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Discours philosophiques d'Hector Denis

Peu après la mort de celui qui-, à lantde liUes, illustra son pays:et l'humanité dans l'enseignement universitaire, dans la politique et dans l'œuvre réformatrice de la science sociale contemporaine, un Comité s'est constitué en vue de poursuivre la publication des travaux encore inédits d' H. Denis et aussi de ses nombreux discours et écrits parus en brochures '. Parmi ces travaux manuscrits, le plus important est le Cours d Économie Politique pvoïessé par lui, à partir de 1881 jusqu'à sa mort, à la Ville de Bruxelles; ce cours, dont le manuscrit est complet, est accompagné d'un Atlas de statistique économique, financière et

I. Le Comité constitué se compose, outre les enfants d'H. Denis, de : MM. Maurice Ansiaux, professeur à l'Université Libre; Louis de Broucltère, professeur à l'Université Nouvelle ; Maurice Féron, député ; Eugène Hins, Secrétaire général de la Fédération internationale de la Libre Pensée; Paul Hymans, député el professeur à l'Université Libre ; Ernest Mahaiin, professeur à l'Uni%^ersite de Liège; Hippolyte Vanderrydt, professeur à l'Université Libre; Guillaume de Greef, Recteur de l'Université Nouvelle, président; M"'" Germaine Denis et Marcial, secrétaires.

sociale de la Belgique comparée aux autres pays, dont il avait entrepris la publication définitive dès avant iqoS avec le concours de sa femme dévouée. Il n'avait pu mener à bonne fm la publication de cette œuvre si intéressante, à raison des frais considérables qui en résultaient. Heureusement, l'inlervention généreuse de la Ville de Bruxelles permettra sans doute au Comité de poursuivre l'achèvement de ce monument destiné à la fois à perpétuer la mémoire de son auteur et à honorer la cité qui eut l'heureuse clairvoyance de distinguer, il y a plus de trente ans, l'homme le plus digne et le plus capable d'enseigner à ses concitoyens une science dont la mise au premier plan des questions ouvrières allait tendre à modifier de plus en plus les anciennes bases classiques.

Malheureusement, le troisième volume qui devait compléter VHistoire des Systèmes économiques et socialistes n'est pas en état d'être publié; notre ami n'eut pas le loisir de le rédiger et n'a laissé que des notes insuffisantes pour faire Tobjetd'une publication.

L'intention du Comité est de réunir en un volume spécial l'œuvre politique de Denis, c'est-à-dire les discours les plus essentiels prononcés par lui à la Chambre des représentants et notamment ceux relatifs aux questions ouvrières, financières et économiques, en général. Il se propose d'y lo'màve les Exposés des motifs les plus importants des projets de loi dont il prit l'initiative ou qu'il amenda au nom de la minorité. Cet ensemble de son activité parlementaire constitue un programme remarquable de réformes démocratiques réalisables dans les conditions actuelles ; il

nous dévoile un aspect intéressant du penseur que trop généraleineiit ou se plut à considérer comme un pur et sentimental idéologue ; le philosophe positiviste s'y montrera comme un réformateur très pratique, non pas quoique, mais parce que philosophe et positiviste. En ce sens, il ne fut pas simplement un opportuniste ni même un pragmaliste, il fut un spécimen, très rare, malheureusement encore, de ce petit groupe de penseurs qui préparent la transformation de la politique en une nouvelle science sociale dont le domaine sera surtout l'organisation des méthodes de direction de la volonté collective.

Dans le présent volume, nous avons réuni, sous le titre de Discours philosophiques , les principales conférences et allocutions de Denis relatives à la Sociologie, à l'Economie politique, au Socialisme, à la Morale et à la Philosophie positive en général. On peut dire que dans ces Discours se trouve exposée et condensée toute sa pensée sociale en même temps que celle du xix" siècle dont il se considérait lui-même comme le simple mais fidèle interprète. Ce volume constitue la préparation indispensable à létude et à la compréhension de ses œuvres fondamentales.

Mon intention n'est pas ici d'exposer l'importance de ces dernières ni d'en apprécier les mérites. J'ai assumé vis-à-vis de l'Académie Royale de Belgique, dont mon illustre ami était membre depuis iSq'J, la mission de consacrer à sa vie et à son œuvre une

étude spéciale et complète destinée à paraître dans son Annuaire.

Après avoir subi brillamment les examens de candidature en Philosophie, Denis avait été reçu, en i865^ Docteur en Droit et, en 1868. Docteur en Sciences naturelles h l'Université Libre de Bruxelles. Il était ainsi préparé à se former une philosophie scientifique. Dès lors, jusqu'à la fin de sa laborieuse existence, il restera inébranlablemcnt associé aux principes essentiels de la philosophie positive d'A. Comte, mais dans les limites où le fut Littré et en appelant toujours des déviations de la doctrine du maître aux règles sévères des méthodes énoncées par ce dernier. En philosophie, comme il le proclame dans son discours de jubilé universitaire qui fut son testament intellectuel, Denis fut « disciple, rien que disciple », mais un disciple averti, fidèle avant tout h la méthode inductive. C'est ainsi que dans ce discours même, il signale certaines erreurs et défectuosités de la doctrine du maître, lesquelles, apparaissant déjà dans le Cours de philosophie positive expliquent en partie la déviation plus grave qui caractérisa le 5>^s^ème de politique positive ei les autres écrits de cette seconde période de la vie du grand penseur ; Denis n'hésita pas même à condamner l'absolutisme dogmatique de celui-ci, au nom du libre examen. D'après lui, toutefois, ces critiques n'entament en rien les fondements du positivisme, dont la méthode reste le correctif efficace de ses propres erreurs.

La pensée philosophique de Denis domine toute sa vie et toute son œuvre ; elle lui sert à la fois de

lien, de coordination ; elle en fait la belle unité si vivante ; elle en constitue le fil conducteur dans les formes diverses de son activité à la fois théorique et pratique.

Celte activité fut considérable ; elle se dépensa sans compter dans une foule de directions qui, cependant, restèrent convergentes. En 1878, Denis est chargé du cours de Droit industriel et d'Economie politique à la Faculté des Sciences appliquées de l'Université Libre ; en 1880, la ville de Bruxelles lui confia le cours de géographie économique à la section normale de l'Ecole moyenne de filles et, en 1881, le cours public d'Economie politique dont nous possédons heureusement le manuscrit intégral. En 1886, à l'Université même, un partage s'effectue entre l'ancien enseignement métaphysique et la philosophie positive ; les cours de psychologie, de logique et de morale sont dédoublés ; Denis est chargé de leur enseignement à la Faculté des Sciences. Ainsi celles-ci s'affranchissaient de la métaphysique comme elles l'étaient déjà de la religion. Ce fut surtout dans le cours de morale, que le professeur eut l'occasion de développer dans toute son ampleur sa pensée philosophique qui fut avant tout éthique et sociale ; il s'y montra un grand éducateur, et son influence fut énorme sur les nombreuses générations d'étudiants qu'il initia à la conception féconde d'une morale exclusivement humaine aussi bien dans sa source que dans ses moyens et dans son objet. Notre Comité ne sera pas à même de publier ce cours de morale qui, certes, eût été le meilleur manuel à opposer aux efforts rétrogrades de la théologie et de la métaphysique contemporaines, efforts

qui ne tendent à rien moins qu'à restaurer le do^me de l'incapacité humaire, à B'élever progressivement et par ses propres efforts à des règles de conduite sociale.

En 1892, D^nis fut éin membre de l'Académie Royale de Belgique ; il en fut un des collaborateurs les plus assidus et les plus actifs. Il fut en outre membre de ia Ghambi-e des Représentants depuis 1894 ; il y fut certainement le représentant le pins savant du parti ouvrier socialiste, dont il s'efforça à chaque occasion de tracer le programme pratique mais sans Jamais le détacher de son idéal progressif. Il venait de prononcer à la Chambre un disconrs sur la situation du Trésor, discoiu's d'une impartialité et d'une sérénité merveilleuses, puis le soir même il avait présidé le Comité de patronage des habitations ouvrières de la commune d'IxcUes, quand il mourut subitement dans la nuit du 9 an 10 mai 1913. On irouva, ouvert à son chevet, un volume de la Réçohifion française de L. Blanc et un autre de Sociologi-e qu'il venait de recevoir en hommage ; belle lin d'une belle vie !

Je ne veux ici que faire ressortir les traits les plus saillants des travaux philosophiques publiés dans ce volume ; sous leur diversité apparente se révèle une admirable unité.

Ce qui caractérise l'ensemble de ces discours, c'est beaucoup moins l'originalité de la pensée que son

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impersonnalilé ; celle pensée s'y confond avec la pensée collective dans son expression la plus élevée ; elle reflète la conscience claire du sens el de la direction du progrès humain ; elle formule Tidéal iniime el profond du xrx* siècle et de celui qui vient de lui succéder ; bien plus, il les unit, dans une communion réconforlante, aux eflbrls à la fois douloureux el glorieux des générations antérieures. En lisant ces Discours, on se sent à la fois invigoré et rassuré. Ce qui dislingue H. Denis, ce n'est pas l'esprit critique indipensable à la découverte scientifique, c'est surtout le sens organique, précieux et rare, non moins nécessaire, de l'orientation générale du progrès humain, et de la pensée progressive du monde contemporain. Chose remarquable, nul ne fut plus que lui pessimiste par caractère et tempérament en tant qu'individu, mais nul ne fui davantage optimiste en philosophie sociale. Nul plus que lui ne fut le réceptacle conscient de la direction générale de l'évolution progressive, mais nul ne ressentit avec plus de douleur et d'angoisse les redoutables conflits moraux et sociaux. Sa philosophie optimiste sortit continuellement triomphante de la lutte tragique qui, dès sa jeunesse, se déroula dans sa conscience individuelle entre son pessimisme organique, et son optimisme scieiUitique et philosophique. Celte lutte correspondait à l'antagonisme profond qui trouble la conscience collective ; c'est celte lutte qui retentit en lui ; c'est elle qui imprimait à toute sa physionomie celte expression à la fois de désespérance douloureuse, navrante et sombre, et cette joyeuse clarté et illumination ; ainsi cette vie de savant, si laborieuse, fut en même temps

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une vie très dramatique où rinlellectuaiité est inséparable de l'émolivité la plus poignante.

Ce double aspect se retrouve jusque dans ses divers projets pratiques de réformes sociales aussi remarquables par leur précision et la sûreté de leur équilibration que par le grand souffle de pitié et d'humanité qui les anime ; son intelligence les conçoit et les mûrit, son cœur les vivifie.

Il fallait à Hector Denis la forte et salutaire discipline des méthodes scientifiques et de la philosophie positive, pour se soustraire, par un effort admirable, à sa sentimentalité naturelle. Il dut et sut se tenir en garde contre toute utopie ; il renonça volontairement à toutes les audaces et hypothèses tant révolutionnaires que scientifiques. Toutefois, il considérait les conservateurs et les rétrogrades de notre époque comme les vrais utopistes, comme les plus néfastes parce qu'ils sont aveugles, tandis que les réformateurs utopistes voient loin, mais d'une façon confuse.

Il sut allier son grand amour de l'humanité à celui du milieu plus proche où se déroula son activité et dont l'existence est du reste si fortement rattachée à la vie internationale dès le commencement de l'histoire. Nul mieux que lui ne comprit ce qu'aurait pu et dû être l'évolution non seulement économique, mais morale, juridique et politique de la Belgique, si cette évolution avait été à même de se réaliser dans des conditions régulières en dehors et au-dessus de nos partis historiques, dans l'intérêt général. Il eût été, en Belgique, le Turgot du xix^ siècle, si les Belges avaient été un peuple instruit et de sages. Mais Turgot

lui-même parvinl-il à régulariser le mouvement réformateur à son époque ?

Le présent volume condense sous une forme claire et vivante la pensée philosophique et sociale de notre regretté ami. C'est cette pensée que nous allons essayer de résumer en quelques pages, afin de la mieux saisir encore en tant que conception d'ensemble.

L'un des plus grands savants contemporains, et qui a le grand mérité de ne pas se confiner dans sa spécialité mais de s'efforcer de rattacher celle-ci à Tensemble des sciences et à leur philosophie intégrale, M. Ostwald, a dit récemment, h propos de la division et de la classification des sciences : « Le schéma le plus durable de ce genre, et qui répond le mieux au but proposé vient du philosophe français Auguste Comte ; et on ne l'a que légèrement modifié dans la suite. »

La basede cette classification, c'est ledegré de complexité et de spécialité des sciences, leur généralité et leursimplicilé décroissantes. Ostwald admet, en outre, avec Comte, que les sciences les plus générales et les plus simples sont expérimentales au même titre que celles qui figurent dans les autres groupes. J'insiste ici seulement surce point que la classification de Comte est restée debout et que M. Ostwald ne la modifie, à la suite de IL S|)encer, qu'en ce qui concerne la place de la logique qu il considère comme la science formelle la plus générale, tandis (pie je persiste à en faire une branche de la psychologie.

Denis adopta ne varieturX-A. classification de Comte; Condorcet avait, à la fin du xviir siècle, sérié les premiers groupes de la pliilosophie positive : mathématiques, astronomie, physique, chimie ; Saint-Simon avait divisé la philosophie positive en deux parties : la physiaue des corps bruts et celle des corps organisés. Le D"^ Burdin avait conclu à la nécessité de rendre la physiologie à son tour positive et avait entrevu la même nécessité pour la psychologie ; chose non moins importante, il avait signalé que la philosophie positive ne peut naître que de Tentièreté des sciences, mais il ignorait la sociologie dont il était réservé à Comte de faire le couronnement de l'édifice scientifique. Denis lui-même observe que le tableau des sciences concrètes de Spencer confirme la classification de Comte et plus encore, comme je l'ai montré, sa classification des sciences en sciences abstraites, sciences abstraites-concrètes et sciences simplement concrètes ^

Ostwald, en reconnaissant la source expérimentale de toutes les sciences sans exception, a de même confirmé l'emploi de la méthode inductive qui est également celle de Comte. Celui-ci, malheureusement, lui fut infidèle en partie. Denis s'y tint avec une inflexible rigueur et à tel point que son Atlas de diagrammes statistiques tinit par être sa grande préoccupation, au détriment des considérations destinées à les interpréter.

En somme, l'accord s'est réalisé en ce qui concerne la méthode et la classitication des sciences. Que Comte ait contesté la variabilité des espèces, qu'il ait limité trop étroitement le domaine de la biologie,

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