‹ Discours patriotiquesChapitre 2 sur 15 · PANÉGYRIQUE PRONONCÉ DANS LA CATHÉDRALE · texte numérisé non relu

PANÉGYRIQUE PRONONCÉ DANS LA CATHÉDRALE

d'orléans, le 8 MAI 1879 (1).

Benedicta Ui a Deo tuo, in omni tabernuculo Jacob, quoniam in omni gente quœ audierit nomen tuum, magnificabitur super le Deus Israël.

Vous êtes bénie de votre Dieu dans toute la maison de Jacob, parce que le Dieu d'Israël sera glorifié en vous, parmi toutes les nations qui entendront votre nom.

(Judith, ch. xiii, 31.)

Monseigneur (2), Messieurs, Ce n'est pas un discours, c'est un cliant, un hymne, un cantique du ciel qu'il faudrait faire entendre à cette heure, dans cette cité et cette basilique en fête.

Quelle parole humaine pourrait retracer cette épopée unique dans les annales des peuples.

(1) Ce jour était le 450* anniversaire de la délivrance d'Orléans.

(2) Mgr Coullié, évoque d'Orléans.

répondre dignement aux émotions de cette grande assemblée, à l'enthousiasme de votre patriotisme, reproduire les enseignements glorieux du passé et ces rayons d'espérance que la bannière victorieuse de la Libératrice de la France fait briller à travers les ombres et les angoisses de nos temps troublés?

Aussi, Messieurs, j'ai emprunté au texte inspiré de nos Livres saints la parole de la bénédiction et de la louange consacrée à la libératrice d'Israël, et je la répète comme le témoignage de votre reconnaissance et de votre admiration pour Jeanne d'Arc : Benedicta tu a Deo tuo, in omni tabernaculo Jacob, quoniam in omni gente quœ audierit nomen tuum, magnifie abilur super te Deus Israël.

Ce tabernacle, cette maison de Jacob, c'est la patrie française, c'est la demeure du peuple choisi de la loi nouvelle ; les nations qui glorifient le Seigneur en louant la vierge de Domremy et d'Orléans, ce sont les nations rachetées par le sang de Jésus-Christ, dirigées par son autorité, illuminées par sa doctrine et son amour, c'est l'Église catholique qui conserve la mémoire impérissable de ses saints ; le Dieu qui a béni Jeanne d'Arc et qui est glorifié par elle, c'est le Dieu qui l'a donnée à la France et à l'Église. En quelques mots : Jeanne d'Arc et la France, Jeanne d'Arc et l'Église, Jeanne d'Arc et Dieu ; telles sont les pensées que je vais essayer de développer dans ce discours, pour lequel je réclamerais votre bienveillance, si ce sujet n'élevait par lui-même les âmes et les cœurs.

D'ailleurs, je ne saurais l'oublier, je suis soutenu et gardé dans cette chaire par une double bénédiction: celle que m'envoie, du sein des félicités et des splendeurs du ciel, l'éloquent orateur, le champion incomparable de la vérité et de la justice, le grand Évêque dont le souvenir, en ce jour surtout, remplit tous les cœurs, et qui m'avait appelé à l'honneur et au péril de ce grand ministère ; et votre bénédiction, Monseigneur, celle du fils qui lui a succédé sur ce siège illustre, de l'héritier de ses pensées et de ses œuvres, qui dès le premier jour a plu à tous, et auquel ce peuple tout entier a voué la plus affectueuse obéissance : Seditqiie Salomon super solium Domini pro David, pâtre suo, et cunctis placidt, et pariiit illi omnis Israël (1).

Jeanne d'Arc est née sur une terre restée fran çaise à l'heure des plus terribles désastres et des plus douloureuses épreuves de notre patrie. Les habitants du village de Domremy, séparés des provinces soumises au roi de France assailli par les Bourguignons alliés de l'Angleterre, contraints plusieurs fois de fuir, en laissant au pouvoir d'ennemis sans pitié leurs maisons et leurs champs, étaient restés fidèles à leur pays. Aucune épreuve n'avait pu lasser leur courage et leur indomptable

(1) Par., XIX, 23.

constance. C'est au sein de ce petit peuple héroïque que Jeanne vit de près les horreurs de la guerre, et qu'elle entendit en frémissant le récit des malheurs de la France.

En vérité, Messieurs, il y avait « grande pitié au royaume de France ». Partout les frontières envahies, le sol de la patrie profané par la domination de l'étranger, nos armées vaincues, les villes conquises, les campagnes livrées au pillage ; partout la honte, la douleur et l'elïroi, et nulle part un rayon d'espérance dans cette nuit sombre de la défaite et de la servitude.

Aussi, quand l'angélique enfant a entendu l'ap pel de Dieu, aucun amour humain ne peut lutter contre cet amour de la France humiliée, vaincue, menacée dans son existence elle-même. « Quand j'aurais eu cent pères et cent mères, disait-elle, je serais partie»; et elle ajoutait: «J'irai, quand je devrais user mes jambes jusqu'aux genoux ».

Alors elle n'hésite plus ni devant les reproches de la tendresse maternelle, ni devant l'affection et les larmes de ses amies d'enfance, ni devant la sécurité et les joies de ses humbles travaux, ni devant l'indignation de son père, honnête et rude paysan, qui déclare que si sa fille va avec les gens de guerre, il la noiera de ses propres mains. Elle ne pouvait a durer où elle était », disait-elle dans son naïf et énergique langage.

Et cet amour inspire à la pauvre bergère ignorante des expressions sublimes. Elle parle du sang

de France, sang généreux versé à flots sur tant de champs de bataille et dans tant d'oeuvres de dévouement qui ont ravi d'admiration la terre et le ciel ; sang des soldats et des martyrs, des races illustres et des familles obscures, qui transmet depuis quatorze siècles la vie nationale et qui fait battre le grand cœur de la France. Jeanne le déclare : elle a été envoyée « pour bouter les Anglais hors du royaume et relever le sang de France ».

Le sang de France, c'est d'abord le sang de ses

rois. Quand le duc d'Alençon vint vers le Dauphin

. pour combattre avec Jeanne : « Soyez le très-bien

venu, lui dit-elle, car plus il y aura ensemble du

sang royal de France, mieux en sera-t-il )).

C'est aussi le sang du peuple. Réveillée en sursaut le lendemain de son arrivée dans votre ville assiégée, elle apprend que la bastille de Saint Loup est attaquée. « Ah ! sanglant garçon, dit-elle à son page, tu ne me disais pas que le sang de France est répandu. » A la vue des soldats blessés qui revenaient du combat, elle disait : « Je n'ai jamais pu voir couler le sang des Français sans que les cheveux me levassent sur la tête ».

Au duc de Bourgogne qui avait trahi sa patrie, elle adressait les prières les plus touchantes ; elle le suppliait de s'unir à sou Roi. « Ce sera, lui écrivait-elle, grande pitié de la grande bataille et du sang qui sera répandu : car ce sera le sang de France. »

Cet amour de la France, qui enflamme le cœur

de Jeanne, il est puisé aux sources les plus divines. Ce que cette pauvre enfant aime dans son pays, c'est l'honneur national, c'est l'indépendance nécessaire à la gloire de sa patrie et à l'accomplissement de sa mission providentielle ; ce sont les traditions sacrées ; c'est l'onction du baptistère de Reims ; c'est l'ensemble prodigieux de lumières, de forces et de grâces qui a fait de cette race vaillante le peuple choisi de la loi d'amour, et qui l'a placé à l'avant-garde de la civilisation chrétienne, comme l'auxiliaire de l'Eglise et le soldat de Dieu.

Jeanne l'affirme au duc de Bourgogne: « Ceux qui guerroient contre le royaume de France guerroient contre Jésus, roi du ciel ».

(( N'ayez pas en votre opinion, écrivait-elle aux Anglais, que vous tiendrez le royaume de France de Dieu. » Déjà, à Vaucouleurs, elle disait à Baudricourt « que le royaume de France n'appartenait pas au Dauphin, mais à son Seigneur, et que son Seigneur voulait que le Dauphin eût ce royaume en commande. — Quel est ton Seigneur ? demanda le guerrier. — Le Roi du ciel, » répondit la fille de Dieu. A Chinon, elle révèle en même temps à Charles VII la grandeur et les devoirs de la nation française, et les promesses de la victoire. « Très noble Seigneur Dauphin, le Roi des cieux vous mande par moi que vous serez sacré et couronné dans la ville de Reims, et que vous serez son lieutenant au royaume de France ».

Elle savait, l'angélique enfant, mieux que les

politiques iiabiles, les prudents et les sages de la terre, que ce peuple n'est la proie de ses ennemis et qu'il ne tombe sur les champs de bataille que quand il s'est éloigné de Dieu qui lui a fait de si grandes desticées. Et non fuit qui insultaret populo isti, nisi quando récessif a cultu Domini (1).

Aussi, comme cet amour a été puissant, triomphant et invincible, Jeanne a rendu la confiance au dauphin, l'espoir à ses armées tant de fois vaincues, à ce peuple écrasé sous les malheurs et les hontes de la défaite. On l'a dit : « Elle a tant aimé la France, que la France, touchée, se prit à s'aimer elle-même ».

Quand les jours de l'épreuve sont venus, en présence des Anglais impitoyables, en présence des juges qui la torturent dans son corps et dans son âme, et qui trahissent les devoirs sacrés du patriotisme, les droits de la justice et l'honneur du sacerdoce, Jeanne fait retentir, intrépide et fière, la protestation de son dévouement à son pays et à son Roi, et les prophéties de la victoire et de la délivrance.

Ce peuple qui l'oublie, ce roi qui l'abandonne, elle les aime plus encore dans les horreurs de la captivité qu'aux jours de ses triomphes.

Sa grande douleur est d'être captive des ennemis de sa patrie : « J'eusse mieux aimé mourir, dit elle

(1) Judith, V, 17.

en pleurant, que d'être mise aux mains des Anglais ». Si elle expose sa vie en se précipitant du haut d'une tour, c'est qu'elle ne peut plus supporter les chaînes de l'étranger ; c'est qu'elle veut combattre encore pour la France ; c'est qu'elle veut délivrer Compiègne, dor t les habitants doivent être passés au fil de l'épée.

Sur son bûcher, en présence de l'horrible supplice qui s'apprête, Jeanne supporte sans se plaindre les outrages du prédicateur sacrilège qui insulte à son malheur ; mais quand il ose attaquer son Roi, l'héroïque Française n'y tient plus; elle fait entendre la protestation indignée de sa fidélité et de son amour.

Jeanne d'Arc a aimé la France ; Jeanne d'Arc a. délivré et racheté la France.

Il faut le redire, jamais la France n'avait été plus près de sa perte ; jamais elle n'avait été ainsi souillée par le crime, menacée par les succès de ses ennemis et par la fureur aveugle de ses enfants.

Les défaites succèdent aux défaites. Azincourt a renouvelé les désastres de Crécy et de Poitiers. L'Anglais a envahi nos plus belles provinces. Paris l'a reçu dans ses murs. Rouen a succombé, après sept mois d'une lutte vaillante. Les factions, qui déchirent les entrailles de la patrie, préparent le guet-apens et multiplient les attentats, quand des périls sans exemple réclament les hautes vues du génie, les prodiges de la valeur et les dévouements héroïques.

Charles V a emporté dans sa tombe la prudence et la sagesse qui ont ranimé un instant les espérances nationales. Duguesclin s'est couché avec son épée dans une gloire qui n'a point d'héritier. La hache du bandit et le poignard de l'assassin ont remplacé l'épée des braves ; des chefs de bandes, courageux, mais corrompus et pillards, ont succédé aux preux chevaliers et aux grands capitaines.

L'adultère s'est assis sur le trône : il a livré la démence du Roi à l'impudeur, et une fille de France à l'ennemi de sa race et de son pays. La couronne de Charlemagne et de saint Louis est passée du front d'un insensé au front d'un enfant. Prince faible, jouet des partis et des ambitions rivales, il a grandi entre la folie de son père et le déshonneur de sa mère. Infortuné qui ne croit ni à son épée, ni à son drapeau, ni à ses droits, ni au sang qui coule dans ses veines ! Aussi l'étranger s'appelle roi de France, « et le roi de Bourges perd gaîment son royaume ».

C'en est donc fait de la France...

Mais non, vous étiez là, Orléanais, et depuis plusieurs mois, comme une digue inexpugnable, vous arrêtiez les flots envahissants de l'ennemi. A la France qui désespérait d'elle-même, vous envoyiez pardessus vos remparts ébranlés, par dessus les bataillons acharnés contre vous, ce cri des vaillants Macchabées : « Nous, nous combattons pour nos âmes, pour nos lois, et le Seigneur lui-même

brisera nos ennemis devant nous. » Mais vous, ne les craignez point ; l'Anglais ne passera pas:A'OS cero pngnai'lmus, pro animabus nostris et legibus nostris et ipse Dominus conteret eos ante faciem nostram: vos aiitem ne timueritis eos (1).

Orléans, Orléans, tu étais le dernier espoir de la patrie, le dernier battement de la vie nationale. Tout ici, les pierres de tes murailles, le sol consacré parle sang des braves, ce temple du Dieu des armées qui a entendu le chant de l'action de grâces, tout ici redit l'espérance invincible de la patrie, et si partout on désespérait de la France, ici nous espérerions toujours.

Mais l'Anglais s'irrite de cette résistance qui déconcerte tous ses desseins. Il a réuni ses chefs les plus habiles, ses troupes les plus valeureuses ; il redouble ses efforts : Orléans tient toujours. Quelle population de héros ! Chevaliers et bourgeois, magistrats et hommes du peuple, prêtres, religieux, artisans, et les femmes elles-mêmes, repoussent les assauts de l'ennemi. Les églises, les couvents, les faubourgs entiers, tout ce qui peut offrir un abri aux assiégeants â été détruit et rasé Mais les lignes de l'ennemi se rapprochent toujours et enserrent de plus en plus la cité valeureuse. Et le secours ne vient pas !

Les hommes ne peuvent plus rien pour le salut

(1)1 Machab., m, 22.

d'Orléans et de la France. Messieurs, c'est l'heure de Dieu.

Les forts d'Israël sont tombés; ils dorment le sommeil de la mort ou le sommeil de l'indifférence et de la peur: cessarerimt fortes Israël et quieverunt, jusqu'au jour où apparaît Débora, jusqu'au jour où une faible femme s'est levée au signe de Dieu et a rendu la vie à ce peuple, condamné à périr : donec surrjeret Debora, surgcret mater in Israël.

Car le Seigneur a choisi des combats nouveaux : nota bella elegit Dominus. Arrière les ressources et les forces humaines ! C'est Dieu qui, par le bras d'une enfant, va briser les portes des cités ennemies, et portas hostium ipse snbvertit, a cette heure douloureuse et terrible où la lance et le bouclier des défenseurs de la France ont volé en éclats : clypeus et hasta si apparuerint in quadragintamillibus Israël.

Et maintenant, lève-toi, lève-toi, fille de Dieu : sui'ge, surge, Debora, et avec ta bannière et ton épée écris une épopée sublime dans les annales de ton pays ; va, et par les prodiges de ta mission et le bruit de tes victoires, chante à la gloire de Dieu, qui protège la France, un cantique que toute la terre entendra dans le ravissement : surge, surge et loquere canticum.

C'est fait, Messieurs, c'est fait. Jeanne apparaît dans vos murs ; Orléans est libre ; l'Anglais fuit devant l'étendard de la vierge de Domremy;les restes du peuple Orléanais sont sauvés ; le Seigneur

lui-même a combattu ceux qui se disaient invincibles : salrativ sunt reliquiœ popidi, dominus in fortihus dimicavit (1).

Et pourtant, l'œuvre du salut de la France n'est point achevée, même après que Jeanne a délivré Orléans et conduit Charles VII dans la basilique de Reims. Ah ! c'est que les victoires elles-mêmes n'effacent pas les souillures et les crimes des peuples. Ce n'est pas la gloire et le triomphe qui satisfont à la justice outragée, c'est l'humiliation, la douleur et le sacrifice, et il fallait racheter la France.

Cette loi de la rédemption par le sacrifice est la pensée de toute philosophie qui a étudié les relations de la justice divine et de l'humanité coupable. Elle est la grande révélation de l'histoire dans les châtiments et la résurrection des peuples. Que dis-je ? et pourquoi interroger les doctrines de la terre et du temps ? Cette loi n'est-elle pas le point central du christianisme tout entier, l'explication des souffrances, des ignominies et de la mort de l'Homme-Dieu, le secret du cœur adorable de Jésus, le dernier mot de l'amour qui a sauvé l'humanité perdue?

Oui, Dieu a tant aimé le monde, que pour lui il a livré son fils unique (2), l'agneau qui porte les

(1) Judic, V, 7, 8, 12, 13.

(2) Sic Deus dilexit munduin ut filium suum unigenitum daret. (Joann. m, 16.)

péchés des hommes ; ce même Dieu, qui aime la France et qui veut la sauver, a choisi une victime innocente, agneau de douceur et de tendresse, âme généreuse, capable de boire le calice amer de Gethsemani, le calice de l'ingratitude, de l'abandon et des plus cruels outrages, âme ardente et héroïque, qui embrassera dans un élan presque divin la croix sanglante sur laquelle il faut mourir...

Et maintenant, ô Jeanne la libératrice, ô Jeanne couronnée par la victoire, venez : la victime c'est vous. Venez, Jeanne, ne pleurez pas. Cette France rachetée par votre immolation, elle sera si grande, si puissante et si belle !

Jeanne est venue ; son autel a été le bûcher de Rouen et Dieu a accepté son sacrifice.

Les flamnes de cet autel ont ranimé partout sur le sol de la France les ardeurs éteintes du patriotisme : le sang de cet agneau immolé pour le salut de son peuple est le ciment qui désormais réunira tous les cœurs. De ses deux mains tendues vers le ciel et vers la France, dans l'horreur de son supplice, la sainte victime a resserré pour jamais les liens de l'unité nationale ; de ses provinces divisées et rivales, de ses tronçons mutilés et impuissants elle a fait la patrie française.

D'autres sans doute ont travaillé à cette grande œuvre, mais personne n'y a travaillé comme Jeanne d'Arc. Elle a expié par sa mort les crimes de son pays ; elle a racheté la France par une sublime immolation.

Je vous en supplie, Messieurs, ne l'oublions pas, tout ce que la France a été depuis quatre siècles, tout ce qu'elle sera clans l'avenir par l'éclat de la parole, par la séduction des arts, par les merveilles de l'industrie, par les conquêtes de la science, par les succès des armes, par l'ascendant delà politique, par les prodiges de l'apostolat, par la fécondité surhumaine des œuvres chrétiennes, elle l'a été, elle le sera par la vertu de ce grand holocauste.

Et maintenant, je ne m'étonne plus que Dieu ait donné à celte jeune fille les qualités les plus brillantes de son peuple et qu'elle même ait laissé dans le caractère national comme une ineffaçable empreinte.

Cette fille des champs, qui ne connaît que son rouet et son troupeau, elle est née pour les combats. Sa valeur n'est pas le .courage froid, impassible qui résiste comme un mur d'airain aux efforts de l'ennemi. Non, c'est bien l'entrain, l'élan, la gaîté, la fougue française qui se rit des périls, qui s'exalte dans la lutte et qui, dans le feu du combat, trouve ces mots heureux qui enthousiasment et enlèvent le soldat. Son cri de guerre, c'est bien le cri de la vaillance, de l'audace française : (( En avant, en avant ! tout est vôtre. »

Avec la valeur, elle a la générosité de ce peuple que le sacrifice séduit et attire. Elle a les tendresses de la femme, les industries de la charité, l'ardeur des saints dévouements, les flammes de

- ii3 —

l'enthousiasme, la foi énergique et active. Jusque dans ses défaillances passagères au jour de ses gloires, plus encore à l'heure des épreuves qui font jaillir de sa grande âme de fi3rs et incomparables accents, Jeanne est bien l'image de la France.

Cette France rachetée par Jeanne d'Arc, elle m'apparaissait hier dans les visions de votre fête catholique et nationale. Du seuil de cette basilique, je voyais se développer la procession splendide du peuple Orléanais, et du regard de l'esprit entraîné par de grands souvenirs par delà l'enceinte de votre cité, par delà les horizons de votre pays, je contemplais une grande vision. Je voyais dans une procession plus splendide encore, la France de sainte Geneviève et de sainte Clotilde, la France de Charlemagne et de saint Louis, de Godefroy de Bouillon et de Bayard, la France de saint Vincent de Paul, de Bossuet et de Fénelon, la France de Ravignan, de Lacordaire et de l'immortel Evêque d'Orléans. Cette France glorieuse et forte, vaillante et radieuse, elle portait dans ses mains la croix triomphante du Christ ; elle chantait l'hymne de la foi et de l'amour, de la victoire et de la délivrance ; elle venait dans le temple de Dieu conduite par la bannière de Jeanne d'Arc !

Cependant, Messieurs, la France quelque grande et glorieuse qu'elle soit, n'est pas la seule patrie.

Au dessus de la France, il y a l'Eglise ; au dessus de la patrie resserrée dans les frontières des nationalités et les limites du temps, il y a la patrie universelle des âmes, la patrie des victoires éternelles.

Je ne vous dirais, Messieurs, qu'une faible part de la gloire de Jeanne d'Arc, si je ne vous disais pas ce qu'elle a été pour l'Eglise et ce que l'Eglise a été pour elle. D'ailleurs, il est impossible d'étudier les annales de notre pays sans rencontrer l'action et les bienfaits de l'Eglise. Jamais aussi il n'a été plus opportun, plus nécessaire d'aiïlrmer l'alliance des deux patries, cette alliance qui révèle les grandeurs du passé, qui console dans les angoisses du présent et les prévisions sombres de l'avenir.

Et d'abord, Jeanne a cru à l'Eglise ; elle a invoqué avec une confiance sans borne son autorité et réclamé son secours.

Celte bergère ignorante donne de la grande société surnaturelle de l'Eglise catholique une notion que les plus illustres docteurs ne récuseraient pas, et qui est bien l'expression précise et lumineuse de la vérité. Écoutez : « Je suis chrétienne, bonne chrétienne; je n'ai pas failli en la foi ; je crois en l'Église : l'Église et Notre-Seigneur, c'est tout un ».

Ses vils bourreaux essaient en vain de troubler sa confiance et de lui arracher une parole de révolte contre l'autorité catholique. Cet évoque vendu

aux Anglais, ces théologiens infâmes (quel autre nom pourrais-je leur donner ?) unissent contre la pauvre captive toutes les perfidies de la haine, toutes les subtilités de la science et la terreur des supplices ; ils opposent à sa mission et à la voix (le ses saintes l'autorité doctrinale. « L'Eglise, c'est nous, disent-ils ; vous refusez donc de croire à l'Eglise, d'obéir à l'Eglise. »

Elle est seule, sans appui, sans conseils, pour se défendre contre ces docteurs de mensonges, contre l'Université de Paris elle-même, qui la poursuit de ses accusations et de ses anathèmes.

Comment la douce et simple colombe échapperat-elle à ces vautours sans pitié? Elle échappera par les révélations célestes accordées aux âmes pures qui voient les clartés de Dieu. Par l'élan indomptable de sa foi, elle brisera d'un coup d'aile, dans ses réponses inspirées, le réseau dans lequel on l'enserre.

« Vous me parlez d'Eglise militante et d'Eglise triomphante, dit-elle. Je n'entends rien à ces termes, mais je veux me soumettre à l'Eglise comme le doit une bonne chrétienne. » Et quand on lui a expliqué ce qu'est l'Église militante, elle ajoute : (( Je crois bien que l'Eglise militante ne peut errer ou faillir ».

Écoutez encore : « Menez-moi au Pape, et je lui répondrai. Je tiens et je crois que nous devons obéir à notre Saint-Père le Pape qui est à Rome ». Mais le perfide évéque défend d'écrire cet appel de

Jeanne à l'autorité du Pontife romain. « Ah ! reprend vivement la pauvre captive, vous écrivez bien ce qui est contre moi, mais vous n'écrivez pas ce qui est pour moi. » « Hélas! disait-elle encore, si j'eusse été dans les prisons ecclésiastiques, gardée par les gens d'Eglise et non par les Anglais mes ennemis, je n'aurais pas fait une aussi misérable fin. J'en appelle devant Dieu, le grand juge, des grands torts et ingravances qu'on me fait ».

■Niais rien ne peut arrêter la haine satanique de ses juges. Si elle ne se soumet pas à leur autorité, ils lui refuseront à l'heure de la mort, les sacrements de l'Eglise et la sépulture en terre sainte (jue la pieuse enfant leur demande.

Quand elle les confond par ses réponses, voici les menaces de la torture: les bourreaux sont là : ils étalent autour d'elle les instruments hideux du supplice. « Vraiment, dit-elle, quand vous me devriez détruire les membres et faire partir l'àme du corps, si ne vous dii'ais autre chose; et si je disais autre chose, après je dirais toujours que vous me l'avez fait dire par force. »

Non, non, Messieurs, je le jure sur vos cœurs émus. Il n'y a pas dans l'iiistoire des saints et des martyrs de plus fières et de plus héroïques paroles.

Ne pensez pas que j'insiste sans motifs sur cette confiance invincible de Jeanne dans l'autorité et dans la tendresse de l'Eglise. Non, c'est là qu'est le nœud de cet infernal procès : c'est sur ce point que se concentrent tous les efforts et toute

l'habileté de l'évèque de Beauvais. Et je découvre ici pour Jeanne, pour l'Eglise et pour la France, une gloire que je dois faire resplendir à vos regards. Ce juge, ce Français, il veut du même coup tlétrir Jeanne d'Arc et sa patrie au profit de l'étranger; il s'efforce d'enfermer la douce victime dans ce dilt^mme qu'il croit sans issue: si Jeanne se soumet à l'Eglise, lui évêque la condamnera au nom de l'Eglise, comme une vile magicienne, et les victoires de la France et les défaites de l'Angleterre seront l'œuvre du démon ; si elle résiste, illa condamnera comme rebelle à l'autorité catholique, et la délivrance de la France sera l'œuvre d'une héi'élique livrée à un supplice infâme.

Dans les deux hypothèses, la France est déshonorée par la sentence même de l'Eglise. Il y a l)lus : en pou-ssant Jeanne à la révolte après une première soumission, il espère infliger cette double flétrissure au front de sa patrie et au front de la sainte martyre, et les écraser l'une et l'autre sous le poids d'une honte éternelle. Mais grâces en soient rendues à Dieu et à Jeanne d'Arc, l'Église et la France sont restées unies au pied du bûcher de Rouen : Jeanne est l'héroïne de la foi catholique comme elle est l'héroïne du patriotisme français.

Jeanne a aimé et invoqué l'Eglise; elle a servi l'Église en sauvant la France. Elle avait dit devant ses juges: « Je suis bonne chrétienne, et je voudrais aider et servir l'Église de tout mon pou-

voir ». Le désir de sa piété a été accompli, et il l'a été admirablement.

Si l'Anglais eût passé en vainqueur sur vos remparts abattus, si la France eût succombé, si elle fût devenue la proie de l'étranger, elle eût manqué à l'Église et à Dieu. Le. sort de l'Angleterre brisant les liens de l'unité catholique ou le sort de l'Irlande broyée dans la persécution eût été son partage.

Le froid du génie anglais et l'influence du sang saxon eussent paralysé les élans de l'àme française. Plus que tout autre nation, la France eût perdu dans les humiliations delà servitude le sentiment de sa force, la noble fierté qui vient des souvenirs du passé et des espérances d'un avenir glorieux. La puissance du prosélytisme qui fait de ce peuple l'apôtre de la vérité se serait éteinte rapidement sous une domination qui n'aurait laissé aucune initiative aux vaincus.

L'Eglise eût pleuré sur le sort de la France, dont le pape Grégoire IX célébrait la mission par ces admirables paroles : « Il est manifeste que ce royaume béni de Dieu a été choisi par notre Rédempteur pour être l'exécuteur spécial de ses divines volontés... Jésus-Christ l'a pris en sa possession comme un carquois d'où il tire fréquemment des flèches choisies, qu'il lance avec la force irrésistible de son bras, pour la protection de la liberté et de la foi de l'Église, le châtiment des impies et la défense de la justice ».

Ainsi, Messieurs, la France, affranchie par l'épée et l'inimolation de Jeanne d'Arc, préservée du protestantisme et conservant la plénitude de sa force et de sa vie nationale, est restée le rempart du catholicisme, le bras droit de la papauté ; et entre la France et l'Église, il faut le redire après votre grand. Évèque, c'est à la vie et à la mort, ad conrlvendum et ad commoriendum (1).

Mais l'Eglise n'a pas été ingrate envers Jeanne d'Arc. L'appel de la douce victime a été entendu : la papauté a évoqué devant son autorité le procès de Rouen. Charles Vil, honteux enfin de son indifférence, poursuivit la réparation de cette grande iniquité. Une première enquête fut faite par un légat du Pape en 14o2, et, trois ans plus tard, Calixte 111 institua un tribunal suprême.

Le procès dura huit jiiois. Après quatre enquêtes ouvertes simultanément à Orléans, à Domremy, à Paris et à Rouen, une sentence définitive cassa le premier jugement, et proclama la vertu et la gloire de Jeanne.

C'est dans les documents de ce second procès, dans le résultat des enquêtes, dans les dépositions des témoins, qu'une érudition patiente et sûre, une critique éclairée et loyale ont puisé les éléments de la touchante histoire de l'angélique enfant.

Notre siècle a eu l'honneur de rétablir dans tout

1 II Cor., VII, 3.

son éclat celle douce el sainte mémoire. A l'épo- (|ue de ses triomphes, el plus tard encore à l'heure de la captivité et de la mort de Jeanne, le peuple l'avait invoquée comme une sainte, et il racontait les prodiges obtenus par son intercession. Puis l'oubli et la haine avaient voilé la figure de la libératrice de la France, jusqu'au jour où une imi)iété sans patriotisme et sans pudeur essaya delà déshonorer.

Mais peu à peu, la vaillante guerrière triomphait y\ne seconde fois des ennemis de son pays et de lEglise. Peu à peu, elle sortait des documents (lu moyen âge pareille à celle statue que des mains royales ont fait sortir vivajite, modeste, i-adieuse, du marbre inerte et froid, sous l'inspiration de l'art le plus élevé et du plus ardent patriotisme.

Et ainsi s'achevait la réhabilitation commencée l)ar la papauté, et ainsi Jeanne était rendue à la reconnaissance et à l'admiration de la France.

Cette réhabilitation est sans doute une gloire pour l'Eglise catholique ; mais c'est une gloire plus grande encore de former de telles âmes, d'inspirer de telles vertus et d'otîrir pour le salut des peuples de telles victimes. Jeanne, fille de l'Église, apparaît seule dans l'histoire. Ni les religions ennemies, ni les sectes chrétiennes, ni l'hérésie, ni le schisme n'ont produit une femme qui puisse être comparée à la vierge de Domremy et d'Orléans. Je n'insisterai pas sur la démonstration de

celte puissance réservée à l'Église catliolique, car elle s'impose d'elle-même.

Mais l'Église n'a point encore réalisé tous nos vœux : elle n'a point encore donné à Jeanne le dernier témoignage de sa tendresse. Vous poursuivez, Monseigneur, avec le même cœur d'Évèque et de Français, l'entreprise de votre illustre prédécesseur, et un jour, bientôt sans doute, nos vœux seront accomplis. Sur le front de Jeanne brillera l'auréole des saints ; la France invoquera sa libératrice ; elle la saluera sur les autels et dans les splendeurs de l'éternelle patrie.

Alors, Monseigneur, dans la France entière, des Pyrénées aux rivages de cette mer qui a vu les derniers bataillons anglais fuyant devant la parole prophétique et vengeresse de leur victime, des montagnes de la Savoie aux grèves de la Bretagne, il y aura un tressaillement de joie. Jeanne apparaîtra sur nos horizons attristés, comme l'étoile de l'espérance. Elle redira à notre pays, dans d'énergiques et admirables accents, ses destinées providentielles. Elle parlera de paix et d'union aux partis qui nous divisent; elle rappellera la grande politique française, la politique de dévouement à toutes les causes sacrées ; elle rappellera ce que peuvent la foi, le courage, l'honneur pour la rédemption et le salut des peuples ; elle fera reculer devant le feu de son regard le sensualisme abject qui avilit et qui tue les âmes, et qui t6t ou tard couche les plus fortes nations dans une tombe

déshonorée. Sur tous les cliemins glorieux qu'ont suivis nos pères, elle fera entendre à la France hésitante et troublée le cri de la vaillance et des saints combats : « En avant, en avant ! tout est vôtre ».

Alors, Monseigneur, nous viendrons sous ces voûtes illuminées, et dans l'émotion inénarrable de ses fêtes, dans l'enthousiasme de votre cité, de la France et de l'Église, nous dii-ons : « Sainte Jeanne, priez pt-urnous! Sainte Jeanne d'Orléans, protégez nous ! Sainte Jeanne de France, sauvez la France ! »

Mais je n'ai pas tout dit, et je vous en prie, ne vous lassez pas de me suivre et de gravir avec moi les derniers degrés de la gloire de Jeanne d'Arc.

Dès les premières paroles de ce discours, nous avons rencontré, dans la vie et dans la mort de Jeanne, l'action divine, l'inspiration céleste ; mais il faut pénétrer plus avant dans ces mystères de gloiie et écarter, s'il se peut, toutes les ombres de la terre, pour contemjiler Jeanne dans la lumière de Dieu.

Jeanne est l'envoyée de Dieu. Elle a treize ans. Saint Michel, sainte Catherine et sainte Margue rite lui apparaissent; l'Archange, chef des combats du ciel, la presse d'aller délivrer la France de ses ennemis et de faire couronner le roi à Reims.

(( Je répondis, racontait la timide enfant, que je ne savais ni aller à cheval, ni manier l'épée. — Dieu te soutiendra, » me disait-il toujours.

(( C'est donc sur l'ordre de Dieu, disait-elle, que je me suis rendue auprès de Charles VII. J'aurais mieux aimé être écartelée par des chevaux que d'aller le trouver sans la permission de Dieu ; sur Dieu, et sur nul autre, reposait tout mon espoir. »

Sa mission est le but de son existence elle même.

(î Je ne crains pas les gens de guerre, disait-elle. S'ils me barrent le chemin, j'ai pour moi Dieu, qui m'ouvrira un passage jusqu'à Monseigneur le Dauphin. »

Cette enfant qui abandonnait hier son troupeau et son village, elle reconnaît Charles VII dans la foule des chevaliers et des courtisans, et aux interrogations du prince elle répond : « Je suis Jeanne la Pucelle, et je suis envoyée de Dieu ici pour porter secours à vous, gentil sire, et à votre royaume, et le Roi du ciel vous commande par ma voix de vous faire sacrer et couronner dans votre ville de Reims, et vous deviendrez le vicaire du Roi du ciel, comme tout monarque de France doit l'être ».

Elle sait la durée et le terme de sa mission. « Je ne durerai qu'un an ou guère davantage ; c'est pourquoi voyez à bien employer cette année. »

Aussi tout cède devant cette enfant. Dieu lui a donné, avec celte conviction profonde et ardente, un charme (jui séduit et entraîne toutes les âmes.

C'est le rayonnement de la foi, de l'innocence, de la piété, delà bravoure et de l'amour de la patrie. Et Dieu ajoute à ce charme une beauté merveilleuse, incomparable: Dominus hanc in illam imlchritudinem ampliavit ut incomparabili décore omnium occulis appareret ( 1 ) .

Elle invoque comme démonstration de sa mission divine ses victoires et la réalisation de ses promesses. « Eh bien ! dit-elle aux théologiens de Poitiers qui lui demandaient des prodiges, menezmoi à Orléans, et je vous montrerai les signes pourquoi je suis envoyée. »

Et qui pourrait donc expliquer, sans une assistance surnaturelle, la transformation de cette bergère devenue tout à coup un guerrier valeureux et un général consommé? Cette jeune fille, qui n'a manié que son fuseau, elle a les illumina lions du génie de la guerre, la prudence qui prépare les coups décisifs, l'audace et la valeur bouillante qui déconcertent l'ennemi, les manœuvres savantes des capitaines vieillis dans les combats, et ce qu'elle connaît le mieux, c'est le maniement de l'artillerie.

En quatre jours, Orléans est délivré, et alors, sans laisser respirer l'Anglais effrayé de ces coups terribles, elle le refoule sur les bords de la Loire, puis, en trois étapes glorieuses, à Jargeau, à Patay

(1) Judith, X, 4.

et à Beaiigency, elle lui inflige de sanglantes défaites ; et à travers un pays encore occupé par l'ennemi, à la tète d'une armée qui manque de tout, maisqu'électrise la victoire, elle conduit le roi à Reims.

Politique habile autant que grand capitaine, Jeanne veut, par cette marche hardie, jeter l'eflroi dans l'armée anglaise, et présentant à la France Charles VII avec l'onction et les privilèges du sacre, elle veut lui rendre ainsi son royaume et son peuple.

Il faut le remarquer. Messieurs, dans les affirmations de Jeanne, justifiées par de tels succès, vous ne découvrez pas les signes d'une exaltation passagère, les illusions d'un enthousiasme irréfléciii. Cette douce et humble enfant est toujours maîtresse d'elle-même. Devant les théologiens et les guerriers, en face de ses juges et de ses bourreaux, à Orléans et à Rouen, comme à Vaucouleurs et à Chinon, elle affirme sa céleste mission.

Sa piété si sincère, son horreur pour toutes les superstitions, sa soumission si complète à l'autorité de l'Église, sa simplicité si touchante, unie au plus ferme bon sens, écartent tout soupçon de duplicité et de mensonge. Évidemment Jeanne ne trompe pas ; elle n'a pas été trompée : elle est bien l'envoyée de Dieu.

Mais cette envoyée de Dieu a le privilège des révélations surnaturelles : elle est le prophète du Dieu qui l'envoie.

Charles VII affirme que Jeanne lui a découvert un secret qu'elle ne peut connaître que par une révélation céleste. Bientôt elle déclare qu'une épée rouillée, marquée de cinq croix, est cachée sous le sol, près de l'autel de l'église de Sainte-Catherine de Fierbois; et cette épée dans la main de la jeune guerrière accomplit des prodiges, jusqu'au jour où elle la brise dans une sainte indignation.

Ses voix lui ont i-évélé qu'elle serait blessée d'un trait devant Orléans, mais qu'elle n'en mourrait pas, et qu'elle serait prise avant la Saint-Jean parles Anglais. Et Jeanne affirmaitqu'elle ne craignait que les traîtres.

Vous savez avec quelle certitude elle avait annoncé, contre toutes les prévisions humaines, qu'elle ferait lever le siège d'Orléans et qu'elle ferait sacrer le roi à Reims.

En face de ses ennemis, qui en pâlissent de rage, elle annonce la délivrance complète de son pays. « Avant sept ans, dit elle, les Anglais laisseront un plus grand gage qu'Orléans, et ils perdront toute la France. » Et elle ajoutait que le roi entrerait à Paris en bonne compagnie. Six ans après, Paris tombait aux mains des Français, et une année plus tard Charles VII y faisait son entrée triomphante. Elle avait dit « que les Anglais seraient boutés hors de France et que, fussent ils cent mille de plus, il n'en resterait pas un ». Et sept ans après sa mort, Rouen redevient une ville française ; la Normandie, puis la Guyenne sont

reconquises par nos armes, et en 1458 le drapeau de la France flotte sur les murs de Calais, le dernier boulevard de la puissance anglaise sur le sol si longtemps profané de la patrie.

Et ainsi tous les oracles de la guerrière inspirée de Dieu étaient accomplis, et la France avait, dans sa délivrance même, le démonstration irrécusable de ces paroles de l'humble jeune fille : « Mon fait n'est qu'un ministère ; je ne suis que la servante de Dieu ».

Aussi ne vous étonnez pas de reconnaître dans l'envoyée de Dieu, éclairée des lumières prophétiques, l'éclat delà sainteté et lagloire du martyre.

Voyez Jeanne à l'aube de sa vie, dans l'obscurité de son village : elle est simple, laborieuse, modeste, bonne et aimable pour tous. Au milieu des champs ou à l'ombre des arbres sous lesquels pait son troupeau, souvent elle tombe à genoux dans la ferveur de sa prière. Elle aime à orner de fleurs les oratoires consacrés à Marie ; elle entend avec bonheur le son des cloches, qui sont comme les voix d'en haut, et les oiseaux du ciel viennent manger dans sa main.

Elle visitait souvent l'église de son village; elle entendait la sainte messe tous les jours avant d'aller à son travail. Souvent on la voyait dans la maison de Dieu, prosternée, les mains jointes sur sa poitrine et les regards fixés sur l'image de Jésus crucifié ou de la Vierge Marie.

Au milieu du tumulte des camps et des fatigues

de la guerre, elle jeûnait tous les vendredis en l'honneur de la Passion. Le matin et le soir elle réunissait des prêtres et des religieux autour de son étendard et elle chantait avec eux les louanges du Seigneur.

Elle se confessait souvent; elle recevait souvent la sainte Eucharistie avec une piété angélique, et pendant l'auguste sacrifice elle répandait d'ahondantes larmes.

La pureté de ses intentions et sa soumission à la volonté de Dieu ravissent d'admiration. Ecoulez ce que disait cette jeune bergère qui conduisait les armées de la France à la victoire, 'et qui rendait à son Roi sa couronne et son royaume : « J'aimerais mieux mourir que de rien faire que je susse être péché et contre la volonté de Dieu. Dieu me garde de faire ou d'avoir fait œuvre qui charge mon âme. Je m'attends de tout à Dieu mon créateur ; je l'aime de tout mon cœur ».

Sa charité est industrieuse et touchante ; déjà dans son village elle secourait les malheureux, et plusieurs fois elle leur céda sa pauvre couche. Pendant la guerre les pauvres gens venaient à elle et baisaient ses mains et ses vêtements, « parce qu'elle les défendait et les protégeait de tout son pouvoir )).

Après la victoire, elle pleure sur le sort des ennemis qui ont succombé dans le combat ; elle se désole en pensant qu'ils sont morts sans confession. Elle protège les prisonniers contre la bruta-

lité du vainqueur. Le soir de la bataille de Patay, elle descend de cheval ; elle prend dans ses bras un Anglais mourant, lui soutient la tète et le console, tandis qu'il fait au prêtre l'aveu de ses fautes.

Cette jeune fille de dix-huit ans apparaît, au milieu des hommes d'armes et de la licence des camps, comme l'ange de la pureté. Sa vue bannit toutes les pensées coupables, et parmi les guerriers les plus faibles et les plus corrompus, aucun ne résiste à cette céleste infiuence.

Enfin, quel héroïsme dans la pratique de la vertu qui, au jugement des docteurs de l'Eglise, est la preuve la plus certaine de la sainteté, surtout dans les âmes appelées à de grandes missions ! L'humilité de Jeanne rapporte à Dieu tous ses succès. La voyez-vous, xMessieurs, cette jeune fille, dans l'enthousiasme du triomphe, s'avançant douce et modeste à travers les flots pressés de la foule, qui veut toucher le coursier et les armes de sa libératrice, conduisant tout ce peuple vers cette basilique, et lui demandant de remercier Dieu qui protège et qui sauve la France ?

Et à la fin des fêtes splendides de Reims, lorsque le sacre de Charles VII est accompli, l'humble fille de Dieu se jette aux pieds du Roi, et lui demande en pleurant de retourner à son village et à la garde de son troupeau, avec ses frères et ses sœurs qui seront heureux de la revoir.

Ah ! Messieurs, si Dieu n'est point ici, dans celte souveraine domination sur les sentiments de la

nature, dans celle verlu qui échappe si complèlenienl aux entrainemenls que subissent même les âmes les plus généreuses ; si Dieu n'est pas ici, dans celle alliance merveilleuse de tous les dons divins, je ne puis le reconnaître nulle part dans la vie des saints que l'Eglise a placés sur ses autels.

Oui, Dieu est ici, non seulement dans les exploits guerriers de cette bergère ignorante, non seulement dans celle mission accomplie par une série de prodiges, non seulement dans ces révélations qui déchirent devant le regard de l'humble enfant les voiles de l'avenir ; Dieu est ici surtout dans ses vertus héroïques, dans ces rellets, qui viennent au front virginal de Jeanne, de la beauté du Roi des Saints.

J'ajoute qu'elle a été dans le martyre un grand témoin de Dieu.

La douleur est la consécration surnaturelle des grandes missions, le signe divin du Crucifié sur les œuvres qu'il inspire, la transfiguration surhumaine des âmes. Nul cœurn'est vraiment pur, s'il n'a été purifié dans ses flots amers ; nul caractère n'est vraiment fort, s'il n'a passé par ce creuset ardent : nulle tête n'est vraiment féconde, si elle ne porte la couronne d'épines ; nulle parole n'est vraiment éloquente, si elle ne monte jusqu'aux lèvres par quelques blessures du cœur.

La douleur et la mort volontairement acceptées sont le suprême témoignage de l'amour, la suprême puissance de l'homme. « Personne, a dit le

Sauveur, ne peut donner plus que sa vie pour ceux qu'il aime (1). »

Nous l'avons démontré, la rédemption des âmes et des peuples ne se fait pas sans l'effusion du sang: Sine mnguinis effusione non fit remissio (2). Jeanne a été, par son sacrifice, le témoin de Dieu ; elle a attesté les droits de l'éternelle justice pour le salut de son pays.

Mais, destinée plus étonnante encore, nous re- Irouvons dans cet holocauste de Jeanne plus exactement peut-être que dans la mort d'aucun autre saint, les traits frappants de la passion et de la mort du fils de Dieu.

Comme le Sauveur, elle est poursuivie par l'envie et par la haine, qui s'attachent à tous ses pas, qui entravent tous ses desseins et compromettent le résultat de ses victoires. Elle est trahie par les siens, vendue par des Français aux ennemis de la France, et payée par l'argent de nos provinces conquises. La joie de la aynagogue tenant enfin dans ses mains le Rédempteur du monde éclate dons toutes les cités de la fière Angleterre, quand elle apprend qu'elle a en son pouvoir Jeanne vain eue et captive.

La rédemptrice de la France a eu, elle aussi, sa longue nuit du prétoire, nuit terrible et sombre de

(1) .Joann. \v, 13. Majorem dileclimn'in iteiito habelut aniinani $uam ponat quis pro nmicis suis.

(2) Hebr., ix, 22.

la captivité. Elle a passé sur le sol delà France enfermée dans une cage de fer, et dans les ténèbres de son cachot, seule et sans défense, elle a subi les outrages d'une barbarie qui déconcerte l'indignation et qui décourage le mépris.

Les Judas n'ont pas manqué à sa passion douloureuse. La perfidie est venue, sous les apparences de la piété chrétienne et du zèle sacerdotal, lui donner les conseils de la faiblesse et retourner contre elle les confidences de son cœur brisé.

Dans la solitude de sa prison, devenue pour Jeanne le jardin des Oliviers, elle a connu les angoisses de l'abandon, les frissons et les terreurs de l'agonie, et son àme a été triste jusqu'à la mort. En présence de son supplice et de l'ingratitude de son pays, elle a dit : « Que ce calice passe loin de moi ; )) mais l'ange protecteur de la France est venu la soutenir et la consoler, et après avoir espéré longtemps la délivrance, elle a dit la parole de la résignation et du sacrifice : « Puisqu'il a plu ainsi à Dieu, je crois que c'était le meilleur pour moi )).

Ces réponses jettent le trouble dans l'àme do ses juges et arrachent à quelques-uns d'entre eux des accents d'admiration ; mais les Caïphes de son temps déclarent qu'elle a blasphémé.

La sainte victime pleure sur Rouen, comme le Sauveur pleurait sur le sort de Jérusalem ingrate et aveugle ; « Rouen, Rouen, dit-elle, j'ai grand'peur que tu n'aies à souffrir de ma mort ». Elle pardonne à ses juges et à ses bourreau.x, et jus-

qu'au dernier instant elle affirme la divinité de sa mission.

Sur la croix sanglante du Rédempteur, les Juifs avaient placé une inscription dérisoire, et l'humanité y a lu le témoignage Inspiré de la royauté de Jésus de Nazareth. Sur la tête de Jeanne, l'Anglais a placé une inscription infamante ; mais toutes les nations et tous les siècles y liront le témoignage de sa gloire et de l'iniquité de ses persécuteurs.

Jusqu'à la dernière heure, les princes des prêtres, les Scribes et les Pharisiens de la loi nouvelle l'accablent d'accusations insensées et la poursuivent de leurs outrages. Seule au milieu de ces légions d'ennemis, seule entre la France qu'elle a sauvée et qui ne la sauve pas et l'Angleterre qu'elle a vaincue et qui ne sait que la brûler vive, quand les flammes montent et l'enveloppent, Jeanne pousse le cri de l'éternelle espérance et de l'éternel amour : « Jésus, Jésus, Jésus ! » Elle baisse la tète et tout est consommé.

Alors ses persécuteurs les plus acharnés ne peuvent retenir leurs larmes ; la foule éclate en sanglots ; plusieurs s'enfuient en se fra])pant la poitrine. J^e bourreau qui, par un cruel défi, a jeté du bois sur le bûcher, est frappé de terreur : il allirme qu'au moment où Jeanne expirait, il a vu une colombe qui venait de France et qui montait vers le ciel. Le secrétaire du roi d'Angleterre, la tète inclinée sous le poids de son crime, les yeux hagards, s'en va à travers la ville en répétant :

— rt —

(( Nous sommes perclus : nous avons brûlé une sainte )>.

Le sang du Fils de Dieu est resté comme le signe de (]aïn au front des Juifs déicides; les persécuteurs de Jeanne ont porté le signe de la malédiction : devant eux la foule s'écartait avec horreur, et la justice de Dieu les a frappés les uns après les autres des foudres de sa terrible vengeance.

Devant les flammes de son bûcher, bien plus qu'autrefois devant sa bannière, l'Anglais recule épouvanté, jusqu'à ce ([ue, chassé de cité en cité, il disparaisse pour jamais aux horizons de la France sauvée par l'épée et \n\i- l'immolation de Jeanne d'Arc.

Mais, à cette heure je ne puis contenir les pensées qui débordent de mon àme et qui montent jusqu'à mes lèvres émues. Ai-je pu parler devant vous de la France, de l'Eglise et de Dieu, sans que tout ce discours vous ait paru rempli d'allusions évidentes au Pasteur et au Père que vous pleurez, à l'illustre Pontife qui s'était appelé lui-même l'Évèque d'Orléans et de Jeanne d'Arc ?

La France, l'Église et Dieu ! N'est-ce pas tout ce qu'il a aimé, tout ce qu'il a servi sur cette terre? Nobles et saintes causes auxquelles il a consacré sa vie, qui enflammaient sa grande àme, qui ins- [tiraient son incomparable éloquence.

Lui aussi, il était né sur une terre qui, alors, appartenait à la France et qui est redevenue fran- (•aise, dans un pauvre village, à l'ombre de cette

église à laquelle il a légué son cœur. Dieu l'avait pris parla main, dans l'huinilité de sa naissance, pour le placer parmi les défenseurs de l'Eglise et de son pays, parmi les princes de la parole et les maîtres de la science divine.

11 avait gardé, de la forte race de nos montagnes, le courage, l'énergie, la constance, le coup d'oMl prompt et sûr, l'inviolable loyauté et l'admirable bon sens.

Il avait, du caractère français, l'élan, la tendresse, la fougue irrésistible et les ardeurs chevaleresques.

La langue française, qui est la langue de saint François de Sales et de Joseph de Maistre, et dont il connaissait toutes les richesses ; la langue française, avec sa clarté, sa précision, sa force et son harmonie, était bien la forme naturelle de ses hautes pensées, la langue qui convenait admirablement à son intelligence, à son âme tout entière.

Comme votre vaillante Pucelle, votre Évéque était né pour les combats, et quels combats ! Deux générations l'ont vu debout dans toutes les luttes de la doctrine, toujours au premier rang, la tête haute, le regard assuré, la démonstration prompte, vivante, emportant tout, la réplique terrible, foudroyante, Sa parole vibrait comme le clairon des batailles et frappait comme un glaive.

Jamais le chevalier de Dieu n'a songé au péril, jamais il n'a compté ses ennemis. Toutes les attaques l'ont trouvé prêt ; toutes les brèches

ouvertes dans les remparts de la France chrétienne et dans les murailles de la cité de Dieu l'ont vu accourir pour les défendre. Ainsi, il est allé un demi-siècle durant, sans repos et sans trêve, refoulant devant l'étendard de Jésus-Christ les ennemis de la France et de Dieu.

II a aimé la France dans la gloire de sou passé. Combien de fois, et avec quels accents, il lui a rappelé sa grandeur et ses devoirs ! Mais il l'a aimée plus encore dans les humiliations de la défaite et dans les angoisses de l'invasion. Levezvous, Orléanais, et dites à la France qui ne le sait point assez, ce que ce Pasteur et ce Père a été pour vous aux jours de vos malheurs. Vous l'avez vu soigner vos blessés, transformer son palais en ambulance, soutenir, par son indomptable espérance, les cœurs défaillants, exciter tous les dévoûments par sa prodigieuse activité, arracher à l'ennemi la vie de ses enfants, et faire entendre au vainqueur enivré de ses victoires le cri de sa conscience indignée. Calme dans toutes les épreuves, intrépide en face de tous les dangers, portant sur son noble visage toutes les tristesses de son pays, dans son cœur toutes les ressources de la charité française, couronné de la majesté de l'épiscopat, de l'âge, de la vertu et du génie, il apparut, aux regards des ennemis de la France, comme la personnification auguste et sublime de la patrie.

Et l'Église, Messieurs, comme il l'a aimée et comme il l'a servie !

Je cherche une cause chère au cœur catholique il hiquelle il n'ait apporté son concours si dévoué et si puissant. Quel coup il a porté à l'impiété contemporaine, à l'athéisme, au matérialisme, à la morale indépendante, à toutes les négations lion teuses de la libre pensée ! Et naguère encore, rendant impossible l'apothéose nationale qu'on préparait, il infligeait à Voltaire les flétrissures de sa parole vengeresse.

La cause trois fois sainte de la liberté de l'enseignement et de l'éducation de cette jeunesse qui fut, il nous l'a dit lui-même, son premier et son dernier amour, quels écrits elle lui a inspirés ! quelles victoires ont été obtenues par son courage, son influence et son admirable éloquence ! Aujourd'hui, à l'heure où ces conquêtes de la liberté sont menacées, le vide qu'a laissé l'Evêque d'Orléans est plus douloureux, et le regard de tous cherche encore à la tribune de nos Assemblées le vaillant et incomparable défenseur des droits des âmes, des familles et de la France chrétienne.

Je ne puis songer à vous redire ici les grands combats livrés pour la défense de la papauté, depuis cette lettre qui foudroya la fameuse brochure Le Pape et le Congrès, depuis son grand ouvrage La Souveraineté pontificale devant le droit européen, jusqu'au dernier appel de sa tendresse filiale en faveur de l'auguste détresse du Saint-Père. « Parmi tous ceux qui, en ce temps, ce sont consacrés à

celle liil)()rieuse lâche (tle la défense de la souveraineté pontificale), lui écrivait Pie IX, aucun ne parait devoir vous être comparé (1). )) Et plus tard, Léon XIII appelait rEvèque d'Orléans « la i;loiie de l'Eglise et la consolation du Saint-Siège ».

Tous ses combats ont été des victoires. Je me trompe, Messieurs, il a été vaincu une fois ; mais il l'a dit lui-même, et je veux répéter sur sa tomiie et à sa gloire ces nobles paroles : il était le vaincu (( de la foi et de Dieu dans sa volonté sainte (2) ».

Dieu, comme il a été le souverain de ce cœur, de cette âme toute consacrée au devoir, le maître de cette vie si l'emplie par de i)rodigieux travaux, si simple, si austère, et il faut le reconnaître, si sainte, malgré les imperfections inséparables de notre pauvi'e nature !

(Juel dévoùment pour les âmes, même les plus humbles, qui sollicitaient les lumières de sa direction ! et cette direction, comme elle était active, pressante, énergique et vraiment surnaturelle !

Quelle fidélité inviolable aux exercices de la piété, malgré le torrent de ses occupations quotidiennes, malgré ses labeurs et ses luttes, malgré le fardeau d'une correspondance universelle qui eût suinà absorber toute une vie !

(1) Lettre du 27 juin 1800.

2) .M.!,'r Dupanioiip a écrit ces paroles dans une lettre pastorale du 29 juillet 1870, publiée à l'occasion de son retour à Orléans après le Concile.

Quelle bonté louchante pour ses amis, et dans ses derniers jours, quels ai)i)els incessants à la j3aix, à l'union, au pardon, à toutes les efïusions de la charité !

Il meurt loin de cette ville si chère, — et ce fut sans doute une des grandes tristesses de ses derniers moments ; — mais il meurt sur le sol de la France, en vue des montagnes de la Savoie, près des frontières de l'Italie, à laquelle il avait si souvent rei)j"0ché ses attentats contre l'Eglise et rappelé ses vraies grandeurs. II meurt le regard tourné vers Rome et vers le Pontife auquel il voulait porter encore le témoignage de son amour et de ses espérances. Il meurt sur les hauteurs pareilles à ces sommets divins qu'habitait sa grande àme (I), debout dans le travail et la prière, le chapelet à la main, la croix du Sauveur sur ses lèvres glacées ; il meurt debout, comme le défenseur invincible des causes qui ne meurent jamais.

C'est ainsi, sons doute, que le génie de l'art le fera apparaître sur le tombeau que lui préparent la leconnaissance et l'admiration. C'est ainsi que la postérité le verra quand les dernières ombres seront dissipées devant les clartés de l'histoire impartiale, et sous ces rayons que Dieu envoie tôt

(I) Mgr Dupanloiip est mort clioz M. Albert Du Hoys, an chàtfau de LacoDibe, qui domine lu Ijcllc vallée de Grét^ivaudan.

— :jo —

ou tard, du sein de l'infaillible justice, au front de ses grands et héroïques serviteurs.

L'Evèque d'Orléans avait dit à Jeanne d'Arc: « Fille généreuse, désormais nous ne sommes plus étrangers l'un à l'autre ; nous nous retrouverons, nous nous reconnaîtrons quelque jour ». Ce jour est venu. Au seuil des parvis sacrés, Jeanne a reçu l'Evèque d'Orléans ; elle l'a reconnu ; lui-même l'a reconnue telle qu'il l'a représentée à vos regards dans deux discours immortels, et Dieu a posé sur son front la couronne de justice (1).

Mais ici d'autres visions m'apparaissent, et il faut gémir sur l'impuissance de la parole humaine.

Quand Jeanne eut disparu dans les flammes, tout fut consumé, sauf le cœur, et ce cœur fut balayé par le bourreau dans les eaux de la Seine. Maiscecœura été transfiguré dans les félicités et les splendeurs delà vraie patrie.

Messieurs, le cœur de la France est semblable au cœur de Jeanne d'Arc. Les flammes des passions viles et des persécutions impies ont essayé de le détruire ; il a résisté. Les ennemis de sa mission divine ont voulu le livrer à d'ineffaçables souillures et le balayer dans le mépris; il est resté fort, intact et pur. Les flots de l'erreur et de l'iniquité ont pu le submerger un instant et le pousser

(1) Bonum cerUunen cerlavi, fidein servavi, in reliquo repoHila est mihi corona justiliœ (Tim,, iv, 7-8).

— ol —

vers les abîmes ; il a surnagé tôt ou tard, et il a gardé pour son salut la consécration qui lui est venue du cœur de l'Eglise et du cœur adorable de Jésus- Christ.

Un jour, dans les lumières de l'éternité bienheureuse, les générations, les siècles, tous les mystères de la vie des âmes et des peuples noug seront révélés. Alors le cœur de la France nous apparaîtra, résumé admirable de tous les cœurs généreux de ses héros, de ses saints.

Alors le cœur de la France vivra dans le temple de l'Eglise triomphante du ciel, et ce temple, c'est le cœur de Jésus, le cœur de l'Agneau divin ; Dominus enim Deus omnipotens tcmpkim ejus est, et arjnus (1).

Alors ce que nous balbutions ici dans les fêtes delà terre, nous le chanterons dans le ravissement des fêtes éternelles ; avec les louanges du lion de Juda et de l'Agneau vainqueur du monde, nous chanterons les louanges des grands serviteurs de la France, de l'Eglise et de Dieu. Ainsi soit-il.

(i) Apoc, XXI, 22.

èSSf

Page 1