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LE MONUMENT NATIONAL DE DOMREMY

DISCOURS PRONONCÉ A l'oCCASION DU PKLERINAGK NATIONAL DE DO.MREMY, LE 22 JUILLET 1890

Positi sunt lapides isti in inonuineatum filiorum Israël usque in œternum.

Ces pierres sont le monument élevé pour tous les siècles par les fils d'Israël. (Josui-:, IV, 7.)

Messeigneurs (1), Mes Frères,

Dans sa marche vers la terre que Dieu lui avait promise, le peuple d'Israël, précédé de l'arche d'alliance, traversa les flots du Jourdain comme il avait traversé les flots de la mer Rouge. En souvenir de cette protection merveilleuse de Dieu, il éleva un monument qui devait rappeler jusqu'à la fin des siècles ce nouveau et insigne bienfait.

Le peuple de France, dans sa marche vers les destinées glorieuses que Dieu lui a faites, traver-

(1) Mgr Lécot, archevêque de Bordeaux ; Mgr Coullié, évèque d'Orléans ; Mgr de Briey, évèquc de iMeaux ; Mgr Sonnois. évèque de Saint-Dié.

sait, il y a quatre cents ans, une des épreuves les plus terribles de son histoire et il fut sauvé par l'intervention manifeste, incomparable de la miséricorde et de la puissance divines. Demain peutêtre, pour arriver à la sécurité et à la paix, il devra, dans des luttes effroyables, traverser des flots de sang.

C'est pourquoi il a voulu élever ici un monument destiné à célébrer la gloire de l'humble bergère que Dieu envoya autrefois pour le délivrer et le sauver et afTirmer ainsi son invincible espoir et son éternelle reconnaissance. Quand vos fils vous demanderont : Que signifient ces pierres : Quid sibi volunt lapides isti? [i] vous leur répondrez : (( C'est le monument élevé pour tous les siècles par les fils de la France ».

Cette réponse, Messeigneurs, je voudrais l'interpréter devant vous et devant cette immense assemblée. Je voudrais démontrer que ce sanctuaire est le monument national élevé à la gloire de Dieu et de Jeanne d'Arc, et j'en appellerai à trois grands et décisifs témoignages : la voi.x de Dieu, la voix de la France et la voix de notre vaillante et admirable armée.

0 Jeanne, Jeanne de Domrémy, Jeanne messagère de Dieu, fille de la France, angélique guerrière, en ces lieux où vous avez reçu l'inspiration

(1) JOS., IV, i).

d'en haut, inspirez ma parole afin qu'elle ne soit pas indigne de vous, de l'année, de la France et de Dieu.

Dieu a imposé à la France la loi de la reconnaissance , le glorieux fardeau de ses bienfaits sans nombre. La protection divine éclate avec une irrésistible clarté à toutes les pages de notre histoire.

Comme autrefois Dieu venait au secours d'Israël dans les périls et les épreuves qui châtiaient son infidélité, ainsi, et combien de fois, il est venu apporter le secours et le salut à la nation privilégiée de la loi nouvelle. Au peuple hébreu il avait confié la préparation à l'Incarnation du Verbe éternel et le berceau de son Fils ; à la France il a confié la défense de son Eglise et les grandes œuvres de sa miséricorde et de sa charité.

Aux époques les plus désolées d'Israël, Dieu lui envoyait pour la délivrance Judith , Esther ou Débora ; à la France divisée et vaincue, il a envoyé de faibles femmes pour faire resplendir dans leur faiblesse sa toute-puissance et sa gloire. Au-dessus des héroïnes juives et des Saintes qui ont été les protectrices de notre pays, apparaît dans une mission privilégiée la jeune fille, la pauvre enfant dont la captivité, le supplice et le triomphe émeuvent à cette heure la France et l'univers catholique.

Dieu l'ii ainsi voulu : toutes les manifestations destinées à rappeler les j,n'ands faits de notre vie nationale, tous les monuments qui doivent en perpétuer le souvenir sont tout d'abord un hommage qui monte jusqu'à lui.

Que sera-ce des manifestations de la reconnaissance de notre pays envers sa libératrice? que sera-ce du monument national qui doit célébrer cette réalité merveilleuse qui dépasse tout idéal, cette mission si incontestablement divine qu'elle confond toutes les pensées humaines , ce don magnilique et incomparable qui n'a été fait à aucun autre peuple : Non fecit taliter omni nationi (1) ?

Ce monument national essentiellement religieux doit être placé aux lieux que Dieu lui-même a choisis.

Que les monuments élevés par quelques villes ou quelques provinces en l'honneur de Jeanne d'Arc n'aient point ce caractère, je le comprends. Ils rappellent tel fait de sa vie, un de ses exploits, ses cruelles épreuves ; ils sont les témoignages d'une reconnaissance que je puis appeler limitée et l'estreinte. Mais il s'agit ici du monument élevé |)ar la France entière. Il doit rappeler à ce siècle et aux siècles futurs l'origine, le principe et comme le foyer divin de celte merveilleuse épopée. Or,

|!) l'salm. cxLvii, 20.

Jeanne est née sous cet humble toit, elle a prié dans cette antique église, clans ces prairies elle a conduit son troupeau, au sein de cette vallée alors ignorée et devenue illustre entre toutes elle a grandi dans les vertus qui ont attiré sur elle l'élection divine. Ici, pendant quatre années. Dieu a parlé à cette pauvre enfant ; au penchant de ces collines, à l'ombre de ces bois, que dis-je ? au lieu où nous sommes ont apparu les célestes visions, l'archange et les Saintes lui ont révélé « la grande pitié qui était au royaume de France » et ont mis dans son cœur les ardeurs du plus sublime patriotisme.

Oui, tout dans la gloire de Jeanne, tout dans l'enthousiasme du présent, tout dans les triomphes que prépare l'avenir, tout vient d'ici et ici tout vient de Dieu.

Aussi entendez la voix de Dieu dans les paroles de l'angélique bergère !

Faut-il le redire ? la pieuse et sainte enfant n'a jamais accepté pour elle-même aucun témoignage de respect, d'admiration et de reconnaissance. « C'est Dieu qui l'envoie. C'est en lui et en lui seul que repose tout son espoir. » — « Mon fait, dit elle, n'est qu'un ministère, je ne suis que la servante de Dieu. »

A Orléans qui célèbre la gloire de sa libératrice, Jeanne conduit la foule au temple du Seigneur et fait monter vers lui les chants de l'action de grâces. Quand le peuple enthousiasmé se presse autour

d'elle et s'efforce de toucher ses vêtements, elle se défend en disant : « Je ne suis qu'une pauvre fille )). A Reims, dans les splendeurs du sacre, cette humble bergère devenue tout-à coup un capitaine victorieux, le salut de son pays, l'idole de toute une nation, se met à genoux et demande au roi qu'elle a fait couronner, la grâce de retourner à sa chaumière, à son troupeau, à ce village de Domrémy.

C'est donc ici qu'il faut accomplir les désirs de son cœur. C'est ici qu'elle revient après quatre siècles écoulés, entraînant avec elle la France entière pour faire éclater l'hymne de la victoire et élever à Dieu le monument de la reconnaissance nationale.

Mais nous ne pouvons l'oublier, la voix de l'Eglise, écho de la voix de Dieu, ne gloriliera Jeanne par un décret de son autorité suprême et ne la placera sur les autels, que si la France honore avant tout et au-dessus de tout dans sa libératrice la sainte et la messagère de Dieu. Sans doute, l'Eglise louera en Jeanne-d'Arc l'amour de la patrie, la bravoure, l'admirable dévouement, mais dans cette noble fille de la France, dans la guerrière, dans la victime, elle célébrera surtout la beauté surnaturelle de l'àme et de la vie, l'héroïsme des vertus chrétiennes, les œuvres absolument inexplicables sans l'inspiration et la puissance divines.

D'où il faut conclure que les manifestations en

l'honneur de Jeanne d'Arc et surtout le monument national qui placeraient dans l'ombre et au second rang la sainteté et la mission céleste de la libératrice de la France, compromettraient la cause si chère de sa béatification, Vous savez, Messeigneurs, si l'affirmation que j'apporte ici devant vous et devant cette assemblée repose sur de sérieuses raisons et si elle mérite au plus haut degré l'attention de tous les cœurs catholiques et de tous les cœurs français.

Mais ce devoir que Dieu, l'Eglise et la gloire de Jeanne d'Arc nous imposent, apparaît à l'heure présente plus évident et plus pressant que jamais.

Vous ne l'ignorez pas, la libre-pensée s'eflorce de nous ravir Jeanne d'Arc, de nier sa fidélité et sa soumission à l'Eglise , ses vertus chrétiennes, d'éteindre sur son front le rayon d'en-haut et l'auréole de la sainteté pour en faire ce qu'elle appelle, dans un langage inintelligible et barbare, une sainte laïque. Ce courant d'admiration qui s'empare de notre pays tout entier, les fils de Voltaire voudraient le renfermer dans les limites étroites d'un patriotisme oublieux des dons de Dieu et des destinées de la France, comme dans ces citernes ouvertes dont parlent nos Livres Saints et qui ne peuvent contenir ni les eaux du ciel, ni les eaux de la terre (1). C'est à nous, fidèles,

(1) Me dereliquerunt fontein aquœ vivœ, et foderunt sihi cisterna>t, cisternas dissipala^, quœ continere non valent aquas. (Jerem.,n, 13.)

prêtres et évùques, c'est à nous de défendre la mémoire de celle qui nous a sauvés, d'opposer à l'audace des profanateurs les démonstrations irrécusables de l'histoire, le cri d'indignation de la France chrétienne.

Si le projet de la libre pensée pouvait s'accomplir, si des catholiques égarés lui donnaient leur concours, la postérité indignée se lèverait contre nous, elle flétrirait nos erreurs et nos défaillances, elle nous accuserait, devant les hommes et devant Dieu, d'avoir trahi notre gloire la plus pure et d'avoir fait du monument élevé à la sainte libératrice le monument de l'ingratitude nationale.

Déjà, dans tout ce que je viens de dire, vous avez reconnu la voix de la France; mais cette voix il faut que vous l'entendiez encore.

La voix de la France chrétienne, c'est la voix de ses Evêques. On l'a dit, « ils ont fait la France comme les abeilles font une ruche ». Dès son origine, ils ont versé dans l'àme de ce peuple les lumières célestes, les saintes croyances, les nobles inspirations, les sublimes ardeurs. Toujours ils lui ont montré le chemin du devoir, de l'honneur et de ses destinées providentielles.

Or, les Evêques de France ont affirmé qu'ici est le principe supérieur et divin de toute l'œuvre de Jeanne d'Arc, le centre où doivent revenir toujours

les hommages qui lui sont rendus. Ecoutez les échos des grandes fêtes célébrées en l'honneur delà vierge libératrice, dans les villes illustrées par ses exploits ou par son immolation ; écou-tez la parole épiscopale qui vient d'Orléans, de Reims ou de Rouen : elle afiirme les droits sacrés de Domrémy. Et vous êtes ici en ce moment, Messeigneurs, vous êtes, dans ce pèlerinage national, les représentants et les témoins de l'épiscopat français. C'est d'ailleurs un Evêque, l'Evêque de Saint-Dié dont ce diocèse pleure encore la perte, c'est Monseigneur de Rriey qui le premier a conçu le projet d'élever un monument national à la gloire de Jeanne d'Arc, et le premier il a entrepris cette grande œuvre.

Vous avez, Monseigneur, rappelé ces précieux souvenirs, vous avez recueilli avec joie ce glorieux héritage lorsque, dans votre première lettre pastorale, vous adressiez à votre peuple ces nobles paroles : « Si Monseigneur de Briey n'a point achevé cette œuvre, s'il s'est arrêté dans sa route, le vaillant et patriotique Evêque, vous savez pourquoi : une maladie cruelle a brisé ses forces, mais non son cœur ; une mort lente achetée par la souffrance a seule retardé la réalisation de ses plus ardents désirs. 11 nous laisse l'héritage de ses pensées généreuses et de ses desseins. Puissions-nous marcher sur ses traces comme vous l'attendez de nous ! ))

Et vous ajoutiez : « Evêque de Domrémy, nous

venons travaillera une œuvre qui est à vous, qui devient la notre. Nous en revendiquons à la fois le péril et l'honneur. Nous venons avec la vérité historique, avec l'amour des traditions sacrées, répondre à vos justes, à vos légitimes espérances ».

La voix de la France, c'est la voix de ses érudits et de ses historiens qui tous démontrent jusqu'à l'évidence les droits absolument supérieurs et incontestables de Domrémy.

La voix de la France, c'est la voix de ses orateurs. Chez tous les peuples, mais surtout chez le peuple franc à la parole si limpide, si souple, si précise, si vive et si ardente, l'éloquence est la voix du peuple lui-même, le son que rend l'âme de la patrie.

Parmi les orateurs des fêtes quatre fois séculaires d'Orléans, je salue au premier rang l'Evêque qui a été nommé le chevalier de Jeanne d'Arc, le promoteur le plus puissant de l'admiration de ce siècle envers notre libératrice, lui qui, dans deux discours immortels, a laissé de la vierge de Dom remy une image dont la grandeur et la beauté ne seront pas surpassées (1).

Sous des formes diverses, avec des accents qui se modifient, tous retracent les trois grandes phases de cette merveilleuse épopée : l'inspiration accor-

(1) Mgr Dupanloup, C'est lui qui, après s'être concerté avec Mgr l'Evè(iue de Saint-Dié, a soumis au Saint-Siège la cause de la béatification de Jeanne d'Arc.

dée à l'innocence, l'action où se trouve la gloire, la passion, la souffrance où est la vraie grandeur. Tous font remonter l'action et la passion, la victoire qui a délivré notre pays et l'immolation qui l'a sauvé, à l'inspiration qui descendit du Ciel et de Dieu sur la vierge de Domremy.

Plusieurs de ces orateurs ont voulu venir chercher ici à leur tour l'inspiration de leur parole.- Ecoutez un des plus éloquents : « Domremy, cher village dont je viens à peine de quitter le sol inspiré, pauvre petit jardin où entre Dieu et une enfant s'est décidé le salut delà France ; humble église du hameau, grave et solennelle dans ta pureté séculaire, riantes vallées qu'elle a parcourues, douces collines qu'elle a gravies, bois silencieux dont elle a connu les ombres, murs sacrés des sanctuaires qu'elle ornait de fleurs, que la main du Seigneur soit sur vous ! Humble et illustre village, que Dieu bénisse tes moissons! qu'il donne la force à tes fils et la modestie à tes tilles ! qu'il donne la sainteté à tes pasteurs, qu'il élève vers le ciel les âmes qui naissent en toi, parce que les pierres de tes chemins ont porté celle qui a été choisie pour délivrer notre peuple et que, dans la faiblesse de son âge, Jeanne, ton enfant, a cru à Dieu et à la France (1). »

La voix de la France, c'est la voix de ses villes

(1) Panégyrique de Jeanne d'Arc, par l'abbé Henri Ferre vve. 1802.

et de ses provinces, et jusqu'à ces derniers temps aucune d'entre elles n'avait songé à disputer à Domremy sa part privilégiée. Si, dans ce concert, un témoignage a le droit d'être écouté plus que nul autre, n'est-ce pas le témoignage de la noble et vaillante Lorraine ? La Lorraine, elle est ici ; la Lorraine, elle y était il y a quelques jours dans sa capitale en fête, elle était dans la cathédrale de Nancy ornée, resplendissante comme elle ne l'avait jamais été. La Lorraine répondait aux accents de celui qui avait l'honneur d'interpréter ses souvenirs, ses joies et ses espérances, quand le diocèse de Toul, auquel Jeanne avait appartenu, reconnaissait les droits que les événements et la Providence ont donnés au diocèse de Saint-Dié et quand l'Evêque de Nancy et de Toul saluait dans l'Evêque de Domrémy l'Evêque de Jeanne d'Arc (1).

La voix de la France, c'est la voix des pèlerins qui sont venus visiter ces lieux bénis, c'est la voix des foules qui ont apporté et qui apportent ici un hommage qu'elles n'ont porté nulle part ailleurs. Ces foules, ces pèlerins, ils seront plus nombreux encore quand cette basilique sera achevée, quand l'auréole céleste brillera au front de Jeanne, quand cette humble maison, cette antique église, cette

(1) La fête du ';28 juin 1890 à Nancy. Discours prononcé à l'occasion de l'inauguration de la statue de Jeanne d'Arc par la ville de Nancj', page 91 de ce volume. — Domrémy a appartenu au diocèse de Toul pendant des siècles et en particulier à l'époque où vivait Jeanne d'Arc.

vallée elle-même seront devenues le sanctuaire de la piété unie au patriotisme.

Pour essayer d'amoindrir l'éclat de ces démonstrations, on a dit, on dira peut-être encore: « Jeanne d'Arc appartient à la France, pourquoi voulez-vous la lui ravir?» Vous ne voulez pas ravir Jeanne d'Arc à la France, mais personne ne pourra vous la ravir. Jeanne d'Arc appartient à la France, c'est vrai, et voilà pourquoi la voix de la France doit être entendue et obéie ! Elle appartient à l'histoire de la France, et l'histoire démontre qu'ici sont les grands, les célestes, les divins souvenirs. Elle appartient à la justice de la France, et la justice affirme les droits supérieurs, incomparables, imprescriptibles de Domrémy. Elle appartient à la loyauté et à la reconnaissance de la France, et la France ne permettra pas de méconnaître la pure et angélique mémoire et la divine mission de sa libératrice.

Jeanne appartient à la France, mais la France aussi lui appartient. Elle l'a délivrée, rachetée et sauvée ; c'est elle qui a fait le peuple français, la patrie française, et qui donc oserait lui élever un monument qui contredirait et le choix de son Dieu et les révélations de son cœur ?

Le temps ne me permet pas de démontrer que Jeanne doit être le modèle et la patronne de l'armée

- lis —

française. Mais ce que je veux dire, c'est que la voix de l'armée se fera entendre puissante, enthousiaste, enfaveurdu sanctuaire deDomrémy, quand aura été réalisée la noble et sainte pensée d'établir dans ce sanctuaire la prière perpétuelle et nationale pour les soldats tombés au champ d'honneur.

Cette pensée recueillie parl'Evêque de Sainl-Dié a été la pensée constante, elle a été le testament de Jeanne d'Arc.

Le fort Saint-Loup vient d'être enlevé dans un magnifique élan. C'est la première victoire de Jeanne, et elle se prend à pleuier. « Je pleure, ditelle, en pensant à tant dhommes qui sont morts sans avoir obtenu le pardon de leurs péchés. »

Au milieu des camps, dans ses prières incessantes, dans ses mortifications et ses jeûnes, elle fait une grande part aux soldats morts en combattant pour la France.

Ecoutez cette recommandation qu'elle répète souvent à son confesseur: « Si je dois bientôt mourir, dites de ma part au roi mon maître qu'il fasse bâtir des chapelles où l'on prie pour les âmes de ceux qui sont morts en défendant la patrie. »

Ce vœu de l'angélique guerrière va enfin être accompli. Cette chapelle, ce sanctuaire de la prière nationale, le voilà, il s'élève sous vos regards. Ici des prêtres seront les représentants de la France chrétienne et offriront chaque jour le sacrifice de nos autels; ici sera fondée « une association de prières pour l'armée et principalement pour les

soldats tombés à toutes les époques et sous tous les climats au service de la France ».

Aux prières des prêtres, à la puissance du sacrifice divin, s'uniront les supplications des mères, des épouses, des enfants, du peuple tout entier; car maintenant l'armée c'est la France elle-même.

Comme autrefois s'adressant à Dunois, aux portes d'Orléans, Jeanne dira à notre vaillante armée aux jours des luttes sanglantes qui se préparent : « Je vous amène le meilleur secours qui ait jamais été envoyé à personne, le secours du Roi des cieux ».

Les prières de cette association unies à celles de Jeanne d'Arc protégeront vos fils contre les périls de la vie militaire. A eux aussi, la vierge guerrière apparaîtra comme l'ange de la bravoure, de la foi, de la piété et de la pureté sans tache.

Elle apparaîtra plus douce, plus radieuse encore au soldat mourant, celle qui, au soir d'une'bataille, descendait de son cheval, faisait confesser un Anglais frappé à mort, lui soutenait la tête et l'aidait à bien mourir. Elle obtiendra les célestes clartés, le repentir, l'espérance, le pardon de Dieu aux fils de la France tombés sur les champs de bataille ; elle les aidera à bien mourir.

Dites-moi, toutes ces nobles victimes du patriotisme reçoivent-elles l'aumône si nécessaire de la prière ? Qui donc prie pour le soldat qui a donné à son pays sa jeunesse, ses forces, ses espérances, son sang, sa vie et qui tombe obscur, ignoré dans

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1-1 mêlée sanglante ? Ah ! ici il obtiendra désormais les prières de la France, le prix du sacrifice du Fils de Dieu : « Ce que vous aurez fait pour le plus petit et le dernier de mes frères, c'est à moi que vous l'aurez fait (1) ».

0 vous qui priez pour ceux qui vous étaient si chers et qui sont tombés pour la défense de la France, prierez vous bien longtemps ? La douleur et la mort fermeront bientôt vos lèvres ; ne voulez vous pas qu'après vous on prie encore pour eux ? 0 mères, ô épouses qui tremblez à la pensée des guerres futures, vous répondrez à l'appel de Jeanne d'Arc, vous serez les apôtres de cette association.

Ah ! quelles supplications toutes puissantes monteront ici vers le ciel, après les luttes sanglantes, effroyables, des guerres futures : prières des épouses devenues veuves, des mères désolées, des petits enfants orphelins, prières de la France à genoux auprès de la bannière de Jeanne d'Arc où elle lira ces paroles des suprêmes consolations et des célestes espérances : Jésus, Maria !

Non, jamais œuvre plus touchante, plus belle, plus grande, plus sublime n'aura ému le cœur de la France.

Parmi tant de paroles immortelles, Jeanne avait dit : (( Je suis venue relever le sang de la France », Elle avait bien dit ; le sang de la France, elle l'a

(1) Quanidiu fecistis n/u' ex his fvalribns meis minimis, viihi fecistis. (Matth., xxv, 40.)

— loi —

relevé dans la bravoure, dans l'honneur, dans la victoire. Et pourtant son désir n'était pas accompli tout entier. Le sang de France, le sang versé à flots depuis des siècles sur tant de champs de bataille, il sera recueilli par la reconnaissance et par la piété et élevé jusqu'à ce sanctuaire du Dieu des armées. Ici, tous les jours, il sera offert sur l'autel avec le sang rédempteur du monde. Que dls-je, il sera élevé jusqu'à l'autel céleste où le sacrifice est olïert éternellement devant le trône de Dieu par Jésus-Christ, le prêtre éternel (1).

Non, non, jamais le sang de la France n'aura été ainsi relevé. Monseigneur, votre cœur a répondu à l'appel du cœur de Jeanne d'Arc ; au nom de l'armée, au nom de la France, soyez remercié et béni.

Aussi la réalisation de votre grande œuvre est assurée, En avant ! en avant ! tout est vôtre !

Oui, tout est vôtre. A Vaucouleurs, Jeanne a prié pendant quelques jours et a reçu quelques secours précieux ; Vaucouleurs l'a vue passer, mais elle venait de Domrémy. A Poitiers et à Chinon, Charles VII confie à l'humble bergère la mission qui dépend de son pouvoir royal et que ne pouvait

(1) Hic autein eo quocl maneat in œlernu»!, sempilernum habet sacerdotium. Unde et salvare in perpetuum potest accedente>< per semetipsum ad Deiim : seniper vivens ad interpeUandum pro nobis. (Hebr., vu, 24, 23.) — Vbi prcecur- .^nr pro nobis intr.jivit Jésus, secundum ordinem Melchisedech pontifex f'actus in œtenmm. (Hebr., vr, 20.)

lui donner à aucun titre l'infâme Baudricourt (1), mais cette mission appartenait de droit divin à celle qu'ici Dieu lui-même avait envoyée au secours de la France et de son roi.

Orléans a acclamé sa libératrice, mais cette délivrance était le signe que l'archange et les Saintes avaient révélé ici à l'humble bergère.

Jargeau, Beaugency et Patay ont vu briller les éclairs de son épée ; c'était l'épée de sainte Catherine de Fierbois, et plus puissant pour le salut de la France était l'étendard que Jeanne « aimait quarante fois plus que son épée » et dont ses voix lui avaient dit : « Prends l'étendard de par le Roi du Ciel )).

(1) Il n'a pas tenu à Baudricourt que la mission divine de Jeanne d'Arc n'échouât dans la honte et le déshonneur. « Et luy sembla (à Robert de Baudricourt) qu'elle seroit bonne pour ses gens à e«.r esbatlre en pesché, et y eut aucuns qui avoient volonté d'y essayer ; mais aussi tost qu'ils la voyaient, ils estoient refroidis, et na leur prenoit volonté. » Chronique delà Pucelle dans J. Quicherat, Procès, iv, 203.

(( Robert de Baudricourt dit plusieurs fois à Durand Laxart de reconduire Jeanne chez son père en lui donnant des soufflets : Qui Robertus pluries ei dixit quod reduceret eam ad domum sui patris et daret ei alapas. » Déposition de Durand Laxart dans J. Quicherat, Procès, ii, 44i.

« Robert de Baudricourt dit k Jeanne en la congédiant : « Va, et advienne que pourra ! » (et non : ce que Dieu voiidra, comme on l'a prétendu). » Dixitque idem Robertus ipsi « JohanntE : « Vade », dum recederet ab eo, « vade et quod « inde poterit venire, reniât. » J. Quicherat, Procès, 1,55.

Voici comment ces textes sont interprétés par deux écrivains d'une incontestable valeur :

« Le sire de Baudricourt l'estima folle, et l'aurait volontiers livrée aux grossiers ébats de ses soldats. Il crut la mé-

Reims a admiré les fêtes splendides du sacre, parce que Jeanne était partie de cet humble village pour rendre au Dauphin sa couronne et son royaume.

A Rouen, la douce victime a triomphé des ténèbres de son cachot, de la perfidie et de la haine de ses juges, de l'horreur de son supplice, parce que la pauvre enfant avait reçu ici les lumières du ciel, l'inspiration et la force de Dieu, les flammes du plus héroïque patriotisme.

Si la France a été par elle délivrée et sauvée, c'est que dans ces lieux bénis, l'ordre lui en avait été donné « à la requête de Charlemagne et de saint Louis (1). »

nager fort en disant à son oncle qu'il ferait bien de la ramener à son père bien souffletée. » H. Wallon, JeaiDie d'Arc, 1,92 (in-12, Paris, Hachette, 1876).

Le sire de Baudricourt « doutant jusqu'à la fin, la congédia en disant : « Allez donc, allez, et advienne que pourra ! » Ibid., i, 101.

« Robert de Baudricourt se contenta de rire et de hausser les épaules, en entendant cette jeune paysanne, propre tout au plus, pensait-il, à défrayer la lubricité de ses soldats, débiter ce qu'il considérait comme les rêves d'un cerveau malade. Finalement, il dit à Durand Laxart, qui avait amené la fille de Jacques d'Arc, de la reconduire à son pore, non sans lui avoir administré une bonne correction manuelle. » Siméon Luce : JeaJiue d'Arc à Domremy, p. clxvi (in-8°, Paris, H. Champion, 1886).

« Baudricourt doutant jusqu'au bout de celle dont il n'avait accepté les services qu'à contre-cœur : « Va, va, lui dit-il en la quittant, et advienne que pourra », tels furent ses derniers adieux. » Ibid., p. ccxv.

(1) Jeanne d'Arc avait dit à Dunois : « Le secours que je

L'univers catholique l'invoquera bientôt dans des manifestations splendides, il dira : Sainte Jeanne de France, sainte Jeanne de Domrémy, priez pour nous !

Allez donc, achevez ce monument national. Allez, Dieu le veut, la France vous suivra dans l'enthousiasme. « Allez, en avant ! tout est vôtre! »

vous amène ne vient pas de moi ; il vient de Dieu à la requête de Charlemagne et de saint Louis t).

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