‹ Discours parlementaires. Recueillis et annotésChapitre 34 sur 41 · SI · texte numérisé non relu

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Non, messieurs les jurés, nous ne pouvons pas répéter la grande parole biblique : « Et les morts, de tombeau à tombeau, se racontent la miséricorde du Seigneur. » Vraiment, ce que se racontent de tombeau à tombeau — je veux dire de génération à génération — les innombrables morts du peuple ouvrier, c'est ïa dureté du Seigneur nouveau, du Capital souverain, dieu implacable du prolétariat décimé!

Et vous vous étonnez de la véhémence de nos paroles, de la force de nos accusations ! Mais songez donc que nous parlons au nom d'un siècle de silence ! Songez donc qu'il y a cent ans il y avait dans ces ateliers et dans ces mines des hommes « qui souffraient, qui mouraient sans avoir le droit d'ouvrir la bouche et de laisser passer, en guise de protestation, môme leur souflle de misère : ils se taisaient. Puis un commencement de liberté républicaine est venu. Alors nous parlons pour eux, et tous leurs gémissements étouifés, et toutes les révoltes muettes qui ont crié tout bas dans leur poitrine comprimée vibrent en nous, et éclatent par nous en un cri de colère qui atrop attendu et que vous ne comprimerez pas toujours. [Long mouvement dans Vauditoire,)

Et de quels arguments se sert-on pour nous arrêter ? On nous dit : Le président de la République doit être audessus des partis, des discussions et des luttes. — Mais est-ce nous qui l'avons jeté dans la lutte? Est-ce qu'il est entré à T Elysée comme un arbitre impartial tenant sa bienveillance égale entre toutes les fractions du pays ? Non, il y est entré comme président de combat, et au lendemain de son élection, un de ses amis intimes, M. Jules Roche, écrivait que Tautorité présidentielle serait désormais exercée avec vigueur dans un sens nouveau. Vous l'avez vu, en effet, ce n'est pas le pays tout entier qui s'est groupé autour de lui, mais seulement toutes les forces rétrogrades et oligarchiques. Tous ceux qui avaient quelque inquiétude devant l'avenir de justice qui se prépare se sont rencontrés d'instinct autour de l'homme dont le nom signifie réaction résistance. Il en est qui veulent qu'on renouvelle le privilè de la Banque de France, parce que cela permettra aux g'

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généreuse, Tesprit d'audacieuse indépendance ; mais je les mets respectueusement au défi de rien relever qui puisse avilir la conscience française ou cette belle langue française qu'on n'avilit que par le mensonge.

' On a parlé de ce qui peut avilir la presse. Ah! ce ne sont pas des polémiques loyales. Ce qui peut Tavilir, c'est le régime des fonds secrets et des mensualités servies par les banquiers.

Nous protestons contre un régime capitaliste et financier qui livre la presse à la corruption gouvernementale et à la vaste puissance des établissements de crédit : Crédit foncier, Crédit lyonnais, etc., de ceux qui ont volé hier et de ceux qui voleront demain.

Voilà ce qui avilit la presse française et la rabaisse à n'être plus que l'organe des hommes d'argent.

Vous avez en face de vous un homme qui écrit dans un petit journal qu'il a créé, un homme indépendant, loyal, honnête et au concours duquel vous étiez les premiers à faire appel quand il s agissait de lutter pour les libertés républicaines. Cet homme va chercher ce qu'il écrit non pas dans les fonds secrets de M. Dupuy, non dans les mensualités des institutions de crédit, mais dans sa conscience seule.

Et pendant que les hauts financiers restent impunis, c'est lui que vous condamneriez!

Ah ! le principe d'autorité est assez sauvegardé, j'imagine, et il y a assez d'autorités dans notre pays. Il y a cette puissance du capital qui s'exerce non pas seulement sur les ouvriers, mais encore sur vous-mêmes par la concentration de tous les capitaux et de tous les moyens de production, par le développement des grands magasins, des grandes usines, des grandes banques.

Messieurs les jurés, vous êtes, comme les ouvriers, et sans vous en douter peut-être, à la discrétion de cette toute-puissance du capital.

Tous les citoyens passent sous la loi militaire, et il est entendu depuis peu que même quand ils ont passé dans

la réserve, le ministre de la guerre peut leur demander compte de telle ou telle parole.

Il y a la presse vénale, qui trop souvent n'est qu'un outil de plus aux mains du pouvoir ou des fmanciers.

C'est à vous de dire si, pour faire équilibre et contrépoids à toutes ces puissances, il ne restera pas un peu de liberté aux journalistes consciencieux et honnêtes.

Vous savez bien que parce que le jury, en trois décisions successives, a acquitté des journalistes coupables d'irrévérence envers la magistrature, il est question de supprimer lé jury ; et je sais qu on attend votre décision d'aujourd'hui, qu'elle sera à votre dossier, et que si vous vous montrez indépendants, on se propose de supprimer la juridiction du jury et de vous arracher votre magistrature.

Je suis s4r d'avance que toutes ces menaces n'auront aucune action sur vous, que vous resterez des citoyens libres défenseurs de la liberté. Nous sommes assurés que c'est un verdict de liberté que vous allez rendre.

Et à quoi, si vous écoutez M. l'avocat général, condamnerez-vous Géraiilf-Richard? A un an de prison, pour avoir, sous la République, discuté le président élu de la République! Ce ne serait plus l'application du droit républicain, c'en serait la négation. Et de cette négation vous ne vous rendrez j)as responsables. {Mouvement prolongé et applaudissements , — Le président rappelle que toute manifestation est interdite.)

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banquiers de rester maîtres du crédit contre la bourgeoisie travailleuse aussi bien que contre le prolétariat. Ces hommes se sont dit : Puisque ce sont les Perier qui ont fondé la Banque de France pour les banquiers, nous sommes bien tranquilles : nous allons porter Casimir^Perier à la présidence de la République, et le privilège de la Banque sera renouvelé au profit des grands financiers.

D'autres hommes se sont dit :

Est-ce que par hasard les ouvriers des mines ou des filatures voudraient élever leurs prétentions? Eh bien, il y a là le seigneur féodal d'un domaine minier, nous allons le hausser à la présidence de la République, et de là-haut son nom seul rappellera aux ouvriers les massacres de Lyon et les longues résignations silencieuses d'Ânzin.

Et puis, il y a tous ceux qui sont restés eiTarés de certaines aventures récentes. Il y a tous ceux dont Millerand a dit à la Chambre qu'ils avaient senti passer sur eux le vent des catastrophes. Expliquez-moi, je vous prie, en vertu de quel instinct et de quelle affinité tous, condamnés et acquittés, se sont groupés dès la première heure autour de la candidature de Casimir- Perier.

Ce n'est pas seulement parce qu'il avait eu avec eux de bonnes relations personnelles. Ce n'est pas parce qu'il s'était porté garant, devant la cour d'assises de la liaute-Saône, de la parfaite honorabilité de son ami le ministre Baïhaut. Non, ce n'est pas pour cela, et je déclare bien haut que je ne crois pas qu'il soit jamais entré dans la pensée du président de la République de couvrir systématiquement les incorrections ou les scandales. Victor Hugo a dit :

Le cèdre ne sent pas une rose à sa base.

Et sans doute, le président de la République n'a pas senti, à la base de son haut pouvoir présidentiel, toutes les douces fleurs de vertu, toutes les blanches corolles panamistes qui se rouvraient à l'espérance. Non, il n'y a pas là calcul ou préméditation ; mais tous les hommes qui se sentent suspects savent qu'il y a dans les origines de la fortune des

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Perier des parties louches qui créent entre elle et eux je ne sais quelle complicité vénérable. Et le^ coquins du jour, qui liront pn parvenir encore à Tautorité morale par la longue possession des fortunes mal acquises, se sentent protégés par la majesté des rapines séculaires dont le temps a effacé la honte sans en abolir le proGt. [LoYtg mouvement.)

Voilà pourquoi il y a eu de toute part vers le nouveau chef de la République un concours de toutes les volontés rétrogrades, de toutes les frayeurs oligarchiques, de toutes les cupidités serviles.

Voilà pourquoi, en l'attaquant, nous attaquons un parti, comme c'est notre droit. Nous n'attaquons ni la France ni la République, et Gérault-Richard a prolesté tout à Theure avec une juste indignation contre Tassimilation que prétendait faire M. Tavocat général d'un homme quel qu'il soit et de la France républicaine tout entière.

Ah ! vous êtes un bon Français, monsieur l'avocat général ; vous êtes, je le sais, un bon républicain — et c'est sans hésitation que vous proclamez cette doctrine! C'est sans scrupule que vous acceptez cette sorte de confusion entre un homme et la République tout entière !

Comment! si Mac-Mahon se laisse entraîner à la réaction et au coup d'Etat, nous serons obligés de dire, en vertu de votre doctrine, que c'est la France qui va à la réaction et la République qui sollicite le coup d'État!

Et plus lard, si M. Grévy, par faiblesse tout au moins, laisse se pro«iuire autour de lui des trafics scandaleux qui ne déshonoraient que lui, vous proclamez que c'est la France elle-même qui a élô deshonorée ! Non, il ne vous appartient pas, pour obtenir un verdict de condamnation, d'établir une confusion pareille entre la France probe et loyale, et des hommes qui peuvent prévariquer et faillir.

Donc, quel argument reste-t-il ? — Que nous voulons déshonorer la presse ?

Je prie MM. les jurés, en leur âme et conscience, de relire chaque mot de l'article incriminé. Ils y verront la verve

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