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l'ivresse de la poudre et les visions de la gloire. Là, il faut braver avec calme les plus redoutables périls, vivre en face de la maladie souvent repoussante, entre les mourants et les morts, combattre les défaillances, relever l'énergie de tous, succomber à la fatigue et à l'épuisement sans hésitation et sans peur, tomber enfin d'une mort sans éclat et sans prestige. Oui, c'est l'abnégation, c'est l'immolation, c'est le courage dans sa suprême beauté.
Mais aussi quels services un pareil dévouement peut rendre à l'armée et à la France !
En Crimée, dix mille de nos soldats furent tués parle feu de l'ennemi, dix mille succombèrent à la suite de leurs blessures, et soixante-quinze mille moururent de maladie.
A Solférino, où quarante mille hommes appartenant aux deux armées restèrent sur le champ de bataille sous les rafales d'une terrible tempête, un certain nombre de blessés ne furent recueillis que cinq jours après le combat. On frémit en pensant aux angoisses de ces infortunés. Et combien périrent parce qu'ils ne furent pas secourus !
Dans la dernière guerre, malgré les efforts du patriotisme dans la France entière, malgré les actes admirables de dévouement accomplis par le service de santé, par votre Société, par le clergé, par les congrégations religieuses, par tant de nobles cœurs, et quoique le nombre des blessés fût à peu près égal dans les deux armées, le nombre des morts dans notre armée fut trois fois plus consi-
déi able que dans l'armée allemande. Il faut attribuer cette mortalité excessive aux maladies, aux privations et à l'insuffisance des secours.
S'il en est ainsi dans le passé, que seront les guerres futures ? Quel spectacle présenteront ces champs de bataille, sur lesquels se heurteront, non plus des centaines de raille hommes, mais peut-être des millions d'hommes armés de tous les instruments perfectionnés de la destruction ! Quels ravages produiront ces fusils à la portée plus puissante, au tir plus rapide et plus précis et qui, à une certaine distance, pourraient faucher des bataillons entiers !
Quelles hécatombes fera l'artillerie nouvelle, non plus avec les boulets d'autrefois, mais^ avec les boîtes à mitraille et les obus chargés de mélinite ! La mort frappera, décimera les combattants, elle couchera à terre en quelques instants des milliers de victimes, et ces victimes ne sauront même pas d'où leur viendra la mort.
Les difficultés d'approvisionnement dépasseront toutes les prévisions. Les maladies éclateront plus nombreuses et plus terribles que jamais dans ces armées innombrables. Les blessures faites par les armes nouvelles seront plus dangereuses. Le transport des blessés et le soin des malades déconcerteront peut-être toutes les forces humaines. Ah ! c'est alors surtout, c'est dans ces jours de douleur et de sang qu'il faudra multiplier les prodiges de l'habileté, de la charité et du dévouement. Pour préve-
nir ces catastrophes dont la seule pensée glace d'épouvante, il faut préparer pendant la paix les secours que réclameront ces effroyables guerres. Allez donc, organisateurs et médecins habiles, infirmiers dévoués, vaillantes femmes, religieuses héroïques, allez préparer les secours ; allez, aux jours des combats, soigner les défenseurs de la patrie, le clergé sera avec vous ; car nous aussi nous voulons servir la France et, s'il le faut, nous voulons mourir pour elle.
D'ailleurs, en accomplissant ces grandes œuvres, nous donnerons à l'armée un témoignage de notre confiance, de notre reconnaissance et de notre admiration. Plus que jamais l'armée est l'image vivante de la France. Dans l'àme de ses chefs et de ses soldats, nous reconnaissons les sentiments qui font la puissance et la grandeur d'un peuple : l'obéissance, le courage, l'honneur, l'amour du drapeau, symbole de l'indépendance et de la gloire nationales, la fidélité au devoir poussée jusqu'à l'immolation.
Voyez ce jeune homme. 11 a quitté hier son village, sa chaumière, ses champs ou son atelier, sa famille dont il était l'espoir, peut-être l'unique ressource. Sous les ardeurs du soleil, sous la neige ou la tempête, au prix de mille fatigues, à travers mille dangers, il marche sans se lasser, il souffre
sans se plaindre. Demain il s'élancera sur les bataillons ennemis, il montera à l'assaut, il tombera sur le bord d'un fossé sanglant, il mourra les yeux remplis de larmes en pensant à tout ce qu'il a sacrilié, mais le cœur vaillant parce qu'il meurt pour la France,
Ce chef, lui aussi, a abandonné bien des êtres aimés. Il avait acquis sa part de gloire, il avait droit au repos. Mais la France est menacée, le pied de l'ennemi souille le sol de la patrie; il a repris son épée et retrouvé l'ardeur de ses vingt ans. Dans la sanglante mêlée le général lui dit : Allez là, faites-vous tuer avec vos hommes, mais que l'ennemi ne passe pas. Il s'incline, il va, il combat, il meurt, et l'ennemi ne passe pas.
Comme vous habitants de Nancy, je ne puis voir les bataillons et le drapeau de la France sans me sentir ému, sans saluer en eux la sauvegarde, la grandeur et l'espérance de la patrie.
Car cette armée, je veux le dire parce que c'est justice, cette armée est digne de toute votre confiance.
Elle a profité de l'expérience douloureuse de ses revers ; elle a travaillé, elle a rempli ses arsenaux, multiplié ses forteresses, perfectionné ses armes, étudié avec ardeur la science de la guerre. Jamais peut être elle n'a été plus unie, plus vivante de la vie de la nation, plus disposée à tous les sacrifices, plus digne d'être conduite à l'ennemi par de grands capitaines. Ces grands capitaines, croyez-le bien,
Dieu les lui donnera comme il les a donnés tant de fois à notre pays, à l'heure du suprême péril.
Mais ne l'oublions pas, l'armée n'est pas seulement l'image vivante de la nation, elle est, elle sera surtout, dans les guerres futures, la nation ellemême. Toute la population capable de porter les armes sera appelée sur les frontières. Quel est le foyer où le vide ne se fera pas ? Quelle est la famille qui n'aura pas quelques-uns des siens, un époux, un père, des fils, sur ces champs de carnage, sous la tente des ambulances et sous le toit des hôpitaux ?
Il n'est personne en France qui ne doive se dire : Si ce n'est pour moi, c'est du moins pour les miens que je concours à cette organisation des secours en faveur des victimes de la guerre. Ces victimes de la guerre pour lesquelles on sollicite ma charité, ce seront peut-être tout d'abord ceux qui me sont le plus chers et pour lesquels je donnerais ma vie.
Votre Société, Messieurs, et je veux l'en louer encore, en venant aujourd'hui dans ce temple, en demandant pour les soldats morts au service de la France cette solennité religieuse, ces prières et ces chants sacrés, votre Société fait appel à deux sentiments dont l'union serait la vraie force et le salut de notre pays : le sentiment religieux et le sentiment patriotique.
Pourquoi ne le dirais-je pas, en dehors de toutes les préoccupations de la politique, dans l'indépendance de mon ministère, dans la conviction et l'amertume de mon âme ? notre plus grand malheur est qu'aucune voix puissante ne fasse appel à ces deux sentiments capables d'unir, de soulever et d'entraîner la France entière.
Ah ! renoncez donc à toutes les causes de divi sions et de luttes. Arrière la violence et l'oppression, de quelque part qu'elle puisse venir ; faites l'entente dans la justice, dans le respect de tous les droits, dans la vraie liberté. Allez donc à ce peuple, dites-lui qu'il faut relever et sauver la France. Dites lui qu'il faut laisser auprès du drapeau national la croix qui a régénéré et civilisé le monde, dites-lui qu'il faut placer enfin au-dessus de tous et au-dessus de tout Dieu et la patrie.
Je vous l'affirme, ce peuple vous entendra. Il coDsacrera ses incomparables ressources, ses prodigieuses richesses, son admirable activité à fonder une prospérité qui ne s'est jamais vue. Et si demain ses ennemis se liguent contre lui, quelque nombreux qu'ils soient, ne craignez point. Des Alpes aux Pyrénées, de l'Océan aux frontières de la Lorraine, la France se lèvera. Elle redira ces paroles des Macchabées : « Il vaut mieux mourir dans la guerre que de voir les maux de notre nation et la destruction des choses saintes (1) ». Elle
(1) Quoniam melius est nos mori in bello quain videre mala gentis nostrœ, et sanctoniin (1 Macchab., m, 39).
redira les accents de Jeanne d'Arc: « Nous bataillerons et Dieu nous donnera la victoire, En avant ! en avant ! tout est vôtre ! »
Ces vœux, votre Société les réalise déjà dans une certaine mesure. Ici, plus de divisions, plus de partis, pas d'autre émulation que celle du bien à accomplir, pas d'autre ambition que celle de servir plus utilement notre pays.
Votre œuvre rapproche les hommes en attendant qu'elle rai)proche les peuples. Elle confond dans la même pitié les guerriers quelques instants auparavant acliarnés les uns contre les autres, elle ne voit dans les malades et les blessés, vainqueurs ou vaincus, que des frères à secourir et à soulager.
N'aura-t-elle jamais une influence plus puissante, plus salutaire encore? Devons-nous vraiment désespérer de voir luire pour les peuples une ère d'entente et de paix, une nouvelle Trèce de Dieu? Cet accord qui se fait dans la compassion et le dévouement par dessus les frontières et jusque sur les champs de bataille, ne pourra-t-il pas un jour pénétrer l'âme des peuples et s'imposer à ceux qui les gouvernent? La prévision des désastres incalculables des guerres futures ne fera telle pas hésiter et reculer ceux qui en porteraient devant les hommes et devant Dieu l'effroyable responsabilité?
Les peuples ne comprendront-ils pas qu'il est temps de mettre un terme aux sacrifices intolérarables qui, pour armer des millions d'hommes et
les jeter les uns sur les autres, épuisent les forces vives de tous les pays? Ne comprendront-ils pas qu'il faut consacrer aux travaux delà paix, au soulagement de toutes les misères, au bien-être des classes ouvrières, au développement de la prospérité de tous, à l'essor de l'industrie, au progrès des arts, ces milliards qui préparent, avec la guerre, la ruine et la mort ?
Après la croisade qui ira protéger les peuplades de l'Afrique contre les convoitises et la cruauté de leurs bourreaux, ne verrons- nous pas s'organiser une autre croisade, plus grande, plus sainte, plus nécessaire encore, protéger l'Europe et le monde contre la barbarie des peuples civilisés, contre les dévastations et les massacres plus terribles peutêtre, et parfois aussi criminels, que les dévastations et les massacres de l'esclavage africain ? La voix d'un grand Pape s'élevant au-dessus de toutes les luttes de la politique humaine, au-dessus du bruit des armes, pour en appeler à la sagesse, à la conciliation, au désarmement universel, cette voix ne sera-t-elle pas entendue? Quel est donc, je ne dis pas le chrétien, le philosophe, mais celui qui porte dans sa poitrine un cœur d'homme, qui ne saluerait ce triomphe du Pontife romain comme le triomphe de l'humanité, delà justice, de la grandeur morale et de la vraie civilisation?
Enfin, Messieurs, l'œuvre de la Croix-Rouge est.
à Nancy plus que nulle part ailleurs, une œuvre de charité et de patriotisme, et j'ajoute une dette de justice et d'honneur.
Ceux pour qui de nobles femmes vont dans quelques instants nous tendre la main, sont les fils malheureux de l'Alsace et de la Lorraine. Les épreuves de l'exil rendent pour eux plus cruelles encore les épreuves que subissent tous les cœurs français ; car ils sont bannis de leur pays.
Ni le ciel le plus pur, ni les rivages les plus enchanteurs, ni la fortune, ni la gloire, ni les plus douces et les saintes affections ne peuvent faire oublier à l'exilé sa patrie perdue. Mais ici, l'exil a été imposé par la défaite. Les regrets de leur pays s'unissent, dans le cœur des Alsaciens-Lorrains, au souvenir des humiliations de la France. Ces provinces qui leur sont interdites, le vainqueur les possède ; ces frontières qui s'élèvent devant eux, ce sont les nouvelles frontières de la France mutilée par l'épée de ses ennemis.
Mais il n'a pas suffi au patriotisme de ces fils de l'Alsace et de la Lorraine de rester fidèles à la France dans ses malheurs ; ils ont voulu la servir, ils ont suivi son drapeau jusqu'aux extrémités du monde, ils ont combattu et souffert pour elle au Tonkin et à Madagascar. La légion étrangère, à laquelle ils appartiennent, a été partout la première dans les fatigues, les périls et les combats. Ils sont tombés nombreux là-bas sous le feu de l'ennemi, sous les étreintes delà maladie ou l'in-
fluence des climats meurtriers ; ils sont morts en pensant à la France ou à leurs provinces perdues. Ceux qui ont survécu, nous les avons vus défaillants, épuisés par les épreuves de la guerre et d'une longue traversée, venir demander à notre Lorraine la santé et les forces qu'ils veulent encore consacrer au service de la France.
Votre comité, et je l'en remercie dans l'émotion de mon àme, votre comité a envoyé à nos soldats, au Tonkin et à Madagascar, pour 27,500 francs de vin, d'aliments, et de secours de tout genre. Il a employé 2t/J00 francs à nourrir et à secourir 676 Alsaciens-Lorrains qui reviennent parmi nous, poussés par un sentiment irrésistible vers leur terre natale.
Ils veulent, par dessus ces frontières, impitoyablement fermées, ils veulent respirer encore l'air de leur pays, se rapprocher de ces lieux où ils ont connu le bonheur, de ces champs qu'ils ont cultivés, du foyer désolé et désert de leur famille, de ces tombes où reposent ceux qu'ils ont aimés, de ces tombes qu'ils ne peuvent plus revoir, et sur lesquelles il ne leur est même plus permis de pleurer. Ah ! je les comprends, vous les comprenez aussi ; mais quelle infortune est, plus que cette infortune, digne d'être secourue et consolée ?
Non, il ne sera pas dit que ceux qui nous sont restés fidèles au prix de tant de sacrifices, qui, pour venir à nous, ont abandonné tout ce qui fait la joie du cœur et le charme de la vie, et
qui pour servir la France ont épuisé leur santé et leurs forces, seront sans secours, sans abri et sans pain. Fils de l'Alsace-Lorraine, restez avec nous. Votre espérance ne sera pas trompée. La France ne repoussera jamais ses héroïques enfants. Nancy prouvera qu'elle est toujours, qu'elle est pour vous surtout, la ville à l'ardent patriotisme et à l'inépuisable charité.
0 Dieu qui tenez dans vos mains souveraines et toutes puissantes les cœurs des hommes et des peuples, Dieu de la miséricorde et de la pai.v, par les douleurs de ces exilés, par les souvenirs déchirants de nos dernières guerres, par les larmes des enfants, des épouses et des mères, par les grandes œuvres que la France a accomplies, par le sang qu'elle a versé pour tant de nobles et saintes causes, par les merveilles de sa charité et de sou apostolat, éloignez de nous le fléau de la guerre, rapprochez les peuples dans la justice, faites prévaloir la grande politique de la générosité et de la paix. C'est le vœu ardent de tous les cœurs, c'est l'enseignement de cette solennité funèbre, c'est le but de cette Société que protège votre croix.
Et pourtant, s'il fallait subir encore une terrible épreuve, si cette nécessité nous était imposée par l'étranger, si l'existence ou l'honneur de la France le demandait, ô Dieu qui vous êtes appelé aussi le Dieu des armées, unissez tout ce peuple dans un irrésistible élan, imposez silence à toutes les divisions criminelles et qu'il n'y ait plus qu'un seul
parti, le parti delà France menacée. Inspirez les chefs, donnez-leur l'habileté, la sagesse, les illuminations du génie, donnez au soldat la soumission parfaite, l'abnégation sans limites, un courage que rien ne déconcerte et n'abatte : ô Dieu, donnez-nous la victoire !
Mais une fois encore, par cette victoire ellemême, réunissez les vainqueurs et les vaincus dans une entente fraternelle ; rendez à la France, rendez à nos ennemis eux-mêmes, rendez à l'Europe l'union, la sécurité et la paix.
EN FAVKfU