A BAS CASIMIR
« Casimir- Perier a raison de haïr le peuple. Rarement il aura fait un placement aussi avantageux, car sa haine lui est rendue au centuple. i
« Cela ne peut que. flatter les instincts ataviques d'un petit-fils {
d'usurier.
« Si vive lui est l'impression de son impopularité, qu'il n'ose se montrer aux foules qu'enveloppé d'escadrons épais, à travers les grilles d'acier des sabres, couvert à l'avant et à l'arrière d'opaques nuées de mouchards.
« Il passe en train de poste, saluant les badauds qui ne le saluent pas, souriant A des visages moroses ou dégoûtés.
< Depuis Gui/.ot, nul homme politique n'assuma pareille antipathie.
Il a même sur l'outrancier de renrichissement, l'avantage de la rapi- •
dite.
« A peineélu président, il ressentit ce qu'un psychologue de Tamour appellerait le coup de foudre inverse.
« Oh! le vilain moineau I s'écriaient les passants raccrochés par ses photographies outrageusement copieuses qui battent le quart au coin {
des rues.
« Sale tète ! disaient entre deux coups de sifflets les gavroches, à la grande colère des policiers.
« Casimir commit la première faute de vouloir se faire aime force. Ceux qui lui contestèrent sa beauté physique, dont il se mo'
claratioQ de M. Gérault-Richard, dans laquelle celui-ci revendique hautement pour tous les citoyens \e droit de discuter et de critiquer les actes et Thomme qui est élu président de la République, Tavocat générai Mérillon prononce son réquisitoire; il commente Tarticle incriminé, déplore les égarements de la presse et fait l'apologi^î de M. Casimir-Perier. La parole est ensuite donnée à M.JeanJaurès, quia été autorisé, en vertu du pouvoir discrétion-
si fior, se virent appréhendés, jetés au violon où ils passèrent quelques heures et à tabac, ce qui n'est point sujj^gestif d'amitié.
« Puis il tenta un autre s^'stèine. De menus échos nous racontèrent ses divagations par les rues; ses fumisteries* de sous-o(T dans les magasins où il pratiquait révonouissement sur de timides demoiselles; SCS transports filiaux envers une antique nounou; ses balades à la lune et dans les allées du parc de Pont-sur-Seine, ses familiarités de rustre pour les gens du pays...
« Tant et tant d'historiettes enfantines, mais idiotes.
« Le badaud dit alors : 11 pose.
« (iavroche ricana : Il nous rase.
« Casimir aborda ensuite le genre napoléonien. Il se fît grand capitaine. A défaut d'un cheval blanc ou noir, il monta un Decauville et parcourut en équipage clinquant le théâtre d'une guerre pour rire. 11 copia dans le Larousse des mots à remporte-pièce... de campagne. Il récita des proclamations. Il célébra la patrie, le courage, la discipline.
« Et le peuple se taisait toujours.
« 11 s'est décidé à parler dimanche dernier, cependant. Cinq mille voix ont conspué le faux patriote, le faux républicain, le faux philanthrope. ,
« Casimir a-l-il entendu? Et s'il a entendu, comprend-il?
« En ce c'is, sa haine va redoubler. Il se rappellera l'exemple de son aïeul, celui qui trafîquait de la France, édifiant une fortune colossale sur de colossales trahisons.
« Les crimes du grand-père profitent au petit-fils, puisqu'ils lui assurent la supériorité dans le royaume des exploitants.
« Pourquoi ne pas les revendiquer hautement? Ces millions, Casimir on connaît la déshonorante origine : il les garde, et. son ambition politique n'a d'autre but que de s'en garantir la perpétuelle jouissance.
« D'ailleurs, il ne tardera point à le déclarer.
« Lorsqu'il jugera inutiles ses comédies de sentimentalisme et ses accès de sensiblerie, sa nature, sa belle nature de dévorant reprendra le dessus. Il nous en voudra dVivoir deviné, sous des apparences maladroites, l'homme qu'il est dans la détestable réalité : avec son arrogance brutale d'exploiteur, sans pitié ni noblesse, sans entrailles et sans Ame, image fidèle et repoussante d'une caste sanguinaire, dont la prospérité a pour étiagcla mortalité des travailleurs.
« Et il criera vengeance contre le peuple, ignorant, l'insensé, que suivant le mot de TaxileDclord, «l'impopularité, c'est tout simplement Timpuissance ».
« Aujourd'hui, les citoyens se taisent sur son passage. Demain le cri populaire retentira: «A bas Casimir! », c'est-à-dire : «Vive la Répubjique des travailleurs ! a
naire du président de ]a cour, à défendre M. Gérault-Richard.
Le jury entre aussitôt après en délibération et rapporté un verdict de culpabilité Sc^ns circonstances atténuantes. La cour condamne M. Gérault-Richard à un an de prison et 3,000 francs d'amende. C'est le maximum de la peine.
Ce procès est purement politique. La plaidoirie de 11. Jaurès constitue un acte politique. C'est pourquoi il nous a paru nécessaire de la reproduire en annexe dans le Recueil des discours parlementaires :
Messieurs les Jures, ^
Je remercie tout d'abord M. le président de la cour d avoir bien voulu m'autoriscr, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, à prendre ici la défense de mon ami Gérault- Richard, et quoique je ne lui doive rien en retour et que je garde toute ma liberté de défenseur, je m'efforcerai, par égard pour lui comme pour vous, de laisser à ce débat toute la hauteur qu'il peut avoir. Si je suis parfois amené à descendre à des choses basses et à des accusations infamantes^ c'est l'histoire elle-même qui m'y aura obligé.
Je l'avoue, messieurs les jurés, j'ai entendu tout à Theure avec quelque surprise M. l'avocat général déclarer que . dans ce procès qui est un procès d'histoire institué sur la politique traditionnelle des Casimir- Perier, il n'y avait qu'une chose dont nous avions le devoir de ne point parler, c'était précisément de la politique des Casimir-Perier, et j
qu'au procès actuel devait se substituer je ne sais quel procès athénien dont Démosthène aurait d'avance rédigé les conclusions. Non, ce n'est pas dans ces conditions que je suis ici. J'y suis pour plaider le procès d'aujourd'hui et non pas le procès d'il y a deux mille ans. Je suis ici pour maintenir respectueusement, mais fermement toute l'intégrité de mon droit, qui est le droit sacré de la défense ellemême.
Si Gérault-Richard m'a prié, Millerand étant empoché, de porter la parole en son nom, c'est d'abord pqrce que depuis quelques années déjà je suis son compagnon de lutte, et que je puis donner à ses paroles leur vrai sens, tout leur sens.
C'est aussi, nous ne le dissimulons pas, pour que ce procès, qui est un procès nettement politique, garde aux yeux de tous son caractère politique, jusqu en la personne du défenseur, comme il a un caractère politique en la personne du véritable accusateur, qui n'est pas ici.
Le mandat que j'ai accepté, après quelques hésitations bien naturelles et que vous comprenez sans peine, mais bien courtes aussi, je Tai accepté pour revendiquer devant vous la responsabilité morale de vives, mais justes et nécessaires polémiques, que l'on essaye en vain de frapper et de flétrir ; et c'est sans crainte que je suis devant vous.
Il ne s'agit pas ici de difficultés juridiques ou de subtilités d'interprétation. Si je ne porte pas la robe de Tavocat, vous ne portez pas non plus la robe du juge ; mais il suffit que les uns et les autres, nous soyons des citoyens libres cherchant dans la loi républicaine non la lettre morte dont M. Tavocat général veut abuser pour une œuvre de servitude, mais Tesprit vivant, qui est liberté.
Où donc y a-t-il dans l'article de Gérault-Richard une injure, un outrage, une offense ? Permettez-moi tout d'abord de relever Tattilude singulière du ministère public dans cette affaire. D'une part, c'est l'article tout entier que Ton incrimine devant vous ; et alors qu'on nous accuse d'être des insulteurs et d'avoir adressé à M. le président de la République des épithèles flétrissantes, on hésite à expliquer devant vous quels sont les substantifs et les adjectifs qui constituent Tinjùre. Je m'attendais, puisque cette précision n'est pas dans l'acte d'accusation, qu'elle se trouvât au moins dans les paroles de M. l'avocat général. Or, le ministère public n^a signalé avec précision qu'un seul outrage : c'est celui qui serait contenu dans le titre de l'article.
En même temps qu'il se refuse à préciser les termes exacts qui constitueraient un outrage et qu'il semble vouloir ne juger que l'inspiration générale dont l'article procède, M. l'avocat général semble vouloir nous interdire d'expliquer cette inspiration. C'est là une contradiction singulière. Eh bien! messieurs les jurés, nous ferons devant vous ce que l'accusation n'a pas fait, et nous nous attacherons à
montrer que Tarticle ne contient d'outrage ni dans ses termes particuliers, ni dans son inspiration générale. Où donc est l'injure ?
Vous avez dit que le titre: « A bas Casimir! » constituait un outrage. Pourquoi donc? Est-ce que par hasard on s'offenserait, pour la majesté présidentielle, de la familiarité de cette appellation ? Mais vous savez bien que ce sont les journaux officieux, les journaux amis qui' pour expliquer le silence des citoyens sur le passage du président, ont prétendu que son nom était trop long à prononcer. Ils ont dît que le peuple ne pouvait pas se risquer dans des appellations à perdre haleine, et que de peur d'épuiser son souffle, il était obligé de réprimer son enthousiasme. Gérault-Richard a été plus hardi : il s'est risqué sur ce nom épuisant, et si à court de souffle il s'est arrêté à moitié chemin, ce n'est en vérité pas un crime. D'ailleurs, vous savez bien que c'est par leur prénom qu'on appelle les rois. Je vous rappelle surtout que le prénom de Casimir a cessé d'être un prénom, et que depuis deux générations il a été pieusement incorporé au nom de famille pour que l'orléanisme autoritaire, avide, égoïste et sanglant de l'aïeul fût désormais le patrimoine impérissable des Perier.
Est-ce parce que nous avons écrit les mots: « A bas! » devant le prénom ou devant le nom, que le titre de Tarticle contient un outrage?
Mais je comprends, à la rigueur, que si ce cri avait été poussé dans la rue, pour provoquer sur le passage même du président un attroupement hostile ou une manifestation tapageuse, je comprends, dis-je, qu'il soit poursuivi. Mais si l'on prend l'article dans son sens littéral et dans le sens politique que lui donne son auteur, quand il termine par ces mots : V A bas Casimir ! »> c'est-à-dire : « Vive la République des travailleurs î » il est clair que ce cri ne signifie qu'une chose: c'est que dans notre pays, les vrais démocrates et les vrais républicains souhaitent et préparent la chute di président Perier. Et c'est leur droit.
Et si le président Perier, « à l'heure de son avènement
LES CASIMIR-PERIBR 87^
comme disait le premier ministre Dupuy, a cru devoir, pour être plus aisément accepté, promettre au pays qu*il ne s'imposerait pas à lui pendant plus de sept années, pourquoi la démocratie ne dirait-elle pas qu'elle se séparera de lui avant ce terme? Et si, avant lui, nous avons vu le président Thiers renversé par une majorité parlementaire, Mac-Mahon, président renversé après le 14 octobre par les républicains victorieux, et après Mac-Mahon, le président Grévy jeté à bas par la Chambre, qui refusait d'entrer en communication avec tout ministère qui parlerait en son nom, pourquoi ne serait-il pas permis d'annoncer d'avance que le pays jettera à bas le président d'aujourd'hui, sous une forme légale quoique avant le terme légal, parce qu'il sera dégoûté de la politique de réaction qui est exercée par M. Casimir-Perier et pour lui? Où donc M. l'avocat général voit-il là l'outrage et l'insulte? Je le défie de le montrer à MM. les jurés qui tiennent dans leurs mains la décision souveraine.
Dira-t-on que c'est la constatation de l'impopularité présidentielle qui constitue un outrage? Ici je dois couper court à l'insinuation redoutable de M. l'avocat général. Il a semblé dire, parce que Gérault-Richard montrait le présisident de la République constamment entoure d'une double muraille de chevaux, de cuirasses et de lances, que nous faisions bon marché des précautions prises pour garantir sa vie contre des attentats toujours possibles. Ah ! nous protestons ici de toute l'énergie de nos consciences. Nul plus> que nous ne dénonce et ne flétrit, nul plus que nous ne redoute ces abominables attentats. Ils sont criminels parce qu'aucun homme n'a le droit de s'instituer lui-même le juge d'un autre homme. Et si lés socialistes refusent à la société tout entière, dans sa force impersonnelle, le droit de condamner et de tuer, à plus forte raison le refusent-ils à l'homme qui s'isolant dans son fanatisme, sa soufTrance ou son orgueil, frapperait du couteau sans autre caution que sa propre conscience. Ces attentats sont criminels : celui-là seul aurait à la rigueur le droit de se lever en justicier, qui n'aurait lui-même commis aucune faute, n'aurait jamais cédé
à une tentation mauvaise et n'aurait jamais été égoïste ou coupable. D'ailleurs, cet homme sans tache, s'il existait au monde-, ne frapperait pas : il pardonnerait. {Sensation prolongée.)
Mais ces attentats ne sont pas seulement criminels, ils sont insensés et absurdes, parce qu'aucun homme, si haut qu'il soit et si puissant qu'il paraisse, n'est le maître des événements. Aucun homme n'est le meneur de Thisloire, il est conduit et porté par elle. Il est l'expression et le produit d'un état social déterminé, et même quand cet homme disparaît, la société trouve toujours le moyen de susciter d'autres hommes qui la défendent et qui la sauvent, jusqu'à l'heure où elle doit disparaître, non pas sous les attentats criminels ou imbéciles, mais sous la force révolutionnaire de l'histoire. Et voilà pourquoi nous disons que ce ne sont pas les hommes qu'il faut haïr : ils sont l'instruaient innocent des choses. 11 faut simplement haïr les institutions mauvaises qui font les hommes mauvais. Voilà quelle est notre politique ; si elle a des colères implacables contre la société présente, elle a aussi une grande pitié pour tous les hommes, y compris les privilégiés, qui portent déjà à leur manière la peine et le fardeau de leurs privilèges.
Donc que Ton prenne toutes les précautions nécessaires, que l'on déjoue par une surveillance incessante le fanatisme du fou ou du sauvage qui rôde peut-être et qui guette, dans cette société obscure où les consciences aigries sont fermées les unes aux autres. Personne n'y contredit, et nous n y contredisons point. Mais ce que nous pensons et disons, ce qu'a dit et pensé Gérault-Richard, c'est que quels que soient les hasards meurtriers qui peuvent surgir d'une foule, quels que soient les périls de la fonction présidentielle comme de la fonction royale ou impériale, il vient toujours une heure, quand il y a communication de cœur entre le chef d'un peuple et ce peuple même, où la barrière s'abaisse et où les acclamations des citoyens font tomber même les murailles protectrices. Nous disons seulement que pour M. Casir Perier, cette heure n'est pas venue, et qu'elle ne vieui jamais. Nous disons que par le destin le plus ironique (,
ait été fait à un chef d'Etat, il esl condamné dès maintenant à traverser entre une double haie de soldats et de policiers ses sept années de magistrature républicaine.
Voilà ce que nous disons. C'est notre droit, mais il n'y a là ni outrage ni injure.
Ah ! je comprends que cette impopularité coûte à son orgueil, car il a fait à la popularité des avances et la popularité Ta fui. Dès le lendemain de son élection, ses journaux nous parlaient de ses excursions héroïques sur le boulevard, de ses sollicitudes paternelles pour les poupées cassées, de ses familiarités royales avec son bon peuple de Paris et de la douceur de ses yeux. On a attendu la popularité, ellen'est pas venue, et c'est maintenant sur nous que Ton se venge de ce mécompte. [Rires.)
Il y avait dans la tradition des Casimir-Perier de quoi supporter plus stoïquement cette mésaventure. Son aïeul aussi avait connu ia popularité, puis il l'avait vue s'enfuir, et de même que sa vanité s'était enivrée de popularité, son orgueil s'enivrait d'impopularité. Il prétendait que l'on doit dédaigner les jugements de la foule, comme on doit dédaigner la foule elle-même, et que la colère et la désaffection du peuple sont la consécration nécessaire d'un véritable homme d'Etat. Il y a là de quoi consoler l'orgueil souffrant du président de la République, car, à ce compte, il est en passe de devenir un chef d'Etat incomparable.
Mais je me demande alors pourquoi on poursuit l'écrivain indépendant, coupable seulement d'avoir constaté sur M. le président Perier une impopularité dont son aïeul se faisait gloire. Je cherche aussi en vain dans l'article incriminé quelles sont les injures à la personne du président de la République.
De sa personne privée, il n'est pas dit un mot. Cependant les journaux officieux nous avaient invités, par leurs maladresses et par leurs confidences indiscrètes, à commettre aussi des indiscrétions.
Et quant à la personne politique de-M. Casimir-Perier, comment pourrait-on l'attaquer, puisqu'elle n'est pas, puisque
882 DISCODRS PARLEMENTAIRES
si M. Casimir-Perier a été appelé au pouvoir, ce n'est pas à raison de ses mérites propres, mais à raison de la politique que les siens lui avaient léguée, puisqu'il n'est qu'Un nom, puisqu'il n'est qu'une tradition et qu'un symbole?.
Quels services personnels éclatants M. Casimir-Perier a-t-il rendus au pays et à la République? Cependant, il est porté en quelques mois à la présidence du conseil, à la présidence de la Chambre et enfin à celle de la République. Il est porté au pouvoir par son nom seul en qui vivent encore des souvenirs de réaction et de bombât, et pour une œuvre de réaction et de combat.
A l'heure où des républicains traîtres à leur passé veulent neutraliser l'effet des lois républicaines, votées par euxmêmes; à l'heure où les privilégiés s'émeuvent et s'inquiètent des progrès de la démocratie ouvrière et de la démocratie paysanne; à l'heure où le haut capital se sent menacé par les revendications sociales et par les scandales qui pullulent en lui comme en un organisme décomposé, on cherche autour de soi des hommes de combat et de résistance. Et Ton voit que presque tous sont usés, tarés ou flétris; mais un nom reste : le nom d'un ministre de la monarchie bourgeoise, qui a élevé sa fortune sur la misère des salariés, quia écrasé dans le sang les revendications ouvrières, qui a chassé de la Révolution de 1830 l'esprit républicain. Le nom de ce ministre est en même temps celui d'un grand banquier,, qui a trafiqué, agioté et spéculé, et pour les spéculations duquel on espère cette prescription suprême qu'on appelle l'oubli. Kn sorte que pour Tœuvre de réaction politique et sociale et pour la revanche impatiemment attendue des improbités menacées, on aura un nom significatif, mais moins discrédité que ceux sur lesquels sont passés les scandales, d'hier. (Mouvement.)
Et alors on va à l'homme qui porte ce nom et on lui dit : Soyez, comme un autre Perler, le maître des hommes de France, pour devenir à votre tour notre serviteur et notre instrument. Et il se trouve que depuis quelques annéei cet homme se préparait précisément à ce rôle et qii'i s'appliquait à se façonner sur la statue du grand aïeul.
LES GASIMIR-PERIER 883
Oh ! il n*en avait pas la fougue et les colères puissantes, mais il s'appliquait, pour se donner Tillusion de la force, à adopter je ne sais quelles allures autoritaires, je ne sais quel caporalisme parlementaire. Il invoquait sans cesse le principe d'autorité, il affectait un ton cassant, une parole impérieuse et brève.
Et alors, devant qui nous trouvons-nous ? Est-ce devant une originalité politique, est-ce une personnalité politique vivante? Non, messieurs les jurés, nous nous trouvons simplement devant une tradition figée et diminuée. Ce qu'il y a devant nous, c'est une survivance factice, c'est l'héritier incomplet et débile, tour à tour larmoyant et hautain, du grand despotisme bourgeois. Je m'étonne que M. le président de la République, qui a tout accepté de son aïeul : les idées, le pouvoir et la fortune discutable, veuille faire deux parts dans cet héritage et répudier les colères républicaines, les révoltes populaires et les secrets mépris qui grèvent la succession.
Non, ce n'est pas votre faute si ce procès politique devient un procès d'histoire. C'est parce qu'on a voulu faire subir une rétrogradation violente au suffrage universel pour lui infliger la politique censitaire, c'est parce qu'on veut arracher au peuple aujourd'hui la Képubliquc, comme on lui a arraché en 1830 la Révolution, pour le tenir, aujourd'hui comme alors, sous la tutelle des grands banquiers, des grands capitalistes et des grands financiers, c'est pour cela que les souvenirs qui dormaient dans le passé se réveillent. Puisque c'est en vertu de ses titres de famille que M. Casi^ mir-Perier inflige aujourd'hui à la République la politique orléaniste, nous avons bien le droit, comme Ta fait Gérault- Richard, de demander à la dynastie des Perier quels sont ses titres devant la démocratie et devant la nation.
Il y a eu, à la fin du xviii'' siècle et aux approches de la Révolution, deux fractions bien différentes dans la bourgeoisie. Il y a eu une bourgeoisie généreuse, animée de l'esprit de l'Encyclopédie et d'un vaste optimisme, qui espérait d'un ordre politique et social nouveau le développement de
toutes les facultés humaines, l'affranchissement, le bien-être de tous les hommes ; avec Diderot et Condorcet, elle rêvait une société d'égalité et de solidarité qui n'aurait aboli ni les joies délicates de la vie ni l'éclat supérieur des esprits d'élite, mais qui aurait fait de tout homme, et du plus humble, un homme maître de lui-même, aflTranchi de la nouvelle féodalité capitaliste que pressentait Condorcet comme de la vieille féodalité terrienne, et ayant en soi, sa journée de travail finie, assez de force joyeuse pour vivre encore de la vie de l'esprit et saluer au passage le grand univers lumineux. C'est de cette bourgeoisie qu'est sorti, ^
il y a un siècle, avec le concours de la force ouvrière naissante, le parti républicain. •
Cest cette bourgeoisie qui en 1830, d'accord avec le ;
peuple des Trois Journées, a voulu faire sortir do la Révo- j
lution sinon la République elle-même, du moins l'esprit j
républicain. Et le peu qui en reste aujourd'hui après d'innombrables faillites politiques et morales, va se confondre de plus en plus dans la préparation de la République sociale avec le prolétariat croissant et organisé.
Mais en face de cette bourgeoisie généreuse, il y avait une autre bourgeoisie égoïste, vaniteuse et avide. Celle-là aussi préparait la Révolution. Mais au lieu de la préparer pour toute la nation, elle la préparait pour elle-même et pour elle seule, pour ses intérêts et ses vanités de classe. Elle voulait supprimer les nobles, mais pour les remplacer. Elle réunissait déjà dans de vastes manufactures de nombreux ouvriers, étrangement exploités.
Riche de ses monopoles industriels, de ses spéculations '
sur les effets publics, de ses trafics dans la ferme de l'im- |
pôt, elle achetait les châteaux splendides des grands sei- J
gneurs obérés, comme Claude Perier installant dans le château de Vizille, acheté d'un Villeroy, dernier héritier \
d'un Créqui-Lesdiguières, une manufacture de toile.
Mais là encore cette bourgeoisie avait une tristesse. Plus vaniteuse que fière, elle craignait d'être dédaignée par les i
nobles mêmes qui lui avaient vendu leurs domaines. Et *
une double pensée travaillait Claude Perier : ou il de
(Irait noble et marcherait Tégal des grandes familles, ou il abolirait le régime féodal et nobiliaire pour qu'une seule noblesse restât debout, celle de Targenl, elpour que la suzeraineté féodale et nobiliaire ne fit pas ombre à la nouvelle suzeraineté industrielle qu'il prétendait exercer. Voilà, dès le début, Tesprit même de la race tel qu'il va se développer pendant un siècle.
Et de même que plus tard, Casimir Perier, futur ministre de Louis-Philippe, essayera de jouer un rôle à la cour de Charles X avant de s'emparer de la monarchie de Juillet; de même que plus tard encore le président actuel de la République attendra entre des marquises et des duchesses l'ouverture de la succession présidentielle, Claude Perier achète la survivance d'une charge de conseiller à la cour de Grenoble, afin de s'anoblir. Puis, comme le décès larde et comme la vacance se fait attendre et que le sol commence à trembler, Claude Perier prête une salle de son château aux Etats du Dauphiné qui préludaient à la Révolution bourgeoise. Éternelle race de traitants qui n'ont même pas la fierté des pouvoirs nouveaux, et qui ne se mêlent aux révolutions de la bourgeoisie que parce qu'ils n'ont pu réussir à faire reluire en noblesse traditionnelle leur fortune d'hier !
Claude Perier, surgissant à l'heure où commençait le régime de la grande industrie et de la grande bourgeoisie, par une combinaison qui est encore un caractère de sa race, unit en lui l'esprit des combinaisons hardies et des vastes exploitations qui a fait la fortune de la bourgeoisie nouveHe et l'étrange lésinerie de la bourgeoisie ancienne, qui ne pouvait s'enrichir que petitement. Jamais homme ne fut plus avare que Claude Perier dans des affaires plus étendues. Tous les ouvriers qu'il accumulait dans ses ateliers ont eu à pâtir du régime du capitaliste naissant et de la sordide avarice du maître. Pauvres ouvriers delà fin du xviii* siècle!
Jamais matière humaine ne fut manipulée plus âprement. Ils avaient contre eux les pouvoirs anciens et les pouvoirs nouveaux : le noble, le bourgeois, le roi qui les faisait saisir comme déserteurs quand ils quittaient l'atelier. L'ouvrier n'avait plus l'abri, si insuffisant fût-il, des vieilles corpora-
lions, et il ignorait encore qu*il était capable de faire des révolutions. Si dédaigné, si méprisé et si oublié, qu'en 4789, quand un souflle de générosité passa sur le pays» on oublia de le convoquer aux Assemblées primaires.
Et alors les ouvriers de la région dé Paris et de celle de Lyon, qui était celle de Claude Perier, se réunirent à part et rédigèrent après les cahiers des trois ordres ce qu'ils appelaient les cahiers des pauvres, où ils demandaient que le salaire ne fût pas froidement calculé en vertu des maximes d'une cupidité effrénée. Parmi les inspirateurs de ces tristes cahiers des pauvres, figuraient les ouvriers des manufactures de Claude Perier. Donc, d'un côté, sordide et cruelle avarice ; de l'autre, les cahiers des pauvres. Voilà la première rencontre des Perier avec la démocratie. (Vive émotion,)
Pendant la tempête et jusqu'à la fin de la Terreur, Claude Perier acheta, par quelques libéralités forcées, un peu de tranquillité et de sécurité. Après. Thermidor, il se précipite vers Paris où les agitations d'argent vont succéder aux agitations de conscience, et là, sur les fluctuations des domaines nationaux, sur les variations des effets publics et sur les fournitures de la guerre, il se livre à des spéculations qui enflent sa fortune. Il devient l'une des puissances financières du Directoire et du Consulat. Il entre aux mines d'Anzin, d'où les nobles avaient dû émigrer, mais où avait subsisté la constitution de l'ancien régime. Il réalise ainsi son rêve qui était de fonder sur une base féodale sa domination bour- . geoise, et il entre à la Banque de France, créée par le premier consul. C'est lui seul qui en rédige les statuts, insti^ tuant dans la banque de l'État la prédominance d'une oligarchie financière. C'est ainsi que par Claude Perier, toute la puissance financière du temps commence à se concentrer dans cette famille.
Par des spéculations dans l'industrie et la banque et par la part qu'elle prend dans le domaine minier, Ja famille Perier étend son action à toute la surface de la production capitaliste. Alors les grandes ambitions politiques peuvent ven
Dans notre société, où le pouvoir politique est nécessa' ment l'expression du pouvoir économique et où il n*.
d'autre puissance que celle de Targent, les grands banquiers ei les spéculateurs qui ont capté dès le début les sources de Targent, ont capté par cela même les sources de la puissance.
Casimir Perier, futur ministre de Louis-Philippe, peut * s'élancer avec une arrogance impétueuse à la conquête du pouvoir. Il commence par refaire etpar agrandir sa fortune, <;ar la fortune du père Claude Perier avait été partagée entre ses nombreux enfants. Pour refaire cette fortune, voici quel est son premier coup de spéculation, qui juge toute sa manière. Il achète actif et passif une maison qui traversait des embarras momentanés. Il réalise aisément l'actif et triple sa fortune. C'est ici, messieurs les jurés, la caractéristique de Casimir Perier. C'était avant toute chose un banquier de proie. 11 guettait dans notre société tourmentée les sinistres commerciaux et industriels et s'enrichissait de la défaite des vaincus, de la dépouille des naufragés. Partout où il y avait des commerçants pressés de réaliser, des marchands pressés de livrer leurs marchandises au rabais, il achetait. Il avait multiplié les usines et les ateliers, non pas pour créer lui-même, mais pour spéculer sur les produits créés par d'autres. C'est ainsi qu'on le voit acheter, en une année de misère, aux pauvres travailleurs du Morvan 70,000 cordes de bois au prix de 13 francs, qu'il revendra 30 francs au bout de quelques semaines. C'était un banquier de proie guettant tous les naufrages industriels ou commerciaux.
Et lorsque ces embarras ne suffisaient pas, lorsqu'il n'y avait pas assez de détresses à exploiter, pas assez de ruines dont il pût hausser sa maison, pas assez de naufrages dont il pût piller les dépouilles, il créait lui-même ces embarras, ces ruines, ces naufrages. Comme régent de la Banque de France, il faisait partie du conseil d'escompte et s'y montrait d'une impitoyable sévérité, refusant le crédit aux industriels ou aux commerçants. Quand il les voyait ainsi acculés, sans crédit, sans ressources, il leur ouvrait les guichets de sa propre banque et leur fournissait des capitaux avec un escompte usuraire.
Ah ! lorsque nous protestons, comme Gérault-Richard Ta fait^avec une véhémence loyale contre ces procédés de déprédation et de pillage, on nous accuse avec légèreté de ne songer qu'au prolétariat ouvrier.
Nous pensons certes avant tout à ces tisseurs des usines de risère, à ces mineurs des fosses d*Anzin qui ont été tenus depuis un siècle sous l'avide exploitation desPerier ; mais ce ne sont pas les ouvriers seuls qu'ils ont exploités; en même temps qu'ils opprimaient les ouvriers pour augmenter leurs dividendes, ils opprimaient par la toute-puissance du crédit la bourgeoisie travailleuse et productrice.
Ils sont, dès la première heure, les ennemis de tous ceux qui travaillent et .produisent dans ce pays, aussi bien de la bourgeoisie moyenne, industrielle et commerçante, que du prolétariat ouvrier.
Ce que nous défendons contre ces manœuvres louches des banquiers arrivés au pouvoir, ce n'est pas le prolétariat ouvrier seul, c'est l'ensemble des forces productrices de notre pays. J'ose dire que c'est aussi l'honneur du pays et de la France elle-même.
Ecoutez, messieurs, ce que disait de l'origine de la fortune des Casimir-Perier un grand correspondant anglais qui écrivait à la fin de 1832, quelques mois à peine après la mort de Casimir Perier. Et où donc ces paroles étaient-elles accueillies ? Est-ce dans un journal factieux ou même républicain? — Non, c'est dans une revue qui représentait précisément l'ordre orléaniste, la Revue des Deux Mondes j qui n'a jamais passé pour un organe insurrectionnel ou révolutionnaire. Voici ce qui y était publié, au tome I*% 2« série de l'année 1833, sur celui que par une dérision de Thistoire, on appelle le grand Casimir Perier :
« Fils d'un riche fabricant de Grenoble, mais dont la fortune se trouvait partagée entre de nombreux enfants, Casimir Perier, dur, âpre et avide au gain, ne s'était élevé à sa haute position commerciale que par des voies étroites et '"'^" louables.
« Pendant de longues années, sa maison ne se livra ^'
qu'à ces opérations usuraires qu'on désigne sous le nom de prêts sur consignations. Onjugera de la nature de ces affaires lorsqu'on saura que ces consignations faites entre les mains de Casimir Perier furent quelquefois de grands domaines et des exploitations immenses, et que ce fut de la sorte que restèrent dans ses mains la terre de Pont-sur-Seine et quelques biens qu'il a laissés dans sa succession. » {Revue des Deux Mondes^ 2' série, année 1833.)
Oui, messieurs les jurés, c'est la loi souveraine de l'histoire : il faut que tout régime ait son symbole et son signe visible par où se trahit et éclate son âme. On a voulu faire la République des grands manieurs d'argent et des grands usuriers ; eh bien ! le domaine où réside le président de la République, où il convoque les ministres et signe les décrets ; le domaine d'où il promulgue les lois et où il reçoit, au nom de la France, les représentants des peuples, c'est une terre d'usure, et lorsque la République française touche ce sol, c'est un esprit d'usure qui monte en elle. (Mouvement,)
Je vous Tavoue, j'aimais mieux pour notre pays les maisons de débauche où agonisait la vieille monarchie de l'ancien régime, que la maison louche de banque et d'usure où agonise l'honneur de la République bourgeoise.
M. LE Président. — Monsieur Jaurès, vous allez trop loin. Vous avez fait jusqu'à prï»sent le procès de la famille Perier et vos dernières comparaisons dépassent toutes les bornes : vous comparez la maison du président de la République aune maison de débauche...
M. Jaurès. — Je ne la compare pas, je la mets au-dessous.
M. LE Président. — Permettez... vous ne tenez pas l'engagement que vous avez pris au début de l'audience.
M. Jaurès. — J'ai pris, monsieur le président, l'engagement de dire toute la vérité, et je le tiens. Ce n'est pas à moi que vos observations et votre rappel à la modération devraient s'adresser. C'est à la Revue des Deux Mondes elle-même. J'avoue que je suis surpris de commettre une faute avec une telle complicité.
M. LE Président. — La Revue des Deux Mondes n'em-
890 DISCODKS PARLEMENTAIRES
ploie pas les expressions que vous venez de vous permettre. .. {Interruptions dans le fond de la salle.)
S'il se produit encore le moindre mouvement, je ferai évacuer la salle.
Si vous continuez ainsi, monsieur Jaui^ès, vous me mettrez dans la nécessité de faire dresser procès-verbal et de voua retirer la parole.
M» Jaurrs. — Par tous ces moyens, dont je vous laisse juges, Casimir Perier s'était enrichi, et il pouvait dès lors prétendre à tout'. Or, à quoi va-t-il prétendre sous la Restauration même? Est-ce à renverser le régime de droit divin et à inaugurer la monarchie libérale ? Ah ! il est vrai que pendant des années Casimir Perier figure à la Chambre parmi les opposants et qu'il tient un langage qui aurait pu appeler sur lui plus d'une censure. Mais il s'aperçoit qu'il peut, en se taisant, fléchir la colère royale et devenir ainsi ministre dirigeant à la cour de Charles X. Aussi dès 1828, il garde le silence pour devenir un ministre possible de la Restauration.
Voici ce qu'écrivait Armand Carrel, le 25 mai 1831, en parlant de lui :
« Il vous en souvient, monsieur le ministre: à peine euton voté l'adresse que qualifia de « déplorable » le ministère renversé en grande partie par votre opposition, que vous vous enfermâtes dans le silence, non pas mystérieux, mais au contraire facile à deviner, d'un homme qui n'est pas sans espoir d'arriver aux affaires et qui sent le besoin de se purger de la réputation de tracasserie, de violence et d'esprit révolutionnaire qu'on ne manque jamais de s'attirer en faisant de l'opposition... Vous fûtes souiTrant, accablé, ipourant tant que M. de Martignac travailla à réaliser sa fameuse <îonception politique, le juste milieu de ce temps-là. Il entrait dans ce plan de choisir un certain nombre de pairs dans les centres et même dans le côté gauche de la Chambre. Vous étiez de ceux qui n'avaient à désirer au monde qu< naissance ou les titres qui en tiennent lieu. La cour pens à vous, vous fûtes visité par l'auguste prince, qui depui
LES CASIHIR-PERIËR 89 1
Yous p1i\tes au roi gentilhomme par la magnificence et le bon goût que vous déployâtes en lui faisant les honneurs de votre usine ; et vous en fûtes récompensé par Texclamalion bien connue qu'il laissa échapper en se séparant de vous : Mais il est né^ cet homme-là 1 Vous portez encore à la boutonnière la preuve du plaisir avec lequel vous fûtes vu, dans ce temps, par nos princes légitimes. Or, il est écHt : « Nul ne peut servir deux maîtres », et plus vous croissiez en grâce et en faveur devant le vieux châtelain des Tuileries, plus se refroidissait cette confiance que dix années de Topposition la plus vive vous avaient obtenue de vos concitoyens.
« Les électeurs de Troyes, voyant en vous un homme destiné à la pairie, se disposaient à vous quitter avant d'être quittés par vous, si la brutale rupture du 8 août ne vous eût rendu, bien malgré vous, à Topposition, votre vocation première, et n'eût fait évanouir les espérances de pairie pour vous et les vôtres, qui vous avaient humanisé un moment jusqu'à vous faire danser dans un quadrille de cour (avec la duchesse d'Angoulême), vous qui, dans ce temps-là, marchiez à peine et ne trouviez plus la force d'articuler un mot qui rappelât à vos commettants le député de gauche... »
Ainsi, le futur ministre de la monarchie dite libérale ménageait la monarchie de droit divin, et il espérait une place auprès d'elle, un banc de ministre et un fauteuil de cour.
Et plus tard, quand la Révolution de 1830 éclate, est-ce qu'il va servir la cause de la liberté? Mais ne disait-il pas au général de Ségur, quelques jours après la Révolution et quand le peuple n'avait pas encore pansé ses blessures : « Est-ce que la royauté va se prostituer longtemps devant les républicains et les anarchistes et s'avilir dans des camaraderies révolutionnaires ? » Aussi prit-il bientôt son parti, et ce qu'il chercha d'abord dans la Révolution de 1830, ce fut le triomphe de sa classe et de ses intérêts personnels.
Riche manufacturier, riche banquier, riche propriétaire de mines, il y a une chose qui l'émeut et qui le trouble tout d'abord : ce sont les commencements de révolte ouvrière.
Il y a à Lyon des ouvriers qui gagnent dix-huit sous par jour pour dix -huit heures de travail, €t il se trouve que dans une réunion de prud'hommes patrons et de prud'hommes ouvriers, présidée par le général et par le préfet, un tarif de salaires a été élahoré d'un commun accord entre les ouvriers et les patrons. Mais Casimir Perier n'admet pas que les ouvriers puissent intervenir dans la fixation des salaires et produire ainsi une diminution du dividende. 11 envoie alors au préfet et au général Tordre de briser le tarif convenu. Il déchaîne ainsi à Lyon un commencement de révolution qui est réprimé à coups de fusil. En faisant ainsi tirer sur les ouvriers de Lyon, il savait qu'il faisait tirer sur ses propres ouvriers, sur les droits, sur les espérances du prolétariat.
Il profite de son passage au pouvoir pour accroître la concession d'Anzin de la vaste concession de Denain, qui est de 1,400 hectares.
Il y a eu encore sa fameuse affaire des fusils Gisquet dont je dois vous dire un mot.
La France était en révolution, l'Europe en armes se préparait à marcher contre nous. Notre pays avait besoin de trois cent mille fusils.' On aurait pu se les procurer par adjudication, à de bonnes conditions.
Mais non : on s'adresse à un homme d'affaires, assoôié de la banque Casimir Perier, et qui achète, à un prix beaucoup plus élevé que le prix offert par d'autres concurrents, des /
fusils rouilles et usés, emmagasinés dans la Tour de Londres et que des spéculateurs anglais vendent à bénéfices partagés aux spéculateurs français.
Ah! je sais qu'un journaliste, Armand Marrast, qui fut plus tard président de la Constituante de 1848, fut condamné par les tribunaux pour avoir accusé maladroitement Casimir Perier et le général Soult d'avoir touché un potde-vin d'un million dans cette affaire;. mais le fond même '^^ l'affaire subsiste. Voici les faits, que je signale à votre patr tisme.
M. Gisquet avait été, de 1808 à 1817, l'associé d
banque Perier. II avait ensuite fondé au Havre, en 1817, une banque à lui. Rappelé plus tard, à une époque de crise, par la maison Perier, il en redevint Tassocié jusqu'en 1823, et à cette date il établit pour son compte personnel, au capital de 1,100,000 francs, une maison de banque où Casimir Perier figurait en commandite pour 300,000 francs.
La maison Gisquets'étant trouvée compromise, le ministre Casimir Perier chercha à la relever en lui procurant des bénéfices illicites par la négociation relative aux fusils. Ce point d'histoire ne peut pas être contesté. Casimir Perier eut boau nommer, après le jugement et comme par bravade, Gisquet préfet de police; il voulait en réalité acheter son silence, et huit ans plus tard, Brindcau, dans le Messager^ ayant accusé Gisquet d'avoir réalisé, sous le patronage de Casimir Perier, un bénéfice de 475,000 francs dans cette négociation prétendue patriotique, les débats du procès fournirent la prouve de cette concussion de Gisquet, c'est-àdire de cette concussion de Perier.
Le jugement fut écrasant pour le concussionnaire, et le lendemain, 3 mai 1839, Gisquet fut chassé du Conseil d'Etat; c'était Casimir Perier lui-même qui était flétri.
Et après tout cola, quand nous trouvons d'époque en époque tous ces scandales dans l'histoire de la dynastie, on sVtonnc que Gérault-Richard accuse ces hommes d'être de faux patriotes! Mais qu'est-ce donc que le patriotisme? Consiste-t-il à prodiguer à tout propos le mot de patrie, et même, à l'heure où lo pays est en péril, à prendre le fusil au moment où l'abstention constatée de tous serait un déshonneur public? Consiste-t-il à aller sur un champ de manœuvres et à recevoir des généraux des témoignages de courtisanerie que les rois et les empereurs n'auraient pas tolérés?
Non. Depuis que la Révolution française a fait la patrie une et indivisible, le patriotisme consiste à subordonner l'intérêt particulier à l'intérêt général. Mais lorsqu'une oligarchie puissante abuse de son pouvoir d'argent pour subordonner au contraire l'intérêt général à l'intérêt particulier, quand le chef d'une famille arrogante profite de son
passage au ministère pour agrandir son domaine minier ou pour ramasser de Tor dans des spéculations qui diminuent la force défensive de la patrie, qu'on ne parle plus de patriotisme, qu'on ne souffle plus avec emphase dans des clairons fêlés. Tout cela n'est que comédie, fausseté et mensonge, et Gérault-Richard a raison de crier, ici et ailleurs : « Faux patriotes ! » Cette vérité qu'il a dite, l'histoire la ratifiera. {Profonde sensation,)
Ces hommes sont aussi de faux philanthropes. Croyezvous en effet que pour mériter le titre de philanthrope, il suffise d'envoyer quelques billets de mille francs à ceux qui combattent le croup, et de les envoyer en retard, sur la sommation des journaux et après l'exemple donné par les princes exilés? [Rires.)
Non, l'amour des hommes commence par laisser à ceux qui travaillent pour vous ce qui leur est^ dû, et je défie les plus complaisants de prêter à la famille Perier le titre de philanthrope, lorsqu'on aura vu, en quelques traits, ce qu'a été sous sa domination la condition des ouvriers d'Anzin.
Ah ! certes, si jamais affaire devait prédisposer à la générosité, par Texcellence de ses résultats et par la beauté de ses dividendes, c'est bien celle-là. En effet, dès 1799, les bénéfices annuels de l'affaire étaient égaux au capital engagé dans l'entreprise. Après les traités de 1815, quand la Belgique a été séparée de la France, les mines de Mons ne pouvant plus faire concurrence aux mines d'Anzin, la prospérité de celles-ci s'est tout à coup développée dans des proportions inconnues. Pour aider à cette prospérité, les riches banquiers qui exploitent les mines obtiennent des droits protecteurs sur les houilles belges, et pour eux seuls. Les charbons belges sont frappés d'un droit de 33 centimes par quintal métrique sur toutes les frontières par où ils peuvent faire concurrence aux charbons d'Anzin.
Le droit n'est plus que de 11 centimes entre la Meuse et le Rhin, là où les charbons belges no peuvent plus faire concurrence aux charbons de la maison Perier; en sorte que nou assistons, dès le début, à cette chose étrange : des droits d^
LES GASIMIR-PERIER 895^
! douane établis pour une seule mine, pour une seule famille,
: qui se constitue ainsi et s'affirme elle-môme comme une
r puissance isolée, distincte du pays et supérieure au pays.
» Alor^,- les produits montent, les dividendes s'enflent, et
I on arrive rapidement, dès 1824 ou 1825, à près de 3 millions
de bonéflces annuels.
Comment y arrive-t-on? Par ces tarifs et aussi par la fraude envers TEtat. Les mines d'Anzin ne payaient pas les droits que doivent toutes les propriétés foncières, et elles^ étaient seules parmi toutes les mines à ne pas les payer. De plus, alors qu'il y a une redevance proportionnelle à payer sur les bénéfices et les revenus de toutes les mines, celles d'Anzin ne payaient cette redevance proportionnelle que sur un revenu mensonger de 140,000 francs, alors qu'elles produisaient en réalité 3 millions de bénéfices. Et ce sont ces hommes, ces fraudeurs féodaux, qui étaient à la tète de : l'État I C'est Casimir Perier pendant ses deux ministères
quia maintenu cette volerie aux dépens du Trésor.
Ah ! nous aurions le droit de leur crier, puisque leilr pouvoir leur vient de leur fortune : Restituez votre fortune ! restituez votre pouvoir, car tout cela n'est pas à vous !
On pouvait donc, avec ces bénéfices frauduleux, avoir pour les ouvriers qui peinaient quelque générosité, quelque humanité. Que font les Perier au moment où ils prennent la direction? Dès 1820, ils suppriment les secours qui étaient donnés aux enfants et aux femmes. En 1825, les secours de } maladie accordés aux ouvriers sont réduits de 6 francs à
5 francs par semaine. Avant 1824, le salaire était d'environ 34 sous par jour; les Perier l'abaissent k 30 sous. Et c'est précisément au moment où les dividendes montent que les salaires baissent. Pendant dix ans, les ouvriers subissent ces conditions, mais il vient une heure, en 1833, où ils ne peuvent plus les soutenir, où ils'ne peuvent plus respirer : ils déclarent une grève pacifique, malgré la loi qui interdisait alors les coalitions. Cette grève de 5,000 ouvriers dure dix jours sans aucun désordre, et l'on poursuit les ouvriers uniquement parce qu'ils ont fait grève.
Or, il fut reconnu au cours du procès, le fameux procès
des Quatre Sous, en 1833, que It . ^*dirc qui leur était alloué par les Perier ne leur permettait pas de vivre, que 1,800 d'entre eux étaient inscrits sur la liste des pauvres secourus à domicile par la municipalité, qu ils devaient 40,000 francs à leurs propriétaires, autant à leurs boulangers. Tous ces pauvres gens, à mesure qu'ils descendaient dans la pauvreté, descendaient dans la servitude : par une clause inscrite sur leurs livrets, ils s'engageaient dans le cas où ils voudraient quitter la mine, à prévenir la compagnie trois mois d'avance, et à ne pas travailler ailleurs pendant tout ce temps. Quant à la compagnie, elle ne s'engageait pas du tout à les occuper au cours de ce délai de trois mois, de sorte que pour les ouvriers qui voulaient s'évader de la mine, il y avait trois mois à traverser, trois mois de chômaire forcé, trois mois de misère meurtrière.
On établissait ainsi autour de ces esclaves dont on voulait empêcher la fuite, une sorte de désert de trois mois, devant lequel ils étaient condamnés ou à mourir de faim, ou à rejoindre leur gîte de servitude et de misère et d'éternel désespoir.
11 fut établi par la déposition du maire d'Anzin qu'on avait prévenu bien souvent la compagnie des mines de cet excès de souffrances ; mais celle-ci avait déclaré qu'elle cesserait son exploitation plutôt que d'ajouter une miette de pain au salaire des ouvriers. C'est ce que déclare au procès le maire dWnzin.
Il dépose devant le tribunal qu'il a démontré dès 1830 à Jennings, agent général de la compagnie, que les ouvriers étaient quelquefois en déficit de 4 à 5 francs par semaine. 11 ajoute : (t Je prêchais un converti. Mais au retour d'un voyage que M. Jennings fit à Paris, il annonça que la compagnie laisserait plutôt chômer ses fosses pendant dix mois que de faire aucune concession aux ouvriers. »
C'était ainsi : les agents mêmes de la compagnie, ou quelques-uns d'entre eux, devant les souffrances ouvrières constatées, s'emplissaientde pitié involontaire; mais ils allaient à Paris, auprès des Perier, s'approvisionner d'av; inflexible et de brutales négations.
L^S 'ASIMIR-PKRIER 897
Et d'autres subalternes, copiant et exagérant le maître, faisaient des procès aux femmes des mineurs quand elles soulevaient, de leur robe, la poussière de charbon des qhemins et salissaient ainsi Téclat des coupés où passaient les sous-ordres de Perier, les sous-maîtres du maître !
Sachez, messieurs, que pour ramener le salaire des ouvriers aux 34 sous qu'ils touchaient avant 1824, il eût suffi à la compagnie de 180,000 francs par an, pas même un vingtième de ses bénéfices.
Sachez aussi que les magistrats, au moment même où par la dureté de la loi, complice de la dureté du capital, ils étaient obligés de condamner les ouvriers coupables du seul fait de grève pacifique, sachez donc que les magistrats euxmêmes, émus de remords, de pitié, faisaient la leçon et le procès à la compagnie. Oui, monsieur le président de la cour, le président votre prédécesseur disait alors dans son allocution finale, adressée aux ouvriers: « Toutes les autorités forment des vœux sincères pour Tamélioration de votre sort, f.a voix de l'humanité nii tardera pas à se faire entendre. Les propriétaires des riches établissements ne peuvent être vos tyrans. Non, ils ne peuvent l'être. Un titre plus digne leur est réservé. Ils ne laisseront pas à d'autres le mérite d'tHre vos bienfaiteurs. »
C'était la condamnation légale des ouvriers, mais par les juges eux-mêmes la condamnation morale des Perier, jusqu'au jour, qui n'est pas encore venu, où la condamnation morale se traduira en condamnation légale. Mais quelle cruelle ironie dans l'histoire, puisque c'est la fortune prélevée ainsi sur la misère ouvrière par le premier Casimir Perier qui a donné au Casimir-Perier d'aujourd'hui le pouvoir qui doit perpétuer la misère ouvrière ! en sorte que c'est la souffrance des pères qui prépare et qui crée la souffrance des fils! Terrible paradoxe et qui sera brisé un jour par la révolution de justice! Mais en attendant, combien ont pâti ! combien ont péri ! Et vous vous étonnez que nous ne puissions pas sourire à celte œuvre mauvaise, et que nous appelions faux philanthropes ceux qui en profitent et qui la continuent !
S96 DISCOURS PABLEMBNTAIRBS
Non, messieurs les jurés, nous ne pouvons pas répéter la grande parole biblique : « Et les morts, de tombeaa à tombeau, se racontent la miséricorde du Seigneur. » Vraiment, ce que se racontent de tombeau à tombeau — je veux dire de génération à génération — les innombrables morts du peuple ouvrier, c'est ïa dureté du Seigneur nouTeaa, du Capital souverain, dieu implacable du prolétariat décimé!
Et vous vous étonnez de la vébémence de nos paroles, de la force de nos accusations ! Mais songez donc que nous parlons au nom d'un siècle de silence ! Songez donc qu'il y a cent ans il y avait dans ces ateliers et dans ces mines des hommes qui souffraient, qui mouraienl sans avoir le droit d'ouvrir la bouche et de laisser passer, en guise de protestation, môme leur souffle de misère : ils se taisaient. Puis un commencement de liberté républicaine est venu. Alors nous parlons pour eux, et tous leurs gémissements étouffés, et toutes les révoltes muettes qui ont crié tout bas dans leur poitrine comprimée vibrent en nous, et éclatent par nous en un cri de colère qui atrop attendu et que vous ne comprimerez pas toujours. {Long mouvement dans Vauditoire,)
Et de quels arguments se sert-on pour nous arrêter ? On nous dit : Le président de la République doit être audessus des partis, des discussions et des luttes. — Mais est-ce nous qui Tavons jeté dans la lutte? Est-ce qu*il est entré à l'Elysée comme un arbitre impartial tenant sa bienveillance égale entre toutes les fractions du pays ? Non, il y est entré comme président de combat, et au lendemain de son élection, un de ses amis intimes, M. Jules Roche, écrivait que l'autorité présidentielle serait désormais exercée avec vigueur dans un sens nouveau. Vous l'avez vu, en effet, ce n'est pas le pays tout entier qui s'est groupé autour de lui, mais seulement toutes les forces rétrogrades et oligarchiques. Tous ceux qui avaient quelque inquiétude devant l'avenir de justice qui se prépare se sont rencontrés d'instinct autour de l'homme dont le nom signifie réaction «t résistance. Il en est qui veulent qu'on renouvelle le privî' de la Banque de France, parce que cela permettra au'-
généreuse, Tesprit d'audacieuse indépendance ; mais je les mets respectueusement au défi de rien relever qui puisse avilir la conscience française ou cette belle langue française qu'on n'avilit que par le mensonge.
On a parlé de ce qui peut avilir la presse. Ah ! ce ne sont pas des polémiques loyales. Ce qui peut Tavilir, c'est le régime des fonds secrets et des mensualités servies par les banquiers.
Nous protestons contre un régime capitaliste et financier qui livre la presse à la corruption gouvernementale et à la vaste puissance des établissements de crédit : Crédit foncier, Crédit lyonnais, etc., de ceux qui ont volé hier et de ceux qui voleront demain.
Voilà ce qui avilit la presse française et la rabaisse à n'être plus que l'organe des hommes d*argent.
Vous avez en face de vous un homme qui écrit dans un petit journal qu'il a créé, un homme indépendant, loyal, honnête et au concours duquel vous étiez les premiers à faire appel quand il s'agissait de lutter pour les libertés républicaines. Cet homme va chercher ce qu'il écrit non pas dans les fonds secrets de M. Dupuy, non dans les mensualités des institutions de crédit, mais dans sa conscience seule.
Et pendant que les hauts financiers restent impunis, c'est lui que vous condamneriez!
Ah ! le principe d'autorité est assez sauvegardé, j'imagine, et il y a assez d'autorités dans notre pays. H y a cette puissance du capital qui s'exerce non pas seulement snr les ouvriers, mais encore sur vous-mêmes par la concentration de tous les capitaux et de tous les moyens de production, par le développement des grands magasins, des grandes usines, des grandes banques.
Messieurs les jurés, vous êtes, comme les ouvriers, et sans vous en douter peut-être, à la discrétion de cette toute-puissance du capital.
Tous les citoyens passent sous la loi militaire, et il est entendu depuis peu que môme quand ils ont passé dans
la réserve, le ministre de la guerre peut leur demander compte de telle ou telle parole.
Il y a la presse vénale, qui trop souvent n'est qu'un outil de plus aux mains du pouvoir ou des financiers.
C'est à vous de dire si, pour faire équilibre et contrepoids à toutes ces puissances, il ne restera pas un peu de liberté aux journalistes consciencieux et honnêtes.
Vous savez bien que parce que le jury, en trois décisions successives, a acquitté des journalistes coupables d'irrévérence envers la magistrature, il est question de supprimer le jury ; et je sais qu'on attend votre décision d'aujourd'hui, qu'elle sera à votre dossier, et que si vous vous montrez indépendants, on se propose de supprimer la juridiction du jury et de vous arraclier votre magistrature.
Je suis s6r d'avance que toutes ces menaces n'auront aucune action sut^ vous, que vous resterez des citoyens libres défenseurs de la liberté. Nous sommes assurés que c'est un verdict de liberté que vous allez rendre.
Et à quoi, si vous écoutez M. l'avocat général, condamnerez-vous Géraull -Richard? A un an de prison, pour avoir, sous la République, discuté le président élu de la République! Ce ne serait plus Tapplicalion du droit républicain, c'en serait la négation. Et de cette négation vous ne vous rendrez pas responsables. {Mouvemenl prolongé et applaudissements . — Le président rappelle que toute manifestation est interdite.)
LES CASlilIR-P£KI£K 809
banquiers de rester maîtres du crédit contre la bourgeoisie travailleuse aussi bien que contre le prolétariat. Ces hommes se sont dit : Puisque ce sont les Perier qui ont fondé la Banque de France pour les banquiers, nous sommes bien tranquilles : nous allons porter Casimir-Perier à la présidence de la République, et le privilège de la Banque sera renouvelé au profit des grands financiers.
D'autres hommes se sont dit :
Est-ce que par hasard les ouvriers des mines ou des filatures voudraient élever leurs prétentions? Eh bien, il y a là le seigneur féodal d'un domaine minier, nous allons le hausser à la présidence de la République, et de là-haut son nom seul rappellera aux ouvriers les massacres de Lyon et les longues résignations silencieuses d'Anzin.
Et puis, il y a tous ceux qui sont restés effarés de certaines aventures récentes. Il y a tous ceux dont Millerand a dit à la Chambre qu ils avaient senti passer sur eux le vent des catastrophes. Expliquez-moi, je vous prie, en vertu de quel instinct et de quelle affinité tous, condamnés et acquittés, se sont groupés dès la première heure autour de la candidature de Casimir-Perier.
Ce n'est pas seulement parce qu'il avait ou avec eux de bonnes relations personnelles. Ce n'est pas parce qu'il s'était porté garant, devant la cour d'assises de la Ilaute-Saone, de la parfaite honorabilité de son ami le ministre Baïhaut. Non, ce n'est pas pour cela, et je déclare bien haut que je ne crois pas qu'il soit jamais entré dans la pensée du président de la République de couvrir systématiquement les incorrections ou les scandales. Victor ilugo a dit :
Le cèdre ne sent pas une rose à sa base.
Et sans doute, le président de la République n'a pas senti, à la base de son haut pouvoir présidentiel, toutes les douces fleurs de vertu, toutes les blanches corolles panamisles qui se rouvraient à l'espérance. Non, il n'y a pas là calcul ou préméditation ; mais tous les hommes qui se sentent suspects savent qu'il y a dans les origines de la fortune des
Perier des parties louches qui créent entre elle et eux je ne sais quelle complicité vénérable. Et le^ coquins du jour, qui n'ont pu parvenir encore àTautorité morale par la longue possession des fortunes mal acquises , se sentent protégés par la majesté des rapines séculaires dont le temps a effacé la honte sans en abolir le profit. [Long mouvement.)
Voilà pourquoi il y a eu de toute part vers le nouveau chef de la République un concours de toutes les volontés rétrogrades, de toutes les frayeurs oligarchiques, de toutes les cupidités serviles.
Voilà pourquoi, en l'attaquant, nous attaquons un parti, comme c'est notre droit. Nous n'attaquons ni la France ni la République, et Gérault-Richard a protesté tout à l'heure avec une juste indignation contre l'assimilation que prétendait faire M. Tavocat général d'un homme quel qu'il soit et de la France républicaine tout entière.
Ah ! vous êtes un bon Français, monsieur Tavocat général; vous êtes, je le sais, un bon républicain — et c'est sans hésitation que vous proclamez cette doctrine! C'est sans scrupule que vous acceptez cette sorte de confusion entre un homme et la République tout entière!
Comment! si Mac-Mahon se laisse entraîner à la réaction et au coup d'Etat, nous serons obligés de dire, en vertu de votre doctrine, que c'est la France qui va à la réaction et la République qui sollicite le coup d'Etat !
Et plus tard, si M. Grévy, par faiblesse tout au moins, laisse se produire autour de lui des trafics scandaleux qui ne déshonoraient que lui, vous proclamez que c'est la France elle-mt^mo qui a été déshonorée ! Non, il ne vous appartient pas, pour obtenir un verdict de condamnation, d'établir une confusion pareille entre la France probe et loyale, et des hommes qui peuvent. prévariquer et faillir.
Donc, quel argument reste-t-il ? — Que nous voulons déshonorer la presse ?
Je prie MM. les jurés, en leur âme et eonscience, de rel chaque mot de l'article incriminé. Ils y verront la ve