PATRIOTISME DE BEAUVAIS
DISCOURS PRONONCÉ EN l'ÉGLISECATHÉDRALE DE SAINT- PIERRE, A BEAUVAIS, LE 29 JUIN 1890.
Nos autein pugnabimus pro animabiis nostriii et legihm^ nostris, et ipae Deus conteret eos aiile faciein nostrain ; vos antem ne tiinueritU eos.
Nous, nous combattrons pour notre vie et pour nos lois, et Dieu brisera sous nos yeux la puissance de nos ennemis : c'est pounjuoi ne les craignez pas (I M.vcch. ni, 21-22).
Messeigneurs (1),
Mes Frères, C'est un chant de combat, c'est aussi un chant d'espérance et de victoire que je viens de faire entendre, et déjà vos cœurs m'ont répondu. Ah ! c'est que partout, sur cette noble terre de France, et surtout dans votre vaillante cité, en ce grand et solennel anniversaire, de tels accents font tressaillir tous les cœurs.
(1) Nosseigneurs : Péronne, évoque de Beauvais ; Dennel, évéque d'Arras, et Sonnois, évoque de Saint-Dié.
Mais il faut bien que je le dise, tout ici ajoute à mon émotion, à la grandeur et aux périls de la mission qui m'est confiée et peut-être à l'insuffisance de ma parole.
Je viens du pays de Jeanne d'Arc louer Jeanne Hachette. Je viens delà Lorraine meurtrie, mutilée par l'épée des vainqueurs, parler de patriotisme, de combat, d'espérance et de victoire. Je viens de Nancy, qui a brisé, dans une dernière et sanglante défaite, la puissance du Téméraire, raconter la résistance de cette ville, qui a repoussé l'impitoyable envahisseur et qui vit fuir ses drapeaux. Hier je célébrais dans ma ville épiscopale la gloire de la vierge de Domrémy, libératrice de la France, et je dois aujourd'hui, après avoir bravé les distances et les fatigues, démontrer ce que fut pour la défense et le salut de notre pays l'héroïsme de Beauvais (1).
Je voudrais cependant embrasser dans son ensemble le récit de votre siège fameux et ne pas trop amoindrir l'éclat de votre gloire.
Je dirai ce que fut, dans cette lutte immortelle de vos pères, la justice de leur cause, la puissance de leur patriotisme, l'héroïsme de leur courage et la victoire qui leur vint de Dieu. Mes paroles seront le commentaire imparfait de ce chant de guerre des vaillants Macchabées, de ce chant que j'ai mis
(1) Mgr Turinaz avait, la voillo, 28 juin 1890, prononcé, à l'occasion des fôtes célébrées à Nancy en l'honneur de Jeanne d'Arc, le discours qui précède.
sur les lèvres de vos pères : <( I\us aulem ■puguahimus pro animabus nostris et Icgibus nostris, et ipse Deus conteret eos ante faciem nostram; vos autem ne timueritis eos. Nous, nous combattrons pour notre vie et pour nos lois, et Dieu brisera sous nos yeux la puissance de nos ennemis : c'est pourquoi ne les craignez pas ».
Monseigneur, j'ai répondu à votre appel ; que votre grand cœurd'Evêque et de Français me soutienne et m'inspire.
La cause de vos pères était juste. L'attaque dirigée contre leur ville violait impudemment tous les droits. Ils n'avaient mérité ni la haine, ni la vengeance du Téméraire, mais il plut à quelques-uns de ses chefs de soumettre Beauvais et de lui faire subir le sort de la guerre.
Quelles horribles guerres que celles de cette époque si profondément troublée ! Toutes les perfidies s'unissent à tous les excès de la force brutale ; au souverain mépris du droit succèdent les répressions barbares et les dévastations sans pitié. Non seulement les villes emportées d'assaut, mais souvent aussi celles qui se sont rendues sur la foi des traités, sont livrées sans merci aux horreurs du pillage et du massacre. Et pourtant la guerre que dirige celui que l'histoire a nommé le Téméraire et le Terrible est plus effroyable encore.
Après une courte résistance, Dinant s'est rendu et demande pitié. Les habitants qui ne veulent pas accepter la grâce du vainqueur ont pris la fuite. Le duc entre dans la ville le lundi, fête de saint Louis, son aïeul, et le mercredi il décide que « tout doit être donné à la vengeance et à la majesté outragée de la maison de Bourgogne ». Dinant est pillé, saccagé. Huit cents hommes liés deux à deux sont jetés dans les eaux de la Meuse. Les femmes sont contraintes par les tortures de dénoncer leurs fils, leurs époux et leurs pères. L'incendie éclate de toutes parts et les pierres des murailles calcinées par le feu sont dispersées, c Jamais, disent les contemporains, jamais, depuis le sac de Jérusalem et la vengeance prise contre le peuple juif pour la mort de Notre Seigneur Jésus-Christ, il ne s'était vu aussi terrible cruauté. »
Liège subit à peu près le même sort ; les vainqueurs n'épargnent presque personne. Les églises, avec tout ce qu'elles renferment, sont abandonnées à toutes les profanations. Les infortunés qui ont fui meurent de froid et de faim, et les gens de guerre leur donnent la chasse comme à des bêtes fauves.
Lorsqu'en 1472, le duc, violant la trêve conclue avec Louis XI, pénétra en France, il jura de tout mettre à feu et à sang. Dans la ville de Nesle, le carnage fut épouvantable. Le gouverneur fut pendu, les francs-archers eurent le poing coupé, les femmes et les enfants furent impitoyablement massa-
crés. L'église était remplie de malheureux qui s'y étaient réfugiés: tous périrent. Le duc entra à cheval dans le temple de Dieu. Le parvis était couvert de cadavres couchés dans des flots de sang : « J'ai de bon bouchers, dit-il, et voilà une belle vue )).
C'est contre ce conquérant sans loyauté et sans entrailles, que vos pères défendaient, avec leur indépendance, les droits de l'éternelle justice.
Une guerre inique développe tous les instincts pervers, enflamme toutes les passions mauvaises et multiplie presque à l'infini les excès et les crimes. Elle souille la valeur elle-même et déshonore la victoire. Mais la guerre qui est juste, nécessaire, imposée par l'ennemi, élève les âmes, arrache tout un peuple aux intérêts secondaires, à l'égoïsme, et le jette frémissant, enthousiaste, transfiguré, dans la voie des grandes vertus, des grandes œuvres et des héroïques sacrifices.
Aussi, pendant ce siège fameux, voyez dans le camp de l'envahisseur la fureur de l'orgueil humilié, le mépris de la prudence, le découragement profond et les projets d'une vengeance qui devra porter la terreur jusqu'aux extrémités du royaume. Et ici, derrière ces murailles, voici la sagesse qui sait tout prévoir, la vigilance qui ne se lasse pas, l'énergie que rien n'abat et l'appel incessant à la justice de Dieu.
Cette lutte glorieuse de vos pères, elle a eu une admirable puissance. Je ne parle pas en ce moment de la défaite de l'ennemi, je regarde plus