LE 22 JANVIER
Messieurs,
C'est un grand acte de patriotisme et de justice que vous venez accomplir dans cet humble village. Ceux qui ont conçu la pensée d'élever ce monument et qui, par leur activité et leur persévérance, ont réalisé cette noble pensée méritent la reconnaissance delà Lorraine et de la France.
Je vous remercie d'avoir appelé la religion à consacrer cette cérémonie solennelle et de nous avoir demandé nos prières pour les vaillants qui ont accompli le brillant fait d'armes de Fontenoy et pour les victimes infortunées de la cruauté de l'ennemi.
Je vous remercie d'avoir invité l'Evêque de Nancy à prendre en ce moment la parole. Vous savez que son cœur bat avec les vôtres dans les épreuves et les joies de ces populations lorraines et dans les manifestations de la foi et du patriotisme.
La rigueur de la saison, les discours que vous allez entendre et applaudir m'imposent d'être très court. Je rappellerai les événements dont ce monument doit perpétuer le souvenir et j'en résumerai les hautes leçons.
Le drame sanglant de Fontenoy a trois parties qui s'unissent et s'enchaînent : l'action guerrière, les cruelles épreuves des habitants, l'œuvre admirable de la charité venant au secours de cette population désolée.
L'action guerrière manifeste l'énergie de la résistance aux jours les plus sombres de nos malheurs.
La France avait été surprise et écrasée par le nombre. Les défaites succédaient aux défaites. Toul avait succombé, Metz était cerné, Paris assiégé. Le désordre était partout dans notre infortuné pays et nulle part n'apparaissaient quelques rayons d'espérance.
A cette heure où le découragement assaillait toutes les âmes, un Comité présidé par M. Martin, sous-préfet de Neufchàteau, conçut le dessein d'envoyer une colonne de Francs-tireurs pour faire sauter le pont du chemin de fer à Fontenoy et couper ainsi les communications de l'Allemagne avec l'armée qui assiégeait Paris.
Dans la nuit du samedi au dimanche 22 décem-
bre 1871, trois cents Francs-tireurs venus du camp établi aux environs de Lamarche et commandés par le capitaine Coumes, après une marche très pénible par un froid de 21 degrés, traversèrent une partie du pays envahi et surveillé par l'ennemi, franchirent la Moselle à Pierre, et, à travers bois, gravirent par un sentier escarpé les pentes de Villey-le-Sec. Entre deux heures et demie et trois heures du matin, quelques coups de canon retentirent à Toul. La petite colonne s'arrêta et se demanda si elle avait été découverte et signalée par l'ennemi. Mais bientôt, décidée à braver tous les périls et à surmonter tous les obstacles, elle reprenait rapidement sa marche. Au bruit du canon, les soldats allemands qui occupaient le village de Fontenoy et logeaient chez les habitants se réunirent à la gare.
A cinq heures un quart, les pas des Francs-tireurs marchant avec précaution se firent entendre dans le village. Quelques instants après, la gare était attaquée par une vive fusillade, les Francs-tireurs y pénétraient, un allemand était tué, deux étaient blessés, quatre faits prisonniers, les autres s'enfuirent au milieu des ténèbres, deux autres étaient faits prisonniers dans le village. Tous, ainsi que les blessés, furent traités avec la plus grande bonté. Les fils télégraphiques sont coupés, les rails du chemin de fer du côté de Nancy enlevés. Les Francs tireurs cherchent la chambre à mine du pont. Ils espéraient la trouver à trente centimètres de pro-
fondeur ; ou est à quarante, à cinquante centimètres, et on ne découvre rien. La crainte d'un insuccès excite l'activité des travailleurs. Enfin la chambre à mine est à découvert et les sacs de poudre y sont placés, quand un train venant de Toul est signalé. Le travail est abandonné, les armes sont prêtes et la lutte va commencer, mais le train, qui portait des troupes bavaroises, rebrousse chemin.
Dans l'émotion de cette alerte, les ouvriers ont laissé sur les sacs de poudre une lanterne allumée. Le péril est extrême: un des vaillants mineurs descend dans la chambre à mine et éteint la lampe. Enfin, la mèche est placée et les Francs-tireurs s'éloignent. A sept heures un quart environ, une détonation formidable se fait entendre : deux arches du pont sont détruites et la pile est rasée à la surface de l'eau. Les Francs-tireurs saluent, en poussant le cri de : Vive la France ! le succès de leur audacieuse entreprise.
Cette entreprise préparée avec intelligence, exécutée avec habileté et vaillance à travers les postes occupés par l'ennemi, malgré les difficultés de tout genre, démontre quels résultats une direction centrale aurait pu obtenir des corps de Francstireurs. Cette entreprise aurait eu des résultats plus importants, si elle avait été exécutée un mois plus tôt, comme le voulaient ses promoteurs.
Si ces vaillants n'obtinrent pas tous les résultats qu'ils avaient espérés et ne purent arrêter long-
temps les légions de l'ennemi, ils avaient, du moins, relevé les courages, démontré ce que peut une poignée de braves et fait descendre un rayon d'espérance dans la nuit sombre de nos désastres. Ils étaient dignes d'appartenir à l'armée française, à cette armée qui, malgré les désastres de cette lamentable guerre engagée avec tant d'imprudence, est restée et restera, par ses vertus guerrières et son dévouement, la force et l'espoir de notre pays.
Faut-il vous redire les cruelles épreuves de Fonlenoy ?
Je suis ministre de la paix : je ne veux pas raviver les haines, et pourtant je ne puis garder le silence sur ces scènes navrantes.
Il y a eu ici encore comme trois phases, trois parties dans ces épreuves: les représailles impitoyables exercées contre les paisibles et inoffensifs habitants du village pour se venger de l'audace et du succès des Francs-tireurs, le pillage de toutes les maisons et l'incendie qui les a dévorées.
Le dévoué et vaillant M. Briel, alors curé de Gondreville et de Fontenoy, et qui a été témoin et victime des brutalités allemandes, a raconté, dans des pages émouvantes, les actes d'une barbarie sans entrailles.
Les soldats qui envahissent le village, dirigés et
excités pat- leurs chefs, frappent des vieillards, des femmes, des enfants. Jean-Baptiste Maillard, âgé de 1^ ans, un infirme qui ne peut marcher (|u'à l'aide de deux bâtons, reroit une balle qui traverse un bras et pénètre dans le ventre. 11 est porté à Nancy sur le volet d'une armoire de sa maison et il meurt dans d'atroces souffrances. Un autre vieillard du même âge, Bruant, mourut des mauvais traitements qu'il avait subis. Un pauvre idiot, dont l'impuissance à faire le moindre mal était évidente, est jeté en prison après avoir été roué de coups. Un jeune homme de dix- sept ans renversé sur le sol est frappé à coups de crosses de fusil tandis que la pointe des baïonnettes placée sur sa poitrine l'empêche de faire un mouvement. Un autre jeune homme étranger à ce pays traverse le village, un soldat lui tire à bout portant un coup de fusil et lui casse la jambe. 11 est porté à la gare où il est frappé encore de coups de baïonnette et il meurt quelques jours plus tard à Nancy, après avoir subi l'amputation de la jambe.
Des vieillards, des mères de famille, des jeunes filles et des enfants sont faits prisonniers et placés sur une seule ligne devant la gare. Deux cents soldats allemands attendent de leurs officiers l'ordre de tirer. Pendant vingt minutes ces infortunés sont soumis à cette terrible épreuve et les nobles guerriers répondent par des plaisanteries et des rires bruyants aux larmes, aux sanglots de ces infortunés. Puis tous furent conduits à Toul
et accablés tout le long du chemin de mauvais traitements et d'outrages.
Ce n'était point assez pour la vengeance.
Toutes les maisons où les soldats allemands avaient été quelque temps auparavant accueillis par les habitants sont livrées au pillage. On fouille partout: le vin et les provisions de tout genre, l'argent, le linge et les meubles sont enlevés et expédiés pour le pays des vainqueurs, et ce qui ne peut être enlevé est brisé. Le plus beau calice de l'église qu'on essayait de soustraire à la rapacité des pillards en le faisant passer de maison en maison est pris et envoj-é en Allemagne.
Enfin, pour achever cette œuvre glorieuse, le feu est mis à tous les coins du village. Les débris du mobilier, les récoltes et les maisons sont la proie des flammes et tandis qu'elles s'avancent terribles, implacables, et qu'elles montent vers le ciel, les vainqueurs de ces populations désarmées poussent des hourras et des cris de joie.
Les femmes et les enfants qui n'ont point été emmenés comme prisonniers errent en pleurant autour des murs qui croulent et subissent encore les brutalités et les outrages des soldats et de leurs officiers. La maison d'une pauvre femme de soixante-quinze ans paralytique depuis bien des années est envahie par les flammes ; son fils et sa belle-fille veulent l'enlever ; ils sont repoussés plusieurs fois et l'infortunée périt de la mort la plus atroce.
Ah! la guerre n'est-elle pas par elle-même assez terrible? Ne fait-elle pas toujours trop de victimes? Pourquoi ajouter à ses épreuves des actes de barbarie que rien ne peut justifier et qui feront la honte éternelle de l'envahisseur ?
Détournons nos regards de ces scènes hideuses, de ces désastres et de ces ruines. Élevons nos pensées et nos cœurs. Voici l'œuvre grande, émouvante, admirable de la charité et du patriotisme.
Cette œuvre a pris naissance dans les villages voisins qui abritèrent les fugitifs de Fontenoy, partagèrent avec eux leurs ressources et s'efforcèrent de consoler leur immense infortune. Puis Toul, Nancy, Lunéville ouvrirent des souscriptions et organisèrent des loteries.
Des femmes au grand cœur recueillirent des offrandes de tout genre, de l'argent, du pain, du linge et des vêtements et vinrent elles-mêmes apporter ces secours avec l'aumône plus précieuse encore de leur bonté et de leur dévouement.
Toutes les communes de la Lorraine envoyèrent des secours. Il en vint ensuite de la Suisse, de la Belgique, de l'Italie, de l'Angleterre, de l'Irlande, de l'Amérique. Deux comités se constituèrent à Nancy et à Toul pour recueillir l'argent nécessaire à la reconstruction du village, le distribuer selon les besoins et les pertes et diriger les travaux.
L'hiver de 1871 à 1872 fut encore une épreuve bien douloureuse. Les maisons n'étaient pas achevées, elles manquaient des meubles les plus indispensables ; les récoltes avaient été mauvaises ; les maladies et la mort, conséquences fatales de tant d'épreuves, s'ajoutaient à cette série de calamités, mais les bienfaiteurs se multipliaient.
Le vaillant curé ne recule pas plus devant les difficultés qu'il n'avait reculé devant les fureurs et les menaces des Allemands. Il sollicite avec plus d'ardeur la générosité chrétienne et française. Son courage, son dévouement émeuvent tous les cœurs. Touchante manifestation parmi bien d'autres ! les domestiques de Nancy s'étaient réunis pour offrir à Fontenoy les offrandes de leur pauvreté : une pompe à incendie fut achetée et elle porte cette inscription : Donnée par /es* t/omestiques de Nancy !
Il faut que je le redise encore, l'àme de cette grande œuvre, l'organisateur infatigable de la reconstruction, de la résurrection de Fontenoy, était M. l'abbé Briel. Il protège ses paroissiens au milieu des cris d'une soldatesque en fureur, au milieu du pillage et de l'incendie ; il est jeté en prison à Toul, injurié, menacé plusieurs fois d'être fusillé: rien ne put abattre son courage et déconcerter son dévouement. Il a souffert pour ses paroissiens désolés; il a souffert pour la France. Aussi je remercie le Gouvernement d'avoir accordé à M. le curé doyen de Saint-Gengoult la croix delà
Légion d'honneur. Un évêque ne peut solliciter pour ses prêtres de telles distinctions, mais il est heureux quand elles sont décernées à des vaillants et dévoués comme M. l'abbé Briel. Il a été à la peine et au péril : il est juste qu'il soit à l'honneur.
Mais quelles leçons lumineuses, puissantes, éloquentes jaillissent de ce terrible drame !
Rappelons-nous ce qu'ont fait, aux jours les plus difficiles de nos défaites et de l'invasion, le courage, l'énergie, l'audace d'une poignée de braves. Songeons à ce qu'eux et d'autres auraient pu faire si la direction n'avait pas fait défaut.
N'oublions jamais nos désastres et jurons de les réparer. Soyons toujours prêts et ne nous laissons pas aveugler par des illusions fatales. Aimons beaucoup la paix et préparons la guerre.
Ne permettons pas que, sur quelque terrain que ce soit, d'autres peuples nous précèdent.
Surtout soyons enfin unis, imposons silence à toutes les divisions, unissons-nous d'abord dans le patriotisme et la charité.
Soutenons les faibles, secourons ceux qui souffrent, ayons pitié de tous les infortunés ; mais avant tout, je vous en supplie, ayons pitié de la France.
Elevons, au dessus de tout, son amour et son drapeau ; serrons-nous autour de l'armée, gardienne de l'indépendance et de l'honneur de la patrie; serrons-nous autour du drapeau national !