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LE MISERERE DE LA FRANCE

L'Assemblée nationale, par un acte solennel qui apparaît comme un éclair de foi et d'honneur au sein de nos ténèbres, vient de demander des «pnères publiques pour supplier Dieu d'apaiser nos guerres civiles et de mettre un terme aux maux qui nous ajjligent ».

La prière qui nous est demandée, la prière qui va monter vers Dieu de tous les points de la France, ah ! ce n'est pas le Te Deum de la victoire que nous avions espérée, ce n'est pas le chant joyeux du triomphe, c'est le sanglot de la douleur et de l'an-

(1) Nous avions public le commentaire de ce chant sublime de la pénitence et de l'amour en 1871, lorsque l'Assemblée nationale prescrivit des prières pour le salut de notre patrie infortunée. Nous le publions de nouveau.

Le Miserere est bien la prière que la France coupable et repentante doit adresser au cœur adorable de Jésus.

Puissions-nous tous reconnaître dans les accents du roi pénitent l'expression de notre repentir ! Puisse ce commentaire, malgré son imperfection, faire comprendre à la fille aînée de 'Eglise, à cette grande et chère nation ses fautes et sa mission providentielle ! Puisse-t-il contribuer à ramener les âmes troublées et hésitantes sur les chemins bénis de la miséricorde et de l'espérance !

goisse, c'est le cri des vaincus. Disons donc, non pas seulement dans l'enceinte de nos temples, mais dans le secret de nos demeures désolées, disons, l'àme en deuil, le cœur brisé, et pourtant avec confiance et espoir, disons, puisqu'il le faut, le Miserere de la France :

.1 ijez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi dans votre grande miséricorde.

Ayez pitié de moi, parce que vous êtes le seul bon, le seul puissant, le seul miséricordieux.

Ayez pitié de moi, puisque l'ennemi triomphant a été sans entrailles ; ayez pitié de moi, puisque l'Europe égoïste et avilie a vu sans émotion mes humiliations et mes désastres, puisque les nations pour lesquelles j'ai donné mon or et mon sang sont restées l'arme au bras pour contempler notre ruine. Ayez pitié de nous, puisque les enfants de la France n'ont pas arrêté, devant la majesté de sa douleur, leurs mains parricides; ayez pitié de nous, et ne nous laissez pas descendre dans les profondeurs de l'abîme.

Ayez pitié de nous, vous, Seigneur, qui avez aimé votre patrie et qui avez pleuré sur elle. Quand des hauteurs des collines de Jérusalem, vous regardiez la ville sainte, mais aussi la ville ingrate et obstinée, vous lui adressiez à travers vos larmes

cet appel de votre tendresse : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui sont envoyés vers toi, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu (t). »

0 mon Dieu, en regardant aujourd'hui duhautde ces collines la capitale dévastée de la France, vous pouvez lui dire: 0 ville de Paris, ville des grandes vertus, des grandscrimeset des grandes expiations, qui tues les pontifes et les apôtres que j'ai envoyés vers toi, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants sous les ailes de ma charité, et tu ne l'as pas voulu... 0 ville de Paris, il y a quelques années, ton pontife tombait, frappé par une main française, tandis qu'il s'avançait, à travers l'émeute frémissante, un rameau d'olivier à la main, et il a demandé que son sang fût le dernier versé ; et la guerre civile a reculé vaincue par cette grande victime.

Naguère son successeur succombait sous le i»oignard d'un assassin, et son sang inondait le parvis du sanctuaire. Et hier encore, le dernier de tes archevêques et avec lui des prêtres vénérables, après avoir été torturés dans tes cachots comme de vils malfaiteurs, sont tombés sous les balles de ces bourreaux qui se disent des soldats...

Ayez pitié, mon Dieu, de cette cité coupable, dans votre grande miséricorde ; étendez sur elle

(1) Mattli.. xxiii, 37 ; Luc, xviii, ;^t.

les ailes de votre protection et la puissance de votre tendresse.

Et effacez moniniquité par l'immensité de vos bontés infinies.

Oui, mon Dieu, il faut votre bonté infinie pour effacer mes crimes. Les hommes ne peuvent rien pour nous); vous seul pouvez nous pardonner et nous sauver. Des siècles de vertus, d'honneur et de gloire ne suffiraient pas à effacer nos humiliations, nos hontes et nos crimes. Vous seul pardonnez toujours au repentir. Vous effacerez, par votre miséricorde sans limite, nos iniquités sans nombre.

Lavez-moi, lavez -moi encore de mes iniquités, purifiez-moi de mon péché.

Ce n'était pas assez, mon Dieu, pour me purifier, ce n'était pas assez de tous ces flots de sang versés sur les champs de bataille, de ce sang versé par nos soldats valeureux dans ces luttes sans espoir : Amplins lava me. Ce n'était pas assez des larmes des orphelins, des épouses et des mères, de ces flots de mitraille qui ont passé sur nos villes ravagées : Amplius lamme. Il fallait donc la puri-

fication des flammes vengeresses dans la Babylone moderne, il fallait le sang de tant de victimes innocentes, le sang des pontifes et des prêtres, le sang de ces religieux frappés à mort au moment où ils venaient de recueillir leurs assassins sur le champ de bataille : Amplius lava me. Oui, puritiez-moi, Seigneur, afin que la France retrouve dans ses épreuves la robe blanche du baptistère de Reims : Et a peccato meo munda me.

Je connais mon iniquité, et mon péché est toujours contre moi.

Mon iniquité, c'est l'orgueil qui m'a aveuglée, c'est l'orgueil qui a soulevé contre moi la jalousie des nations ; l'orgueil qui ne doutait jamais de la victoire ; l'orgueil qui croyait que de la Méditerranée à l'Océan, de la Manche aux Pyrénées, la perfection était partout sur le sol de la France ; l'orgueil qui méprisait les avertissements de votre bonté et les coups de foudre de votre justice.

Mon iniquité, c'est le sensualisme abject qui a infecté toutes les classes sociales, qui a déshonoré la littérature, l'industrie et les arts; c'est ce luxe effréné, instrument irrésistible de la dépravation universelle.

Mon iniquité , c'est l'athéisme d'une science orgueilleuse qui blasphème toujours, et qui maudit

ce qu'elle ne connaît pas : c'est l'athéisme d'une politique qui croit à la force et qui ne croit pas à la vertu et à la Providence.

Mon iniquité, c'est le scandale de ces impudeurs s'étalantsur la scène française, où nos pères avaient admiré les chefs d'oeuvre de notre littérature nationale ; c'est le crime de tant d'écrivains s'efïorçant de ravir au peuple toutes les croyances salutaires, toutes les bases de l'ordre social et jusqu'à la notion de tous les droits; c'est cette soif ignoble de l'or, de l'or qui spécule sur la faiblesse et le déshonneur, de l'or qui ravit, par des spéculations iniques, à cent familles désespérées, des fortunes qui s'entassent en un jour dans une seule main; la soif ignoble de l'or, qui achète les consciences et qui donne le vertige aux artistes et aux écrivains avilis.

Mon iniquité, c'est l'abandon du Pontife suprême et du Père universel.

Ah! oui, je connais mon iniquité et mon péché est toujours contre moi : Peccatum meum contra me est semper.

Il était contre moi dans cet étrange aveuglement qui a préparé cette guerre lamentable, dans cet aveuglement qui a dispersé une armée si peu nombreuse sur une étendue immense, en face de ces hordes innombrables marchant sous une seule impulsion et forçant toutes les barrières de la Patrie. Il était contre moi dans ces quatre-vingtcinq combats toujours malheureux, dans ces sur-

prises irréparables, dans ces indécisions que rien ne faisait pressentir, dans ces coïncidences prodigieuses qui, bon gré mal gré, s'imposent à toutes les âmes : Peccatum meum contra me est semper.

En vain les soldats de la France ont marché comme toujours, sans compter la multitude des ennemis ; en vain, ils se sont précipités l'épée à la main sur ces batteries foudroyantes qui couchaient à terre des bataillons entiers ; en vain plus d'un chef héroïque a combattu au premier rang, bravant et sollicitant la mort ; en vain la France s'est levée pour défendre son drapeau abattu et son sol profané, la confusion a été partout, l'impuissance sans remède, la défaite sans espoir. Mon péché était toujours contre moi.

Il était contre moi à Reischofïen et à Forbach, à Beaumont, à Sedan et à Metz, à Artenay, au Mans et à Saint-Quentin ; il était contre moi de Wissembourg à Montmartre, de Strasbourg en ruines jusqu'à Paris dominé par des barbares et livré aux llammes par les sauvages du xix^ siècle : Peccatum meum contra me est semper.

Ah! ceux qui ne savent pas lire ces enseignements terribles, écrits en lettres de sang et de feu, ils sont incapables de voir la lumière du jour. Et maintenant, rois, comprenez ; instruisez-vous, arbitres du monde. Et nunc, reges, intelligite : erudimini quijudicatis terram (1).

(1) Psalm. II, 10.

.rai péché contre vous seul et j'ai fait le mal en votre présence ;

Parce que vous êtes le seul maître, le seul seigneur, le juge puissant et inévitable. J'ai fait le mal en votre présence, parce que votre regard pénètre tous les secrets, et votre main, quand elle le veut, déchire tous les voiles. Votre regard a pénétré partout, et partout il a vu l'iniquité. Il l'a rencontrée dans ces antres ténébreux où se préparent les projets homicides, dans la demeure somptueuse, dans la chaumière et la mansarde, dans les constitulions des peuples et au foyer domestique; c'est pourquoi votre main nous frappe pour nous avertir, elle nous blesse pour nous guérir et nous sauver.

Et ainsi tous justifiez vos enseignements, et vous triomphez lorsque les hommes examinent vos œuvres. Combien de fois vous nous avez rappelé vos paroles par des voix éloquentes, par des faits éclatants, par toutes les révélations de l'histoire ! et maintenant vous nous avez montré que vous êtes le seul vainqueur, et que vous brisez dans vos jugements formidables les plus fières nations, afin de rappeler ces oracles de vos saintes Écritures : La justice élève les nations et le péché les ensevelit dans l'in-

digence, l'infortune et la honte : Justitia élevât gentes ; miseros autem facit populos peccatum ( l).

Car loici que j'ai été conçue dans l' iniquité et ma mère m'a conçue dans le péché.

Ayez pitié de nous, car cette génération malheureuse a été formée dans l'iniquité, préparée par des enseignements indignes de la France. Rendez, ô grands coupables, rendez aux pères de famille la plus sacrée des libertés, la liberté d'élever leurs enfants, et de choisir leurs maîtres, la liberté de les préserver de ces enseignements qui insultent tout ce qui est respectable et sacré. Ainsi la France a conçu cette génération dans le péché; ainsi cette génération a grandi sous des influences funestes ; ainsi elle s'est égarée loin des voies de la vérité.

Car tous aimez la rériié, et vous m'avez manifesté les desseins obscurs et cachés de votre sagesse.

Vous aimez la vérité, et tôt ou tard vous la défendez et vous la vengez contre les blasphémateurs; bien ])lus, vous êtes vous même la vérité éternelle.

1) l'rov., XIV, 'Si.

substantielle et vivante. Vous avez établi votre Eglise pour enseigner la vérité, pour la répandre parla parole, par les œuvres et par son sang, jusqu'aux extrémités du monde et jusqu'au dernier jour des siècles, et vous frappez dans votre vengeance les aveugles qui la repoussent et la persécutent.

Vous nous avez manifesté les secrets de votre sagesse, le but divin de nos épreuves. Nous sommes les témoins désolés de ces révélations terribles qui éclatent dans l'épouvante et la ruine... Ces secrets, nous devons les connaître, car maintenant ils sont évidents pour quiconque croit à votre puissance et aux exécutions de votre infaillible justice.

Vous m'arroserez avec Vliysope et je serai purifiée; vous me laverez, et je serai plus blanche que la neige.

Le Roi Prophète, ô mon Dieu, invoquait les purifications et les sacrifices imparfaits de la loi ancienne, mais il entrevoyait aussi, dans les clartés de son inspiration, le sang de votre Fils qui devait purifier et sauver le monde ; ce sang, qui chaque jour coule sur nos autels, qui coule sur toutes les âmes désolées, sur les âmes des guerriers qui sont morts pour la défense de la patrie, sur toutes Icg âmes égarées, le sang de votre cœur divin.

Que ce sang. Seigneur, [parle plus haut que le

sang d'Abel immolé par son frère ; qu'il parle, non pas pour la malédiction et le châtiment, mais pour le pardon, pour la purification de tous ; qu'il intercède pour les infortunés qui s'obstinent encore; qu'il leur obtienne le repentir et l'innocence, afin que bientôt l'àmedela France, ainsi purifiée, brille blanche et sans tache, comme la neige étincelante des Alpes et des Pyrénées ! Et super nùem dealbabor.

Vous ferez entendre à mon oreille les chants de la gaité et de la joie, et mes os humiliés tressailliront d'allégresse.

Après les blasphèmes, les cris de rage, les gémissements des mourants et les sanglots de tous, après le bruit horrible de tous les instruments de carnage et de mort, faites entendre à l'oreille de la France les cantiques de l'espérance et de la joie. Et alors la moelle même de mes os tressaillira d'allégresse : Et exultabunt ossa humiliata.

Alors les ossements des grands serviteurs de la patrie tressailliront dans leur tombeau ; Clovis et Charlèmagne, Jeanne d'Arc et saint Louis, Bayard et Henri IV, Turenne etCondé, puis d'autres encore se lèveront et ils viendront avec leurs épées, leurs oriflammes et leurs drapeaux, ils viendront contempler la résurrection de la France; et alors,

consolés et heureux, ils relournerout un à un se coucher dans leurs cercueils, où l'espérance fera tressaillir leurs ossements et embaumera leurs cendres jusqu'au dernier des jours : Et exultahunt ossa humiliata.

Détournez votre visaije de mes pécliés, et une fois encore effacez tous mes crimes ;

Car, pour que ces désirs s'accomplissent, pour que ma prière ardente soit exaucée, pour que la paix et le bonheur viennent s'asseoir à mes foyers désolés, il faut. Seigneur, que vous détourniez votre visage de mes péchés; il faut qu'il ne reste plus une seule trace de mes iniquités. Je vous le demande, parce que votre bonté inspire votre puissance, parce que votre miséricorde surpasse votre justice.

Créez en moi un cœur pur, à mon Dieu, et renouvelez l'esprit de droiture et de loyauté jusqu'au fond de mes entrailles.

Créez en moi un cœur assez fort pour mépriser toutes les voluptés qui énervent les caractères, qui

tuent les âmes et qui tôt ou tard couchent au touibeau les nations dans l'impuissance de la décrépitude et dans le linceul souillé d'un éternel déshonneur. Créez en moi un cœur qui se passionne pour le bien, qui s'enthousiasme pour le beau, un de ces cœurs purs auxquels vous avez promis les visions divines : Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt (1).

Renouvelez en moi l'esprit de droiture et de loyauté, l'intelligence qui repousse les sophismes, qui marche, sans dévier jamais, dans les sentiers de la vérité et de la justice ; l'intelligence qui rejette loin d'elle les systèmes pervers, les doctrines subversives, les philosophies mensongères qui naissent aujourd'hui et qui mourront demain.

Inspirez-moi la politique de la loyauté et de l'honneur, la grande politique des grandes nations, la politique qui ne marche pas dans les sentiers tortueux et les voies souterraines, qui n'accepte pas le concours trompeur et criminel des légions de l'erreur et du mal.

Faites pénétrer cet esprit, Seigneur, dans les profondeurs de ma volonté et dans les entrailles mêmes de la France : Siiiritum rectum innova in visceribus meis.

(1) Matth., V, 8.

Ne me rejetez pas de votre présence et ne m'enlevez pas votre Esprit saint.

Ne me rejetez pas comme tant de nations châtiées, pour vous avoir repoussé et maudit. Ne fuyez pas la France, emportant avec vous votre Evangile, votre croix, votre amour. Ne me rejetez pas comme l'Afrique sur laquelle, depuis douze siècles, le dé sert a roulé ses flots stériles, et sur laquelle votre main vengeresse a poussé, depuis douze siècles aussi, les flots des Barbares. Ne me rejetez pas comme l'Orient, l'Orient, votre patrie, d'où nous est venue la lumière, l'Orient des Patriarches et des Prophètes, l'Orient consacré par tant de prodiges, illustré par tant de science, d'éloquence et de vertu, et aujourd'hui pourtant courbé dans la servitude, enseveli dans une irrémédiable abjection.

Ne me rejetez pas comme Constantinople, autrefois la capitale de l'empire de Constantin, devenue la capitale déshonorée de Mahomet, le centre de ce peuple vieilli, qui attend qu'une des nations vigoureuses qui veillent à ses frontières, pose sur sa poitrine haletante, non pas la pointe, mais seulement la poignée de sou glaive.

Ne me rejetez pas, ne m'enlevez pas votre esprit qui fait les saints et qui préserve les peuples delà corruption, cet esprit qui nous vient de la foi catholique et de la chaire de Pierre.

Bendez-moi la joie salutaire et affermissez-moi par r^otre Esprit tout-puissant.

Rendez-moi, après tant de calamités, d'angoisses et de plaisirs corrupteurs, les joies pures, les joies élevées de l'intelligence, les nobles plaisirs de la vraie science et des arts. Afïermissez-nous dans nos résolutions généreuses. Que votre Esprit souffle sur la France, qu'il la pousse vers les hauteurs, vers ces régions sereines où habitent la paix et la justice, la félicité etThonneur,

Alors j'enseignerai aux méchants vos toies^ et les impies se convertiront.

Alors je me ferai l'apôtre infatigable de votre parole. La proue de mes navires ira toucher tous les rivages du mondepour y porter lavépité ; mon épée et mon drapeau la protégeront jusqu'aux extrémités de la terre, et les chars de feu de l'industrie moderne emporteront avec la rapidité de la tempête (1), vers les peuples égarés, vers les tribus sans nom, les apôtres sortis de mon sein, vos missionnaires et vos martvrs.

(1) Rotœejus quasi iinpelus tempe.^tatia. Is., v. 28.

Je mettrai dans cet apostolat glorieux les ardeurs de mon prosélytisme, les élans du caractère national, la fécondité de mes écrivains, l'éloquence de mes orateurs, etaussi la voix éclatante, irrésistible de mes châtiments et de mes malheurs.

Je marcherai à la tête des nations, comme la fille aînée de votre Eglise, et les impies reviendront vers vous. 0, qu'ils seront beaux alors, qu'ils seront beaux les pieds de la France, devenue elle-même le missionnaire de Dieu, l'apôtre de la paix et des biens éternels! Quam speciosi pedes evangelizantinm pacein, evangelizantium bona (1)!

Délivrez -moi, Seigneur mon Dieu, vous qui seul êtes mon salut. Délivrez-moi des crimes que j'ai commis en répandant le sang, et ma langue célébrera votre justice.

Pardonnez-moi tant de sang répandu dans les guerres sans cesse renaissantes de ce siècle ; pardonnez-moi le sang répandu pour satisfaire les rêves de l'ambition ou les fureurs de la haine ; pardonnez-moi ce sang qui inonde encore, à cette heure, les ruines de ma capitale; infortunée ; pardonnez-moi le sang de ces nobles victimes qui

(l, Rom., X. 1o,

viennent de tomber en bénissant leurs bourreaux ( 1 ).

Pardonnez aux obstinés qui applaudissent à ces crimes; pardonnez-leur, mon Dieu, le sang qu'ils voudraient répandre encore; ramenez-les à vous par le repentir ; efïacez, effacez toutes les traces sanglantes.

Et alors la langue française, cette langue si précise, si claire et si forte, cette langue, que tous les peuples entendent, bénira votre miséricorde et tous les échos de la terre rediront les cantiques de ma reconnaissance, de votre gloire et de votre justice : Et annuntiabit lingua mea jnstitiam tuam.

Seigneur, vous ouvrirez mes lèvres, et ma bouche publiera vos louanges.

Ouvrez mes lèvres afin qu'elles laissent échapper de mon âme une prière ardente ; ouvrez-les pour la défense de vos droits ; fermez-les aux blasphèmes qui les déshonorent, ouvrez-les pour ces grandes et solennelles supplications qui toucheront votre cœur.

Ouvrez les lèvres de tous, les lèvres des guer riers qui vous ont invoqué dans le feu des batailles, ouvrez les lèvres des jeunes hommes qui sont

(1) On rapporte ([xio Mgr Darijoy a béni les miscralilts (|im l'assassinaient.

l'espoir de l'avenir, ouvrez leurs lèvres pour la |)ureté, la vérité, la justice, afin que, sans hésitation et sans crainte , ils confessent votre foi. Ouvrez les lèvres des vieillards qui ne soupçonnaient pas que leurs derniers jours dussent être désolés par des calamités si cruelles et leurs cheveux blancs couverts des hontes de la France.

Ouvrez les lèvres des sœurs, des épouses et des mères, afin qu'elles obtiennent le courage et qu'elles implorent votre pitié. Ouvrez les lèvres de ces épouses et de ces mères, qui sont allées sur les champs de bataille, au sein des ténèbres de la nuit, à travers les gémissements des blessés et le iMe des mourants, les pieds dans le sang, un flambeau dans leur main tremblante, pour visiter les cadavres livides, pour reconnaître dans ces visages mutilés par le fer, défigurés par la douleur, ceux qu'elles ont tant aimés. Ouvrez leurs lèvres, mon Dieu, afin qu'elles prient et qu'elles ne maudissent pas.

Ouvrez les lèvres des petits enfants qui élèvent vers vous leurs mains innocentes, les lèvres des orphelins qui ont perdu leur père, tombé sous les balles de l'ennemi, et qui demandent leur mère morte d'anxiété et de désespoir. Ouvrez leurs lèvres afin qu'ils intercèdent pour la patrie agonisante, afin que leur infortune touche tous les cœurs et que leur indigence soit soulagée; car les orphelins de la guerre, ce sont les entants adoptifs de la France.

Ouvrez les lèvres de ceux qui les ferment pour la prière et pour la charité et qui les ouvrent pour {•lorifier les assassins et pour vous maudire, afin qu'eux aussi reconnaissent leurs erreurs et qu'ils publient vos louanges : Labia mea aperies et os menm annuntiabit laudemtuam.

Car si vous aviez désiré un sacrifice, je vous l'aurais offert, mais vous ne prendrez point plaisir aux holocaustes.

Je vous aurais offert d'autres sacrifices encore après tant de sacrifices si cruels, j'aurais incliné ma tête sous votre main, j'aurais consenti à l'immolation de victimes pures et saintes ; mais, ô mon Dieu, c'est assez d'immolations douloureuses, vous ne voulez plus ces sacrifices sanglants.

Le sacrifice qui vous est agréable, ô mon Dieu, c'est le sacrifice d'un esprit effrayé par tant de désastres. Vous ne mépriserez pas mon cœur brisé et humilié.

Ce sacrifice que vous demandez, ah ! il m'a bien coûté; vous m'avez frappée dans mon orgueil, dans mes rêves de gloire et de domination ; vous m'avez troublée par des craintes terribles. Je ne vous refuse rien, j'adore votre volonté sainte : voici mOn

cœur écrasé parriiumiliation, broyé sous l'étreinte du malheur. Vous ne refuserez pas ce sacrifice, vous ne le rejeterez pas, puisque vous me l'avez demandé.

Seigneur, faites du bien à Sion, selon votre volonté miséricordieuse, afin que les murs de Jérusalem soient rebâtis .

Puisque vous voulez bien accepter ce sacrifice, maintenant et sans retard comblez de bienfaits cette nation infortunée, qui est encore votre peuple. Suivez les inspirations de votre bonté infinie, mettez votre bonheur à réparer mes ruines, afin que les murs de ma capitale dévastée soient rebâtis, afin que ces murs, renversés par la mitraille, et noircis par l'incendie, se relèvent dans la paix et la gloire : Ut œdificentur mûri Jérusalem.

Alors vous accepterez le sacrifice de justice, les oblations et les holocaustes, et les victimes seront immolées sur vos autels.

Alors les âmes justes, les âmes purifiées vous présenteront leurs offrandes et leurs holocaustes ; alors, la France tout entière entourera vos autels et vous offrira dans des actions de grâces solen-

nelles rAgneausans tache, dont les victimes de la loi ancienne n'étaient que la figure imparfaite.

Oui, comme l'enfant prodigue, la France éclairée par ses malheurs, la France appauvrie, dépouillée par ses ennemis, la France enveloppée dans ses étendards en lambeaux, reviendra vers vous, et vous la recevrez dans les bras de votre tendresse. Vous lui préparerez le festin joyeux du retour, vous lui rendrez la robe de son innocence : vous mettrez à sa main l'anneau d'une alliance éternelle, à ses pieds les chaussures qui affermiront ses pas dans les sentiers de votre justice. Et si quelquesuns murmurent de la splendeur de ces fêtes de votre miséricorde, vous direz avec le père de fa mille: « Mon fils était mort, il est ressuscité; il était perdu et il est retrouvé (l) ».

(1) Luc, XV, 32.

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