuse. Et qui donc aurait osé demander alors la liberté de l'enseignement?
Les philosophes en étaient réduits aux presses clandestines ou aux presses de Hollande; et quant aux protestants, encore en 1787, ils en étaient à demander l'état civil pour leurs enfants.
M. DE LA Bassetière. — Louis XVI le leur donna!
M. Paul Bert. — Oui, Louis XVI le leur accorda; mais à la presque unanimité les cahiers du clergé en 1789 protestèrent contre cette mesure. {Applaudissements et rires à gauche et au centre.)
C'est à la Révolution qu'apparaît la thèse et la doc-
trine de la liberté d'enseignement. Elle est implicitement contenue dans la déclaration des droits de 1 791 ; elle est formellement inscrite dans la législation par le décret du 29 frimaire an II, dont l'article l^"" porte : « L'enseignement est libre. »
Mais en même temps des conditions étaient imposées à ceux qui voudraient donner l'enseignement; et c'est là le véritable terrain.
La liberté d'enseignement, de droit naturel, telle que l'entendait la Révolution, telle que nous l'entendons, consiste à exprimer ses pensées librement. Donc toute liberté doit être donnée, toutes facilités doivent être laissées par la loi à celui qui, publiquement, s'adresse à des citoyens semblables à lui, à des esprits faits, mûrs, qui leur expose certaines doctrines, certaines théories, tend à les enrôler dans certains partis scientifiques, historiques, littéraires ou doctrinaux.
Mais lorsqu'il s'agit de s'adresser, non pas à des adultes, mais à des enfants; lorsqu'il s'agit, non plus de parler en public, mais de parler dans une classe, dans une école à huis-clos, lorsqu'il s'agit de tenir de jeunes esprits en chartre privée, de les éloigner de tout contact, d'avoir sur eux une influence unique, souvent même isolée du contrôle de la famille; lorsqu'il s'agit, à cet âge si tendre, sur cette cire malléal)le, d'imprimer une marque qui restera toujours, oh! alors, le législateur intervient. Il intervenait dès frimaire an II, et il imposait certaines conditions de capacité, de dignité, sans lesquelles il n'était pas permis d'ouvrir des écoles ; l'école une fois ouverte, il fallait que certaines précautions fussent prises pour surveiller son fonctionnement.
Le législateur y introduisait des inspecteurs pour savoir si rien dans les doctrines ou dans les actes ne constituait un danger pour la paix et la moralité publi-
ques. Voilà la véritable thèse, telle qu'elle a été proclamée par la Révolution. {Très bien! très bien! à gauche, — Rumeurs à droite.)
On proteste encore contre ce que je dis ; je sais bien qu'aujourd'hui ces protestations n'ont pas une grande énergie ; mais quiconque a suivi les campagnes pour les lois d'enseignement secondaire et primaire qui ont commencé en 1850 pour se terminer en 1 850, sait dans quels termes on s'élevait alors contre cette doctrine. On disait qu'elle portait atteinte au droit des pères de famille, — comme on le dit aujourd'hui, — en les empêchant de choisir les maîtres qu'ils voulaient donner à leurs enfants, en forçant ces enfants et les professeurs désignés par les pères de famille à subir certaines inspections. On disait que l'État se substituant aux pères de famille avait des prétentions dont il était indigne, car il n'avait pas de doctrine et ne pouvait pas avoir d'autorité pour l'enseignement.
Je retrouvais dans le discours de l'Iionorable M. Boyer une trace de cette pensée quand il disait que l'Etat n'a pas de doctrine, que FEtat n'a pas de morale ; et c'est là une chose qui m'étonnait de la part d'un esprit aussi sagace, de la part d'un homme aussi considéré dans la Chambre et dans le pays. Dire que l'État n'a pas de morale! Mais que sont donc nos codes, et qu'est donc l'ensemble de notre législation ? {Vive approbation. )
Et ne pourriez-vous pas, en tète de nos codes, de même qu'en tète d'autres livres où on inscrit ces mots : « Commandements de Dieu et de l'Église », ne pour-' riez-vous pas, en tête de nos codes mettre ceux-ci : t( Commandements de l'État? »
L'État a donc une morale et des doctrines. Ce que vous pouvez dire, ce qu'il aurait fallu dire, au lieu de la célèbre phrase de Royer-Collard sur l'État enseignant,
est que l'État n'a pas de religion ni de métaphysique. ( Non velle approbation . )
On prétendait que les conditions préalables et la surveillance portaient atteinte aux droits des pères de ialoille. Oh! ces droits des pères de famille, nous avons bien le droit de les invoquer, nous; mais nous nous demandons comment on ose les invoquer de l'autre coté. On a exprimé en termes éloquents cette passion rt ces douleurs du père de famille obligé d'envoyer ses enfants dans une école où il leur sera enseigné des doctrines qui offensent sa conscience, qui compromettent, à ses yeux, leur salut éternel et leur moralité terrestre. On a dit tout cela et on a eu raison ; mais ceux qui s'indignaient ainsi, devaient s'estimer heureux de parler au dix-neuvième siècle et d'être catholiques, car s'il leur fût advenu de vivre en 1686, et d'être protestants, ils auraient subi les effets de cet édit de Louis XIV, qui enlevait, dès l'âge de cinq ans, les enfants des protestants pour les envoyer de force dans les écoles catholiques !
M. Bourgeois. — Cela prouve que nous voulons être de notre temps !
M. Paul Bert. — Est-ce que vous voulez pactiser avec le progrès et la civilisation moderne ?
M. Bourgeois, et plusieurs autres membres à droite. — Oui ! Oui I A gauche. — Ah ! ah !
M. Bourgeois. — H y a place pour Dieu et la science, dans le monde !
Un membre à gauche. — Le pape dit : Non! M. Clemenceau, ironiquement. — La science est hérétique !
M. Le comte de Maillé. — La liberté de conscience a été donnée pour la première fois en 1814 par la Charte,
et je défie n'importe qui de dire et de prouver le con- . traire! [Bruits divers,) |
M. Paul Bert. — On nous dit que les choses vont changer, qu'il y a de nouvelles doctrines, qu'on est de son temps, qu'on peut pactiser avec la liberté, avec le progrès, qu'il y a un libéralisme catholique. Je ne veux pas vous renvoyer à V Univers ou à la Civilta cattolica, mais écoutez le dernier anathème du Svllabus de 1864:
« Anathème à qui dira : Le pontife romain peut et doit se réconcilier et se mettre en harmonie avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. » (Vive approbation et applaudissements répétés à gauche et au centre.)
M. Bourgeois, — Il ne faut pas citer cet anathème sans l'expliquer.
M. Paul Bert. — Vous n'avez pas le droit de l'expliquer.
■ M. Bourgeois. — Je l'expliquerai.
M. Paul Bert. — Le Pape, dans un bref de 1869, a déclaré qu'il n'appartenait à personne d'expliquer ou d'interpréter ses paroles, qu'elles devaient être appliquées à la lettre.
Je vous lirai ce bref si vous voulez!
M. DE Soland. — Il a félicité l'évêque d'Orléans qui en a donné un commentaire !
M. Paul Bert. — Lisez jusqu'au bout la lettre de félicitations ; elle est de celles dont on n'a pas lieu d'être très heureux. [Ahl ah! à gauche.)
Le droit de l'État, qu'on a contesté, peut-il être mis en doute? Non. Comme je le disais, l'Etat n'a pas de doctrines scientifiques : il laisse à l'Église le soin d'avoir une astronomie, une géologie, une physique, une histoire à elle... (Sourires à gauche.) Il n'a pas de
doctrines scientifiques : il a des doctrines morales, des doctrines de conservation sociale.
Sur ce terrain, il est souverain maître : sur ce terrain, il doit scrupuleusement examiner si les hommes auxquels il confie ou il laisse confier l'enseignement des jeunes citoyens, sont dignes de cette confiance ; il a le droit d'examiner si leurs doctrines ne sont pas périlloiises pour la paix publique, pour l'ordre social ; il a le droit d'examiner si, en leur remettant ces jeunes hommes, il ne prépare pas la guerre civile dans un délai plus ou moins rapproché. [Très bien! très bien ! à gauche et au centre.)
M. DE LA BiLLAIS et ErNEST DE LA RoCHETTE. C'cst
une insulte! Nous avons été élevés dans ces établissements ! Nous protestons !
M. LE PRÉSIDENT. — Mcssicurs, n'interrompez pas! . M. Paul Bert. — Je ne comprends pas les interruptions!
M. Ernest de la Rochette. — Nous ne pouvons pas nous laisser attaquer!
M. LE président. — L'orateur a le droit de juger et d'examiner les doctrines qui, à diverses époques et sous l'autorité judiciaire et royale dont vous vous réclamiez tout à l'heure, ont été considérées comme capables d'amener les excès que condamne l'orateur. Vous aurez la parole à votre tour, vous referez l'histoire, vous rétablirez vos doctrines, mais en grâce, laissez continuer la discussion. ( Très bien! très bien!)
M. Paul Bert. — Je vous en supplie, messieurs, je n'en suis pas encore là. Quand nous en serons là je comprendrai vos interruptions et vos protestations. Nous sommes ici sur un terrain de doctrine générale, oii s'est placée la royauté, avant que la République l'y suivit, à savoir que l'État, d'une manière absolue,
d'une manière abstraite plutôt, a le droit de se préoccuper des conséquences des doctrines qu'on imprègne dans les jeunes esprits. Ce n'est pas douteux.
Ah ! je comprendrais vos protestations s'il s'agissait d'un monarque ! Je ne sais si vous les feriez alors, mais je les comprendrais. Il s'agirait d'une volonté unique, suprême, de la volonté d'un homme arrivé au trône par le hasard de l'hérédité ou par l'usurpation. (Âpploudissements à gauche et au centre. — Protestations à droite.)
Je suis en pure doctrine, et j'avoue que je ne comprends pas vos protestations ; ceci me fait présager des orages pour le moment où j'arriverai dans la région des faits.
Je dis qu'il pourrait être à craindre que cette puissance de l'État, si elle est remise entre les mains d'un monarque, ait des conséquences funestes, qu'elle dégénère en tyrannie — nous en connaissons des exemples; — mais cette défiance, justifiée par l'autorité d'un seul homme, comment pouvez-vous l'avoir dans une République démocratique? Qui donc ici est le maître sinon la nation? Qui donc édicté des lois, impose ses conditions, sinon l'universalité des citoyens consultée et en quelque sorte condensée dans une ou plusieurs Chambres ? Et qui donc sera souverain dans la nation sinon la nation? Qui donc pourra juger la nation sinon la nation?
Direz-vous que c'est l'Église?
Avouez donc alors que vous rentrez dans votre thèse d'absolutisme, vous serez dans la vérité ; mais ne me parlez pas de liberté d'enseignement !
A la liberté proclamée par la Révolution succède l'Université.
C'est là une conception qui, certes, avait sa grandeur ; .
elle l'a montré, elle le montre encore. Mais cette université portait dans ses flancs un vice : le monopole ! Et le monopole consistait en ce que, au lieu de dire, comme le disait la thèse républicaine : Vous aurez la liberté d'enseigner, sous la condition d'avoir accompli préalablement certaines formalités et montré certains certificats de capacité et de moralité, elle disait : alors même que vous aurez ces certificats de capacité et de moralité, vous n'ouvrirez d'écoles qu'avec mon autorisation.
Voilà le monopole !
Cependant, l'enseignement donné par les écoles de l'Etat était si sage, si modéré, tellement en rapport avec les besoins moraux de la majorité de la nation, que les esprits libéraux ne protestèrent pas. L'Église seule protesta, et avec une ardeur, une intolérance sans pareilles.
Aujourd'hui on a bien adouci la thèse, on en a bien rabattu! On dit volontiers qu'on respecte l'Université; on s'honore d'avoir été son élève, de compter des amis parmi ses maîtres. Tout cela est fort bénin. Mais il n'en était pas ainsi lorsque autrefois on l'attaquait en face.
M. Bourgeois. — Je ne sais pas. Je n'étais pas né!
M. Paul Bert. — En ce temps-là l'Université, c'était l'école de pestilence, c'était — car cette expression a été une sorte de mot d'ordre, — le grand bazard de l'instruction publique. Ecoutez comment on en parlait. C'était « la négation, l'anéantissement de toutes les notions du bien et du mal, de toutes les lois divines et humaines, de toute sanction véritable : le fatalisme, le suicide, les crimes de tout genre, la destruction de toute morale. » (Le Monopole universitaire. Paris, 1845.)
Voilà un extrait entre mille.
Des évêques, par leurs insultes, se faisaient décréter d'abus.
Donc, seule, l'Église protesta contre le monopole universitaire. Et pourquoi donc protesta-t-elle, elle qui acceptait si volontiers le monopole de l'ancien régime? Tout simplement et toujours par la même raison : c'est qu'elle était maîtresse de l'ancien enseignement, et que l'Université, sans l'exclure de la direction, — tant s'en faut, — ne l'avait laissée souveraine absolue ni des programmes, ni de l'enseignement, ni du personnel.
Et cependant, le législateur de 1808 avait écrit en tête de la constitution de l'Université : « L'enseignement sera donné suivant les doctrines de la religion catholique. »
Et cependant, en 1814, l'Église catholique étant devenue Église d'État, ces principes s'imposaient encore davantage.
Mais qu'importe ! Le temps avait passé, la Révolution avait fait son œuvre. L'idée de liberté de conscience était entrée dans les mœurs et, tout en respectant les dogmes généraux de l'Église, on faisait à l'enseignement de la religion une place à part dans l'enseignement universitaire. Il ne dominait pas en souverain. De la cette querelle, de là cette levée de boucliers au nom de la liberté, de là la campagne de 1851, de là la campagne triomphante enfin de 1850.
Si l'Église avait osé, alors, formuler ses réclamations dans les termes que j'indiquais au début de ce discours, nul doute qu'elles n'eussent été repoussées par le bon sens et la sagesse du pays. Mais on s'abritait derrière la liberté du père de famille, derrière cette liberté sacrée dont le moindre froissement porte atteinte à ce qu'il y a de plus intime, de plus vibrant en nous.
LIBERTE DE L'EiNSEIGNEMENT SUPERIEUR. 173
Cette liberté servait de bouclier à ceux qui venaient demander le monopole de l'Eglise, à ceux qui en seraient revenus s'ils eussent été les maîtres, à la déclaration de 1686, c'est-à-dire à la suppression de la liberté du père de famille.
Vous savez par quelle complicité d'illusions généreuses, pour ne pas dire plus, la loi de 1850 fut votée, la loi de 1875 fut votée. Avait-on alors la liberté? Est-ce la liberté d'enseignement qu'on a proclamée en 1875? Il est facile de reconnaître que non, et, cela à un seul caractère.
Je vous ai dit que, pour nous, la liberté d'enseignement procède du droit individuel. Or il est de règle dans la législation française que, lorsque les droits individuels se réunissent, ils ne s'additionnent pas totalement : toujours, par le fait seul qu'ils s'associent, ils perdent quelque cbose de leur plénitude. L'État intervient.
Or, chose étrange, il est arrivé pour cette loi de 1875 un phénomène unique dans notre législation ; le droit individuel est réduit par la loi de 1875 à des conditions véritablement misérables, au point qu'il n'a pas été possible de l'exercer, — à preuve les dénonciations de certains journaux contre les conférences de l'école d'anthropologie! — Eh! bien, ces limites imposées à chaque droit individuel ont disparu quand ces droits individuels se sont réunis; de cette juxtaposition, de cette union de droits incomplets sont nés des droits plus complets, des droits qui vont jusqu'à empiéter sur le domaine même de la puissance publique. (Très bien! très bien! à gauche.)
Je ne crois pas que notre législation fournisse un autre exemple d'une hérésie aussi singulière.
Le projet de loi qui vient en discussion devant vous
rétablit les choses à peu près dans leur état normal ; il rend cette liberté véritable d'enseignement; il rend cette liberté d'enseignement à tous ceux qui font preuve de capacité et de moralité dans des conditions déterminées. 11 ne revient pas au monopole, puisqu'il ne revient pas à l'autorisation préalable ; il laisse subsister ce qui existe actuellement pour la liberté des hommes groupés, associés; mais il rétablit cette liberté sur ses véritables fondements : la liberté individuelle.
Qu'y a-t-il donc de nouveau? Qu'est-ce donc que cet article 7, car il faut bien que nous y arrivions, puisqu'il soulève tant de colères? Il est l'addition aux conditions déjà exigées, d'une condition nouvelle. A gauche et au centre. — C'est cela! c'est cela! M. Paul Bert. — C'est la création, — je n'insiste pas sur le mot, je sais combien il peut paraître blessant, — c'est la création d'un nouvel ordre d'indignité particulière qui pèsera sur une catégorie de citoyens. M. Plicho.x. — Et des plus honnêtes !
M. Paul Bert. — Voilà ce qu'il est, et la question est de savoir si cette indignité est justifiée, si cette incapacité est justifiée, si l'Etat a eu raison de créer cette indignité, cette incapacité. Voilà toute la question. (Marques d'assentiment à gauche et au centre.)
M. LE COMTE DE M AILLÉ. — Cela vaut bien l'anathème dogmatique!
M. LE PRÉSIDENT. — N'intcrrompcz pas !
M. Paul Bert. — Notre honorable collègue, M. de Maillé, fait à notre ministre de l'instruction publique un bien grand honneur : il met l'article 7 de la loi au même niveau que l'encyclique Quanta cura. (Rires à gauche.)
Le principe même de la liberté n'est pas touché, une nouvelle condition d'indignité, — justifiée ou non
justifiée, nous le verrons plus tard, — une condition nouvelle d'indignité est établie.
Est-elle justifiée? C'est là une discussion qui demanderait bien du temps, qui nécessiterait la production à cette tribune de bien des documents, et qui m'arrête, quant à présent, par son importance même ; nous verrons, quand nous en arriverons à la discussion spéciale de l'article, si les congrégations non autorisées méritent réellement de tomber sous le coup de l'indignité dont il est ici question.
C'est tout particulièrement les jésuites que vise l'article 7, puis les congrégations non autorisées.
Et d'abord, cette indignité, est-elle donc si extraordinaire et si nouvelle? Est-elle une invention de notre honorable ministre? Est-ce une nouveauté?
A l'indignation soulevée par cet article se joint la surprise. Je ne sais pas ce que vaut l'indignation, mais la surprise ne doit pas être sérieuse.
Déjà, en 1828, les Ordonnances, que vous connaissez bien, ont décidé que dans certains établissements on ne pourrait pas enseigner à moins de signer la déclaration que l'on n'appartenait à aucune congrégation non autorisée.
M. Blachère. — 11 y avait le monopole à cette époque !
M. Paul Bert. — Je sais bien qu'on dit que ces ordonnances ne signifient rien ; de même que l'on dit que le décret de messidor an XII est une œuvre de colère, on dit que c'est pour payer la rançon de M. deVillèle que Charles X s'est vu arracher le renvoi des jésuites de l'enseignement secondaire.
Ah! messieurs, cela ne semblerait indiquer qu'une chose : c'est que les jésuites devaient être bien détestés par toute la population, pour qu'on ait pu espérer que,
en les sacrifiant, on sauverait le ministère de Villèle, si fortement compromis. Oui, il fallait qu'ils fussent i bien impopulaires, pour qu'un homme qui, certes, l' n'était pas un radical, iM. de Carné, ait proclamé à la Chambre des députés que cette mesure avait été accueillie avec enthousiasme par la France entière! (Rires et applaudissements à gauche. )
En 1844, lorsqu'on discutait la loi de l'enseignement secondaire, un homme qui n'était pas non plus un radical, — je ne veux pas présumer la place qu'il occuperait aujourd'hui dans cette enceinte, ni faire des rapprochement» qui pourraient froisser certaines personnes, — mais enfin un homme qui n'était certes pas un radical, l'honorable duc de Broglie, disait :
« Au diplôme, l'instituteur privé... doit joindre une déclaration écrite qu'il n'appartient à aucune association, à aucune congrégation dont la loi n'autorise pas l'existence. Cette obligation n'a rien de nouveau. »
Est-ce à dire, comme quelques personnes l'ont pensé, que l'article 7 n'est pas nécessaire ? Je ne dis pas justifié, pour ne pas exciter de colères, je dis nécessaire.
Je suis lie ceux qui pensent que les ordonnances de 1828 ayant été rendues sous l'empire du monopole, et la loi de 1850 ayant donné la liberté d'enseigner à tous les citoyens, les membres des associations religieuses actuellement non reconnues ont le droit d'enseigner aux trois degrés. [Très bien! adroite.)
C'est précisément ce (|ui explique pourquoi Thonorable ministre de l'instruction publique vous demande de leur enlever ce droit. [Très bien! à gauche et au centre. — Exclamations et ynres à droite.)
Cela est très simple, et je m'étonne de vos rires.
Est-ce à dire, d'autre part, que cet article 7 soit périlleux, par ce fait qu'il semble abroger la législation
actuelle en matière d'existence des congrégations religieuses non reconnues? En leur enlevant le droit d'enseigner que leur conserve la législation actuelle, disent (juelques personnes, vous reconnaissez par là leur propre existence, et toute la législation antérieure devient caduque.
Je ne crois pas cela. Je suis de ceux qui pensent, — et des juristes plus autorisés qu'un simple licencié en droit viendront à la tribune plaider cette thèse importante, — je suis de ceux qui pensent que la loi de 1 790, que la loi de 1792, que le décret de messidor an XII, sont encore en vigueur. Je suis de ceux qui disent comme M. Thiers en 1845, que si ces lois qui prohibent les congrégations religieuses sont caduques, alors les coni grégations tombent sous l'application de l'article 291 I du code pénal et de la loi de 1854 sur les associations. J'ajoute que si ces dernières lois ne s'appliquent pas aux congrégations, c'est que celles-ci sont régies parles lois antérieures de 1790 et 1792.
M. Bourgeois. — Parlez-nous de M. Thiers en 1850.
M. Paul Bert. — Ainsi, ou bien elles tombent,
comme congrégations, sous le coup de la loi de 1790;
ou bien elles tombent, comme associations, sous le coup
de l'article 291 du code pénal.
Car enfin, vous ne pouvez pas imaginer que ces associations ne soient régies par aucune loi.
Un homme d'une^ grande autorité, M. le chancelier Pasquier, qui, lui non plus, n'était pas un radical, a dit en 1827 : « C'est un principe éternel et indépendant des lois positives, que celui qui ne permet pas qu'une société quelconque se forme dans un État, sans l'approbation des grands pouvoirs de la nation. »
Donc, les congrégations sont en présence et sous l'action, soit de la loi de 1 790, soit de l'article 291 du
code pénal ; ou bien si, par impossible, ni Tune nî l'autre loi ne s'applique, il faudra immédiatement faire une loi sur les congrégations, qui n'auraient, j'en suis sûr, rien à y gagner.
Mais supposez que M. le ministre de l'instruction publique et M. le garde des sceaux, acceptant la thèse qui consiste à dire que l'article 291 du code pénal est applicable aux congrégations religieuses, en poursuivent les membres et les fassent condamner aux peines excessives de cette loi de 1834 dont j'espère bien que nous voterons l'abrogation, alors immédiatement, en vertu de l'article 26 de la loi sur l'enseignement primaire et secondaire, de l'article 8 de la loi sur l'enseignement supérieur, les congrégations seraient frappées d'interdiction, d'incapacité d'enseigner. Je crois, messieurs, qu'il aurait été plus prudent aux congréganistes d'accepter cet état transitoire, tranquille, modéré, proposé par M. le ministre de l'instruction publique et de s'en servir comme d'une sorte de reconnaissance tacite de leur existence même.
M. DE Baudry-d'Asson. — Vous êtes bien bon pour nous !
M. Paul Bert. — Nous nous sommes trouvés, dans la commission, en présence d'un amendement sur lequel, sans doute, il s'élèvera, dans cette Chambre, un débat considérable. On nous disait : Que craignezvous de l'enseignement des congrégations religieuses? Que voulez-vous combattre par l'article 7 du projet de loi? Vous voulez combattre les doctrines qu'elles enseignent, parce que vous les jugez périlleuses. Vous croyez, à tort ou à raison, qu'il existe, au sein de notre société basée sur la souveraineté nationale, des associations qui enseignent le mépris de cette souveraineté nationale. Vous croyez que, dans ce pays, dont la politique s'appuie
sur le suffrage universel et se caractérise par la forme républicaine, il existe des associations qui enseignent le mépris et du suffrage universel et de la forme républicaine. Vous redoutez un danger social qui réside dans des doctrines, les doctrines des jésuites tant de fois proscrites, et qui ont soulevé contre elles la réprobation universe-lle, au moins dans le siècle dernier.
Et vous dites qu'en raison de ces doctrines il faut proscrire l'enseignement des jésuites. Mais prenez garde ! ces doctrines étaient simplement des doctrines jésuitiques au siècle dernier ; elles ne le sont plus aujourd'hui, elles sont devenues les doctrines mêmes de l'Église catholique. Toutes les congrégations, et bien plus, tous les membres du clergé séculier, tous ceux qui reçoivent l'investiture catholique, tous sont obligés, j par devoir de conscience, d'enseigner les doctrines des jésuites. L'Église catholique s'est pour ainsi dire cristallisée autour du jésuitisme. (Très bien! sur plusieurs bancs à gauche.)
Si donc c'est à raison des doctrines que vous voulez interdire aux congrégations non autorisées l'enseignement public et l'enseignement privé, soyez logiques, étendez aux congrégations reconnues, au clergé séculier lui-même, cette interdiction, parce que l'enseignement sera tout aussi dangereux dans leurs mains que dans celles des jésuites.
Voilà, messieurs, la thèse qui a été soutenue, qui sera soutenue sans doute à la tribune par notre éloquent collègue M. Madier de Montjau. La commission i a refusé de le suivre dans cette voie ; elle a refusé Ipour deux raisons. D'abord, nous sommes-nous dit, si le Gouvernement a cru devoir faire une distinction entre ces deux ordres de personnes qui peuvent être assimilées au point de vue des doctrines, c'est qu'il a
sans doute des motifs pour penser que si certains dangers existent d'un côté, ils sont atténués de l'autre ; il a peut-être, par les renseignements dont il dispose à l'intérieur, et surtout en dehors des frontières, des raisons de croire que quelque changement se prépare ; il aperçoit peut-être quelques prodromes des modifications appelées par des esprits sérieux, par bien des catholiques sincères, qui puissent ramener quelque harmonie entre l'Église, d'une part, et d'autre part les progrès, le libéralisme et la civilisation modernes.
D'ailleurs, nous sommes-nous dit encore, la logique n'est pas de ce monde, et, si le Gouvernement nous demande de tracer cette ligne de démarcation entre les congrégations non autorisées et celles qui le sont, c'est qu'il a des raisons pour le faire.
Alors nous nous sommes réfugiés derrière une maxime de saint Augustin. (Rires à gauche.)
Saint Augustin a dit à peu près ceci :
« Dieu, qui est tout-puissant, souffre en ce monde un peu de mal qu'il pourrait empêcher, sans doute, de peur que de plus grands bien ne soient supprimés et de plus grands maux provoqués.
« De même les gouvernements », — c'est encore saint Augustin qui parle, — « sont souvent tenus de tolérer un certain mal, de peur d'empêcher un grand bien ou de laisser se faire un mal plus grand encore. »
Voilà notre première raison : j'ai fait ce que j'ai pu pour la couvrir d'une autorité qui la rende acceptable à tout le monde. {Très bien! et rires à gauche.)
Voici notre deuxième raison : c'est qu'en réalité, il y a loin du clergé séculier aux congrégations religieuses ; il y a loin aussi des congrégations reconnues aux congrégations non reconnues.
M. DE LA Bassetière. — Pas comme doctrine : elles ont prouvé le contraire.
M. Paul Bert. — Sans doute; ai je ne me place plus au point de vue des doctrines.
Je dis qu'il y a loin, — et, vous le savez tous, il est inutile d'insister, — entre les congrégations religieuses et le clergé séculier nommé par les évoques, fonctionnaires de l'État, clergé composé lui-même de fonctionnaires investis par l'État, payés par l'État.
Ce clergé a notre confiance, il doit l'avoir ; nous ne pouvons pas lui interdire l'enseignement dans le domaine privé. Les congrégations, autorisées ou non, se ressemblent par leurs doctrines ; mais pour l'État laïque, il y a loin des associations qui se soumettent aux conditions imposées par ses lois, qui lui apportent leurs statuts, les modifient à sa demande, comme l'ont fait les Frères de Saint-Yon au commencement de ce siècle, qui implorent l'assistance et reconnaissent les droits I de l'État, à ces groupes qui s'associent en dehors des lois, en dehors de l'État, refusent de montrer leurs statuts, refusent de se soumettre à la société civile et de reconnaître ses droits et sa suprématie. (Applau- (lissetnents à gauche et au centre.)
Un membre à droite. — C'est une erreur.
M. Paul Bert. — Pourquoi ne demandent-ils pas la reconnaissance de leurs statuts?
M. Plichon. — Ils connaissent la société civile et toutes ses lois.
M. Blachère. — S'ils violent les lois, poursuivez-les !
M. Paul Bert. — Généralement ceux qui tournent
^ autour des lois sont ceux qui les connaissent le mieux.
^ (T)'ès bien! et rires à yauclie.) Je ne nie pas qu'ils
les connaissent.
Ce qui est certain, c'est qu'ils ne veulent pas venir
se soumettre à l'État, c'est qu'ils ne reconnaissent pas la nation comme souveraine; ce qui est certain, c'est qu'ils violent ce principe, posé par M. le chancelier Pasquier, ce principe éternel et indépendant des lois positives qui ne permet pas qu'une société quelconque se forme dans un État sans l'approbation des grands pouvoirs de la nation.
Je dis que ceux-là se mettent en état de guerre vis-àvis de l'État, font injure à l'État... [Bruit à droite) ; et je dis que l'État a le droit de venir leur dire : Vous n'avez pas voulu me reconnaître, et moi je ne veux pas, à vous qui méprisez mes droits, vous permettre d'enseigner à la jeunesse. [Nouvelles interi^uptions .)
M. Bourgeois. — La preuve !
M. PaulBert. — On me demande des preuves. Quelles preuves? La preuve que ces sociétés ne sont pas reconnues par la loi?
M. Bourgeois. — Qu'elles ne reconnaissent pas la loi.
M. Paul Bert. — Qu'elles ne veulent pas présenter leurs statuts ? Mais c'est le fait lui-même.
M. Bourgeois. — Chassez-les, si elles violent les lois.
M. Paul Bert. — Je dis donc qu'il y a entre ces congrégations non reconnues et les congrégations reconnues l'immense distance qui sépare des gens qui ne se soumettent pas aux lois de l'État, de ceux qui veulent bien les reconnaître. C'est pour cela que nous avons accepté l'article 7 avec la séparation qu'il établit entre les congrégations reconnues et les congrégations non reconnues.
On fait une autre objection de forme. On nous dit : Cet article 7 n'est pas à sa place ; il traite des congrégations religieuses. Ce n'est pas dans une loi d'enseignement qu'il fallait le mettre. On ajoute encore :
l/article vise l'enseignement secondaire et l'enseignement primaire; il est trop général pour être placé dans une loi spéciale à l'enseignement supérieur.
L'honorable ministre de l'instruction publique répondra à cette argumentation, il y répondra triomphalement. Nous, commission, nous n'avons pas voulu, par une espèce de coquetterie parlementaire, par un scrupule de légiste, nous mettre en contradiction avec le Gouvernement au moment où il faisait acte viril, et refuser de voter un article que nous approuvions, sous prétexte que peut-être il n'est pas à sa place. Et pourquoi ne l'avons-nous pas voulu? Parce qu'on n'aurait pas donné à notre décision sa valeur réelle ; c'est le droit des partis politiques. On n'aurait pas dit que nous avious repoussé l'article par formalisme, mais bien j)arce que nous repoussions son principe. Nous n'avons [)as voulu donner cette satisfaction à nos adversaires.
Voilà, messieurs, les raisons qui nous ont déterminés
; à voter l'article 7, la partie la plus importante, la plus considérable, la plus nouvelle de la loi.
A côté se trouve une disposition qui semble aujourd'hui passée au second plan, si bien que les colères qu'elle a excitées ne semblent que l'écho d'anciennes et lointaines colères.
C'est l'article qui rend à l'État le droit de collation des grades.
Lorsque, il y a deux ans, l'honorable M. Waddington a proposé une loi fort analogue, on a suscité un grand mouvement dans le pays, un mouvement de pétitions,
I pétitions qui sont venues ornées de deux ou trois cent mille signatures ; ces signatures sont semblables à la
' plupart de celles qui nous ont été plus récemment présentées, et n'ont été apposées que par un petit nombre de citoyens actifs.
A droite. — Il y en a quinze cent mille !
Un membre à gauche. — Compris les enfants!
M. Paul Bert. — Quinze cent mille, je veux le croire, je n'en sais rien ; on n'a daigné nous en adresser (|u'une assez petite quantité, cent vingt-six mille cent cinquante trois, réservant l'honneur de la grosse masse à la Chambre haute.
Il y aurait certes lieu à en défalquer les signatures de femmes, les signatures d'enfants qui sont, dit-on, en nombre considérable.
M. LE COMTE Louis DE Kerjégu. — Pas tant que cela !
M. Paul Bert. — 11 y aurait lieu à défalquer les signatures toutes écrites de la même main. (Rires à gauche.)
J'en ai vu un certain nombre, jusqu'à huit de suite dans une pétition.
Il faudrait peut-être aussi défalquer les signatures qu'on a recueillies l'autre jour dans une des prisons de Paris. (Rires.)
M. DE la Billvis. — Ah! quant à ceux qui habitent là, ils sont privés de la liberté î
M. Paul Bert. — Mais laissons ces misères. Prenons votre chiffre, acceptons vos 1,500,000 signatures. Je dis que ce n'est pas dans cette enceinte, devant cette Assemblée qu'il faut parler de ces 1,500,000 signatures : nous en représentons bien d'autres. Il y a deux ans, à la suite d'un ordre du jour...
Voix à gauche. — Il n'y en a pas 1,500,000! M. le président. — Nous ne pouvons vérifier le fait en ce moment. Il faut donc, de part et d'autre, se dispenser de pareilles réclamations.
M. Paul Bert. — A la suite d'un ordre du jour qui visait les menées ultramontaines, d'un ordre du jour voté par 565 membres, a commencé une campagne
SOUS laquelle cette Chambre a succombé. La dissolution est intervenue, nous sommes retournés devant les électeurs; nous les avons faits juges entre les actes de ceux qui nous avaient dissous et notre propre conduite; nous leur avons dénoncé les menées cléricales, ou plutôt les menées des jésuites, pour les appeler par leur propre nom. Vous savez ce qu'ils ont répondu; ils nous ont renvoyés ici, non pas 303, mais 385. Nous ne rcpiésentons pas 1,500,000 signatures, en y comprenant celles de femmes, d'enfants et de prisonniers, nous représentons ici 6 millions d'électeurs ! (Bravos et applaudissements au centre et à gauche.)
M. Anisson-Dupeuron. — Et nous 5 millions.
M. Ernest de la Rochette. — C'est l'art de grouper les chiffres !
M. de Maillé. — Les loges maçonniques, voilà ce que vous représentez ! (Bî^uit.)
M. de Baudry-d'Asson. — Vous représentez la République mourante, la République à l'agonie! {Exclamations à gauche. — Rires sur plusieurs bancs à droite.)
M. le PRÉSIDENT. — M. de Baudry-d'Asson, c'est là un système d'interruption intolérable ! (Rumeurs adroite.)
Messieurs, je comprends très bien certaines interruptions, et vous voyez que je ne les réprime pas; mais il n'est pas possible, même quand on les fait au hasard... (Rires à gauche) et sans autorité, de laisser dire que nous représentons la République mourante. Trop de gens savent ici qu'elle vit et qu'elle vivra! (Applaudissements à gauche et au centre.)
M. DE Baudry-d'Asson. — W faudrait aller à votre école, M. le président, pour apprendre à interrompre comme vous le faisiez quand vous étiez sur ces bancs! [Rumeurs.)
M. LE PRÉSIDENT. — MonsieuF de Baudry-d'Asson, si c'est de votre part un parti pris d'interrompre, je consulterai la Chambre et je la prierai de mettre un terme à ce système. (Approbation à gaucJie et au centre.)
Que cet avertissement vous suffise.
Continuez, M. Paul Bert, et ne vous laissez pas détourner de votre discussion.
M. Paul Bert. — L'honorable M. de Baudry-d'Asson disait que nous représentions ici la Bépublique mourante.
M. DE Baudry-d'Asson. — Parfaitement!
M. Paul Bert. — Les convenances m'interdisent de dire quel est le parti qui meurt aujourd'hui*. {Très Inen! très bie)i! à gauche et au centre.)
M. Bourgeois. — Ce n'est pas à nous que vous vous adressez!
M. Paul Bert. — Messieurs, cette restitution à l'État d'une prérogative qui ne peut être discutée' par personne, a été l'objet de récriminations très pressantes en 1876, récriminations qui se sont quelque peu atténuées, car il fallait bien que celles qui visent l'article 7 vinssent avant et fussent plus bruyantes qu'elles. Ces récriminations ont porté plus particulièrement et porteront encore, à coup sûr, dans les discours des orateurs qui se succéderont à cette tribune, sur les droits acquis et sur le grand principe de la stabilité des lois.
On vous dira : Vous portez atteinte à des droits acquis; on vous dira : Sur la foi de la loi de 1875 des capitaux se sont réunis, des établissements ont été créés, des engagements réciproques ont été pris entre des professeurs et ces établissements, de grandes
* On venait d'apprendre la mort du fils de Napoléon III.
dépenses ont été faites. Vous n'avez pas le droit, d'un trait de plume, de supprimer ces engagements, de rendre ces dépenses stériles.
On vous dira encore : Que devient le principe de la stabilité des lois, si une loi votée en 1875 est abrogée en 1879, si tout est ainsi sans cesse remis en question ; In République sera-t-elle donc le gouvernement de l'instabilité perpétuelle?
Messieurs, lorsqu'on veut tenir un pareil langage sur la stabilité des lois, lorsqu'on veut qu'une loi reçoive une exécution longtemps prolongée, il faut faire en sorte que cette loi soit votée à un moment où l'Assemblée ait encore sa pleine puissance d'action et représente réellement l'opinion nationale. 11 ne faut pas attendre, comme on l'a fait en 1875, qu'une Cbambre qui avait prolongé son mandat au delà de toute mesure et de toute prévision, et même, selon près de la moitié de ses membres, au delà de son droit, soit arrivée, mourante et presqu'à son dernier jour, pour voter une loi à 50 voix de majorité.
M. DE LA Bassetière. — C'cst ccttc Asseuiblée qui a fait la République !
M. Paul Bert. — Pendant la discussion même de la loi, les avertissements n'ont pas manqué; plusieurs orateurs ont déclaré que cette loi ne survivrait guère à l'Assemblée nationale.
Pendant les vacances parlementaires qui suivirent le vote du 12 juillet 1875, des voix autorisées, des voix dont l'autorité et la puissance allaient grandir encore, ont déclaré que cette loi serait bientôt abrogée.
La plupart d'entre nous ont pris de semblables engagements au cours de la période électorale, si bien qu'au début même de son arrivée aux affaires, le Gouvernement, dans son manifeste, et peu après, dans un
projet de loi, nous demandait de revenir sur ce qu'il y avait d'excessif dans la loi sur la liberté de l'enseionement supérieur, sur la collation des grades et le jury mixte.
Ce projet, voté par nous, fut repoussé par le Sénat à deux voix de majorité. Vous le savez.
Je vous demande de bonne foi s'il était possible de penser que la loi dût encore avoir longue dun'e ; je vous demande si ces capitalistes qui se sont réunis à 1;; voix des évèques de France, — assemblés en violation du Concordat, mais n'insistons pas là-dessus, — qui se sont réunis h la voix des évèques pour fonder ces universités de Lille, de Lyon, etc., pourraient de bonne foi dire qu'ils seront surpris le jour où cet excès de puissance leur sera enlevé? Ob! s'il s'agissait de détruire des établissements, de les fermer, d'en chasser tout un personnel enseignant, tout un personnel d'élèves, je le reconnais, malgré tous ces avertissements, vous pourriez avoir des raisons à donner, des motifs de crier à la persécution.
A gauche. — Des raisons apparentes !
M. Paul Bert. — De ces raisons, la Chambre serait juge; mais dans la situation actuelle, je maintiens que vous n'avez aucune apparence déraison à donner; je maintiens qu'il n'a été possible à aucun fondateur d'université, à aucun professeur engagé, de penser que le jury mixte continuerait à exercer au delà de quelques mois après la réunion de la Chambre qui allait être nommée en 1876.
M. DE LA Bassetière. — Et pourquoi?
M. Paul Bert. — On <lit encore que la collation des grades ne touche pas à des questions de principe ; qu'il n'y a là rien de fondamental, de vital; que le Gou\ernement cherche seulement une mesure vexatoire et
ruineuse, afin d'inquiéter et d'empêcher de \ivre les universités catholiques.
Je crois, au contraire, et la Chambre a pensé, en 1879, à une immense majorité, qu'il s'agit ici d'un droit dont il est impossible de dépouiller l'Etat, et la raison en est bien simple. Dans tous les pays du monde, dans tous les temps, l'Etat a exigé de ses fonctionnaires certaines garanties de capacité, et ces garanties ne pouvaient être données que par des délégués de l'État.
M. DE LA Bassetiêre. — Aycz le jury spécial, nous ne dirons rien.
M. Paul Bert. — De même, lorsqu'il s'agit d'embrasser certaines professions que l'État, à tort ou à raison, a considérées comme pouvant devenir dangereuses pour la santé ou pour la sécurité publiques, si on les laisse absolument libres, de même l'État a exigé que certaines preuves de capacité fussent faites. Il était bien évident alors que ces preuves de capacité ne pouvaient être faites que devant des délégués de l'État.
De ceci résulte, de la manière la plus nette, que l'État doit être absolument libre dans le choix de ses délégués. Or, que fait la loi de 1875? Elle lui enlève cette liberté. Elle le force à prendre dans certains corps constitués à côté de lui, sur le recrutement desquels il n'a aucune espèce d'action, sur lesquels il n'a qu'un droit d'inspection extrêmement vagues, dans certains corps que réellement il ne connaît pas; elle le force à prendre dans le sein de ces corps une partie des membres de son jury d'examen, alors qu'il devrait être absolument et souverainement libre dans ses choix.
Il peut y avoir quelque chose de séduisant dans la thèse du jury spécial d'État, qui sera certainement poi tée à celte tribune. La commission n'a pas manqué
190 DISCOURS PARLEMEJiTAIRES.
de s'en occuper. Elle n'a pas manqué non plus de* s'occuper de la solution qui vient d'être acceptée en" Belgique, qui consiste à donner, par une délégation directe et spéciale de l'État, à des universités libres, le droit de conférer leurs propres grades. Du reste, un de nos honorables collègues, M. le duc de Feltre, l'en avait saisie par son projet.
Mais si, à la rigueur, on peut concevoir une violation des principes que je viens d'indiquer tout à l'heure, alors qu'il s'agit comme en Belgique d'universités qui avaient déjà une longue durée d'existence, qui avaient donné de certaines garanties, s'étaient fait apprécier du public, apprécier de l'État pendant vingt ou trente années, il est impossible de discuter la question de savoir si l'État va se désarmer et livrer la collation des grades par la seule raison qu'une faculté serait installée avec 4 ou 5 professeurs. Aussi avons-nous repoussé la proposition de M. le duc de Feltre comme insuffisante, dangereuse et prématurée. (Très bien! très bien! à gauche et au centre.)
Il reste la thèse du jury d'État ; ce jury, où le trouver ?
Il n'est venu à la pensée de personne de dépouiller les professeurs de l'État du droit de donner leurs grades à leurs propres élèves...
M. DE LA Bassetière. — D'étrc juges et partie !
M. Paul Bert. — Il aurait fallu, par conséquent, créer un jury pour les universités libres. Ce serait donner à un même grade deux origines, la chose la plus fâcheuse et la plus inconséquente qui se puisse imaginer. Nous avons repoussé ce système.
Le véritable jury d'État, nous l'avons trouvé tout fait, c est le corps enseignant et actuellement examinant des facultés de l'État. Voilà les raisons pour lesquelles
nous avons voté l'article qui rend à l'Etat la collation des grades.
Mais, nous dit-on, cet article est destructeur et ruineux ; il va faire fermer les universités. Et à cette ruine, se joint le déshonneur. Car voici que vous leur enlevez les titres qu'elles portaient depuis le treizième siècle. Un dit bien depuis le treizième siècle ; car, par un miracle de généalogie tout particulier, des universités qui sont fondées depuis trois ans invoquent le souvenir des antiques facultés et se considèrent comme leurs héritières. {Ri7'es à gauche.)
M. DE LA Bassetiêre. — G'cst vrai ! Ce sont leurs filles légitimes !
M. Paul Bert. — On nous dit : Vous les dépouillez d'un titre qu'elles possèdent depuis le treizième siècle, — avec un certain interrègne. (Nouveaux mes à gauche.)
C'est une injure que nous faisons à ces universités, ajoute-t-on.
En vérité j'ai été très étonné de trouver cette thèse développée dans une de nos plus importantes revues, sous la plume d'un écrivain qui porte un nom respecté dans l'université. Cet écrivain proteste et s'écrie : que les choses ne s'étaient pas passées de la même façon en 1850, qu'on n'avait pas alors fait la même injure aux établissements d'enseignement secondaire, qu'on ne leur avait pas refusé le droit de porter le titre de lycées, de collèges.
Je ne sais pas si l'on a eu cette pensée en 1850 ; on n'a pas édicté cette interdiction, cela est certain. Mais ce qui certain aussi, c'est que sous l'empire, un décret de 1860 a restreint aux établissements de l'État le droit exclusif de porter le titre de collèges ou de lycées, et il le leur a interdit par cette raison que ces titres sont des
titres d'Etat, qu'il y a là possession d'État, que cette usurpation constituait une véritable violation de propriété, et qu'en même temps il y a là une question de loyauté.
Et, pour le dire en passant, je recommande l'application trop négligée de ce décret à la sollicitude de M. le ministre de l'instruction publique, qui pourra avoir plus d'une occasion de la remettre en vigueur.
Messieurs, je ne pense pas que ce fait d'enlever aux établissements d'enseignement supérieur leurs titres de facultés, d'universités, et que cet autre fait de leur enlever la collation des grades, pour la restituer au jury d'Etat, puissent être de nature à porter atteinte à l'existence de ces établissements. J'ose croire que ceux-là mêmes qui protestent avec tant d'àpreté n'ont, en aucune façon, l'intention de fermer leurs établissements, ni la crainte que ces établissements chôment.
Nous avons, dans ce sens, des exemples à citer.
Une école qui prend de l'autorité, qui devient célèbre, même à l'étranger, l'Ecole des sciences politiques, instituée à Paris depuis un certain nombre d'années, prospère, a des élèves nombreux. Elle ne s'appelle pas « faculté », elle ne décerne aucun grade, ou du moins les certificats de capacité qu'elle donne n'ont aucune valeur officielle.
Il en va de même pour une école plus récente mais qui n'en arrivera pas moins à la célébrité : l'Ecole d'anthropologie.
Et je ne puis m'empêcher de songer que c'est aujourd'hui même que se célèbre la cinquantaine de la fondation de cette illustre Ecole centrale, qui ne portait pas le titre de faculté, et dont les brevets si recherchés n'avaient aucune autorité d'Étal. (Très bien ! très bien ! à gauche.)
Non, VOUS n'avez rien à craindre ; si vous faites ce ([Lie vous avez annoncé devoir faire, si vous voulez combler certaines lacunes, donner certains enseignements négligés par l'Etat, ou seulement faire mieux que l'enseignement dans les écoles de l'Etat, si vous voulez travailler réellement aux progrès des sciences, à l'amélioration de l'enseignement supérieur, vos établissements prospéreront.
Mais, si ce n'est pas là ce que vous avez voulu; si vous vous êtes désintéressés des véritables progrès de la science, si vous n'avez fait appel aux catholiques, inquiété el passionné les consciences, que pour augmenter l'actif de la caisse des établissements libres... (Rires à gauche et au centre)^ si, comme le disent certains calomniateurs, vous avez voulu seulement — et ce (( vous » ne s'applique à personne dans cette enceinte, — si vous avez voulu seulement avoir, au meilleur compte possible et en plus grand nombre possible, dans les facultés de médecine des médecins qui disposent le malade ou le préparent... (Nouveaux rires à gauche et au centre) ; si vous avez voulu avoir dans toutes les facultés de droit des noi aires qui donnent des conseils sur les testaments... (Applaudissements sur les mêmes bancs. — Protestations à droite.)
M. DE LA ROCHEFOUCAULT, DUC DE BiSSACCIA. Cc SOnt
des insinuations odieuses !
M. DE LA Bassetière. — Mousicur le président, voilà des insinuations qu'il n'est pas possible d'admettre et que je défère à votre haute justice.
Il n'est pas permis de venir à une tribune française apporter de pareilles allégations sans preuves à l'appui.
M. Paul Bert. — J'ai dit, messieurs, que ce « vous » ne s'appliquait à personne dans cette enceinte. {Exclamations à droite.) Voulez-vous que je dise qu'il ne s'ap-
pli(jue à personne dans les universités existantes, et que je fais une hypothèse par impossible?
M. DE LA Bassetière. — Pourquoi en parlez-vous?
M. Paul Bert. — Eh bien, je vous demande, messieurs, si, par impossible, il y avait de ces universités qui n'aient d'autre but que de préparer dansées conditions et pour ces fins, notaires, avocats...
M. LE C031TE DE Maillé. — Puisquc VOUS étcs un homme de talent, discutez en homme de talent!
M. DE Kerjégu. — Pourquoi discuter sur des hypothèses par impossible?
M. Paul Bert. — Messieurs, il est presque aussi difficile de parler ici d'hypothèses que de réalités. {Applaudissements et rires à gauche et au centre.)
Enfin, SI les universités dites libres n'accomplissent pas la mission pour laquelle elles ont été fondées.
Un membre à droite. — Laissez-les vivre; vous
verrez
M. Paul Bert... — Il est parfaitement possible que la loi actuelle leur porte une atteinte mortelle ; mais alors de quoi se plaindraient-elles?
Je n'ai pas vu d'un bon œil la création de cette liberté de l'enseignement supérieur. Non pas que je sois hostile à son principe...
M. DE LA Bochette, ironiquement. — Au contraire!
M. Paul Bert — mais j'en redoutais, je l'avoue,
les conséquences.
Je me suis expliqué sur ce point à la tribune de l'Assemblée nationale, et je vous demande la permission de rappeler l'hypothèse que j'indiquais alors.
Je disais, parlant d'abord du régime du monopole : Voici deux enfants qui naissent dans le même village, fils de deux amis ; ils iront ensemble à l'école du village, de là au collège royal, de là à la faculté d'État. Us
se retrouveront sur les mêmes bancs, suivront le même ( nseignement ; ils ne seront pas coulés clans le même moule, comme on l'a dit, ils ne seront pas les effigies (j'une même empreinte, — et nos dissensions à nous qui avons été élevés dans ces conditions en sont la preuve suffisante, — mais du moins ils auront appris à se connaître, à s'aimer.
Parmi leurs professeurs, parmi leurs condisciples plus avancés en âge, ils auront rencontré l'expression de sentiments, d'opinions, de doctrines différentes ; ils les auront comparées avec celles qui leur étaient directement enseignées dans le sein de la famille ; et alors ils se seront fait une doctrine à eux, une conviction à eux, qui pourra être une erreur, mais qui au moins sera imprégnée de cet esprit de tolérance qui est le fruit de la contradiction sincère. (Exclamations à droite.)
Voilà la conséquence du monopole. II avait des inconvénients, je l'ai dit, mais vous voyez qu'il avait aussi son utilité et sa grandeur.
Et maintenant, dans l'état actuel des choses, que vat-il, ou que peut-il arriver ? L'un de ces enfants suit cette évolution dont je viens de parler ; il va à l'école laïque, au lycée d'État, à la faculté d'État ; et sur son chemin il reçoit cette instruction à laquelle je faisais allusion, cette éducation toute imprégnée de tolérance [Rires à droite.)
Oui, messieurs, c'est précisément parce qu'elle est toute imprégnée de tolérance, parce qu'elle est ennemie de tous les fanatismes, que les fanatiques ont prétendu qu'elle amène l'affaissement des caractères.
L'autre enfant ira à l'école congréganiste, au collège des jésuites, enfin, à la faculté catholique, sans plus revoir son camarade avant de longues années. Et quelle espèce d'enseignement aura-t-il reçu ? Je ne parle pas
de l'enseignement scientifique ; cela intéresse peu la Chambre, bien que je ne puisse m'empêcherde me rappeler cette maxime dont l'esprit aura dominé toute son éducation, cette maxime d'un célèbre et éloquent docteur qui, s'il vivait aujourd'hui, défendrait les universités catholiques, Joseph cleMaistre : « L'ignorance vaut mieux que la science, car la science vient des hommes et l'ignorance vient de Dieu. » {Rwes et applaudissements à gauche et au centre.)
M. DE LA BiLiAis. — Il ne mettait pas cette maxime en pratique! [Exclamations à gauche.)
M. Paul Bert. — Oh ! monsieur, ce sont des maximes qu'on met en pratique sur les autres, sur ceux qu'on veut dominer et dont on veut faire des instruments de pouvoir. (Nouveaux applaudissements à gauche et nu centre.)
M. DE LA Bassetière. — Citcz-nous les paroles de Voltaire qui ne voulait uour le peuple que l'aiguillon, un joug et du foin !
M. LE PRÉSIDENT. — N'intcrrompcz pas !
M. Paul Bert. — Messieurs, si vous ne voulez pas que je vous cite de Maistre, je vous raconterai des faits dont j'ai été témoin, et je vous parlerai de ces élèves se présentant au baccalauréat et mettant dans leur encrier quelques gouttes d'eau de Lourdes afin d'être reçus. (Double salve d'applaudissements à gauche. — Protestations à droite.)
M. Bourgeois. — Et le professeur ne sera peut-être pas assez savant pour en faire l'analyse chimique !
M. Paul Bert. —L'enseignement moral, nous en parlerons à l'article 7, quand nous le discuterons spécialement, et nous verrons si la casuistique moderne a suffisamment repoussé les répugnantes maximes de Sanchez et de Liguori..,. (Vives réclamations à droite.)
Vous verrez si le mot est excessif; comme je n'en donne pas la preuve aujourd'hui, je le retirerai, si vous voulez; mais quand j'en viendrai à l'expliquer, vous me demanderez vous-mêmes de le rétablir. (Très bien! à gauche.)
Voilà pour la science, voilà pour la morale ; mais nous sommes une assemblée politique ; voyons ce que l'enfant aura appris au point de vue politique.
Il aura appris que l'Église doit être maîtresse souveraine et dominer de haut les gouvernements laïques, qui n'ont que des devoirs envers elle, alors qu'elle a tous les droits, car elle est reine ou elle n'est rien, comme disait M. de Montalembert.
Et pour peu qu'il ait été à l'école de droit de Lyon, il aura appris que, « même dans les questions de simple utilité sociale, le Gouvernement ne peut rien taire s'il n'a pas l'assentiment de l'Église. »
Il aura appris que « la loi, telle que la Révolution nous la fait pratiquer, est une séduction satanique plus dangereuse que toutes les violences. »
Il aura appris — ce sont des paroles sacrées — qu'il y a « anathème contre quiconque prétend qu'il appartient au pouvoir civil de déterminer quels sont les droits de l'Église et dans quelles limites elle peut les exercer. »
Il aura appris de la bouche de Grégoire XVI que la liberté de conscience est un délire : deliramentum.
Il aura appris de la bouche du dernier pape, que le suffrage universel est un mensonge universel ; que c'est un délire de prétendre que les citoyens ont droit à la liberté de manifester leur opinion ; il aura appris, en un mot, à mépriser — et de là, à les haïr, il n'y a qu'un pas — tous les principes sur lesquels repose notre état social, notre état politique. Et bien heureux, s'il n'a pas été élevé, par exemple, dans le diocèse de
Toulouse, et si l'on ne l'a pas enrégimenté dans la milice sacrée, dans la milice papale, si on ne lui a pas dit, dans des ordres du jour enflammés, que l'heure est venue, que la trompette a sonné, que le drapeau est déployé, et qu'il est temps pour les nouveaux Macchabées de tirer l'épée et de marcher au triomphe ou au martyre.
Et bien, je vous le demande, lorsque celui qui aura subi cet enseignement retrouvera son camarade, de quel œil le regardera-t-il ? Quelle préparation aurez-vous faite pour la paix publique ? Je vous le disais, et je vous le répète, vous aurez préparé la guerre civile dans les esprits ! (Vifs applaudissements à gauche et au centre.) Oui, vous aurez préparé la guerre civile dans les esprits ! Fasse Dieu que le sentiment national et le bon sens public l'empêchent d'aller plus loin î (Très bien! très bien ! à gauche. )
Mais on nous dit : c'est la conséquence de la liberté!...
M. DE Baudry-d'Asson. — Mais il y a ici deux ministres qui ont été élevés chez les jésuites !
M. Bourgeois. — Ceux qui viennent de vous applaudir mettent leurs fils chez les jésuites ! Ils sont bien inconséquents !
M. LE PRÉsiDErsT. — Vcuillez ne pas interrompre !
M. Paul Bert. — Je vous demande, messieurs, si les citations que je vous ai faites tout à l'heure, émanant de bouches autorisées et parfois de bouches sacrées, n'ont plus cours dans l'enseignement des congrégations? Je vous demande s'il n'est pas vrai, le mot d'un homme que je regrette de ne plus voir ici, car il n'était pas de ceux qui dissimulent leur pensée, l'honorable comte Albert de Mun...
A droite. — Vous n'en avez pas voulu ! — Vous l'avez invalidé î
M. Paul Beiit. — Je l'ai invalidé, oui, par les nécesvsiiés de la justice, mais avec un profond regret, car son caractère et son talent honoraient cette Chambre. (Très bien ! très bien ! sur plusieurs bancs à gauche.)
Eh bien, vous savez ce qu'il disait à cette tribune; vous vous rappelez cette parole qui a été recueillie, publiée dans les enseignements donnés dans les facultés catholiques, notamment à la faculté de Lyon : « Il ne vous est pas possible à vous, Gouvernement, de dire où commence et où finit l'Eglise catholique. Son autorité s'étend sur tout. »
Mais on nous dit : Ce sont là les conséquences de la liberté. Je ne le crois pas ; je crois qu'on pouvait faire la liberté dans d'autres conditions ; je crois qu'on pouvait organiser la liberté même dans les établissements de l'État.
Je l'avais rêvée toute autre. J'avais rêvé la liberté en plein soleil, en pleine lumière, en plenie contradiction ; j'avais pensé que nous pourrions rouvrir les grandes universités dans lesquelles toutes les doctrines auraient été enseignées, toutes les théoiies, toutes les opinions se seraient fait jour. Je n'avais pas peur de la contradiction. Un de mes honorables collègues me le disait hier encore : Vous ne seriez pas digne du nom d'homme de science, si vous craigniez la contradiction. Je n'en ai pas peur, mais à une condition, je le répète, c'est que la contradiction se fasse à armes égales, en pleine lumière, en plein soleil. {Applaudissements à gauche.)
M. Anisson-Duperron. — Il ne fallait pas exclure vos adversaires !
M. Paul Bert. — Ce n'est pas là ce qu'on a voulu ; on a voulu tenir les esprits en chartre privée; on a monté la garde autour d'eux ; on n'a voulu qu'aucune contradiction ne parvint jusqu'à eux, parce que c'était le
meilleur moyen d'être sûr de se préparer des hommes pour les éventualités de l'avenir. (Très bien! à gauche.)
On ne s'en est pas extrêmement caché, je ne dis pas dans les assemblées politiques où l'on est plus prudent, mais dans certains livres où l'on dit : « Notre devoir à tous est de profiter des pauvres libertés étranglées que nous avons encore pour préparer un noyau de générations chrétiennes fortement trempées dans la toi, ardentes pour la cause de l'Église, intelligentes de la vraie Hberté, afin que l'avenir, du moins, soit meilleur que le présent et qu'un beau printemps succède à notre interminable hiver! » (Très bien! à droite.) « Hélas ! pauvres enfants! pauvre jeunesse ! que d'àmes perdues par la fausse liberté d'enseignement ! » (Très bien ! à droite.)
M. DE LA BiLiAis. — Nous avous besoin de songer à l'avenir pour nous consoler du présent.
M. Paul Bert. — Voilà ce qu'on a voulu et ce qui peut se résumer en un mot : On s'est mis à Tabri derrière la liberté afin de préparer la servitude. (Ti^'ès bien! très bien! à gauche et au centre.)
Je vous demande à vous, assemblée politique, si, lorsque de pareilles doctrines sont enseignées à huis clos, vous pouvez vous désintéresser à ce point de désarmer l'État de ce pauvre et insuffisant droit qu'il aura de s'enquérir en interrogeant les élèves, si ces doctrines ne les ont pas empêchés d'acquérir au moins des connaissances positives.
Je demande si, lorsque certains hommes ont refusé de se soumettre aux lois de l'État, de lui apporter leurs statuts pour obtenir son autorisation...
Voix à droite. — On ne les leur a pas demandés!
M. Paul Bert. — Vous vous figurez donc que c'est au
Gouvernement à demander les statuts d'une société secrète? Mais voilà une étrange doctrine !
Est-ce que vous pouvez contester au Gouvernement le droit de refuser à ceux qui veulent enseigner la jeunesse la possibilité de faire ce que j'ai indiqué tout à l'heure? [Murmures à droite.)
Ce que vous voulez, c'est un Gouvernement sourd, un gouvernement impuissant, un gouvernement incapable, c'est le nihilisme gouvernemental, c'est l'abdication gouYernemenidile. (Exclamations à droite.)
Eh bien, nous ne souscrirons pas à cette abdication, et tant qu'il nous restera un souffle, nous combattrons pour que la nation soit souveraine chez elle et ne reçoive d'ordres de personnes. (Interruptions à droite.)
M. DE Baudry-d'Asson. — Vous ne serez pas seul à combattre, M. Paul Bert, je vous en réponds : il y a une France catholique derrière vous, ne l'oubliez pas !
M. Paul Bert. — Ces messieurs réclament, je crois, un hommage que je suis tout disposé à leur rendre. Je sais bien que lorsque le tocsin a sonné aux frontières, lorsque le pied de l'ennemi a foulé le sol de la patrie, vous vous êtes trouvés là...
A droite. — Oui ! oui !
M. Paul Bert. — .... et si je l'avais oublié, vous l'avez assez souvent répété pour qu'on se le rappelle. (Très bien ! très bien! à gauche.)
M. YiETTE. — Il n'y a pas qu'eux qui ont défendu la patrie! Tout le monde a pris part à cette défense.
M. Paul Bert. — Mais il n'y a pas que vous qui l'ayez fait, et cela ne signifie rien pour le passé, sinon peut-être que votre liberté d'enseio^nement n'avait pas encore porté tous ses fruits. (Très bien! à gauche.)
Je crois avoir démontré que vous devez restituer à l'État une prérogative qui lui appartient, et dont le
202 DISCOURS PARLEMEiNTAIHES.
retour n'excitera pas même une surprise légitime ; je crois avoir démontré qu'il y a des doctrines dangereuses, que vous avez le droit d'erapéchi^r ceux qui les prêchent et qui ne se sont pas mis en règle avec l'État, de les inculquer à la jeunesse nationale. C'est là toute la thèse de la loi.
Maintenant, avant de descendre de cette tribune, voulez-vous me permettre, je ne dis pas un conseil, vous ne le supporteriez pas, mais une sorte d'avertissement. Cet avertissement, je me suis permis de le donner lors de la discussion de la loi présentée par l'honorable M. Waddington ; il n'a pas été écouté. J'ai dit alors à beaucoup d'entre ses adversaires qu ils feraient sagement d'accepter cette loi.
Si elle est acceptée, leur disais-je, on pourra la considérer comme une transaction.
M. DE Bauduv d'Asso^. — Nous ne voulons pas de transaction! (Exclamations à gauche et au centre.)
M. Paul Bert. — Ce n'est pas à vous que je veux donner des conseils, monsieur de Baudry-d'Asson.
M. DE Baudry-d'Asson. — Vous ferez bien, parce que je ne les accepterais pas.
M. LE PRÉSIDENT. — Alors n'iutcrrompcz pas ! {Très bien ! à gauche.)
M. Paul Bert. — Si elle est votée, disais-je alors, cette loi constituera une sorte de terrain transactionnel duquel il sera difficile de sortir, et ce que vous appelez la liberté de l'enseignement supérieur se trouvera singulièrement protégé par cette loi votée par des Chambres républicaines. Si vous la repoussez, votre triomphe ne durera pas longtemps. Bientôt des élections nouvelles vont venir ; bientôt des élections sénatoriales vont rétablir l'harmonie entre les deux Chambres, et cette fois-ci il ne s'agira peut-être pas seulement de
cette disposition si modeste de la collation des grades : vous pouvez perdre beaucoup pour n'avoir pas su abandonner un peu.
U?î membre à dj^oite. — Nous pouvons aussi gagner beaucoup.
'M. Paul Bert. — On ne m'a pas écouté. On ne m'écoutera pas davantage si je répète à peu près dans les mêmes termes le même avertissement.
Messieurs, la loi qui vous est soumise peut se résumer par cette formule donnée par l'illustre Locke : « La liberté n'est pas due à ceux qui ne veulent s'en servir que pour enseigner à haïr et à renverser toutes les libertés. » [Très bien! à gauche et au centre.)
Voilà le sens du projet de loi actuel.
Et je vous dis maintenant : Prenez garde ! car si le projet de loi était repoussé, si l'intolérance des sectes, si les menées jésuitiques et ultra montaines continuaient à surexciter le sentiment public, il pourrait arriver quelque jour, dans une autre enceinte peut-être, que des hommes plus audacieux à coup sûr, moins prudents sans doute, moins sages, je penche à le croire...
M. Bourgeois. — Plus logiques!
M. Paul Bert. — ... Mais plus logiques, comme on me le suggère, demandassent qu'on traduise en langage législatif et administratif la fin de la formule du grand philosophe : « La tolérance elle-même n'est pas due aux intolérants. » (Applaudissements répétés à gauche et au centre, — U orateur, en retournant à sa place, est félicité par un giYind nombre de ses collègues.)
« Nul n'est admis à diriger un établissement d'enseignement public ou privé, de quelque ordre que ce soit, ni à donner l'enseignement, s'il appartient à une congrégation religieuse non autorisée. »
(5 juillet 1879).
Messieurs,
J'ai été appelé à la tribune par un mot de l'honorable orateur qui vient d'en descendre à l'instant. Il a dit tout à l'heure qu'on n'oserait pas revenir sur cette série de mensonges — c'est son expression — qui, depuis plusieurs siècles, sont entassés autour de l'histoire de^ jésuites.
M. Keller. — Ce mot ne vous est pas personnel.
A gauche. — Nous l'espérons bien !
M. Paul Bert. — Il ne m'est jamais venu à l'esprit qu'un tel mot pût m'être personnel.
A gauche et au centre. — Tî^ès bien ! très bien !
M. Paul Bert. — Si j'ai été appelé à cette tribune par une expression qui dépasse quelque peu les limites du langage parlementaire, je tromperais la Chambre — et j'essayerais en vain de le faire, car elle ne s'y laisserait pas prendre — si je lui disais que mon
intervention est absolument impromptue et imprévue. (L'orateur montre une liasse de livrcset de documents. — Rires approbatifs à gauche et au centre.) Non : je viens accomplir ici un engagement que j'ai pris en prononçant un premier discours au début de la discussion du projet de loi qui nous occupe.
'J'ai dit que, dans l'article 7, la liberté de l'enseignement n'était pas en jeu...
A droite. — Oh ! oh !
M. Paul Bert. — J'ai dit que la loi actuelle consacrait le principe de la liberté d'enseignement, mais que, cependant, elle ajoutait aux conditions d'incapacité, aux conditions d'exclusion préalable qu'établissent sagement les lois de 1850 et de 1875 pour tous ceux qui veulent tenir une école même privée, qu'elle ajoutait, dis-je, à ces conditions utie condition nouvelle.
J'ai dit qu'elle ajoutait à la catégorie de ceux auxquels il n'est pas permis d'ouvrir école, auxquels il n'est pas permis d'enseigner, les membres des congrégations non reconnues, et qu'elle les y mettait ut singuli, suivant l'expression de l'honorable rapporteur, M. SpuUer.
Ce principe posé, j'ai dit — et je n'ai pas été interrompu, et cette thèse a été acceptée — j'ai dit qu'il s'agissait seulement de prouver qu'on avait raison de faire cette exclusion ; j'ai ajouté que cette preuve ne pourrait venir utilement qu'à propos de l'article 7, et qu'il serait prématuré d'essayer de la faire dans la discussion générale.
A gauche et au centre. — Cest vrai! — Très bien !
M. Paul Bert. — Aujourd'hui, l'article 7 est en discussion.
Il s'agit donc, à cette heure, de savoir si M„ le ministre de l'instruction publique, si le Gouvernement,
a eu de bons motifs pour demander que les membres des congrégations non reconnues ne puissent plus prendre part à l'enseignement, et, spécialement, si cette exclusion est justifiée vis-à-vis de cet ordre célèbre des jésuites qui est particulièrement visé par l'opinion publique, et autour duquel — tout le monde l'a reconnu — se groupent tous les autres ordres religieux : car ils le regardent aujourd'hui comme chef et comme maître.
M. le ministre de l'instruction publique, dans son premier discours, a apporté à cette tribune des documents qui ont singulièrement frappé et ému la Chambre. Il a montré que les prévisions qui avaient été indiquées par plusieurs orateurs, qui tendaient à signaler comme redoutables les conséquences de l'enseignement de l'histoire, les conséquences de l'enseignement du droit, de l'enseignement de tout ce qui touche aux bases mêmes de notre société moderne, il a montré que ces prévisions étaient justes ; il l'a fait en vous citant plusieurs passages de livres d'histoire en usage dans les établissements appartenant aux congrégations religieuses.
On a discuté sur quelques points de détail. M. Kcller a cherché à établir que les livres d'histoire dont il était question n'étaient pas les seuls qui existassent dans les établissements des jésuites ; qu'ils étaient représentés par un nombre d'exemplaires très petit ; | qu'il avait même fallu chercher avec une échelle pour en trouver un exemplaire.
Je n'insisterai pas sur ces vétilles : M. le ministre est mieux que moi, en situation de répondre à cet ordre d'arguments. Je n'insisterai pas sur cet ordre de faits particuliers, bien qu'il me soit facile de mettre sous vos yeux des textes ayant la plus grande analogie avec ceux qu'a cités M. le ministre : ce serait tomber dans des redites inutiles-
II faut, suivant moi, regarder plus haut.
Messieurs, l'enseignement de l'histoire et tous les lutres enseignements ne sont qu'une conséquence des principes généraux de la morale de ceux qui enseignent. Ce qu'il faut faire pour rechercher, pour savoir si l'enseignement d'un certain groupe d'hommes est dangereux, redoutable pour la morale publique, ce n'est pas d'épiloguer sur quelques textes tirés d'ouvrages secondaires : non, il faut aller droit aux livres où ces hommes ont consigné leurs sentiments, il faut y voir comment ils comprennent les principes.de nos sociétés, et la morale elle-même ; il faut aller, passant pardessus les détails, à l'éducation même qu'ils donnent, puisqu'on dit qne c'est là qu'ils triomphent, et que c'est cette éducation qu'on vante aux mères et aux pères de famille ; il faut rechercher ce qui s'adresse non pas à l'étudiant, mais à l'homme, ce qui tend à faire l'homme lui-même, c'est-à-dire le principe et la base de la morale.
Eh bien, voyons comment les jésuites de tous temps, depuis l'organisation de leur ordre, jusqu'à nos jours, — et y compris ce jour même, — comment ils entendent ces grandes vérités sur lesquelles repose non pas seulement la société moderne, mais toute société. (Applaudissements à gauche et au centre.)
Un jour, M. Dupanloup, évêque d'Orléans, disait éloquemment à la tribune de l'Assemblée nationale : « Les peuples se meurent de ne point obéir au Décalogue, de ne point savoir leDécalogue. »
Voyons comment les jésuites connaissent et interprètent le Décalogue ; voyons ce qu'ils font de ces principes éternels de morale, du respect de la famille, du
respect de la propriété, du respect de la foi jurée
[Nouveaux applaudissements à gauche et au centre)
du respect de la vie humaine; et, quand nous aurons vu tout cela, il sera peu intéressant de rechercher comment ils appellent ces principes dans le domaine de l'histoire.
Ce qu'étaient les jésuites, il y a tantôt deux cents ans, je ne crois pas qu'il soit nécessaire de le dire. Dans un pamphlet immortel qui a pris rang dans l'histoire en même temps que parmi les chefs-d'œuvre de la littérature française, Pascal les a suffisamment dépeints. Nous avons tous présentes à l'esprit ces citations où véritablement le ridicule le dispute à l'odieux. Nous savons tous de quoi était composée cette morale : de réticences secrètes, de compensations occultes, de doutes ou de péchés philosophiques, de probabilisrae, d'amphibologie. Personne n'ignore comment tous les principes moraux étaient ébranlés, détournés ; comment le libre arbitre était énervé et comme engourdi : c'est ce qu'il le fallait, en effet, pour livrer l'homme tout entier entre les mains d'un directeur.
Un membre à droite. — Cela est bien vieux !
M. Paul Bert. — J'entends une interruption justifiée ; on me dit : « Tout cela est bien vieux ! »
Oui, tout cela est vieux ; tout cela remonte, en effet, avant 1655, époque où ont paru les Provinciales ; avant 1662, année de la mort de Pascal. Cela est bien vieux, en effet ; aussi n'irai-je pas chercher dans les vieux casuistes,jene demanderai rien à Tambourin, ni àDecastille, ni à Filliucius, ni à Emmanuel Saa, ni à Suarez, ni à Sanchez, ni à Escobar, le plus célèbre de tous.
Un membre à gauche. — Vous alliez l'oublier.
Paul Bert. — Je ne leur demanderai pas ce qu'ils pensaient de la morale ; vous me diriez : On s'est perfectionné depuis ce temps ; on avait une morale au seizième et au commencement du dix-septième siècles;
on en a changé au dix-huitième et au dix-neuvième.
Cependant, messieurs, on lit dans l'histoire des jésuites une parole célèbre dont l'origine, paraît-il, n'est pas bien connue, car mon honorable ami M. Spuller, ayant répété, après tout le monde, qu'elle venait du célèbre et infortuné général Ricci, a été fort morigéné ; oui, il paraît que ce n'est pas un jésuite qui a dit : Sint ut sunt, aut non sint, mais bien le pape Clément XIII. Mais, du moins, c'est un jésuite qui a dit, bien après Pascal : Sumus taies quales. N'aurait-il pas dit vrai?
Voyons donc ce qu'étaient les jésuites cent ans après Pascal.
Ace moment, en 1762, un grand événement se passe dans l'histoire des jésuites de France.
Les aventures de divers ordres qui les avaient signalés à l'attention publique, — j'emploie un mot adouci, parce que je ne veux pas avoir d'interruptions en ce moment, — avaient déterminé le Parlement à se préoccuper d'eux, et, en 1762, un arrêt célèbre demandait au roi de les proscrire.
Un membre à droite. — Louis XV î
M. Paul Bert. — Si vous voulez refuser à Louis XV votre culte royal, ce n'est pas moi qui me substituerai à vous. [Rires et applaudissements à gauche.)
Cet arrêt demandait au roi de prendre des mesures contre des gens dont « les doctrines iraient à détruire la loi naturelle, cette règle des mœurs que Dieu lui-même a imprimée dans le cœur des hommes, et par consiquent à rompre tous les liens de la société civile, en autorisant le vol, le mensonge, le parjure, l'impureté la plus criminelle, et généralement toutes les passions et tous les crimes, par l'enseignement de la compensation occulte, des équivoques, des restrictions mentales, du
210 DISCOURS PARLEMESÎTAIRES.
probabilisme et du péché philosophique ; à détruire tous les sentiments d'humanité parmi les hommes en favorisant l'homicide et le parricide ; à anéantir l'autorité
rovale, etc.. »
ij
Puis viennent des accusations qui n'ont pas d'intérêt pour nous, qui ne sommes pas une assemblée théolo-
Ces formules si solennelles et si terribles, qui émanent du premier corps constitué que possédait alors la France, du Parlement délibérant toutes Chambres réunies, ne peuvent pas être accusées, comme on l'a dit assez souvent pour le pamphlet de Pascal, d'être l'expression d'une médiocre et étroite passion religieuse.
Au reste, le Parlement a pris ses précautions ; car à son arrêt se trouvent annexées des pièces en nombre considérable, qui sont la base précisément et la preuve de l'accusation que le Parlement portait contre l'ordre des jésuites.
Ces pièces, nul ne peut dénier leur exactitude, nul ne Ta déniée. On a dit qu'elles avaient été rassemblées comme à plaisir. C'est une objection que font tous les accusés à tous les actes d'accusation. Généralement on cherche dans les actes de celui qu'on accuse ce qu'il y a de particulièrement criminel. C'est ce que fit le Parlement.
Voici, messieurs, le volume qui les contient. Il est énorme et imprimé en tout petits caractères ; ce n'est pas, par conséquent le hasard d'une doctrine propre à un jésuite particulier, ce n'est point un individu sorti du rang même, cum superiorum peihnissu; ce n'est point un homme isolé qui s'exprime dans ces pages, c'est l'ordre tout entier.
Et ici se place une observation générale que je me
permettrai de faire à propos des dernières citations apportées par M. Keller.
Tous les partis ont leurs exagérés ; mais lorsque, suivant une méthode en usage jadis à l'Assemblée nationale et qui paraît n'avoir pas fait beaucoup d'élèves ici, je ne sais pourquoi, suivant une ancienne méthode, on va tirer de livres ou de journaux républicains, des citations qui exagèrent les doctrines du parti, on n'a pas le droit de comparer ces extraits à ceux que nous faisons, dans le sens inverse de vos livres ou de vos journaux.
Et voici pourquoi : c'est que ces citations émanent de personnalités qui sont aux avant-gardes, qui appartiennent à des opinions exagérées et qui parfois même tirent sur le gros des troupes; ces citations ne représentent pas l'opinion de la masse du parti républicain ; elles ne sont pas acceptées par lui ; elles sont le produit de l'exaojération et de l'ardeur de certains enfants perdus, ou sont le fait de certaines personnalités un peu hors rang, hors cadre.
De votre côté, il en est autrement : plus les citations sont excessives, plus les expressions sont violentes, plus les doctrines sont absolues, agressives, de nature à susciter quelquefois l'indignation publique, plus nous nous rapprochons du gros de votre armée ; plus nous sommes près du centre des doctrines, plus nous sommes sûrs de rencontrer, derrière l'œuvre de ces soldats qui ne publient rien sans l'autorisation de leur général, l'approbation du chef suprême, parfois plus violent qu'eux, c'est-à-dire le pape. (Très bien ! très bien ! à gauche et au centre.)
Voilà la différence qu'il faut avoir toujours présente à l'esprit.
Revenons aux jésuites.
Les chefs d'accusation pour lesquels ils ont été condamnés par le Parlement de Paris sont au nombre de dix-huit. Plusieurs n'ont pas d'intérêt pour nous ; il nous importe peu de savoir en quoi ils étaient répréhensibles au point de vue de la religion, au point de vue de l'idolâtrie.
Mais la question morale est traitée sous divers titres; le premier de tous est intitulé « leProbabilisme.» Vous savez tous ce que cela veut dire. Au reste, les citations que je vais avoir l'honneur de faire passer sous vos yeux vous le raj)pelleront d'une manière très précise.
Voici comment un jésuite, qui en même temps était cardinal, a défini le probabilisme. Il dit :
« En général, soit en malière de foi, soit en matière de mœurs... — Remarquez ceci, messieurs, c'est la formule de l'infaillibilité papale, i'^/^dei;e/mon7>?/s. — « En général, soit en matière de foi, soit en malière de mœurs, il est permis à chacun de suivre quelque opinion que ce soit, directement moins- probable et moins sûre, quoique l'opposée soit plus probable et plus sûre, et soit regardée comme telle. Mais il faut restreindre la proposition et l'entendre d'une opinion dont la probabilité pratique est certaine à celui qui agit. » {Rires à gauche).
Ainsi, lorsqu'un homme se trouve embarrassé et qu'il est forcé de choisir entre deux solutions pour un acte quelconque de sa vie, il lui est parfaitement loisible de suivre la pire, fût-elle même criminelle, à la condition qu'il y ait là une probabilité pratique qui lui paraît certaine — et utile. [Murmures à droite.)
Plusieurs membres. — C'est de la théologie, cela!
M. Paul Bert. — Messieurs, on me dit : C'est de la théologie.
LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMEMT SUPÉRIKUR (ARTICLE 7). 213
Un membre à droite. — De la théologie mal comprise.
M. Paul Bert. — En vérité, j'aurais bien peu connu ceux dont je parle si je ne m'étais pas attendu à l'interruption.
Mais, puisque cela vous paraît être de la théologie, nous allons voir quelles sont les applications de ce principe dans un domaine qui n'est pas théologique.
« On demande, dit Grégoire de Valence, si un juge peut, sans faire exception de personnes, déterminer, suivant les intérêts de son ami, son jugement à la faveur d'une probabilité applicable indistinctement à l'une ou à l'autre opinion, lorsqu'un point de droit partage les jurisconsultes. Je dis d'abord : Si le juge estime que l'une et l'autre opinion soient également probables, il peut licitement, pour favoriser son ami, juger suivant l'opinion qui autorise la prétention de cet ami. Bien plus, il pourrait même, dans le but de servir son ami, juger tantôt conformément à une opinion et tantôt suivant l'opinion contraire — » [Rires et applaudissements à gauche.)
Un membre à gauche. — C'est le suprême de l'art.
M. Haentjens. — C'est la doctrine des validations et des invalidations. (Rires approbatifs à droite.)
M. Paul Bert. — Vous vous en êtes assez plaint pour ne pas en approuver la formule. Mais je continue, car la fin est précieuse :
« pourvu toutefois qu'il n'en résulte point de
scandale. » [Ah! ah! à gauche.)
C'est-à-dire, par exemple, dans le cas particulier dont parlait tout à l'heure M. Keller, pourvu qu'on ne retrouve pas de dépêch; s télégraphiques. (Rires et applaudissements à gauche.)
M. Louis Le Provost de Launay { Côtes- du-Nord). —
214 DISCOURS PARLEMEiNTAIRES. '
Les dépêches du gouvernement de la Défense nationale sont intéressantes.
M. Gambetta, préside>t. — Vous pouvez les lire à loisir; mais veuillez ne pas interrompre.'
M. Loms Le Proyost de Lauaay (Côtes- du-Nord). — 1 Tout à l'heure la gauche interrompait à loisir. *
M. LE président. — Je vous prie, pour la seconde fois, de ne pas interrompre.
M. Paul Bert. — Voilà pour les jugements, ce qui n'est point matière théologique; mais enfin c'est matière spéciale.
Voici maintenant pour les simples particuliers :
« Est-il permis de suivre, tantôt une opinion probable, tantôt une autre, sur la même matière? Il est probable, par exemple, que cet impôt a été mis injustement; il est aussi probable qu'il a été justement imposé. Puis-je aujourd'hui, moi qui suis établi parle roi pour faire payer cet impôt, l'exiger? Et demain, et même aujourd'hui, puis-je, parce que je suis marchand, frauder ce droit en secret?
« De même, il est probable que l'on peut être dédommagé par de l'argent de la perte de sa réputation; il est aussi probable qu'on ne peut pas en être dédommagé.
« Puis-je donc aujourd'hui, moi dont on a noirci la réputation, exiger de celui qui l'a noircie un dédommagement en argent ; et demain, et même aujourd'hui, puis-je moi-même, qui ai noirci la réputation d'un autre, refuser de le dédommager par cette somme d'argent, de la perte de sa réputation que je lui ai ôtée?»
Et que dit le savant jésuite?
« J'assure qu'on peut licitement, dans ce cas, faire ce qu'on juge à propos, en faisant tantôt une chose, tantôt l'autre. » (Rires à gauche.)
Messieurs, je passe très vite, mais pour peu que vous ne soyez pas convaincus, j'ai d'autres citations à votre disposition.
Un membre à droite. — Nous avons lu les Provinciales !
M. Paul Bert. — J'ajouterai seulement, puisqu'on me disait tout à l'heure que je parlais théologie et non pas enseignement, une citation relative à l'enseignement : « Les docteurs et les professeurs qui occupent les chaires ne sont point obligés d'enseigner les sentiments qui leur paraissent le plus probable ; car, souvent, ces sentiments sont les moins reçus et les moins autorisés et causeraient du scandale; et ce serait imposer un joug pesant aux maîtres, s'ils étaient dans l'obligation d'enseigner ce qui leur paraît le plus probable. »
D'où il suit, monsieur le ministre, que vous aurez bien de la peine, même avec vos inspections, à savoir ce qu'on enseigne chez les jésuites, et surtout les opinions qui paraissent les plus probables aux maîtres I qui y enseignent.
I Après le grand chapitre sur le probabilisme qui est
' tout entier plein d'extraits tout à fait semblables à ceux
dont je vous ai donné lecture, vient un autre chapitre
sur le péché philosophique. 11 n'est pas moins inléres-
I sant ni moins fourni en détails. Je n'en extrairai qu'un
seul :
1 « Quoique nous sachions tous », — c'est le Père ! Lacroix qui a écrit cela en 1757, — « quoique nous sachions tous cette loi naturelle, que le mensonge est j naturellement défendu^ comme aussi qu'il n'est ordi- I nairement permis de tuer personne de sa propre autoj rite, cependant il peut se trouver telle circonstance où nous pensions invinciblement que ces choses sont permises dans le moment présent. C'est ainsi que Cassien
homme saint et docte et d'autres ont pensé que le
mensonge officieux est quelquefois permis C'est ainsi
qu\\fi homme grossier, suivant que le rapporte Vasquez, pensait qu'il pouvait honnêtement et pieusement faire en sorte, en retournant un malade d'un autre côté, que par une mort plus prompte il fut délivré de douleurs très considérables C'est ainsi qu'un autre,
comme le rapporte Sarasa dans son Art de se réjouir
toujours » — Gela rappelle la confrérie des Souriants
qui vient de se fonder en Vaucluse, je crois; mais sérieusement j'appelle sur ce passage l'attention de ceux qui sont si jaloux, et avec raison, des droits des pères
de famille « C'est ainsi qu'un autre, par zèle pour
la gloire de Dieu et pour le salut des âmes, baptisait les enfants des Maures que les parents lui amenaient, et les tuait aussitôt, afin qu'ils fussent certainement sauvés, et de peur que ramenés chez leurs parents, ils ne fussent de nouveau séduits. » [Oh ! oh !)
Passons vite, messieurs, vous voj^z que je franchis des centaines de pages à la fois et je cite un peu au hasard, comme disait tout à l'heure l'honorable M. Relier. [Rires à gauche.)
J'arrive au titre de la fausseté et du parjure. Est-ce encore de la théologie?
« L'on demande avec quelle précaution l'on peut user d'amphibologie. Je réponds : 1° Que, sans rejeter ce qui a été dit dans la question précédente, pour bien concevoir l'amphibologie, il faut distinguer deux manières selon lesquelles les personnes qui ont du jugement peuvent s'en servir. La première consiste à avoir intention de ne dire extérieurement que des paroles matérielles et, pour plus grande sûreté, lorsqu'on commence à dire : « je jure! » il faut ajouter tout bas cette restriction mentale, « que aujourd'hui », et continuer
tout haut : « je n'ai pas fait ceci ou cela. » Car tout le discours est vrai de cette manière. » (Nouveaux rires à gauche.)
En 1719, le père Cassendi déclare qu'il a découvert une nouvelle manière de ne point mentir et cependant de cacher en même temps la vérité. (Rires^ à gauche et au centre.) Et cela, non plus en se taisant, c'est l'affaire des vieux casuistes, mais par le discours :
(( Cette manière consiste à ne parler que matériellement et à prononcer des paroles sans intention de leur faire rien signifier, comme si en effet elles ne signifiaient rien : tout comme lorsque je prononce le
I moi blictri »
1 « En supposant une fois que ce mot « je ne sais, I je ne l'ai pas fait », ou d'autres semblables ne signi- I fient rien dans le cas où il faut parler et cependant I cacher en même temps le secret du cœur, on explique j aisément comment non seulement il n'y a point, mais ; il ne peut y avoir de mensonge dans celui qui parle. j Car pcrsoime ne ment que par des paroles qui signifient i quelque chose d'opposé à ce qui est dans l'esprit.
« Il est permis d'user de serments purement matériels toutes les fois qu'outre une raison grave qui i oblige de se servir de paroles non signifiantes, il y a ' encore une raison plus considérable pour fiiire un ser- ; ment purement matériel.
1 « Celui qui jure matériellement ne jure point. Car i pour jurer, il faudrait se servir de ce mot « je jure », i comme significatif du serment. Donc celui qui se sert I de ce mot « je jure » comme n'étant point significatif, i ne jure pas. » [AppJandissements ironiques.)
Yous voyez, messieurs, que la doctrine se perfeci lionne ; nous sommes en plein dix-huitième siècle, plus
• de cinquante ans après Pascal.
Oh ! il y a bien autre chose, mais il faudrait citer tout le volume. Car les révérends pères ne se sont pas contentés de poser ces principes généraux. On peut avoir alfaire quelquelois à des intelligences obtuses qui ne sauraient pas très clairement les appliquer aux cas particuliers. Eh bien, Buzembaum et Lacroix leur donnent des exemples.
« Ainsi, comme le mot gallus en latin, peut signifier un coq ou un Français ; si on me demande, en parlant celte langue, si j'ai tué un Français, quoique j'en aie tué un, je répondrai que non, entendant un coq. [Exclamations et rires.)
(( De même le verbe esse., en latin, signifie être ou manger. Si donc on me demande si Titus est chez lui, je répondrai qu'il n'y est pas, quoiqu'il y soit véritablement, et j'entendrai qu'il n'y mange pas. Non est domi. » (Oh! oh! à gauche. — Rires à droite.)
Je ne comprends pas bien ce qui excite vos rires ; je vous serais fort obligé de me l'expliquer. Je ne pense pas que vous vouliez témoigner des sentiments irrespectueux pour l'ordre de la Société de Jésus.
La citation de Buzembaum que je fais est de 1757, c'est-à-dire dix ans après que Montesquieu eût publié V Esprit des lois.
Je passe.
Voici la compensation occulte :
« On ne pèche pas contre la justice, dit Longuet, et on n'est pas obligé à restitution quand on reçoit de l'argent pour tuer, pour frapper quelqu'un ou pour toute autre action contre la juslice.
« Quand un homme est tellement dans l'indigence et un autre homme ttdlement à son aise, que celui qui est à son aise soit obligé d'aider celui qui est dans l'indigence, celui qui est dans l'indigence peut prendre le
bien de l'autre, secrètement et d'une bonne manière, sans pécber ni être obligé à restitution.
« Une femme peut, même contre la dt'fpnsc de son mari, coniracter, faire à sa fantaisie des aumônes ou des donations valides, et dépenser soit pour le jeu et une récréation honnêtes, soit pour ses ajustements.
« Les domesli(|ues ou autres ne pèchent [)(»int quand ils prennent quelque chose, en présumant de la volonté de leur maître, parce qu'ils se persuadent, suivant les lumières de la raison, que leur maître ne sera pas injuste.
« Un fils ne pèche pas quand il dérobe quelque chose des biens de son père malgré lui, pour secourir la nécessité ur^xente de son prochain.
« Si les enfants croient de bonne foi que leur père leur aurait donné ce qu'ils ont volé s'ils avaient osé le demander, ils ne sont pas tenus à restitution, quand telle est la coutume des ^ens de même état. »
! La compensation occulte, le péché de vol, le crime de vol, a beaucoup occupé les bons pères au point de
! vue delà somme dont le vol constitue le péché mortel.
I La valeur de ce péché — le seul qui imposait la resti-
j tution — a singulièrement varié de siècle en siècle ;
I cela se comprend, la valeur de l'argent change (Rires à gaiwhe ); d'autre part les appréciations peuvent varier, et elles varient en effet suivant la richesse de la personne à laquelle on vole. Autant de casuistes, autant de sommes, chacun envisai^eant les choses à son point de vue. Nous verrons tout à l'heure comment les casuistes du dix-neuvième siècle ont résolu la question.
Le P. Buzembaum, qui est le dernier cité dans le recueil, — et par cela qu'il est le dernier, il a concentré, en la perfectionnant, toute la doctrine, — a été
plus loin que que ce je viens de dire tout à l'heure. | « Car celui qui est extrêmement pauvre, dit-il, peut prendre tout ce qui lui est nécessaire, etc., et ce que quelqu'un peut faire pour soi, il peut aussi le faire pour un autre qui est dans une extrême indigence. » C'est la doctrine précitée.
Mais voici bien mieux : « Un pauvre dans ce cas pourrait même tuer celui qui l'empêcherait de prendre la cliose qui lui est ainsi nécessaire, comme on peut tuer un ravisseur qui enlève des biens d'une grande conséquence ou du moins nécessaires, ou qui les retient par violence, selon ce qui a été dit plus haut. »
Ainsi, voici le vol autorisé et l'assassinat aussi, lorsque celui auquel on veut dérober la somme d'argent a la prétention de s'y opposer, sous le prétexte insuffisant qu'il ne la veut point donner. (Protestations à droite.)
Vous vous indignez qu'on puisse trouver dans ces thèses l'excuse de l'homicide, eh bien, mais j'ai des citations bien plus directes à vous faire, et vous verrez tout à l'heure qu'elles ont un intérêt tout particulier, car nous en retrouvons le principe en plein dix-neuvième siècle.
« Un fils, est-il dit, peut-il souhaiter la mort de son père pour jouir de son hérédité? Une mère peut-elle désirer la mort de sa fille, pour n'être point obligée de la nourrir et de la doter?
c( Si vous désirez seulement ou que vous appreniez avec joie ces événements, la réponse est facile; car il vous est permis de désirer ces choses et de les recevoir, parce que vous ne vous réjouissez pas du mal d'autrui, mais du bien qui vous arrive. » [Exclamations et rires à gauche.)
On pose même un peu plus loin la question de sa-
LIBERTÉ DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR (ARTICLE 7j. 221
voir si un fils peut tuer son père lorsqu'il est proscrit. {Rumeurs à gauche.) Mais si je vous disais que Jean Decastille affirme que cela est possible, vous me répondriez que cela date de 1641 et que tout est changé depuis; passons donc à des temps plus récents.
Voyons, nous voici au dix-huitième siècle. Georges Gobât se demande « s'il est permis à un fils de se réjouir du meurtre de son père, qu'il a commis étant ivre et cela à cause des grands biens qu'il en hérite », et il répond oui, avec l'explication fort ingénieuse qui suit:
(( Comme il est supposé, d'une part, que le parricide a été fait innocemment par le défaut de délibération causé par l'ivresse, et n'a point été prémédité auparavant; que d'ailleurs le parricide a pour effet de grandes richesses, effet qui est bon ou du moins qui n'est pas certainement mauvais, il s'ensuit que cette doctrine, qui pourrait paraître paradoxale, est vraie dans la spéculation, quoiqu'elle puisse être dangereuse dans la pratique. » (Rires hi^uijants à gauche.)
Il faudrait citer tout le volume et, messieurs, il n'y a que deux choses à faire en présence de ces citations : ou bien en nier l'exactitude, ce qui est impossible ; ou bien éprouver un profond sentiment d'indignation et de dégoût. [Cest vrai! — Très bien!)
On sort écœuré de cette lecture. Je l'ai faite tout du long. C'est véritablement un marais dans lequel on essaye vainement de prendre pied. Tout y est fange et tout y est boue. (Marques nombreuses d'assentiment.)
On est stupéfait de voir qu'un grand nombre de ces
doctrines et de ces citations ne proviennent pas de purs
théologiens, de purs casuistes, de philosophes s'adres-
sant à des hommes mûrs, mais qu'elles ont été écrites
par des professeurs ou ont été saisies sur des cahiers
d'élèves, dans les collèges des jésuites à Amiens ou à Sens, par exemple.
Voilà, messieurs, la morale des jésuites à la fin du dix-huitième siècle. Je ne concluerai pas encore, parce que vous me diriez t 11 y a cent ans de cela î Le Snmus taies quales n'est peut-être plus de mise ; la doctrine a pu changer ; elle s'est plus rapprochée de l'Evangile : le Décalogue ne reçoit plus aujourd'hui de pareilles injures de la part de ceux qui se présentent à nous comme ses défenseurs les plus autorisés.
Franchissons donc un siècle encore ; arrivons aux temps actuels et voyons ce qu'écrivent aujourd'hui ceux qui se sont donné la mission d'enseigner la jeunesse, et auxquels M. le ministre de l'instruction puhliquc, le Gouvernement et je pense, la Chambre, veulent enlever cette mission dont nous ne les croyons pas dignes.
Mon Dieu ! voici un Compendium qui est de 1854.
Vous allez peut-être trouver que c'est encore vieux; mais je vous avoue que je n'en ai pas de plus récent. 11 est vrai qu'il y en a eu beaucoup d'éditions.
Le révérend père Moullet, dans son Compendium theologiœ moralis, etc., cum superiorum permissu. (Riî^es à gauche.) Fribourg 1834 :
(( On doute, dit-il, s'il est permis de tuer un homme qui veut s'emparer de biens temporels d'une grande valeur, mais non cependant nécessaires à la vie?
« L'opinion nlfirmative parait la plus probable. » [Interruptions et rires à droite.)
« La raison en est que la charité n'exige pas que, pour sauver sa vie ou la vie d'autrui, on sacrifie une part notable de sa fortune. »
M. DE La Bassetièbk. — C'est la théorie de tous les propriétaires contre les voleurs!
LIBERTÉ DE L'ElNSElGlSEMKNT SUPÉRIEUR fARTIGLE 7). 225
i\I. René Goblet, sous-secrétaire d'Etat de la justice. — Ce n'est pas celle du Code pénal !
M, Louis Le Provost de Launay (Côtes-du-Nord). — Vous ne voulez pas qu'on se délende contre les voleurs qui entrent dans votre maiî^on?
M. Paul Bert. — Je demande simplement que le sténographe veuille bien enregistrer ces interruptions approbatives ! (Très bien! très bien ! à gauche. ]
Mais puisque cela fait discussion de ce côté (la droite), nous allons prendre autre chose.
A la page 221, on demande à quoi est tenu un homme qui a prêté serment d'une manière fictive et pour tromper.
Réponse: « Il n'est tenu à rien en vertu de la religion, puisqu'il n'a pas prêté un serment véritable. » [Exclamations et rires à (fauche. ) « Mais il est tenu par justice de faire ce qu'il a juré d'une manière fictive et pour tromper. »
Je le crois volontiers, car il est probable que les tribunaux ne se contenteraient pas de cette réponse qu'on n'est tenu à rien par la seule raison qu'on n'a pas prêté un serment véritable. (Rumeurs à droite.)
M. Louis le Provost de Lauaav (Côtes-du-Nord). — Et ceux qui ont prêté serment à l'empire ! (Bruit.)
M. Paul Bert. — Messieurs, ces théories embarrassent parfois les élèves des révérends pères, en voici une preuve : Un jour, à un examen de bacc<'! lauréat, dans une composition de [)liilosophie qui jxtrtait sur l'universalité de la loi morale, un élève des jésuites se trouva fort empêché pour répondre à cette expression générale : «Le vol est défendu. » Et il ht cette objection : « Pourquoi Dieu permit-il au Hébreux fuyant les Egyptiens de prendre tout ce qu'ils pourraient emporter? N'était-ce donc pas un vol? Les objets dont ils
s'emparaient n'appartenaient-ils pas aux sujets de Pharaon? »
Voilà l'objection d'un honnête homme. Rassurezvous, sa bonne éducation l'a mis à l'abri contre sa propre conscience. « Sans doute, mais ils appartenaient d'abord à Dieu, souverain maître de toutes choses. Et il peut bien à son gré reprendre aux uns les biens qu'il leur a donnés pour y faire participer les autres. » [Exclamations et rires.)
Voulez-vous une autre nature d'actes qui constituent tout un grand chapitre du gros volume que j'ai là sous les yeux et à propos cependant duquel je n'ai pu vous faire aucune citation, parce qu'il n'y en a aucune qu'on puisse faire honnêtement en public ?
Un membre à gauche. — Pas même en latin!
M. Paul Bert. — Pas même en latin! (O/i! oh! Rires.)
M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. — Demandez le comité secret ! (Bruit.)
M. Paul Bert. — 11 est vrai que le révérend père Moullet, dans son manuel de morale, trouve le moyen de tourner la dithcuUé en employant des mots qui se peuvent lire tout haut.
«Si quelqu'un, » dit-il, page 126, «trouve plaisir à entretenir des relations coupables avec une femme mariée non point parce qu'elle est mariée, mais parce qu'elle est belle... » (Broyante hilarité au centre et à gauche), «et, en faisant abstraction du fait du mariage, ce plaisir n'implique point le crime d'adultère. » (Rires et applaudissements à gauche.)
« C'est » dit-il, « une très vieille opinion de Liguori. »
Le révérend père Liguori a été canonisé par l'église ! [On rit.)
M. DE LA Bassetière. — Saint Alphonse de Liguori n'était pas un jésuite ! (Exclamations à gauche.)
M. Paul Bert. — Alors, je vais vous citer des jésuites. Du reste, messieurs, il importe peu, et nous aurons à parler tout à l'heure de cet argument qui consiste à dire : Celui-ci n'est pas un jésuite !
M. DE LA Bassetière. — Je vous ai interrompu pour constater un fait, mais nullement pour dire que sa doctrine ne soit pas la doctrine catholique. L'Église a approuvé les doctrines de saint Alphonse de Liguori, et dès lors nous n'avons pas le droit de déclarer que ce n'est pas la vraie doctrine. Nous sommes catholiques jusqu'au bout. (Bruyantes exclamations et applaudissements et rires ironiques à gauche et au centre.)
Plusieurs membres à gauche. — Alors, c'est voire doctrine ?
M. DE LA Bassetière. — Je demande la parole.
Un membre. — C'est un argument en faveur du divorce !
M. Paul Bert. — Voici, messieurs, les Instructions chrétiennes pour les jeunes gens et les jeunes filles^ avec approbations de NN. SS. les archevêques et évoques de Lyon, de Besançon, de Bordeaux et de Nancy, publiées à Lyon en 1840, par le R. P. Humbert.
Eh bien, messieurs, il m'est absolument impossible de vous en faire des citations. Je les tiens à la disposition de ceux qui voudraient.... [Interruptions nombreuses.)
De divers côtés. — Lisez ! lisez !
M. le VICOMTE DE Bélizal. — Pas d'insinuations. Lisez !
M. Paul Bert. — Eh bien, puisqu'on insiste, j'en citerai la partie la plus présentable. (Rires.)
Un membre. — En latin?
M. Haentjens. — Dites-le en grec!
M. Paul Bert. — Voici d'abord une partie qui s'adresse aux jeunes filles. Le révérend père leur dit :
« Comment pouvez-vous avoir la complaisance de permettre des enibrassements fréquents, des cajoleries, des caresses familières et trop libres ! Qu'est-ce que votre conscience vous dit de tout cela?»
Ailleurs il s'adresse aux jeunes garçons, et, pour les détourner de l'ivrognerie, il leur raconte l'aventure d'un certain Cyrille, qui, en sortant du cabaret, voulut, en pleine rue, battre^ sa mère, qui était enceinte.
«Cette femme fit des efforts si violents pour se défendre, qu'elle fit un fausse coucbe et mit bas son fruit. Ce malheureux ivrogne voulut attenter à la pudeur d'une de ses sœurs, qui aima mieux se laisser poignarder par cet indigne frère que de consentir à un tel crime. Le père étant accouru au bruit, ce fils enntgé trempa ses mains dans le sang de celui de qui il avait reçu la vie, et Tégorgea. Il poignarda encore une autre de ses sœurs qui voulait prendre la défense de son père. »
Il est certain que le révérend père ne donne pas ce Cyrille comme un modèle ; mais enfin, je vous demande s'il n'est pas véritablement odieux de mettre entre les mains d'enfants et des jeunes filles — car c'est un livre pour les jeunes garçons et les jeunes filles à la fois — des récits et des exemples de faits d'une nature aussi absolument monstrueuse, je dirais immonde si le mot pouvait être porté à la tribune ; c'est un livre d'enseignement, un livre de morale, c'est un livre de lecture...
M. DE LA Bassetière. — Cc u'cst pas et ce ne peut pas être un livre d'enseignemjent ! [Exclamations.)
A gauche. — Qu'est ce que c'est donc, alors?
M. LE vicomte de Bélizal. — Où a-t-il été miprimé?
* Le texte ex;tct est : « la sollicita à un crime honteux » !
M. Paul Bert. — Messieurs, puisqu'on me dit que ces citations ne viennent pas de livres d'enseignement, je vaisenfairequi sontextraitesd'un livre d'enseignement.
Et comme on pourrait penser et dire, on a même dit tout à l'heure que toutes ces citations étaient d'ordre philosophique et ne pouvaient pas s'adresser aux enfants eux-mêmes, je vais prendre un livre qui s'adresse aux petits enfants, aux plus petits enfants...
M. Uaentje^s. — Celui que vous venez de citer s'adressait-il aux enfants?
M. Paul Bert. — ... et vous allez y reconnaître aisément les doctrines monstrueuses des jésuites du siècle dernier, doctrines qui indignaient tout à l'heure les membres du côté gauche de cette Chambre et qui faisaient rire ceux de l'autre côté :
« Peut-on agir selon une conscience probable? Demande M. Marotte, vicaire général de Tévéque de Verdun, dans son abrégé en forme de catéchisme du « Cours complet d'instruction chrétienne, à l'usage des écoles chrétiennes » (4'' édition).
Je pense que voilà un livre d'enseignement. Il date de 1870, et j'espère que vous ne direz pas que ce sont des doctrines surannées.
M. LE VICOMTE UE Bélizal. — Cc n'cstpas d'un jésuite. Un jésuite n'est pas vicaire général !
M. LE uRÉsiDENT. — Pcrsonnc ne vous dit que c'est d'un jésuite. On vous dit que c'est un livre d'enseignement. (On rit.)
A gauche. -^ Mais si ! C'est un jésuite. M. DE LA Bassetiêre. — Alors il est bien entendu que ce ne sont plus les jésuites seuls, mais l'église catholique tout entière que vous attaquez ! [Exclamations à gauche.) Permettez! nous sommes fondés à croire... (Vives rumeurs,)
A gauche. — Laissez causer !
M. LE PRÉSIDENT. — Monsicur de la Bassetière, vous êtes inscrit pour parler immédiatement après M. Bert ; je vous engage donc à ne pas l'interrompre, afin que je puisse exiger également le silence quand vous serez à la tribune, à votre tour.
M. LE COMTE DE Maillé. — Mais la calomnie reste.
M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur dc Maillé, je vous rappelle à l'ordre! Vous ne pouvez pas parler de calomnie, quand on vient de vous lire textuellement la première page de ce livre.
M. LE COMTE DE Maillé. — Je demande la parole.
M. LE PRÉSIDENT. — Vous l'aupcz à la fin de la séance.
Paul Bert. — Messieurs, la question est de savoir si les doctrines odieuses de morale flétries par Pascal et condamnées par le Parlement de Paris, sont restées les doctines des jésuites, si elles sont aujourd'hui enseignées par les jésuites. (Cesf cela! — Très bien à gauche,)
M. LE VICOMTE Kermenguy. — J'ai été élevé chez les jésuites ; mes fils l'ont été aussi, et j'affirme monsieur, que ni mes professeurs, ni les leurs, n'ont jamais enseigné à aucun de nous les livres dont vous parlez. {Bruit.)
M. Paul Bert. — Eh bien, presque tous les orateurs de ce côté de la Chambre {la droite) qui sont montés à la tribune nous ont dit qu'il n'y avait plus de distinction à faire entre les jésuites, les autres congrégations religieuses et même le clergé séculier ; ils nous ont dit — et c'est la vérité — que le monde catholique tout entier s'est rallié aux idées, aux doctrines jésuitiques. Par conséquent, nous avons le droit de dire, lorsque nous trouvons ces doctrines exprimées par un membre
(i*une congrégation quelconque ou du clergé séculier, nous avons le droit de dire : Ces doctrines sont des doctrines jésuitiques, sans avoir besoin de rechercher autre chose. {Approbation à gauche.)
M. LE VICOMTE DE Bélizal. — C'cst l'Église que vous attaquez !
M. Paul Bert. — Je vous en ai cité des jésuites ! Ah! je sais bien qu'ils ont aujourd'hui la très-grande habileté de se dissimuler derrière des membres d'autres congrégations, derrière des membres du clergé séculier, et même derrière des laïques ; mais, quand il s'agit d'un livre qui a l'investiture officielle, qui est approuvé par les évêques ou par le pape, on peut dire que ce livre professe les doctrines jésuitiques, et j'ai le droit de m'en emparer. {Très hioi ! très bien ! à gauche.)
M. DE LA Bassetière. — Alors c'est l'Ea^lise entière que vous voulez proscrire !
M. LE vicomte de Bélizal. — Citez au moins le nom de Fauteur !
M. LE PRÉSIDENT. — Mais l'oratcur l'a déjà cité !
A gauche et au centre.. — Lisez! lisez! • M. Paul Bert. — «D. — Peut-on agir selon une conscience probable? etc..
«R. Dans ce qui concerne la foi, la validité du sacrement... »
Je passe rapidement sur cette première partie, parce que vous pourriez me dire encore que c'est de la théologie.
«Hors ces circonstances, c'est-à-dire hors la question de foi, on peut, sans pécher, suivre l'opinion la plus probable, quoique la moins sûre.; agir ainsi, c'est agir avec prudence. » {Rires.)
Messieurs, ne reconnaissez-vous pas ici la théorie
du probabilisme, du juge de tout à l'heure, du marchand
250 DISCOURS PÂRLEME^JTAIRES.
qui pouvait ne pas payer l'impôt parce que, conime marchand, il ne le considérait pas comme justement établi, mais qui cependant pouvait l'exiger comme agent du fisc, parce que après tout Tmipôt était peutêtre juste et que, dans ce cas, il en tirait profil? (Très bien ! à gauche.)
Il ne s'agit plus, remarquez-le, d'un ouvrage de 1750, il s'agit d'un livre imprimé en 1870.
Je lis encore, page 181 :
« D. Est-il permis de désirer une mauvaise action ou de s'en réjouir à cause de l'avantage qui en doit résulter?
« R. Il n'est jamais permis de désirer une mauvaise action ou de s'en réjouir, quel que soit l'avantage qui en résulte... Mais... »
Il y a ici, messieurs, une coïncidence remarquable avec une des citations anciennes que je vous ai lues tout à l'heure, coïncidimce bien singulière si M. Marotte n'est pas jé.>uite. Voyez :
(( Mais il est permis de se réjouir d'un avantage, quoiqu'il résulte d'un mal. Par exemple, un fils peut recueillir avec plaisir la succession que lui procure le meurtre de son père. » [Exclamations à gauche et au centre.)
Un nienibre au centre. — (Jui a approuvé ce livre?
M. Albert Joly. — Ce sont des évèques!
M. Paul Bert. — Ce livre, vous pouvez l'acheter, il en est à sa septième ou huitième édition, ce qui est une preuve que l'approbation de nos seigneurs les évèques lui a porté bonheur et qu'il ne mérite pas les marques d'indignation qu'il excite sur certains bancs. (Rires à gauche.)
Un membre à droite. — Pas du tout !
M. Paul Bert. — Ah ! vous ne vous indignez pas!
Le sténographe le constatera. (Rires et applandissemenfs à gavche.)
Je continue, page 259 :
« D. Est-il quelquefois permis de tuer un innocent?
« R. Il n'est jnmais permis de tuer directement un innocent, même en vue de l'intérêt public... (Exclamations à gauche) mais on peut, dans une nécessité grave et urgente, faire une action bonne en elle-même, quoique capable de causer la mort d'une ou plusieurs personnes innocentes , pourvu que celui qui fait cette action n'ait en vue que le bien qui doit en résulter, et qu'il éloigne de tout son pouvoir le mauvais effet qu'il redoute. »
C'est la doctrine de l'intention secrète, dont nous avons, dans le gros volume émané du Parlement, des centaines d'exemples.
Je vous disais tout à Tbeure que les pères jésuites se sont beaucoup efforcés de savoir à quel moment commence le vol, au point de vue de la valeur des choses volées.
M. Marotte éprouve le même embarras ; seulement, comme il écrit en 1870, il sait ce que vaut l'argent, et il précise.
«Cela dépend, dit-il, non seulement de la chose volée considérée en elle-même, mais encore de la condition et des besoins de la personne à laquelle elle appartient, du dommage que cette personne souffre, etc. Ainsi, un vol de 10 francs, même au préjudice du plus riche, est toujours péché mortel ; mais à l'égard des pauvres, des ouvriers, de ceux qui sont dans l'aisance, un vol de 1 franc, de 2 ou 3 francs, de 4 à 5 francs, est aussi péché mortel. »
Ainsi, jusqu'à 10 francs, ce n'est pas péché...
Un membre à droite, — Mortel !
M. Paul Bert. — ... mortel, que de voler aux riches. — Page 266 :
(( D. Est-on toujours coupable de vol, quand on prend le bien d'autrui? »
Yoilà une question nettement posée par M. Marotte, vicaire général, à un enfant des écoles chrétiennes, en développement de ce précepte du Décalogue : « Tu ne déroberas pas ! »
Eh bien, l'enfant doit commencer par répondre : Non ! La première orientation de ce jeune esprit vers cette question : « Est-on toujours coupable de vol, quand on prend le bien d'autrui? » La pensée dominatrice et maîtresse, c'est : non !
« Il peut arriver que celui dont on prend le bien n'ait pas le droit de s'y opposer, ce qui a lieu, par exemple, lorsque celui qui prend le bien d'autrui est dans une nécessité extrême et qu'il se borne à prendre de ce dont il a besoin pour en sortir, ou lorsqu'il prend en secret au prochain, par manière de compensation, ne pouvant le recouvrer autrement, ce que celui-ci lui doit à titre de justice. » (Exclamations à gauche et au centre.)
Je crains de fatiguer la Chambre par ces citations...
A gauche et au centre. — Non! non! — Parlez! parlez !
M. Paul Bert. — J'en passe beaucoup ; j'avoue que je retiens les plus intéressantes...
A gauche. — Nous en ferons faire une brochure !
M. Paul Bert. — Page 276 : « Peut-on quelquefois être exempt de l'obligation de restituer quand on a volé?
« R. Oui.
« D. Et quelles sont les causes qui permettent de différer la restitution.
« R. Ces causes sont :
a i'^ L'impuissance physique, c'est-à-dire l'état du débiteur qui n'a rien ou qui est dans la nécessité extrême ;
« 2** L'impuissance morale ; c'est-à-dire cet état dans lequel le débiteur ne pourrait restituer, sans déchoir notablement de sa position justement acquise... {Exclamations à gauche.) ... sans tomber ou sans entraîner sa famille dans la misère ou sans s'exposer au danger de perdre sa réputation. » [Nouvelles exclamations à gauche.)
Les autres choses n'ont plus qu'un intérêt médiocre à côté de ces grands et solennels principes, si remarquablement burinés dans une œuvre destinée à l'enfance. {Murmures à droite.)
M. Louis Le Provost de Launay (Côtes-du-Nord) . — Ce livre est l'œuvre d'un fou !
M. Paul Bert. — Vous êtes bien dur, messieurs, pour nos seigneurs les évêques et archevêques qui l'ont approuvé, pour Louis, évêque de Verdun, pour André, évêque de Strasbourg, etc., etc.
Je ne crois pas qu'ils eussent approuvé l'œuvre d'un fou, ni une œuvre qui n'enseignât pas les pures doctrines ! Ceci, messieurs, est la pure doctrine!
M. Laroche-Joubert. — Les évêques n'ont pas lu cela avant de l'approuver.
M. Paul Bert. — Ce livre est répandu partout ; il est l'abrégé d'un cours complet d'instructien chrétienne où vous trouverez ces maximes développées avec un luxe de considérants qui rappelle absolument le gros livre dont je faisais des extraits tout à l'heure.
M. Albert Joly. — Il y a une nouvelle édition qui
est de 1874; elle est encore pire que celle-là et elle est
destinée aux écoles.
M. Haentjens. — Est-elle expurgée ? [Rircfi bruyants. — Applaudissements ironiques sur plusieurs bancs à çjaucJie. )
M. Paul Bert. — Le mot « expurgé » pourrait paraître un peu sévère à quelques membres de ce côté (rorateur désigne la droite) ; mais, enfui, je puis donner satisfaction à la demande qui vient d'être faite. L'édition dernière est expurgée ; on y a introduit des cartons sur deux ou trois des passages que j'ai cités, notamment celui où il est parlé de la satisfaction que peut éprouver un fils du meurtre de son père.
J'ai entre les mains l'édition de 1870, qui a été enseignée pendant fort longtemps dans les écoles ; c'est la quatrième. Et si je pouvais dépouiller devant vous les différents catéchismes qui sont en usage dans les écoles de nos campagnes, je vous montrerais que l'on y rencontre exactement les mêmes doctrines.
Je liens, à propos de ces citations, à me justifier d'un reproche qui m'a été fait l'autre jour. On a dit que j'avais fait des hypothèses ; on a dit qu'il ne pouvait venir à la pensée de personne que l'enseignement des facultés catholiques puisse être dévié de telle sorte qu'il deviendrait en réalité un art de tourner autour du Code civil et du Code pénal sans risquer d'en éprouver les effets fâcheux.
J'ai là, — ce n'est plus un jésuite, il est vrai, c'est M. le comte Anatole de Ségur, — j'ai là des extraits dune hrochure publiée d'abord par la Semaine religieuse du diocè?^e de Montpellier, à une date toute récente, en 1872, journal qui est honoré de l'approbation de M. l'évèque de Montpellier. Ces extraits, par conséquent, peuvent être considérés comme représentant, eux aussi, les pures doctrines, ou du moins, — car il faut distinguer, vous l'avez vu, entre la spécula-
)tion et la pratique, — comme représentant quelques ! indications qui, Fâcheuses peut-être du côté de la spéculation, méritent du moins d'être mises en pratique. I M. le comte de Ségur se préoccupe beaucoup des précautions prises par le Code civil pour empêcher que les legs et les dons ne puissent parvenir à des personnes qui n'ont pas qualité pour hériter, qui ne sont pas des personnes civiles. Il précise très nettement, avec un art véritablement juridique, — ce qui prouve que les élèves des facultés catholiques ne seront pas embarrassés devant les professeurs de l'université, monsieur le ministre, — M. le comte Anatole de Ségur, dis-je, précise d'une manière toute particulière, mais avec une science toute juridique, les points délicats, ce qu'il appelle « les points de contact de la lilierté charitable et relii-ieuse, — encore une autre liberté ! — et de la législation civile. » « Une fois cespomts de contact connus, dit-il, il se sera bien facile de les éviter ». Cela est bien simple; i c'est, en effet, par là qu'il faut commencer : et il donne des consultations pour tous les cas possibles.
a Bien des personnes pieuses, dit-il, qui veulent consacrer une partie de leur fortune à faire le bien se trouvent arrêtées par la rigueur de ce principe. Elles voudraient choisir les intermédiaires de leurs libéralités, joindre l'aumône spirituelle à l'aumône matérielle, et elles répugnent à confier à d'autres mains qu'à des mains pieuses l'exécution de leurs volontés charitables. »
En d'autres termes, ces personnes voudraient bien ; tourner la loi ; mais comment faire? Et alors suit, je le ' répèle, une série d'indications qui peuvent être utiles
à ceux que la loi gêne.
H Puis, M. de Ségur ajoute avec une simplicité charmante :
« — Au moyen de ces tempérances parfaitement légitimes et de facile usage, les bienfaiteurs des pauvres peuvent concilier le respect des principes rigoureux de la loi avec leurs préférences et l'accomplissement de leurs volontés pieuses. »
Je m'arrête ici, messieurs. Je vous ai fait connaître quelques échantillons de ce qu'est cet enseignement entre les mains de ces hommes qu'on a présentés ici à la tribune, qu'on présente partout comme les sûrs gardiens de la plus pure doctrine, de la plus excellente morale. On va répétant que la société est entraînée par le torrent révolutionnaire, qu'ils sont l'ancre de salut, que c'est à eux qu'il faut s'attacher pour prendre pied ou surnager.
Vous savez maintenant, messieurs, quelles idées, quels principes de morale les guidaient jadis et les guident encore aujourd'hui, idées qui leur est impossible, à coup sûr, de ne pas faire passer du domaine de la spéculation dans le domaine de la pratique. [Marques d' approbation à gauche.)
Si je parlais de l'art pédagogique avec lequel sont | inculqués ces principes, il y aurait beaucoup à dire et des choses curieuses ; mais vous me répondriez que je fais ici la critique des écoles privées, non plus au point de vue de la morale, mais au point de vue de la valeur pédagogique et que je viens vanter les écoles universitaires par contraste avec les écoles jésuitiques et con- ■ gréganistes.
On me dirait qu'un semblable procédé ne peut pas être de mise à la tribune française. C'est absolument mon avis, et je ne suivrai pas, par conséquent, les exemples du même ordre, mais en sens inverse, qui m'ont été donnés par nos adversaires. [Nouvelles 7narques (T approbation à gauche et au centre.)
Voilà, messieurs, pour l'enseignement des garçons. Mais il s'est passé depuis un siècle environ quelque chose de tout à fait particulier et de nouveau. L'enseignement des filles, jusqu'au moment de la Révolution, était presque exclusivement entre les mains des con-
! grégations religieuses. Ces congrégations donnaient un enseignement qui, au point de vue de l'instruction
I proprement dite, était généralement assez faible, sauf
; pour quelques grandes maisons célèbres et distinguées. Mais, d'après tous les documents du temps, les jeunes filles y recevaient une très bonne éducatiou au point de vue de la morale.
On avait grand soin, dans les couvents, de ne pas
! élever les jeunes filles qui devaient rentrer dans le monde et devenir des mères de familles comme de futures nonnes ou religieuses. On n'excitait pas en elles le sentiment mystique; on leur inspirait certes des sentiments religieux, mais d'un ordre élevé, en rapport avec la plus pure morale. Il en résultait cette tranquillité sociale, ce calme au sein de la famille dont on ret^rette quelquefois la disparition à notre époque.
Aussi, depuis le commencement du siècle dernier, depuis la célèbre histoire de l'abbé Girard et de la Cadière, depuis l'histoire plus célèbre encore de Marie Alacoque, les jésuites se sont-ils efforcés de mettre la main sur l'enseignement des filles. Il ne le pouvaient pas directement; les statuts de leur ordre le leur défendaient. Ils ont alors suscité un grand nombre de congrégations qui n'ont plus aucun rapport avec les vieilles congrégations que nos pères et nos mères ont connues.
En effet, elles portent pour la plupart les dénominations de Sacré-Cœur de Jésus, de Sacré-Cœur de Marie, etc.; ce qui indique qu'elles sont d'une date récente.
l'58 DISCOURS PARLEMENTAIRES
Ces congrégations jésuitiques s'efforcent, au contraire des vieilles et sages congrégations, d'imprégner l'esprit desjeunes filles d'un mysticisme outré, d'un mysticisme singulier ; car ces ex^igérations intellectuelles s'unissent à ce qu'on pourrait appeler un organicisme le plus maté- ij riel du monde... '*
A (fauche. — (y est cela! — Très bien! très bien! 'i
M. Pai L Beht. — Alors qu'autrefois on avait soin, dans les questions de dogmes, dans les récits de i légendes, d'histoires religieuses, de passer rapidement sur ceitaines circonstances délicates, sur lesquelles il n'est pas bon d'arrêter l'esprit des enfants, surtout des jeunes filles, aujourd'hui, au contraire, il semble qu'on prenne plaisir à l'y fixer, et on l'y appelle à l'aide des procédés inlellecluels qui sont les plus curieux et les plus dangereux du monde. Je ne sache pas de livre plus inlé^ess;^nt à lire sous ce rapport que celui des Méditations sur la vie et les mystères de Notre-Seigneur Jésus-Christ., selon la méthode de saint Ignace, — il s'agit bien, vous le voyez, des jésuites, — et d'après les célèbres exercices du fondateur de l'ordre. Ces livres sont destinés aux jeunes filles; par conséquent, je ne sors pas du sujet qui nous occupe. Celui-ci, par exemple, est dédié spécialement aux jeunes personnes, et il fait partie de l'enseignement des pensionnats du Sacré- Cœur.
En le parcourant, messieurs, on est étonné de voir au point de vue des sujets étudiés, au point de vue de la manière de les étudier, de quelle façon véritablement redoutable on procède, au sein de ces établissements qui appartiennent tous à des congrégations non reconnues. Au point de vue de la méthode, c'est une exagération de mysticisme qui tend à mettre la jeune personne absolument en dehors du monde, en dehors des connais-
s.mccs extérieures et des impressions temporelles qui l'entourent. Elle doit se placer dans un endroit obsciiret silencieux, elle doit s'isoler, faire abstraction de toutes choses, concentrer son esprit sur un point particulier d'une histoire reli^âeuse, s'y fixer, sens et àme, avec une attention absolue. Elle médite; il y a des préludes, des oraisons préparatoires, un ensemble de manœuvres, de procédés, grâce auxquels elle arrive à s'isoler entièrement du monde.
Et alors, — cela devient extrêmement curieux, — cette jeune fille, dans cet état de quasi-somnambulisme, endormie pour ainsi dire, éloignée de ce monde, est appelée à mettre en exercice tous ses sens, les uns après les autres, et à les appliquer à l'objet sur lequel a été fixé son esprit et qui est là présent, vivant en quelque sorte, devant elle.
Il y a là, messieurs, je n'hésite pas à le dire, toutes les conditions d'une hallucination préparée, organisée. (Très bien ! très bien ! à gauche.)
Après chacune des méditations, vient ce qu'on appelle « l'application des sens »; c'est la vue, l'ouïe, l'odorat,legoût, enfin le toucher. Voilà pour la méthode.
Songez, messieurs, combien elle est périlleuse î Ceux qui l'ont inventée ou plutôt qui l'ont appliquée non plus à des religieuses, comme le voulait saint Ignace, mais à des jeunes filles qui devront devenir des femmes, vivant dans le monde, ceux-là sont véritablement coupables et responsables de bien des folies. Et, si ceux qui écrivent ces livres ne sentent pas ce qu'ils ont fait, je les renvoie au traité de VÉducation des filles, de Fénelon; ils y trouveront de bonnes et sévères leçons. (Interruptions à droite.)
M. DE laBassetière» -^ Ce livre est destiné à de futures religieuses !
M. Paul Bert. — Je vous demande pardon, monsieur de la Bassetière. li ne s'agit pas de religieuses mais de . jeunes filles. Il y a deux éditions ! l
M. LE PRÉSIDENT, SB toumafit vevs la droite. — Je î vous ferai observer, messieurs, que nous avons donné i au débat une étendue et une ampleur telles que vos ^ orateurs ont pu faire des excursions sur tous les sujets historiques, politiques et religieux ; il faut laisser la même liberté à vos contradicteurs, afin qu'on puisse vous la maintenir tout à l'heure, à vous-mêmes. (Très bien.)
Yeuillez continuer, M. Paul Bert.
M. Paul Bert. — M. de la Bassetière me dit que ce livre est destiné à des religieuses. Je tiens à répondre à cela, car l'argument sans avoir une portée énorme, pourrait présenter quelque valeur.
Je dis que M. de la Bassetière commet une erreur ; il y a deux éditions, l'une destinée aux religieuses, — celle-là je ne l'ai pas, elle ne m'intéresse pas ; je reste dans le domaine de l'enseignement, — et l'autre destinée aux jeunes filles ; et certes vous êtes plus en situation que moi de savoir qu'on s'en sert quotidiennement dans les établissements du Sacré-Cœur et dans d'autres.
Voilà la méthode. Je n'ai pas été embarrassé jusqu'ici, parce que je ne franchis pas les limites de ce qu'on pourrait appeler l'application de la médecine à la pédagogie ; mais je serais bien embarrassé pour parler des sujets qui sont traités dans ces méditations, et pour faire des citations textuelles. Pourtant, il faut bien les indiquer. Or, savez-vous sur quoi l'on appelle particulièrement l'attention des jeunes filles ? C'est l'Annonciation, par exemple. Il y a une douzaine de méditations sur l'Annonciation et sur les conséquences
de l'Annonciation. {Rires à gauche.) Il y a trois ou quatre méditations sur la vie cachée de Jésus dans le sein de sa mère, méditations dans lesquelles la jeune fille est invitée non pas seulement à réfléchir, mais à se mettre en état d'interroger, par chacun de ses sens, la situation actuelle de Jésus. [Exclamations à gauche et au centre.)
Je pourrais les lire.
Et, après l'Annonciation, il y a la Visitation. Le même ordre de questions est suivi. On va même plus loin....
M. Margaine. — Et l'opération du Saint-Esprit ? M. Paul Bert. — Voici deux pages entières de méditations ! c'est la Contemplation, puis l'application des sens sur la Circoncision... [Exclamations et rires. — Lisez!)
La 33^ contemplation sur la Circoncision présente trois préludes, trois points, un colloque et une résolution. [Hilarité.)
M. DE LA Bassetière. — Il cst très facile d'habiller tout cela; mais le fond ne peut être exact!
M. Paul Bert. — M. de la Bassetière me reproche , d'habiller tout cela : je vais le lire tout nu. (Très bien! I très bien! à gauche. — Lisez! lisez!) ! M. DU BoDAN. — Ce n'est pas possible : il y a des . dames et des jeunes filles dans les tribunes! ! M. Paul Bert. — Notre honorable et respecté collè- I gue, M. Du Bodan, me fait observer que nous ne sommes ; pas seuls ici, qu'il y a des dames et des jeunes personnes I dans les tribunes.
! M. Fauré. — Attendez que les tribunes soient éva- I cuées.
\ M. Paul Bert. — Je le reconnais et de là viennent
toutes mes hésitations; mais avouez que c'est une situa-
^242 mSCOURS PARLEilEMAIRES.
tiou étrange que de se trouver, à une tribune française, devant une assemblée d'hommes, en présence d'un auditoire d'adultes, et de ne pas oser y lire ce qui est fait et écrit pour être lu, médité, refléchi en son particulier par une jeune personne, monsieur Du Bodan ! (Vive approbation et applaudissements au eentre et à gauche.)
M. DE LA Bassetière. — Je demande très respectueusement à M. le président... (Bruit.)
M. LE PRÉSIDENT. — Vous aurcz la parole tout à l'heure ! Vous ne pouvez interrompre constamment î
M. Paul Bert. — Vous noas avez accusé d'habiller les citations, et vous ne voulez pas que nous les lisions? A gauche. — Lisez! lisez!
M. Paul Bert. — Nous lirons et nous ferons justice de tout cela !
M. DE LA Bassetière. — Je demande le titre de l'ouvrage, le nom de l'auteur et la date d'édition!
M. LE président. — Monsieur de la Bassetière... [Interruptions à gauche.)
Un membre à gauche. — Il n'y a pas d'explications à donner ! [Bruit.)
M. LE pRÉsiDE^iT. — Permettez, messieurs! je suis juge de la question de savoir si l'on doit donner ou non des explications.
M. de la Bassetière pose une question à laquelle il a d'ailleurs été répondu il y a au moins un quart d'heure.
M. DE LA Bassetière. — ^ Je n'avais pas entendu ! M. LE président. — Mais je la trouve utile à reproduire : M. de la Bassetière demande le nom de l'auteur, le titre de l'ouvrage et l'année de son apparition.
M. Paul Bert, vous avez la parole, [Interruptions et bruit.)
Messieurs, veuillez écouter la réponse !
M. Paul Bert. — Nous demanderons une séance spéciale pour les interruptions. (Rires à gauche.)
Je lis :
« Méditations selon la méthode de saint Ignace, sur la vie et sur les mystères de N.-S. J.-G. — 4 volumes in-i'2, édités par la librairie Lecoffre, 1867, avec une dédicace à saint Joseph et une autre aux jeunes personnes du Sacré-Cœur. »
M. dp: Bosredon. — Par qui ce livre est-il approuvé?
M. Paul Bert. — On s'en sert partout ; il a eu je ne sais combien d'éditions !
M. DE LA Bassetière. — Qucl est l'auteur?
M. Paul Bert. — 11 n'y a pas de nom d'auteur. {Exclamation à droite.)
M. de la Bassetière. — Nous protestons... (Bruit.) S'il n'y a pas de nom d'auteur... (Rume^irfi)... s'il n'y a pas de nom d'auteur... (A Tordre !)
M. LE président. — Je vais être obligé de vous rappeler à l'oidre, monsieur de la Bassetière! Veuillez ne pas interrompre.
M. de la Bassetière. — Je dis que s'il n'y a pas de nom d'auteur, et s'il n'y a pas d'approbation épiscopale, ce livre n'a absolument aucune valeur! (Très bien! à droite. — Exclamations à gauche.)
M. Paul Bert. — Aucune espèce de valeur! C'est dur pour un livre qui est en usage dans les maisons d'éducation religieuse.
M. de la Bassetièiîe. — C'est ce qu'il faut prouver!
M. Paul Bert, — Il en est à sa 7" ou 8^ édition.
A droite. — Ce n'est pas une raison ! Un membre à droite. — V Assommoir en a eu plus de cinquante!
M. Paul Bert. — Il a été édité par la librairie Lecof-
fre. Vous pouvez élever contre la librairie Lecoffre l'accusation d'hérésie ; vous vous arrangerez avec elle.
Mais du reste ces diverses méditations selon la méthode des exercices de saint Ignace ne portent que rarement un nom d'auteur ; un certain nombre sont approuvées, d'autres ne font mention d'aucune approbation.
J'ai là un catalogue tout entier de ces sortes d'ouvrages, il sont tous conçus dans le même esprit ; tous consacrent une méditation à chacun de ces cas particuliers si scabreux que j'indiquais tout à l'heure. Je ne dis pas que je n'ai pas choisi les citations les plus favorables à la thèse que je voulais soutenir. Celle que je vais lire est plus complète que les autres peut-être, mais je maintiens que toutes sont dangereuses.
Ce ne sont pas, d'ailleurs, les menus, les misérables et honteux détails dans lesquels on entre dans ces méditations qui sont de nature à troubler l'imagination des jeunes filles : c'est la situation même dans laquelle on les place, les invitant à contempler ces scènes, et, après l'oraison préparatoire, à y appliquer tous leurs sens : premier point, la vue ; deuxième point, l'ouïe ; troisième point, le goût; quatrième point, l'odorat; cinquième point, le toucher.
Voilà, en particulier, les dispositions que l'on doit apporter à l'étude de la circoncision. [Bruit à droite.)
M. LE COMTE Jean Colbert-Laplace. — Prononcez le huis clos.
M. Laroche-Joubert. — Il faudrait demander le comité secret.
M. Paul Bert. — Je vous demande la permission de ne pas lire. Du reste j'ai donné des indications ; tout le monde pourra consulter le livre à la Bibliothèque nationale, par exemple, à moins qu'on ne proteste, et
qu'on ne dise encore que c'est pour mettre un habit à ces citations que je ne les présente pas.
M. LE comtp: de Perrochel. — Il n'y a ni nom d'auteur, ni approbation épiscopale !
M. Paul Bert. — Vous voulez des livres qui aient Tapprobation épiscopale? En voici :
Ici, je l'avoue, il ne s'agit plus de livres de classes. (Ah! ah! à droite.)
Il s'agit de livres de prix (Rires à gauche), de livres de lecture ; il s'agit de ces petits livres s'adressant à la jeunesse chrétienne et approuvés par Mgr l'évêque de Limoges.
Voici un extrait de cette Bibliothèque chrétienne et morale. Très certainement, si un simple almanach avait publié la première histoire qu'il contient, — je ne dis pas que la commission de colportage ne l'aurait pas laissé passer, elle en a fait bien d'autres, — mais les procureurs généraux auraient pu l'arrêter.
A droite. — Lisez-la !
M. Paul Bert. — C'est « le Triomphe de la Charité », par M. Baudan, à Limoges, chez Barbou frères.
Il n'y a pas de date non plus.
Ce « Triomphe » consiste en un dialogue entre Eustachius, préfet d'Alexandrie, un des plus ardents persécuteurs de la religion, et une vierge nommée Théodose.
Le préfet somme la vierge d'avoirà sacrifier aux faux dieux; la vierge refuse et le préfet lui dit :
« Il y a une ordonnance des empereurs qui porte que les vierges qui refuseront de sacrifier aux dieux seront exposées dans un lieu infâme — »
M. Margaine. — C'est un préfet de l'ordre moral ! [On rit.)
M. Paul Bert. — Suit un dialogue entre la vierge
qui exprime des préoccupations très justes et fait preuve
24t> DISCOURS PARLEMEiNTAlKES.
d'une instruction spéciale assez développée, et le préfet qui, après une insistance des plus fâcheuses, condamne la jeune lille à être con iuite dans le lieu de débauche. Les débauchés s'empressent autour d'elle ; mais Jésus- Christ vient la proléger et elle est tirée de là, à son grand honneur, par un jeune homme qui se met à sa place et l'habille de ses vêtements.
M. LE COMTE Jean de Colberï Laplace. — Lisez complèlement.
M. LE TRÉsiDENT. — H Y 3 dcs limites à la curiosité.
M. Paul Bert. — Puisque vous insistez, je puis lire encore quehjues lignes. Vous verrez ce qu'on écrit pour les jeunes enfants avec approbation de l'évéque de Limoges : {On rit.)
Théodose dil : « La seule grâce queje vous demande, c'est qu'on n'attente pas à ma pudicilé. »
Le préfet lui répond :
« Sacriiicz aux dieux, ou dans peu de temps vous aurez perdu cette virginité dont vous vous glorifiez. »
A gauche et au centre. — Assez ! assez !
U. Edouard Lockroy. — Et cela est approuvé par un évêque !
M. Paul Bert. — Nous avons des documents plus récents encore et qui rentrent dans l'ordre des livres de classe. Telles sont des dictées faites par un vicaire dans une école normale de filles. Ces dictées, par exemple, je ne puis guère en dire que les titres :
« Y a-t-il différentes manières de commettre le péclré contre la pureté?
On peut le commettre de cinq manières différentes: par action, [)ar parole, par regards, par désirs et par pensées. »
Jusque-là, cela va bien, quoiqu'il soit un peu singulier qu'un jeune vicaire se préoccupe de dicter à des
LibLRTE DE L•E^SË1GNEME^T SUPERIEUU (ARTICLE 7). '247
jeunes filles de seize à vingt ans le nombre et la nature des manières de pécher contre la pureté. [Rires approbaiifs à gauche.)
Wais il ne se contente pas de cette énumération tout à fait de rituel, et alors il dit :
■' «On peut pécher par action de trois manières.... )> ; (Bruyantes exclamations à gauche.)
Plusieurs membres. — C'est trop fort!
M. LE BARON Etieimn'e DE Ladoicette. — Cc doit être l'histoire d'un prêtre à l'esprit malade dont il a été parlé à Nancy et qui a été exclu de l'enseignement ^
M.PaulBert. — Messieurs, je m'excuse d'être entré dans tant de détails nauséeux et d'avoir divulgué ici des choses qui n'ont jamais vu le jour à la tribune française. Ce n'est pas ma faute; c'est la faute de ceux qui disent et proclament avec audace urbi et orbi qu'ils sont les gardiens do Ion te morale. [Applaudissements au centre et à gauche.)
Eh bien, qu'en fontils,de la morale ? Vous en voyez quelques échantillons. Vous pouvez imaginer ce que peut être leur enseignement oral par ce que vous connaissez de leur enseignement écrit.
Vous voyez, messieurs, ce qu'ils ont fait pour les garçons et ce qu'ils ont tenté de faire pour les filles : c'est à vous de voir si vous ne voulez par arrêter cet enseignement étrange, — pour ne pas dire plus, — c'est à vous de l'arrêter en votant l'article 7.
Laissons là toutes ces hontes, toutes ces ignominies; voyons les choses à un autre point de vue qu'au point de vue pédagogique et moral, voyons-les au point de vue politique. 11 a été indiqué déjà dans cette discussion, ou plutôt il n'a été qu'effleuré.
* Allé&ratioQ absolument erronée.
Pour bien comprendre, à mon sens, le côté politique de cette question, en ce qui touche particulièrement les jésuites, etconsécutivement les congrégations religieuses qui se sont agrégées autour d'eux, il faut bien voir dans quelles conditions a été institué cet ordre célèbre, et comment ces conditions ressemblent singulièrement à celles où nous nous trouvons aujourd'hui.
Les jésuites datent de 1534. La Réforme venait de naître ; un vent de libre examen passait sur l'Europe occidentale. Le traité de Nuremberg avait enlevé l'Allemagne à la papauté en assurant la liberté des cultes. La France était menacée; Calvin venait de publier son premier livre. Ignace de Loyola parut.
Ce n'était point un homme médiocre : il comprit que, à côté des vieux ordres monacaux portant des costumes divers, dévoués à des œuvres particulières, il y avait place pour une milice spéciale qui aurait pour but unique de combattre le libre examen et de ramener à l'obéissance au pape les peuples qui tendraient à s'en écarter. A cette milice, comme à une troupe militaire, l'obéissance absolue, passive, était indispensable.
Il fonda la Société de Jésus. Et cette Société répondait a un besoin tellement pressant, que, à peine fondée, elle eut une éclosion qui ressembla à une explosion. Moins de cent ans après, les jésuites étaient partoutdans le monde, gouvernant, agissant et, un peu déjà aussi, partout irritant et excitant, puisque c'est déjà dans ce temps qu'on chantait le vieux cantique :
Gubernant spirituale.
Gubernant et temporale, Gubernant onniia maie.
Avec le refrain :
0 vos, qui cum Jesu itis, Non ite cum Jesuitis.
Déjà, en ce temps, ils avaient excité la jalousie d'abord, puis la colère, et quelquefois même l'indignation.
Cependant, leur œuvre était faite; ils avaient arraché à l'hérésie la France, l'Espagne et la Savoie menacées.
Que pouvaient-ils de plus ?
L'Allemagne, l'Angleterre, les pays Scandinaves étaient perdus pour la foi catholique.
En France, en Espagne, au contraire, il n'y avait plus rien à craindre pour la foi catholique. Après la Renaissance, avaient sombré simultanément dans les pays latins et la liberté de conscience et la liberté politique.
Des rois tout-puissants, oints du Seigneur, issus du droit divin, professant la religion catholique, juraient d'exécuter les lois de l'Église dont ils se déclaraient les fils dévoués, juraient d'exterminer les hérétiques : ces rois offraient toute garantie à Rome et à l'I^glise. Désormais, il n'y avait presque plus rien à faire pour les jésuites, soit dans le domaine politique, soit dans le domaine temporel. Les papes traitaient directement avec les rois, et ces deux puissances se passaient réciproquement quelques empiétements, d'un côté sur le terrain du temporel, de l'autre sur la région du spirituel.
Les jésuites, au milieu de tout cela, s'occupent d'instruction, et aussi d'affaires, de négoce. Vous savez que cela les a menés à mal. Ils s'occupent beaucoup de confession, de casuistique ; ils présentent aux princes des peuples ce « chemin de velours » pour aller au paradis, dont parle Escobar. Mais ils ont perdu beaucoup de leur importance.
Assurément, certaines individualités éminentes de
'250 DISCOURS PAKLEMEMAIRUS.
leur ordre ne sont pas sans action, grâce à leur situation de confesseurs de rois, sur la destinée des peuples; mais le gros de la société abandonne la scène purement politique.
Cependant, même dans leurs luttes de casuistique, de ilogme, ils n'oubliaient pas le but particulier pour lequel ils avaient été créés. D'une part, l'attaipie était reprise par eux contre les moindres manifestations du libre examen, et Port-Royal tombait sous leurs coups; d'autre part, ils s'efforçaient de faire partout et toujours triompber la puissance papale.
Ain.^i, tandis que les rois tantôt les proscrivaient, tantôt les appuyaient, suivant le caprice d'un favori ou d'une maîtresse, d'une Maintenon, d'un Pombal ou d'une Pompadour, les papes seuls, reconnaissants et clairvoyants, soutenaient toujours leurs meilleurs soldats. Si bien que ce ne fut qu'avec des déchirements intérieurs et une vraie douleur que Clément XIV les supprima, comprenant bien que l'ordre des jésuites était une milice entièrement dévouée aux intérêts du saint-sièoje et de l'Église.
Puis arriva la Révolution.
La Révolution ne proclama pas, ne créa pas de religion comme avait fait la Renaissance. Après une courte phase de persécution, elle rendit libres toutes les religions, tous les cultes ; mais, par cela même, elle permit aux jésuites de reparaître et de reprendre leur autorilé sur le monde catholique.
En effet, le péril était le même, pour la papauté, jusqu'au seizième siècle. Ce n'est plus le prolestantisme, c'est le rationalisme qui menace. Le pouvoir civil s'est définitivement laïcisé. L'Église pourra être consultée quelquefois, elle ne commandera plus. Mais cette Révolution est-elle sans appel, sans espoir? Les
LIBERTE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEIIR (ARTICLE 7). 2hi
jésuites qui ont contribué à sauver la papauté dans la grande crise de la liéForme, vont se met're à !a tète du mouvement pour essayer de la sauver de la dévolution. Mais ils feront payer leiu^ concours, et ils le feront payer cher au catholicisme tout entier.
C'est ainsi que, après avoir traversé une longue période durant laquelle iis n'avaient pas joué un rôle plus important que celui des autres ordres religieux, ils sont parvenus, depuis la Révolution, à faire prédominer dans l'Eglise leurs opinions particulières, à tel point que ces opinions sont devenues des articles de foi. C'est qu'en même temps qu'ils combattaient pour le pape et l'Eglise, en même temps que la vieille compa- ; gnie, — et il faut prendre le mot dans un sensmilitaire, I car, en l'adoptant, Loyola se rappelait les faits héroïques de sa jeunesse, — reprenait les armes pour leservice du pape, en même temps elle faisait ses conditions, elle imposait au catholicisme ses opinions personnelles et elle le forçait d'accepter le dogme de l'Immaculée- Conception el celui de l'infaillibilité du pape parlant ex cathedra. (Très bien! très bien! à gauche et au centre.)
Oui, messieurs, la Société de Jésus a été chargée de retenir le monde moderne sur la pente de la libre pensée. Elle espère d'abord ramener repentante au pape et à l'Église sa fille bien-aimée, sa fille si riche et si puissante, la France, qui s'en est séparée. Elle a pour mission de mettre la main sur notre société au nom de l'Église ; non pas certes d'une façon brutale, car il s'en faut que le pape veuille commander directement aux princes et républiijues : mais elle doit faire en sorte que ces princes et ces républiques en arrivent à rendre au catholicisme, à l'Église, toute sapuissance» toute son autorité perdues.
Et c'est pour cela que s'élève en ce pays et dans les pays voisins, contre la Société de Jésus, une lutte suprême ; c'est pour cela que l'article 7, à mon sens, n'est qu'un accident momentané, ou plutôt un premier acte de ce ^rand combat.
A droite. — Gela promet.
M. Paul Bert. — A vrai dire, il n'y a pas, — permettez-moi ce rapprocliememt qui sera très court, — il n'y a pas que la religion catholique qui soit dans ce cas vis-à-vis des gouvernements laïques. Une autre religion, tout aussi considérable au point de vue du nombre des sectateurs, offre le même spectacle. Les musulmans voient aussi leurs chefs qui, autrefois, unissaient dans la même puissance le religieux et le temporel, tendre sous la pression des événements à donner la prééminence à l'élément civil, à se laïciser de plus en plus. Les chrétiens, les juifs eux-mêmes, prennent part à leurs conseils.
Et alors qu'arrive-t-il? De même que vous voyez, en nos pays, l'Église lutter contre le pouvoir civil avec la Société de Jésus à sa tête, de même vous voyez des sultans, des beys, des empereurs, des khédives, obligés de combattre la sourde opposition religieuse de leurs peuples, opposition que soulève et dirige cette congrégation des Khouans, à laquelle Ignace de Loyola a emprunté sa devise.
Et c'est un fait étrange sur lequel il est intéressant, en passant, d'appeler l'attention des historiens que, dans sa constitution suprême, Ignace a copié, non pas les anciens ordres monastiques, non pas l'œuvre de Dominique ou de François d'Assise, mais bien l'organisation des Khouans, avec son obéissance passive, ses provinciaux, son général tout-puissant.
On lit dans l'histoire d'Ignace le récit d'une longue
et curieuse conversation d'Ignace et d'un Maure dans les montagnes de l'Aragon, de laquelle il est permis d'inférer que le fondateur des jésuites connaissait les statuts de l'ordre des Khouans.
Je vous demande pardon, messieurs, d'introduire cet épisode. En tout cas, il y" a là une coïncidence singulière. [Parlez! parlez!)
Vous connaissez la formule de l'ordre de la Compagnie de Jésus : « Tu seras dans la main de ton supérieur comme un cadavre. »
Uii membre. — Oui! Perindè ac cadaver!
M. Paul Bert. — Eh bien, les Khouans ont un chef, un véritable général analogue au général des jésuites, et la formule des Khouans est celle ci : « Tu seras dans la main de ton chef comme un cadavre dans la main du laveur des morts, qui le tourne et le retourne à son
gre. »
Or, aujourd'hui, sur tout le littoral méditerranéen, la lutte est engagée entre les gouvernements musulmans et les Khouans, la même qui s'engage aujourd'hui chez nous, entre le gouvernement, les catholiques et les jésuites. Et, par une coïncidence étrange et curieuse, nous, France, qui avons à gouverner au nord de la Méditerranée des populations catholiques, au sud ides populations musulmanes, nous luttons avec les jésuites ici sur l'article 7, avec les Khouans là-bas dans l'Aurès. {Approbation à gauche.)
Messieurs, il faut bien se rendre compte de la nature du combat qu'engage contre les gouvernements laïques la Société de Jésus marchant à la tête de l'Église catholique. Il n'est pas d'ordre politique, il est d'ordre soicial. Et il faut bien le déclarer, ce n'est pas à vrai dire l'Eglise qui a déclaré la guerre! Elle peut se considéirer comme provoquée, par l'isolement où veulent la
réduire les gouvernements, car elle affirme que, d'investiture et d'autorité divines, elle a droit de leur commander. Elle redemande simplement la place qu'elle occupait et qu'elle se croit légitimement due.
M. Keller disait, et il avait cent fois raison : l'Eglise ne fait pas de politique, les jésuites ne font pas de politique. C'est hors de doute, mais à une condition, c'est que vous entendrez le mot politique dans le sens le plus étroit. Non, les jésuites ne sont royalistes, ni républicains. Et je crois même que s'ils avaient à clioisir ils seraient républicains; car dans une république il n'y a pas de roi qui revendique sa part du pouvoir, et ils pourraient, si les circonstances étaient bonnes, l'accaparer tout entière.
Aussi, là où ils ont été maîtres absolus, dans la Sud- Amérique, qu'ont-ils fait? Ils se sont bien gardés d'aller chercher un roi ; ils ont fondé des républiques.
De même ils accepteront très volontiers la République française, mais sous cette condition, de s'en emparer, et d'en faire la servante de l'Église catholique.
Et comment y parvenir? Il n'est plus ici question de roi, et un confesseur n'y suffirait pas. C'est la nation qui est souveraine, c'est d'elle qu'il se faut emparer. Ce sont les classes bourgeoises qui la dirigent, il faut mettre la main sur elles. Et alors ils ont déployé leurs merveilleuses et habituelles ressources.
Ils se sont dit que le monde va au plus fort, ou du moins à celui qui parait être le plus fort, et qui le dit hautement. Et alors, à l'abri de mille causes diverses, avec la complicité secrète des gouvernements, qui se sont bien trompés en ces matières, qui ont cru se servir des jésuites, quand au contraire c'étaient les jésuites qui se servaient et se raillaient d'eux, profitant de la complicité des gouvernements, de la peur de la bour-
IJIŒriTK DK l.'ENSEKJNEME^'T SIl'EPJEIili (AMTICI.E 7). 2:»5
•jcoisie à la suite de nos î^uoitcs des rues, do rotïarement des âmes après les ^rands désastres de la patrie, de l'appui du clergé rallié autour d'eux, et qui leur apportait le secours de sa puissance, de son autorité, des inépuisables ressources qu'il sait si bien trouver chez les fidèles, et du budget même des cultes; profitant de tous ces moyens, de toutes ces circonstances, ils ont constitué le parti clérical.
Notez que je n'ai garde de dire le parti catholique.
Car la distinction est importante. Les catholiques sont des citoyens qui ne demandent à la société civile que de les protéger dans le libre exercice de leur toi; (C'r.s/ cria!) le parti clérical demande à la société civile de se soumettre aux dogmes du catholicisme. (ÂpplavilinHcmciils à gauche et av centre.) C'est bien différent.
Ils ont donc constitué le parti clérical. Ce parti, il est partout et il n'est nulle part; c'est la fée, dont parlait l'honorable M. Keller, et qu'on rencontre partout sans pouvoir la saisir nulle part. Il est dans l'administration, dans la magistrature, dans l'armée, dans la vie civile, dans toutes les branches de l'activité humaine, à tous les degrés de la hiérarchie sociale. Ce parti constitue une masse à la fois dispersée quant aux individus, agglomérée quant aux intérêts, et toute-puissante, pourquoi ? Parce que ses différents membres s'entr'aident, s'appuient, se soutiennent, se défendent, se poussent, pour prendre une expression vulgaire ; parce qu'on a fait croire à la bourgeoisie française que pour avancer dans les diverses branches de l'administration [Trèi< bien! Cest cela!), que pour obtenir les grades élevés dans l'armée, pour briller aux premiers rangs de la magistrature ou de la diplomatie ; que pour trouver comme médecin ou comme avocat, dès ses débuts, une clientèle toute faite ; que, dans le commerce même,
pour avoir une maison bénite, commanditée, achalandée (Applaudissements à gauche et au centime), il suffisait de s'inféoder au parti clérical, de lui témoigner respect, aide et affection. Et de ces mérites nouveaux, la Société de Jésus est seule juge.
Voilà ce qu'on a persuadé à la bourgeoisie française; et quand on le lui eût bien persuadé, il s'est trouvé que c'était la vérité. [Applaudissements .)
Et l'on a pu espérer ainsi qu'on la possédait définitivement, et avec elle le pouvoir.
Cependant, ces triomphes -là ne pouvaient suffire à la Compagnie de Jésus. Il eût été imprudent de s'endormir en se confiant à de pareilles troupes. Des hommes qui ne sont ralliés que par intérêt, ne méritent pas qu'on soit sûr d'eux. Qui sait? si le pôle vers lequel ils s'orientent venait à changer, sans doute, en boussoles fidèles, ils le suivraient et changeraient aussi !
Après la possession de ceux qui combattent par et pour l'intérêt, il fallait la possession de ceux qui combattent par et pour la foi; pour les former, il fallait s'adresser non à des hommes faits, mais à des enfants. Pour cela, il fallait s'emparer de l'éducation de la jeunesse; je rentre ici, messieurs, dans mon sujet, pour en finir bientôt.
M. LE COMTE DE Maillé. — Oui, VOUS cutrcz dans le sujet! (Rumeurs à gauche.)
M. Paul Bert. — Oui, les jésuites ont alors décidé de s'emparer de l'éducation de la jeunesse, parce que ce n'est qu'en prenant l'enfant tout petit, qu'en le tenant dès ses plus jeunes années en chartre privée, qu'on peut l'imprégner de sentiments durables. Alors seulement ils pouvaient être sûrs qu'il ne leur échapperait pas et qu'ils le conserveraient inféodé, fanatisé, inattaquable aux mauvaises tentations.
Aussi qu'ont-ils fait? Avec une sagacité admirable, le premier jour où le parti clérical est devenu maître dans une assemblée, en 1850, il a demandé la liberté de l'enseignement primaire et de l'enseignement secondaire.
Le second jour, vingt ans après, quand il est devenu maître encore dans l'Assemblée de 1871, il a complété son œuvre par la liberté de l'enseignement supérieur. Et ainsi, à tous les degrés, il s'est préparé des soldats, les véritables soldats de l'armée de Loyola. {Très bien! très bien !)
Voilà ce qui constitue pour moi le danger; c'est sur ce terrain qu'il faut combattre, sans trêve ni repos. Ce que la France redoute, ce qu'elle repousse, c'est cette i imprégnation des esprits des jeunes générations par I l'esprit de la Société de Jésus, qui est la domination du ' monde civil par le monde spirituel. Car s'ils parvenaient ; alors à s'emparer du pouvoir, c'en serait fait de la liberté publique, c'en serait fait de ce que nous avons de I plus cher.
Voilà le péril.
C'est pour l'écarter que le ministre de l'instruction publique nous a présenté son projet de loi et que la Chambre le votera à une immense majorité.
On a parlé de politique. Non, n'ayez pas peur. Ce n'est pas sur le terrain politique, dans le sens étroit du mot, qu'il faut poser la question.
Les jésuites, le parti clérical, qui est leur expression, leur moyen d'action, les jésuites ont commis une faute politique, — qu'ils me permettent de le dire avec toute la révérence que je dois à leur habileté. [Sourires,)
lisse sont, malheureusement pour eux, attachés à un parti dont le nom est peu populaire, vous êtes bien obligés de Vayouer (F orateur se tourne vers la droite),
ir.s niscouHs pARLi:Mt:NTAiRt:s.
et je puis même dire sans vous froisser, qui soulève un peu — c'est un préjugé peut-être — les colères populaires, les colères du suffrage universel.
Ils ont commis cette suprême maladresse. Ce parti a sombré. Le danger n'est plus de ce côté; le danger est du côté de l'avenir, le dangei-, c'est de les voir devenir i républicains. {Applaudissements à gauche et au centre,)
Le danger du côté de l'avenir, c'est de les voir dénoncer une alliance dangereuse, rompre avec la vieille monarchie et de se débarrasser de cet ancien régime qui leur servait de marque, de signe, aux yeux des populations.
Mais, messieurs, il nous suffira d'avoir démasqué à l'avance ces menées, de les avoir signalées à l'avance à la généreuse et sage population française. Nous pouvons être tranquilles, jamais dans un pays comme le nôtre, jamais dans cette France dont le nom est syno- i nyme de franchise, non, jamais les jésuites ne régneront! (Applaudissements répétés. — Uorateur, en regagnant sa place est entouré de ses collègues cjui lui adressent de vives félicitations et raccueillent par de nouvelles salves d' applaudissements .)