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IL FAUT AIMER LA FRANCE

IL FAUT AIMEIl LA FRANCE

DISCOURS PRONONCÉ A MARS-LA-TOUR , LE 16 AOUT 1893 , A l'occasion du vingt-troisième ANNIVER- SAIRE DE LA BATAILLE DE GRAVELOTTE.

Mes très chers frères,

Je viens pour la seconde fois présider cette cérémonie funèbre qui unit la religion et la patrie, la croix et le drapeau national, Dieu et la France. Cette cérémonie est incontestablement une des manifestations les plus belles, les plus touchantes et les plus grandioses du patriotisme français. Tout ici élève et émeut les âmes : le souvenir de terribles et sanglantes journées, la gloire de cette bataille du 16 août qui fut une victoire, la mémoire des soldats tombés pour la défense de notre pays, le rayonnement immortel de leur bravoure et de leur héroïsme, le deuil toujours présent denos malheurs passés, la confiance que nous inspire notre vaillante armée, la prévision d'un avenir qui, si nous le voulons, sera glorieux.

Je salue, dans l'émotion de mon âme, les morts qui reposent sous ce monument national. Je les salue dans la lumière et la gloire de l'immortalité.

Et plus haut encore je salue la France qui est présente ici par ses pensées et par son amour, la France qui nous voit et nous entend et qui, depuis plus de vingt ans, se souvient, se prépare et espère !

Mais que dirai-je qui soit digne de ceux que nous pleurons, de cette immense assemblée et de la reconnaissance de notre cher pays ? Quelle parole répondra à l'éclat de cette solennité ? Ah ! cette parole, elle monte en ce moment de tous vos cœurs, elle monte de mon cœur jusqu'à mes lèvres et elle résume admirablement les enseignements et les émotions de ce jour ; cette parole, la voici : il faut aimer la France.

Il faut aimer la France; car elle est pour nous la patrie, c'est-à-dire le trésor de tous les biens qui font battre le cœur de l'homme. Elle est la patrie, c'est-à-dire le sol qu'ont foulé nos premiers pas, le toit qui a abrité notre enfance, le ciel qui sur nos têtes a étendu ses nuées ou fait resplendir ses rayons et ses ardeurs; la patrie, c'est-à-dire les affections pures et saintes, les croyances augustes, les traditions vénérables, le souvenir des tristesses et des joies, des épreuves et des gloires nationales, les tombes où reposent ceux que nous avons aimés, les autels du Dieu de Charlemagne, de saint Louis et de Jeanne d'Arc.

La France ! elle est cette contrée privilégiée que Dieu a façonnée avec amour et qu'il a comblée de ses dons, cetteterre aux produits si variés, aux races diverses, fondues en un même peuple, cette terre

dont trois iners baignent les beaux rivages, qui a pour remparts au midi et sur un de ses flancs les Pyrénées et les Alpes, et qui a ici et partout les remparts bien plus puissants encore de l'amour et du dévouement de ses fils.

11 faut aimer la France dans sa vraie grandeur, dans les gloires de son passé, dans l'héritage de loyauté et d'honneur que quatorze siècles lui ont laissé, dans ses grands hommes, dans ses apôtres et ses soldats, ses héros et ses saints.

La France a pu être vaincue ; elle n'a jamais désespéré d'elle-même. Au lendemain des plus terribles désastres, elle a révélé de merveilleuses ressources et s'est montrée aux regards étonnés de ses ennemis debout, prospère et puissante. Aujourd'hui, sincèrement désireuse de la paix, ne provoquant personne, elle est capable de défendre, partout et contre tous, ses droits, son honneur et son drapeau.

Cet amour de la patrie, ce devoir sacré, enseignons-le aux générations qui se lèvent. Sous les formes les plus vives, dans les accents les plus vibrants, par les plus nobles exemples, que le patriotisme pénètre toutes les âmes et soit l'inspiration de ce peuple tout entier. Que les mères apprennent ce devoir à leurs enfants, dès les premières lueurs de leur raison ; que les pères en laissent à leurs fils les traditions comme le plus précieux héritage; que les maîtres le révèlent par

toutes les ressources de l'instruction et de l'éducation, et le fassent resplendir à toutes les pages de notre histoire ; que ce peuple s'incline avec respect et admiration devant les tombes de ceux qui sont morts pour sa défense et pour sa gloire.

L'accomplissement de ce devoir est d'ailleurs la condition essentielle de la grandeur, de l'existence même d'une nation. Quand le patriotisme diminue et disparait, la vie nationale s'abaisse et s'éteint; quand chez un peuple les appels de la patrie ne rencontrent plus que l'indifférence et l'égoïsme, quand dans ses périls, elle n'obtient plus de sacrifices, ce peuple est un peuple fini. Les jours que lui laisseront la pitié ou le mépris de ses ennemis seront des jours de lamentable décadence et d'irréparable honte.

Mais l'élan du patriotisme fortifie les cœurs, illumine les consciences, enflamme les courages, trempe les caractères, élève la foule au-dessus d'elle même et l'entraîne sur les hauteurs des héroïques dévouements, de la vraie grandeur et de la vraie puissance.

Il faut aimer la France au-dessus de tout ce qui est de la terre et du temps, puisqu'elle résume tout ce qui est digne de notre amour ; au-dessus de tous les intérêts personnels, de toutes les joies du foyer, de tous les rêves de l'ambition, de toutes les entreprises des partis. Quand il s'agit de la France, il n'y a plus d'autre intérêt que le sien, d'autre

ambition que de la mieux servir, d'autres espérances que de la voir respectée, heureuse et triomphante, d'autres joies que de combattre, de souffrir et de mourir pour elle.

Ainsi, sur les champs de bataille, au sein de la mêlée, il n'y a qu'un centre, qu'un guide, qu'un signe de ralliement, le drapeau, symbole de l'honneur, de l'indépendance nationale et dans les plis duquel, en ces jours-là surtout, on voit passer l'àme de la patrie.

Mais ce n'est pas seulement sur les champs de bataille que le devoir du patriotisme s'impose ; il s'impose à toutes les époques et tous les jours. Sans doute, il est difTicile, à certains moments, de savoir ce qu'il réclame ; mais une fois connu, il doit être accompli toujours, sans hésitation et sans réserve.

C'est dans la paix, par l'action et par le travail, par l'union qui concentre toutes ses forces vives, qu'un peuple multiplie ses ressources, développe son armée ; affermit son ascendant et se prépare aux luttes décisives. Ah ! je l'ai dit tant de fois, laissez-moi le redire : si nous étions tous ainsi unis, si nous mettions l'amour de la patrie, la justice et la liberté au dessus de tout, la France serait bientôt plus prospère, plus puissante, plus glorieuse que jamais.

Mais, s'il faut toujours aimer et servir la patrie, il faut l'aimer plus encore et la servir avec plus de dévouement au temps du péril et de l'épreuve. Alors surtout elle réclame la fidélité de ses fils;

alors, elle a, pour les nobles cœurs, les irrésistibles alfraits que le malheur met au front d'une mère.

C'est aux jours où Israël est menacé par d'innombrables ennemis que les Macchabées font entendre ces cris de guerre, ces accents immortels du patriotisme :

« Nous combattons pour notre vie et pour nos lois et Dieu brisera sous nos yeux la puissance de nos ennemis. Donc ne le craignez pas : Vos autem ne timueritis eos (1). Prenez vos armes, soyez les fils de la vaillance ; demain malin, soyez prêts pour le combat, car il vaut mieux mourir dans la guerre que de voir la destruction de notre peuple et de toutes les choses saintes : Quoniam melius est nos mori in hello quam videre mala gentis nostrœ etsanctorum (2) ,»

C'est devant la vision des malheurs qui désoleront sa patrie ingrate et aveugle que le Fils de Dieu adressait à Jérusalem des paroles d'amour et de miséricorde qui ont traversé et ému tous les siècles (3).

C'est à l'heure où la France, envahie par les Anglais, vendue par des traîtres, abandonnée de ses chevaliers, de son roi, et près de s'abandonner ellemême, faisait entendre à Orléans la dernière protestation de son patriotisme et comme le dernier

(1) I Macchab., m, 21, -12.

(2) I .Macchab., m, o8, ri!).

(3) Luc, XIII, 3'k

battement de son cœur, c'est alors que Jeanne, la Ho7ine Lorraine, se lève, quitte son troupeau, son village, sa famille et qu'elle va, inspirée de Dieu, combattre, soutïrir, mourir, pour'délivrer,racbeter et sauver la France.

C'est quand l'armée française, surprise et écrasée par le nombre, reculait devant ses ennemis, que nos soldats luttaient ici avec héroïsme et ramenaient à nos étendards la victoire devenue infidèle.

Plus lard, en des temps plus sombres encore, nos armées se reformaient après la défaite, pour ainsi dire sous le feu de l'ennemi. Sans espoir de succès, elles s'efforçaient d'arrêter les flots des envahisseurs, de disputer pied à pied le sol de la patrie et elles pouvaient redire cette parole du courage malheureux : Tout est perdu fors l'honneur.

Ces jours de défaite et de désolation, la France forte, prête pour toutes les luttes, ne les reverra pas ; mais, si elle était malheureuse, si elle était menacée, nous serions tous debout, d'une frontière à l'autre, et d'une seule Ame et d'un seul cœur nous lui dirions : 0 patrie, ô mère, ù France bien aimée, nous voici ; nous venons combattre et mourir pour toi !

D'ailleurs, cet enseignement du patriotisme ne se fait-il pas entendre ici avec une incomparable puissance ? C'est le patriotisme qui, dans ces terri blesjournées, inspirait les chefs, animait les soldats, ramenait au combat lesbataillons décimés... Voyez, le 18 août, sur la pente de la colline d'Amanvillers,

ce caporal français qui dépasse de bien loin tous ses compagnons d'armes ; entraîné par son ardeur, il avance, il avance toujours ; il brave en face les légions ennemies. Il tombe frappé à mort ; et les Allemands, émus de tant de bravoure, demandent pour lui les honneurs d'une sépulture religieuse et l'ensevelissent au milieu des leurs afin qu'un jour il puisse être rendu à sa patrie. Ce jour est venu ; cette pensée a été réalisée. Il y a quelques semaines, les restes mortels du vaillant soldat étaientapportés ici et maintenant il repose parmi d'autres héros auprès de ce monument de l'admiration et de la reconnaissance nationales.

C'est le patriotisme qui a inspiré cette image si belle, si touchante de la France; c'est lui qui a ciselé dans le bronze les traits de ces guerriers et tracé pour l'immortalité l'épopée de ces grandes batailles.

C'est l'amour de la patrie qui rayonne en ces lieux, sur ce sol consacré par des flots de sang, par les larmes des enfants, des épouses et des mères, par les larmes de la France ; c'est lui qui préside à cette cérémonie, et qui fait monter vers Dieu ces chants et ces prières.

J'oserai dire qu'il faut aimer la France ici plus que nulle part ailleurs. Sans doute, il est dans notre pays d'autres champs de bataille qui rappellent d'émouvants souvenirs ; il est d'autres monuments élevés à la mémoire de nos soldats, d'autres lieux illustrés, depuis quatorze siècles, par la bra-

voure et par la victoire. Comme tant d'autres, ceux qui sont tombés ici ont donné pour leur pays tout leur sang; et pourtant les combattants de Gravelotte ont subi une épreuve rare, unique peut-être dans les annales de nos armées.

Le 16 août, nos troupes étaient victorieuses ; elles avaient repoussé partout les attaques de l'ennemi; généraux et soldats n'avaient qu'un cri : en avant! Ils pouvaient, le lendemain, refouler, disperser l'armée allemande, ouvrir le chemin de la victoire complète et du salut. Mais non, ils devront abandonner le terrain défendu par une héroïque vaillance, reculer devant les vaincus et aller à d'autres combats où les secours nécessaires et la direction suprême leur feront encore défaut, pour aboutir à des désastres que la France pleure toujours. Non, je ne connais pas de sacrifice qui égale ce sacrifice. Après vingt-trois ans écoulés mon cœur et les vôtres en frémissent encore. Ah ! ceux qui sont tombés ici le 16 août, faut il donc tant les plaindre ? Eux, du moins, n'ont pas abandonné le champ de

bataille, ils n'ont pas reculé devant les vaincus

Que dis-je ? les vaincus ont passé sous les yeux des mourants et sur les cadavres des morts!...

C'est pourquoi il faut élever nos regards et nos cœurs. En vérité, que peut offrir le peuple le plus généreux pour récompenser de telles épreuves, de tçls dévouements? Et que sont ces manifestations, s'il n'y a rien au-delà de la tombe et si elles ne s'unissent pas aux joies et aux triomphes éternels?

Quoi ? (les regrets impuissants, des moiiumeuts qui recouvrent des cendres à jamais éteintes, des hommages qui n'atteignent que la mort, des récompenses qui ne s'adressent qu'au néant! Non, non, ceux dont nous honorons la mémoire, dont nous célébrons la valeur, ne sont pas là tout entiers. Le patriotisme ne peut aboutir à une contradiction stupide, à une ironie sacrilège. Les traditions de tous les peuples, la philosophie la plushauteetle simple bon sens, tout ce qu'il y a en nous de noble, de juste et de bon affirment que Dieu supplée ailleurs à notre impuissance. Il couronne dans la paix, dans la gloire, les héros et les martyrs.

Non, non, la France du passé n'est pas la poussière inerte des morts. La France du présent et de l'avenir n'ira pas à la destruction et au néant. La vie s'échappe de ces tombes; au-dessus des fêtes de la terre, j'entrevois les fêtes du ciel, au-dessus des victoires et des défaites de ce monde, les triomphes sans limites et sans fin. La France que nous aimons est plus grande et plus belle; elle est vivante, rayonnante, immortelle.

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